SECTION DEUXIÈME
LA PiAISOxN ET SES RAISOxXNEMENTS SUR LES rPJNClPES DE LA FOI.
On ne donne pas ce qu'onn'apas.Or,ilnepeut y avoir, et on ne rencontrera jamais, dans un peuple, une nation, une assemblée populaire, ni les éléments, ni les premiers principes des pouvoirs divins du sacerdoce, ni rien qui y ressemble. Pour donner plus de jour et de développement à cette vérité du gros bon sens, qu'on peut dire grossière à force d'être claire , je remarque que si les hommes choisissent, instituent des magistrats préposés à la garde des propriétés, à la conservation des personnes, au maintien d'un certain ordre général, d''où résultent l'harmonie, la paix, la fehcité des sociétés humaines, ils le peuvent; puisqu'ils possèdent les principes, la source, les premiers éléments de ce genre de pouvoir, on comprend comment ils peuvent le transmettre à d'autres hommes : mais y a-t-il eu eux le germe, la racine, leprincipe de ce qui constitue un sacrificateur, un dispensateur des mystères de Dieu? Est-ce bien d'une assemblée populaire, du cabinet des empereurs et des rois, que peut émaner le pouvoir de remettre les péchés, d'immoler un Dieu sur l'autel, de répandre, par le canal de quelques cérémonies sacrées, les fruits et les mérites de son sang? Sont-ce là des œuvres qu'un homme peut faire, ou peut-il commettre quelqu'un pour les faire à sa place ? Tous ces développements sont le commentaire de ce mot de Fénelon : « Les
» Iiomrncs peuvent créer des magistrals cl des juges ; » Dieu seul; des sacrificaleurs et des dispensateurs de ses » mystères. »
Mais voici une seconde preuve tirée de la lumière naturelle, et non moins aflcrente à notre Lut. La société chrétienne reconnaît pour son fondateur, son législateur, non pas un sage de la terre, plus versé dans la législation que les Solon et les Lycurgue; mais un Dieu, ou plutôt un homme-Dieu habitant parmi les hommes. Je m'attends donc à trouver, dans cette société, l'empreinte d'une main divine ; je m'attends à y trouver des tribunaux, une magistrature, un pouvoir souverain plus inébranlable que les rochers, et contre lesquels viendront se briser tous les efforts de l'anarchie. Je m'attends à y rencontrer tout ce que l'imagination peut concevoir de sage, de profondément combiné pour !e bien et le bon ordre de la chose publique. Eh ! que serait-ce, si on venait nous dire qu'on y désire des éléments même d'une société, un principe conservateur, je ne dis pas de .sa paix, de sa prospérité, mais de son existence même 7 Ce paradoxe serait-il croyable? \oiîà néanmoins la prétention des adversaires que je combats. Ils se figurent une Eglise, c'est-à-dire, une société qui manque d'un principe d'unité, ou qui en a un si défectueux, qu'il est entièrement incapable d'atteindre les fins d''une société humaine ; et dans le vrai quelle est la fin de l'Eglise? N'est-ce pas la conservation, dans toute sa pureté primitive, de la vérité descendue du ciel et enseignée aux hommes par la divinité elle-même ? Il y a donc dans l'Eglise une force réprimante de l'anarchie des esprits ; puisqu'il est visible que celte anarchie, dans ses idées, n'est pas moins subversive de toute vérité, que
l'anarchie des corps l'est de tout ordre social. Car enfin, si la vérité de Dieu est abandonnée sans défense à la merci de tous les novateurs, de leurs idées bizarres, de leur imagination capricieuse, de leur orgueil toujours insatiable de nouveauté, en un mot, de leur sens privé, je désespère de son sort sur la terre; la corruption de l'esprit humain va engendrer autant de sectes, que la terre de chardons, que l'air de miasmes corrompus. Les siècles païens, avec le chaos de leurs erreurs, me confirment dans ce triste présage ; toutes les sociétés séparées de l'Eglise Romaine par la discorde qui les divise, leur partage en d'innombrables fractions, jettent sur cette même vérité une effroyable lumière. Je me dis donc à moi-môme : Là où est ce principe d'unité, là repose la vérité. C'est là que l'a déposée le Dieu descendu du ciel pour l'enseigner aux hommes; et voilà ce qui m'attache à l'Eglise Romaine. Ce qui me découvre en elle la note la plus visible, le signe le plus caractéristique auquel on puisse reconnaître la cité de Dieu, c'est qu'elle seule possède un principe d'unité, capable de conserver dans sa pureté le dépôt de la parole divine, de la maintenir en un symbole, en un corps de doctrine toujours un, toujours invariable. Ce principe d''unilé, c'est le tribunal élevé au sein de la société catholique pour réprimer tous les égarements de l'esprit par l'irréfragable autorité de ses décisions, pendant que toutes les sociétés qui en sont séparées disent à leurs sectateurs : Cherchez la vérité, elle est dans les divines Ecritures; paroles désespérantes pour la foule innombrable des hommes simples et ignorants dont se compose le genre humain. Lire la divine Ecriture, y chercher la vérité;
mais je ne sais pas lire, et si je cherche le véritable sens de la parole de Dieu à travers ce chaos d'erreurs où elle est ensevelie, une voix intérieure me répond : La vérité est pour moi perdue dans un gouffre ; je ne puis y descendre. Toutes les sociétés séparées de l'Eglise Romaine sont ce médecin assez ignorant, assez insensé pour dire à ce malade paralytique, élendu par terre sans force et sans mouvement : Levez-vous et marchez ; au lieu de lui donner la main pour le relever, ou de le porter entre ses hras dans l'hôtellerie, comme le charitable Samaritain. L'Eglise Romaine toute seule dit aux savants comme aux ignorants, aux esprits curieux et superbes comme aux âmes humbles et dociles : R n'y a pas à chercher la vérité après Notre-Seigneur qui l'a trouvée, et après son Eghse qui le représente sur la terre, et qu'il a chargée de vous l'expliquer. Les fleuves remonteraient vers leur source avant qu elle pût vous tromper, vous égarer par ses décisions; la promesse si solennelle, si authentique qu'il lui a faite de lui laisser son Esprit jusqu'à la consommation des siècles, suffît pour la préserver de toute erreur.
On me dira peut-être : Mais il existe ce principe d'unité : voyez le prince; pourquoi ne serait-il pas l'homme que Dieu a choisi pour conserver l'unité dans la religion comme dans l'Etat? Pourquoi, avec ce même glaive que Dieu lui a mis en main pour réprimer les perturbateurs du repos public, ne pourrait-il pas contenir les superbes contradicteurs de la vérité? Vous voulez deux souverains égaux et indépendants dans la même société : pourquoi ceTnanichéisme politique, ce principe inépuisable de dis-
corde placé au cœur de la société ? Cette réflexion me donne à penser ; mais bientôt, éclairé par un examen réfléchi, par des méditations plus profondes sur les caractères de la religion, sur l'ëtat de la société religieuse telle que Dieu l'a faite, je vois jusqu'à, l'évidence que le pouvoir civil ne saurait être le principe conservateur de l'unité de la doctrine catholique, et que cette tâche lui est impossible à remplir.
En eflet, cette société est catholique, c'est-à-dire universelle, visible dans toutes les parties de l'univers. Par conséquent, le principe d'unité que je cherche doit avoir le même caractère d'universalité, et par le foyer de son action, par la sphère de son activité, se faire sentir dans toutes les parties de Tunivers. Je mesure par la pensée tout le globe terrestre, je l'embrasse dans toute son étendue : pas une île, pas une âme, dans les contrées civilisées ou sauvages, qui ne soit une brebis de Pierre, qui n'ait droit de réclamer de lui le baptême, les sacrements, la parole divine et les aliments de la vie spirituelle, et par suite, des pasteurs qui le baptisent et l'enseignent. Or, quel est le monarque, le conquérant, le dominateur des dominateurs de la terre, qui puisse se glorilier d'une semblable universalité dans sa monarchie et dans sa puissance?
Ce principe d'unité doit être perpétuel, immobile, inébranlable ; car l'Eglise a tous ces caractères. Sans cela, il pourrait y avoir un moment, un temps, où ces paroles du symbole : Je crois à f Eglise callwliquey apostolique et romaine, pourraient être une erreur : or, il y a encore ici incompatibiUlé entre cette note de l'Eglise , et le pouvoir civil .
Il a été dit aux nations, aux monarchies : Le pouvoir passera d'un peuple à un autre peuple, d'une famille à une autre dynastie, à Pierre seul : Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles ; votre trône ne sera pas ébranlé dans tous les siècles des siècles (non inclinabitur in seculum seculi). Et quand j'essaie de réaliser dans le pouvoir civil une semblable promesse de perpétuité et de stabilité, toutes mes idées se brouillent et se confondent.
Ce principe d'unité doit être indéfectible, infaillible même. On en voit la raison; il s'agit de maintenir dans une même pensée, un même dire, un même symbole de doctrine, tant d'esprits oîi fermente sans cesse la corruption de l'erreur : entreprise aussi difficile que s'il s'agissait de purifier l'air de tous les miasmes pestilentiels, la terre de toutes les exhalaisons corrompues qui en sortent; et cela, non pas aujourd'hui, mais dans tous les siècles. Or, qui pourra remplir cette tâche? et cette autre non moins difficile de soutenir ceux qui chancèlent dans la vérité, de relever tous ceux qui tombent dans l'erreur? Qui pourra se glorifier de cette indéfectibihté dans la foi? si ce n'est celui et ceux à qiii il a été dit : 3Jon Esprit vous enseignera toute vérité ; vous êtes la colonne et le soutien de la vérité. Qu'il y a d'aveuglement à vouloir faire du pouvoir civil le siège d'un pareil privilège ! Ce pouvoir se transmet par le sang; il peut passer aux mains d'un enfant, d'une femme, d'un fou, d'un insensé^ d'un furieux; il change de main avec les conquêtes d'un Attila, d'un Tamerlan, d'un Bonaparte. Je n'en dis pas davantage, j'ai déjà donné du jour à cette remarque dans mon histoire.
De plus, dans le système de la suprématie spirituelle du pouvoir civil, la religion perd sa dignité; elle dégénère de l'élévation d'une institution divine, pour rentrer dans la classe des établissements humains. L'Etat a son ministère des cultes, comme son ministère des finances, des comités de religion, d'instruction, comme de bâtiments et de commerce.
SECTION TROISIÈME