‹ Défense de l'enseignement des écoles catholiquesChapitre 44 sur 52 · TROISIÈME PREUVE. LA. SAINE POLITIQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PREUVE. LA. SAINE POLITIQUE

Un grand problème à résoudre en matière de politique, et auquel le libéralisme et la souveraineté du peuple ne trouveront jamais de solution, c'est de mettre dans un parfait accord la doctrine de la soumission passive dans le sujet, avec l'abus de la force dans le prince ; d'otfrir au peuple une garantie contre la tyrannie du prince, pendant qu'on lui interdit le remède de la résistance active à l'oppression; et de remplacer la terreur de l'émeute et de la révolte, puissante et efficace sur l'àme des tyrans, et d'y substituer un frein non moins réprimant de leurs fougueuses passions. Le christianisme l'a résolu ce problème; il a remplacé les terreurs de l'émeute par des terreurs plus saintes et plus légitimes mais non moins efficaces contre la tyrannie.

A la vérité, l'insurrection est une crainte; mais elle n'enseigne pas la sagesse aux tyrans. Le paganisme avait

IG

coupé cette difficulté dans la racine , en mettant les fers aux pieds des huit dixièmes de la population qu'il retenait dans l'esclavage. Le libéralisme, en proclamant l'insurrection et la souveraineté du peuple, irrite, exaspère le tyran encore plus qu'il ne l'effraie, et ne met un frein dans sa bouche. Le peuple, souverain, et armé du terrible pouvoir de l'émeute, est à ses yeux, non pas une famille dont la prospérité assure son bonheur et sa gloire, mais un ennemi qui le tuera, s'il néglige de le tuer; un animal farouche capable de lui donner la mort, s'il ne sait le museler. Le sacerdoce catholique interpose entre le peuple et le monarque une autorité paternelle, qui prévient la tyrannie dans le gouvernement, et qui fait aimer la soumission au peuple, comme un joug léger et un fardeau tolérable.

A la vérité, il montre au peuplé, dans le prince, un supérieur, un maître chargé de maintenir l'ordre public et d'assurer à tous la paix et le repos contre les entreprises de la violence et de l'injustice; mais en même temps il y ajoute ces douces consolations : que, dans l'ordre de la rehgion, ce maître si redoutable est son égal, né comme lui d'un même père, citoyen de la même cité par la seconde naissance du baptême ; qu'au fond il n'est que son serviteur ; que cette royauté, qu'environne un faste si brillant et une représentation si magnifique, n'est qu'une honorable servitude envers le peuple, puisque le prince lui demeure redevable de soins, d'une vigilance, d'une sollicitude non interrompue ni le jour ni la nuit, d'une obligation réelle d'immoler à ce joug léger que Dieu lui impose^ joug léger au prix du fardeau que porte avec

lui la discorde et la guerre ; s'il le faut, non-seulement son temps et son repos, mais sa vie même, pour le protéger et le défendre. Il y a plus : le prêtre ne craint pas d'assurer que ce maître, devant qui le sujet courbe sa tête, est ajourné comme lui, en ce jour que Dieu connaît, à comparaître au tribunal du Maître de l'univers pour y rendre compte de son administration ; et que, lui aussi, s'il est fidèle observateur de la loi de Dieu, il s'assiéra sur un trône de gloire, il habitera des palais magnifiques, il foulera sous ses pieds les exacteurs qui l'ont vexé, les tyrans qui l'ont opprimé : Exullabunl sanclï in glon'a;... et gladii ancipites in manibus eorum :... ad alligandos reges eorum in co^npedibus, et nohiles eorum in manicis ferreis (1). Sous l'influence d'une institution si sainte, l'obéissance dans le peuple est entière, mais elle n'est ni servile ni abjecte ; le gouvernement dans le prince est souverain, indépendant, mais il est doux et modéré; et il est, en outre, à l'abri de toute crainte de la part d'un peuple son ami, et non pas son ennemi; l'enfant de son adoption, bien plus que le rival toujours armé pour le perdre.

Toutefois ce langage noble et élevé, autant qu'il est sage et pacifique, est surtout persuasif dans la bouche d'un prêtre catholique. Il s'en faut bien qu'il conserve la même efficacité dans celle d'un ministre protestant ; car outre que celui-ci, loin d'être l'ange du Seigneur, est un homme comme un autre, qu'il a femme et enfants ; de plus, s'il défend les intérêts du prince, s'il en parle avec

(1) Ps. cxLix, 5, 8.

chaleur et intérêt, ce langage est suspect dans sa bouche, et cette pensée vient à l'esprit : Cet homme est la créature du pouvoir civil, il est son agent, son serviteur ; c'est de lui qu'il tient son titre, son office, autant que son traitement et son salaire. Mais le prêtre catholique qui lui parle, est vraiment à ses yeux le minisire de Dieu ; il a reçu dans son ordination un caractère sacré, une mission divine; il ne doit rien ni aux peuples, ni aux rois; il peut leur dire, comme son divin Maître, à ses parents et à ses proches : Je ne vous connais pas^je ne connais qm Dieuel la justice. \oyeZ'\e ce monarque, tyran et oppresseur, dans une société catholique, il ne peut entrer dans un temple sans entendre la voix d'un prophète qui lui crie : « Non, cela ne vous est pas permis ; les meurtriers du peuple , les oppresseurs du pauvre, les ravisseurs de son bien, les impudiques, les adultères, n'entreront pas dans le royaume de Dieu. » Et si la religion et la croyance en la parole de Dieu ne sont pas éteintes en son âme, s'il est jaloux de sortir de la classe des excommuniés pour participer à la table et aux mystères de Dieu, il se verra contraint de comparaître au tribunal secret et caché d'un prêtre catholique, d'y confesser tous ses crimes avec le témoignage d'un repentir sincère. On sait que, dans les beaux jours de cette Eglise, l'humiliation et la pénitence publique d'un Théodose meurtrier, de monarques adultères, était le droit commun du catholicisme, et sa loi, applicable aux petits et aux grands, aux riches et aux pauvres, aux monarques assis sur le trône, comme aux sujets relégués dans les derniers rangs de la société. Tel est le sacerdoce catholique : monarchie puissante, élevée,

placée par Dieu lui-même sur les confins qui séparent les deux mondes, le monde présent et le monde à venir, l'ordre physique et l'ordre moral : médiateur immortel entre les peuples et les rois, pour garantir les sociétés humaines contre ces deux fléaux toujours présents, toujours imminents sur le genre humain, la révolte des peuples et la tyrannie des rois : institution admirable qu'on pourrait appeler le chef-d'œuvre de la politique humaine, si elle n'était pas une institution divine ; que le genre humain aurait dû inventer, dans l'intérêt de sa félicité présente, si Dieu ne l'en avait gratifié pour le mener à celle de la vie future. Et la fausse sagesse de notre siècle se montre encore ici ce qu'elle est, ce qu'elle a toujours été, non moins injuste qu'aveugle sur ses propres intérêts, épuisant toutes les ressources de son astuce, toutes les profondeurs de sa malice satanique, pour déconsidérer, avihr une institution toujours puissante pour le bien, impuissante pour le mal : puissante pour le bien, nous venons de le voir ; impuissante pour le mal : la force physique et coactive lui manque, et sa force morale et directive diminue, s'affaiblit, et finit par tomber, au moment où elle tourne vers les fins de son ambition, de sa cupidité, de ses intérêts privés.

SECTION QUATRIÈME

QUATRIÈME PREUVE. — LA TRADITIO.N DE l'ÉGLISE.

Cette preuve se résout dans ces deux propositions que je prouverai successivement : 1 ° l'Eglise a possédé toutes

les allribulious de sa puissance souveraine, et de sa constitution divine, sur les objets spirituels, dans les trois premiers siècles que nous appelons apostoliques.

2" Elle ne les a pas perdus quand les Césars et les empereurs romains sont entrés, par leur conversion à l'Evangile, dans la société chrétienne.

Mais avant que de déduire par ordre la preuve de ces deux propositions, je crois devoir les faire précéder de cette remarque importante.

L'argument que j'en tire, s'il n'a pas toute la force d'une démonstration, je crois pouvoir le ranger parmi ces preuves indirectes que j'ai déjà appelées moyens préjudiciels ou préjugés favorahks à une cause; et l'on sait qu'ils opèrent souvent plus de conviction dans les esprits, que les plus puissantes d'entre les preuves directes ; c'est pourquoi je la mets ici à part, aGn que le lecteur s'y repose, pour la méditer et la comprendre. Elle est ainsi conçue :

L'Église, à sa naissance, n'a rencontré que des princes et des empereurs qui l'ont haïe jusqu'à la mort, qui n'ont rien omis pour l'étouffer dans son berceau, et la noyer dans le sang de ses premiers disciples.

La portée de ce fait est plus grande qu'on ne pense; et il me paraît inconciliable avec le système que je combats; je l'espère, on m'accordera cette proposition : c'est qu'on doit supposer à Notre-Seigneur, fondateur et législateur de son Eglise, et qui ne s'appelle pas en vain le Verbe de Dieu, la sagesse de Dieu, cette mesure de sens et de sagesse, commune à tous les hommes judicieux et raisonnables. Or, c'est cette sagesse qu'il fau-

drait refuser au fondateur de la société chrétienne, si dès son entrée dans l'univers il ne lui avait donné d'autres conservateurs de son ordre spirituel que les rois et les Césars qui gouvernaient le monde à cette époque. Car enfin, quel est celui que Notre-Seigoeur a rencontré sur la terre, au moment de sa naissance? C'est le vieil Hérode, meurtrier de sa femme et de ses enfants, et qui, ignorant le lieu où le nouveau roi vient de naître, pour ne pas manquer son coup de poignard dans l'assassinat qu'il lui prépare, fait égorger tous les enfants nés auprès de Bethléem depuis deux ans; et remplit des cris de leurs mères désolées les montagnes et les vallons de cette contrée. Et au moment où les apôtres ont annoncé la bonne nouvelle de l'Evangile^ quels Césars et quels empereurs occupaient le trône? Un Claude stupide; un Caligula assez insensé pour souhaiter au peuple romain une seule tète qu'il pût abattre d'uQ seul coup; un Néron, meurtrier de sa mère, et dont le nom est devenu proverbe pour désigner la cruauté; tyran qui, pour ôter à tous ses sujets jusqu'à la pensée d'embrasser cette nouvelle doctrine, décerne contre les chrétiens des tourments d'une cruauté si raffinée, que la postérité aurait refusé d'y croire, si Tacite ne les avait inscrits avec un burin de fer dans les annales de son histoire. Or, un pareil ordre de choses me semble peu sensé, peu judicieux; je crois y voir un oubli total de la sagesse humaine. Que dirait-on de ce tuteur qui abandonnerait la gestion du bien de son pupille à un voleur prêt à le dissiper, à le dilapider? On croit voir encore un père in-

sensé ou dénaturé, qui livre la vie de son enfant à un meurtrier armé d'un couteau pour l'égorger. Tout cela n'a rien d'exagéré, dans le système du droit divin de la suprématie spirituelle du pouvoir civil.

Si le fondateur de l'Eglise appelle ces mêmes hommes à être dans son Eglise ses évêques du dehors, ses protecteurs, les défenseurs armés de sa foi et do sa discipline ; et, pour parler le noble langage de Fénelon, les gardes qui veillent autour du sanctuaire et qui n'y entrent jamaisj dans cette supposition, la conduite précédente me paraît sage, judicieuse, admirable même, digne en tout de la sagesse d'un Dieu ; il veut mettre sur sa religion le sceau de la divinité, et en voilà un bien visible, bien sensible : la faire croître, grandir, se développer par des moyens si propres à la détruire, qu'elle n'a pu y résister et se conserver que par un prodige supérieur aux forces de l'homme ; faire de tant de prisons ouvertes dans les cités, de tant d'échafauds dressés sur toutes les places publiques pour immoler ses disciples, les moyens actifs et rapides de son progrès et de sa diffusion dans l'univers ; fjiire du sang de ses martyrs une semence de chrétiens, dont l'abondante moisson produira plus de cent pour un : certes, parmi les miracles opérés par l'Homme-Dieu, en preuve de la divinité de sa rehgion, il n'y en a pas de comparable à cette manière de l'établir !

Un temps viendra, où ses protecteurs deviendront ses oppresseurs, essayeront de l'entraîner dans les voies du schisme et de l'erreur où ils sont entrés, et tourneront contre elle leur glaive destiné à la protéger. Alors elle

leur dira : « La protection que vous me prêtez vous ho- » nore, mais elle ne m'est pas nécessaire, elle vous est » plus utile qu'elle ne m'est profitable ; elle vous vaut des » fruits de paix et de bonheur, plus utiles à la prospérité » de vos Etats que ne le sont tous vos secours à l'exalta- » tion de mon règne et de celui du Christ. Vous punissez » les crimes au moment où ils se montrent au dehors, et » moi je les taris dans leur source ; vous réprimez l'émeute » quand elle éclate à main armée dans les rues et les places » publiques, et moi je la préviens dans le cœur, et jusque » dans la pensée où se trament les complots de la révolte ; » le trône que je vous ai élevé dans le sanctuaire des » consciences, à côté de celui de Dieu, est plus ferme » que celui où vous a placé la naissance ou la force des » armes : et vous êtes aveugles, si vous ne voyez pas que » dans les âmes ma foi est plus puissante pour vous dé- » fendre, que vos gendarmes et vos bourreaux. Sachez » que si j'ai pu naître, croître, me fortifier malgré vous, » je puis me maintenir et me conserver sans vous. Où » étiez-vous pendant que je poussais mes racines bien » avant dans le sein de la terre, que je propageais au » loin mes branches comme le palmier ? Il fut un temps » où vous faisiez afficher sur les murs de vos cités, et sur )) les poteaux de vos places publiques, des arrêts de pro- » scription contre moi ; c'est à la même époque que je )) m'étendais de proche en proche, que je pénétrais dans » vos palais, dans vos sénats, que je remplissais toutes » vos maisons et que je faisais de vos temples un désert. Si » vous parlez de m'asservir, de dominer sur moi dans cet

» ordre moral qui est le vrai royaume de Dieu, si vous » prétendez faire de moi un instrument aveugle des con- » seils de votre politique, je me retire, je quitte vos Etats; » et le chaos et l'anarchie y entreront à ma place, et la » discorde et la guerre ne me vengeront que trop de vos » superbes dédains et de vos traitements injustes. »

La conclusion de ce discours, c'est que le nainistère de simple protecteur de l'Eglise dans le prince, étant supposé l'ordre légal et permanent de cette cité de Dieu et l'économie de son gouvernement divin, les conseils de sa providence s'arrangent, se coordonnent avec facilité dans tout esprit judicieux et raisonnable ; il en admire la suite, la profonde sagesse. Mais aussitôt qu'il se représente le pouvoir civil comme le centre d'unité et le véritable souverain de la société chrétienne, toutes ses idées se brouillent et se confondent; il ne voit plus, dans la constitution de cette même société, que chaos et que désordre ; et il se confirme fortement dans cette pensée, que ce n'est pas à César, mais à Pierre, que Dieu a confié la régie et le haut domaine des choses spirituelles et divines. Et lorsque, lisant les saintes Ecritures et les annales de l'histoire ecclésiastique, il y voit écrite cette constitution de l'Eghse telle que la lui avait montrée le bon sens, et les inductions tirées du fait historique de sa naissance sous des princes ennemis, et ses progrès au sein de leurs persécutions ; cette présomption devient dans son esprit une quasi-démonstration.

Après cet argument préjudiciel, j'arrive a ma preuve tirée de la tradition, que je pose ainsi :

L'Eglise a possédé toutes les ailrihutions du pouvoir souverain sur les choses divines dans les trois premiers siècles de sa durée.

Dans les contrées catholiques, où l'existence de la puissance spirituelle de l'Église et son indépendance dans l'ordre moral ne sont pas mises en problème, des chocs, des conflits peuvent s'élever entre les deux puissances, au sujet de la compétence de leur juridiction, des bornes qui la séparent et qui sont en quelque sorte les limites de leur territoire. L'origine et la cause de ces différends, ce sont certains objets mixtes, mi-partis par leur nature et leur espèce de spirituel et de temporel, et d'un égal intérêt pour les deux pouvoirs. Ils sont à moi, dit le prince, et votre possession ne vaut pas titre ; puisqu'il est visible que vous ne les possédez que par la concession hbre et volontaire que je vous en ai faite. Et quand c'est le prince lui-même qui se prévaut de la possession : Votre possession, lui dira quelquefois l'Eglise, a commencé parla violence, et n'a jamais été paisible, c'est-à-dire sans trouble et sans réclamation de ma part. Dans ce conflit, qui jugera ces deux parties, toutes deux souveraines et indépendantes, et pouvant dire à bon droit : Je n'ai d'autre juge que Dieu ? Je ne vois pas de règle plus sage, pour mettre d'accord ces deux grands dépositaires de la puissance divine, que de leur dire : 11 fut un temps où le prince n'accordait rien à l'Eglise, et ne la connaissait que pour la frapper de son glaive ; et, dans le même temps, la puissance spirituelle de l'Eghse étant pour les Césars ou une inconnue ou un sujet de risée, ils n'étaient pas plus disposés

à recevoir des dons de sa main, qu'elle n'avait de volonté pour leur en offrir. Remontons donc à ces siècles apostoliques, qui commencent à Néron et finissent à Constantin ; c'est là que l'Eglise nous apparaît dans sa nue simplicité, telle que son auteur l'a faite, et qu'elle s'est montrée au sortir de sa main. Plus tard on pourra dire, ou qu'elle est agrandie et amplifiée par les concessions des princes, ou qu'elle a été mutilée, dépouillée par les violences qu'elle en a souffertes; mais Ta, elle est comme l'épouse au jour de ses noces, parée des seuls joyaux qu'elle tient de l'époux. Or, il me semble qu'on peut appliquer ici à la chose elle-même ce qu'on a dit de ses accessoires : au pouvoir lui-même la défense alléguée en faveur de ses prérogatives, car c'est le pouvoir lui-même qui est ici tombé en litige ; c'est pourquoi cette défense de l'Eglise me parait bonne et incontestable. Ce pouvoir souverain sur les choses spirituelles et divines, je l'ai possédé dans toute sa plénitude et avec une indépendance parfaite sous les Nérous, les Dioclétiens, les Galères, et sous le règne de cette suite de persécuteurs dont on lit, dans mes annales, les atroces violences à mon égard. iNIes pouvoirs, ces hommes qui me haïssaient jusqu'à la mort, me les avaient-ils donnés ?

Vous me direz peut-être que Je pouvoir spirituel de César est demeuré lié, suspendu, durant les siècles apostoliques, par une suite de cette sage économie de la Providence dont vous nous avez exposé les raisons et les motifs. Fort bien. Mais dans un ordre de choses semblable, tout à fait libre et entièrement dépendant de la

volonté de Dieu, où sont vos preuves ? c'est à vous à les produire, a nous montrer ce beau système écrit dans l'Ecriture, dans la tradition et dans ce registre sacré où sont contenues les dispositions de la volonté divine ; et alors même j'userai de mon droit, en vous obligeant à pousser ces mêmes preuves jusqu'à l'évidence ; car, pour peu qu'elles renferment quelque doute, nous sommes autorisés à vous dire : L'Eglise possède, et la présomption est toujours en faveur du possesseur. Produisez vos titres; mais en attendant que nous les discutions, que nous vous en montrions la fausseté, souffrez que nous vous opposions un principe qui a toujours passé jusqu'ici pour un axiome, un établissement, un point de départ.

Je l'ai déjà ainsi posé :

L'Eglise, durant ses trois siècles quelle appelle aposto<liqueSy a exercé toutes les attributions de sa constitution divine et souveraine sur tout le domaine des choses divines.

Mais avant que de prouver en forme cette assertion, je crois devoir la faire précéder d'un exposé aussi clair qu'il me sera possible de la constitution divine de l'Eglise telle qu'elle se lit dans l'Evangile; c'est pourquoi, pour rendre cette preuve plus complète et l'éclaircir davantage, je crois devoir répondre ici aux deux questions suivantes :

Qu'est-ce que la constitution de l'Eglise ?

L'Eglise a-t-elle possédé toutes les attributions de cette constitution divine dans les siècles apostoliques?

qu'est-ce que la constitution de l'église?

Le gouvernement de l'Eglise sur les choses spirituelles est une monarchie mêlée d'aristocratie. La monarchie, dans toute sa plénitude, on la trouve dans le souverain pontife, vicaire de Jésus-Christ sur la terre, et investi de toute l'autorité que ce Dieu-homme s'y est arrogée quand il a dit : Je suis roi, roi d'un royaume qui n'est pas de ce monde. En vertu de ce pouvoir suprême, le Pape est monarque; l'Eglise romaine, dont il est évêque, a été nommée par toute la tradition l'Église mère et maîtresse de toutes les églises.

Cette monarchie est tempérée par l'aristocratie. L'élément aristocratique qui s'y mêle, on le trouve : 1 " dans chaque évêque en particulier ; 2" dans les assemblées d'évêques, appelées conciles.

Les évêques, selon l'ordre et l'institution divine, sont associés avec le souverain pontife au gouvernement de l'Eglise; ils sont membres de la souveraineté, investis, comme nous le verrons dans la suite, des droits régaliens dans leur territoire, appelé diocèse ; toutefois, ils y administrent, non comme des égaux, mais comme des sujets du Pape, leur monarque, soumis à ses lois, et exécuteurs de ses décrets.

Je crois en voir une image, sinon parfaite, car foute

comparaison cloche, mais très-ressemblante dans l'empire d'Allemagne, où l'Empereur commandait à des souverains ayant chacun leur Etat et leur territoire.

Les prêtres et les curés, sans participer au gouvernement général de l'Eglise comme membres de la souveraineté, font partie de sa constitution ; comme administrateurs, ils sont dans l'Eglise ce que l'administration est dans la société pohtique : car, dans toute société, ces deux choses sont distinguées et séparées par une barrière insurmontable. Le gouvernement et l'administration, les préfets, les magistrats, les juges, ne sont ni législateurs, ni souverains, ni membres de la souveraineté. Et voilà le rang élevé où sont placés les prêtres : par la constitution divine de l'Eglise, ils sont magistrats, juges, administrateurs, et nous trouvons leur place clairement marquée dans l'Ecriture : le Pape y est montré par les paroles adressées à Pierre ; les évêques, par celles qui s'adressent immédiatement au collège apostolique ; les prêtres, par la mission donnée aux soixante-douze disciples.

L'Eglise est une monarchie, et le Pape y exerce toute la plénitude de la puissance souveraine ; c'est Bossuet qui le dit (1), ce grand théologren, que des hommes, trèspeu juges de la matière, ont appelé naguère le chef des prétendus Jacobins ou Indépendants de l'hérésie Gallicane.

La monarchie du Pape est tempérée par l'aristocratie del'épiscopat; c'est Bellarmin qui l'alTirme, et ce docteur

(1) Sermon sm- l'unité de l'Eghse.

n'a jamais passé en France, ni ailleurs, pour détracteur hétérodoxe de l'autorité du Pape (1).

Il s'agit à présent de chercher dans l'Ecriture, dans la tradition, ces deux grandes institutions de la souveraineté de l'Eglise, que nous venons de nommer, à commencer par la monarchie du Pape.

Page 1