I.— LA 3I0NAIICHIE DU PAPE, MARQUEE DANS l'ÉCRITURE
Notre-Seigneur, après avoir fondé son Eglise, songe à lui donner un gouvernement, à en fixer les attributions, les pouvoirs administratifs, à en circonscrire l'étendue, en poser les bornes. En cet endroit, il n'adresse pas la parole à la communauté, au peuple chrétien; le peuple n'est pas souverain dans la cité qu'il va bâtir, dans la société qu'il va constituer : mais il appelle ses disciples. Les voilà, dit Bossuet dans son langage vif et énergique, les voilà, et il leur adresse ces paroles : Enseignez, baptisez ; je suis avec vous enseignant et baptisant ; et ailleurs : Je vous donnerai les clefs du royaume des cieux. Voilà douze hommes choisis, séparés de la foule ; le gouvernement leur est confié, les paroles que nous venons d'entendre ne nous permettent pas d'en douter ; elles expriment la souveraineté, rien n'y manque de tout ce qui constitue le pouvoir suprême ; et nous savons déjà que, dans l'Eglise, ce n'est pas le peuple, mais l'épiscopat, qui régit et qui gouverne; posuit episcopos regere Ecdesiam Dei (2). Mais, quoi donc ? le gouvernement de l'Eglise est-il donc la pure aristocratie? Non, vous le voyez, ses
(l)Bellarmin, de Romano Pontifice, lib. l,c. 3, 5 et 8- (2) Act. XX, 28.
dépositaires du pouvoir gouvernemenlal ne doivent pas former un corps, un sénat, un conseil permanent ; ils sont destinés à vivre isolés, séparés, dispersés dans tout l'univers. Fixés dans un territoire dont ils sont les gouverneurs elles princes, leurs pouvoirs sont égaux, et cette Eglise ne sera pas un corps à douze tètes. 11 est visible que le mystère de l'unité n'est ici que commencé par cette première séparation.
En voici une seconde, qui l'achève et le consomme. Parmi ces douze chefs des douze tribus du nouvel Israël, un est choisi, comme autrefois Moïse ; en lui seul se réunit et se concentre toute la force de l'épiscopat et du collège apostolique. A l'ombre de l'autorité tutélaire de ce monarque spirituel de l'Eglise catholique^ elle vivra en paix; le schisme et l'hérésie n'y seront pas sans remède. C'est ce centre d'unité qu'il s'agit à présent de chercher dans la sainte Ecriture ; or, il s'y montre jusqu'à l'évidence. Ces paroles pleines de la vertu du pouvoir suprême, « Tout ce que vous lierez, » avant d'être dites au collège des apôtres, avaient été dites à Pierre, et à Pierre seul. Or, selon la remarque lumineuse de Bossuet, les dons de Dieu sont sans repentance ; et la généralité, l'universalité de ces paroles a déjà rangé sous l'obéissance de celui à qui elles ont été dites, tous ceux à qui il sera dit plus tard : Enseignez, je suis avec vous : — Liez et déliez, et tout ce que vous aurez lié et délié, sur la terre, le sera dans le ciel.
Mais voici des paroles qui n'ont été dites qu'à Pierre seul : Paissez mes agneaux, paissez mes brebis. Et qui ignore la belle glose de Bossuet sur ces paroles : Paissez
et les petits et les mères ; c'est-à-dire, paissez les pasteurs et les peuples, les princes et les sujets; rois, princes, magistrats, patriarches, métropolitains, quels que soient la dignité, le rang et la distinction que vous occupez dans l'ordre civil ou religieux ; pasteurs à l'égard des peuples, vous n'êtes que des brebis de Pierre. Quel est-il donc celui qui pourra se croire exempt de la juridiction de ce pasteur universel? Celui-là seul, qui n'est ni un« agneau, ni une brebis du troupeau de Jésus-Cbrist. Ah! malheur à cet homme ! il se déclare par cela même hors du bercail de Jésus- Christ. Je ne vois plus en lui qu'une brebis perdue, égarée, livrée sans défense à la merci des loups dévorants, lesquels, au témoignage de T Esprit saint, rôdent sans cesse, cherchant en tous Heux une proie à dévorer.
Mais nulle part ce pouvoir n'est exprimé avec plus de force et d'énergie, que dans cette célèbre confession de foi de la divinité de Jésus-Christ, faite au nom de tout le collège apostolique, et sur l'interpellation du divin Maître. Cette preuve je l'omets ici, je l'ai déjà développée avec assez d'étendue (1); la répétition serait inutile.
« C'est cette chaire romaine, tant célébrée par les » Pères, où ils ont exalté comme à l'envi la princi- )) pauté de la chaire apostolique, la principauté princi- )) pale, la source de l'unité, et dans la place de Pierre, » l'érainent degré de la chaire sacerdotale; l'Eglise-mère, » qui tient dans sa main la conduite de toutes les autres » Eglises; le chef de l'épiscopat, d'oîi part le rayon du
(1) Section première ; ci-dessus, pa^e 227.
» gouvernement ; la chaire principale, la chaire unique, » en laquelle seule tous gardent l'unité. »
Et dans ce discours, continue le grand Bossuet, de qui j'ai emprunté cette érudition, « vous entendez saint Optât, » saint Augustin, saint C} prien, saint Irénée, saint Avite, » saint Théodoret, le concile de Calcédoine et les autres ; » l'Afrique, les Gaules, la Grèce, l'Asie, l'Orient et l'Oc- » cident unis ensemble, n L'Eglise est donc une monarchie, la plénitude de la puissance monarchique résido dans le Pape ; cette vérité appartient à la foi, elle est la doctrine de l'Eglise de Paris. Et cette dernière assertion appartient encore à Bossuet, et on peut l'en croire.
Il est temps de chercher, dans la constitution de l'Eglise, ce tempérament d'aristocratie, et, pour parler le langage moderne , cet élément aristocratique qui s'y mêle, en vertu du pouvoir souverain des évêques, et de le chercher jusque dans l'Ecriture , où il est si visiblement marqué.
Cette preuve, nous l'avons déjà touchée; il est dit à Pierre : Paissez mes agneaux, paissez mes brebis. Il est dit aux apôtres et au collège apostolique : Enseignez, baptisez, je suis avec vous, etc. Les clefs du royaume de Dieu sont données à Pierre, et tout ensemble aux successeurs des apôtres. Comme lui, ils ouvrent le royaume de Dieu, et personne ne le ferme; ils le ferment, et personne ne l'ouvre; comme Pierre, ils lient et délient les âmes; comme Pierre, du fond de cette vallée de larmes, ils prononcent des sentences que le Très-Haut se fait comme une loi de ratifier; et ils osent, en quelque sorte, lui pré-
senter le formulaire, le modèle du jugement qu'il va porter dans le ciel. Il est dit de Pierre, qu'il est le fondement de l'Eglise ; et ailleurs il est écrit, que l'Eglise est bâtie sur le fondement des apôtres.
Il y en a qui ont dit que les évoques, sauf la dépendance du Pape, peuvent, dans leur diocèse, en matière de juridiction, tout ce que peut le Pape dans l'Eglise universelle.
Je ne pense pas que cette proposition soit vraie ; mais je crois pouvoir affirmer la vérité de celle-ci, que j'ai énoncée plus haut, savoir, que les évoques possèdent dans leur diocèse ces droits appelés en politique régaliens : le droit de prononcer des jugements sur la foi ; lesquels, comme ceux de nos tribunaux de première instance, exigent une obéissance provisoire, jusqu'au moment où ils sont réformés ou annulés par l'Eglise ; le droit de prononcer des lois sur la discipline , qui lient les consciences, qui les lient par des censures, par cette excommunication qui frappe l'âme d'une mort invisible, et QUI représente, dans la société chrétienne , la mort civile de la société politique.
C'est ici le lieu d'expliquer ce mot sorti de la bouche de saint Çyprien , répété par toute la tradition, et que Bossuet s'est approprié dans son admirable discours sur l'unité de l'Eglise. L'épiscopat est un : ce qui veut dire que tous nos évêques n'ont qu'une même chaire, et que tout ce qu'un évêque fait et dispose en union avec l'Eglise, et avec Pierre, qui en est le chef, acquiert la soHdaritéet l?i garantie de l'Eglise tout entière, en ce qu'elle lui fournit
son attache, quelle lui prête toute la force de son bras. C'est pourquoi les évoques, les cc^nciles eux-mêmes, ont dit, dans le dispositif de leurs lois, tantôt qu'ils agissaient par le droit divin de leur office et comme vicaires de Jésus- Christ : comme aussi ils ont dit, dans d'autres assemblées ecclésiastiques, qu'ils agissaient au nom de Pierre, et comme ses vicaires, vice Pétri. Qu'elle est forte et vigoureuse, puissante pour réprimer le vice et l'erreur, cette constitution, pouvons-nous dire ici avec Bossuet, où tous les pouvoirs sont divins, et où chaque partie parle, agit avec la force du tout !
Les prêtres, celte autre partie intégrante de la constitution de l'Eglise, sont clairement désignes dans le rang que leur a assigné notre divin maître ; ils ne sont ni souverains ni législateurs, mais simples administrateurs! Et nous répétons volontiers, avec la Faculté de théologie de Paris, qu'ils sont les successeurs des soixante-douze disciples ; honneur et distinction qui les sépare du simple peuple, autant que les administrateurs de leurs administrés.
Cette belle doctrine sur l'unité de l'Eglise, que nous venons de puiser dans le pur esprit de la tradition, est bien propre à relever, aux yeux d'un prêtre pieux et éclairé, l'obéissance due aux lois diocésaines et locales ; car elle ne va à rien moins qu'à leur assurer un respect égal à celui que méritent les lois de l'Eglise universelle. Obéir aux lois de l'Eglise universelle, celte obligation, on la sent, on la comprend, mais on est quelquefois faiblement convaincu du devoir de l'obéissance dû aux lois diocésai-
nés ; cependant toutes, celles-là même qui ne sont que le fait de la simple volonté de l'évêque, lois sur le culte, et sur la dispensation des sacrements, écrites dans le Rituel ou le Cérémonial ; lois sur la vie honnête que les clercs doivent mener dans le monde, et qui se lisent dans les statuts du diocèse : toutes ces lois, selon la doctrine de saint Cyprien, obligent à l'égal des décrets de l'Eglise universelle. De là ce grave avertissement, que Bossuet adresse à ses collègues dans l'épiscopat, de s'élever, dans les actes de îeur législation, à de hautes pensées, et de n'y rien laisser, de n'y rien souffrir dont l'Eglise elle-même puisse rougir ; rien qui mérite d'être repris par l'inviolable et souveraine autorité de l'Eglise universelle, et de l'Eglise Romaine qui la représente.
Un homme judicieux et éclairé, qui descend jusques aux fondements de la cité de Dieu, à côté de la pierre angulaire sur laquelle porte cet immortel édifice , en aperçoit d'autres qui font partie des fondements, et qui nous expliquent ce double langage du Saint-Esprit, selon lequel il est dit de l'Eglise, tantôt qu'elle est bâtie sur la pierre de l'Eglise de Rome, tantôt que les apôtres et les Eglises apostoliques en sont le fondement. 0 ! que ce nom de successeur des apôtres, de prince dans l'Eglise, dit de grandes choses aux oreilles d'un catholique pieux et éclairé ! Et s'il est vrai que l'éclat du trône rejaiUit sur les princes de la famille royale, et sur les ministres de l'empire; un rayon de la majesté divine de Jésus-Christ visible sur la terre, et de Pierre, son vicaire, brille sur la face de l'évêque, prince et souverain dans l'Eglise
de Dieu, investi de toute l'autorité des apôtres euxmêmes.
Ce n'est pas sans motif que j'ai donné ici un plus ample développement à ce point de la doctrine catholique; il sort, pour ainsi dire, de lui-même du fond de mon sujet, où je traite de la constitution de l'Eglise; et il est, qu'on me pardonne ce langage du jour, il est tout palpitant d'intérêt pour qui connaît cette grande maladie (1) qui travaille en ce moment tous les esprits. Il en résulte un malaise général, dont le sanctuaire n'est pas exempt; car, il faut le dire, les prêtres et les ministres de Dieu sont les fils de leur siècle; l'esprit du siècle filtre, pénètre partout, comme l'air et le vent; il influe sur le tempérament de toutes les âmes, les altère^ les corrompt autant que l'atmosphère où nous vivons et où nous respirons. Et s'il est vrai que l'insubordination, l'indépendance sont le spécifique caractère de l'esprit de notre siècle, que faut-il en conclure, sinon que la piété, la religion, la force de l'éducation ont Lien pu amoindrir, diminuer l'influence de ce mal si contagieux dans la jeunesse cléricale , mais non pas le guérir, le détruire jusqu'à la racine ? Ne'anmoins, puisque toutes ces circonstances morales n'ôtent pas à la volonté son libre arbitre, je puis dire ici à mes frères dans le sacerdoce, et en particulier au jeune clergé, dont je dois être, plus que tout autre, l'ami, le conseiller et le père : Voulons-nous introduire
(1) On en verra une nouvelle preuve dans l'appendice de cet écrit.
dans l'Eglise le trouble cl la confusion qui régnent dans l'Etat ? Faisons en sorte que l'autorité épiscopale soit méconnue, déconsidérée à l'égal de l'autorité séculière.