I. L EGLISE A DEVELOPPE DANS LES SIECLES
APOSTOLIQUES l'aUTORITÉ DE SES C:OXClLES.
Ce n'est pas seulement comme princes institués par Dieu lui-même, pour gouverner l'Eglise conjointement avec le Pape, que les évêques apparliennent à la conslilulion de l'Eglise; considérés sous un autre rapport, et réunis en concile, ils sont, comme nous l'avons déjà fait observer, les organes et les principaux ressorts de sou gouvernement; c'est ce fait que nous allons prouver par des monuments authentiques, puisés dans les siècles apostoliques.
Quand on songe à la solennité d'un concile, à tout
le retentissement qu'un pareil événement doit avoir dans
l'ordre social, aux troubles et aux embarras qu il peut
amener dans les affaires; on est étonné de ce grand
nombre de conciles assemblés et tenus durant les trois premiers siècles de l'Eglise; on a peine à les concilier avec l'esprit païen, si iioslile contre le cbrislianisme. Certes, ce n'était pas la publicité qui manquait à ces assemblées ; la police païenne n'a pu les ignorer. Le calme de ses agents et de ses administrateurs, pour qui le nom seul de cbrélien était, en temps de persécution, un objet d'borreur, un crime même digne des plus cruelles tortures, ce calme, en temps de relàcbe, me paraît un phénomène vraiment extraordinaire; je crois devoir y arrêter les yeux du lecteur. 11 devient plus difficile à expliquer, quand on songe que ces mêmes conciles sont pour nos autorités locales des désordres politiques, bien moins tolérables que celui, de tant de conciliabules souterrains, dont la conspiration flagrante et permanente contre l'ordre social n'est pas inconnue à nos gouverpemeqts, puisqu'elle n'est aujourd'hui ignorée de personne.
On compte jusqu'à soixante conciles provinciaux tenus dans les siècles apostoliques. Le fait est bien facile à vérifier, puisqu'il ne s'agit pour cela que de parcourir les actes des conciles. Or, je doute que, durant aucune dos périodes de notre histoire ecclésiastique, le lecteur, circonscrit dans l'espace d'un pareil nombre d'années, pût en apercevoir et en compter un pareil nombre.
Je pourrais étaler ici une facile érudition, pour indiquer la cause, le motif de chacun de ces conciles, leurs intéressants débats, leurs beaux règlements sur la discipline eçclésiasiique. La célébration de la Pâquç, les
hérésies de Montan, de Novat et de Novatien, la rebaptisalion, et plus tard riicrésie de Paul de Samosate, en furent l'occasion et la cause. Ces hérésies, par les troubles qu'elles amenèrent, par les yiolenles secousses qu'elles donnèrent à l'Eglise, la mirent en mouvement, mulliplièrenl ces sortes d'assemblées. Le chiiFre de soixante n'exprime que les plus considérables d'entre elles. Trente, quarante, soixante-dix et jusqu'à cent évoques avaient traversé quelquefois d'immenses dislances pour y assister. Ces voyages, ces déplacements, la publicité de leurs séances, au sein des plus grandes cités de l'empire, toutes ces choses ne pouvaient avoir lieu sans devenir des faits notoires dans le monde païen ; et voilà le terme oîi je voulais aboutir. Le fait de ce grand nombre d'assemblées ecclésiastiques, dans un temps de proscription et de persécution contre les chrétiens, est intéressant par lui-môme; mais en fixant sur lui l'attention du lecteur, je suis mû par un motif plus haut : et voici mon but ultérieur.
J'ai voulu, par un parallèle que le lecteur achèvera tout seul, monlrer d'un côté la tolérance païenne, et de l'autre l'intolérance philosophique des gouvernements de nos jours au sujet de ces assemblées appelées conciles. Cette intolérance, j'ai beaucoup de peine à la comprendre; elle ne contribue pas peu à m'alTermir dans cette pensée, c'est que le monde païen, vu en masse et dans son ensemble , n'était pas haineux jusqu'à la mort contre le christianisme, et n'approuvait pas les cruelles tortures déceruées par l'autorité contre ses disciples. Après avoir
traversé la révolulion et ses différentes phases, nous sommes plus éclairés qu''on ne l'a jamais été sur le véritable sens de ces mois, peuple ^ ju(jemen(, suffrage^ va'u du peuple. Nous avons vu bien souvent l'opinion d'un petit nombre, à force de bruit et de (apage, étouffer la voix de la véritable opinion publique, la comprimer, la repousser jusques au fond des cœurs. 93 se présente à nous; cet amas de crimes, de meurtres, d'assassinats, de rapines, de sacrilèges, appelé le régime de la terreur; ce monstrueux ordre de choses, que le soleil n'avait pas encore vu , n'était pas le fait du peuple français ; assurément il n'avait ni sa sanction ni son suffrage. Qu'on eût interrogé à part, dans la classe haute, moyenne et basse, tous les hommes qui tenaient à l'Etat par la propriété, par le commerce, l'industrie, une patente, un art libéral ou mécanique ; qu'on eût interrogé, dans toutes ces classes, je ne dis pas les honnêtes gens, ce mot pris à la rigueur nous mènerait trop loin ; mais les individus non brigands, non voleurs, tous ces hommes, sur dix, n'auraient pas fourni un votant au terrorisme. La chose parut à nu et à découvert après le 9 thermidor et la réaction qui suivit la chute de Robespierre. Les vrais terroristes, naguère maîtres du club, et par lui souverains ou plutôt tyrans de la cité ou de la commune ; ces mêmes hommes qui naguère s'appelaient le peuple, et par qui seuls il avait une bouche et une voix pour se faire entendre, peu de jours après, effrayés de leur solitude, se cachaient comme le hibou dans les ténèbres, ou appelaient à leur secours le fer, l'eau ou le feu pour se dé-
Iruire. Sans >(»uloir pousser ce parallèle jusqu'à une exacte précision, je prétends que le peuple païen, vu en masse, n'était pas plus persécuteur et buveur du sang chrétien, sous Galère et Dioclétien, que le peuple chrétien n'était terroriste, niveleur et sans-culotte sous Danton et Robespierre.
Je connais les cris féroces de ces hommes qui, aux arènes, demandaient à grands cris le sang des chrétiens. Ces hommes n'étaient pas le peuple; il est bien aisé à une poignée d'hommes pervers, quand elle a pour elle la loi, le gouvernement, les magistrats, la force publique, de s'appeler le peuple; et chez les païens tout ce monde était anti-chrétien. Quant à la morale partie du peuple païen, elle était ou chrétienne ou favorable aux chrétiens; cette vérité, vrai paradoxe au premier abord, va s'éclaircir tout à l'heure, et nous allons remonter aux causes de la tolérance des païens des premiers siècles à l'égard des chrétiens et de leurs assemblées.
ii. slik les causes de la tolerance païenne a
l'Égard des conciles de l'église chrétienne.
Une assemblée ecclésiastique de soixante, soixante-dix, quatre-vingts évoques venus de toutes les parties du royaume, et même des contrées voisines, l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne; une telle assemblée ne pourrait se tenir aujourd'hui sans un grand mouvement dans le pu-
blic : elle fixerait les regards de tous les curieux; ses délibérations seraient la matière de la conversation des hommes de toute classe et de toute couleur. Les conciles chrétiens ont dû causer sur le public païen une sensation encore plus marquée, une émotion encore p^us vive ; et c'est vraiment un piiénoraène remarquable, que cette indifïérence de la police païenne et de ses autorités administratives, judiciaires, en présence de ces réunions si suspectes, et si opposées en apparence à l'esprit public. Je dois ici l'expliquer, et en rechercher les causes.
La première cause que je crois pouvoir en assigner, c'est la religion, et le caractère, si prononcé en ce genre, de la société païenne. Les païens étaient profondément rehgieax ; ils croyaient à la divinité, à la vie future ; la morale, ses notions sur le juste et l'injuste, le bien suprême n'était pas pour eux de pures dénominations, des conventions variables et arbitraires. Or, je remarque que c'est surtout le propre de l'athéisme d'engendrer cette haine froide, concentrée, calculée, et quelquefois même furibonde, contre son Dieu et son Christ. J'alïirme que je ne sais quoi de semblable à cette disposition respire, et parfois se manifeste au dehors, parmi les ennemis du christianisme et de la foi catholique. Au seul nom de Notre-Seigneur, Voltaire éprouvait des crispations de nerfs ; l'injure lui venait à la bouche, et le fiel et la haine sortaient à grands flots de sa plume. Il n'en était pas ainsi chez les païens ; au contraire, on y rencontrait Dieu partout; il présidait à tous les actes de la société domestique et civile; j'ose môme dire que,; dans cette
double société, le paganisme péchait (incore plus par excès que par défaut, dans ses démonstrations religieuses; et ce mot tant répété : Tout élail Dieu chez tes pa'iensy excepté Dieu, bien compris, bien expliqué, se tournerait en preuve de mou assertion. Posons donc en principe que l'esprit païen est infiniment moins oppoâé au christianisme que l'esprit philosophique.
Une classe nombreuse de païens, parmi lesquels liguraient leurs sa<?es, et même tous leurs citoyens graves, austères dans leurs mœurs, se prononçait pour les doctrines plus sévères de Zenon et de Uiogène. Quelquesuns de ces hommes, qui portaient le nom et le manteau de philosophe, se firent chrétiens, et comptent parmi lios docteurs : le reste d'entre eux avait pour le christaiariisme des sentiments plus voisins de l'estime et de Tamitié, que de Tinimilié et de la haine; ils ne lui étaient pas défavorables. Or, ma pensée a toujours été que les magistrats païens, exécuteurs des édits de proscription contre les chrétiens, et toujours prêts à en exagérer la rigueur, ces hommes professaient ouvertement la docirine d'Epicurè. 11 y avait entre eux et nos philosophes identité de dogiïie et de morale ; ils croyaient au néant; le plaisir et l'intérêt sensible étaient pour eux la règle du bien et du mal. Quant à la masse du peuple païen, adorateur des idoles, etfidèleau cî-îîe national, elle était religieuse àTexcès, et elle comptait dans la famille beaucoup de chrétiens ou qui sans l'être ne haïssaient pas le christianisme. Ceci me conùnit à la suite de l'exposition du phénomène moral (\\iv jai signalé, et que j ai promis d expliquer au lecteur.
La deuxième cause de la tolérance païenne, à l'é^gard des chrétiens, de leurs conciles et de leurs assemblées ecclésiastiques, se tire, comme je viens de l'indiquer, de la nuiltitiide innombrable des chrétiens mêlés dans la société païenne. Elle était telle que, Tertullien, parlant au nom des chrétiens, se croyait autorisé à dire aux empereurs païens dans le plus solennel des actes, celui où l'on est le plus rappelé, par le besoin de la cause que l'on défend^, à l'exacte vérité, au retranchement des figures outrées de l'art oratoire : Aous remplissons vos palais^ vos arméeSy voire sénaty vos maisons, vos places publiques ,• supposez un moment que nous vous quittons comme une terre qui nous dévore, et tout à coup vos marchés deviendraient déserts, vos cités des solitudes; habitant avec vous, vous nous trouvez partout au milieu de vous, nous ne vous laissons que vos temples.
Aous remplissons vos maisons, ce mol est d'une portée immense. S'il y avait dans la société païenne un père chef de famille probe, honnête, charitable, on pouvait dire de lui avec une juste présomption : Cet homme est chrétien ; et parmi les familles païennes, il y en avait bien peu qui ne comptassent des chrétiens parmi leurs membres; ils étaient plus souvent qu'on ne pense en majorité numérique : c'était l'épouse, la fille, le fils, la domestique, l'esclave ; l'intégrité de leurs mœurs, leur vie irréprochable, leur conversation douce, cordiale, charitable, cette bonne odeur de la vertu qui s'exhalait de leur personne : voilk le doux attrait, le charme invisible qui tirait tous les coeurs vers le christianisme.
Mais c'est surtout au milieu des ravages de l'épidémie et de la contagion, que, par la charité héroïque des chrétiens, cette religion devenait vénérable, et par cela seul véritable aux yeux des honnêtes païens. Combien de Sœurs de la Charité, anges consolateurs de la terre, étaient en ce moment les prédicateurs et les missionnaires de cette religion divine !
C'est ainsi que la parole de l'Evangile, comme -un levain salutaire^ fermentai!, gagnait de proche en proche en sanctifiant la masse; et l'univers insensiblement, et comme à son insu, était devenu chrétien. On connaît l'entrevue de Licinius et de Constantin, antérieure à leur rupture qui ne tarda pas d'éclater ; la tolérance et la profession publique du christianisme y furent arrêtées comme la loi commune aux deux empires ; et il y en a qui ont dit que cette mesure fut inspirée aux deux princes, autant par la bonne politique que par le progrès des lumières favorable au christianisme, parce que la masse de la population était déjà chrétienne dans les provinces de l'empire. La conversion de Constantin ne fit que déclarer un fait déjà accompli, et lui donner de nouveaux accroissements.
11 est temps d'appliquer tous ces faits à la question présente ; ils sont propres à y jeter un grand jour, et à nous expliquer la tolérance païenne à l'égard des conciles, au moment où la persécution, par ses édits sanguinaires, n'étouffait pas la voix publique, et lui permettait de se produire au dehors en toute liberté. Non, je ne puis croire que le nom de concile présentât aux oreilles de la raul-
tidule païenne les idées odieuses de conciliabules, d'assemblées clandestines où se tramaient des complots funestes au repos et à la tranquillité publique ; au contraire, c'étaient des pensées graves, sérieuses, qui venaient à leur esprit au nom de concile. Les païens ont reproché avec dérision à Constantin, devenu chrétien, d'avoir inutilement usé les voitures du fisC;, affectées au service du gouvei'nement et au transport de ses agents, à transporter les évoques chrétiens dans ces conciles multipliés jusqu'à l'excès et devenus pour lui la grande affaire de l'Etat. Je me figure qu'avant lui, au temps de saint Cyprien et jusqu'à celui de TerlulHen, on rencontrait des évêques dans les voyages. Supposons un moment un honnête païen voyageant dans une voiture publique avec un cvêque chrétien : nul doute qu'il n'observât à son égard tous les procédés commandés par la bonne éducation envers im honnête homme et un ministre de la religion. Et dans la cité où se tenait le concile, soixante à quatre-vingts évêques réunis en assemblée, et délibérant dans un même lieu ; qui pourra croire qu'un fait si notoire ne piquât la curiosité, ne fût pour le public païen la matière de ses conversations? Et si l'on affirme qu'il était le but de ses dérisions, de ses censures, je ne le crois pas; le contraire me paraît plus conforme au vrai. Et ici celte triste pensée pèse avec chagrin sur une âme honnête : les païens pouvaient justifier les actes de la persécution par des motifs qui manquent à nos philosophes; ils lui opposaient" \° sa nouveauté, elle était née d'hier : jusque-là le genre humain n'en avait pas ouï parler; 2° son intolérance : on
n'avait qu'à la laisser faire, elle méditait dans le cœur la pensée d'abattre les temples, de renverser les autels des dieux de toutes les nations, de chasser du Capitole Jupiter, à qui Rome se reconnaissait redevable de tant de victoires et de l'empire de l'univers; 3" les lois de l'empire prohibitives de tout culte nouveau. Mais nos philosophes, qu'ont-ils à imputer au christianisme, qui a pour lui une possession de dix-huit siècles, et qui se recommande à la reconnaissance des hommes par tant de bienfaits? les arts, les sciences, les lettres et tous les éléments de la civihsation sauvés dans ses temples d'une extinction totale, par l'honorable hospitalité qu'elle leur y a donnée durant la barbarie du moyen âge.
Il est temps de finir ce chapitre ; je crois avoir suffisamment prouvé que l'Eglise, pendant les trois premiers siècles de sa durée, a déployé tous les pouvoirs de sa constilulion divine, sa monarchie par le plein exercice de la souveraineté du Pape, son aristocratie par la principauté de ses évoques el la juridiction de ses conciles. La conclusion qui s'offre d'elle-même à un esprit attentif, est celle-ci : Ce n'était pas au nom dos Néron et des Domilien que l'épiscopat et sa hiérarchie exerçaient alors de pareils pouvoirs; ces princes, ou plutôt ces tyrans, ne la connaissant que par leurs édits sanguinaires, n'étaient guère disposés à lui décerner les honneurs de la souveraineté; et dès lors doù pouvait-elle lui venir, sinon de Dieu lui-même ?
l'église n'a pas perdu son pouvoir souverain par la
CONVERSION des CÉSARS AU CHRISTIANISME.
Le développement de cette preuve n'exige pas beaucoup de travail. Les Césars, comme on l'a dit si souvent, en entrantdans l'Eglise, après en avoir été si longtemps les ennemis et les persécuteurs, l'ont laissée telle qu'elle était sortie des mains de son auteur. Ils n'ont rien ajouté, rien ôléàson gouvernement, à ses prérogatives divines, llien n'a changé dans son état ; elle est demeurée, aux termes du langage familier, in slalu qm. Avec un empereur chrétien dans la rigueur du droit, elle n'a acquis autre chose, sous bien des rapports, qu un chrétien de plus, soumis à ses lois spirituelles, autant qu'elle l'était elle-même à ses lois temporelles. Toutefois, n'exagérons rien. Dans les conseils de la Providence, les rois de la terre étaient destinés à être, pour l'Eglise, ses évêques du dehors, ses protecteurs, ses défenseurs armés. Constantin a été choisi de Dieu pour commencer ce nouvel ordre de choses. C'est sous son règne que les deux puissances se sont placées l'une à côté de l'autre, pour y exercer avec une égale indépendance, et dans une direction parallèle, leurs fonctions divines, non moins distinguées dans leur objet que l'esprit et le corps, le ciel et la terre. L'hérésie constitutionnelle ne peut appuyer son système que sur cet(e unique défense : La suprématie des princes au spirituel était liée sous les empereurs idolâtres j elle sesl déliée au moment où ils
sont devenus chrétiens, et elle a commencé sous le règne de Constantin. ^lais qui ne voit que ce serait à messieurs les conslilulionnels à nous montrer ce beau système dans l'Errilnre ? Jusque-là, la possession de l'Eglise se soutient par son propre poids. Mais pour le renverser par le fondement, il nous suffit d'examiner ici en détail le règne de Constantin, la pensée de ce prince, sa profession de foi sur les prérogatives du pouvoir civil dans ses rapports avec l'Eglise. L'examen que nous allons faire de sa conduite avant et après le concile de Nicée, va compléter notre preuve traditionnelle.
I. — PREUVES QUI RÉSULTENT DE LA CONDUITE DE CONSTAN- TIN, DEVENU CHRÉTIEN, EN FAVEUR DE LA SOUVERAINETÉ DE i/eGLISE sur LES CHOSES DIVINES.
Constantin a pris en main les rênes de l'empire de l'univers; il a vaincu par la croix : il le sait, et ne le conteste pas. La dernière de ses victoires a été pour lui ce que Pharsale fut pour le premier des Césars, son titre à la domination universelle ; cette victoire, il confesse ne la devoir ni à la supériorité de son génie, ni à la lactique militaire, ni à la vaillance de ses soldats, ni à l'habileté de ses généraux, mais uniquement et exclusivement au signe de la rédeniplion du genre humain. Ce signe lui a apparu
au plus haut des cieux ; il Ta vu de ses yeux, il Ta touché de ses mains : porté par les soldats de sa garde dans tous les rangs de l'armée, en forme d'étendard, il a été plus puissant, pour terrasser les bataillons ennemis, et y porter la confusion et la terreur, que les aigles de l'empire soutenues par la charge formidable des légions romaines. Il confesse toutes ces choses, il croit que c'est pour lui un devoir inviolable de certifier ce prodige à la face de l'univers, par son irréfragable témoignage, et de Tinscrire pour ainsi dire de sa main dans les fastes de l'histoire. Il n'ignore pas que le temps est arrivé, de fixer les rapports de son administration impériale, dans Tordre temporel, avec celte autre puissance dont on lui a parlé, et qui revendique, dans l'ordre spirituel, un pouvoir égal au sien dans l'ordre temporel. L'évêque de Rome, et les évoques associés à sa puissance souveraine, sont devant lui, et pour ainsi dire en face ; il voit en eux non une puissance rivale, mais un pouvoir ami, plus puissant pour affermir son empire que sa garde prétorienne et ses légions triomphantes, dont le nom seul suffit pour tenir en respect ses ennemis au dedans et au dehors. La force du chrislianisme,pour agir sur les consciences,lui est connue ; elle n'est rien moins à ses yeux que la vertu de Dieu luimême : il connaît cette religion divine; il en a lu les divines Ecritures. Son esprit vif et pénétrant en a saisi les maximes ; son cœur bon et généreux les a goûtées ; d'habiles et de savants évêques, avec qui il converse tous les jours, l'ont initié dans le secret de ses dogmes, de ses mystères, de la hiérarchie de ses ministres; il sent le
besoin de poser la borne entre les deux puissances, avec une précision qui puisse servir de règle aux âges fulurs. En conservant à Dieu et à son Eglise tous leurs droits, il est résolu de ne rien ôler à ceux des Césars dont il possède l'autorité, et qu'il regarde comme un dépôt sacré mis entre ses mains, et appartenant, par une succession impérissable, aux légitimes successeurs de son pouvoir souverain. Quelle position va-t-il prendre à 1 égard de l'Eglise chrétienne? Sera-ce celle d'un souverain ou d'un sujet? d'un régulateur suprême ou d'un évêque du dehors, protecteur et conservateur des droits de son sacerdoce? Vat-il donner à ses successeurs, comme forme et modèle de leur régime, celui qu'ont suivi après lui les Théodose, les Clovis et les Charlemagne; ou bien celui dont Henri VIII et Elisabeth en Angleterre, Pierre le Grand à Pélersbourg^ ont marqué la trace aux princes venus après eux ? C'est aux Hiits à nous le dire. Ouvrons ici les années de l'histoire ecclésiastique.
On aime à se figurer dans le pieux Constantin, simple catéchumène, un grand mécompte sur les idées de sainteté, de perfection, cju'il s'était faites de l'Eglise chrétienne et de la sublime vertu qu'il lui avait attribuée. Ses évéques n'étaient pas des apôtres, imitateurs fidèles du fondateur du christianisme. Les chrétiens n'étaient pas les saints de la primitive Eglise de Jérusalem, qui n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Loin de lui présenter l'image d'une famille de frère?, il reli ouvail chez eux les brigues et les cabales de la société païenne. Le schisme des Novatiens ne tarda pas à lui eu fournir la preuve.
Cette humilité, qui soumet sans réflexion, sans réserve, son sens privé au jugement des représentants de Dieu sur la terre, n'était pas le partage de Novat et de ses disciples; mais bien davantage l'opiniâtreté qui entasse appel sur appel, plutôt que de proférer ce mot si terrible pour l'orgueil : J'ai (on. Ces novateurs ont transmis à leurs successeurs ce triste héritage de se faire de l'aulorité impériale un rempart contre l'autorité de l'Eglise, de commettre ensemble les deux puissances, et, à force de séduction et de mensonge, de rendre le pouvoir civil complice de leurs révoltes contre l'épiscopat et l'Eglise maîtresse qui le gouverne. Les Novatiens présentèrent à l'empereur Constantin un mémoire soutenu d'une requête , où l'esprit schismatique de tous les temps se montre tout entier : « Nous vous prions, Constantin, très- » puissant empereur, vous qui êtes d'une race juste, et » dont le père a été le seul entre les empereurs qui n'a » point exercé la persécution, que, puisque la Gaule est » exempte de crimes, vous nous fassiez donner des juges » de la Gaule pour les difterends que nous avons en » Afrique avec les autres évêques. Signé : Lucien, Ca- » piton, etc. »
Juger une cause ecclésiastique en matière de foi et de discipline, ou, ce qui revient au même, la faire juger par son conseil d'état, par ses tribunaux séculiers, quoi de plus juste, de plus régulier, de plus canonique, aux yeux d'un prince convaincu de la vérité du système anglican, et qui regarde le pouvoir souverain sur les choses divines comme une annexe de sa couronne ?
Les idées de Constantin sur les droits de la puissance impériale ne sont rien moins que constitutionnelles ou réformées • il se dit à lui-même : Cette affaire ne me regarde pas, je n'en suis pas juge; c'est aux évoques assemblés en concile, qu'appartient le jugement de cette cause majeure. Néanmoins, éclairé sur les vraies prérogatives de son pouvoir, il sait, conmio fous les siècles chrétiens l'ont reconnu après lui, ([ue la convocation des conciles est un objet mixte qui relève des deux puissances ; c'est pourquoi il écrit à Anulin de mander à Cécilien et à ses adversaires de se rendre à Rome^, chacun avec dix clercs de son parti, pour voir leur cause instruite, éclairciè et jugée en dernier ressort par le Pape et par un concile d'évôques. On le voit, les conciles ne lui font pas peur ; il n'y aperçoit que le développement naturel de la juridiction ecclésiastique. Conformément à cet ordre, le concile s'assemble à Rome, dnns le palais de rimpératrice Tausta, devenu aujourd'hui l'église de Saint-Jean-de-Latran. Ce n''est pas ici le lieu de raconter les séances et toute la laborieuse procédure de celte assemblée, sur une question de fait difficile, compliquée en elle-même, et, de plus, obscurcie, embrouillée par la mauvaise foi des hérétiques ; je me contente den rapporter la conclusion, si remarquable par sa modération, et par linstruction qu'elle renferme. Cécilien est déclaré innocent, et son ordination approuvée ; néanmoins, les évêques schismatiques et intrus, hormis Donat, leur consécrateur et leur chef, sont maintenus dans leurs sièges, à la charge par eux de renoncer au schisme. Le grand bien de la paix et de l'oxlinc-
tion du schisme est si grand, si considérahle aux yeux de cette assemblée, qu'elle dispose ainsi qu'il suit : « Dans /) toutes les Eglises où (comme dans notre ci-devant )) Eglise constitulionnelle) siègent deux évêques, l'un » ordonné au sein de l'Eglise catholique, l'autre parmi n les schismaliques, le premier ordonné sera maintenu » dans son titre, et son concurrent orthodoxe se conten- » tera d'une simple expectative de la première Eglise » vacante. »
Les Donalistes opiniâtres reviennent à l'Empereur; nouvelles plaintes. Le concile de Rome n'était pas assez nombreux ; la Gaule est un lieu plus sûr, plus éloigné du foyer des intrigues; faites-nous juger dans la Gaule. Constantin, pour épuiser la condescendance, et essayer de tous les moyens qu'elle suggère, convoque un second concile ; il sera plus nombreux que le premier ; il se tiendra à Arles, comme les mécontents le désirent. Ablavius, vicaire d'Afrique, bon chrétien, est chargé de l'exécution de cet ordre impérial. Les évêques de la province d'Afrique y seront aussi nombreux que possible ; des évêques de toutes les provinces voisines, de Tripoli, de Numidie, de Mauritanie, y enverront leurs députés. Peuton avoir une idée de la manière noble et généreuse avec laquelle ce religieux et magnanime empereur traite ce genre d'affaire, au grand scandale des païens? L'antiquité nous a conservé la lettre adressée par le prince lui-même à Chreslus, évéque de Syracuse; tout nous porte à croire qu'elle n'était qu'une circulaire, dont copie fut adressée à tous les autres Pères du concile. « Prenez
» avec vous deux clercs du second ordre et trois valets ') pour vous servir ; Latronien , correcteur de la pro- » vince de Sicile, pourvoira à ce qu'on vous fournisse la » voilure, le logement, la nourriture. » J'imagine que les officiers et les magistrats les plus distingués, mandés pour les hautes affaires de l'Etat, étaient défrayés de cette manière. Le gouvernement leur fournissait des indemnités semblables, et je crois qu'on les appelait la course publique. Etait-ce le rang civil des évoques de ce temps, pauvres pour la plupart, à l'égal de nos succursalistes, qui inspirait ces procédés à Constantin? Nullement ; mais il voulait rehausser, aux yeux des païens, le sacerdoce chrétien et le grand caractère imprimé par la religion sur la personne de ses prêtres et de ses pontifes. Comme au concile de Rome, Cécilien fut absous, et les Donatistes de nouveau condamnés. Plusieurs d'entre eux renoncèrent au schisme ; quelques-uns des plus opiniâtres firent appel à l'Empereur. Appel comme d'abus d'un jugement d'un concile au tribunal de l'Empereur, quelle bonne fortune pour tant de prétendus canonistes de notre temps, qui, sous la bannière de Richer, de Fébronius, de l'évêque de Pistoie, ont fourni des armes à tant de souverains de ces derniers temps, ou plutôt à leurs cabinets, pour préparer les voies à cette grande révolution de 90, où les souverains ont recueilli ce qu'ils avaient semé, c'est -à-dire, qu'après avoir semc' du venl, ils ont moisscnnc des tempêtes! Le pieux Constantin, loin de se sentir flatté par cet appel, envoie des tribuns et des soldats pour arrêter les séditieux, les menaçant de les faire
conduire en prison sous bonne garde, s'ils n'obéissaient nu jugement des évêques. Je n'ignore pas la dernière révision à laquelle il croit devoir soumettre cette cause, tant de fois jugée par des juges compétents ; mais voyez, je vous prie, la formule qui précède cet acte de condescendance où Tentraîne le bien de la paix, et qu'on lui a si jus(enienl reproclié : « Non, dit-il, je ne prétends pas » dc\oir procéder à cet examen comme juge et supérieur » des évêques, moi qui, en cette matière, reconnais de- » voir être jugé par eux. » On sait le dernier résultat de cet excès d'indulgence; elle créa les Donatistes, appelés Circoncellions, connus par des actes d'une fureur, ou plutôt d'un fanatisme poussé jusqu'au délire.
II. — LA. CONDUITE DR CONSTANTIN AU COiNCILE DR NICÉR CONFIRME NOS PREUVES.
ïl y a des temps où les conciles œcuméniques sont nécessaires : car j'ai lu cette position de thèse dans les actes de l'ancienne Sorbonne; concilia œcumenica guan^ (hque necessaria. Quels sont-ils ces temps qui introduisent cette fâcheuse nécessité, que j'appellerai plutôt une extrémité ? Ce sont ceux où le sophisme, la fausse éloquence, Tintrigue et la cabale, la force, la violence du pouvoir et toutes les causes de nos erreurs, ont amassé tant de
nuages auloi".' de la foi catholique, qu'elle est doenue un doute, un problème^ pour celui qui la cherche. Alors point d'autre remède à ce mal que la réunion de l'Eglise universelle en un même lieu, où elle déclare, par l'organe de ses représentants, la foi qu'elle professe ; sa foi d'aujourd'hui qui est celle d'hier, comme elle est celle de tous les siècles passés et de tous les âges à venir. Le x\i siècle éprouva une nécessité semblable ; alors un si grand nombre de grandes et de majeures Eglises, l'Allemagne, la Suède, le Danemark, les îles Britanniques, se détachèrent de l'unité; alors encore les beaux esprits, les gens de lettres, étaient emportés par le vent de la fausse doctrine, en si grand nombre, que l'Eglise en quelque sorte ne se reconnaissait plus elle-même; qu'elle sentait le besoin d'opposer à des maux si extrêmes le grand remède d'un concile œcuménique, où les hérétiques seraient appelés, écoutés, invités à défendre eux-mêmes leur propre cause.
Arius et son hérésie, Luther et sa réforme se montrent ici à nous; et je crois voir entre Arius et l'arianisme, Luther et le protestantisme, le concile de Trente et le concile de Nicéc , des analogies frappantes. La secte arienne ralliait autour d'elle tous les beaux esprits du temps, c'est-à-dire tous les esprits curieux et superbes, encore malades du mal de l'orgueil de la philosophie païenne. Ici, comme au temps de Luther, l'EgUse épuisa tous les moyens possibles de conciliation et de persuasion, avant que d'en venir au grand remède du concile œcuménique. Que ne fit pas le saint évêque Alexandre pour fléchir, à force de douceur et de support, l'esprit intrai-
table d'Arius ! Deux grands conciles furent assemblés ; dans le second on ne comptait pas moins de cent un évêques. Toute liberté avait été laissée au novateur pour défendre sa cause, en expliquer les motifs et la raison. Une lettre syuodale avait suivi ces deux jugements ; l'erreur y était exposée avec une clarté admirable, réfutée avec une force et une profondeur de doctrine capables de porter la lumière et la conviction dans tous les esprits ; cependant les progrès de l'erreur ne s'arrêtaient pas, ils devenaient tous les jours plus effrayants. On sent les avantages que donnait à la nouveauté le poids effrayant de ce mystère, auprès d'un nombre innombrable de prêtres et de séculiers élevés dans les écoles païennes, et qui n'avaient pas comme nous sucé avec le lait la saine doctrine, et courbé la tête, dès l'enfance, sous le joug de l'autorité. On sent en outre que l'Esprit saint avait dû, en parlant du Verbe comme bomme, laisser échapper un grand nombre d'expressions favorables à cette erreur, qui ne voyait, dans le Fils de Dieu, qu'un être créé, plus grand que le Jupiter des païens. x\rius était surtout propre à proBter de tous ces avantages, à n'en laisser perdre aucun ; c'était en quelque sorte le Luther de l'époque, avec toutes les modilications dans le génie, le caractère, les formes extérieures et personnelles appropriées au temps et aux circonstances. Voici le portrait qu'en a tracé saint Epiphaue : il nous le représente comme un vieillard doué de toutes les qualités propres à séduire les hommes de son temps : « Sa taille était haute, sou visage grave, » ses yeux austères, exténués par la mortification ; sou
n habit répondait à sa physionomie : ce *n'était qu'uoe » tunique sans manches, un manteau écourtéj d'ailleurs » sa conversation était douce, agréable, propre à gagner n les cœurs ; il était instruit et lettré, très-versé dans la n dialectique et les sciences profanes ; il possédait à un » très-haut degré le talent de la parole. » Avec cette réunion de qualités si séduisantes, comment l'erreur d'Arius n'aurait-elle pas fait de rapides progrès chez les grands? Et pour la rendre accessible aux petits, que fit-il? il lui donna une forme piquante, populaire ; il la réduisit en une chanson, et sa Thalie n'était autre chose que son formulaire de foi mis en vers : on assure que le peuple en était si épris qu'il les chantait dans la taverne. La plaie qu'en souffrait la religion augmentait tous les jours. Le grand mystère de la foi (qui le croirait?) était devenu le sujet de toutes les conversations, la matière d'une dispute dont le bruit retentissait avec grand bruit dans les maisons des petits et des grands, et jusque dans le;? carrefours et dans les places publiques. Le scandale était tel, que les païens en prenaient acte pour se déchaîner contre le christianisme, pour faire du Christ, objet pour eux de folie, un sujet de risée et même de farce. Les chrétiens, dit-on, furent joués sur les théâtres. Le religieux Constantin et ks hommes sages séants dans son conseil comprirent qu'un concile plus nombreux (jue celui qui venait de se tenir à Arles, un concile vraiment ojcuménique, pouvait seul sauver !a religion, et que la scission était bien plus dang^'iousf (juc celle que Douai et les siens venaient de
provoquer au sein de l'Eglise. Nicée;, une des principales villes de la Bithynie, voisine de la Xicomédic, lieu de la résidence impériale, fut le lieu choisi par l'Empereur pour cire le rendez-vous d'une si vénérable assemblée. Il adressa à tous les évèques de l'empire des lettres d'invitation et de convocation, honorables et respectueuses. Des ordres furent expédiés aux gouverneurs et autres officiers de l'empire , pour fournir libéralement aux évoques chrétiens des chevaux, des voitures et iQute la commodité de ce que les Romains appelaient la course publique, c'est-à-dire le voyage gratuit, et au compte de l'Etat, du citoyen voyageant pour le service de l'empire. En peu de temps les évèques, au nombre de trois cent dix-huit, non compris les prêtres et les diacres, arrivent à Mcée. A la vue d'une pareille assemblée, on se rappelle ces emblèmes où l'Eglise a été si souvent montrée à nos prophètes dans les visions prophétiques : un camp bien ordonné, une armée rangée en bataille. Les puissances inl^ernales étaient vraiment sorties des portes de l'enfer, pour venir à ÎNicée y combattre contre le Très-Haut; elles y avaient toutes leurs représentants, à commencer par la philosophie. Il y avait des philosophes païens ; les uns, attirés par une vaine curiosité, entraient en conversation avec nos évêques pour connaître cette doctrine nouvelle qu'ils ijppelaient la folie chrétienne ; un plus grand nombre ne dissimulaient pas leurs intentions plus hostiles ; irrités, courroucés même de voir le paganisme pencher vers sa ruine . ils cherchaient à exciter des disputes entre les chrétiens, et à les diviser, pour les détruire les uns par les
autres. L'un deux, comme un autre Goliath, semblait, par son superbe langage, braver toute cette armée de Dieu, et en défier les plus courageux au combat. Ici un vieillard du nombre des confesseurs et des martyrs, simple laïque, ignorant et réputé pour tel, s'offre comme un autre David pour le combattre avec son arc et sa fronde, c'est-à-dire avec les armes de l'humilité et de la simplicité chrétienne ; les sages qui le connaissent ne sont pas sans frayeur et sans alarmes pour l'honneur de la religion ; toutefois le respect prévaut, et on le laisse faire. Il parla donc ainsi : « Philosophe, écoute, au nom » de Jésus-Christ. Il n'y a qu'un Dieu créateur du ciel » et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles; » qui a tout fait par la vertu de son Verbe, et a tout » affermi par la sainteté de son Esprit. Ce Verbe, que » nous appelons le Fils de Dieu, ayant pitié des hommes » et de leur vie brutale, a bien voulu naître d'une femme, » converser avec les hommes et mourir pour eux , et il » viendra encore pour juger comment chacun aura » vécu. Voilà ce que nous croyons sans curiosité. Ne te » fatigue donc pas en vain pour chercher des raisons » contre les vérités de la foi, ou pour examiner comment » cela peut s'être fait ou non. Mais réponds-moi si tu le » crois; c'est ce que je te demande. — Je le crois, » dit le philosophe étonné. Il rendit grâces au saint veillard de l'avoir vaincu; il se fit chrétien, et conseilla aux autres de faire de même , assurant avec serment qu'il s'était senti poussé par une force divine à se convertir.
En ce même j<uir, Il glise livra une bataille non moins
décisive contre l'hérésie; elle y était venue aussi avec loules ses forces, la dialectique et toute la subtilité de ses arguments, la métapiiiysique et tout l'apparat de ses hautes et profondes dénionslralions, la fausse éloquence avec la pompe de ses paroles, le prestige de ses moyens oratoires. Arius était là; il avait à ses côtés Eusèbe de Nicomédie, orateur, homme de lettres; tous les habiles du parti y étaient encore : ils auraient cru forfaire a l'honneur et au devoir, de ne pas répondre à l'appel dans une action si décisive. L'Eglise a opposé une défense proportionnée à la violence de cette attaque, si on en juge par la nature des forces et par les secours que la vérité de l'Evangile ne dédaigna pas d'emprunter aux moyens humains. Il y avait à Nicée des docteurs non moins versés dans les sciences et les lettres humaines que dans la connaissance des divines Ecritures : savants, érudils pour le temps, les armes de la dialectique, de la philosophie de l'époque, ne leur étaient pas étrangères; auxiliaires utiles de ces bons évéques, dont le plus grand nombre n'étaient rien moins que des savants, et dont quelques-uns, dit-on, avaient été tirés de la charrue et de la garde des moutons. Ajoutons encore que ce qui donnait à ce secours le mérite de là-propos, c'est que le mystère de la génération de Dieu, de son Verbe, de sa parole intérieure, tenait par une liaison réelle , eflective, à la connaissance physiologique de l'àme et à celle des hautes opérations de son intelligence. La matière fut longtemps disputée, éclaircie, élaborée dans un grand nombre de conférences préliminaires et préparatoires a la session générale ; et
pour le dire en passant, c'est dans les conciles de l'Eglise ^ue la société civile a pris la forme et le modèle de ses assemblées délibérantes. Enfin , le jour de la session générale arriva ; l'Empereur avait déclaré vouloir y assister- c'était cbez les Romains le 1 3*^ des calendes de juillet, le 19 juin, an de Noire-Seigneur 325.
Au concile de Nicée, l'Eglise prend un caractère inaposant de gravité, de dignité et de grandeur auquel les scènes les plus magnifiques de l'iiistoire profane ne sauraient être comparées. Qu'on se représente la plus grande des salles de ce palais, grand lui-même à l'égal de la cité,- les Pères, assis sur des bancs couverts de riches lapis, attendant en silence : les portes s'ouvrent, on voit entrer quelques personnages d'une physionomie noble et d'une tenue modesle; ce ne sont ni les grands dignitaires de l'enipire, ni les officiers généraux de la garde impériale; mais des cbrétiens pieux, vertueux., amis de l'Empereur, et dignes de l'accompagner dans ce sénat sacerdotal où il va défendre l'honneur de Dieu contre les ennemis de son Christ. Une voix se fait entendre : l'Empereur! Ace signal, tous se lèvent. Il s'avance au milieu de l'assemblée, vêtu d'une robe de pourpre, ornée d'or et de pierreries. Quel grand et magnifique spectacle I... C'est le maître du monde ; le nouvel Auguste qui a vaincu les tyrans, pacifié toutes les discordes; l'univers se tait devant lui, ou ne parle que de ses victoires. La religion et la piété sont comme la lumière de Dieu qui brille sur son visage. Il marche d'un pas grave et modeste ; il est beau, bien fait, plein de vigueur et de force,
d'une haute taille ; et tous ces avantages sont comme un beau relief qui rehausse la grandeur de son àine. Arrivé au haut de la salle, il se tient un moment tlebout devant un siège d'or, au milieu de cette longue suite de pontifes. Au signal donné il s'assied, et tous s'asseyent après lui. Un évèque, le premier assis à ses côtés, et appelé à un pareil honneur par la dignilé de son siège, récite une courte prière d'actions de grâces, puis il se rassied; tous se tiennent en silence. Après s'être recueilli UQ moment, le prince leur adresse d'une voix douce et tranquille un discours latin, su langue naturelle, que les interprèles traduisent en grec. C'est une effusion de son cœur pour leur témoigner sa joie et les sentiments dont il est ému de se voir au milieu d'une assemblée, présidée par l'Esprit saint lui-même; et puis la parole est au président du concile. Il pose la question avec clarté; la discussion commence : tous sont avertis que la volonté de l'Empereur est que chacun énonce son avis avec calme, et tout à la fois avec une liberté pleine et entière. Les Eusébiens expliquent leurs doctrines sans détour ; plusieurs de ces bons évêques, venus de loin, et habitant ces contrées où la foi s'était conservée plus pure à l'ombre de la simplicité des mœurs, ne dissimulent pas l'horreur que leur cause le simple énoncé de cette doctrine impie, blasphématoire, offensive de leurs pieuses oreilles. Les Ariens en paraissent troublés, déconcertés ; leur confiance ordinaire les abandonne. L'Empereur suit la discussion avec toute l'attention d'un homme entendu dans la matière; on n'est pas' moins étonné de sa patience à écouter
les parties, que de son intelligence à saisir les questions proposées, les exposant avec netteté, les reprenant tour à tour pour y ramener ceux qui s'en écartent; témoignant, par des signes et des mots entrecoupés, que le bruit et la contention ne lui plaisent pas, mêlant ensemble les prières, la louange et les raisons pour ramener tous les contondants au point de départ ; il s'exprimait tantôt en latin, tantôt dans Tidiorae grec, qui ne lui était pas étranger, et laissait tout le monde dans Tétonnement de voir un guerrier, nourri dans les camps, parler en docteur et en évêque. On connaît l'issue de ce concile, on sait que saint Alexandre et son diacre, si connu depuis, sous le nom du grand Athanase, firent adopter par celte assemblée le mot de consuhstanhcl, comme sacramental en quelque sorte dans l'énoncé de la doctrine. Ce terme seul, à l'exclusion de tout autre, leur paraissait propre à détruire Terreur dans sa source, et à ne laisser aucune place aux subterfuges desbéréliques; ils en avaient pour tirer à eux tous les autres, le mot de semblable en substance non excepté : car il n'y avait rien de grand qu'ils n'accordassent au Fils de Dieu, pourvu qu'on ne les forçât pas à croire le Fils engendré par le Père, sans aucune priorité d'origine, avec cette identité de nature et de substance^ qui ne souflVe ni distinction ni séparation. Or, le mot consubslantiel exprimait toutes ces choses avec une désespérante précision pour l'esprit de chicane. L'Empereur comprit (oui cela; les explications des catholiques bannirent de sa pensée toutes les idées matérielles dont on lui avait prévenu l'esprit contre ce terme si redoutable.
A Nicée, comme on sait, fut rédigé ce fameux symbole que nous récitons au saint sacrifice. Les évoques qui refusèrent d'y souscrire, n'échappèrent pas à la peine de déposition. Des commissaires pris dans l'ordre épiscopal, comme autrefois au concile de Jérusalem, portèrent les décrets jusqu'aux extrémités de la terre. L'Empereur les publia par un rescrit impérial où on lit ces paroles remarquables : JSous voulons que tout le monde se conforme à ce jugement^ où Dieu a parlé; car tout ce qui se fait dans les conciles, se fait par la volonté de Dieu. La sentence de trois cents c'vêques nest autre chose que la sentence du Fils de Dieu. Le Saint-Esprit a déclaré sa volonté dans cette assemblée. C'est ainsi qu'il sou^ tient, en finissant ce concile, le langage respectueux envers l'épiscopat qu'il avait tenu à son début. On connaît la réponse qu'il fit à la requête des Ariens, et aux accusations aigres et virulentes qui y étaient contenues, et àl'appel qui y était joint. Le jour marqué pour ouvrir les rouleaux de ces mémoires, le religieux prince assembla les parties; il ne voulut prendre d'autre qualité que celle d'arbitre pour terminer leurs ditîérends, et il leur adressa cette parole : ^ F^ous ne devez pas être jugés par les hommes^, vous qu» Dieu a choisis pour nous juger nous-mêmes.
Le concile étant terminé, l'Empereur invita tous ces évêques à un régal magnifique. Les historiens du temps ont cru devoir nous en faire le récit. Qu'on se figure cette vaste salle, et autour des tables dressées, trois cents évêques assis, non sur des chaises comme dans nos salons, mais sur des lits magnifiques ; a la table de l'Empereur
étaient admis plusieurs des plus distingués d'entré ces pontifes. Les évèques arrivent à la salle du banquet, consolés bien plus qu'effrayés de passer sans crainte au milieu des gardes superbement vêtus, qui les attendaient l'épée à la main, et qui la courbaient devant eux. Il leur semblait voir le règne sensible de Jésus-Christ commencé sur la terre. Les pauvres eurent une grande part à cette réjouissance. De grandes largesses leur furent faites dans les villes et dans les campagnes. Les évêques s'en retournèrent porteurs de lettres qui assignaient des pensions annuelles aux vierges, aux' veuves, aux clercs de leurs églises. Elles furent payées exactement jusqu'au règne de Julien l'Apostat. Cependant une âme chrétienne, pénétrée d'une profonde douleur, à la vue de cet état de déconsidération et d'opprobre, où notre siècle antichrétien se plaît à laisser l'Eglise, se repose avec complaisance sur tous ces honneurs rendus au sacerdoce évangélique par ce premier des empereurs chrétiens, d'une si sage et si triomphante mémoire.
vSi vous cherchez dans l'empereur Constantin le prince protecteur de l'Eglise, de ses canons, de sa discipline, vous le trouverez en lui ; il est visiblement choisi de Dieu pour remplir tous ces saints offices, pour en tracer la forme et le modèle aux dépositaires du pouvoir civil de tous les âges et de tous les siècles. Toutes ses œuvres, toutes ses démarches sont dans une correspondance parfaite avec ce royal et divin mini.Mèrc. Quant à cotte suprématie, cotte souveraineté sur la religion, ses sacrements, sa hiérarchie, qu'affectent aujourd'hui plusieurs souve-
rains de nos jours, son règne n'y ressemble en rien; il est moins son analogue que son contraire : et il ne faut qu'ouvrir les yeux à la vérité des faits de l'histoire, pour s'en convaincre.
m. — CONSEILS DE LA PROVIDENCE, A L EGARD DE SON ÉGLISE, DANS LE GLORIEUX RÈGNE DE CONSTANTIN.
Dieu a donné à Constantin l'empire de l'univers et toutes les richesses des nations, dont il avait été si lihéral envers les David, les Salomon, les Cyrus fondateurs ou restaurateurs de son temple et de son culte en esprit et en vérité. Or, il me semble que Dieu avait, par sa conduite sur cet empereur, trois grandes vues auxquelles ce prince ne s'est pas montré infidèle : 1 " d'achever la ruine de l'idolâtrie ; 2" de fonder, de doter l'Eglise catholique encore pauvre, sans temples, sans autels, comme sans biens et sans patrimoine; 3° de convoquer un concile général et de donner aux gouvernements chrétiens de tous les âges la position qu'ils doivent prendre dans l'Eglise, à l'égard de ces assemblées : car nous venons de voirqu'elles entrent dans la constitution divine de l'Eglise.
Achever la ruine de l'idolâtrie, première vue de la Providence dans l'élévation de Constantin à lempire de l'univers.
Quand Dieu eut résolu de commencer la grande œu-
vre de la prédication de son Evangile el de la promulgation de sa loi dans tout le monde habilable par l'organe de ses apôtres, on vit l'empereur Auguste saisir les rênes de l'univers, fermer le temple de la guerre, et le monde entrer dans une paix profonde, jusque-là inconnue dans ses annales; et les sages comprirent les >ues de la Providence. 11 fallait élargir les voies, aplanir les roules devant les messagers dont les pas étaient si beaux, pendant qu'ils allaient de sa part annoncer la paix et la bonne nouvelle de l'Evangile à toutes les nations de la terre. Un maître unique, un seul dominateur de l'univers devait répondre, dans l'ordre temporel et politique, à ce grand conseil de la miséricorde de Dieu sur le salut des liommes.
Je crois voir de grandes analogies, d'après ces conseils divins, entre le règne d'Auguste el celui de l'empereur Constantin. Il s'agissait, sous ce dernier, de faire une seconde promulgation de l'Evangile, plus libre, plus solennelle que la première ; de la faire non sous le glai\e perséculeur des Césars, mais par leur ordre el sous leur proleclion : il s'agissait de porter le dernier coup à l'idolâlrie, d'achever de ruiner ses temples el d'ai)allre ses autels; de doter l'Eglise catholique, de lui bâtir des lemples ou plutôt des basiliques grandes, spacieuses, conformes à ce nouvel étal civil qu'elle prenait sur la lerre. Non, ces temples ne devaient pas rtre ceux d'aulrefois, à présent que se vérihaienl à son égardces paroles prophéti- ([ues : Sion, élargisse/ vos lentes, dressez de nouveaux p.'iviilons; voilà que les nations accourent en foule pour
SI
y entrer, que d'innombrables enfants vous viennent des lies les plus éloignées ; vous n'êtes plus l'épouse stérile et abandonnée, mais la mère féconde appelée à nourrir les nations, et à leur présenter à sucer le lait de vos mamelles.
Les prophètes avaient marqué deux temps de la durée de l'Eglise, et de ses destinées si variées et si contraires durant les jours de son pèlerinaj^e sur la terre : un temps où les Césars ne seraient pas chrétiens et ne j)ourraient l'être ; ce temps était celui où, selon les conseils de la Providence, l'Eglise devait croître, grandir, se développer sous le glaive de leur persécution, et nonobstant tous leurs efforts pour la détruire ; et un second temps où ces mêmes empereurs seraient ses protecteurs, ses pères nourriciers, les adorateurs en vérité de son Christ, les propagateurs de son Evangile. Constantin est choisi de Dieu pour commencer ce nouvel ordre, cette nouvelle race de rois et de pasteurs des peuples ; et il ne fallait rien moins que le commandement de l'univers à ce grand prince pour remplir cette mission dans toute sou étendue. Forts des exemples qu'il leur a donnés, dans sa personne, nous pouvons dire aux rois de tous les âges comme de tous les pays : Regardez, et faites selon le grand modèle que vous a tracé ce religieux monarque.
Il s'aarissait d'achever la ruine de l'idolâtrie dans tout l'univers. Constantin s'acquitta de cette tâche avec une rare prudence ; il mania cette œuvre si difiîcile d'une main douce el délicate^ il laissa aux païens, dans ses armées, dans ses tribunaux, dans ses administrations, leurs titres
et leurs offices ; il conserva aux temples païens leurs propriélés; il comprima le zèle indiscret de ces enfants de tonnerre qui ne pouvaient les souffrir debout ; et il se contenta de fortifier le discrédit où ils tombaient dans l'opinion publique, de démasquer Timposlure de ses prêtres et de ses oracles. On comprit que pour être ami du prince, pour devenir quelque chose dans son gouvernement, il fallait être chrétien ; mais ce ne fut qu'après que le culte païen, miné par le temps, se vit ruiné par le changement de l'opinion publique et le progrès des lumières, que ' Constantin frappa un dernier coup pour abattre ses temples et ses autels; et alors même il n'osa pas toucher à ceux de Rome païenne.
Enfin, il fallait doter l'Eglise chrétienne, fournir à la subsistance de ses ministres, lui procurer des églises en harmonie avec l'accroissement de sa population. Sans doute son fisc, son trésor, nonobstant ses incalculables ressources, ne pouvait à lui seul fournir à cet objet ; ce qu'il en tira paraîtrait incroyable, s'il ne nous était attesté par des monuments irrécusables. Nous l'avons vu assigner des pensions aux vierges, aux veuves, aux clercs dans tout l'empire, verser de grandes sommes pour racheter une partie des maisons et des temples confisqués sur les chrétiens. C'est ici le lieu de mettre sous les yeux du lecteur le dénombrement des églises bâties par sa piété; à Nicomédie, sa résidence ordinaire ; à Anlioche, capitale de l'Orient; Albe, Ostie, Capoue, l'Italie tout entière, virent aussi s'élever de magnifiques églises par ses libérantes. Ces basihques étaient grandes, spacieuses; les vastes
proportions de leur architecture frappaient les yeux des païens ; les ornements de leur intérieur répondaient à cette grandeur. Qu'on en juge par une de celles qu'il fit construire à Antioche ; car il en bâtissait plus d'une dans les grandes cités, et Rome en comptait jusqu'à huit élevées par ses largesses. Le nom donné a l'église d'Antioche montre quelle était sa richesse : on la nommait l'église d'or. Chacune de ces églises était convenablement, je dirai même, richement dotée. Celle de Saint- Jean-de-Latran, alors comme aujourd'hui la plus honorable de la ville de Rome, et qui était même la résidence des Papes; cette église, en Italie, en Grèce, en Sicile, possédait un patrimoine qu'on a cru pouvoir évaluer à un revenu de 1 \ 5,000 livres de notre monnaie. Et si ce religieux prince joignait à tant d'églises, dont il s'est rendu le fondateur, une dotation proportionnée à leur importance, on ne sait plus par quel chiffre exprime)- sa magnifique libérahté envers la maison de Dieu, et on reconnaît en lui le premier et le plus grand de ces rois bienfaiteurs et nourriciers de la nouvelle Sion, annoncés dans les visions des prophètes. Dans cet heureux temps, où la majesté royale n'avait pas encore été avilie par une fausse sagesse, où elle n'avait rien perdu de la juste considération qui lui est due, l'influence de son exemple devenait pour les villes et les provinces chrétiennes un noble sujet d'émulation; c'était entre elles comme un saint et religieux défi à qui ornerait la cité d'une église plus riche et plus belle. De là ces dédicaces où le culte chrétien déployait ses pompes les plus magnifiques. Les pieux
fidèles, romme autrefois les Israélites rentrés dans leur chère Sion, pleuraient de joie de voir un si grand nombre de temples élevés à l'honneur de Dieu, à la gloire de son saint nom, de celui de sa sainte mère et de ses glorieux apôtres.
Mais je me hâte d'eu venir à la construction de la nouvelle Rome. C'est Ta que Constantin surpasse Salomon en magnificence, comme il lui était supérieur en puissance ; c'était le dernier coup porté à l'idolâtrie de Rome païenne, anti-chrétienne , opiniâtre , contumace dans le culte des idoles, ivre et peut-être encore avide du sang des martyrs immolés à sa haine contre Dieu et contre son Christ. Les galeries élevées autour des places de la nouvelle cité, ses palais, le cirque, c'est-à-dire l'hippodrome où couraient les chevaux, les stades ou carrières affectées aux courses à pied, les promenades avec leurs galeries et leurs colonnades d'une si noble architecture, l'amphithéâtre, le théâtre, les bains, les aqueducs, les fontaines, le capitole où habitaient les maîtres de la science, le prétoire où se rendait la justice, les greniers publics, tous ces monuments consacrés à l'utiHté pubhque étaient bien d'une magnificence incroyable, mais elle n'égalait pas celle des églises. C'est là que ce religieux prince se plaisait, comme Dieu dans le ciel, à déployer toute sa puissance. On parle beaucoup de l'église principale dédiée à la sagesse éternelle, d'où elle a pris le nom de Sainte-Sophie ; mais il paraît que l'église des douze apôtres la surpassait en grandeur et en richesses. L'historien Fleury, d'où j'ai tiré ces détails, est le garant que j'offre au public de leur vérité.
Qu'on se représente un édifice en forme de croix d'une hauleur prodigieuse, ses murs, depuis le pavé jusqu'en haut, incrustés de marbre variole dans ses couleurs. On n'y voyait ni voûte ni plancher ; mais le dessous du toit était un lambris en menuiserie tout resplendissant d'or, et son dessus n'était pas couvert en tuiles ou en briques, mais de plaques de cuivre doré. Le soleil, dans les beaux jours de son midi, dardait ses rayons sur ce métal si poli , et les reflels de son étincelante lumière , élancés dans les airs, annonçaient aux voyageurs que le soleil de la vérité et de la justice habitait en ce lieu. Du milieu s'élevait un dôme^ avec sa balustrade de cuivre, doré tout autour, et là se répétaient les mêmes phénomènes de la lumière réfléchie. Le vaste enclos de la cour, dont l'église occupait le milieu , était fermé par quatre galeries. Ici des bains, de nombreux appartements trouvaient leur place, et servaient de logement aux gardiens du lieu, clercs ou séculiers. Constantin y .ivait fait placer son tombeau, et sa piété se complaisait dans cette pensée, que, sous la protection des apôtres, de leurs prières et de leurs suffrages, son corps reposerait dans une plus douce paix durant le sommeil de la mort.
Je n'ai pu résister à la tentation de dire toutes ces choses, pour faire rougir nos mesquins réformateurs de leur avarice à l'égard du culte du Très-Haut. Les temples païens me fourniraient, s'il le fallait, la matière d'un parallèle non moins humiliant pour ceux àqui je l'adresse. Bonaparte était bien philosophe; mais par le seul instinct de sa forte raison, il comprenait que si Dieu est grand, et
que si sa religion est éminenimeut conservatrice de l'ordre public, son culte et ses ministres doivent être traités avec honneur pour servir utilement les fins de la politique; et quand il n'était pas égaré par l'orgueil, dans ses rapports avec le clergé on reconnaissait bien davantage le noble de l'ancien régime, que 1 honinie de 93 ■ car ii réunissait en lui ces deux extrêmes.
Il me reste à faire, au sujet de Constantin et des conseils de la Providence divine sur sa personne, et sur la mission qu'elle lui avait confiée, la remarque suivante : cette mission n'aurait pas été complètement remplie s'il n'eût convoqué un concile général, afin de présenter a tous les gouvernements possibles, dans tous les âges et dans tous les siècles, la forme et le modèle de leur conduite administrative en pareille rencontre.
Le concile œcuménique est une de ces affaires qu'on appelle mixtes, et qui requièrent pour leur exécution le concours des deux puissances : or, quand ce genre d'assemblée est devenu nécessaire, un seul empereur, un seul empire sont choses désirables dans l'univers. Si on se rappelle toutes les difficultés qu'entraîne la tenue de ces mêmes assemblées, les évèques sortis du royaume, leur réunion on pays étranger et quelquefois ennemi, la rivalité des nations, tant de distinctions et de préséances qu'elles affectent et qu'il faut ménager; les églises ellesmêmes, avec leurs privilèges qui se heurtent, et se choquent de peuple à peuple, et souvent au sein de la même nation ; (ju.-.nd on songe à l'accord de toutes ces choses, on comprend la tâche difficile imposée au chef de
l'Eglise pour conduire avec sagesse les sessions d'un concile; et l'on se dit à soi-même : Avec le pouvoir des Constantin et des Théodose , combien d'obstacles aplanis ou retranchés dans leurs principes! Il est vrai, des conciles œcuméniques se sont assemblés dans le moyenâge, et durant cet équilibre de pouvoirs entre les rois de l'Europe dont se composait la république chrétienne. Mais qu'on veuille bien se ressouvenir que le Pape , dans l'ordre de la religion, possédait par le fait la monarchie universelle, et nous avons déjà fait observer qu'elle était légale, avouée et reconnue par le droit public de l'Europe. Quand les nations ont adopté d'autres lois, quand elles sont entrées dans d'autres vues sur la puissance ecclésiastique; les Papes, effrayés, déconcertés par la difficulté, n'ont plus osé convoquer les conciles généraux ; et lorsque les progrès de l'hérésie de Luther ont conduit l'Eglise sur le penchant de sa ruine, et que le concile général est devenu nécessaire, la Providence est intervenue, l'équihbre des puissances de l'Europe s'est rompu; le pouvoir des anciens empereurs d'Occident a reparu en Allemagne. Charles-Quint et Philippe son fils, par les trésors du Nouveau-Monde, tombés en leur possession, par la vaste étendue de leurs Etals, par l'habileté de leurs généraux et la discipline de leurs armées, affectèrent les airs, les manières, le langage des empereurs romains. Ce qu'il m'importe de considérer, c'est que, par un effet de la même prépondérance militaire , ils ont comprimé la réforme de Luther, arrêté ses progrès, réprimé les projets ambitieux des souverains qui lui étaient dévoués.
A l'abri de leur pouvoir tutélaire, leconcile de Trente s'est assemblé ; il a porté une main réparatrice sur l'édifice de la foi, prêt à ^'écrouler; il a réformé tous les ordres de l'Eglise, et lui a rendu en quelque sorte sa beauté des anciens jours. Charles-Quint a humilié les souverains de l'Allemagne, fauteurs et propagateurs de l'hérésie; vainqueur de la ligue de Smalcalde il les a foulés sous les pieds, forcés de fléchir le genou devant lui, de trembler comme des coupables qu'on va mener au supplice. Son pouvoir a passé un moment à la maison d'Autriche ; par les suites de la découverte du Nouveau-Monde, elle a acquis, sous Philippe son fils, un surcroît d'influence et de puissance qui a fermé à l'hérésie les portes de l'Italie et de l'Espagne. Devant le mur insurmontable de la ligue catholique en France, dont il s'est rendu le protecteur, sont venus échouer les projets toujours croissants de l'hérésie ; et au moment que, par un secret jugement de Dieu, la puissance de cette dynastie éminemment catholique s'aflaiblit, chancelé et tombe sous les coups de la politique de Richelieu et les armes du roi de Suède, sa protection a cessé d''être nécessaire à l'Eglise. Alors la Réforme s'arrête dans ses progrès ; le traité de Westphalie fixe les bornes de son territoire, et la prépondérance de l'Eglise catholique est sauvée. L'hérésie se dessèche comme une branche séparée du tronc ; peu s'en faut qu'elle ne perde la forme d'une secte chrétienne, pour aller se perdre et s'engloutir dans les gouflVes de l'athéisme ou de l'indifférence des religions ; ses partisans s'eflorçent eu vain de lui rendre un souffle de vie. ^on, la tendance du monde moral el politique ne va pas au protestantisme, mais à
l'athéisme; et les protestants de bonne foi, qui travaillent à raviver le cadavre de leur religion, ignorent peut-être qu'ils sont les agents d'un pouvoir occulte et anti-chrétien.
Mais il est temps de rentrer dans mon sujet. Je disais qu'un seul empereur et uq seul empire étaient en quelque sorte les conditions nécessaires de l'assemblée d'un concile œcuménique ; je faisais remarquer que Constantin était l'homme choisi de Dieu pour donner la forme et le modèle de ces conciles sous les princes chrétiens, évêques du dehors et protecteurs de l'Eglise, et qu'il entrait dans sa mission de flétrir et de condamner par son exemple les rois chrétiens qui, comme l'impie Ozias, osent porter la main sur Tencensoir, et afTecter la suprématie du pouvoir temporel dans l'ordre de la religion. Tout cela nous explique les conseils delà Providence sur Constantin, et sur son règne de si glorieuse et de si catholique mémoire, malgré quelques fautes qu'on peut lui reprocher.