‹ Défense de l'enseignement des écoles catholiquesChapitre 48 sur 52 · CINQUIÈME PREUVE. LÀ REVOLUTION ET LES FAITS QUI · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PREUVE. LÀ REVOLUTION ET LES FAITS QUI

LUI SONT POSTÉRIEURS JUSQli'.V l'aNNÉE 1830.

.l'arrivé d'un saut à cette mémorable époque que je viens de citer; je ne veux pas faire à un lecteur inlelligent l'injure de lui prouver la possession de l'Eglise durant tous les siècles intermédiaires entre le concile de Nicée et l'époque dont je parle ; ce fait est plus éclatant

que le soleil. Tous ces siècles ont avoué et reconnu le Pape pour chef de l'Eglise; et les efforts de l'hérésie pour se soustraire à son autorité en supposent l'existence.

Les dix-huit années qui séparent 1790 et 1807 me présentent quatre faits d'une haute importance, et dont chacun me fournit une des preuves plus appropriées aux dispositions des adversaires que je comhats : 1" l'Assemblée constituante de 1790 et ses décrets sur la constitution civile du clergé; 2° le concordat signé à Paris entre le consul Bonaparte et le saint Siège; S** les faits authentiques qui se passèrent lors du couronnement de Bonaparte par la main du Pape Pie VII ; 4" les délibérations parlementaires de nos Chambres, des 25 et 20mail82C.

l'assemblée constituante, avec sa constitution civile

DU clergé, mi- RE DE l'ÉGLISE CONSTITUTIONNELLE.

Cette preuve est d'autant plus décisive en faveur de notre thèse, que la question en litige fut à celte époque éclaircie, discutée, plaidée contradictoirement devant le juge compétent. Alors elle a passé par la force de la chose jugée, au moyen de deux jugements dogmatiques postérieurs à l'année 1700, et formellement approuvés par la souscription expresse de tous les évêques de l'univers en communion avec Rome; et ces deux jugements irréfragables seront inscrits dans les actes de nos conciles. Je dois au lecteur la preuve de toutes ces assertions.

Je dis que la question présente a été éclaircie, discutée à cette époque ; car quelle était la cause d'un débat si vif, si prononcé, entre les catholiques d'un côté, et les défenseurs de la constitution civile du clergé de l'autre, qui prirent alors le nom de conslitulionneh ? ^'élait-ce jyas la question présente? L'Assemblée constituante exerçait la suprématie spirituelle du pouvoir temporel élevé à sa plus haute puissance, qu'on me pardonne cette expression, élevé jusqu'au pouvoir constituant; car on sait qu'elle osa donner à l'Eglise cathohque une constitution ; le nom, ou si l'on veut l'épithète de civile, qu'elle y ajouta, n'eu changeait pas la nature. Qu'on lise l'examen qu'en a fait notre saint Père le Pape, et l'on verra que cette assemblée a bouleversé entièrement la constitution divine que Dieu avait donnée à son Eglise ; qu'elle n'a pas moins rabaissé la puissance monarchique du Pape dans l'ordre spirituel, que celle des rois de France, fils aînés de l'Eglise, dans l'ordre temporel, en supprimant le serment d'obéissance et de fidéhté que lui font les évèques, pour le changer en une simple lettre d'honneur, par où il est averti qu'ils sont devenus évêques par la grâce du peuple, et qu'ils désirent se maintenir en communion avec lui ; en abolissant le pouvoir aristocratique des évêques ; les dégradant de leur qualité de princes dans l'Eglise, associés au gouvernement souverain du Pape; les égalant aux simples prêtres, ne leur laissant dans leur conseil qu'une simple voix délibérative, plaçant dans le peuple la source de tous les pouvoirs hiérarchiques : car c'est lui qui donne l'investiture, et par contre-coup la ju-

ridiction spirituelle aux prêtres et aux évêques dans les assemblées de district et de département. Enfin, selon cette même constitution , le peuple est tellement souverain, que si vous pressez un constitutionnel par cette question : Quel est votre titre au gouvernement des âmes? vous le réduisez à n'avoir d'autre réponse à la bouche que celle-ci : Le peuple. — Et pourquoi? — C'est qu'il a fait, sans aucune participation de l'Eglise, une nouvelle circonscription de tout le territoire ecclésiastique. Cette proposition étonne au premier abord, et on va voir qu'elle est une exacte vérité; car enfin l'Eglise n'entrait pour rien dans cette même opération. Si je demande à l'é- \ôque constitutionnel d'où lui vient la juridiction spirituelle sur les âmes qui existent dans le nouveau territoire où l'a placé le fait tout seul de la puissance civile; quelle autre réponse a-t-il à me faire, hormis celle-ci : C'est le peuple réuni dans l'assemblée électorale du département, qui m'a nommé à ce poste à charge d'âmes? Mais si j'insiste en disant : L'Eglise a-t-elle joint à ce titre la mission cinonique? dans l'impuissance où vous êtes de me répondre, vous voilà engagé à soutenir que c'est au nom du peuple que vous liez et déliez les âmes, que vous remettez ou retenez les péchés; et s'il en est ainsi, que penser d'un tel ordre de choses, sinon que la constitution divine de l'Eglise a changé, et qu'elle est devenue un état populaire, où tout pouvoir émane du peuple? Tout cela a été dit; et la chimère du caractère sacerdotal du prêtre, devenu le titre d'une mission qui n'a d'autres bornes que celles de l'univers, devient l'unique asile de

ce faux système. Mais ce nombre innombrable d'écrits, de pamphlets sous tous les formats, où ces vérités furent expliquées , développées, reproduites dans toutes les formes imaginables, ces écrits sans nombre, distribués, colportés dans toutes les provinces, je dirais presque dans toutes les paroisses, par le zèle d'une propagande véritablement sainte et apostolique qui s'établit alors, ces faits incontestables prouvent la vérité de l'assertion que je viens de poser, c'est que la présente question fut à cette époque éclaircie, discutée, amenée jusqu'à la clarté du jour. Et ici revient une remarque qu'on a souvent faite : Voulez-vous sur une vérité évangélique connaître à fond la véritable doctrine ? transportez-vous au temps où ce dogme, combattu par l'erreur, a été déclaré et solennellement proclamé par les définitions de l'Eglise. C'est dans les écrits des docteurs de ce temps que vous trouverez sur cette vérité dogmatique une masse de lumières que vous chercheriez inutilement dans la polémique publiée avant ou après ces disputes. C'est au temps du concile de ISicée et des conciles subséquents, qu'on a bien parlé sur la divinité du Fils; c'est pendant et après les grands conciles d'Ephèse et de Calcédoine que le langage de la théologie devient précis, exact, châtié, sur les mystères de l'incarnation et de la rédemption; alors la controverse a exposé les convenances admirables de ces mêmes mystères dans les plus belles formes de la dialectique et de l'éloquence. Appliquant cette théorie à la question présente, je dis à mes adversaires : Si vous êtes chrétiens, ou si, raisonnant avec des chrétiens, vous comptez pour quelque chose la doctrine

et les enseignements de l'Eglise ; si vous êtes jaloux dé discuter celte question avec le sérieux et la gravité cou^ veuables, et tout à la fois avec tous les ég^ards dus à la religion de la société chrétienne et catholique, transportons-nous aux années 1 788, 89, 90 ; lisons les écrits pubhés alors sur cette matière, les jugements qu'a rendus l'Eglise. C'est alors que la vérité de ce dogme a été mise dans tout son jour ; que vos raisons, loin d'être dissimulées, ont été exposées dans toute leur force, débattues avec bonne foi, et que la question a été portée à tout le degré de clarté et de lumière dont elle est susceptible : or, si nos raisons furent alors trouvées bonnes, et laissées sans réplique, elles le sont encore, et le seront toujours.

Cette remarque, empruntée par Bossuet à saint Augustin, revient encore ici. Parmi les divers sens qu'on peut donner à cette parole de saint Paul, oportet hœresse esse, on peut compter celui-ci : Les hérésies contribuent au triomphe de la vérité, en ce que chacune d'elles apporte à l'Eglise un fruit et comme un tribut à part^ c'est un plus grand degré de lumière répandue sur les dogmes contestés, et qui jaillit du choc de la vérité contre l'erreur. Or, la question présente a subi cette épreuve ; jamais dispute n'a été plus vive et plus animée ; témoin le nombre des écrits produits de part et d'autre, et qui va, dit-on, sinon à l'infini, du moins à rindélini.

Mais ce qui est encore plus décisif, c'est qu'à cette même époque la cause a été jugée par l'Eglise avec une solennité, un accord unanime entre l'épiscopat et son

chef, jusque-là peut-être sans exemple dans nos annales ecclésiastiques. Ces jugements sont consignés dans les rescrits suivants alors venus de Rome; le premier adressé au cardinal de La Rochefoucauld et aux évêques séants à l'Assemblée constituante, en date du 10 mars 1791 ; le second envoyé au roi Louis X\I, même année; le troisième à tous les métropolitains, à la charge d'être communiqué par eux à tous les évêques du royaume, en date du même mois et de la môme année ; le quatrième, du 19 mars 1792; et voici les qualifications données, dans ces mêmes jugements, à la constitution civile du clergé et à la suprématie spirituelle du pouvoir civil, qui en est la base : Elle est appuyée sur des principes hérétiques; hérétique elle-même^ sacrilège^ schismatique^ destructive des droits du saint Siége^ contraire à l'ancienne et à la nouvelle discipline de V Eglise de France, fabriquée dans le dessein de détruire l'Eglise catholique en France. Et ce jugement a été souscrit par tous les évêques de l'Eglise dispersée. La preuve en existe dans les archives de ri glise Romaine, et le fait a été attesté, notifié en face aux évêques constitutionnels par le feu Pape Pie Vil, de sainte mémoire, dans le mémorable voyage que fit à Paris ce nouveau pèlerin apostolique en 1804. Appuyé sur tous ces faits, je conclus, selon la position de ma thèse, que jamais question n'a été mieux éclaircie, mieux discutée , plus solennellement jugée dans l'Eglise; et j'en reviens à mon premier dire, que si l'on veut juger cette question, non d'après les principes d'une philosophie sans principesen matière de rehgion, mais d'après les maximes

de la théologie catholique, c'est-à-dire de la parole de Dieu lui-même ; cette vérité est un dogme, dont la profession pratique ne peut être contestée à un catholique, sans une atteinte manifeste à la loi de la liberté des cultes.

LE CONCORDAT SIGNÉ ExNTRE BONAPARTE ET LE SAINT SIEGE.

L'adversaire que j'oppose à ce système erroné, le juge et l'arbitre auquel je consens de soumettre ce différend, c'est Bonaparte. Son autorité sur ce point n'est pas moins grande que son nom, et assurément elle n'est pas suspecte d'un excès de partialité à l'égarl" des droits de l'Eglise. Quant à l'acte que je produis, on ne saurait citer une pièce plus décisive.

Bonaparte, aprèsavoirvaincu,comme les deux premiers Césars, les peuples et les nations, étouffé comme eux les factions et les discordes, voit arriver le moment où, à Tinstar de ces grands personnages, il va commander l'univers. Supérieur, par la force de sa raison et la profondeur de ses vues, aux deux fondateurs de l'Empire romain, il songe à donner à son trône, à sa dynastie, un appui plus ferme, plus durable que le dévouement du soldat et l'éclat de la victoire. Il n'y a pas de société sans mœurs, de mœurs sans morale, de morale sans religion. Ce vieux axiome a laissé sinon une conviction entière, du moins une profonde impression dans son àme. La vérité entre bien plus

avant dans l'esprit quand elle a pour auxiliaire de grands intérêts ; et pour Bonaparte, son grand intérêt, c'était le pouvoir. Dieu, qui tient les cœurs dans ses mains, qui les maîtrise et les dirige vers les fins de sa sagesse, comme le jardinier l'eau de son jardin, Dieu voulait tirer de sa bouche cet inappréciable aveu : c'est que sans lui et sa religion, la force matérielle est impuissante pour gouverner les hommes. Bonaparte veut régner, fermer l'abîme des révolutions, enchaîner les factions. Avec sou bras de fer et six cent mille hommes à ses côtés, il ne se croit pas assez fort pour gouverner; et une nation athée lui semble indisciplinable par les lois; et un trône et une dynastie, bâtis sur la terreur des armes et l'éclat de la gloire militaire, ne sont pas, à ses yeux, des édifices fondés sur la pierre ferme. La rehgion, voilà le terrain sur lequel il est résolu d'édifier. 11 n'aspire pas à l'honneur d'inventer une religion ; le mauvais succès des farces religieuses, que viennent de jouer sur la scène du monde Robespierre et Reveillère-Lepaux , est trop récent pour que la pensée lui vienne d'en recommencer l'essai. Deux religions, établies en France, s'offrent à lui : l'Eglise constitutionnelle et l'Eglise catholique. La première est servile, obéissante au pouvoir, incapable de lui opposer la moindre résistance ; de plus, elle est née de la révolution, chère aux révolutionnaires dont il est le chef, qui l'ont élevé sur le pavois, et par qui il règne au nom du peuple, sous le modeste titre de premier consul, et adminislre, par la grâce de la révolution, la république française. La religion catholique, au contraire, se montre à lui sous des dehpr^

bien moins agréables à son orgueil ; elle est impérieuse, elle se déclare souveraine, indépendante dans tout le vaste domaine des objets spirituels; elle saisit les consciences, elle s'en empare, elle ne laisse au pouvoir civil que les corps, la matière et ses objets temporels (1); elle est odieuse à son armée révolutionnaire, ainsi qu'à tous le» agents de son pouvoir. Tous ces hommes se souviennent du mal qu'ils lui ont fait, et il est dans leur esprit une nouvelle cause d'aversion et de haine. Au signal donné de la rétablir, ils frémiront autour de lui; jusqu'où ne peuvent pas aller leurs noirs complots? Bonaparte n'est pas arrêté par ces considérations; il a résolu de rétablir la religion catholique, de rouvrir ses temples, de relever ses autels ; et toutes ses volontés s'exécutent. Impossibky impossibilité^ ces mots ne sont pas connus dans sa langue militaire : il ouvre des négociations avec le saint Siège ; elles seront longues, pénibles, laborieuses : car les idées philosophiques s'allient et se mêlent eosemblc, dans son esprit, avec les pensées catholiques. Néanmoins toutes choses ont une fin, et cette discussion aussi. Le saint Siège, inspiré par la prudence évangélique, abandonne le corps pour sauver la lêle. Le corps, c'est toute la discipline ; la tête, c'est le dogme immuable comme Dieu luimême. Le chef de l'Eglise aperçoit, à la lumière d'une raison éclairée par l'Esprit saint, que dans la société ca-

(1) Bonaparte a laissé échapper ces secrets de son cœur despotique dans ses enUetieJis avec ses confidente. {Hist^ dePit F//, pai' M. Artaud.)

Iholique, comme dans toutes les sociétés humaines, la conservation est la grande loi à laquelle tout doit céder, hormis Dieu et sa loi ; et que la Providence, par un conseil impénétrahle, ayant amené l'Eglise de France à celle extrémité, ou d'y voir la lumière de la foi s'éteindre ou de perdre sa discipline, il ne doit pas balancer à subir des conditions si dures; et Pie VII, d'une main tremblante, ratifie le concordat, signé à Paris le 15 juillet 1810,

Ce traité mérite de demeurer écrit, dans les annales de l'histoire ecclésiastique, avec des caractères plus durables que le fer et l'airain. Je ne crois pas qu'on puisse lire dans les registres de l'Eglise un monument plus décisif en faveur de sa souveraineté dans l'ordre spirituel. Bonaparte, d'une part, le Pape de l'autre ; le sacerdoce et l'empire soûl ici parties contractantes. Quel autre que le souverain de la religion peut disposer de ses plus grands intérêts, de ses temples, de ses autels, de ses paroisses, de ses sièges épiscopaux, de ses métropoles, des bornes dans lesquelles ces églises doivent exercer leur juridiction spirituelle sur les âmes? En un mot, c'est avec le souverain seul d'une religion 'que l'on peut traiter de son existence ou de sa non existence, de la fin ou de la continuation de son exil, de l'abandon de ses propriétés, de ses lois, de ses fêles, de ses solennités, et de tout ce qui ne tient pas à son essence, c'est-à-dire à sa foi, ses dogmes et ses mystères. Et puis, à ne voir que les formes, ne sont-ce pas là deux souverains qui trailent d'égal à égal? L'un et l'autre nomment leurs plénipotentiaires, lesquels, après l'échange de leurs pleins pouvoirs respectifs, arrêtent les articles de la convention.

Ce traité est précédé d'un préambule digne d'attention. Le Pape ne reçoit pas le rétablissement du culte calbolique comme une grâce que lui fait le souverain temporel ; il n'a garde de supposer qu'il puisse la lui refuser ; mais il confesse que la religion catholique attend de grands biens de cet heureux événement, et de la profession publique que les consuls font du catholicisme. D'autre part, le gouvernement de la république reconnaît que la religion, non pas la religion chrétienne, mais la religion catholique, apostolique et romaine, est la rehgion de la majorité, il y a plus, de la grande majorité du peuple français. Ce fait dit plus qu'on ne pense ; et pour qui réfléchit, pour qui le combine avec la Charte de 1830, avec la souveraineté du peuple et son droit d'insurrection qui en est la base, jusqu'où n'irait-il pas? La population catholique y verrait la consécration de son droit d'appel aux armes, en cas d'entreprise et d'attentat contre les droits essentiels de cette religion ; une pareille conséquence ne serait-elle pas légitime? Mais je réponds que les callioliques ne la tireront pas. Ils savent que les préceptes de l'Evangile sont antérieurs aux prescriptions de la Charte.

Art. 3. Ici le saint Siège fait un développement immense de la puissance papale : ce sont tous les évêchés, toutes les paroisses, en un mot, tous les titres d'une grande Eglise, avec leurs droits et franchises, abolis, réduits au néant; leurs titulaires destitués, remplacés maFgré leurs respectueuses réclamations. C'est vraiment un coup d'Etat dans l'Eglise, un de ces coups d'Etat qui

n'a, comme nous venons de le dire, d'autre excuse que le salut public et ses exigences indispensables. Tout cela est remarquable, et vraiment providentiel. Ce temps est le même où les souverains temporels ont eu jusque-là à leur solde en Italie, en Allemagne, en Portugal, en France, des théologiens janséoisles, presbytériens, fébronistes, toujours prêts à servir leurs desseins hostiles contre la juridiction du Pape et de l'Eglise, à l'amoindrir, à la miner sourdement, à l'anéantir, tantôt par des appels plus qu'abusifs aux conseils permanents des princes, d'autres fois au tribunal éventuel, contingent et inabordable des conciles œcuméniques : et voila le plus fier des souverains, le plus jaloux, le plus intraitable même sur les droits de la puissance civile, lequel, malgré les préjugés et les préventions de cette fausse philosophie dont il est préoccupé, reconnaît dans le Pape la plénitude de la puissance monarchique la plus illimitée, et des droits si étendus, que des évêques catholiques eux-mêmes en sont alarmés, jusque-là qu'ils se croient autorisés à y opposer de très-humbles remontrances. J'ai omis l'art. 2, qui mérite attention : « Il sera fait par le saint Siège, de concert avec le gouvernement, une nouvelle circonscription des diocèses français. »

Le saint Siège d'abord ; à lui seul appartient le droit de circonscrire les diocèses, et d'étendre ou de restreindre les borues du terrain dans lequel les évêques exerceront la juridiction spirituelle sur les âmes qui y existent. L'article Q ajoute que « la circonscription des paroisses n'aura d'effet que d'après la circonscription du gouvernement » :

c'est que la matière est mixte, et que les convenances du pouvoir civil sont précieuses à TEglise. Par ce trait tout seul toute la constitution civile du clerg^é est effacée j et le pouvoir civil, qui prétend être la source de toute juridiction spirituelle, est confondu.

J'arrive à l'article 13; il mérite de nous arrêter un moment, tant il est abondant en conséquences favorables à la puissance spirituelle de l'Eglise.

Sa Sainteté, pour le bien de la paix et l'heureux rétablissement de la religion catholique, déclare que ni elle ni ses successeurs ne troubleront en aucune manière les acquéreurs des biens ecclésiastiques aliénés, et qu'en conséquence la propriété de ces mêmes biens, les droits et revenus y attachés demeureront incommulables entre leurs mains ou celles de leur ayants cause.

Le Pape promet de ne pas troubler les acquéreurs de$ biens ecclésiastiques aliénés ; il a donc le droit de les troubler dans celte possession, puisqu'il y renonce.

Poursuivons : En conséquence du présent acte et de la susdite cession, la propriété de ces mêmes biens est transportée entre les mains des acquéreurs ; ils en deviennent propriétaires incommutrfbles : ils iie Tétaiefit donc pas auparavant. C'est donc le présent acte qui désormais doit leur valoir titré. Certes lés actes notaHés n'ont pas de termes plus sionificatifs pour exprimer le transfert des [iropriétés ; devant ce second trait de plume disparaît toute la métaphysique de Thouret (1), et tous les mauvais ar<ïumenls de M. de Talieyrand, aux Etats

(i) Ârôt'éif, député de la ville de ËoUéri.

généraux, a l'efTet de prouver que l'Eglise et les corporations ecclésiastiques sont incapables de propriété. «Ces biens sont à nous, disait l'abbé Maury, en défendant le patrimoine du clergé dans cette même Assemblée qui en décréta la vente ; ces biens sont à nous, parce qu'on nous les a donnés, parce que nous les avons acquis sous la protection des lois, parce qu'ils sont le fruit de nos sueurs, de nos travaux, des défrichements de nos colons et de nos solitaires. Et si par malheur quelque vice pouvait s'être mêlé dans des titres aussi authentiques, il seraitcouvert par la protection du temps. »

Je lis dans l'article 12 de ce même acte une disposition que je ne sais comment concilier avec la jurisprudence moderne, selon laquelle les églises passent pour être la propriété des communes. Le concordat veut que toutes les églises non aliénées soient livrées aux évèques, au moment où ils les jugeront nécessaires au service du culte.

CONFIRMATION DE TOUTES CES CONSEQUENCES; PAR PLU- SIEURS FAITS AUTHENTIQUES QUI EURENT LIEU EN 1 804 DURANT LE SÉJOUR DU PAPE A PARIS.

Le concordat avait été signé à Paris le 1 5 juillet 1801 . Entre sa conclusion et la publication authentique qui en fut faite, le 9 avril 1802, il s'écoula un intervalle de neuf mois; ces neuf mois répondaient à neuf années dans l'âme des catholiques, impatients de voir les temples se

rouvrir et les solennités du Seigneur reprendre leur cours. Cependant Bonaparte élait au comble de la gloire; les noms de nouveau Cyrus, de nouveau restaurateur du temple de Dieu lui étaient prodigués à l'envi par les écrivains religieux, au grand mécontentement des révolutionnaires. Au moment où les feuilles publiques annoncent la présentation de ce grand acte à la ratification des Chambres, la joie de la France chrétienne est troublée par cette fâcheuse nouvelle qui circule en tous lieux, et qui n'est que trop véritable; c'est que la troisième partie des titres curiaux ou épiscopaux, dans le travail des nominations à faire, est réservée aux prêtres appelés constitutionnels. Le parti révolutionnaire et l'immense majorité des hommes en place, dans les tribunaux^ dans les administrations ou les armées, se faisaient honneur d'appartenir à ce même parti. Tous ces hommes se croyaient humiliés dans la personne des prêtres assermentés ; c'étaient en quelque sorte leurs frères d'armes dans la guerre révolutionnaire, leurs associés dans celte bonne et vieille cause. On offre, dit-on, de les recevoir au moyen d'une rétractation de leur serment, et on fait valoir celte condescendance comme un grand sacrifice fait a la paix. Mais quoi ! demander pardon d'un acte si glorieux, confesser qu'il est digne de censure, n'est-ce pas là abjurer la révolution ? et l'opprobre dont on essaie de la couvrir ne rejaillit-il pas sur notre personne ? Bonaparte, enfant de la révolution, entre dans ces pensées; il veut, et de celte volonté de fer qui ne souffre pas de contradiction, que les constitutionnels arrivent aux places sans rétractation ou réconciliation ; et si le serment pèse à la conscience de

quelques-uns d'entre eux, permis à lui de s'en expliquer dans le secret du for intérieur et de son tribunal sacré ; mais la loi ne saurait donner force à un pareil acte, sans le déshonneur de la révolution. D'autre part, TEo^lise regarde la réconciliation des excommuniés sans aucune abjuration de l'erreur, sans aucune absolution des censures encourues pour le crime de schisme et d'hérésie, demandée et obtenue par la prière et le repentir; l'Eglise regarde une pareille condescendance comme inconciliable avec sa constitution divine. Car enfin, si de son aveu, et sans rétractation préalable, un seul hérétique peut être réintégré dans tous les droits d'un enfant de l'Eglise, être admis à la participation de ses sacrements, elle reconnaît donc qu'elle s'est trompée^ elle abjure son infaillibilité, elle ébranle la certitude de tous les jugements qu'elle a prononcés depuis les apôtres , elle autorise tous les hérétiques condamnés à demander la révision de tous leurs jugements, à rentrer dans sa communion, à participer a tous ses biens, sans en excepter l'honneur deTépiscopal : et leur demande ne peut être refusée.

Bonaparte ne comprenait pas ces choses , et une pareille résistance à sa volonté lui paraissait inexplicable. Cependant la légation e( le légat regardaient la préconisation des constitutionnels comme le dernier degré de la condescendance ; leur rétractation devaiit être une condition de leur institution canonique , dont le Pape ne pou .ait les dispenser; et on assure que monseigneur Sala^ alors secrétaire de la légation, tenait à ce sujet un langage si ferme et si inflexible, que Bonaparte voulut s'en expliquer avec lui. Sur l'invariable disposition où il le vit dé

ne pas s'en départir, il le menaça de le faire conduire comme un prisonnier d'Etat, de brigade en brigade, jusques au frontières de l'Italie; et le bruit courut, dans le temps, que ce prélat lui avait fait cette intrépide réponse : Général consul^ le jour où vous exécuterez une pareille menace, sera le plus beau jour de ma vie.

L'abbé Bernier, un des négociateurs du concordat, et dune mémoire si peu honorable et bien peu honorée dans les fastes de la \endée, en attendant que l'histoire lui assigne sa place dans ceux de TEglise, Bernier n'envisageait qu'avec effroi la marche de celte affaire ; il connaissait le consul, il savait qu'il ne reculerait pas; il craignait de voir le concordat venir se briser contre cet écueil, et avec lui périssaient ses espérances de grandeur et de fortune. La religion sanctifiait ses frayeurs ; au lieu d'abandonner la conduite de la barque à son divin pilote, il croit pouvoir la préserver du naufrage par une manœuvre de sa politique ; il écrit au cardinal Caprara : Sauvez la religion : je vous en conjure les larmes aux yeux! Et dans une conférence tenue avec le légat , dont le caractère n'était pas exempt de faiblesse , ces deux négociateurs s'arrêtent à cet expédient, où respire la linesse italienne encore plus que la vigueur apostolique. Le légat nomme Bernier son commissaire à l'effet d'amener les constitutionnels à donner satisfaction à l'Eglise; et sur le rapport qu'il lui fera, il promet d'expédier ou de refuser l'institution. Les constitutionnels connaissaient leur position; ils savaient qu'ils pouvaient compter sur le gouvernement, et qu'il les soutiendrait dans leur opiniâtre résistance. A la proposition que leur fait le commissaire, de rétracter le

serment, à son offre de leur expédier l'absolution des censures, ils opposent celle contumace réponse , qu'ils ne tarderont pas à livrer à l'impression : u J'abandonne » cette constitution, vu que la constitution nouvelle la » rend impraticable ; mais loin de la rétracter, je con- » tinue de l'aimer, de la respecter ; et loin de me repen- » tir d'y avoir été fidèle, je ne connais pas dans ma vie » passée d'actes plus louables, plus dignes de la récom- » pense éternelle que celui de l'obéissance que je lui ai » rendue. \ou5 m'offrez l'absolution des censures; vous » oubliez donc la règle, qui vous défend d'absoudre celui » qui ne se repent pas, qui ne demande ni pardon ni » absolution. )i Bernier, nonobstant cette réponse, leur met l'absolution du légat entre les mains; et le constitutionnel Lacorabe , dans la relation qu'il a faite de cette scène, et qu'il a livrée au public, assure que le confrère constitutionnel, qui adressa ce langage à Bernier, mit au feu en sa présence l'absolution du légat. « Pour moi , dit-il, je n'ai pas été gratifié d'une pareille offre; on savait bienque je n étais pas plus patient que les autres. Nonobstant cette conduite, si opiniâtre dans l'bérésie, Bernier se crut autorisé par l'urgence des circonstances, et par le péril de la religion, à écrire au légat que les constitutionnels avaient satisfait à l'Eglise , et qu'il avait cru pouvoir les absoudre des censures.

Ce, mystère d'iniquité n'était parfaitement connu que d'un petit nombre de gens de bien ; ils en étaient profondément affligés. L'Eglise Romaine pouvait affirmer à bon droit qu'elle n'y avait aucune part; il avait été ourdi,

tramé, consommé à son insu ; elle n'avait pas ouvert son bercail à ces mauvais prèlres qui y étaient entrés par les fausses portes de la fraude et du mensonge. Toutefois, pareil nombre de pasteurs couverts de tout l'opprobre du schisme et de l'hérésie, et marchant la tête levée, se faisant gloire de leur intrusion; c'était là pour l'Eglise Galiicane comme une plaie secrète qui affligeait plusieurs de ses diocèses ; c'était pour l'Eglise tout entière une honte, un opprobre; une tache hideuse dont elle était comme souillée. La Providence vint à son secours dans cette rencontre, et les moins clairvoyants comprirent que l'Esprit saint veillait à sa conservation, et dirigeait vers celte fin toutes les scènes qui se passent sur le théâtre de l'univers. Bonaparte, enivré de succès, et dont l'orgueil allait toujours croissant, veut se procurer de nouvelles jouissances de gloire ; une série de projets fastueux où respire une arrogance que le monde n'avait jamais vue, fermente dans son esprit. Il veut se déclarer empereur, créer au sein de cette république, dont les plus notables citoyens se glorifiaient naguère de fouler sous les pieds toutes les distinctions sociales, ces titres pompeux, ces offices qui composent une cour impériale ; décorer ses proches et ses généraux de tous les insignes d'honneur et de ces magnifiques costumes dont les yeux étaient éblouis durant les plus beaux jours de la cour de Louis XIV. Il se propose, en outre, de convoquer à Paris tous les représentants de la nation française; d'y amener le souverain Pontife, de recevoir de sa main la couronne impériale, et de se montrer au monde glorieux comme Charlemagne, en attendant qu'il puisse conquérir toute la gloire dont Alexandre

fut rassasié dans les derniers moments de sa vie. Pie Vil condescend à sa demande; mais on sent qu'après une telle abnégation de lui-même et de sa dignité suprême, après les travaux et les fatigues d'un si long voyage imposé à un vieillard infirme et débile, le fier consul, qui n'était pas encore le maître du monde, devait à Pie VII de grands témoignages de reconnaissance. Bonaparte comprit les bienséances, et il sentit qu'il devait commander à son orgueil de se contraindre. Outre les honneurs calculés avec réserve qu'on rendit à Paris au Pape, il obtint un moment de crédit qui passa comme l'éclair, pour faire suite à cette foule d'outrages dout on devait bientôt payer ses bienfaits, et qui ont inscrit son nom sur la liste des confesseurs et des martyrs, et celui de Bonaparte parmi les plus ingrats des hommes et les plus injustes d'entre les persécuteurs de l'Eglise. Pie Vil présenta, dit-on, à l'Empereur, un long mémoire où il exprimait ses doléances sur les grandes misères dont l'Eglise de France était affligée. La réponse fut telle qu''on devait l'attendre : des salutations vagues, du même ordre et du même genre que celles du Juif en présence du Christ qu'il va frapper. Toutefois il fut heureux dans les plaintes qu'il fit entendre au sujet de l'intrusion des évêques constitutionnels, et de leur promotion à l'épiscopat, surprise faite à la religion du saint Siège par le dol et le mensonge. II apporta en preuve le scandale des écrits qu'ils venaient de publier, et où ils étalaient leur opiniâtreté dans l'erreur comme un litre de gloire. Bonaparte, qui voyait l'honneur de son concordat compromis, la petite église et la Vendée elle-même, qui en faisait la matière de quelques murmures sourds de mécontentement et de révolte, Bona-

parte Çii à cette requête de Pie VU un accueil favorable. Les évêques conslilulionuels reçurent ordre de la police, de s'approcher du Pape, et de lui donner la satisfaction qu'il exigeait. Pie VII s'aboucha avec eux, il les somma de rétracter leur serment à la constitution civile du clergé, de souscrire aux brefs de son prédécesseur, de désavouer les écrits censurables qu'ils venaient de publier, où ils professaient publiquement leur persévérance dans le schisme. Et sur leurs réponses tour à tour négatives, dilatoires et évasives, ce Pontife, le plus doux des hommes, éleva la voix, parla eu souverain, et menaça ces hommes opiniâlres dans 1 hérésie, delà peine d'excom^ munication, et de la privation de toute communication avec l'Eglise Romaine; sa fermeté les déconcerta (1). Bonaparte, leur empereur au spirituel et au temporel, voulait être obéi ; ils savaient à quelle extrémité pouvait les conduire la résistance à ses ordres ; ils firent la rélraclalion exigée, et gardèrent peut-être leurs sentiments dans

(1) On assure que dans le courâ de ces conférences, Pie VU parla ainsi aux consùtulionncls : «Je ne veux pas nie prévaloir «lu privilège de l'infaillibilité du saint Siège, à laquelle vous ne croyez pas; mais vous autres Gallicans, vous ne révoquez pas en doute un jugement dogmatique du chef de l'Eglise, expressément approuvé par l'Eglise universelle, et souscrit par l'immense majorité des évèques de l'Eglise dispersée. Or, il y a en ce moment dans les archives de l'Eglise Romaine la preuve authentique de la souscription de la morale partie des évèques séants dans les majeures églises de l'univers, aux brefs de Pie YI, mon prédécesseur. » A cet argument les évèques récalcitrants ne répondaient que par le silence. On ajoutait, en outre, que le débonnaire Pie VII, témoin de leur embarras, leur dit avec un sourire aimable : Es in sacco.

le cœur. Toutefois la plaie de l'Eglise fut fermée, et Pie VII apprécia cette victoire de l'Eglise sur l'erreur, comme une récompense abondante et surabondante de toutes les peines et fatigues de son voyage.

Néanmoins la conduite de Bonaparte en cette rencontre n'est pas une médiocre confirmation de toutes les preuves que nous avons alléguées jusqu'ici de la souveraineté de l'Eglise dans l'ordre spirituel. Le Pape fut reconnu, à cette époque, par ce fier souverain, avec toute la plénitude de la monarchie spirituelle. L'Empereur, qui n'ignorait rien, pas même la théologie, raisonnait doctement en ce moment contre les constitutionnels de France; il les pressait par ses arguments, comme autrefois Jacques I" les presbytériens d'Angleterre. Les journaux à ses gages relevaient l'autorité du Pape au-dessus de celle des conciles, et en disaient des choses que la Sorbonne eût peut-être fait rayer, avant 90, de ses thèses. Bonaparte, excommunié par le Pape, et qui disait alors sur le ton dérisoire de la plaisanterie : Je suis à cheval sur les quatre arlideSj et je me ris de l' excommunication du Pape; cet homme superbe était en ce moment une sorte de vidame (1), armé de toutes pièces pour défendre les droits du Pape, et soutenir l'autorité de ses jugements dogmatiques. (( Dans nos temps modernes, où les conciles sont » rares, impraticables, quelle défense restera à l'Eglise » contre l'erreur, si l'on ébranle la force des jugements » du saint Siège ? » Voilà son langage : l'école de la Sapience n'aurait pas mieux parlé.

(1) INom féodal qui désignait le protecteur de l'Eglise dans le moyen âge.

Ce même langage était dans tous les journaux connus pour être aux gages du gouvernement. C'est ainsi qu'une force supérieure maîtrisait cet homme extraordinaire; le poussait, à son insu, à confesser hautement cette même autorité qu'il allait sous peu de jours méconnaître par des attentats si sacrilèges; à exalter, comme le souverain des choses divines, ce même vicaire de Jésus-Christ qu'il était à la veil'e de précipiter dans les cachots et de charger de chaînes comme un sujet insubordonné et rebelle à sa suprématie religieuse. Je regarde un pareil suffrage plus concluant contre les adversaires que je combats, qu'une série de docteurs et de conciles.

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