I. — c'était le droit du clergé de réclamer
On a vainement essayé de faire peser sur le clergé une grave responsabilité, en l'accusant d'avoir soulevé imprudemment des questions inutiles, irritantes, qui ne pouvaient apporter à la religion que des dommages. Il est temps de répondre à ces accusations injustes et de rétablir la vérité des faits. On nous permettra d'exposer d'abord quelques principes généraux qui peuvent servir à dégager la question de ses nuages, et à mettre nos explications dans un jour plus éclatant.
C'est à l'occasion de la liberté d'enseignement que toutes les questions religieuses qui préoccupent aujourd'bui si vivement l'attention publique ont été soulevées.
Je ne viens pas traiter de la liberté d'enseignement : ce n'est plus, ce n'est pas encore le moment. Je ne veux faire remarquer ici qu'une chose, c'est qu'il est désormais impossible de réduire la lutte présente aux propor-
lions étroites d'une sorte de dael entre l'Université et le clergé. Ce n'est pas ici une question de personnes, c'est une question de principes au plus haut degré.
C'est une question immense, où. la liberté de conscience, la liberté de l'Église, la liberté de la famille, les libertés naturelles et civiles, les droits politiques et religieux les plus importants sont profondément cngagés.
Dieu, la famille et sa foi, l'enfant et la société, l'Église et l'État : voilà simplement ce qui est au fond de tout ce débat.
Sans doute l'Université y est personnellement engagée: quant à nous, nous n'avons à y défendre que les droits de la société spirituelle et ses libertés nécessaires. C'est uniquement à ce point de vue que nous nous sommes placés : on a essayé de donner là-dessus le ebange à L'opinion publique; on n'y a pas réussi. Si on l'essayait encore, on n'y réussirait pas davantage ; quoi qu'on fasse, comme j'ai eu déjà occasion de le déclarer, il nous sera toujours facile de démontrer qu'il s'agit ici des plus grands, des plus sérieux intérêts de la religion.
Il est manifeste, d'ailleurs, que ce n'est pas ici une querelle simplement politique. Non ; après avoir observé, depuis quatorze années, un silence si profond et si convenable au milieu des partis, nous ne serions pas venus faire éclater tout à coup des passions politiques dans une question purement humaine; cela n'eût été ni de la prudence qu'on nous reconnaît, ni de l'habileté qu'on nous impute. On a vainement calomnié la sincérité et la modération du clergé. Outre ses principes, plus puissants encore que ses intérêts, il sait à quelle époque il a affaire; il donne depuis de longues années d'incon-
iS(J DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE.
feestafbies exemples d'abnégation, de sagesse, de pabience ; et l'on conviendra, en dépit de toutes les préventions, que ce n'est pas lui que l'on voit parmi nous jouer le terrible jeu des révolutions, qui retombent toujours sur sa tête de tout le poids de leurs ruines.
« On s'est trompé, Sire », disaient les archevêques et évêques de la province de Paris]; « on a mal compris les « évêques, lorsqu'on a représenté leurs réclamations et « leurs doléances comme des attaques : les évêques a n'attaquent point; ils se défendent, ou plutôt, ils dé- « fendent les intérêts dont ils sont chargés et qu'ils ne «•peuvent mettre en oubli sans trahir leur conscience. « Dans une lutte, ce n'est pas d'ordinaire le premier « qui se plaint qui est l'agresseur, c'est le premier qui <( frappe : que le roi nous permette de le dire : ainsi « en est- il des évêques et de l'Université.
« Sire, les évêques se seraient tus, si l'autorité des « pères de famille et la foi des jeunes générations ca- « tholiques avaient été respectées. »
Aussi tous les hommes graves et sincères sont d'accord que nos évêques n'ont pas dépassé leurs droits les plus légitimes; et si le témoignage d'un prêtre, pénétré de vénération et d'amour pour les premiers pasteurs de l'Église de France, ne suffisait pas ici, je citerais les paroles des hommes politiques les plus éminents, et qui, pendant la discussion de la Chambre des pairs , ont rendu un juste hommage à nos évêques.
J'insiste sur ce point, parce qu'il est décisif dans la cause que je défends : je lions à le constater d'une manière irrécusable ; il est temps que les déclamations finissent et que la vérité soit proclamée.
M. le comte Portalis répondant à ceux' qui voulaient
DE I. \ PAC] FIC VI Ion RELIGIEUSE. 1 87
réduire cette grande ef solennelle discussion aux proportions étroites et passionnées fl^nwe querefle personnelle entre l'Université el le clergé, s'exprimait ainsi
an nom de la commission de la Chambre dos pairs :
Messieurs, votre commission s'est convaincue que des inquiétudes graves s'étaient manifestées; que les consciences d'un certain nombre de pères de famille étaienl alarmées....
Les sentiments des pères de famille, non-seulemenl se sonl manifestés par leur propre voix, mais ils ont trouvé un organe, un organe naturel, un organe respectable, dans l'épiscopal français.
On n'a pas, ce me semble, considéré à leur véritable poinl de vue les réclamations des évêques ; on en a beaucoup trop parlé, comme s'il s'agissait d'une querelle entre deux corps, entre l'Université el le clergé.
Quand il s'agit pour [es pères de famille, sincèrement attachés à la foi catholique, de l'intérêt le pins sacré de leurs enfants, de la conservation de leur foi religieuse, à qui s'adresseront-ils?
N'est-il pas tout simple que les évêques qui, par mission, par état, par vocation, sont chargés d'enseigner la parole sainte, interviennent on ce cas? Voilà ce que je tenais a établir: c'était le droit....
M. le garde dos sceaux a tenu lo môme langage :
Quant à L'èpiscopat, sa conduite n'a rien eu de si extraordinaire qu'elle doive exciter la sollicitude, je dirai mémo l'inquiétude de la Chambre.. «
11 me semble que dans un temps comme le nôtre, il no faut pas se méprendre sur la portée de ces actes qu'un généralise beaucoup trop; il ne faut pas attadherune importance exagérée à la publicité, à la vivacité de quelques ré-
clamations. Nous vivons sous un gouvernement libre; les évoques sont des citoyens. Lorsqu'il s'agit, non plus d'une question de convenance sur laquelle je me suis déjà prononcé, mais de l'exercice d'un droit constitutionnel, il faut bien reconnaître que nous devons subir les conséquences de notre organisation.
Répondant aussi à celle accusation absurde que les évêques de France sont sous la terrible influence des jésuites, M. le Garde des sceaux disait encore :
Je proteste contre cette assertion. Non, les congrégations religieuses ne dominent pas les évêques ; les évêques tiennent leur pouvoir du roi et de l'autorité spirituelle ; ils ne subissent le joug de personne; ils n'obéissent qu'aux inspirations de leur conscience.
Le Ministre ne pouvait enfin s'empêcher de proclamer aussi lui-même à quelles criantes injustices nous étions en butte depuis le commencement de cette discussion :
Je ne saurais m'empêcher de répéter hautement et franchement, dussé-jc être encore attaqué par M. Cousin et par quelques autres personnes, qu'il y a là une injustice criante, et que, sous un autre rapport, il y a un véritable danger à venir ainsi traduire devant les grands pouvoirs de l'État des hommes qu'en vérité on provoquerait à devenir ennemis à force d'entendre dire qu'ils le sont. (Trèsbien ! j
Vous ne vous étonnerez pas qu'ils aient été affligés, et même inaignés des imputations dirigées contre eux et des pensées qui leur étaient attribuées.
M. Guizot, allant au fond des choses, avait déjà prononcé.ces remarquables paroles sur les rapports actuels, sur la situation respective de l'Église et de l'État, et sur
les dispositions de mutuelle bienveillance qui animenl le gouvernement el le clergé :
Je suis convaincu qu'aujourd'hui, comme il y a quelques années, la majorité, la grande majorité «lu clergé ne son.:,' qu'à accomplir sa tâche religieuse el morale; qu'elle ne demande pas mieux que de s'y dévouer en s'y renfermant.
Un des honorables préopinants s'est plaint de la défiance qu'on a quelquefois témoignée au clergé ; il avail raison: il n'y a pas d'alliance sans confiance ; mais, je l'affirme, la confiance du gouvernement du roi dans les sentiments, dans les intentions, dans les idées de la grande majorité du clergé, est réelle et sincère.
Au fond, de quoi s'agit-il ? Il s'agit pour la société nouvelle de s'accoutumer à une chose à laquelle (die est bien peu accoutumée, car elle en a été longtemps affranchie, de s'accoutumer à la liberté el à l'influence de la religion. Il faut que la société nouvelle accepte ce fait et ce spectacle ; et il faut en même temps, chose nouvelle aussi, il faut que la religion accepte les mœurs, les tendances, les libertés el 1rs institutions de la société nouvelle. Très-bien !
L'orateur, il est vrai, après avoir rendu cet hommage au clergé français, après avoir proclamé le droit incontestable que le clergé avait de prendre part à celte grande discussion, semblait regretter la vivacité de nos paroles et l'ardeur de notre zèle. Mais, malgré ces regrets, il ne craignait pas de dire :
Il y a dans la pensée religieuse un caractère quj, même dans ses erreurs, commande longtemps le respect. Nous supportons beaucoup d'écarts tic lu pensée laïque sans les poursuivre] c'est un spectacle que vous avez tous les jours sous les yeux. Nous serons modérés et tolérants envers les écarts de la pensée religieuse.
Ri. Cuizot, en prononçant ces paroles, était peut-être inspiré par le souvenir d'autres paroles prononcées par lui à la Chambre des députés, et par lesquelles, longtemps à l'avance, il avait justifié l'impatience delà pensée religieuse, lorsqu'il disait :
Les générations n'attendent pas : elles se succèdent sans relâche dans nos écoles, et de là vont, aussi sans relâche, porter dans le monde le bien qu'elles ont acquis, ou le mal qu'elles ont contracté. Tout ici est urgent, continu; il n'y a pas un moment à perdre, car chaque moment a des résultats Irréparables, salutaires ou amers.
M. Guizot prononçait ces paroles en présentant à la Chambre des députés une loi sur la liberté de l'enseignement, en 1836; huit années se sont écoulées depuis, sans que la promesse de la Charte ait été accomplie. Sans doute il faut savoir attendre ; mais en chose si grave on comprend que la patience ait un terme.
Déjà, bien des années auparavant, elle avait manqué à ceux qui sont aujourd'hui nos adversaires les plus ardents. Le Journal des Débats écrivait il y a longtemps :
Plusieurs, années se sont écoulées, mais le provisoire dure encore, mais le mal qui s'opère est définitif.
On ne perd pas une minute pour organiser les contributions, les bureaux, les régiments; mais l'éducation est ajournée après les affaires sérieuses.
Les paroles de M. de Tracy à la Chambre des députés, en 1837, me reviennent naturellement à l'esprit :
Ce n'est pas ici le cas dédire que le temps ne fait rien à l'affaire: car, selon moi, il y fait beaucoup, e* eiuq ou six
DE LA PACIFICATION lilJ.K. ll.i SE. i:u
ans perdus pour améliorer l'instruction d'une graudc d ii i< m, m m t quelque chose qui, dans l'esprit des Uoninii i Qêchis, doit avoir an grand poids.
Aprrs de telles misons, comment reprocher à nos
évoques d'avoir exprime' leurs vœux pour hAtcr l'examen d'une question si pressante? Mais enfin, dira-t-on peut-être, ils auraient mieux l'ait de ne pas recoorir à la publicité. On le pourrait dire, si, après les avoir consultés, on avail produitleurs réponses, ou si on en avait tenu compte.
Le premier devoir de la liberté, a dit quelque part M. Guizot, est d'accepter la publicité. Si c'est son devoir, c'est aussi son droit.
Les réponses cl les vœux des évoques avaient des droits si évidents à la publicité : c'étaient des documents si nécessaires pour fixer l'opinion des Chambres, que dans la discussion de 1.S37, un des membres du conseil royal de l'instruction publique, M. Dubois, se plaignait qu'on ne les eût pas publiés :
Quelle a été la réponse des èvêques aux questions
posées par M. le Carde des seeaux , prédécesseur de M. Persil, et quels sont les veux qu'ils ont exprimés.''
Cette dernière question est très-importante. Quand il s'est agi d'organisation judiciaire, <>n a consulté les magistrats et les cours compétentes, et l'on a produit les réponses de <vs corps, afin de fixer l'opinion de la Chambre.
Nos évêques ont été consultés, il esl vrai ; mais quelle étrange manière de le faire ! on s'oppose à ce qu'ils se consultent eux-mêmes et s'éclairent, comme si on désirait trouver des contradictions dans leurs réponses !
Ces réponses même, on se garde bien de les produire au grand jour pour fixer l'opinion des Chambres.
Et cependant les évoques avaient bien quelque droit d'être écoutés; car enfin, nous avons entendu M. Portalis déclarer qu'ils étaient l'organe naturel, l'organe respectable de la religion alarmée, et des pères de famille inquiets pour la foi de leurs enfants.
M. Guizot lui-même a rendu hommage à la sincérité de ces inquiétudes :
Il y a, dans le clergé qui a pris part au mouvement dont je parle, des hommes sincèrement convaincus, je n'hésite pas à le dire, que l'éducation laïque actuelle est dangereuse ■pour la religion catholique, et qu'il est de leur devoir d'y résister. C'est là l'opposition vraiment religieuse; nous verrons tout à l'heure si elle a raison; mais je reconnais sa sincérité.
La démonstration la plus extrême à laquelle on soit ailé contre l'Université, a été la menace d'un refus de concours. Mais il faut dire d'abord que les deux vénérables évêques qui ont cru devoir faire entendre cet avertissement sévère, l'ont fait non en ce sens que les pasteurs ordinaires dussent refuser leur ministère aux élèves de l'Université qui leur seraient amenés par leurs parents ou par leurs maîtres, dans leurs paroisses ; mais en ce sens seulement que des aumôniers ne seraient plus au service personnel de l'Université, et n'iraient plus aux jours et aux heures fixés par l'autorité universitaire, porter officiellement leurs instructions et le secours de leur zèle dans les collèges.
Je suis aise de faire entendre sur ce point la voix indépendante de M. de Lamartine :
Dl. I.A PACIFICATION RELIGIEI SE. iqi
l.i encore ici l'Église, consciencieuse el convaincue, a l'uison. Car si elle croit, elle ne peut pas jouer une comédie sacrée en assistant l'Étal de sa présence dans une œuvre qu'elle dit être la perversion de la !'<»i, ni couvrir complaisamment de son manteau les fraudes de l'enseignement philosophique qui lui dérobe ses âmes entre le pupitre et l'autel. C'est indigne d'elleîc'est se jouer des hommes, c'est trafiquer des enfants, c'est vendre Dieu! Ses ministres le sentent, et ilsprotestenl en attendant qu'ils frappent. La politique peut s'en affliger, la foi ne peut que s'en applaudir, et la raison ne peut que s'en féliciter.
Ainsi les autorités les plus diverses el les plus imposantes sont également d'accord que nos évoques n'ont point dépassé ici les bornes de la modération, ni celles de leurs droits les plus légitimes.
Concluons : si le clergé a pris a cœur la question de Ja liberté (renseignement , c'est qu'il croit dans son aine et conscience que cette question le regarde, qu'elle importe à la religion, qu'elle relève de son zèle et de sa mission : c'est qu'elle a pour lui toute la grandeur et toute l'importance d'une question religieuse.
II. — LE CEERCÊ N'A DEMANDÉ QUE DES LIBERTÉS LÉGITIMES, UNIVERSELLEMENT RÉCLAMÉES. — LIBERTÉ RELIGIEUSE. LIBERTÉ SCIENTIFIQUE.
Et d'abord la liberté religieuse :
Et ce que je dis ici a été dit et proclamé avant moi par les hommes les plus graves, et dont l'autorité ne peut être suspecte.
Tous proclament d'abord qu'il s'agit là d'un droit sai. 13
cré; conséquence essentielle et immédiate de la liberté de conscience.
La liberté religieuse et la liberté de renseignement sont sœurs, a dit M. Portalis. La liberté dfi l'enseignement est devenue un complément nécessaire de la liberté religieuse, telle ([ne Ta proclamée la Cliarte.
Tous ont proclamé que le monopole blesse la liberté religieuse tout a la fois dans la conscience du père de famille, dans la conscience de son fils, et, je ne crains pas de l'ajouter, dans la conscience même des instituteurs de la jeunesse. Peut-on s'étonner que nous nous en soyons religieusement préoccupés?
Qui ne se souvient ici des expressions énergiques de M. de Lamartine :
C'est un sacrilège contre la religion, contre la raison, contre le père de famille, contre l'enfant à la fois !
Et si l'assentiment est unanime à cet égard, c'est qu'on s'accorde à reconnaître que l'enseignement, c'est l'éducation, c'est la foi, c'est l'âme, c'est la vie tout entière; et M. de Lamartine l'a proclamé encore avec énergie.
C'est la foi du Chrétien, c'est la foi du protestant, c'est la foi delà philosophie, c'est la foi de la famille.
N'est-il pas évident, en effet, que si un père de famille ne peut choisir pour son fils les maîtres qui partagent sa foi et qu'il croit dignes de sa confiance, s'il est condamné à le placer sous l'influence religieuse d'un juif, d'un prolestant ou d'un sceptique, il n'est pas plus libre comme croyant que comme père? il souffre
DI I. A PACIFICATION RELIG1E1 SE. i<j;,
dément violence dans ses droits paternels et dans ses devoirs religieux; sa conscience et sa tendresse, son autorité et sa liberté sont également blessées dans ce qu'elles ont de plus inviolable et de plus sacré.
M. le duc do Broglie, aussi bien que M. de Lamartine, a proclamé ces principes :
Là où la libei té de conscience a pris rang au nombre des principes constitutionnels, la liberté d'enseignemeni est de stricte justice el de sage politique.
Les orateurs du Gouvernement, comme les membres de l'opposition libérale, l'ont proclamé en 1837 à la c.bambrc des Députés; je ne citerai que M. de Tracy, qui a dit :
Ainsi que la liberté de conscience et la liberté de la presse, la liberté de l'enseignement est un droit primitif qui se reconnaît, qui se proclame, et qu'un ne concède pas. Voilà 1rs vrais principes, el je ne niVn écarterai point.
Celte liberté de l'enseignement est l'objet de bien vives attaques; il semble que vous avez le droit d'accorder ou de ne pas accorder cette liberté: je soutiens que vous ne pouvez pas vous y refuser: c'est une des conditions du pacte en vertu duquel tous les pouvoirs existent, vous et tous les autres.
Voilà ce que les hommes les plus éminents déclarent; et on nous reproche, à nous, de réclamer ces libertés dont ils reconnaissent si hautement la nécessité, la sagesse et la stricte justice!
Les membres même les plus honorables de l'Université ont bien senti «pie le monopole de l'enseignement blessait la liberté religieuse jusque dans leur conscience. Et de là, qu'on le remarque bien, une grande
partie des embarras actuels, et une des causes les plus actives, les plus invincibles, les plus irritantes, des que relies dont on se plaint.
J'ai besoin de m' expliquer ici :
On l'a dit avec vérité, il n'y a pas de situation morale plus triste que celle d'un professeur universitaire qui a le malheur de n'être pas catholique, et qui est condamné en présence des enfants qu'il instruit, ou à dos protestations hypocrites, ou à un silence sans dignité. Il y a là une situation telle, j'ose le dire, que nulle considération au monde n'en devrait faire accepter l'humiliation à un homme de conscience et d'honneur.
Les professeurs universitaires l'ont bien senti, et je n'ai pas le courage de leur en faire un reproche. Mais aussi de là, il le faut dire, toutes les difficultés de la situation et tous les embarras du corps auquel ils appartiennent,
C'est ici le lieu de rappeler l'article important du décret qui le constitue :
Toutes les écoles de l'Université impériale prendronl pour bases de leur enseignement les préceptes de la religion catholique.
Mais, dit M. Portalis :
Sous le régime de la Charte de 1830, bien qu'elle déclare que la religion catholique est celle de la majorité des Français, l'instruction publique n'est placée sous l'invocation des préceptes ou des dogmes d'aucune religion déterminée.
Et les professeurs de l'Université ont proclamé que, non-seulement comme homme privés, mais encore
comme hommes publics, ils étaient en matière de croyances religieuses clans une pleine cl entière indépendance.
Cela est manifeste, cl résulte clairement tant de leurs déclarations solennelles et bien connues que de notre droit public.
Cela résulte encore de leurs leçons, de leurs ouvrages, de leur conduite, et de tout ce qu'ils ont avancé sur Dieu, sur la création, sur la nature, sur l'homme, sur l'Ame, son immortalité, sa liberté, sa spiritualité ; sur le protestantisme, sur l'Église, sur l'incarnation et la rédemption, sur Jésus-Christ et sur tous les dogmes chrétiens. Et encore une fois, au point de vue légal et logique, je conçois qu'un homme d'État ne puisse pas leur en faire un crime.
Mais qu'ils me permettent de le leur dire : ils avaient plus et mieux à faire encore. L'honneur et la conscience ne sont pas pleinement satisfaits.
Ils ont secoué le joug de l'art. 38 du décret de 1808 ; mais le décret de 1808 lui-même et son monopole absolu pèsent encore sur les pères de famille et sur les enfants de l'Église catholique.
Les professeurs de l'Université ont été émancipés, sans que les pères de famille catholiques l'aient été avec eux.
Les professeurs de l'Université ont profité seuls de la liberté de conscience proclamée plus haut que jamais par la Charte de 1830.
Us ont cru qu'ils pouvaient tout oser dans leur enseignement; et néanmoins on a laissé toujours peser sur les pères catholiques l'obligation de livrer leur fils à cet enseignement.
l'JS DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE.
On est resté lié à des hommes qui ne l'étaient plus ; en un mot, il y a eu liberté pour enseigner l'erreur, il n'y en a point eu pour l'éviter : et on veut que celte situation intolérable n'ait pas profondément blessé ! on veut que nous n'en ayons pas souffert , quand il n'y a pas un professeur de l'Université véritablement honnête à qui, je le sais, le monopole universitaire ne pèse autant qu'à nous qui ne le trouve aussi odieux que
nous, et qui chaque jour, lorsque ce monopole vient traîner devant lui de malheureux enfants dont il ne sait ni la foi, ni la langue, et qu'il doit élever cependant, ne s'estime ou le plus malheu re x ou le plus humilié des hommes !
Ceux qui subissent la tyrannie et la servitude sont abaissés sans doute; mais ceux qui la font subir, surtout à des enfants, le sont plus encore.
On connaît sur tout ceci les plaintes douloureuses de M. de Lamartine :
La jeunesse recevant un double enseignement contradictoire, et tiraillée en sens contraire parla philosophie et par la foi, finit par tomber entre doux dans le scepticisme, la mort de l'âme.»..
Quand on réfléchit que cet abus e&t à la t'ois l'oppression delà conscience, lemensongede l'enseignement, l'avilissement de l'État, l'abdication de la raison, la cause du scepticisme qui saisit l'homme au passage de l'enfance à la jeunesse, la confusion de la foi, la perle des âmes et l'extinction de la morale parmi de nombreuses générations ; et quand on est convaincu en même temps (pie Dieu est le fond de toute chose, et que les sociétés humaines n'onl d'autre but sérieux (pie d'arriver à Dieu par la lumière el parla vertu, cela fait frémir sur le sort de l'espèce bu-
ni; LA PACIFICATION RELIGIEUSE. r.rj
raaine: mais, surtout mal pour l'enfant. Que voulez-vous, eu effet, que devienne L'homme moral el intellectuel dans mi état d'enseignement el de société où L'enfant esl jeté tour à tour, <»u tout à La fois, dans l'espril du siècle el dans L'esprit du sanctuaire, flans l'incrédulité el dans La foi? Il son de la maison d'un père peut-être croyant, peut-être sceptique; il a vu sa mère affirmer el son père nier ; il entre dans un collège divisé d'espril e1 de tendance.
L'enseignement du professeur n'y concorde en rien avec L'enseignement du sacerdoce.
11 lui faudrait deux âmes, il n'en a qu'une! on la tiraille et ou la déchire en sens contraire. Les deux enseignements se la disputent ; Le trouble et le désordre se mettent dans ses idées, il en reste quelques Lambeaux à la foi, quelques lambeaux à La raison. 11 s'étonne de cette contradiction entre ce qu'on lui disait dans sa famille, ce qu'on Lui enseignait dans son collège, ce qu'on lui démontre dans ses cours. // commença à se douter qu'on lui joue une grande comédie, que la société ne croit pas un mol de ce qu'elle enseigne.
Il pense en secret qu'il faut que toul cela ne soil pas bien important pour que la société el L'État s'en jouent avec cette Légèreté et avee ce mépris. Sa foi s'éteint; sa raison, sans ardeur, se refroidit; sou âme se sèche,. son enthousiasme se change en indifférence el en découragement 11 ne lui reste d'une pareille éducation que juste assez des deux principes opposés dans L'âme, pour que cette âme soit une guerre intestine de pensées contraires, el pour qu'il ne puisse pas même vivre en paix avec lui-même clans une vie qui a commencé par L'inconséquence et qui se prolonge dans la contradiction.
Certes, après ces belles et fortes paroles nous sommes justifiés. 11 est manifeste que si nous nous sommes émus à l'occasion delà liberté d'enseignement, ce n'était
pas dans les vues étroites d'un intérêt personnel. D'autres intérêts nous avaient touchés : il s'agissait ici d'une question religieuse et sociale , la plus importante qui fut jamais au bonheur de la famille, à la sécurité de la patrie, à la foi de l'Église. Et c'était abuser trop étrangement l'opinion publique, que de vouloir en faire une question de personnes entre l'Université et nous.
J'ai dit aussi liberté scientifique :
En effet, quand la liberté d'enseignement ne serait pas une question éminemment religieuse, sommes-nous donc les premiers, sommes-nous les seuls qui ayons réclamé cette liberté comme un droit de l'esprit humain?
Qu'on se rappelle l'opinion émise à cet égard par M. Saint-Marc Girardin , rapporteur de la commission chargée d'examiner le projet de loi sur l'instruction secondaire en 1837 : Nous osons dire, Messieurs, qu'avant la Charte elle-même, l'expérience et l'intérêt des études avaient réclamé la liberté de l'enseignement.
Autrefois la concurrence était entre l'Université de Paris et les diverses congrégations qui s'étaient consacrées à l'instruction de la jeunesse. Émanées de principes différents, animées d'un esprit différent, l'Université de Paris et les congrégations luttaient Tune contre l'autre, et cette lutte tournait au profit des études. Aussi quand, en 1763, les jésuites fuient dispersés, un homme qu'on n'accusera pas de préjugés de dévotion, Voltaire, avec son bon sens et sa sagacité ordinaire, regrettait l'utile concurrence qu'ils faisaient à l'Université. «Ils élevaient, dit-il, la jeunesse en concurrence avec l'Université, et l'émulation est une belle chose. »
M. Saint-Marc Girardin disait encore :
< tu discute beaucoup en ce moment sur les diverses méthodes d'enseignement. On dil beaucoup qu'il faut réformer les études.
Selon nous, La grande réforme que le projet de loi fail dans les études, c'est de proclamer la liberté d'enseignement. Car, grâce à cette liberté, imites les réformes sont possibles.
M, de Tracy partageait sur ce point l'opinion de M. Saint-Marc
Il déclarait :
.... Que la liberté de l'enseignemenl esl aussi utile, aussi nécessaire pour le gouvernement que pour la société, et (pie, sans la liberté de l'enseignement, l'instruction est nécessairement stationnaire, c'est-à-dire rétrograde.
M. le duc de Brogliene parlait pas autrement :
.... 11 est bon ([ne les établissements particuliers se fondent et se multiplient; leur existence, leur nombre, leurs efforts, importent au progrès de l'instruction générale; l'émulation qui s'élève entre eux et les établissements publics, lorsqu'elle est vivo et vraie, tourne à l'avantage de la science.
('.'est, selon nous, disait encore M. Saint-Marc, pour avoir conçu l'éducation à la manière antique, c'est pour ne pas s'être rendu un compte assez exael de l'état de nos sociétés modernes, que nos divers gouvernements, avant 1830, s'étaient effrayés de la liberté d'enseignement, et avaient
craint de l'accorder. C'est dans cet esprit qu'ils avaient
tous cherché à centraliser les écoles, et à faire de l'enseignemenl eu France une grande institution politique et administrative.
A tous ces témoignages se joint celui de M. Guizot,
alors ministre de l'instruction publique, qui disait :
Messieurs, avant 1789, l'instruction était confiée à un grand nombre de congrégations diverses : elle était divisée; elle n'était pas réunie dans un seul faisceau. De là la plus utile concurrence ; de là la supériorité de l'instruction et de l'éducation avant la Révolution.
On le voit, il se rencontre ici un aspect sérieux de la question, et des considérations importantes dans l'intérêt de l'esprit humain.
Les hommes les plus éclairés l'ont reconnu : on n'établira jamais la centralisation intellectuelle qu'au détriment des lumières et de la noble émulation des intelligences.
Quelques esprits positifs, mais dont le regard manque et de discernement et d'étendue, font erreur et confondent. Si la centralisation politique et administrative est bonne , la centralisation intellectuelle ne le fut jamais. La centralisation administrative vit de simplicité dans les moyens , et d'unité dans l'action. L'intelligence vit de vérités connues, de luttes généreuses , de libre concurrence, de nobles combats entre les esprits.
Le despotisme absolu et le privilège exclusif de l'éducation n'ont jamais existé: à Sparte, peut-être, dans les temps anciens : aussi nous n'avons pas un livre, nous n'avons pas une ligne Spartiate; à Moscou, dans les temps modernes : aussi, jusqu'à présent, la littérature russe n'a pas beaucoup enrichi le monde.
Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que tout le monde est d'accord à cet égard. Les plus grands esprits ont toujours pensé que la liberté d'enseignement était favorable à l'émulation des lettres et des sciences, au
développement des intelligences, aux progrès des lumières.
Il convenait, a dit le cardinal de Richelieu, que les universités et les jésuites enseignassent àl'envi, afin que l'é- !uul;tti(i]i aiguisai leur vertu, et que les sciences fussent d'autant plus assurées dans L'Etat, que si 1rs uns venaienl à perdre un si sacré dépôt, il se retrouvât chez les autres. Tcstam. polit, du tard, de ftich., l,c i>., chap. v, section lu.
Celait aussi la pensée de M. de Talleyrand , clairement exprimée dans le célèbre rapport qu'il fit au nom du comité de constitution, les 10 et 11 septembre 1791.
si chacun, dit-il, a le droit derecevoir les bienfaits de l'instruction, chacun a réciproquement le droit de concourir à la répandre. Car c'est du concours ci de la rivalité deefforts individuels que naîtra toujours le plus grand bien. La confiance doit seule déterminer le choix pour les fonctions Instructives. Mais tons les talents sont appelés de droit à disputer le prix de l'estime publique. Tout privilège est par sa nature odieux. Un privilège en matière d'uistruction serait }>lus odieux et plus absurde encore.
Enfin l'homme qui a été le moins favorable à tous les genres de liberté , l'Empereur, que la constitution de son empire et l'entraînement du pouvoir absolu portèrent plus tard à fonder le monopole universitaire, l'Empereur, au commencement du Consulat, regrettait de ne pouvoir laisser le champ libre à deux congrégations émules l'une de l'autre, et toutes deux émules de l'Université : les Oraloriens et les Jésuites. Il s'exprima un jour en ce sens en plein conseil d'Étal : j'en ai recueilli le témoignage de la bouche des bommes les plus
graves, qui vivent encore et sont mêlés avec honneur aux affaires publiques.
Certes, après tant de témoignages, yai le droit de le redire : accuser le clergé d'avoir pris part à ces grandes questions, quand il n'a demandé que la réalisation sincère des pensées et des vœux des hommes les plus ëminents, ce serait une étrange injustice.
Si nous avions laissé des questions de cette importance, la liberté de conscience, la liberté des familles, le progrès des lettres, l'éducation de la jeunesse, et tous les intérêts les plus sacrés, se traiter, se décider, sans y prendre une juste part, non-seulement nous aurions failli à tous nos droits, mais nous aurions trahi tous nos devoirs : l'histoire un jour nous aurait condamnés.
III. — LE CLERGÉ N'A DEMANDÉ NI LIBERTÉ ILLIMITÉE, NI MONOPOLE , NI PRIVILÈGE. — IL N'A REFUSÉ AUCUNE DES CONDITIONS LÉGITIMES DE LA LIBERTÉ.
Au moins, nous dira-t-on, ne deviez-vous pas entrer dans cette querelle avec des prétentions si ambitieuses et vraiment insoutenables :
Vous avez voulu, d'une part, une liberté illimitée et sans mesure, indépendante de toute surveillance, de toute autorité :
Vous n'avez, d'autre part, demandé la liberté que pour arriver au monopole, et par là même, au renversement de l'Université :
Enfin, vous avez repoussé toutes les conditions les plus raisonnables dégrades, d'examens, et par là vous
avez montre que vous n'étiez capables que (le travailler à l'abaissement intellectuel de la France :
Voilà ce qui a profondément irrite contre tous.
11 est vrai, toutes ces choses ont été dites et répétées sans relâche par nos adversaires; et certes il était difficile d'intervertir plus habilement les rôles : les accusés se sont faits accusateurs; les dépositaires du monopole, qui s'obstinent à ne pas s'en dessaisir, nous accusent d'y prétendre; ceux qui ne veulent pas, malgré les promesses d'une charte, donner une ombre de liberté, accusent leurs adversaires de prétendre à une liberté illimitée; les possesseurs illégitimes repoussent avec l'accent du propriétaire dépouillé ou menacé, la revendication solennelle et redoutable des droits les plus justes et les plus sacrés. Pour étouffer la liberté, on crie à la domination. On élève d'autant plus haut la voix, qu'on veut faire taire le cri importun de la justice outragée.
La tactique est bonne, mais elle n'est pas neuve ; nos adversaires le savent bien, et on a droit de s'étonner qu'elle puisse leur servir toujours.
Certes, la réfutation de ces calomnies est facile : on pourra les répéter encore : j'aurai fait du moins une réponse catégorique et nette.
1 Nous ne demandons en aucun genre une liberté illimitée et sans condition; nous savons que de telles libertés mènenl à l'anarchie, ne sont bientôt plus que des libertés sauvages et le droit brutal de la force.
En proclamant la liberté d'enseignement, promise par la Charte, l'Étal doit conserver son action, sa surveillance lutélaire, sa providence temporelle sur tous les établissements d'éducation, sur la moralité et la capa-
cité de ceux qui les dirigent, sur la discipline, sur les soins physiques. C'est là son devoir. A Dieu ne plaise que l'État vienne jamais à l'oublier!
Nous ne disons rien ici que n'ait dit avant nous l'organe même des opinions les plus avancées contre tout monopole d'enseignement :
Nous reconnaissons également à l'État le double droit do surveillance et de répression; de surveillance la plus absolue, la plus complète, de jour et de nuit ; la surveillance, par ses agents directs et responsables. La répression, oui, la répression sévère, redoutable, d'autant plus sévère que la liberté sera plus grande; mais la répression par les agents directs et ordinaires, par les tribunaux, par la magistrature, par les juges inamovibles, à qui la loi remet la garde de l'honneur et des intérêts de tous.
Ceux même qui ont demandé la liberté comme en Belgique, ont suffisamment expliqué leur pensée, et sur ce point il me suffît de citer les paroles de Monseigneur l'évêque de Langres :
Il est peut-être fâcheux, sous un rapport, que l'on ait parlé d'abord de liberté comme en Belgique. L'orgueil de la France a pu repousser l'idée de ne devenir que la copie d'un petit peuple voisin. D'ailleurs, il y a toujours contre cette formule l'objection assez spécieuse tirée de la différence de constitution, de législation et de mœurs.
Après ces paroles, Monseigneur l'évêque de Langres se résume en ces termes :
Nous nous contenterons di> demander pour renseignement la liberté telle qu'elle existe d'ailleurs en France : c'est-à-dire une liberté vraie, une liberté sincère, la liberté
pour tous.