‹ Défense de la liberté de l'Eglise (volume 2)Chapitre 18 sur 39 · DE I. A PACI1 MAI ION RELIG1EI SE. M · texte numérisé non relu

DE I. A PACI1 MAI ION RELIG1EI SE. M

Je no puis m'oinpècbei cependant de le l'aire remarquer : lorsque Monseigneur le cardinal de Donald el Monseigneur l'évoque de Langres, les seuls de Nosseigneurs les évoques qui aient demandé d'abord la liberté comme en Belgique,, oui cru devoir le faire, ils en ont donné une raison qui est loin de blesser l'honneur national. La France, ont-ils dit, est aussi digne de cette liberté (pie les pays voisins. Je ferai observer d'ailleurs que • '('•lait demander la liberté, non-seulement, comme en Belgique, mais aussi comme en Angleterre1, comme aux États-Unis, c'est-à-dire comme elle existe chez les plus puissantes nations, chez les peuples les plus civilisés : sans vouloir exclure assurément aucune des exigences légitimes du caractère et de l'esprit français, aucune dos conditions d'une liberté sage.

Mais s'il faut que la liberté soit modérée pour ne pas dégénérer en licence, il faut aussi qu'elle soit sincère pour être quelque chose : si elle est nécessairement soumise à l'Étal dans des conditions raisonnables, pour être légitime et se conserver, elle doit être également exempte des entraves et des exigences d'une autorité exclusive et jalouse, pour être réelle et ne pas mourir. Ici encore les opinions sont unanimes.

1 H.Matter, Inspecteur général flel'UnivertWé, a écrit: « La Grande- Bretagne n'a ni inspecteurs, ni conseillers officiais, ni même un mi- □istrede l'instruction publique. Ses universités, ses collèges, ses pen- Blons et ses écoles Bont, ou de vieilles corporations qui jouissent de riehes créations el de grands privilèges, ou de dotations nonvcllesdoes au patriotisme el au lèle des particuliers, des communautés, des <iiéreligieusi s. U'égard de tous ces établissements, l'Etat, l'Eglise, la municipalité, les , u des associations «le philanthropie et de charité exercent une sorte de tutelle el de patronage i[ui diffère singulièrement de l'action centralisante de notre administration napoléonienne.»

Tous sont d'accord que, pour être sincère, il faut donner plus que ce qui existe, et abolir tout monopole. Autrement la Charte n'aurait rien promis en promettant la liberté d'enseignement. Elle n'aurait fait que proclamer une déception. Un monopole quelconque est essentiellement incompatible avec la liberté.

Jamais loi ne dut moins être faite sous la funeste influence d'un parti ou au profit d'un corps quel qu'il soit. Jamais loi ne dut être conçue dans des vues plus larges et des pensées plus indépendantes des préoccupations étroites et passionnées de la politique journalière : ce n'est pas une loi de circonstance, bonne aujourd'hui et demain mauvaise : c'est une loi religieuse et sociale, une loi fondamentale qu'il s'agit de faire.

Qu'y a-t-il donc à reprendre dans ces pensées? Où sont ici les prétentions ambitieuses?

2° Mais, nous dit-on, vous demandez le. monopole.

On le dit, on le répète à satiété, on voudrait à tout prix le persuader à la France : on sait trop la puissance d'une pareille calomnie. Mais nous protestons conlre elle de toute l'énergie de nos consciences. L'Église a poussé son respect pour la liberté des familles si loin, que, pendant les siècles même où elle a été toute-puissante, elle n'a jamais réclamé pour elle, ni donné a un corps quelconque le monopole de renseignement. Et, dans le libre pays de France, l'Église, de concert avec l'État, avait institué vingt-et-une universités laïques et ecclésiastiques, indépendantes les unes des autres, et toutes indépendantes des innombrables corporations religieuses enseignantes.

Et l'on prétendrait sérieusement nous prêter aujoui-

DE LA PACIFIC \TH»n RELIGIE1 SE. WW

(l'Iiui la folle idée de réaliser ce qae l'Église ne voalal en aucun temps ! ce qui est plus impraticable el plus impossible que jamais, sous un gouvernement constitutionnel, au milieu d'une société essentiellement laïque,

avec la liberté de la tribune, de la pensée et de la presse, en présence de répulsions toujours vives et puissantes contre l'Église et son action !

Non, non, celte pensée n'est pas la nôtre; c'est la pensée de ceux qui possèdent le monopole, el veulent à tout prix le retenir.

3° L'abolition du monopole universitaire n'est pas, d'ailleurs, le moins du inonde, le renversement de l'Université.

Il est convenable et utile que l'État ail le pouvoir de créer et de soutenir des établissements modèles, privilégiés, soutenus, favorisés de toutes manières; c'est nonseulement l'existence, c'est aussi le privilège, le privilège le plus élevé, mais non le monopole, qui demeurera à l'I Diversité.

Notre pensée ne serait pas même que tous les établissements particuliers cessassent de lui appartenir. 11 faudrait, sous ce rapport, laisser à chacun la plus grande liberté; et, tandis qu'au sommet de l'échelle apparaîtraient les grandes institutions universitaires dotées par l'État, au second rang il pourrait y avoir des établissements affiliés librement à 1*1 niversité, et participant à tous les avantages dont le gouvernement jugerait à propos de l'environner. 11 y en aurait aussi de plus modestement constitués : ce seraient ceux qui s'en tiendraient au bienfait et aux légitimes conditions de la libre concurrence.

h" Tous sont d'ailleurs d'accord qu'il faut certaines I. 14

écoles spéciales indépendantes du ministère de l'instruction publique, et que la spécialité des petits séminaires n'est pas un privilège.

Voici ce que dit, à propos des séminaires et des autres écoles spéciales, M; Malter, inspecteur général de l'Université, dans un travail publié au tome XIV de Y Encyclopédie des gens du monde, sur l'instruction publique :

La plupart des écoles spéciales sont complètement étrangères au ministère de l'instruction publique.

L'École polytechnique, l'École militaire de Saint-Cyr, le collège militaire de la Flèche et les écoles d'Artillerie relèvent du ministère de la guerre ;— l'école navale de Brest relève du ministère de la marine; — l'école des Mines, le Conservatoire des arts de Paris, les écoles des Arts et métiers de Châlons et d'Angers relèvent du ministère des travaux publics ; — les grands et les petits séminaires relèvent du ministère de la justice et des cultes ; — l'école forestière de Nancy relève du ministère des finances.

il aurait pu ajouter l'École d'Alfort, où se trouvent 300 élèves, et qui relève du ministère de l'agriculture et du commerce.

Tous reconnaissent qu'il serait injuste de dire que ces écoles sont dans le privilège, et demeurent en dehors du droit commun, parce que, placées d'ailleurs dans une juste dépendance de l'État , elles ne dépendent pas de l'Université.

N'est-il pas évident, puisque toutes les carrières spéciales et publiques ont leurs écoles spéciales, que la spécialité à laquelle on voudrait donner le nom odieux d'exception et de privilège, n'est plus ici que la liberté

DE l.'A PACIFICATION RELIG1 II SE. 211

dans l'ordre, In s j x '• o i ; 1 1 i i * '• des vocations et dos fonctions diverses dans l'harmonie sociale ?

Bien qu'on eût essayé de le contester, la discussion et le vote de la Chambre des pairs ont proclamé que les petits séminaires n'étaient pas placés en dehors du droit commun , parce qu'ils ont nécessairement une spécialité aussi bien que les écoles de marine, que les écoles militaires, que les écoles industrielles ei commerciales.

Comment , en effet , accuser de vouloir échapper au droit commun par le privilège, ceux qui ne réclament, au nom de la nécessité et de la spécialité de leurs écoles, que le droit commun à toutes les écoles spéciales, de préparer leurs sujets aux. carrières diverses qui les attendent?

M. le comte Portalis a rendu uu juste et éclatant témoignage à ces principes :

L'égalité devant la loi n'esl pas le nivellement : L'égalité ne veul pas que des établissements placés dans (\<-> conditions diverses soienl régis par une règle uniforme, mais qu'ils soient soumis indistinctement à l'autorité de la loi. Sous cette autorité, il est équitable que chacun vive selon sa constitution propre; ce serait le contraire qui blesserait V égalité. Cesi ainsiqu'il est des privilèges apparents qui ne sont qur des rappels à V égalité proportionnelle.

Les petits séminaires doivent donc pester des écoles de clercs spécialement placées sous l'autorité <>t la surveillance des évoques.

5 Enfin , j'ai déjà eu l'occasion de le déclarer plusieurs fois ; je le déclare de nouveau : on nous calomnie quand on affirme que nous refusons de subir les \ i mens des candidats aux grades. Nous ne demandons à cet égard que deux choses : des jurys indépendants , des

examinateurs impartiaux, et les programmes d'examen les plus sévères.

Comment pourrions-nous repousser ces nobles conciliions de la science, quand c'est à l'Église que le monde en a dû la première pensée, quand nous sommes les premiers qui ayons institué en Europe ces concours libres et publics, moyens si puissants de l'émulation et des progrès littéraires ?

Tout en reconnaissant qu'en fait d'éducation , une grande science n'est pas le seul ni le premier intérêt , nous reconnaissons tous que les garanties scientifiques, que les grades de bacbelier, de licencié, de docteur es lettres et es sciences sont d'une véritable importance.

J'ai répondu.

Est-ce assez? Ces déclarations sont-elles péremploires? Oui. Les calomnies sont-elles réfutées? Oui. — Il se trouvera cependant encore des bouches pour les répéter, des oreilles pour les entendre, et de bons esprits pour les croire.

IV. — LE CLERGÉ N'A POINT CALOMNIÉ L'UNIVERSITÉ. — IL N'A FAIT QUE RÉPÉTER POUR SA DÉFENSE LES PLAINTES UNIVERSELLES.

Mais ce n'est pas tout : « Vous avez, nous dit-on, dé- « versé sur une grande institution du sein de laquelle a est sortie toute la France actuelle, l'injure et la diffa- « mation... 11 y a quarante ans que l'Université existe, a et il n'y a qu'un an qu'on la dénonce avec celle véhé- « mence1. »

J Rapport de M. Thiers.

Voilà sans contredit le tort le plus grave qu'on nous impute : je vais répondre avec simplicité.

Il est vrai , nous ne croyons pas l'Université sans reproche.

Je ne sache guère que M. Cousin qui ait entrepris la tâche aventureuse de louer l'Université sans réserve, et de la proclamer sous tous les rapports irréprochable '.

Mon dessein n'est pas de le suivre sur ce terrain : je ne veux point attaquer l'Université, dont il s'est chargé de célébrer si solennellement les louanges.

Il faut avouer toutefois que le langage de ces intrépides apologies est si provoquant ; les éloges donnés à l'Université renferment des insinuations si malveillantes contre nous; les affirmations vont si loin; les faits sont si étranges, les raisons si singulières, les preuves à l'appui si inattendues , et par suite la réfutation si facile et si puissante, qu'on a quelque mérite à s'abstenir. ...

Mais nous ne saurions enfin nous taire entièrement : on no nous le permet pas, et l'on rend le silence impossible ici , même a la réserve la plus circonspecte. Il y a ici pour nous un droit et un devoir de légitime défense. Je dirai cependant le moins possible, et je me bornerai à démontrer, par des autorités incontestées, par des aveux sortis de toutes les bouches, qu'il n'y a guère que M. Cousin au monde pour qui l'Université soit sans reproche.

On verra qu'elle a été attaquée par des adversaires pris dans d'autres rangs que ceux du clergé, et avec

1 A la Chambre de* pair?.

beaucoup plus de force que nous ne l'avons fait, que nous n'aurions jamais pu le faire : et ici, je m'engage encore à ne citer que les témoignages les plus graves, les noms les plus honorables, les grands maîtres eux-mêmes et les plus hauts dignitaires de l'Université.

Je laisserai de côté les opinions extrêmes : je n'invoquerai que le témoignage des hommes sans passion qui comptent dans les affaires, et dont la voix est une autorité, parce que leur modération est une force et leur parole une lumière.

Je commence :

M. Dubois, vice-président du Conseil royal de l'instruction publique, directeur de l'École Normale, disait à la Chambre des députés, le 18 mai 1836 :

Dans l'École Normale, tout paraît organisé à merveille pour l'instruction. En général, c'est en France notre niérite ; mais il est une autre partie des devoirs de renseignement sur laquelle nos écoles de tous les degrés laissent beaucoup à désirer. L'éducation, jadis tout à fait et exclusivement religieuse, œuvre de la famille et du culte, sem ble aujourd'hui s'effacer devant la science. Quelques traditions vagues, souvent contradictoires, demeurent à peine dans les esprits, et nous voyons je ne sais quelle déplorable indifférence de l'avenir moral des hommes et de leur destinée se répandre là même où le soin et le souci profond de cet avenir doit être le premier et le plus saint devoir.

On sait ce que M. Dubois avait écrit déjà précédemment:

Le principe du monopole frappe tour à tour tous les partis...Rien de stable, rien de grand ne peut se tenter, disons plus, rien de moral; car aucune conviction libre ne peut vivre dans un corps comme celui de l'Université, sans cesse

ni: L \ PACIFIC AI [ON RELIGIE1 SE h

exposé à démentir le lendemain ce qu'elle profi ssait la veille. Il y a Longtemps que, pour la première fois, cl les premiers, avec suite, méthode el fidélité, nous avons réclamé contre le monopole, destructeur de toute croyance et

de ti'UlC instruction '.

Qu'on le remarque bien : co ne sont pas les avocats du clergé qui ont écrit ces choses, et je ne sache pas que rien de plus grave ait jamais été dit contre l'Université par ses plus ardents adversaires.

\\.[ Dubois ajoutait, en parlant de la liberté d'enseigneninii :

Voilà le droil el l'étal naturel de la question dans les gouvernements libres ; voilà ce que la Charte a consacré le jour où elle a proclamé la liberté des religions, la liberté de La presse et La liberté de L'instruction ; voilà ce que L'Université contrarie elhdètruit, sans même êtreconsacrèe par nue loi.

M. Cousin, dont le dévoûment à l'Université a été poussé si loin, s'est vu condamné lui-même à des aveux vraiment extraordinaires dans sa bouche : j'en ai rapporté quelques-uns dans les lettres que j'ai eu l'honneur (l'adressera M. le duc de Broglie; il disait encore, dans son rapport sur l'état de l'instruction publique en Allemagne, eu attaquant le système de l'Université française :

Si cette éducation est si bonne, on devrait en voir les fruits

' on remarquera que le livre uni a excité le plus vivement les récriminations universitaires, n'a pas d'antre titre ni d'autre sens que les paroles mêmes de M. Dubois.

C'est M. Cousin qui nous a appris :

Que les collèges reconnus et classés comme des collèges incomplets forment plus de la moitié de nos établissements publics d'instruction secondaire. Dam quel état sont-ils? Je n'aurais pas le courage de le dire...

Le mal que font ces tristes écoles est incalculable... Il est impossible ici de ne pas considérer comme la plaie de l'instruction publique ces ombres de collèges qui couvrent la France... Il n'y a guère plus d'une vingtaine de collèges communaux qui fassent exception .

Dans un rapport officiel fait en 1838, le ministre de l'instruction publique se plaignait :

Que les études ne sont plus pour les professeurs.... qu'une profession; qu'elles cessent d'exister à l'état de science; qu'ils ne font point de travaux philologiques, point de recherches nouvelles ; que te désir de s'enrichir par les répétitions voue leur enseignement à une froide routine.

M. Saint-Marc Girardin est aussi membre du Conseil royal de l'Instruction publique : eh bien! dans son livre sur l'instruction intermédiaire et son état dans le midi de l'Allemagne, il avoue :

Qu'en France la science de l'éducation n'esl guère une science; c'est un objet d'administration plutôt qu'un objet d'étude.

Aussi il s'écrie avec un sentiment de profonde amertume qui justifie la douleur et le langage de nos évêques :

Nous ne faisons pas plus des citoyens que des dévots dans nos collèges! Que faisons-nous donc? Nous instruisons,

nous n'élevons pus; iu.ii> cultivons e1 développon^l'csprit, mais n»)i le cœur.

Je le demande , M. Saint-Marc Girardin pouvait-il contredire plus fortement ce que M. Thiers affirme, que dans les collèges on s'adresse à l'esprit comme au cœur des enfants '? et le vœu exprimé' dans le rapport, qu'il faut faire de bons chrétiens, mais aussi de bons citoyens, pouvait-il être plus mal accompli ?

C'est après ces étranges et accablants aveux qu'un député libéral, M. Corne, tirant une conclusion que nous n'avons jamais tirée nous-mêmes, s'écriait :

La conséquence immédiate, c'est qu'il faut, "au plus tôt, renvoyer les vingl mille jeunes gens élevés dans les colléges de l'Université ; ••'est qu'il faul fermer ces pensionnats incapables de donner l'éducation.

Certes nous n'avons jamais parlé des établissements universitaires avec une pareille sévérité.

On sait l'opinion arrêtée de Al. Ducbàlcl, aujourd'hui ministre de l'intérieur :

Donnez au Gouvernemenl le monopole de l'enseignement, disait-il ; vous attribuerez à une partie de la société le droil de faire triompher ses opinions par la force et d'opprimer les opinions contraires....

Toute bonne l<>i sur l'enseignement devrail commencer parce premier article : V enseignement est libre.

Affranchir l'enseignement, c'est le seul moyen de lui rendre lu rie, de le relever de rabaissement où l'a jeté la ser\ i tude.

Voilà donc le langage de l'Université elle-même, de

1 Pag. 70 de .-un rapport. '-' Pag, 7i

ses grands maîtres, de ses conseillers les plus intimes, de ses plus célèbres professeurs, de ses amis les plus dévoués.

Mais après les maîtres, écoutons les disciples : ils ne tiennent pas sur elle un langage moins sévère.

Je ne citerai pas ici l'opinion de M. le comte de Montalembert, bien que la généreuse loyauté de son caractère et la puissance de ses convictions donnent un poids irrécusable pour tous à ses souvenirs personnels.

Mais qu'on lise et qu'on médite ces paroles d'un protestant, élève aussi de l'Université, M. Agénor de Gasparin :

Le jeune homme qui arrive à Paris pour se livrer à des études sérieuses, est forcement r&peussévers le scepticisme... Dans les collèges universitaires, la religion, et surtout la nôtre, joue un si petit rôle ! l'instruction y est païenne, et V éducation nulle. L'éducation religieuse, elle n'existe réellement pas dans les collèges....

Certes, il y a loin de là à cette instruction religieuse que M. Cousin dit être si soigneusement donnée dans les collèges laïques soit de l'État, soit des particuliers.

M. de Gasparin ajoute :

Qui n'éprouve le besoin de rompre enfin avec ce régime d'orgueil, de jalousie, de souffrances mauvaises et de jouissances empoisonnées, de rivalités sans compassion et de triomphes sans humilité, qui ruinent au sein de tant de jeunes âmes le peu de principes' évangéliques que l'instruction religieuse y a déposés. Cette éducation a été la mienne;je l'ai reçue dans les conditions les plus favorables. Point de collège qui fût supérieur pour la sagesse de sa direction, de sa discipline, pour la régularité de l'instruc-

lion religieuse protestante, à relui où j'ai été élevé. Dans ce collège, aucun élève qui ail conservé avec sa Camille des relations plus suivies, plus excellentes, plus propresàle soutenir; aucun qui ait eu plus à se louer des professeurs, des maîtres d'études ; aucun qui ail plus constamment obtenu el même mérité c'est une déclaration que je fais aujourd'hui sans le moindre orgueil, on peut m'en croire . une réputation de bon sujet.

Or,/6 me souviens avec terreur de ce que j'étais au sortir de cette éducation nationale. Je me souviens de ce qu'étaient tous ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations. Étions-nous de bien excellents citoyens? Je l'ignore; mais assurément nous n'étions pas des chrétiens ; nous n'avions pus même les plus faibles commencements de lu foi ci (le la vie èvangélique.

Peut on s'étonner que des évoques catholiques aient conçu et exprimé des alarmes, quand on voit celles d'un protestant sincère aller jusqu'à lu terreur, au souvenir de l'éducation qu'il a reçue de l'Université?

L'Université elle-même, dans un rapport qui fut présenté au roi et au pays, et qui a gardé toute l'autorité d'une apologie officielle, t'ait un aveu bien remarquable et qui suffirait seul à convaincre les plus incrédules, el à justifier aussi toutes les réclamations de nos évoques et des pères de famille.

L'Université déclare :

Qu'à l'égard de l'éducation, dans les meilleurs col! les efforts même les plus éclaires et les plus soutenus n'ont qu'une puissance bornée : que ce n'esl pas le collège, mais la famille qui commence l'éducation, que c'est la société

qui l'achevé.

Malgré ce qu'il a d'habile, certes ce langage trahit un

mal profond : car enfin qu'est-ce à dire? La famille commence l'éducation , la société l'achève : mais cependant où se fait-elle et qui est-ce qui la fait?

Pendant les dix années où l'enfant est au collège , où toutes ses facultés morales et religieuses doivent se développer , où la grande œuvre de l'éducation doit se faire (de 10 à 20 ans), là, vous l'avouez, même dans eus meilleurs collèges, les efforts les plus éclairés et les plus soutenus n'ont qu'une puissance bornée.

L'effroyable lacune de ces dix années est ici trop manifestement découverte : il était impossible pourtant de la mieux dissimuler dans une phrase mieux faite. On voit en effet l'éducation qui commence, puis l'éducation qui s'achève : on la croit faite, elle ne l'a pas été : elle ne pouvait pas l'être, même dans les meilleurs collèges! Ainsi disparaît dans un jeu de paroles , dans une subtilité de langage , ce qu'il y a de plus important au monde, l'éducation!

Et qui s'étonnera de tout cela lorsque les professeurs de l'Université sont condamnés à négliger le moyen le plus puissant de l'éducation, la Religion?

Qu'est-ce que l'Université? se demande M. Jules Simon, professeur suppléant de M. Cousin à la Sorbonne. C'est l'Étal enseignant. Nous n'avons pas mie religion d'État on France ; on peut le regretter, niais c'est un t'ait ; nous n'avons pas non plus la liberté d'enseignement : l'État enseigne seul. Il n'y a pas de religion d'État : les professeurs ne peuvent donc ni enseigner, ni attaquer aucune religion.

Je défie de répondre à cela autre chose qu'un sophisme.

M. Jules Simon a raison : la logique est pour lui, et M. Thiers aussi; car n'est-ce pas ce qu'il a voulu dire

DE LA PACIFIHA1 ION RELIGIEUSE. 22i

au fond lui-môme dans celte phrase si singulière de

son rapport :

Dans les collèges royaux.... les enfants sonl traités comme des hommes capables.... de sentir les nobles procédés. Les maîtres respectenl dans l'enfanl la liberté deconscience comme dans l'homme lui-même.

Ainsi les hommes faits, les maîtres, ont à cet égard une liberté absolue : ils la laissent à leurs élèves : ils la respectent profondément dans ces jeunes âmes, c'est-àdire qu'ils demeurent à cet égard dans une respectueuse indifférence et dans un silence absolu ; si la conséquence est évidente, il faut reconnaître que l'aveu est étrange :

N'est-ce pas ainsi, demandait un honorable député en 1837, qu'on arrive à former des hommes engourdis dans cette apathique indifférence à l'égard des convictions religieuses et morales, qui est le mal de notre époque, que rien n'émeut pins, si ce n'est l'amour du lucre ; que rien ne révolte pins, pas même la vénalité <\c> consciences?

Le concert sur ce sujet devait être unanime : les hommes politiques de toutes les opinions, de toutes les nuances , s'accordent avec les maîtres et les disciples de l'Université, pour élever contre elle et contre son monopole une voix sévère et des accusations si graves que je ne me permettrais pas d'en formuler de semblables.

M. Ledru-Rollin s'écrie, à l'extrême gauche de la Chambre :

Y a-t-il une souffrance pins grande pour L'individu que l'oppression de sa conscience, que la déportation de ses fils

dans les écoles qu'il regarde comme des lieux de perdition1, que cette conscription de l'enfance traînée violemment dans un camp ennemi et pour servir l'ennemi?

M. Janvier, placé aujourd'hui dans les rangs conservateurs, disait il y a longtemps :

L'Université est sur notre sol un débris sans étai ; en tant que monopole, la Charte du 7 août Ta mise, en pièces.

M. Persil, au moment où il venait de poursuivre en sa qualité de procureur-général, l'école libre devant la Cour des pairs, exprimait en ces termes un souhait semblable :

Nous n'avons pas besoin de dire que quand nous invoquons le monopole universitaire, nous nous appuyons d'une législation expirante, dont nous hâtons de tous nos vœux la prompte abrogation.

M. Dupin aîné, défendant l'Université, s'est plaint vivement qu'on eût osé attaquer une institution fondée sur les lois. Soutenant ainsi la valeur des actes par lesquels l'Empereur a établi le monopole, M. Dupin a sans doute oublié la consultation qu'il donna le 30 avril 1830, et où il prouva si énergiquement l'illégalité etl'inconstitutionnalité des décrets de 1808 et de 1811 ?

Dans cette consultation, M. Dupin, après avoir fait l'examen des divers chefs d'illégalité de ces décrets, termine par ces mots accablants :

Certes on ne craint pas de se tromper, en disant qu'un

1 Un peu plus et M. Ledru-Rollin employait ici le mot des saints livres, tant reproche à Mgrl'évëque de.Belley : des chaires de pes-

DE i.\ l'A». Il l< il ION RELIGIEI SE.

corps ainsi constitué le conseil royal , avec des pouvoirs aussi exorbitants, c'esl un tribunal extraordinaire qui eûl dû tomber devant la Charte, comme les tribunaux de douane, les cours spéciales, etc.

M. Chambolle disait, dans la séance du J5 juin 1843:

Il esl des vérités morales qu'il esl nécessaire de répandre dans les collèges. Qui est-ce qui en esl chargé? Je vois bien le texte de la loi, mais un texte stérile. Vous connaissez tous ces élèves de nos collèges: vous les avez interrogés, je les ai interrogés aussi. Eh bien! quand on leur adresse certaines questions, ils savenl à peine ce qu'on veut leur dire.

Quand je me demande qui esl chargé decel enseignement moral et religieux dans ces collèges, je m'inquiète encore, car je ne sais pas qui esl chargé de donner cet enseignement, excepté V aumônier qui y (vit de temps en temps une apparition.

El sur ci« dernier reproche, M. deGasparin était d'accord avec M. Chambolle, lorsqu'il se plaignait :

Que la religion étail reléguée à son heure, comme Tune et le plus souvent comme la dernière îles leçons;

Lorsqu'il disait :

Que V Évangile était reléguée une place tellement infime, qu'il peut rarement contrebalancer l'influence de ces détestables doctrines si bien adaptées à nos penchants naturels. ■

Celles, ou je me trompe, ou après de tels témoignages, M. Cousin devra reconnaître que les collèges royaux sont loin d'être irréprochables, et M. Thiers avouera que

c'est une chose qui n'est ni déraisonnable ni dénuée de preuves que d'avancer :

Que la moralité n'est pas suffisamment soignée dans les établissements laïques, publics ou particuliers.

Non, cela n'est ni aussi faux, ni aussi incontesté qu'il veut bien le dire : et, je le répèle à dessein, ce que je viens de citer, ce ne sont pas les avocats du clergé qui l'ont écrit : ce sont les avocats eux-mêmes de l'Université : ce sont ses maîtres, ses amis, ses disciples.

Et comme, dans une matière si importante, je ne veux négliger aucune autorité, j'irai jusqu'à recueillir le témoignage de deux journaux dont je n'aurais pas reproduit les paroles, si l'Université n'avait pas trouvé en eux, depuis un an, ses plus ardents défenseurs.

Le National, au mois de septembre 1842, écrivait :

L'éducation que donne l'Université est impie, immorale, incohérente.

Nous renonçons à tracer ici le sombre tableau qui est malheureusement sous nos regards : mais que nos lecteurs songent un instant à ce que le régime où nous vivons a fait d'une grande partie de la jeunesse française, et ils pourront trop aisément suppléer à ce que nous taisons...

L'éducation première, dont l'Université est responsable, ;i fait place chez nous à une école d'égoïsme et de corruption prématurée.

Est-ce donc là ce qui est parmi nous l'enseignement secondaire? faut-il le croire, et que deviendraient certaines apologies en présence de ces accusations?

Le Journal des Débats, le 6 novembre 18'i2 el les jours suivants, ne s'exprimait pas avec moins de force

IU. !. \ PACU IC \TInN REL1G1 EUS !..

snr la philosophie et sur renseignement supérieur de Il Diversité :

L'école éclectique, pour l'appeler par son nom. est aujourd'hui maltresse et maîtresse absolue des générations actuelles. Elle occupe toutes les chaires de renseignement : elle en a fermé la carrière a toutes '. - rivales, elle

s'est fait la part du lion, elle a tout pris pour elle : ce qui issez politique, Inais ce qui est un peu moins philosophique. L<- public a donc le droit de demander compte à cette école du pouvoir absolu qu'elle a pris, .-t que nous ne lui contestons pas d'ailleurs : ellea beaucoup fait pour elle, nous le savons; mais qu'a-t-elle fait pour le siècle, qu'at-elle fait pour la société? Où sont ses œuvres, ses monuments, les vertus qu'elle a . les grands caractères qu'elle a formés, les institutions qu'elle anime de son souffle? Il est malheureusement plus facile de s'adr< questions que (l'y répondre.

Certes, on voit que ce journal, champion si dévoué de l'Université, ne ménageait pas alors son enseignement philosophique, et ne craignait pas, dès 1842, de donner a la philosophie ce signe de méfiance que la Chambre des pairs lui a donné en 18'i4 et que M. Thiers essaye en vain de lui épargner aujourd'hui.

Quant à l'instruction primaire, dont l'Université est aussi responsable, je me bornerai à une seule citation:

M. Lorain, longtemps professeur de l'Université, récemment proviseur d'un collège de Paris, aujourd'hui recteur de l'Académie de Lyon, s'exprime ainsi dans son tableau de l'instruction primaire en France, à la fin de 1833, ouvrage composé sur les rapports des 190 inspecteurs chargés de visiter, cette année-là, les écoles de France :

Des Pyrénées aux Ardennes, du Calvados aux rnontagaes de l'Isère, sans en excepter même la banlieue de la capitale les inspecteurs n'ont poussé qu'un cri de détresse.

La misère des instituteurs égale leur ignorance et le mépris public mérité souvent par leur ignominie. C'est un spectacle immonde! et le cœur se soulève à la lecture de ce cliaos de tous les métiers, de ce répertoire de tous les vices, de ce catalogue de toutes les infirmités liumaines. Depuis l'instituteur qui se fait remplacer par sa femme, pendant qu'il va chasser dans la plaine, jusqu'à l'assassin que l'inspecteur cherche en vain dans son école, parce qu'il vient d'être conduit dans les prisons voisines, combien de degrés dans le crime ! Depuis l'usurier condamné par le conseil municipal jusqu'au forçat libéré, depuis l'instituteur payé par la commune pour sonner les cloches pendant l'orage, jusqu'à l'instituteur, prêtre de l'Église française, combien de ministères différents !

M. Lorain rapporte ensuite quelques dialogues entre l'inspecteur et les instituteurs primaires.

« Monsieur, dit un inspecteur, en entrant dans quelques écoles, où en êtes -vous de l'instruction morale et religieuse? — R. Je n'enseigne pas ces bMi&es-là. » — Ailleurs (département delà Manche, une école mutuelle se promène avec l'instituteur dans la ville, tambour en tête,, el chantant la Marseillaise, qu'elle interrompt, en passant devant le presbytère, pour crier à tue-tête: « A bas les jésuites! à bas les calotins! » S'il en était ainsi par toute la France, et qu'on vînt à nous demander : Le clergé français est-il favorable à l'instruction primaire? nous n'hésiterions pas à répondre qu'il ne faut pas compter sur sou appui. Et cependant, sans l'appui du clergé, il faut désespérer du sort de l'instruction primaire dans les campagnes.

M I. A PAG1FICA1 ION REL1GIEI SE.

Kl quant à ce qu'il j a de plus délicat et de plus essentiel dans la moralité des entants, par respect j'aurais voulu me taire. Mais malgré les répugnances profondes que j'éprouve, la confiance incroyable des apologistes de PUniversité et l'ètrangeté de leurs assertions me font violence et me contraignent à mettre sous leurs yeux un documenl que je voudrais laisser enseveli. Peut-être pourra-t-il troubler un lu nés le optimisme el faire au moins excuser les alarmes des évoques et des pères de famille.

Voici ce que M. Lallemand, professeur de la faculté de Médecine de .Montpellier, et, à ce titre, investi de la confiance de l'Université qui l'a nommé, révèle sur ce point si grave comme le résultai de ses observations les plus attentives :

Si j'en juge par ma propre observation, sur dix jeunes

-vus adonnés au vice, dont la saute s'est altérée immédiatement ou consécutivement, on peut on compter neuf qui so stmt perdus au collège ou dans un pensionnat. L'enfant y trouve en arrivant un foyer decontagion qui s'étend bientôt jusqu'à lui : car le mal y est établi d'une manière endémique, et se transmet sans interruption des anciens aux nouveaux venus. Si quelques individus échappent d'abord à ces insinuations perlides, leur temps vient un peu plus tard. Je n'entrerai dans aucun détail, quoique j'aie reçu des révélations bien multipliées, bien circonstanciées,

Commenl pourrais-je reproduire ce que ces malades osaient à peine me confier en tête-à-tête, et presses par l'in-

lérél puissant de leur conservation'/ D'après tout ce qui m'est revenu des sources les plus directes et les plus variées, je ne crains pas d'affirmer que nulle part on ne se procure aussi facilement de mauvais li\ res ; que nulle pari ils ne circulent avec plus d'impudence et de sécurité ; que

la cause du mal n'est pas seulement dans les élèves, mais encore dans les domestiques et les surveillants ; que les abus ne se bornent pas toujours au vice que nous désignions tout à l'heure ; qu'ils ne se propagent pas seulement par l'exemple et la séduction, mais qu'ils s'imposent même quelquefois par la menace et la violence.

Page 1