PREMIÈRE PARTIE
II serait inutile de chercher ici autre chose qu'un simple exposé : Je citerai beaucoup, et je discuterai peu : Il ne s'agit point encore ici de discuter , mais de donner des éclaircissements préliminaires, qui seront pour notre cause comme une sorte d'exposé des motifs et prépareront ainsi la discussion.
1° M. de Salvandy est le premier, le seul minisire de l'Instruction publique, qui ait jusqu'à ce jour donné à son projet le nom qui convient à la loi promise par la Charte et si longtemps, si impatiemment attendue : il le nomme un projet de loi sur la liberté d'enseignement en matière d'instruction secondaire.
L'examen sérieux, approfondi, impartial de ce projet, nous révélera s'il est vraiment digne du nom qui lui est donné : ce qu'il importe de constater en ce moment, c'est que M. le Ministre ne recule pas devant le nom.
2° M. de Salvandy a manifestement compris l'immense importance des intérêts religieux et politiques engagés dans le débat; et les diverses citations que je ferai de son exposé des motifs montreront à quel point il a su donner à son langage la gravité et l'élévation convenables à la grandeur du sujet.
« Ce sont, dit-il, les plus graves problèmes qui aient occupé la raison et la conscience publiques.
« En les abordant, le gouvernement du roi accepte volontiers l'occasion qui lui est donnée d'appeler la société à réfléchir sur elle-même, et à se rendre compte de ses besoins intellectuels et moraux. Il a la ferme ron-
SUR. LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT is.: . 361
fiance que de cet examen naîtra la conciliation, commandée par la sagesse du temps, entre tous les intérêts cl Ions les principes (jUi sont engagés dans le débat...
« Ce n'est pas une loi de police que mus arc- a faire: c'est une lui d'ordre, de moralité, d'institution ; c'est surtout une loi de haute politique
(i // // a nécessite dé chercher dans l'éducation, dans les forces dont elle munit la partie influente de la société, ■nos principales conditions de liberté régulière, d'ordre intérieur et de puissance
« Le gouvernement du roi serait assuré d'avoir rempli un grand devoir, QUAND IL ne sk SERAIT PROPOSÉ D'AÏ TRE BOT Ql I. DE DONNER SATISFACTION A TOUS LLS VŒUX les PLUS INTIMES df. LA CONSCIENCE, et de travailler a pacifier un débat qui divisait des forces que la méditation attentive des difficultés et des périls de la société commande de réunir. »
o" M. de Snlvawly rend d'abord au temps passé, au régime ancien de la France, à la liberté d'éducation dont on y jouissait, a la libéralité généreuse qui avait pourvu si noblement à tous les besoins, a toutes les exigences intellectuelles d'une grande nation; il rend à l'énergie civilisatrice, à la fécondité puissante du principe ebrélien qui alors inspirait tout, un bommage si élevé, si franc, si complet, que je crois utile de le constater.
Nul, jusqu'à ce jour, parmi nos plus généreux adversaires, n'avait tenu un pareil langage.
Je ne crains pas de dire que les esprits vraiment attentifs penseront peut-être que M. de Salvamly a saisi réellement ici quel fut le nœud politique et religieux de la question de liberté' dans l'enseignement sous l'ancien régime. — J'engage les bommos sérieux à lire avec ré-
flexion Y exposé des motifs à ce point de vue; pour moi, je ne puis tout citer; je nie borne à quelques paroles :
« Dans la société moderne, pendant de longs siècles, le « principe chrétien a pourvu et a suffi à tout.
« Les fondations privées, les fondations communales a ou royales, les fondations ecclésiastiques, sous les « noms divers d'universités, d'instituts religieux, de « corporations enseignantes, avaient multiplié les foyers a d'instruction sans mettre en présence la famille et « l'Éiat, l'épiscopat et l'autorité civile, parce que, le- « nant à l'État par leurs privilèges ou à l'Église par « leurs règles, mais indépendantes, rivales, elles 7-as- « suraient par leurs rivalités mêmes la souveraineté « de la puissance publique et les libertés de la famille.
« L'État n'enseignait pas. Pourquoi l'eût-il fait? II « voyait partout des maîtres et des écoles, suscités et « entretenus par le trésor libre des largesses successives « de la foi et de la charité. Ces maîtres, la plupart du « temps, ne l'inquiétaient pas sur Ja direction des es- « prits, ni ces écoles sur la prospérité des études ; car « c'étaient elles qui les avaient recueillies et sauvées.
« L'industrie de l'instruction n'était pas née.
« Dans ce régime, il n'y avait pas de place pour la « spéculation privée.
« L'instruction était presque partout gratuite , « parce qu'elle était religieuse.
« Les écoles étaient ouvertes à tous ; la jeunesse était « sollicitée de toutes parts à s'y presser, et s'y pressait en « conséquence deux fois plus nombreuse qu'aujourd'hui.
« Dans l'ancien régime, en 1760, quand la France « comptait 2U millions d'habitants a peine, le nombre « des étudiants livrés aux études classiques dans en-
SUR LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT isî: ;. 383
« ri mn 740 collèges, dont les traces nous sont restées et < qui ont quelque analogie avec les nôtres, montaient a a environ 75 000. Il faut ajouter environ IQQ autres col- « léges dont on a découvert l'existence, niais dont les « états ne nous sont point parvenus. Il faudrait ajouter « encore tous ceux: dont le nom même n'est pas arrivé « jusqu'à nous, el la foule d'étudiants connus et incon- « dus que chaque communauté, chaque chapitre, chaque (( curé dans sa paroisse, et presque chaque ccclésiasu tique élevait dans les lettres latines. On pourrait donc, « presque avec certitude, doubler les chiffres consta- « tes. Et on a vu où nous en sommes à cet égard. »
Nous n'avons pas voulu interrompre ces citations remarquables.
Mais nous ne pouvons taire notre reconnaissante admiration pour ce principe chrétien, qui, pendant de longs siècle*, a pourvu et a suffi à tout !
C'est bien quelque chose, à son honneur, qu'il ait toujours rassuré lu puissance jiublique et les libertés de la famille; qu'il ait, sans le secours de l'État, fourni à renseignement public le trésor libre des largesses de la charité; que, sous son régime, iln'i/ eut pas de spéculation; que l'instruction fut partout gratuite, parce qu'elle était religieuse ; et que la jeunesse enseignée fut deux fois plus nombreuse qu'aujourd'hui.
De telles paroles vengent de bien des déclamations, et feront, quoi qu'il arrive, avancer le temps de la justice et de la liberté.
Puis M. de Salvandy fait observer qu'aujourd'hui la France, avec ses trente-six millions d'âmes, c'est-à-dire avec douze millions de [dus qu'en 1760, n'a en tout que 305 collèges, et soit dans ces collèges, soit dans les éta-
blissements privés, un nombre d'élèves à peine éga? aux 75 000 de l'ancien régime.
« Et encore, ajoute-t-il, le chiffre total des éléces de V instruction secondaire nous donne- t-il aujourd'hui des résullats trompeurs, tandis que les chiffres de V ancien régime pourraient être doubles.
« La différence de l'ancien régime à ielat présent est donc énorme, PUISQUE LA POPULATION ni BOYAI HE s'est ÉLEVÉE DANS LA MÊME PROPORTION OÙ LA POPULATION LET- TRÉE A DÉCRU. »
Voilà donc les résultais positifs du monopole concédé pendant quarante ans à l'Université; el la fin glorieuse de lant de révolutions accomplies au nom des droits de l'intelligence humaine, pour assurer plus promplement le libre triomphe de la philosophie et des lettres, el la diffusion universelle des lumières !
(i VANAS IIOM1M..U MENTES! 0 PECTORA i.l.c.v'.
Nous ne regrettons point le pouvoir de l'Église pour elle-même ; mais il nous est permis de regretter pour la Fiance, et de rappeler avec un douloureux orgueil ses grandeurs passées dues aux labeurs, au dévoûment généreux de son clergé et à la puissance de ce principe chrétien qui inspirait tout et suffisait à tout!
Après ces étonnants aveux, M. de Salvondj continue à nous révéler avec gravité el avec tristesse les couse (juences de ce déplorable abaissement intellectuel et social, dont H, Guizol et M. Villemain lui-même nous avaient déjà révélé le secret :
(i L'état présent ne nous donne pas, sur l'ensemble de la Bociété française, 80 000 citoyens munis d'une éducation réellement complète.
L'ancien régime, par son Instruction classique presque généralement gratuite, invitait peut-être trop la jeunesse à ces nobles études. Craignons, avec notre instruction onéreuse ', d'en trop détourner la société pré sente, car il faut de la foule pour faire des hommes d'é iile : quand nous ne voudrons que l'exacte mesure d'instruction el desavoir qui semblera utile, la pénurie <'i la décadence se feront sentir. »
« On s'étonne quelquefois de ce Qot d'hommes émi- « ncnis qui apparaît tout à coup dans l'Assemblée con- « Bti tuante, la première fois que la France rassemble « toutes ses forces dans une môme enceinte. Croyons, i \lessieurs, que cola tienl à cette grande masse d'esprits Instruits, façonnés pour les lettres antiques, que la France d'alors possédait dans son sein; croyei
M aussi que la même cause n\ ail fait l6S grandeurs des
a siècles qui avaienl précédé.
ii Cesl par les travaux '/<■ l<< pensée que les pouvoirs, « que les peuples s'entendent et se répondent,
« Si l'on considère que, parmi nos xt) 000 citoyens
n munis d'une éducation complète, beaucoup n'ont pas <( l'âge ou la fortune nécessaire pour siéger dans les « collèges électoraux; que la moitié, assurément, « n'exercenl pas de droit de suffrage, on reconnaîtra
« que, le corps politique se composant de 240 ooo élec- " leurs qui disposent des destinées publiques pur leurs
« VOteS sur les /munîtes el les u/fuires, les quatre cinquièmes d'entre eux n'onl pas ces études de l'anli-
■ il o t remarquable que le vrai lem de monopole est droit A exclusif; el que ce mol n'a été appliqué A l'I nlveralté que parce qu'elle a été lii seule el la première à i endrt i in traction,
<( quité, de l'histoire, de la philosophie, sans lesquelles « il n'y a pas de connaissances générales et élevées des « choses humaines. »
Je ne sache rien qui soit digne d'une plus sérieuse méditation que ces faits et ces aveux.
h" M. de Salvandy, quoique très-dévoué à la gloire et aux intérêts de l'Université, condamne comme il convient son effrayant monopole; effrayant pour les familles, dont il absorbe tous les droits; effrayant pour les consciences, où il jette une perturbation profonde; effrayant pour les éludes, qu'il restreint, qu'il abaisse inévitablement; effrayant pour les mœurs, pour l'Église, pour l'État lui-même :
a L'Université, par l'universalité de sa prérogative, semblait en contradiction avec l'esprit même de notre gouvernement.... Pleine de libertés intérieures, elle fut instituée à l'égard de la société, en dehors de toute notion de liberté politique ou civile.
a Elle reçut l'investiture d'un droit général et absolu sur la direction morale, sur le gouvernement intellectuel de la jeunesse, de l'enfance...
« Les établissements particuliers n'existaient qu'a la condition d'être autorisés par elle; incorpores à sa hiérarchie et à ses collèges, placés sous sa main, soumis à ses lois et, au besoin, brisés par son chef. Dans ce système, l'État n'était pas seulement instituteur : il Vêtait seul, et se privait ainsi volontairement de cet esprit d'émulation, de ce génie inventif de la concurrence, ejui est le principe de tous les progrès.
« Un tel régime n'avait été essayé nulle part. JA- MAIS ON N'AVAIT VU CETTE MAIN-MISE UNIVERSELLE DE I..V
M 15 LA LIliKUTIÎ DLNSLIGNE.MKM i S , - . :;s: