DE L'HABIT ECCLÉSIASTIQUE
C'est encore ici une question singulière. Je m'étonne de la rencontrer sur mon chemin et d'avoir à la traiter. Mais dans la pensée de nos adversaires elle a plus de gravité encore que de singularité : aussi l'ont-ils traitée à fond et plus savamment encore que la question précédente. Je crois devoir le faire aussi , et j'espère en finir une bonne fois avec elle. D'ailleurs, à l'insu de M. de Salvandy, elle demeure cachée comme un piège dans son projet de loi. Il est essentiel que M. le .Ministre de l'instruction publique, que le législateur déclare expressément, s'il entend faire de l'habit ecclésiastique la condition de l'admission de nos élèves aux épreuves dn baccalauréat. Il ne peut rester ici ni l'ombre d'un piège, ni l'apparence d'une équivoque.
Nos adversaires veulent absolument qu'on impose à tous les élèves des petits séminaires l'obligation rigoureuse de porter l'habit ecclésiastique ci quatorze ans. Dans la grande discussion des bureaux, en 18W, on avait déjà touché ce sujet, et on s'était plaint que les professeurs des petits séminaires permissent a cet égard lerespect humain à leurs élèves. Dans l'excès île leur zèle contre le respect humain, nos adversaires ont été jusqu'à s'écrier : Osera-ton dire à l'univers catholique,
en refusant cet habit, qu'un rougit de Vètai dans lequel on veut entrer7
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est do voir invoquer ici contre nous ['autorité du concile île Trente: oui, on a cru devoir s'appuyer des décisions solennelles de cette grande assemblée pour ajouter au poids des reproches qu'on nous adresse ; et l'on ne s'est pas avisé, c'est là ce qui cause surtout mon étonnement, de la facile réponse qu'on nous fournit.
Invoquer le concile de Trente! Mais, avant de le faire, on a oublié de demander à M. Dupin si le concile de Trente est reçu en France quant à la discipline! et certes, la question de l'habit ecclésiastique est plus que toute autre une question disciplinaire.
Invoquer le concile de Trente ! mais pour cela il faut le bien comprendre, et pour le comprendre il faut l'avoir lu. Ces Messieurs l'ont-ils lu en effet ? La demande est étrange; je suis sûr cependant que, si elle est indiscrète, elle est nécessaire : car si plusieurs de nos antagonistes avaient étudié l'histoire des travaux do cette assemblée, comme ils savent étudier l'histoire, j'afûrme qu'ils ne s'appuieraient pas ici de son autorité.
Et d'abord, savent-ils quel est cet habit ecclésiastique dont ils nous parlent, dont parle le concile de Trente, el dont ils disent que le saint concile lit une obligation : savent-ils quand, où, comment, dans quelles circonstances, dans quelles conditions cet habit doit rire porté ?
Savent-ils, comme le faisait récemment observer Mgr le cardinal de h >nald , qu'en touchant à ce sujet, il \ a des questions de l'orme, de couleur, d'âge, de taille, de temps et de lieu a. résoudre !
500 DES PETITS S.ËMlNAlrtES (1847).
Savent-ils quels sont ceux à qui l'Église impose cet habit ?
Savent-ils enfin que lesÉvêques seuls, d'aprèsle concile de Trente qu'ils invoquent, ont le droit d'en ordonner l'obligation, et aussi d'en dispenser, quand ils le jugent à propos, selon les lieux et les temps?
Enfin se doutent-ils, car je suis condamné encore à descendre jusqu'à ces détails , que cet habit peut être blanc ou noir, bleu ou rouge, vioiet, brun ou marron? que la forme, dans les diverses églises, en est variable comme la couleur ? qu'est-ce qui suffira ? qu'est-ce qui ne suffira pas?
Et ne nous dites pas que tout cela vous est indifférent, que ce n'est pas votre affaire, et que pourvu que vous ayez un habit ecclésiastique, c'est tout ce qu'il vous faut, et que pour le reste vous vous en rapportez à nous. Nous ne pouvons accepter cette condition ; et pourquoi ? Parce que la confiance nous manque pour le faire, parce que vous nous accuserez peut-être encore, parce que, quand nous interprétons vos lois avec équité et bon sens, vous criez à la mauvaise fui et à l'hypocrisie.
Non, non, c'est à vous à faire la loi et à l'interpréter. Permettez donc que je continue à vous interroger.
Vous doutez-vous que ceux-là seulement, d'après les lois ecclésiastiques, peuvent être tenus à le porter, qui sont dans les ordres sacrés ou dans les ordres mineurs, mais pourvus d'un bénéfice, ou bien encore, dans des circonstances exceptionnelles , les clercs tonsurés, et pas d'autres?
Vous doutez-vous enfin que le concile de Trente, quand, au chapitre vr de la session xiv, il traite du
vêtement dos clercs, se borne a en commander la convenance et la gravité? Decentiam habitas : honestuni habitum, ordini congrventem.
Vous doutez-vous de toutes ces choses? Que faitesvous donc quand vous, hommes politiques, vous élevant tout à coup jusqu'à la dignité d'un Père de l'Église et d'un législateur ecclésiastique, vous invoque/ contre nous le concile de Trente, et préparez solennellement une loi pour décider que nos enfants porteront, à quatorze ans, des habits convenables et modestes?
Franchement, et le public sera de mon avis, vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent pas et que vous n'entendez guère.
Plus j'y pense, plus je m'étonne ! Mais où en sommesnous donc? Quoi ! nos adversaires invoquant les conciles ! nos adversaires ordonnant l'habit ecclésiastique! nos adversaires nous reprochant le respect humain ! poursuivant nos lâchetés et nos faiblesses avec l'indignation de la vertu ! Est-ce sérieux ? Je me permets d'en douter.
Mais une pensée traverse mon esprit : vous invoquez le concile de Trente ! Mais, quand on l'invoque, il faut le respecter! mais il ordonne l'habit et les ordres religieux que vous prétendez proscrire !
Mais il existe dans le vaste arsenal de la jurisprudence révolutionnaire des lois que vous ne songez pas a rapporter; que dis-jc'? des lois que vous venez d'invoquer, et qui défendent, sous peine de mort, à des hommes faits de porter l'habit ecclésiastique, et vous
1 La loi de 1)2 invoquée récemment à la Chambre des députés.
nous faites des ordonnances pour exiger que des enfants de quatorze ans portent cet habit!
Encore une fois, où en sommes-nous ? Est-ce sérieux? Mais l'odieux le dispute ici au ridicule ! Nous descendons aux discussions du Bas-Empire; croyez-moi, laissez-nous nous vêtir comme nous l'entendons. Pourvu que nous ne blessions ni la sévérité de vos regards, ni la gravité des mœurs publiques, ne vous occupez plus de nous ni de nos habits !
Mais aussi bien cette question a un côté grave, plus grave que ne le soupçonnent sans doute ceux qui l'ont soulevée ; et puisqu'ils me forcent à faire avec eux du droit canonique, puisqu'ils prétendent que le concile de Trente est formel sur l'obligation imposée aux jeunes clercs de porter à quatorze ans l'habit ecclésiastique ; eh bien ! nous allons entrer au fond même des choses, et montrer quels intérêts d'un ordre élevé sont engagés dans une affaire si mince en apparence.
On n'a peut-être pas été bien sérieux en nous citant le concile de Trente : les hommes d'État de ce siècle ne sont guère accoutumés à s'incliner devant ces décrets vénérables; mais nous, au moins, hommes d'Église, devons-nous les respecter en toutes choses.
Quelle est donc la doctrine du concile de Trente à cet égard? qu'entend-il? que faut-il entendre par l'habit ecclésiastique dont on veut faire pour nos enfants une obligation indispensable ? Le voici :
Durant à peu près les cinq premiers siècles de l'Église, les clercs ne se distinguaient point des laïques quant à la manière de se vêtir : c'est un fait certain ; non pas que, pendant ces siècles héroïques, nos pères eussent beaucoup de en respect humain qu'on nous re-
proche d'inspirer ;'i nos élèves, mais ils jugeaienl dangereux lie provoquer gratuitement les haines publiques et Ja persécution...
Us ne pensaient pas qu'on pût les accuser do rougir du sacerdoce, parce qu'ils refusaient d'exposer l'habit sacerdotal aux profanations et aux risées de la foule.
La vertu des martyrs n'allait pas jusque-là ; les démont, les Cyprien, el tous les confesseurs dos premiers siècles trouvaient même qu'il y avait là l'inspiration du profond respect pour les choses saintes, el que la prudence do l'Église était digne de sa charité, lorsqu'elle défendait à ses enfants de provoquer des colores impies.
La seule différence entre les clercs et les laïques consistait donc dans la forme simple et modeste des vêtements.
Plus tard seulement, vers le vr siècle, à l'époque des complètes barbares, lorsque les peuples farouches imposèrent leurs mœurs et leurs usages aux nations vaincues, l'Église défendit à ses clercs de quitter le vêlement long, qui était l'ancien vêtement romain, et d'adopter le vêtement court des vainqueurs.
Depuis ce temps, tous les conciles, celui d'Aix-la- Chapelle en 816 ; au commencement du xnr siècle, le concile de Montpellier; puis le concile général de Latran , sous Innocent III ; puis le concile de Vienne , au XIVe siècle, se bornèrent à recommander aux clercs des vêtements graves, simples, convenables, nimia brevi tate, vel longiludine non notanda.
Et après tous ces divers conciles, le dernier de tous, celui de Trente, règle la môme matière dans le chapitre XVIII* de la session XXIIIe. Plusieurs doutent que l'obligation de l'habit ecclésiastique soit imposée aux
jeunes clercs avant le temps où l'Évêque les emploie au service extérieur et au ministère des églises. Il demeure douteux aussi qu'il soit là question des petits séminaires. Le concile, parmi les choses qu'on doit enseigner à ces jeunes clercs, parle de l'administration dos sacrements, et en particulier de ce qu'ils ont besoin de savoir pour entendre les confessions : choses, assurément, dont il ne peut être question dans un petit séminaire.
Quoi qu'il en soit , ce qui est parfaitement certain, c'est que le concile ne fait une obligation de l'habit ecclésiastique que pour ceux-là seulement qui ont reçu la tonsure. La tonsure, qui est l'initiation à l'état ecclésiastique, rend l'habit nécessaire ou au moins convenable ; mais, sans la tonsure, il n'y a plus ni nécessité ni convenance. Jamais l'Église n'a songé à imposer cet habit à ceux qui n'avaient pas même reçu la tonsure cléricaln.
Le concile de Trente est formel à cet égard : tonsura et habitu.
Si on l'invoque donc pour l'habit ecclésiastique, on ne peut logiquement et ecclésiasliquement se dispenser de l'invoquer pour la tonsure. L'un suppose l'autre. Eh bien, oui ! me dira-t-on, nous vous imposerons la tonsure. Au fait, pourquoi pas ? On y avait bien songé en
Oui : il s'en fallut de peu que la tonsure ne fût imposée alors à des écoliers de quatorze ans, comme condition impérieuse de leur séjour dans la maison qui élevait leur enfance. Bien qu'à celte époque on ne reculât guère devant rien, on recula néanmoins devant cette odieuse violence faite a un si jeune âge.
LA SIMPLE VÉRITÉ SUR CETTE QUESTION. SOj
Mais laissons 1828 : ce qu'il importe de remarquer ici, c'est que, pour la tonsure, comme pour tout le reste, le concile invoque" déclare expressément s'en rapporter aux Éféques, et les Évoques ont unanimement jugé, comme sans doute nos adversaires le jugent aussi, que dans l'état des mœurs publiques, si la tonsure, à quatorze ans, peut être quelquefois accordée à d3S enfants d'une sagesse et d'une piété extraordinaires, ce n'est là qu'une rare et heureuse exception.
Les Évèques ont jugé même qu'il faut ici se défier de la ferveur et du zèle imprudent, et qu'on ne saurait trop prendre garde de donner la tonsure a la légère, de peur d'en faire un souvenir et un poids pénible dans la "vie pour ceux qui ne croiraient pas devoir s'engager irrévocablement au service des autels, lorsque la maturité de l'âge et de la raison serait venue.
C'est toujours un inconvénient d'avoir travaillé pour un but, de s'être destiné à un étal, et puis d'y renoncer pour se tourner ailleurs et en embrasser un autre.
A tort ou à raison, cela est regardé comme un signe de légèreté d'esprit. Après avoir étudié en médecine, se faire avocat, semble indiquer qu'on ne sait ni ce qu'on veut, ni ce qu'on fait.
La chose est plus grave quand il est question d'un état [dus parfait encore : ce n'est plus alors simplement changer, c'est déchoir.
D'ailleurs, le sacerdoce est essentiellement libre; tout ce qui engage avant le temps , tout ce qui ressemble à la violence morale, à plus forte raison ce qui est une violence matérielle, y répugne profondément.
Voici, d'après ces principes, la règle de conduite que nous aimons à sui\ re :
L'habit ecclésiastique est pour nous la soutane; nous la portons tous.
Quant à nos enfants, ne la porte pas qui veut, et souvent nous la refusons à leurs désirs. C'est une récompense, et la plus haute qui se puisse accorder parmi nous. Le supérieur ne décide jamais seul, et avant de permettre à un enfant de s'en revêtir, il délibère en conseil. Non-seulement il faut que l'enfant la demande lui-même ; non-seulement il faut que les parents y consentent: il faut qu'il n'y ail pas un reproche à lui faire. Il faut que son travail, sa piété, sa docilité, sa politesse même et la convenance de ses manières, le rendent digne de ce saint habit.
On ne leur permet, d'ailleurs, de le porter qu'aux jours de fêtes religieuses.
Certes, si le concile de Trente mit tant de modération et de sagesse dans ses ordonnances, à une époque où, comme l'a justement observé M. Guizot, il importait plus d'éloigner de l'état ecclésiastique que d'y attirer; à une époque où une gravité et une sévérité extraordinaires dans la discipline étaient devenues nécessaires, aujourd'hui n'importe-t-il pas d'user dans la même matière de sagesse et de modération; aujourd'hui où, comme le disait encore M. Guizot, ni les considérations mondaines, ni les motifs de fortune, n'attirent plus dans la carrière ecclésiastique ?
En tout cas, depuis le concile de Trente, c'est aux Évoques seuls à régler ces choses ; elles, varient essentiellement selon les temps et les lieux. A Toulouse, par exemple, ou à Aix, on voit dans les rues des enfants de dix ans qui vont bravement en soutane, boucles aux souliers, petit manteau, tricorne et petit collet. En
exigera-t-on autant à Paris? Croit-on que des cillants puissent marcher ainsi Têtus, sous la protection des mœurs publiques? n'y verra-t-on pas, au contraire, une provocation imprudente ?
Il faut que celle jeunesse aille de temps en temps respirer l'air du dehors. — Se promèneront-ils ainsi aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne, dans les rues de Paris? Et n'entendez-vous pas de loin les gens du peuple, dans ce langage d'impiété grossière, qu'avec des soins si persévérants on leur apprend à parler, les traiter de petits curés, (['apprentis prêtres, ou leur prodiguer même d'autres dénominations plus injurieuses encore ?
N'aperçoit-on pas enfin les élèves des établissements qu'on nous oppose, sourire de dédain en voyant passer nos enfants, et leur donner des noms de mépris que ma plume se refuse à redire ? Mais qu'ai-je besoin de tant de paroles? Sans qu'ils s'en rendent compte, nos adversaires ne sont-ils pas eux-mêmes d'accord a\cc nous? et, s'ils nous rencontraient, ne seraient-ils pas les premiers à s'écrier : Quelle pitié, quelle sottise, de faire sortir ces enfants (huis cet accoutrement ? et ils auraient raison. Carenûn il ne suffit pas d'être armé de pied en cap contre le respect humain, il faut n'être pas a'rmé de pied en cap contre le sens commun.
Cependant, ajoute-t-on, les ordonnances de 1S2S exigeaient l'babit ecclésiastique, et Mgr de Quélen y avait consenti. J'en conviens; mais qui ne sent que c'était là une de ces concessions qui sufûsent à l'aire juger le tem] s qui les imposa, une de ces concessions auxquelles on l'ut condamné, pourôter, dit alors Mgr de Quélen, le moindre prétexte à des accusations malheureuses.
Et encore faut-il dire que, dans la pensée de la commission dont l'illustre prélat était l'organe, cette obligation devait être restreinte. J'en ai déjà exprimé la conviction, et mon respect pour les membres honorables de cette commission ne me permet pas d'en douter : ils espéraient que la transaction proposée par eux préparerait la pacification politique et religieuse, en sorte que celte obligation deviendrait chose simple et facile dans des lieux et des temps paisibles. Ils ne pouvaient prévoir que l'Église de France serait condamnée à traverser bientôt des temps où celte obligation deviendrait tellement intolérable qu'il faudrait en dispenser les prêtres eux-mêmes, à plus forte raison des enfants de quatorze ans.
Et deux années ne s'étaient pas écoulées depuis cette concession faite par Mgr de Quélen, que lui-même fuyait devant l'émeute, et ses deux petits séminaires avaient été envahis et saccagés, tous les élèves violemment dispersés; et l'habit ecclésiastique, qu'il faisait porter depuis deux ans, lui était amèrement reproché par les familles de ces enfants, comme une exigence tyrannique qui leur avait fait courir, au jour des discordes publiques, les plus grands dangers.
Et, depuis quinze années, pendant cette suite d'émeutes qui sont venues sans cesse troubler la capitale, lorsqu'au premier bruit, les parents alarmés venaient en toute hâte nous redemander leurs enfants, de peur que le petit séminaire ne fût encore envahi , si ces enfants eussent été en habit ecclésiastique, pense-t-on que cela eût été fort commode pour leur faire traverser les rues au milieu du tumulte et quelquefois des sanglants désordres de la guerre civile?
Et ces tristes circonstances ne se reproduiront -elles plus? Qui peut en répondre? Nous vivons dans un temps et dans un pays où l'horizon est rarement sans nuages. La voix éloquente de M. de Lamartine , dans un de ces nobles mouvements d'indignation auquel les honnêtes gens seront toujours heureux d'applaudir, n'a-t-elle pas dénoncé au mépris ces aboyeurs à la soutane, dont les lâches clameurs ont recommencé à se faire entendre?
Tout récemment encore, l'habit ecclésiastique n'a-t-il pas été traîné sur la scène, livré à la dérision et à l'insulte? Un roman fameux, publié dans les feuilletons d'un journal qui se vante à tort, je le voudrais penser, de posséder les profondes sympathies de ceux qui nous attaquent, n'a-t-il pas excité autant qu'il l'a pu contre nous la haine aveugle et toutes les préventions populaires? De bonne foi, est-on bien venu en pareilles circonstances à nous reprocher k respect humain?
Osera-t-on dire à l'univers catholique , osera-t-on dire, en refusant cet habit, qu'on rougit de Vétat dans lequel on veut entrer?
Il peut y avoir de l'éloquence, mais il n'y a certainement aucune justesse dans ce mouvement oratoire.
Il est ici question d'enfants de quatorze ans : et des enfants, à quatorze ans, ne songent pas à dire à l'univers catholique, s'ils rougissent ou ne rougissent pas d*un habit !
Quant à leurs professeurs, ce- n'est pas eux qui en rougissent, ils le portent partout, sous les regards de tout le monde. — Qu'a-t-on à leur reprocher?
Mais finissons-en, et allons au fond des choses. Ne voyez-vous pas, dirai-je ici à nos adversaires, ne voyez vous pns que c'est vous-mêmes, que ce sont vos enfants,
vos familles, qui rougissent de cet habit, et qu'il faut ici condamner ou absoudre ?
Je vous le demande, Messieurs : si Dieu inspirait de bonne heure à un de vos enfants la pensée de se dévouer au sacerdoce, voudriez-vous qu'à quinze ans il vînt chez vous, à votre hôtel, s'asseoir à votre table, au milieu de ses cousins et de vos amis, en habit ecclésiastique ? -- Si moi, son supérieur, je l'exigeais, ne me diriez-vous pas : Monsieur l'abbé, cet enfant est d'âge à pressentir sa vocation, mais il n'est pas d'âge à l'afficher : surtout il n'est pas d'âge à la défendre contre un sarcasme, contre un sourire même inoffensif.— Et vous auriez raison contre moi, et je n'aurais à vous objecter que les ordonnances de 1828, et le rapport de la commission de la Chambre des députés en ISkh ; et si par hasard je prétendais retourner contre vous l'autorité du concile de Trente, vous n'en tiendriez pas, je pense, un grand compte, et, redoublant vos justes interpellations, vous me diriez : Songez-vous à toutes les jouissances légitimes, utiles même à l'épreuve desa vocation dont vous privez cet enfant ? — Dans quelle promenade publique pourrais-je le mener, sans l'exposer à entendre autour de lui des propos injurieux ou au moins des paroles ridicules et pénibles? — Il ne pourra donc jamais sortir avec sa mère, avec ses jeunes sœurs ? Toutes les courses de la jeunesse, tous les jeux de son enfance lui seront donc interdits?
Et encore une fois, en me disant tout cela, on aurait raison contre moi; car assujetti à l'inflexible loi de l'habit ecclésiastique, le pauvre adolescent serait condamné à ne jamais sortir de son séminaire, à ne paraître presque jamais devant sa famille; a moins d'être obligé de
LA SIMPLE VÉRITÉ SUR CEI i l. Ql ESI ION. ,11
dire a Vunivers catholique, en refusant ou en quittant cri habit, qu'il rougit de l 'état dans lequel il crut entrer! ce à quoi dos adversaires i auraient assurément jamais consentir.
Dans If vrai, à peu de chose près, cet enfant, quel qu'il soit, avec des lois pareilles, serait un exilé, nu paria, un enfant flétri ; ce n'est pas nous quile fou c'est la loi, telle qu'on voudrait la faire voter par les chambres : qu'un y ajoute seulement la tonsure: en sera conséquent, ri nous n'aurons plus alors que des enfants héroïques... avant l'Age de raison... Heureuse France : dignes législateurs !
Oui! des enfants héroïques! Car il faudra plus que de 1 héroïsme pour subir celle épreuve... et aussi p ror vous la pardonner.
Mais je veux pousser jusqu'à bout mon argumentation ; car j'accorderai qu'une commission de la Chambre des députés soit ce que son rapporteur veut Lien dire de l'Église une grande, une haute, une auguste puissance; mais, comme le dit encore l'honorable rapporteur, elle n'est pas, plus que l'Église, dtsj 6e» sens et tic la justice.
Le sacerdoce n'est pas la seule fonction publique dont les candidats ou les dignitaires aient conservé l'habit long. — La magistrature française et les professeurs de l'Université, fidèles à la gravité des usages antiques, ont gardé, comme nous, la toge romaine.
11 est vrai qu'ils n'ont point pensé que la gravité des mœurs publiques fût assez sûre d'elle même pour pouvoir apparaître dans le monde avec ces vénérables in- ; c'est avec di's vêlements plus légers qu'on les y rencontre habituellement.
M. Cousin lui-même, et tout ce que les facultés des lettres et sciences comptent à peu près de professeurs, malgré le texte formel des règlements universitaires, ont rempli, et remplissent encore les graves fonctions de l'enseignement public, sans se revêtir de la robe qui en est le signe distinctif, et je ne pense pas que ce soit un sacrifice qu'ils fassent au respect humain, ni qu'ils rougissent d'une profession qui a fait plusieurs d'entre eux ministres et conseillers de la couronne.
Mais avec cette rigueur de principes qui ne tient compte de rien, il faudrait, si l'on voulait être conséquent et n'avoir pas deux poids et deux mesures, il faudrait imposer la toge aux élèves de droit et la robe à ceux de l'École normale. Ces jeunes gens oseraient-ils dire à l'Europe savante, en refusant cet habit, qu'ilsrougissentde V état dans lequel ils veulent entrer? Seraientils capables d'un si indigne respect humain?
Parlons sérieusement : en terminant ce que j'ai à dire sur cette matière, j'exprimerai ma pensée sans réserve : Ce que l'on veut par là, comme par l'interdiction du baccalauréat, comme par les autres contraintes qu'on essaye de nous imposer, c'est d'éloigner du sacerdoce tout ce qui ne manque pas de pain, tout ce qui peut en manger ailleurs que cbez nous; par là on ne nous prépare que des vocations misérables, forcées pour la plupart et hypocrites. Eh bien ! nous n'en voulons pas : nous avons pour nous-mêmes, pour notre sacerdoce et pour noire pays, assez de respect dans le cœur pour n'y consentir jamais. Je dirai, avec M. de Salvandy : L 'Eglise de France a passé par des épreuves bien diverses : sachons espérer qu'il n'y aura pas un temps où elle se montrera indifférente à «V pareille?; indignité*.
J'ajouterai : Dans l'état actuel des mœurs publiques, il n'y a pas une puissance humaine capable d'imposer de
telles lois à l'Église de France !
Celle dont je parle n'a jamais été observée, elle ne peut pas l'être, elle ne le sera pas.
M. le Ministre de la justice le déclarait avec, loyauté, à la Chambre des députés, en 1837 : Les Êvéques ont toujours réclamé... Il n'a jamais été possible de la faire exécuter... Tous les ministres, tous les gouvernements qui se sont succédé... n'ont pu y parvenir. Je n'ai pas cru qu'il me fût possible dépasser outre.
M. Barlhe disait encore : «Les Évêques ont toujours réclamé, et ils se sont notamment l'on. lés sur ce que c'était contraire à la santé des élèves; que les enfants de quatorze ans sous la soutane ne pouvaient pas se livrer aux exercices de leur âge; et tous les ministres, tous les gouvernements qui se sont succédé n'ont pas exigé d'autre explication que celle que je viens d'avoir l'honneur de vous donner. Je n'ai pas cru, lorsque nus prédécesseurs n'en avaient pas demande d'autre, el qu'il \ avait une raison aussi plausible que celle-là, qu'il me i'ùl possible de passer outre... »
Et aucun ministre, plus que M. Barthe ou M. Persil, ne croira devoir l'essayer, et s'il l'essaye, il échouera, parce qu'il y a ici une impossibilité morale qui écrase ; parce qu'il y a des choses qu'on peut et il y en a qu'on ne peut pas: on peut fermer violemment les petits séminaires comme en 1809, on peut disperser violemment leurs élèves et persécuter l'Église: mais on ne pourra pas nous contraindre a nous avilir nousmêmes aux yeux de nos enfants, en les revêtant malgré i. 33
eux d'un habit dévoué, par la loi même qui l'impose de force, au mépris et à l'insulte!
J'ai achevé sur ce point.