‹ Défense de la liberté de l'Eglise (volume 2)Chapitre 5 sur 39 · DESTRUCTEUR DE TOUTE CROYANCE ET DE TOUTE INSTRUC- TION · texte numérisé non relu

DESTRUCTEUR DE TOUTE CROYANCE ET DE TOUTE INSTRUC- TION

Je le sais, M. Dubois, quand il écrivait ces lignes, ne prétendait pas travailler pour notre cause ; mais pour <pie tout lui ait ainsi profité, ne faut-il pas qu'il y ait ici bien des choses dont on ne s'est point encore rendu compte? Car, enfin, cette cause, si bonne qu'elle fût, il y a trois ans, ne paraissait pas devoir prétendre à une

1 Dans celte lutl , rsaires n'ont su attaquer que les Jésuites,

el jusqu'à ce jour, le livre de mon saint el vénérable ami, M. de Ravignan, sur VExisicnco et l'Institut des Jésuites, esl demeuré sans une .••eule réponse. Assurément, s'il n'a pas été réfuté, ce n'est pas qu'il fût indigne de l'être. Au défaut de contradicteurs, il aura «lu moins trouvé liicn des lecteurs. A l'heure où j'écris, dix-huit mille exemplaires et trois éditions successives sont écoulées.

situation si honorable et si forte. Il faut qu'il y ait ici une force cachée , que nous-mêmes ne soupçonnions pas, que rien jusqu'à cette heure n'avait si manifestement révélée, et qui établit la situation et l'influence religieuse et sociale du clergé par sa force intellectuelle et morale.

Si les détails dans lesquels je vais entrer, Monsieur le Duc, le démontrent, ce sera une preuve de plus, et une preuve simple et irréfragable, que nous ne sommes ni à craindre, ni à négliger ; que nous ne voulons aucun mal, et que nous pouvons faire quelque bien à une société qui nous dispute notre place au soleil de la liberté commune ; que nous y avons nos droits comme nos devoirs ; et qu'il serait peu sûr pour le salut de la chose publique de traiter en ennemis, ou même de compter pour rien, ceux qui apportent au peuple et à ses maîtres le secours, l'exemple et la leçon du dévoûment, de la conscience et de la foi.

Si je jette un coup d'œil attentif sur le clergé de France, je vois qu'on rend universellement hommage à ses vertus; mais ce qu'une observation plusapprofondie fait découvrir, c'est que les lumières chez lui ne sont pas inférieures aux vertus. On a dit le contraire ; mais, en le disant, on paraît n'avoir connu qu'imparfaitement le clergé et ne l'avoir observé que de loin. M. de Tocqueville, qui nous a fait aussi notre part dans l'estime publique, s'est abusé à cet égard : comme vous, Monsieur le Duc, il se trompe d'époque. Quelques faits simples, mais incontestables, suffiront pour rectifier celte opinion erronée sur l'état intellectuel du clergé français.

Il y a trente ans, en effet, nous offrions de tristes

ruines, que le lèmps seul pouvait relever, et nous cornun ncions une réorganisation naissante qui est aujourd'hui dans sa force : le temps n'avait point permis encore de renouer la chaîne, violemment rompue, des glorieuses traditions de 1 Église de France. On pouvait croire alors ce qu'on dit aujourd'hui, et nous ne pouvions répondre qu'avec des espérances toutes confiées à l'avenir. Ces espérances se sont depuis pleinement réalisées, et c'est fermer les yeux à l'évidence des faits que de ne pas reconnaître de nos jours à l'Église de France, une situation non-seulement régulière, mais ferme et puissante par le fond même des choses, c'està-dire par son organisation intérieure et par la valeur personnelle de ses membres.

Voici les faits :

Depuis trente années, la marche, les progrès, les éludes littéraires et ecclésiastiques, le recrutement sacerdotal par les ordinations, le gouvernement général, l'administration particulière du clergé et de l'Église de France, sont dans un ordre régulier et à peu près imperturbable.

Il n'y a pas un diocèse qui n'ait son évêque, et je ne sache pas que depuis plusieurs siècles l'épiscopat français ait eu une attitude plus grave, plus forte, plus pacifique à la fois. Il n'y a qu'une voix pour reconnaître et proclamer que tous sont des apôtres de charité parmi les peuples, que leur patience est égale à leur zèle, et j'affirme que leur respect pour le pouvoir est toujours aussi sincère que religieux, leur conscience toujours plus forte que leurs opinions, et leurs affections toujours ramenées là où se trouvent les intérêts

sacrés de la religion et des âmes ; que leur désintéressement est évangélique, leur pauvreté noblement portée, etleur générosité toujours active et ingénieuse pour soulager ceux qui souffrent et qui pleurent.

Enfin, ce que je dois ajouter avec une égale vérité, c'est que beaucoup parmi eux cultivent avec gloire l'héritage des docteurs, et que tous, sans exception, ont un savoir ecclésiastique dont les jours les plus heureux de l'Église de France se seraient trouvés satisfaits et honorés.

L'épiscopat du xvnr siècle, sous le rapport de la science ecclésiastique, était inférieur à l'épiscopat de nos jours. Le xvir siècle même, ou du moins la seconde moitié de cette époque, à part Bossuet, Fénelon, et quelques autres grands noms qui l'illuminent tout entier de leur gloire, n'offre pas un corps de prélats supérieur parla doctrine à celui qui gouverne aujourd'hui nos diocèses : les mémoires ecclésiastiques du temps le prouveraient au besoin. Il faut remonter jusqu'au règne de Louis XIII et à la minorité de Louis XIV pour trouver, sur les antiques sièges des Gaules, une reunion d'évêques plus considérable par le savoir que celle dont le temps présent peut s'honorer : c'est qu'aussi le cardinal de Richelieu et saint Vincent de Paule y avaient travaillé.

Voilà nos évêques : le respect que je dois à ceux qui, après avoir été mes frères dans le sacerdoce, sont devenus mes pères dans la foi, ne me défend pas de bénir Dieu, et de rendre grâce à la religieuse sollicitude du l.oi pour les choix si honorables et si sages qui, depuis quatorze années, sont venus consoler l'Église de France de ses pertes, et la fortifier. Il est bien entendu que je

\ M. LE DUC 1>K BR0GL1E. n

me suis borné ici à indiquer sommairement des faits incontestables.

\u\ évoques il faut joindre le corps des pasteurs, qui remplit aujourd'hui à pou près tous les vides que le malheur des temps avait faits dans le sanctuaire, et qui étaient si nombreux il y a trente années.

On compte présentement environ cinquante mille prêtres en France; et comme chaque diocèse a son éi êque, chaque paroisse aura bientôt son curé. Partout, à peu près, la Religion est donc représentée, prèchée par un homme vertueux, charitable, de mœurs graves et pures : c'est le moins qu'on puisse dire de ces ouvriers évangéliques qui, d'un bout de la France à l'autre, se vouent avec un si noble désintéressement aux fatigues du saint ministère, et font bénir le nom de Jésus- Christ dans une foule d'humbles hameaux où la religion avait été si longtemps sans voix, sans temple, sans pasteur. Est-ce là un l'ait dont il soit permis de ne pas tenir compte, lorsque l'on songe à régler, par une loi, l'avenir intellectuel et moral d'un peuple?

Voici du reste, Monsieur le Duc, la statistique précise du clergé catholique en France :

1 Quatre-vingts évêques, leurs grands vicaires, leurs chapitres, c'est-à-dire, en comptant approximativement, cinq cents grands vicaires et douze ou quinze cents chanoines titulaires ou honoraires, formant l'élite du clergé et les conseils dont l'épiscopat s'entoure, pour gouverner les quatre-vingts diocèses qui constituent l'Église de France.

2° Les pasteurs des quarante mille paroisses du royaume, dont je viens de parler.

3° Les quatre grandes congrégations religieuses, dont

il faut apprécier positivement l'esprit, le but, les œuvres et l'influence, sans s'arrêter aux vagues préventions que leur nom inspire quelquefois:

Les sulpiciens : leur esprit est connu; c'est la modestie, la sagesse, la modération môme. Leur science est grande. Ils élèvent et dirigent, depuis le concordat de 1802, la moitié du clergé de France, soit par euxmêmes dans vingt-cinq diocèses environ, soit par leurs élèves dans la plupart des autres diocèses. Leur influence, quoique paisible et retirée, est immense : ils sont à Paris les maîtres de la partie la plus distinguée de la jeunesse cléricale des provinces : presque tous les évêques ont été formés par eux.

Les lazaristes : ils dirigent les séminaires de dix ou douze diocèses ; ils sont les supérieurs et les directeurs de cinq mille .sœurs de charité, entre les mains desquelles se trouvent l'éducation d'une multitude déjeunes filles pauvres, le soin de nombreux hôpitaux, la distribution d'innombrables secours. Les lazaristes sont aussi chargés des missions du Levant, dont l'importance est avouée.

Les prêtres des Missions étrangères : corps vénérable, dont le zèle, les suffrages, l'influence même, au dedans et au dehors de la France, ne peuvent être oubliés; ils ont cent vingt missionnaires français dans les Indes, la Chine et le Tong-King.

Les frères des Écoles chrétiennes, devenus depuis quelques années si populaires en France : ils ne peuvent suffire au vœu des populations: cent trente villes les demandent en ce moment sans pouvoir les obtenir. Ces vénérables et précieux instituteurs de l'enfance sont aujourd'hui au nombre de deux mille cent trente-six,

A M. LE Dl C DE BR0GL1E. 1;

comptent en Fiance près de quatre cents établissements, et près de deux ccnl mille enfants reçoivent d'eux l'instruction gratuite.

Enfin, je ne dois pas oublier les picpuciens, les maristes et les jésuites, qui, ne pouvant pas toujours travailler librement en France, ont peut-être cinq ou six cents sujets français dans les missions étrangères.

Voilà le clergé en France. J'ai dit, Monsieur le Duc, que chez lui les lumières n'étaient pas inférieures aux vertus : cela est incontestable pour l'élite du clergé et pour les congrégations religieuses : je le crois également vrai pour tous dans les proportions convenables.

Je n'ai point parlé jusqu'ici des écoles où se forme le clergé de Fiance, où se préparent ses écrivains, ses prédicateurs, ses théologiens, ses moralistes; où se trouve enfin par lui le dépôt des lettres humaines, et celte science sacerdotale, la seule, après tout, dont il soit juste de lui demander un compte sévère '.

Il n'y a pas un diocèse en France qui n'ait son petit séminaire , où le cours des études classiques ne soit complètement organisé ; où le goût sérieux, le goût antique,'le bon sens, le respect, la gravité, l'application constante, ne président à l'enseignement; où l'histoire ne soit étudiée avec soin et avec zèle ; où les sciences physiques et mathématiques n'aient la' part raisonnable qui leur appartient.

Les cours des petits séminaires sont de huit années au moins, suivis et dirigés avec une régularité invio-

1 II y aurait injustice à nous demander d'être des hommes universels : où sont, même dans la magistrature et l'administration, les hommes universels? La Fiance en compte peu.

li PREMIÈRE LETTRE

lable , avec un sérieux de travail dans les élèves, avec un sérieux de dévoûment dans les maîtres 1 , qu'on chercherait vainement ailleurs : ceci est considérable , Monsieur le Duc.

Un des hauts dignitaires de l'Université, dans un ouvrage récent, a cru pouvoir imprimer, sous les apparences d'une responsabilité étrangère, que les professeurs des petits séminaires ne seraient pas capables de concourir avec les élèves de seconde des collèges universitaires. Certes l'affirmation est étrange.

De mon côté, j'offrirais volontiers, si monseigneur l'archevêque de Paris le permettait , de faire concourir les élèves de son petit séminaire avec les élèves du plus renommé collège royal de Paris, classe contre classe. Je ne mettrais que deux conditions, c'est que tous les élèves du collège universitaire prendraient part à la lutte et concourraient tous dayis toutes les facultés.

A ces conditions, je crois fermement que, sur les trente élèves qui composent à peu près chacune de nos classes, vingt seraient honorablement placés dans les quarante premiers, et je ne renoncerais pas à l'espoir que parmi eux plusieurs disputeraient les premiers rangs.

Ce concours , que j'offrirais volontiers au nom du

1 Je me sers à dessein de ce mol, à qui l'on semble avoir ôté toute sa dignité dans la langue universitaire, en ne le laissant plus qu'aux maîtres d'étude, c'est-à-dire en le reléguant au degré le plus humble de la hiérarchie. Et quel avantage ne me donnerais-je pas si, pour répondre au membre du Conseil royal qui oppose les professeurs des collèges à ceux des petits séminaires, j'opposais au personnel des maîtres d'étude des collèges, si tristement juives de considération et d'influence morale, le personnel ecclésiastique qui exerce les nu fonctions avec une autorité si salutaire et si respectée !

A M. LE DUC DE BHOGLIE. là

petit séminaire de Paris, je l'offrirais également, si j'avais autorité pour cela, au nom des petits Béminaii de province, aux collèges de l'I Diversité dans les provinces, et je ne doute pas (pie partout les résultats ne lussent semblables.

Je n'aime point à récriminer: mais enfin l'Université ne peut oublier que, sur la totalité des élèves qu'elle instruit, et présente chaque année au baccalauréat, la moitié n'est pas même admise à subir les épreuves orales, mais est rejetée pour n'avoir pas su faire convenablement une version de troisième ; c'est ce que constatent les statistiques officielles de l'Université.

Sur la totalité des élèves que les petits séminaires ont présentés cette année afin d'obtenir le diplôme spécial de bachelier, plus des deux tiers ont été reçus.

Et c'est là celte jeunesse que l'on frappe en masse d'incapacité et d'ignorance : après les élèves, on attaque les professeurs; et ici, Monsieur le Duc, j'ai la douleur d'entendre votre voix se joindre à celle de l'honorable membre du Conseil royal auquel je viens de répondre : C'est, dites-vous, un professorat mobile et gratuit.

Mobile .- permettez que, sans manquer au respect que je veux garder, je vous dénonce ici à vous-même un l'ait matériellement erroné : la position que vous faites à nos professeurs est aujourd'hui d'une inexactitude étrange ; c'est un anachronisme. A une époque de trouble où nous avions été renversés comme la société tout entière, comme elle, nous avons eu nos embarras : mais, comme elle aussi, nous nous sommes relevés, fortifiés el régularisés.

Après avoir réduit le clergé à peu près au néant, la Révolution, il y a quarante années, le vit à regret sortir

des ruines où elle croyait l'avoir enseveli ; mais elle se consolait au moins par l'état obscur, pauvre, discrédité dans lequel il apparut alors. Nous dûmes rebâtir le temple d'une main et le défendre de l'autre : on prit en pitié nos efforts, et la fierté philosophique, pour abattre un rival naissant, proclama hautement notre ignorance. Les embarras de notre première reconstitution servirent d'abord ces vœux ; on insulta à l'industrie de nos études, à la pauvreté de nos ressources ; l'Église, qui avait besoin d'ouvriers, était réduite pour un moment à négliger les docteurs, et c'est sur cette crise que s'est établi le préjugé de notre ignorance. Vieux préjugé aujourd'hui! car il date de quarante ans ; et, depuis lors, la crise s'est résolue à notre honneur. Si l'Église compte maintenant de nombreux ouvriers, elle compte aussi des docteurs ; elle a un enseignement et des écoles a elle; elle trouve ses ressources dans ses services et dans la charité de ses enfants ; elle apprend, sait et enseigne ce qui s'enseigne, se sait, s'apprend partout; et elle sait, de plus, ce qu'ignorent ailleurs même les plus habiles et les plus savants.

Il est aujourd'hui très-peu de petits séminaires dans le royaume, s'il en est, où le professorat soit, comme vous le dites, un passage; aucun, je l'affirme, où il soit un pis-aller. Au contraire, partout nos professeurs sont des hommes de zèle, de dévoûment, de savoir même, qui aiment le ministère de l'enseignement et y consacrent leur vie, tant qu'il plaît à leur évoque do leur confier la jeunesse cléricale. J'affirme la vérité deloules ces assertions.

Notre professorat est gratuit? Qu'est-ce à dire? Est-ce que le dévoûment désintéressé serait par hasard un

brevet d'incapacité? Est-ce bien vous, Monsieur le Duc, qui penseriez que le talent se mesure au salaire? Si nos professeurs sont moins magnifiquement rétribués que ceux de l'Université, ils s'en font gloire; ils se souviennent que pendant plusieurs siècles l'Église n'a fait autre chose que distribuer gratuitement la science. Vous parlez de bon marche, de maîtres au rabais : votre noble cœur sans doute regrettera ces paroles que ceux qui ne vous connaissent pas pourraient prendre pour une insulte à l'abnégation et au désintéressement. J'ai quelque honte, je l'avoue, d'une discussion que l'on réduit à ces termes. Pour moi, je n'avais jamais pensé qu'une question si haute pût descendre jusque-là; j'ignore s'il y a quelque part des éducations à bon marché et des professeurs au rabais; nous avons le bonheur d'ignorer ces choses dans nos petits séminaires.

Nos professeurs, dites -vous encore, ne sont pas de vrais professeurs? Qu'est-ce donc qu'un vrai professeur, Monsieur le Duc? quelles sont ses qualités? au point de vue religieux et moral, au point de vue même intellectuel, que lui faut-il? Surtout cela j'aurais bien des choses à dire, Monsieur le Duc, bien des questions à faire, bien des parallèles à établir. Je le ferai peut-être quelque jour. Certes le vrai professeur n'est pas le simple écho d'une langue morte; vous l'associez sans doute a la mission de l'instituteur, que vous avez si bien définie dans votre rapport même : // ne suffit pas de posséder à un certain degré la connaissance des choses que Von se propose d'enseigner ; il faut posséder les qualités de V esprit qui rendent propres à exercer sur la jeunesse un salutaire ascendant ;... il faut être soi-même un homme bien élevé;... en matière d'éducation, la science i. 2*

ne suffit pas ,- s'il fallait choisir, l'honnêteté devrait passer avant la science. Nous sommes dans ces principes, Monsieur le Duc ; tel est le vrai professeur , et vous nous avez fourni la réponse à votre accusation.

Enfin nos études sont faibles : c'est une allégation que je n'ai plus à discuter; mais enfin qui vous l'a dit, Monsieur le Duc? est-ce l'Université? mais où l'a-t-elle appris ? L'a-t-elle appris des hommes honorables qu'elle compte parmi ses membres les plus distingués et qui ont été élevés dans les petits séminaires? l'a-t-elle appris de plusieurs recteurs de ses académies, de plusieurs professeurs de ses facultés, de ceux qui ont enseigné et enseignent encore la rhétorique dans les premiers collèges de Paris et qui sont élèves du petit séminaire de Paris?

Je sais dans le monde un jeune homme digne de son nom, digne de son père, dont les pauvres bénissent déjà les œuvres et l'active charité; dont les lettres et la France se glorifieront peut-être quelque jour : sa jeunesse fut confiée par le père le plus sage à l'enseignement et aux leçons d'un homme que j'honore avec sincérité, que tous honorent unanimement, et qui doit à ce témoignage élevé de la confiance paternelle l'honneur mérité de présider aujourd'hui à la plus haute éducation du royaume : une juste réserve me défend de nommer ici le fils à son père ; pour le maître, je ne puis oublier qu'il a été avec moi élève du petit séminaire de Paris.

Enfin, dites-vous, les études des collèges et des institutions privées tomberaient aussi bas que celles despelits séminaires. Désormais, Monsieur le Duc, vous me permettrez de ne pas partager vos inquiétudes à cet égard;

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si jamais les études en France étaient condamnées à un si triste abaissement, le péri] manifestement ne viendrait pas do, nous.

J'achèverai colle réponse, Monsieur le Duc, en vous rappelant que tout ce que vous avez cru pouvoir dire de nous, sans nous connaître , on l'a dit de l'Université elle-même ; et ce n'est pas de ses ennemis , mais de ses membres les plus distingués que je pourrais invoquer iri les nombreux témoignages.

Voici ce qu'un publiciste, assurément fort dévoué à l'Université et à M. le Minisire de l'instruclion publique, écrivait, il y a peu de temps, à l'occasion dos fails que je viens de rappeler :

« L'Université offre un faisceau de lumières vérita- « tablement éclatant. Nul pays et nulle époque n'ont « eu plus de savoir. Le seizième siècle, qui a été d'une « érudition si solide , ne possédait pas des Philologues « plus éminents que ne le sont maintenant des hommes « comme M. Letronnc, comme M. Hase, comme M. Yic- « tor Lcclcrc, comme M. (iuignault, comme M. Bois- « sonade, comme M. Egger, et beaucoup d'autres. C'est « donc une justice à rendre a l'Université d'à présent, « qu'elle n'a jamais élé plus instruite, et qu'il y a peu a de chances pour qu'elle le soit jamais davantage. « Cependant, prenez le Moniteur, aux comptes rendus « sur l'instruction publique , cl vous y verrez que, sur « le nombre total des élèves qui terminent annuolle- ( ment leurs éludes à Paris, plus de la moitié no sont « pas admis au grade de bachelier, parce qu'ils ne sa- « vent pas faire une version. 11 y a donc là un vice , et « Je corps enseignant , qui a tant de savoir, ne sait pas '( ou ne peut pas le communiquer...

« Nous disons qu'il y a là un vice ; car le bacealau- « réat étant le couronnement de l'instruction classique, « c'est preuve qu'on a reçu une instruction insuffisante, « lorsqu'on ne peut pas y arriver: et, dans tous les cas, « c'est un terrible argument contre les études faites dans « V Université, que plus de la moitié de ses élèves ne sait client pas faire une version, après sept années de lait Unité...

« Nous disions un vice : peut-être bien y en a-t-il « deux. D'abord le savoir de l'Université, tout réel el <( tout grand qu'il soit , est un peu dépourvu de cette ci façon générale et supérieure de voir les choses, qui « donne à la mémoire un rôle moindre qu'à l'esprit ; il « est trop peu vivifié par l'idée qui doit être le but et la « fin de tout travail. Les professeurs savent beaucoup, « mais à la façon des tables de matières. Or, un pareil « savoir est difficile à communiquer, parce qu'il ne se « résume en rien, et qu'on ne peut pas en présenter la « formule. Aussi n'est-ce pas le professeur le plus ins- « trait qui fait les meilleurs élèves , c'est celui qui met « le plus de résultats généraux dans l'intelligence de « ceux qui l'écoutent. » Et j'ajouterai , avec les droits et la lumière d'une expérience certaine , que dans la grande œuvre de l'éducation, savoir beaucoup ne suffit pas ; il y a deux choses plus importantes : il faut surtout savoir enseigner, et savoir se dévouer.

C'était peut-être aussi sous l'impression de ces pensées qu'un des professeurs les plus distingués de l'Université me disait, il y a quelque temps, à moi-même : Quelles études voulez-vous que nous fassions faire a nos élèves? nous ne sommes plus que des machines à baccalauréat.

A M. LE l»l C DE BR0GL1E. vi

J'ai pu m'étonner, Monsieur le Duc, d'entendre traiter de si haut et si dédaigneusement les études des petits séminaires, et les professeurs de ces établissements; mais je m'en afflige moins lorsque j'entends un ministre de l'instruction publique, un grand maître de l'Université, M. Cousin lui-même, un homme si éclairé et d'ailleurs si certain des faits, s'exprimer à son tour, dans les termes suivants, sur les collèges universitaires, sur leurs professeurs et sur le monopole de l'Université : Ce monopole doit être détruit ; il n'existe pas en Prusse , et les gymnases n'ont d'autre privilège qu'une excellente organisation et l'habileté de leurs professeurs : ce sont là les seuls que je réclame pour nos collèges. Ainsi , que la jeunesse française soit entièrement libre de suivre ou de ne pas suivre les collèges, et que, non-seulement de la maison paternelle , mais des établissements privés on puisse se présenter au baccalauréat sans autre certificat /l'éludes que les connaissances dont on fait preuve.

M. Cousin dit encore : Les collèges, reconnus et classés comme des collèges incomplets , forment beaucoup plus de la moitié de nos établissements publics d'instruction secondaire. Dans quel état sont-ils? Je n'aurais pas le courage de le dire , si , pour le savoir, il ne suffisait pas d'ouvrir l'Almanach de l'Université. La plupart ne sont, à vrai dire, que de mauvaises ou médiocres pensions. Il y en a qui n'ont pas plus de deux ou trois maîtres, et Dieu sait quels maîtres! Sans insister sur d'affligeants détails, il me suffira d'un mol pour prouver que ces établissements ne peuvent compter comme des établissements d'instruction secondaire... Le mal que font ces tristes écoles est incalculable... Il est impossible ici de ne pas considérer comme la plaie de l'instruction publique ces

ombres de collège qui couvrent la France. Puis M. Cousin les appelle de misérables collèges oit Von apprend assez- de latin et de grec pour se dégoûter des professions de la vie commune, et pas assez pour se préparer aux professions savantes et libérales.

Il continue en ces termes : Il y a à peu près cent collèges communaux dits de plein exercice, et qui sont en principe semblables à des collèges royaux pour la discipline et les études; mais cette ressemblance n'est qu'apparente, et je trahis un secret qui depuis longtemps n'en est plus un pour personne, en avançant que les prétendus collèges communaux , tout en valant an peu mieux que les autres collèges, sont eux-mêmes extrêmement faibles et dans un état qui réclame toute l'attention du gouvernement. Il n'y a guère plus d'une vingtaine de collèges communaux qui fassent exception. Et le mal ici n'est pas accidentel , il dérive de la constitution même de ces collèges. . .

Cet état de choses, dit-il eu terminant, ne peut durer plus longtemps sans un vrai danger pour la société : il n'y a qu'un moyen de tarir le mal, c'est de remonter a sa source.

Ne croyez pas, Monsieur le Duc, que je m'applaudisse des avantages que me donne le débat où je viens d'entrer : ça été pour moi un triste devoir à remplir, et je poursuis maintenant ma tache en passant à l'exposé des faits qui peuvent vous éclairer sur les études supérieures du clergé.

Il y a dans chaque diocèse, en France, un grand séminaire où les jeunes aspirants au sacerdoce font régulièrement, sans exception, une année d'études philosophiques et trois années d'études théologiques au moins :

A M. I K l»l C DE BROGLIE.

dans un assez grand nombre, il j a même deux années

de philosophie et quatre années de théologie; enfin, dans plusieurs, un cours d'études historiques, scientifiques, scripturaires et patrologiques de six ou sept années : de sorte que la somme de nos études , études littéraires, philosophiques et théologiques, études régulièrement organisées et suivies, est de douze ou quatorze ans; et j'ai dit déjà qu'au sommet de cet enseignement brillait à Paris l'illustre et pieuse école de Saint-Sulpice, où les évêques envoient la portion la plus distinguée de la jeunesse cléricale , et d'où , pour la plupart , ils sont eux-mêmes sortis.

Je crois pouvoir l'affirmer : il y a peu de carrières plus fortement instituées, peu de vocations plus savamment préparées que la carrière et la vocation ecclésiastiques; je n'en excepte ni le barreau, ni la magistrature, et, je l'ajoute , il y a peu d'éducations plus vigoureuses , plus propres au développement intellectuel. L'Église a tellement l'instinct naturel des fortes études , du savoir et des lettres; l'enseignement est tellement l'apanage et la mission de la société spirituelle , que si le gouvernement permettait à trois archevêques et à six évêques de s'assembler pour former a Paris une école normale; pour combiner des règlements, concerter des méthodes; pour y exercer, en un mot, seulement pendant deux ans la puissance dont l'Université use depuis trente ; si , enfin , il leur était permis , sans le secours même d'aucunes ressources officielles, livrés a eux seuls, de fonder sur divers points importants du royaume quatre maisons de hautes études ecclésiastiques , je ne crains pas d'avancer qu'avant quinze ans, nous n'aurions rien , pour notre compte . à envier à

l'antique Sorborme ni au siècle de Louis XIV, à part ces hommes extraordinaires que les siècles et les écoles ne font pas , mais que Dieu donne au monde quand il lui plaît.

Telles sont les écoles où est formé tout le clergé de France.

J'ajoute, pour ce qui concerne les grands séminaires, que ce sont, en France, les seules écoles où se fassent des cours réguliers, des cours savants de droit moral l. Cette étude est nécessairement d'une profonde influence sur l'esprit, et même sur le caractère, et donne une grande force de décision aux lumières et aux conseils pratiques.

Les traités théologiques de la conscience, des lois, des actes humains, de la justice, des contrats, du mariage, que nous étudions pendant trois années, nous révèlent les vues les plus profondes et les plus élevées des grands

1 On a vainement essayé, avec une légèreté bien coupable et peutêtre un calcul de perversité bien profonde, d'aveugler notre siècle sur la nature et le but de cette partie du droit moral qui a été nommée la casuistique. On demande au médecin, pour consommer ses études dans l'art de guérir, d'interroger la nature physique jusque dans ses plus honteuses infirmités; et l'on ne veut pas que le prêtre, appelé à servir de médecin aux âmes, soit initié aux tristes secrets des maladies morales de l'humanité, comme s'il n'était pas condamné à les connaître pour y appliquer les remèdes ; comme s'il n'était pas dans sa mission de répondre aux questions qui lui peuvent être adressées sur ces délicates matières, et d'être en état d'épargner à ceux qui s'accusent, de pénibles détails que sa vertueuse ignorance rendrait nécessaires. Heureusement, et ceci est à l'honneur de notre siècle, le scandale que l'on cherchait n'a point été obtenu, et la gravité des mœurs publiques a fait justice de la spéculation irréligieuse qui offrait un si misérable appât à ce qu'il y a de plus ignoble dans la curiosité humaine. — Ce serait une cause bien désespérée que celle qu'on prétendrait défendre par de tels moyens.

jurisconsultes français, de Domat, de Pothier, sur ces graves matières.

De modernes et savants travaux ont mis, d'ailleurs, ces traités en harmonie avec toutes les dispositions du droit civil aujourd'hui en vigueur.

Ces études régulières achevées, le clergé de France, même les plus humbles curés de campagne, ne cesse pas d'étudier : la magistrature exceptée, je ne sache guère une carrière où le travail des études sérieuses se continue avec autant de suite : j'en citerai un exemple public.

Dans la plupart des diocèses de France ont été instituées des conférences ecclésiastiques : chaque mois, tous les curés de chaque canton se réunissent chez leur doyen, et sous sa présidence. Les matières à étudier ont été indiquées d'avance, et les questions à résoudre ont été fixées par l'évùque du diocèse. Ces matières embrassent les points les plus importants du dogme, de la morale, de la discipline et de la liturgie catholique. Le programme imprimé des questions est envoyé dans tous les cantons au commencement de l'année, afin que tous les ecclésiastiques du diocèse aient le temps de s'en occuper. Un mois sépare, d'ailleurs, une conférence de l'autre, afin que toutes soient préparées avec un soin égal. Les matières les plus graves doivent être traitées par écrit d'abord, et dans des dissertations dont la lecture est faite publiquement; puis toutes les questions sont livrées à la discussion orale. Le doyen, président de la conférence, dirige la discussion.

Il y a, dans chaque conférence, un secrétaire, lequel est nommé à la pluralité des voix. Après que toutes les

questions proposées ont été résolues, le secrétaire est chargé d'en rédiger un rapport, un procès-verbal. §f En vertu de celte simple organisation, toutes les questions sont traitées en même temps par tous les ecclésiastiques du diocèse.

Puis, tous les rapports sont envoyés à l'évôché, et dans certains diocèses, à Paris, par exemple, il y a une conférence centrale, composée de tous les présidents et de tous les secrétaires de toutes les conférences cantonales, présidée par l'archevêque, assisté de ses grands vicaires et de son conseil. Dans cette conférence centrale, toutes les solutions données par les conférences particulières sont de nouveau discutées, et reçoivent enfin une solution définitive.

En quatre ou cinq années, toutes les questions dogmatiques, morales, historiques, disciplinaires, liturgiques, les plus importantes, sont ainsi étudiées de nouveau, disculées et résolues à fond dans tous les diocèses de France.

Je ne doute pas que ces conférences n'aient en ce moment une grande influence sur la force et la situation intellectuelle du clergé français '.

1 J'en ai fait tout récemment des expériences qui ne me permettent pas d'en douter. J'ai passé trois semaines dans un des diocèses les plus éloignés de Paris : j'y ai vécu dans la plus grande intimité avec les curés des cantons environnants, et je puis dire avec vérité que j'ai été également surpris et charmé de leur savoir, de la politesse de leur esprit, de leur goût pour les bonnes lettres : la variété et la solidité des connaissances accompagnait en eux la simplicité, la cordialité, le zèle et le dé vo ûment pastoral.

Je ne crois pas manquer ici de discrétion en disant que le clergé dont je parle se trouve dans le diocèse de Grenoble.

J'ai fait la même expérience dans plusieurs autres diocèses.

Je crois que Leur institution a aussi coosidérabli

influé sur d'autres faits que je vais signaler ici, et qui prouvent également combien le goût de L'étude est grand dans le clergé de France. Je veux parler de faits bibliographiques que rien n'explique, sinon un goût et une ardeur de savoir vraiment extraordinaires.

Les (Mitions complètes de Bossuet, de Uourdaloue. ée Massillon, de Fénelon, se sont multipliées depuis vingt ans parmi nous, plus qu'elles ne l'ont été dans tout le siècle dernier. Il a été publié, depuis quinze ans, trois histoires ecclésiastiques complètes, et l'une d'entre elles en est à sa quatrième édition. Enfin, il a paru, il y a cinq ans, deux cours complets de théologie et d'écriture sainte, écrits presque tout entiers en latin, composes chacun de. vingt-cinq volumes grand in-/e° compactes, renfermant tous les ouvrages des plus grands théologiens de tous les siècles passés et tous les plus savants commentateurs des saintes Écritures. 11 s'en est vendu seize mille exemplaires, c'est-à-dire près de cent mille volumes in-4°, contenant la valeur de sept ou huit cent mille volumes in-8', sur toutes les matières les plus graves et les plus savantes.

Les ecclésiastiques des villes et des campagnes ont trouvé moyen, dans leur pauvreté, de se procurer ces livres; tant le goût de la science et même de l'érudition s'est renouvelé dans tous les esprits parmi nous.

Il a paru encore une Bibliothèque ecclésiastique, contenant la valeur de six cents volumes in-8°, ouvrages de toute nature, de science, de littérature, de liturgie, d'histoire profane et sacrée, de mathématiques, d'éloquence, traités ascétiques, commentaires sur l'Écriture sainte, etc., etc.

Tous ces livres ont trouvé leur place dans les bibliothèques des ecclésiastiques de France.

Plusieurs éditions des grandes œuvres philosophiques et théologiques de saint Thomas d'Aquin, des œuvres immenses de saint Augustin et de saint Chrysostome,de saint Bernard, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze et de la plupart des Pères, ont été publiées depuis quinze années, et ne satisfont pas aux besoins scientifiques du clergé l.

Une édition nouvelle et immense de tous les Pères, depuis les temps apostoliques jusqu'aux derniers temps, se prépare en ce moment : c'est une entreprise gigantesque dont les Bénédictins auraient été effrayés : les éditeurs ne doutent pas du succès 2.

Je sais bien qu'on nous a reproché de ne pas faire d'ouvrages nouveaux : mais certes c'est quelque chose d'étudier les livres anciens, avec ce zèle, cette ardeur et

1 Ce fait a frappé même des observateurs non suspects :

« On réimprime, dit la Revue des Deux Mondes, on traduit Tertul- « lien, saint Irénée, etc., etc. L'imprimerie catholique du petit Mont- << rouge et les frères Gaume nous ont rendu, dans des collections vrai- « ment gigantesques, la plupart des Pères. >>

2 Les écrivains que nous citions tout à l'heure ajoutent :

« La propagande catholique trouve des auxiliaires plus puissants en- « core dans les Sociétés des bons livres, dans l'activité des imprimeries « spéciales

« Sainl-Sulpice et Saint-Thomas d'Aquin ont aujourd'hui leurs bi- « bliothèques spéciales. . . .

« Cette librairie, qui a résisté aux crises les plus graves, a pour prin- « cipaux centres Paris, Lyon et Tours. . . .

« Il est à noter que les livres de prières à l'usage du culte ne sont » pas compris dans ce chiffre déjà si élevé, et qui donne par les tirages < à grand nombre une masse d'exemplaires beaucoup plus considérable « que les autres branches de la librairie, à l'exception toutefois de la « librairie universitaire. »

celte unanimité. C'est par là seulement que peuvent se

préparer des ouvrages nouveaux dignes de ceux qui Iront précédés. Et d'ailleurs je n'ai aucune peine à lo dire : oui, je l'avoue, le cierge de Franco n'a pas t'ait beaucoup de livres depuis trente années; mais parmi les livres nombreux qui ont été faits en deborsdu clergé, j'ose vous demander, Monsieur le Duc, s'il en est beaucoup qui soient destinés à servir utilement les intérêts de notre gloire et de la vérité auprès des générations futures. Mais en revanche, pendant ce temps, le clergé fondait et propageait toutes les œuvres de charité et remplissait tous les devoirs du ministère le plus laborieux et le plus dévoué; il fondait tous les séminaires, il organisait tous les diocèses, il comblait tous les vides ; et depuis que, les besoins les plus pressants ayant été satisfaits, il a pu trouver quelques loisirs pour l'étude, au milieu de ses occupations encore si multipliées, depuis quinze années il travaille, il étudie, il médite en silence, et avant dix ans, j'affirme qu'il étonnera ses détracteurs et fera revivre quelque chose des beaux jours de l'Église de France.

Quoi qu'il en soit de l'avenir, j'affirme qu'on nous calomnie en ce moment, quand on avance que nous refusons de subir les examens des candidats aux grades ; nous ne demandons a cet égard que deux choses : des jurys indépendants, des examinateurs impartiaux, et les programmes d'examen les plus sévères. Et comment pourrions-nous repousser ces nobles conditions de la science, quand c'est à l'Église que le inonde en a dû la première pensée, quand nous sommes les premiers qui ayons institué en Europe ces puissants moyens de l'émulation et du progrès littéraire?

jl a paru d'ailleurs des ouvrages nouveaux véritablement estimables: les grands traités théologiques de M. Carrières et du P. Martin, recherchés en Angleterre, en Italie, en Allemagne ; les œuvres théologiques de M. l'évèque du Mans; les histoires ecclésiastiques dont j'ai parlé déjà; les ouvrages philosophiques de M» l'abbé Maref, sa Théodicée chrétienne et son livre sur le Panthéisme; les travaux de M. Glaire sur l'Écriture sainte; les travaux littéraires et historiques de M. Gosseiin, auxquels M. Cousin lui-même a rendu publiquement hommage; les travaux archéologiques, et spécialement la monographie de Bourges, égalent ce qu'on a vu de plus beau et de plus érudit en ce genre. Il a paru aussi de savantes biographies : les histoires de saint Bernard, de saint Irénée et de l'École d'Alexandrie, ne sont pas indignes d'être citées.

Quant aux prédicateurs, ils sont loin peut-être de rendre à la chaire chrétienne toute la gloire des anciens jours; mais ce qui est pour eux la vraie gloire, les Églises se remplissent à leur voix : les enceintes les plus vastes ne suffisent pas toujours au nombreux concours qu'ils attirent, et il y a en ce moment en France au moins douze prédicateurs dont les conquêtes spirituelles sont la consolation de l'Église.

Dieu nous préserve d'une émulation vaine et profane; mais en vérité on nous pousse à bout. Je ne demande pas qu'on nous flatte; je ne l'obtiendrais point, et pour nous comme pour d'autres cela serait dangereux. Mais, Dieu merci ! nous ne courons pas ce péril : depuis quelque temps on ne nous prodigue pas la louange. On exagère même singulièrement le droit de nous juger, do nous apprécier, et de décider sans la moindre connais-

A M. LE DUC DE BROGLIE. il

sance des faits, et avec la Légèreté ta plus hautaine, où en sont nos éludes, nos progrès, noire savoir, noire esprit môme et notre éducation. le répugne à rappeler les expressions el tes compliments Mo bon goût que permettent agréablement sur notre compte les beauxesprits de la Littérature du jour. Je me bornerai à faire observer quelle injustice et quelle contradiction il \ a à nous reprocher d'être des hommes qui ne sortent jamais de leurs sacristies, et à ne pas nous permettre d'élever la voii pour la défense des intérêts qui nous sont les plus sacrés.

Mais laissons ces choses. Pour moi, je l'avouerai simplement, quand je jette les yeux çà et là, je ne vois pas en vérité beaucoup de gens qui aient le droit de se montrer si sévères et de manquer d'indulgence; quand je cherche les orateurs éminents par la parole dans les diverses carrières ouvertes parmi nous à l'éloquence, je n'en trouve pas un grand nombre; de l'aveu de tous, les grands esprits, les fortes intelligences, les hommes vraiment supérieurs, les hommes de génie, sont rares; et sans exiger autant, quand on considère à quels discours il a été donné d'entraîner de grandes et illustres assemblées, il y a de quoi profondément réfléchir. .Nous avons, nous, autre chose à faire que des discours, et notre vie est assez active, assez laborieuse, assez pleine, pour que, sans rien perdre de notre valeur réelle, nous puissions quelquefois avoir, selon l'expression de Bossuet, l'accent étranger et le terme barbare. Mais enfin, puisque, par le bienfait d'une éducation à laquelle le bon sens, le bon goût, la sagesse pratique et l'intelligence réelle n'ont pas manqué plus que les hautes inspirations des pensées morales et religieuses, puisque

nous pouvons, même sous ce rapport, soutenir la comparaison, nous l'acceptons; et sans descendre aux débats d'une puérile émulation, puisque les faits sont toujours le meilleur argument , et abrègent d'ailleurs la discussion, que les faits parlent: qu'on compare, si on le veut, les prédicateurs aux avocats du palais et même aux orateurs des chambres, les curés aux maires, les évêques aux préfets, les lettres pastorales aux circulaires administratives, le style au style, l'éloquence à l'éloquence, et l'on sera forcé de convenir que nulle part il n'y a péril pour l'honneur de !a France.

Telle est notre situation intellectuelle. On a vu de quelles causes et de quels faits elle tire sa force ; maintenant qu'on apprécie et qu'on juge.

Quant à notre force morale , elle n'est pas moins grande, et elle est généralement reconnue. On l'appelle notre influence. Quelque nom qu'on lui donne, nous ne la méconnaissons pas, ni ne la répudions : et comme l'influence du clergé n'appartient point aux individus, mais à la force religieuse qu'ils représentent, nous ne faisons aucune difficulté de nous honorer des hommages qu'elle nous attire de la part des uns, en plaignant les injustes et absurdes défiances qu'elle inspire aux autres.

Les hommes qui ne se confient pas en nous ont une raison secrète de ne le pas faire; c'est qu'ils ne se confient pas en eux-mêmes. Ils n'ont pas en eux-mêmes assez de confiance pour nous accepter. Ils ont tort ; ils méritent peut-être plus de confiance qu'ils ne pensent ; la Providence est peut-être derrière eux. Mais ils ne paraissent pas le comprendre : la foi religieuse de l'avenir leur manque. Quoi qu'il en soit , qu'ils ne repoussent pas loin d'eux les amis les plus éclairés de la paix et de

l'ordre public, les plus utiles soutiens des lois, les plus puissants comme les plus doux vengeurs de la justice. Qu'ils ne repoussent pas ceux à qui seuls il appartient, au milieu du redoutable malaise des classes populaires, de prêcher, avec droit et avec fruit, aux pauvres la patience et le travail ; aux ouvriers fatigués de la chaleur du jour, la résignation et l'espérance; aux peuples, l'obéissance et le respect; à tous entin , qu'ils sont livres et ne doivent jamais se refuser les uns aux autres la vérité, la charité, ni la justice.

Tout ce qu'on perd en nous éloignant, par d'injustes préventions, on le gagnerait au dedans et au dehors : au dedans, en bon accord, en sécurité, en confiance; au dehors, en dignité et en force.

Ce n'est pas à vous, Monsieur le Duc, qu'il faut apprendre ce qu'on pense au dehors du clergé de France. Chez toutes les puissances rivales le clergé français a une réputation universelle de gravité de mœurs, de science, de zèle, d'éloquence; on sait, au dehors, que nous avons l'épiscopat le plus grave, le plus saint, le plus élevé; et on dit que nos prêtres, tant injuriés chez nous sous des noms et dos prétextes divers , sont les prêtres les plus dignes de l'Europe. On le dit en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en Prusse même et en Russie ; j'en ai souvent recueilli moi-même les glorieux témoignages dans la plupart de ces pays.

Ici les faits suffiront encore. Mais il sera curieux de les voir exposés et appréciés par un adversaire1 : j'appelle ainsi un publicistc qui écrit contre nous dans un recueil littéraire où nous ne sommes pas habitués à

1 La Revue des Deux-Mondes, numéros de janvier et de février, i. 3

trouver faveur; el malgré les contradictions où son point de vue le place vis-à-vis de nous, malgré l'hétérodoxie formelle de son jugement , et, il faut l'ajouter, malgré son dire étranger dans les choses religieuses et en particulier dans les questions catholiques, nous avons néanmoins recueilli, çà et là, comme de rares débris de justice et de vérité, les appréciations éparses qu'il forme sur l'influence morale du clergé. De tels témoignages ne peuvent paraître suspects ; ils sont l'écho de l'opinion publique, et à ce titre ils ont une autorité irrécusable. L'auteur, au reste , touche seulement les sommités de la question religieuse, et les passe en revue plutôt qu'il ne les traite. Il commence par le mouvement catholique.

« On sait, dit-il, l'affluence qui se porte aux églises « dans les grandes solennités; l'empressement du pu- « blic à suivre les prédications des orateurs chrétiens, « les succès des cours de la faculté de théologie ; et s'il « convient de faire une assez large part à la curiosité « de la foule, il est juste aussi de reconnaître qu'auprès « des oisifs et des curieux, il y a les chrétiens sincères.

« Du reste, il est juste de le dire, le sentiment reli- « gieux du dix-neuvième siècle, au milieu de ses entraî- « nemenls parfois mondains et purement admiratifs et

« littéraires, a eu aussi son côté pratique Effrayée

« des misères inévitables que la civilisation traîne à sa « suite, effrayée de la dureté de la charité légale et de « l'impuissance trop souvent démontrée de la philan- « thropie, la foi contemporaine s'est imposé l'exercice « des œuvres bienfaisantes commandées par l'Évangile.

« Tandis que les réformateurs matérialistes s'adres- « saient au peuple en lui montrant la terre promise

« dans l'application de leurs utopies, la piété sincère,

■ moins orgueilleuse et plus puissante pour le bien, « s'adressait aux pauvres et leur tendait la mais

« Placées sous le patronage des membres du clergé, « les sociétés de bienfaisance ont rallié a Paris, comme « quêteuses, présidentes, distributrices de secours, des « daines du plus grand nom, et des jeunes gens du « monde élégant, qui partagent dans les divers quar- « tiers de la capitale, avec SIM. les curés des paroisses « les fatigues de la charité.

« A côté des associations établies pour soulager les « misères humaines, il en est d'autres qui s'occupent « avant tout du prosélytisme.

« La plus importante, celle qui rappelle le moyen « âge en le dépassant, est sans contredit l'œuvre de la « Propagation de la foi, qui a pour but de seconder les « missions par des prières et des secours d'argent

« Dans Paris, chaque paroisse a pour ainsi dire sa « confrérie : la plus étendue, celle qui a pris le nom « (YArchiconfrérie du Sacré Cœur (du Cœur intimait culi: de Marie), et qui est dirigée par M. l'abbé <t Desgenettes, l'apotre le plus actif, le plus influent du « prosélytisme parisien, a réuni cinquante mille asso- <i ciés dans la capitale ; et elle offre cela de remarquable « qu'elle a discipliné sous la direction d'un prêtre dont « les sympathies politiques sont loin d'être acquises « aux idées révolutionnaires, un grand nombre de « membres du parti républicain, et christianisé en « quelque sorte les débris de la Société des droits de a V homme tX des démolisseurs de l'archevêché

« L'esprit monastique de son côté gagne et se pro- « page; les ordres de la plus sévère observance, les

trappistes, ont compté les fondations les plus nombreuses, et la France, en moins de vingt-cinq ans, a vu s'établir plus de monastères que le dix-huitième

siècle dans toute sa durée

« La renaissance des idées catholiques s'est reproduite dans la littérature par des manifestations diverses. Il a été fondé dans plusieurs villes, et sur le plan delà Société littéraire de l'université catholique de Louvain, des académies religieuses, qui se recrutent surtout parmi les jeunes gens, et qui ont pour but de discipliner aux mêmes doctrines les hommes

qui s'occupent des travaux de l'esprit

« Les arts, comme la littérature, ont subi l'influence ( du prosélytisme. La peinture, après avoir épuisé l'é- • lément païen, a demandé au christianisme, et queli quefois sans trop le comprendre, des inspirations

( nouvelles

a Dans l'architecture la réaction a été plus sensible ( encore, et du moins profitable à l'art même. L'icono- ( graphie chrétienne appliquée à la conservation des t monuments s'est constituée de nos jours comme une science toute nouvelle. Des cours d'archéologie reli- ( gieuse ont été ouverts dans les séminaires, et la dévotion s'est éveillée de toutes parts pour les reliques de pierre, comme on dit, qui sont les seuls poëmes i complets et achevés que nous ait légués le moyen âge. A défaut d'une inspiration originale et d'une foi suffisante pour les grandes créations, on a reproduit < textuellement les compositions du passé. C'est un ( progrès néanmoins, puisqu'il s'agit du christianisme : ( mieux vaux la copie ogivale que le pastiche païen. ( On a vu même, dans la construction des églises, les

« cliosos se passer ezaclemenl comme au moyen âge. « Ainsi, dans ce moment, on bâtit à Rouen, sur la col- « line do Bon-Secours, une chapelle à la Vierge, ei, « comme aux âges les plus mystiques, les ouvriers « donnent des journées gratuites, tandis que M. Parci chevêque et M. lo premier président donnent des (( vitraux, à la seule condition de voir leurs armoiries « sculptées sur les fenêtres.

« N' oublions pas non plus, dans un antre ordre « d'institutions, mais toujours dans la sphère du bien « pratique, la salutaire inlluence quont exercée les « idées catholiques appliquées à l'organisation el à la « direction de la colonie agricole deMettray, des péni- <( tenciers de Bordeaux, de Marseille et de Lyon

(i Dos terres ont été allouées aux trappistes dans la « colonie africaine. L'un des premiers actes de ces reli- <( gieux, et c'est là comprendre dignement l'esprit ilu « christianisme, a été de recueillir, pour leur donner la « nourriture et l'instruction, plus de trois cents jeunes « Arabes que la guerre avait rendus orphelins et qui « erraient sans asile et sans secours.

« Puissamment secondée parles aumônes de l'Europe << catholique, l'œuvre des Missions étrangères s'est re- « marquablement étendue; on a fondé à Paris une « association pour la propagation du catholicisme en « Angleterre, une autre société s'est formée pour lebap- « lême et le rachat des enfants idolâtres : les plus ar- « dents courages se sont tournés vers la Chine et « l'Océanie, et la France du xix° siècle a inscrit plus « d'un nom sur son martyrologe. Dans ces guerres loinci laines contre les idolâtres barbares, la France et <i l'Angleterre, comme si elles devaient se rencontrer

(( dans tous les champs de bataille, se sont trouvées face « à face : le catholicisme français a dignement soutenu « la lutte. »

Et pour continuer cette pensée que nous adoptons volontiers, c'est un hommage universel rendu aux missionnaires français, que par eux la France a contribué plus qu'aucune autre nation à la civilisation du Levant, des Indes, des deux Amériques.

Il y a peut-être en ce moment plus de neuf cents missionnaires français dans les missions étrangères. Rome, qui sera sans doute admise comme juge compétent en cette matière, dit qu'ils sont les premiers missionnaires du monde : Vous êtes Français! me disait à Rome le savant cardinal Polidori, soyez le bien-venu. La Francenous envoie de bravesmissionnaires: braves! oui c'est le mot quand on parle des missionnaires français. En effet, nul ne les égale par le courage, la ténacité, la persévérance, la générosité du martyre. Il y a là plus que le soldat français. C'est la foi ajoutée au sang national; c'est le chrétien enté sur le soldat! De là vient que le soldat et le prêtre français sont aux yeux de l'Europe l'expression la plus populaire de notre valeur personnelle. On y joint aussi nos filles de Saint-Vincent de Paul, nos sœurs de Charité, qui sont encore une création, une gloire essentiellement catholique et française. Toutes les nations nous les envient et nous les demandent. La plupart des hôpitaux d'Allemagne ont été fondés par des religieuses françaises; et Coustantinople et Smyrne les reçoivent aujourd'hui aux acclamations de la reconnaissance publique.

Voilà ce que nous sommes au dehors pour la France : comment donc expliquer ce qui soulève

contre nous tant de défiances injurieuses au dedans?

J'avoue, Monsieur le Duc, que c'est toujours ave< la plus vive répugnance que je subis, et même que je combats ce préjuge odieux, qui contredit tant de faits certains, et qui, quand il ne nie pas la vérité de nos services, outrage au moins la sincérité de noire caractère.

Je crois qu'il faut décidément avoir confiance en nous ou y renoncer tout à fait : car la défiance à l'égard du clergé est un système à la fois sans honneur cl sanS habileté. Gomment veut-on que le clergé s'attache, qu'il s'affectionne, qu'il se dévoue, quand on le traite injurieuscinenl en suspect, Justine dans sa fidélité aux lois, jusque dans son dévouement aux; intérêts de la patrie, jusque dans l'accomplissement de ses devoirs sociaux, les [dus sérieux après ceux du ministère sacerdotal, si toutefois il est permis de les séparer?

On parle souvent, les uns par tactique, les autres par crédulité, plusieurs de la meilleure foi du monde, de notre politique, comme si nous étions, comme si nous pouvions être des hommes politiques. Mais enfin, puisqu'on nous somme de répondre , si l'on veut savoir notre pensée à cet égard, la voici :

AprêS tant de révolutions, et par conséquent, après tant de mécomptes; après tant de théories brillantes démenties par l'expérience ; après la longue fatigue de nos essais et de notre impuissance; après tant d'espérances déçues, d'illusions avouées et de malheurs réels, la philosophie la plus vulgaire suffit aujourd'hui à désenchanter les hommes graves des opinions et des intérêts politiques. Mais la philosophie chrétienne et les lumières de la foi vont plus loin pour nous.

Sans oublier jamais les lois de la reconnaissance, du

respect, de l'affection ; étrangers par habitude, par goût, par position et par devoir, aux mouvements des révolutions humaines, nous les subissons, et, sans les consacrer, ce qui n'appartiendrait ni à noire dignité, ni aux lois les plus simples delà prudence, nous savons mieux que d'autres, dans la pratique, nous soumettre pacifiquement aux faits accomplis.

Les révolutions sont pour nous les coups d'État, où, si l'on veut, les grandes épreuves de la Providence ; nous attendons dans la patience et la soumission que la marche et l'action du temps nous manifeste sa volonté; et, quand nous voyons les événements humains rentrer dans les voies de l'ordre, et accorder à la religion, nous ne disons pas leurs faveurs, mais la juste liberté qu'elle réclame, alors ils se régularisent pour nous dans la proportion où ils s'améliorent. Nous n'aimons pas, nous ne devons pas aimer les révolutions, mais nous les acceptons à mesure qu'elles se dépouillent de leur caractère. Dans tous les temps, nos plus injustes détracteurs ont senti qu'au fond nous devions être plus opposés aux révolutions à venir qu'aux révolutions passées.

Ce dont nous avons besoin par-dessus toutes choses, c'est l'ordre public, non pour notre repos personnel, mais pour accomplir dans le calme, dans la paix, la grande œuvre du salut des âmes : Da mihi animas, cœtera toile tibi, voilà notre devise ! La preuve de la doctrine que j'expose ici est facile à offrir.

Pour ne parler que d'un fait présent, nous vivons, depuis quatorze années, sous l'empire d'une révolution. Eh bien ! que l'on consulte, non pas tel ministre que le malheur de sa position a condamné malgré lui, j'aime encore à le penser, à se faire notre adversaire, mais

A M. LE Kl C DE BROGLIE. -il

celui qui a des rapports directs el spéciaux avec non-. M. le garde des sceaux ; qu'on l'interroge, luiel tous ceux qui, avant lui, depuis quatorze ans, ont occupé le ministère de la justice et des cultes ! Certes, il y a eu là des hommes, honorables sans doute, mais qui étaient arrivés aux affaires avec de bien graves préventions contre nous. Tous, néanmoins, ont avoué que leurs relations avec le clergé les avaient détrompés; plusieurs même ont déclaré que ces relations leur avaient laisseles plus heureux souvenirs. Quant à nous, je ne sais si on pourrait citer un seul ministre de la justice et iU^ cultes dont nous ne nous soyons montrés satisfaits.

Après de tels faits, est-il sage, est-il juste de nous considérer comme des ennemis? N'est-il pas évident, au contraire, que nous ne faisons pas la guerre, que nous ne voulons pas la faire? Pourquoi donc nous traiter ainsi, nous aliéner, nous contraindre en quelque sorte de chercher un autre camp?

Que les hommes politiques, à qui ceci s'adresse, me permettent de le leur dire : en agissant ainsi, on renouvelle à notre égard ce qui a été peut-être la plus grande faute d'un gouvernement que mon profond respect pour d'augustes infortunes et aussi ma reconnaissance ne me défendent pas déjuger aujourd'hui. La Restauration ne sut pas se confier à des hommes qui étaient dignes d'elle; elle les éloigna, parce qu'ils avaient servi d'autres gouvernements, l'empire, le consujat, la république.

Il y avait pourtant là des intelligences élevées, des cœurs généreux et dévoués. Il est vrai qu'ils ne firent point les premiers pas; ils montrèrent peu d'empressement. Eh bien ! il fallait aller à eux. Il y avait dans cette réserve une dignité qui devait être comprise : on ne les

comprit pas ; ils s'éloignèrent. On s'en défia, ils se défièrent à leur tour. On les redouta, ils devinrent redoutables. On sait le reste , et l'effroyable malentendu qui s'ensuivit entre des hommes faits pour s'entendre, qui voulaient tous l'ordre public, la paix au dedans, la gloire de la France au dehors, et le maintien de ce qui a été renversé.

Ceux qui nous repoussent par leur défiance, nous traitent comme furent traités ces hommes. C'est la même imprudence, la même injustice. Quelle que soit notre valeur, la faute est grave. Dieu éloigne de nos lèvres, comme de nos cœurs, tout ce qui peut ressembler à une menace ! Mais nous avons dans notre histoire, même la plus moderne, des faits qui peuvent faire apprécier la valeur de notre concours ou de notre éloignement.

En 1802, le premier consul nous tendit la main; nous acceptâmes volontiers son alliance : tous y gagnèrent. En 1808, l'empereur nous blessa profondément dans nos droits les plus sacrés ; nous nous éloignâmes : notre désaffection devint profonde; et, malgré le silence absolu du temps, tous les peuples la comprirent. Nous ne fîmes rien contre lui : la Providence se chargeade prononcer.

En 1830, nous nous sommes tus ; nous avons attendu, mais nous ne nous sommes pas éloignés. Les funestes événements de l'année suivante, si douloureux pour la religion, ne nous firent pas même sortir de celte réserve; nous laissâmes faire le temps et, sous son influence, on ne peut nier qu'en 1837 un rapprochement notable ne se fût opéré. Mais, je ne le dissimule pas, cette bonne volonté qui, pendant sept ou huit années, allait au devant de ceux qui se plaignent aujourd'hui,

A M. LE DUC Di: BR0GL1E. | :

s'est affaiblie, par la seule force de celte défiance injuste et outrageusc dont nous sommes depuis plusieurs années devenus l'objet.

Il est bien vrai que dans les plus liantes régions du Pouvoir, là où o'arrîvenl guère les influences passionnées; il est bien vrai qu'auprès même de plusieurs des conseillers de la Couronne, nous n'avons pas ces-c de trouver dos dispositions d'équité et de bienveillance; mais, hors de là, partout où pénètre la clameur de l'opinion égarée, n'est-il pas évident qu'on nous méconnaît, et que, nous méconnaissant, on tend à nous pousser dans une opposition où nous ne sommes pas? Ce sentiment , qui s'attriste quand un gouvernement fait des fautes, et qui se réjouit des choses sages el heureuses qu'on lui voit faire; ce sentiment qui est déjà de l'affection et du dévoùment, on travaille à le. diminuer en nous, malgré nous-mêmes. Encore un peu et nous ne nous attristerons plus, nous ne nous réjouirons guère; nous serons sur la voie de l'indifférence. Eh bien! je le répète, quoique nous ne puissions, ni ne voulions jamais agir en rien, ni seulement proférer un mot de menace, il y a péril à nous accoutumer à ne rien attendre du présent, et à nous faire, las el déçus, porter nos regards vers l'avenir. Ilfautbien qu'on nous laisse le dire, sans s'en étonner : à nos yeux, l'avenir le plus catholique doit être le meilleur. C'est là notre boussole et notre étoile, plus sûres, plus fermes, plus infaillibles que la boussole et l'étoile politiques. L'Église n'est pas chose, mobile comme les choses humaines : les tempêtes peuvent gronder autour d'elle, disperser les feuilles, briser quelques rameaux de ce grand chêne, l'ébranler même quelquefois jusqu'en ses racines, mais

iî PREMIÈRE LETTRE

l'arbre éternel demeure. Indépendamment des lumières de la foi , nous le penserions encore ; car de fortes expériences ne nous permettent pas d'en douter. Il a toujours survécu à tous les orages ; les vents se sont toujours épuisés devant son immobilité, et les gouvernements et les peuples se sont toujours tôt ou tard estimés heureux de retrouver son abri.

Ajouterai-je que le temps me semble bien malheureusement choisi pour nous éloigner? Si au moins le présent était sans inquiétude, si l'horizon n'était chargé d'aucun nuage, si les moins prévoyants ne se sentaient point troublés en jetant les regards sur l'avenir, et sur un avenir très-prochain peut-être ! Je ne veux toucher ici qu'un des côtés de celte question redoutable, dont la solution est aux mains de Dieu : mais comment les hommes politiques ne sentent-ils pas ce qui se remue de sérieux et de sombre au cœur des classes populaires? Pour moi, je l'avoue, quand je vois la progression croissante, et, chose étrange ! proportionnelle des lumières et des crimes, cela me fait trembler. Nos tribunaux présentent, depuis quelques années, d'étranges scènes. J'ignore ce qu'en pensent les magistrats : quant à moi, il y a longtemps déjà que le courage et la politesse de nos assassins m'épouvantent. Ils parlent comme des avocats, disserlent comme des jurisconsultes, et se posent comme des juges.

Mais esl-ce donc quand la terre tremble sous les pas, quand les plus fermes appuis se troublent et menacent ruine, est-ce alors qu'il faut repousser ceux qui n'ont jamais fait que soutenir et conserver, ceux qui depuis dix-huit siècles n'ont jamais trahi l'ordre social .

Certes, le moment est venu, ou jamais, de resserrer

tous les liens qui tendent à se relâcher ou à se briser ; de faire alliance avec tous les honnêtes gens pour la paix commune; de secourir d'un commun accord la société en péril, de lui préparer pour les mauvais joins des défenseurs intelligents, courageux et dévoués.

Encore une l'ois, est-on donc si fort qu'on doive compter pour rien ceux qui apportent le dévoûment, la conscience et la foi?

La voix des journaux, organes de la pensée de quelques hommes politiques, se plaint que nous n'adoptons pas les institutions du pays. Insensibles à la marche du temps, sourds aux conseils de l'expérience, nous ne comprenons pas, disent-ils, les mœurs et les idées de la France nouvelle ; nous n'entendons rien au gouvernement sous lequel elle vit. Mais que faisons -nous en ce moment, que rendre hommage à cet ordre nouveau qui régit notre pays en invoquant ses bienfaits, en réclamant la liberté d'enseignement promise par la charte, et avec elle toutes les libertés religieuses ?

Jamais rien de plus décisif peut-être n'a été fait pour ces institutions et pour la signification pratique et sage de la liberté légitime, que depuis que nous en réclamons notre part.

Mais on ferme les yeux à un progrès si important ; on aime mieux en croire je ne sais quels fantômes dont on a l'esprit troublé, et après qu'un principe a été posé solennellement, on recule avec eil'roi devant les conséquences. Le fruit est mûr : on ne veut pas le laisser cueillir, et pourquoi ? parce que c'est la religion qui sollicite d'être admise enfin à la jouissance du droit commun. Eh bien! cela est injuste : je vais plus loin, cela est impossible; on essaye l'impraticable et l'absurde.

Et ne voit-on pas que le moyen peut-être le plus puissant de faire passer sans secousse et sans violence la liberté dans nos mœurs se présente aujourd'hui? Et des hommes d'État pourront-ils consentir à ce qu'on dise qu'ils ont tout sacrifié, la liberté même et la sincérité des institutions de leur pays, parce qu'elles semblent pouvoir profiter à la cause de la religion et concourir a la conservation des croyances auxquelles seules il appartient d'affermir les bases ébranlées de l'ordre social?

Certes, bien des libertés ont été accordées ou arrachées depuis cinquante années ; les juger en ce moment n'est pas mon affaire. Mais ce que je puis juger et que j'affirme , c'est qu'il n'y a guère de liberté moins dangereuse que celle de l'éducation, c'est-à-dire l'autorité libre des itères de famille, sous la surveillance et avec l'intervention tutélaire de l'État.

Je hasarde ici une dernière pensée que je livre à l'appréciation la plus réfléchie et la plus profonde de celui à qui j'ai l'honneur d'adresser cette lettre.

Est-il évident ou non que les périls de l'avenir ne peuvent être conjurés , l'ordre social raffermi parmi nous, que par l'alliance sincère des principes et des hommes conservateurs avec les principes et les hommes religieux ? Est-il vrai ou non que les libertés sages, les libertés légitimes, les libertés religieuses puissent seules servir de contre-poids aux libertés politiques dans un pays comme le nôtre ?

Monsieur le Duc, je dois finir : pour un moment encore, permettez-moi de remonter aux principes supérieurs, qui sont sans doute familiers à votre haute intelligence, qui dominent toute celte question, et qui,

A M. I.K Kl C Dl. BROGLIE.

jusques à présent, n'ont peut-être pas été aaseï considérés, par tous.

Les deux grandes forces de l'humanité sont : L'autorité, la liberté.

L'autorité, force conservalice; la liberté, force conquérante : mais toutes deux forces divines; faites toutes deux pour les grandes choses, à ce point que les grandes choses ne s'accomplissent que par elles.

I h esprit éminent nous a rendu, à nous autres catholiques, avec une remarquable sincérité, ce beau témoignage :

« Le catholicisme a l'esprit d'autorité... il le pose en « principe et le met en pratique, avec une grande fer- « meté de doctrine et une rare intelligence de la nature « humaine... »

H. Guizot ajoutait : a Pendant que nos institutions et « nos mœurs fomentent parmi nous l'esprit d'indépen- « dance individuelle. ..c'est un grand bien pourla société, « pour sa moralité comme pour son repos, que d'autres « enseignements maintiennent le principe d'autorité. »

Mais, en retour de ce noble témoignage, on nous a accusés de dire ce que nous n'entendons pas, et de bégayer les sons d'un idiome qui nous est étranger, lorsque nous parlons de liberté... C'est une accusation légère et injuste. Les premiers dans le monde, nous avons parlé convenablement cette noble langue. .\os apôtres ont proclamé les premiers, dans un langage qui n'avait jamais été parlé avant eux, les droits inviolables et sacrés de toutes les libertés légitimes et l'affranchissement de toutes les servitudes qui peuvent opprimer, avilir ici-bas le dignité de l'àme et de la conscience humaine.

Indépendamment de ces libertés saintes, de ces libertés sublimes dont saint Paul proclamait si hautement les droits méconnus, saint Paul a réclamé plusieurs fois pour lui-même la liberté civile et politique : Je suis citoyen romain, civis romanus sum;)'en appelle à César, s'écria-t-il un jour, et César dut l'entendre. Il y a des droits sacrés pour tous.

Oui, le catholicisme a l'esprit de liberté, comme il a l'esprit d'autorité.

Mais il faut s'entendre : la liberté pour le bien, la liberté pour la vérité, la liberté pour la vertu : voilà la vraie force de l'humanité, voilà sa force conquérante, sa force créatrice : rien n'est plus brillant, rien n'est plus fécond.

L'amour généreux, le zèle intrépide, le dévoûment à la pairie, la valeur guerrière, l'apostolat, le martyre sont les fils premiers-nés de la liberté du bien.

Dieu, dans les desseins les plus hauts de sa providence, n'a rien préparé de plus grand.

Rien n'est plus digne de respect ici-bas : je me sers à dessein de ce mot.

L'autorité vraie, la liberté légitime doivent être toujours alliées, jamais en guerre.

11 n'y a pas de droit contre le droit.

La liberté humaine est faillible, il est vrai, et cette liberté, faite pour de si grandes choses, en fait quelquefois de si misérables que l'humanité en est profondément troublée.

On a vu même des temps malheureux où cette sainte et divine puissance du bien semblait ne plus se révéler que par la puissance du mal, et aux applaudissements

A M. l.K DUC DE BROGLI i..

d'un peuple en délire, elle ne se glorifiait plus que 'i'' désordres et de ses chutes.

Cependant l'autorité divine elle-même respecte profondément notre liberté : l'expression est des saints livres : cum magna reverentia disponisnos.

Aussi, que fait le christianisme et la grâce évangélique? 11 dégage l'homme de ses entraves, des violences tyranniques qui l'oppriment, qui contraignent, qui diminuent sa liberté. Il la restitue, il la rend à elle-mr-me avec toute sa force primitive; il lui révèle sa dignité et ses privilèges; il lui inspire les plus nobles travaux; il lui montre des prix immortels. Puis, quand il l'a ainsi restituée, ennoblie, rendue à elle-même, divinisée en quelque sorte, il la respecte religieusement, il lui laisse toute sa puissance, il lui dit : va!

Et alors, la liberté fait ses œuvres, et ses œuvres sont belles, et elles deviennent la couronne et la gloire de l'autorité qui les inspira, ou du moins les comprit et les protégea par son intervention tutélaire.

Mais certes l'autorité humaine n'eut jamais ni le droit ni le devoir de contraindre la liberté du bien, et quand elle le fait, il y a toujours un immense péril; elle se trahit elle-même, elle s'abdique; elle devient tyrannie, et alors, il se passe toujours des choses déplorables parmi les hommes.

Ainsi la liberté d'enseigner la vérité et la vertu à ses semblables, la liberté de tendre à la perfection catholique et de s'associer religieusement cœur et Ame pour le faire; la liberté de la chasteté, de la pauvreté, de l'obéissance; la liberté de s'assembler charitablement pour secourir les malheureux et les pauvres, la liberté de l'aumône, la liberté de l'autel et de son sacrifice, la i. 4

liberté de la prédication évangélique, la liberté de l'éducation chrétienne, voilà, certes, des libertés légitimes qui ne peuvent jamais être contraintes que par l'oppression de la conscience humaine, tyrannisée en ce qu'elle a déplus élevé, de plus noble, de plus indépendant, de plus libre, de plus pur.

Eh bien ! de ces libertés on nous dispute les unes, on nous a ravi les autres; et aujourd'hui nous les réclamons vainement encore.

Et on s'étonne qu'il y ait malaise , gémissement , affliction ; on a tort.

Je termine enfin.

Deux grandes forces se balancent dans le monde, se fortifient mutuellement, se partagent le gouvernement des sociétés humaines : l'autorité, la liberté. Elles doivent s'entr'aider, se servir, s'accorder; jamais se combattre.

Quand ces deux forces se combattent, l'humanité souffre profondément : il y a grand malaise.

L'autorité est un droit, la liberté est un droit : tous deux droits divins, mais dont l'abus est possible aux mains de l'homme.

L'abus de l'autorité, c'est la tyrannie. L'abus de la liberté, c'est la licence.

Quand la liberté abuse, quand il y a licence, l'autorité doit intervenir.

Quand l'autorité abuse et qu'il y a tyrannie, l'embarras est grand.

L'autorité doit gouverner la liberté, mais ne point la contraindre. Gouvernée sans violence, la liberté agit noblement, fortifie et couronne l'autorité.

Je ne veux pas prolonger davantage ces longues ré-

A M. II. i.i (. Dl. BROGLIE. ,i

flexions, Monsieur le Duc ; je les soumets à votre sagesse,

j'ose les recommandera voire indulgence. C'est beaucoup pour une impoi limité, mais c'est peu pour une explication qui embrasse des matières si graves. J'ose espérer que vous me pardonnerez la confiance que j'ai prise de m'ouvrir a vous sur tout ceci : il me semble que ma pensée n'est que la paix armée de la vérité, et j'ai cru que la paix et la vérité ne pourraient être déposées en des mains plus dignes que les vôtres.

J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considéralion,

Monsieur le Duc,

Voire très-humble et très-obéissant

serviteur,

L'abbé DUPANLOUP.

Rapporteur du projet de loi relatif à l'Instruction secondaire.

Monsieur le Duc ,

Je viens, si vous voulez bien le permettre, vous entretenir encore une fois des petits séminaires, et vous présenter de nouvelles observations sur quelques points importants de votre rapport, qui touchent de près à nos intérêts les plus essentiels.

Encouragé par l'indulgence avec laquelle on a bien voulu accueillir la première lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser; encouragé surtout, Monsieur le Duc, par une bienveillance qui me permet de vous parler non plus seulement de mon respect, mais aussi de ma reconnaissance, j'ose croire encore que ma voix ne vous sera pas trop importune, et que votre équité personnelle rendra justice a la droiture de mes intentions, et répondra au cri de ma conscience. L'accent d'une conviction profonde ne saurait vous déplaire : je suis

certain d'ailleurs que mon langage, auquel je veux imposer une constante modération, ne dérogera jamais aux sentiments queje m'honore de professer pour votre personne, et que ma juste réserve ne nuira pas non plus au bon droit que je veux défendre.

La question que je viens traiter en ce moment devant vous et avec vous, Monsieur le Duc, est des plus graves: c'est une question capitale. Il ne s'agit plus seulement aujourd'hui de la force ou de la faiblesse des études de nos petits séminaires, il s'agit de leur existence même ; c'est leur nécessité, c'est leur spécialité qui est indirectement et toutefois intimement menacée. En présence de celte menace si féconde en alarmes, je n'ai pu hésiter, Monsieur le Duc, à faire rentrer les petits séminaires dans une discussion qui m'est pénible, mais qui est pour eux un droit, et pour moi un devoir de légitime défense : je n'exagère ni les choses, ni les termes. Cette fois encore c'est à vous que j'en appelle, Monsieur le Duc : c'est vous que] j'invoque pour arbitre et pour juge.

Je lis à la page 77 de votre rapport :

a Ce n'est pas sans de mûres réfle.vions que l'or-

(( donnance du 16 juin 1828 a été rendue par le roi « Charles X, sur la proposition d'un prélat dont la mé- « moire est chère à tous les gens de bien, M. l'Évêque « de Beauvais. Elle a été préparée par une commission « à la tête de laquelle se trouvait placé feu M. de Qué- « len, alors archevêque de Paris, et qui comptait dans « son sein un autre prélat, M. l'archevêque d'Alby. .. « Cette commission, divisée sur un seul point particu- « lier, a été unanime sur la nécessité de toutes les dis- « positions que nous venons de rappeler.

A M. LE !>l C l»l. BROGLIE.

«Cotte ordonnance (a été) rendue sons l'autorité « d'un prince dont le zèle pour 1rs intérêts de la reli- « gion n'était pas douteux, de l'avis d'un ministère « pieux, éclairé, et qui comptait dans son sein un « membre du corps épiscopal.... (Pag. kh.)

« Ce que la Restauration n'a pas toléré, le Gouverneci ment actuel le souftïira-t-il? (Pag. U5. ) »

Je lis encore à la page SI :

« Dans plusieurs diocèses, le recrutement du sacer- « doce s'opère, en très-grande partie, parmi les élèves « des collèges royaux et communaux. Dans d'autres, « les élèves des petits séminaires fréquentent les cours « des collèges.

u 11 y a des diocèses dans lesquels les évoques ont «jugé inutile d'ouvrir un 'petit séminaire, trouvant a toutes les facilités désirables dans les institutions « privées et dans les collèges. (Pag. 82. ) »

Je lis, page 80 :

« On ne peut guère achever ses études dans les

« petits séminaires, attendu que la plupart des petits « séminaires n'ont pas de cours d'études complets : sur « cent treize, il en est cent deux qui sont dans ce cas... « il n'y en a par conséquent que onze dont les élèves. « pour obtenir le diplôme ordinaire, soient obligés de « recommencer leurs dernières classes, de perdre deux

u années Doubler sa rhétorique, doubler sa phi-

« losophie, c'est ce que tonlune foule d'élèves dans tous « les établissements publics ou privés

(i Cette conséquence n'a rien, après tout, de

« bien redoutable. »

Voilà bien fidèlement vos paroles, Monsieur le Duc : paroles solennelles dans leur simplicité ; paroles d'une

portée très-grande, soit qu'elles expriment la vérité, soit qu'à votre insu elles aient exprimé l'erreur : il est donc d'une haute importance de les bien apprécier.

Il résulte, premièrement, de ces paroles, que les petits séminaires ne sont pas des écoles indispensables au sacerdoce;

Deuxièmement, que le zèle du roi Charles X pour les intérêts de la religion, la piété d'un ministère éclairé, l'autorité de plusieurs prélats dont le nom est demeuré cher à l'Église, l'unanimité de la commission, couvrent de leur grave responsabilité les ordonnances de 1 828 ;

Troisièmement, que les exigences de ces ordonnances sont fort simples, n'ont rien, après tout, de bien embarrassant ni de très-redoutable, et que si nous les entendions bien, elles nous offriraient peut-être des avantages que nous ne devrions pas méconnaître.

J'aurai donc l'honneur de vous entretenir, Monsieur le Duc, en premier lieu de la nécessité et de la spécialité des petits séminaires; en second lieu; du fait des ordonnances de 1828 ; enfin, de quelques-unes de leurs plus graves dispositions.

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