A M. LE 1>1 C M: I ROC LIE
combien il importe de former de bonne heure Les jeunes gens aux habitudes ecclésiastiques; «le les préserver,dès li' premier âge, des dangers du monde el du scandale des mœurs publiques, d'étudier <'t de cultiver en eus le germe de vocation qu'ils peuvent avoir reçu de Dieu, de les appliquer enfin à des études spéciales el fit rapport avec les fonctions sacrées qu'ils doivent remplir un jour, pour comprendre aussitôt que l'Église, en établissant ces écoles, en réglant tout ce qui constitue leur existence, en les entourant de toute sa sollicitude, n'a fait que céder à un impérieux besoin, qu'obéir au de\oir qui lui est imposé de former elle même et de perpétuer son sacerdoce.
Mais leur existence avait précédé les lois ellesmêmes; les lois ne sont venues que pour fortifier ou relever des institutions déjà en vigueur : il est facile de s'en convaincre en consultant les monuments de lhistoire ecclésiastique.
En effet, dès les premiers temps, des écoles cléricales llorissaienl à Alexandrie, à Rome, à Hippone, et dans toutes les parties du monde catholique : saint Léon le suppose lorsqu'il ordonne aux évoques d'Afrique que ceux-là seuls soient promus au sacerdoce, qui auront passé leur vie entière, dès leurs premières années, dans les exercices de la discipline ecclésiastique 4.
Après les troubles des premiers siècles, dit le savant pape Uenoît XIV, et lorsque la tranquillité fut rétablie,
1 Voici les propres paroles «h1 saint Léon la Grand, pape y siècle :
« Non piiiiimw'inli .-uni ,... nisi illi quoi um munis Bjtat S : lêrilibus < exordiis osque ad provei liores annos per disciplina' ecclesiasl * pendis (.iKunissct. »
on s'empressa d'ériger les séminaires épiscopaux, dans lesquels, sous les yeux de l'évêque, les plus jeunes clercs devaient être élevés et instruits jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de recevoir les ordres sacrés ; et d'après le 55e canon du concile de Nicée, il est ordonné aux chorévêques d'élever des clercs et de les distribuer dans les églises, et de veillera ce qu'ils soient instruits. Aux siècles suivants , il est moins question des séminaires épiscopaux, parce que, dit encore Benoît XIV, on érigea des collèges de clercs dans l'intérieur des monastères.
Je sais, Monsieur le Duc, qu'il s'est élevé à cet égard de récentes contestations : je ne viens pas faire ici sur ce point une dissertation savante , je me borne à quelques citations décisives ' ; mais si la nécessité et la
1 J'ai déjà cité saint Léon et Benoit X1Y. Les souverains pontifes ne sont pus seuls à élever la voix ; les conciles parlent à leur tour.
«Nous ordonnons, dit le concile de Tolède (5G5), que les enfants « destinés à la cléricature soient instruits, dès leurs premières années, '< dans la maison de l'église, sous l'œil de l'évêque, et par le chef
« qu'il désignera A primis infantiœ annis in domo ecclesiu', sub
« episcopali praesentia, a praposito sibi debeant erudiri. ><
Le concile de Vaison( Vasense) [529], allait plus loin encore, et ordonnait que la maison de chaque prêtre devînt en quelque sorte un séminaire, et il attestait que c'était l'usage universel en Italie.
« Placuit ut omnes presbyteri qui sunt in parochiis constituti, sc- « cundum consueludinem quam per totam Italiam satis salubriter « teneri cognovimus, junior es lectores secum in domo recipiant, et « erudire contendant. »
Nous devions au moins rappeler ces anciens monuments, parce que plusieurs écrivains ont avancé que ce soin spécial de l'enfance cléricale était postérieur au concile de Trente. Cet immortel concile n'a fail, sur ce point, que confirmer tous les décrets des conciles précédents. Voici ses paroles :
« Jl n'est pas possible que les jeunes gens, sans une protection de
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spécialité des petits séminaires étaient encore l'objel (l'une contestation que l'ignorance seule pourrait excuser, je m'engagerais à prouver ce que j'avance par tous les monuments de l'histoire ecclésiastique.
Au reste, Monsieur le Duc, nous ne sommes pas seuls à penser ainsi sur la nécessité d'écoles spéciales au sacerdoce; et voici comment un homme d'État1, auquel une communauté intime de sentiments et d'idées vous unit depuis longtemps, démontrait pour notre époque la nécessité et la spécialité des écoles ecclésiastiques :
« A d'autres époques , quand les croyances religieu- « ses étaient très-générales et très-puissantes, quand « les raisons mondaines d'entrer dans la carrière eci clésiastique étaient puissantes aussi, quand cette « carrière ouvrait la voie à la fortune, au pouvoir, aux « honneurs, je comprends parfaitement que l'on n'eût » aucun besoin d'écoles ecclésiastiques préparatoires ; « je comprends parfaitement que le clergé se recrutai « naturellement, suffisamment, dans les écoles publi- « ques au milieu de V éducation commune, et qu'alors « en elîet, sous de telles conditions sociales, il valût m beaucoup mieux et pour la société et pour le clergé
« Dieu très-puissante et toute particulière, se perfectionnent et persé- « vèrent dans la discipline ecclésiastique, s'ils n'ont pas été formés à u la piété et à la religion dès leur tendre jeunesse, avant que les <■ habitudes des vices les possèdent entièrement; le saint concile ordonne « que toutes les églises cathédrales, métropolitaines et autres supé » rienres à cilles ci, chacune selon la mesure de ses facultés et l'éti n- « duc de son diocèse, seront tenues et obligées de nourrir et élever d ns • la piété et d'instruire dans la profession et discipline ecclésiastique, « un certain nombre d'enfants de leur \ lie et diocèse, ou de leurpro- - vince. »
1 M. Gulzot.
E LE1 1RK
« lui-même que ies écoles publiques fussent les écoles iasliqaes préparatoires, et que Bossuet fût élevé « à côté du grand Coudé.
J'enten :1s cela à merveille , je le dans un
a état de société où les croyances religieuses étaient « générales et puissantes , ou la carrière ecclésiastique < était une carrière brillante qui attirait un grand nom- « bre d'aspirants.
Mais aujourd'hui , Messieurs , regardez autour de vous, il n'y a rien, absolument rien de semblable. . D'une part, l'empire des croyances religieuses s'est . prodigieusement affaibli; d'autre part, les motifs a mondains, les motifs de fortune et de pouvoir qui atm tiraient autrefois tant d'hommes dans la carrière ecclésiastique, ces motifs n'existent plus; en sorte a que ni les considérations morales, ni les considérao tions mondaines qui autrefois recrutaient naturelle- . ment et facilement le clergé . ne se rencontrent plus n dans la société actuelle.
« Cependaut. Messieurs, l'empire des croyances reli- « gieuses n'est pas moins nécessaire aujourd'hui qu'à d'autres époques: je n'hésiterai pas même à dire qu'il est plus nécessaire que jamais : nécessaire h pour rétablir, non-seulement dans la société , mais daus les âmes, l'ordre et la pab qui sont si profon-
ment alte: - « Il est doue pour ce'.' lu plus grand inté-
rêt, et d'un intérêt plus grand que jamais, s'il est « possible, d'entretenir avec soin, de propager l'empire - croyances religieuses: ef si l'établissement des i écoles secondaires ecclésiastiques préparatoir u reconnu nécessaire au recrutement du clergé , à la
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propagation des croyances et de l'influence re-
ligienses , je dis que tes écoles, quand bien même
a eues auraienl été à d'autres époques une institution
peu nécessaire, seraient aujourd'hui d'une nécessité
m pressante; qu'il j i là une institution que Don-seule-
■ ment il tout laisser naître d'elle-même, mais à la-
» quelle I 1 1 le« peufoirs publics doivent prêter
leur appni.
i.h bien! j»' suis convaincu, pour mon compte, que le elergé ;i besoin aujourd'hui de ce moyen de recrutemenl ; que ce recrutement, autrefois naturel, facile, puisqu'il s'opérait à la faveur de l'empire des croyances i religieuses, el aussi des Béduclions mondaines attachées ;'i l.i carrière ecclésiastique, ne s'opéranl plus aujourd'hui de la môme manière, avec la même facilité, la même certitude, il est nécessaire que des institutions particulières, organisées dans ce but, viennent suppléer à l'absence des anciens moyens de
oralement du clergé.
a je maintiens donc en principe comme bonne, utile, nécessaire à la société actuelle, et d'une très-heureuse influence , l'existence des écoles secondaires ecclé- '( siastique
hautes considérations, Monsieur le Duc, si justes à certains égards, et trop sévères aussi sous d'autres rapports, ne vous semblent-elles pas la réponse la plus péremptoire à ceux qui ont parlé et qui parlent encore aujourd'hui, de placer les écoles ecclésiastiques sous l'empire de ce qu'ils appellent le droit commun? Qu'il me Boil permis, toutefois, d'exposer les raisons pratiques et décisives par lesquelles il importe de ne pas laisser un doute sur la nécessité et la spécialité des petits
séminaires, et de montrer jusqu'à quel point et dans quel sens ils sont des écoles spéciales et nécessaires au sacerdoce.
Sans contredit, Monsieur le Duc, il est des principes simples et certains qui sont le fondement de toute bonneéducation , et qu'on suivra toujours, tant qu'on s'en tiendra aux leçons de l'expérience et aux lumières d'une saine philosophie. Mais quoique ces principes soient invariables, et que toute manière d'élever la jeunesse qui s'en éloigne soit nécessairement vicieuse, il n'en est pas moins vrai qu'il faut, élever chacun pour l'état auquel il est appelé, et lui donner de bonne heure des goûts, des inclinations, des habitudes qui lui en rendent un jour les devoirs faciles à remplir.
Je le sais , Monsieur le Duc, il y a un grand mot dont on essaye de faire un étrange abus contre nous ; je l'ai déjà prononcé : Vous n'êtes pas, nous dit-on, dans le droit commun.
J'aurais bien des choses à dire sur ce point, bien des questions à faire. Et d'abord, qu'est-ce que le droit commun dont on parle, et auquel on veut nous soumettre? Est-il bien fixé, bien défini? Ne donne-t-on pas ce nom depuis quarante années à un monopole intolérable ? Mais laissons ces choses.
De bonne foi peut-on dire que les petits séminaires sont dans l'exception, le privilège, et placés en dehors du droit commun, parce qu'ils ont nécessairement une spécialité aussi bien que les écoles de marine, que les écoles militaires , que les écoles industrielles et commerciales ?
Quand l'Université réclame pour elle-même nonseulement l'exception et le privilège, mais le monopole.
et qu'elle livre en ce moment les derniers combats pour le conserver, comment peut-on do lionne foi nous accuser de vouloir échapper au droit commun par le privilège, nous qui ne réclamons, au nom de la nécessité' et de la spécialité de nos écoles, que le droit commun à toutes les écoles spéciales de préparer leurs sujets ;m\ carrières diverses qui les attendent?
Les petits séminaires sont dans les attributions du ministère de la justice et des cultes ; les écoles dont je viens de parler sont dans les attributions du ministère de la guerre, de la marine, de l'agriculture et du commerce : peut-on dire que toutes ces écoles sont dans le privilège, et qu'elles demeurent en dehors du droit commun parce qu'elles ne dépendent pas de l'Université!
Il y a ici, Monsieur le Duc, une déplorable méprise, c'est le moins que je puisse dire. Encore si le monopole universitaire était le droit commun dans l'ordre et la justice, je concevrais peut-être le reproche ! Mais n'estil pas évident d'ailleurs, puisque toutes les carrières spéciales et publiques ont leurs écoles spéciales, que la spécialité à laquelle on donne le nom odieux d'exception et de privilège n'est plus ici que la liberté dans l'ordre, la spécialité des vocations et des fonctions diverses dans l'harmonie sociale?
Nous ne refuserions pas le droit commun, si le droit commun devenait jamais et devait demeurer une liberté sincère, qui nous permît de conserver la spécialité essentielle à nos petits séminaires.
Mais si le droit commun, quel qu'il soit, compromet la nature et le but des écoles ecclésiastiques , votre haute impartialité doit comprendre que nous ne pou-
vons l'accepter. Si ce droit commun donne à l'autorité laïque une action intime sur le gouvernement spirituel des petits séminaires et sur l'éducation ecclésiastique de leurs élèves ; si nos règlements religieux , si nos règlements disciplinaires et nos exercices de piété, si nos programmes d'examen, nos livrés d'étude et nos auteurs classiques doivent nous être imposés par des hommes étrangers à tout ce qui constitue la vie et la direction intime de l'éducation ecclésiastique ; si des livres et des auteurs condamnés par l'Église peuvent être placés de force dans les mains de nos élèves, comme ils l'ont été et le sont encore ailleurs ; en un mot, Monsieur le Duc, s'il est question, comme je le lis dans un rapport célèbre présenté à la Chambre des députés, de donner au gouvernement action sur l'éducation du clergé ; si c'est l'État qui doit régir et gouverner les petits séminaires, nommer les directeurs, supérieurs et professeurs ; s'il est question, contrairement à la pensée de M. Guizot, de jeter nos élèves dans les écoles publiques et dans l'éducation commune, et de faire faire à la jeunesse ecclésiastique et à la jeunesse laïque les mêmes études, sous la même loi et aux mêmes conditions ; s'il est question de donner a l'Université une action plus ou ?noins directe sur l'éducation du clergé, de soumettre les petits séminaires au régime de l'Université, comme avait fait le législateur de 1809 ; si c'est là, de près ou de loin, directement ou indirectement, le droit commun auquel on veut nous soumettre, nous le repoussons, parce qu'en anéantissant la spécialité des petits séminaires, il porterait un coup mortel à l'éducation sacerdotale, et par suite, ruinerait infailliblement le sacerdoce en France.
Je le sais, nous avons des études communes avec les écoles universitaires. Mais qu'on ne s'y trompe pas : si nous étudions, comme d'autres, les langues et les littératures grecque et latine, ce n'est pas seulement parce qu'elles sont les plus belles langues que l'homme ait jamais parlées, les archives immortelles des plus magnifiques créations de l'espri t humain, ni parce que chacune d'elles a été, a son tour, le lien universel des peuples et le langage de la plus haute civilisation : nous les étudions surtout parce qu'elles sont pour nous deux langues nécessaires, deux langues saintes. Ce sont les langues de l'Église catholique, de l'Église grecque, de l'Église latine. Notre liturgie, nos canons, tous nos Pères, tous nos conciles, nos livres saints euxmêmes, sont écrits dans ces langues. L'existence de la société laïque ne tient pas à l'élude du grec et du latin : la société spirituelle, l'Église, ne peut s'en passer. La divine pr<>\ idence a confié à ces langues le sacré dépôt de nos traditions : elle a fait de l'une d'elles surtout l'organe permanent du Catholicisme : c'est dans cette langue éternelle qu'il prononce ses oracles , qu'il a toujours parlé et qu'il parle encore à tous ses enfants dispersés sur la surface du globe.
Vous faites faire la philosophie en français; nous ne vous en blâmons pas. Le latin, nous le reconnaissons, vous est moins nécessaire qu'à nous, et vous pourriez le négliger avec inoins de périls; mais si la philosophie s'enseignait , chez nous comme chez vous, en langue vulgaire, nu si nos élèves, selon vos exigences, devaient la faire dans vos maisons, voici ce qui en adviendrait infailliblement :
Ces jeunes gens perdraient l'habitude de la langue ec-
clésiastique, qui ne serait bientôt plus pour eux qu'un idiome presque étranger l. La désuétude et par suite le dégoût de la langue amèneraient l'éloignement de l'état : naturellement les jeunes gens se porteraient plutôt vers une carrière dont les études ne leur offriraient pas de pareilles difficultés, et ainsi se perdraient les vocations. Il n'y aurait qu'un moyen d'éviter ces graves inconvénients; mais ce serait par un inconvénient plus grave encore, par une véritable impossibilité. La théologie serait condamnée à s'enseigner en français, et à renoncer à sa langue propre, par la difliculté qu'auraient les élèves à la parler et même à la comprendre : et de là les saints Pères négligés, les conciles ignorés, les décrets des souverains pontifes et toutes les lois de l'Église à peu près inconnus, tous les plus grands théologiens, tous les monuments les plus savants de la discipline et de l'histoire ecclésiastiques laissés dans l'oubli, la science catholique tout entière abaissée.
Sans doute ces conséquences n'ont pas été prévues ni voulues par ceux qui invoquent contre nous le droit commun et attaquent la spécialité de nos écoles: il est difficile, même avec la conscience la plus droite, de parler juste sur des choses auxquelles on est nécessairement étranger. Et je le dis sans reproche : il est trèsprobable que si je voulais parler des affaires de la guerre et de la marine, avec la meilleure foi du monde
1 C'est ce que nous éprouvons pour le petit nombre d'aspirants qui arrivent dans les grands séminaires, après avoir fait leur philosophie dans un établissement universitaire : on est très-souvent obligé de la leur faire reprendre en latin : plusieurs reculent devant cette nécessité.
A M. LE DUC DE BBOGLIE. (,o
et les intentions les plus pures, il m'arriverait inévitablement de tomber dans des erreurs et des imprévoyances, comme celles que je viens d'indiquer. Cette observation, dont la nécessité se fera sentir plusieurs fois encore dans le cours de cet écrit, m'associe au regret que M. le baron de Fréville exprimait dernièrement à la tribune de la Chambre des Pairs, lorsqu'il disait :
« N'aurait-on pas eu l'espérance de prévenir , au « moins en grande partie, tant de débats sur lesquels « nous gémissons, si, au lieu de concentrer la préparait tion du projet de loi dans l'intérieur du ministère de « l'instruction publique, on avait suivi une marche que « l'on a adoptée souvent et avec succès dans des occa- « sions importantes, si l'on avait confié ce grand ou- « vrage ù une commission où le clergé, la magistrature « et l'administration aient été représentés aussi bien « que l'Université. »
Je continue, Monsieur le Duc, à vous démontrer la spécialité de nos petits séminaires. Sans doute elle n'est pas de la même nature que celle des écoles commerciales et industrielles : elle n'est pas seulement une spécialité littéraire, elle est aussi, elle est surtout une spécialité religieuse et morale; et devenant ainsi plus importante et plus haute, elle n'en est que plus réelle et plus profonde. Ici, Monsieur le Duc, je sens le besoin de remonter a des principes supérieurs, à des considérations générales qu'il est nécessaire de ne pas perdre de vue, parce qu'ils dominent toute la question.
Que les premières impressions, Monsieur le Duc, soient les plus profondes et les plus durables, c'est une vérité que personne n'a jamais contestée, mais dont on ne sait pas toujours tirer les conséquences pratiques.
De là naît une loi , trop sévère peut-être aujourd'hui pour les mœurs publiques, une loi de sagesse et de circonspection imposée à quiconque s'approche de l'enfance et lui doit des leçons et des exemples.
Telle est, en effet, la marche de la nature; veuillez le bien considérer, Monsieur le Duc, et que les hommes graves qui vont bientôt prononcer sur des intérêts si hauts et si sacrés, ne dédaignent pas d'y réfléchir : dès qu'un enfant commence à connaître et à sentir, son esprit et son cœur ont besoin d'un aliment qui les nourrisse, et cet aliment quelconque se change en sa substance. Les idées, les images, les affections qui occupent ses premières années, forment en partie la trempe de son caractère, et, pour ainsi dire, le fond de son âme. Tandis que ses sens et son imagination sont pleins de ce qu'il voit, de ce qu'il entend et de ce qu'il observe, se forme en silence pour lui la règle des mœurs et le mobile des actions : sa vie, sa moralité, le plus souvent sa vocation, se décident.
Donc, choisir avec une sévère discrétion les objets qui les premiers frapperont ses regards, fixeront son attention , et sur lesquels s'exercera la sensibilité de son cœur : voilà ce que devrait être l'éducation de la jeunesse, et voilà, je le dis sans amertume , ce que depuis longtemps elle n'est plus parmi nous. Je ne viens ici accuser personne : je ne viens point surtout faire le procès à l'Université; mes accusations portent plus haut, et plus loin qu'elle, et lui serviraient peut-être d'excuse.
Monsieur le Duc, je n'ai aucun droit pour juger mon pays et mon siècle, mais j'ai entendu retentir dans nos grandes assemblées des avertissements solennels aux-
A M. LE Dl C DE BROGLIE. :i
quels j'ai dû prêter une oreille attentive comme tous l'ont fait, et je ne suis qu'un faible écho de ce que IL Royer-Collard ne craignait pas de proclamer il y a bien peu d'années encore: «Le mal est grand, Mes- « sieurs; je le sais, je le déplore avec vous... oui, Mcs- < sieurs, le mal est grand, il est infini; loin de moi de « triomphera le décrire! Mais est-il d'hier? Il va, a Messieurs, une grande école d'immoralité ouverte de- « puis cinquante ans, dont les enseignements retentisn sont aujourd'hui dans le inonde entier... Celte école, « ce sont les événements qui se sont accomplis presque <! sans relâche sous nosy eux. Le respect estéteint, dit-on! « Rien ne m'afflige, ne m'attriste davantage... Qu'a-t-on « respecté depuis cinquante ans? Les croyances sont « détruites! Mais elles se sont détruites, elles se sont « balluesen ruine les unes les autres. Cette épreuve est « trop forte pour l'humanité, elle y succombe. »
Oui, le respect es( éteint parmi nous, et rien n'en souffre peut-être plus que l'éducation de la jeunesse. Après de si graves paroles, je crois avoir le droit de le dire, on s'est depuis trop longtemps exercé à tout mépriser , à tout profaner , pour qu'on respecte encore l'enfance, Trop souvent l'enfant ne trouve plus de sûreté la même où il vient recevoir les leçons de la vérité et de la vertu : la forte discipline universitaire à laquelle je ne refuse pas de rendre hommage, ne suffit pas a le proléger; un poison mortel, pénétrant l'infortuné sans qu'il le sente, va trop souvent détruire dans son cœur le germe même de la verlu! Ainsi s'allèrent les dons de la nature ; et ce qu'elle lit propre aux grandes choses dégénère par l'éducation, et ne peut plus s'y élever qu'avec effort.
Dans l'état de nos mœurs, il serait à souhaiter pour l'enfance, Monsieur le Duc, qu'on pût faire avec ses facultés naissantes un pacte qui suspendît leurs progrès et les retînt oisives aussi longtemps qu'elles ne pourraient se développer sans danger. Des âmes toutes neuves, non exercées et vides de tout, sont bien moins éloignées de la sagesse que celles qui ont recueilli et qui portent en elles des semences perfides. Aussi lorsque nous recevons des enfants dont les premières années se sont passées loin des regards et des soins de la religion, le plus souvent nous sommes condamnés à déplorer l'insuffisance de nos efforts pour combattre et détruire les vicieuses impressions du début de leur vie; et nous sommes réduits à nous applaudir comme d'un succès entier lorsque nous parvenons à guérir le mal déjà fait.
S'il était une nation dont l'esprit général fût porté à ce qui est bon et honnête, sans doute les mœurs publiques seraient alors une trop bonne école pour en éloigner la jeunesse : mais en attendant des jours plus heureux, nous ne consentirons jamais] à voir l'enfance sur laquelle repose l'avenir du sacerdoce et toutes les espérances de l'Église, écartée des asiles où il y a encore du respect, où se perpétuent encore les bons exemples et les bonnes maximes; où peuvent se former encore des âmes grandes et vertueuses par goût, par inclination, par une sorte d'heureuse nécessité, parce que les préjugés communs, ailleurs si redoutables, là conspirent tous en faveur de la vertu, parce que rien n'affaiblit leur action et ne balance leur autorité !
Oui, Monsieur le Duc, la religion réclame dès l'âge le plus tendre ceux qui seront un jour ses minis-
1res, et c'csl avec raison que la société les lui confie.
L'éducation qui prépare à un état grand et sublime, et qui doit former des hommes plus dévoués etpar conséquent plus parfaits, n'est-elle pas sans contredit la plus difficile de toutes? 11 faut donc la commencer de bonne heure; autrement l'œuvre serait impossible. Croyez- en noire expérience : il faut que les premiers regards de ces enfants, destinés à de si saintes et si grandes choses, sereposentau sanctuaire avant d'avoir vu le scandale des mœurs du siècle. Il faut que la religion épie le premier éveil de leur raison naissante pour l'éclairer. Il faut qu'elle les prépare de longue main à ses grandeurs, et aussi aux épreuves de leur avenir et aux périls de leur sacerdoce.
On l'a dit : pour porter le caractère sacerdotal, c'està-dire pour se dévouer tous les jours de la vie, il faut être né grand ouïe devenii : des cœurs vulgaires, des caractères faibles, des esprits abattus, une éducation commune n'y suffiraient pas ; aujourd'hui surtout, les peuples demandent autre chose à leurs prêtres, et avecraison.
Inspirer l'amour d'une vie sérieuse et appliquée, avec laquelle s'allient un jour la sainteté des mœurs et la fidélité aux devoirs les plus graves ; exciter le goût des lettres sacrées, et l'ardeur pour ces belles et saintes connaissances qui furent toujours un des plus nobles apanages de l'Église; cultiver et diriger les passions dans le temps favorable, de façon qu'elles se laissent maîtriser, et que, loin d'être jamais un obstacle au bien, elles deviennent l'instrument utile d'un zèle sûr et éclairé ; former à ce savoir-vivre qui consiste à se contraindre soi-même, sans contraindre les autres, et qui
éblouit moins par les belles manières, qu'il n'édiûe par les vertus et la simplicité : en un mot, sous les auspices d'une discipline également douce et ferme, constituer et maintenir de fortes études, en même temps que des mœurs pures, une docilité généreuse, une foi éclairée et une piété fervente : tel est le but, tels sont les moyens, telle est l'œuvre de l'éducation ecclésiastique, telle est la spécialité des petits séminaires.
Et je ne puis m'einpêcher, Monsieur le Duc, de le demander ici en passant, n'est-ce pas là une belle œuvre? Pourquoi donc ne pourrions-nous pas nous y dévouer librement ? N'est-ce pas là rendre un noble service à notre pays? N'est-ce pas travailler à résoudre, pour notre part, le grand problème de l'éducation publique? N'est-ce pas dignement acquitter notre dette envers l'Église et envers la patrie?
Oui, et j'ai eu occasion de le proclamer, c'est plus, c'est mieux encore : grâce à l'heureux mouvement des esprits inclinés à des rapprochements depuis longtemps désirables, par le besoin de s'entendre et de s'entr'aider, et peut-être aussi par une force supérieure et divine, c'est travailler à renouer la noble et antique alliance, indignement rompue au dernier siècle, entre la foi et les lettres, entre la religion et les sciences, entre la vertu et les arts, et par conséquent entre la France et son sacerdoce, entre l'Église et la patrie !
Car, il reste à faire ici une observation d'une grave importance dans la pratique. On comprend sans peine (et l'expérience des grands comme des petits séminaires le démontre d'ailleurs), que tous ceux qui se présentent dans ces pieuses maisons pour y recevoir celle forte et sainte éducation, n'arrivent pas tous au sacerdoce : les
uns manquent le but par défaut de fidélité et de courage; les autres, parce que Dieu leur réserve d'autres destinées. Kl il n'y a rien ici qui doive attrister ni surprendre. La première éducation est le temps de l'examen et de l'épreuve : c'est alors que, sons l'influence d'une direction profondément chrétienne, le germe de la vocation sacerdotale, si Dieu l'a véritablement déposé dans le cœur, peut se développer.
Celte vocation sublime, c'est Dieu, et non l'éducation qui la donne : l'éducation seulement étudie les vues de la Providence, ne les prévient jamais, et ne les aide même qu'avec discrétion et avec respect. Si les vocations sacerdotales se rencontrent plus fréquentes dans les petits séminaires, c'est d'abord, sans doute, parce que la Providence les y amène; c'est aussi parce que l'éducation les y éclaire: mais elle peut, mais elle doit y éclairer aussi des vocations différentes.
Et s'il y a ici un étonnement légitime, c'est le nôtre, Monsieur le Duc, quand nous voyons que notre respect pour ces jeunes Aines devient un reproebe pour nous, et leur vertueuse délicatesse un péril pour leur avenir social; car, enfin, il y a au moins ici un résultat commun et nécessaire, résultat utile à tous, quels que soient les' desseins de Dieu sur chacun, utile au pays, utile aux familles, c'est de former en ceux qui ne sont pas appelés au sacerdoce, des enfants sincèrement chrétiens.
Tous, sans doute (cela n'est pas possible), n'arrivent pas à l'apostolat du sacerdoce, à cet apostolat qui prêche, qui combat, qui se dévoue, qui se sacrifie; mais tous, si une véritable oppression n'y vient pas mettre obstacle, sont appelés à exercer parmi leurs concitoyens le noble
apostolat des vertus chrétiennes, et à en perpétuer clans leurs familles la consolation et l'exemple.
Monsieur le Duc, le plus grand malheur, comme le plus grand crime des peuples, après qu'ils se sont dépravés, c'est de redouter le remède qui peut guérir leurs maux. Élever chrétiennement la jeunesse, ce n'est pas moins travailler à la prospérité de l'État qu'à celle de l'Église. Une éducation sérieusement chrétienne doit être aujourd'hui, vous le comprenez mieux que personne, j'en suis sûr, le premier intérêt de quiconque aime son pays. Car, s'il est vrai, comme l'a dit Montesquieu, et comme nous l'avons éprouvé nous-mêmes, que plus d'États périssent parce qu'on a violé les mœurs que parce qu'on a violé les lois, les législateurs aux mains desquels reposent les destinées des peuples, pourraientils repousser les institutions sociales et religieuses, qui peuvent seules réparer les mœurs publiques et les maintenir?
Oui, Monsieur le Duc, et je suis heureux de le dire à un homme dont je respecte les vertus et dont j'honore le caractère ; je suis heureux de vous le dire, parce que je suis certain de trouver dans votre àme le plus noble écho de mes faibles paroles : oui, le temps est venu de préparer pour l'avenir une génération nouvelle, digne des grandes choses que l'avenir semble nous réserver ; une génération forte et dévouée, intelligente et capable, qui comprenne les besoins et la marche des agitations humaines, et ne s'en montre pas plus effrayée qu'il ne convient à ceux a qui les lumières de la foi doivent donner quelque chose de la sagesse et de la patience de Dieu ; à ceux qui peuvent trouver dans l'histoire de leurs pères et dans les souvenirs de la France les
secrets de la Providence et, les espérances de l'avenir.
One les petits séminaires et les maisons d'éducation chrétienne répondent à la grandeur de leur vocation et à la confiance du pays, et ils nous donneront des prêtres et des chrétiens comme il nous en faut; de ces hommes qui, aux jours mauvais, se dévouent à la société en péril , et qui, dans les temps plus paisibles, dont la bonté divine semble nous ménager l'heureuse sécurité, seront les amis les plus éclairés de la paix et de l'ordre public, les plus habiles soutiens des luis protectrices pour tous; de ces hommes enûn dont les peuples inspirés par le profond besoin de se régénérer attendent et invoquent le secours.
Quant aux jeunes lévites, qui sont aujourd'hui l'espérance et la consolation de l'Église do France, ils deviendront un jour sa force et sa gloire, et lui rendront peutêtre ses docteurs, ses évangélistes et tous ces prêtres vénérables dont la science était si profonde, les lèvres si éloquentes, la vertu si pure, et que la mort ou le malheur des temps lui a cruellement ravis!
Monsieur le Duc, permettez-moi une dernière pensée : c'était autrefois par la force d'une éducation mâle et vigoureuse que, dans les anciennes républiques, s'inspirait le vif amour de la patrie, qui de chaque citoyen faisait un héros. Aussi, quand ils s'immolaient pour leur pays, ils semblaient encore moins obéir aux lumières de la raison qui commandait un sacrifice, qu'à une noble passion du cœur qui voulait se satisfaire.
Eh bien! nous aussi, nous voudrions que, parla haute influence d'une éducation sainte, nos ('lèves trouvassent, à l'ombre du sanctuaire qui protège leur jeu-
nesse, le secret et le germe des fortes vertus : et un jour, lorsqu'ils se dévoueront aux besoins et au service de tous, lorsqu'ils s'immoleront, eux aussi, pour leur pays et pour leurs frères, j'ose le promettre, ils le feront sans doute, comme des prêtres fidèles, pour obéir aux lumières delà conscience qui commande le devoir, mais aussi ils le feront, comme des prêtres généreux, pour obéir, sans effort et sans faste, à cette noble et évangélique passion des grands cœurs, à qui les dëvoûments sont un besoin et les sacrifices une joie !
Voilà, Monsieur le Duc, ce que j'avais à vous dire sur la nécessité et la spécialité des petits séminaires.