II. — Des ordonnances de
Il résulterait de votre rapport, Monsieur le Duc, que le zèle du roi Cbarles X pour les intérêts de la religion, que la piété d'un ministère éclairé, que l'autorité de M. l'arcbevêque de Paris et de M. l'évêque de Beauvais, que l'unanimité enfin de la commission couvrent de leur grave responsabilité les ordonnances de 1828.
Il vous semblera peut-être étonnant que je me basante à toucber un sujet aussi délicat, lorsque la Cbambre des Pairs, par un vote récent, a paru sanctionner ces ordonnances en adoptant une de leurs plus graves dispositions.
Il vous semblera étonnant que je vienne, comme à plaisir, jeter le défi à l'opinion publique. Mais il me sera permis de le redire, après tant d'autres : l'opinion, boussole capricieuse et infidèle, est sujette à bien des affolements; elle se trompe el trompe souvent ceux qui se laissent entraîner par elle, cl il y a toujours près-
criptioo contre ses arrêta au non de ta justice et de la vérité.
.J'ajouterai que vous avez essayé vous-même do placer les ordonnances de 1828 sous une responsabilité plus haute : vous affirmez qu'elles sont sorties librement de la conscience du roi Charles \ et de celles des chrétiens sincères qui siégeaient alors dans ses conseils ; vous voulez leur donner par la une autorité morale qu'en ne puisse leur contester. C'est celle-là même que je leur conteste, Monsieur le Duc ; et si je prouve que ni Charles X, ni les hommes honorables qui siégeaient dans les conseils de sa couronne, n'ont agi spontanément dans la rédaction et la signature des. ordonnances, je û'aurai plus dès lors à compter avec ce que je respecte le plus au monde, avec des consciences d'hommes de bien, et il me sera loisible d'en appeler <lc L'opinion de la veille à celle du lendemain, de l'opinion exallée à l'opinion calme et réfléchie.
La Chambre des Pairs a entendu M. le comte Portalis, avec l'autorité de son caractère, de sa position et de ses souvenirs, protester que ni lui ni ses collègues n'avaient l'ail violence à la conscience de Charles \. Certes, je n'ai jamais eu aucun doute à cet égard : s'il y a eu violence, cène sont pas les minisires qui l'ont faite; mais je ne crains pas de manquer au respect que je professe pour eux en disant qu'ils l'ont subie comme le monarque ; ils ont cédé, comme lui, à la triste exigence des temps.
Nous ne récuserez pas, Monsieur le Duc, le témoignage que j'invoque ici à l'appui de cette assertion. Le nom de M. l'évêque d'Hermopolis est nu de ceux qui commandent le respecta tous les partis, el cette loijauiï
qui le caractérisait, cette véracité qui ne l'abandonnait jamais, ont reçu de M. Portalis un hommage solennel auquel la noble Chambre s'est associée tout entière. Voici les faits , tels que ce vénérable prélat les expose dans un Mémoire tout entier de sa main et récemment publié 1.
Permettez-moi de vous le dire, Monsieur le Duc, ces faits, dans leur simplicité, répondent péremptoirement à chacune des affirmations de votre rapport.
Les ordonnances, dites-vous, ont été le fruit de mûres réflexions. Or les premières paroles de M. l'Évêque d'Hermopolis au roi furent celles-ci : « Sire, on ne s'est pas donné le temps de réfléchir. » Ces ordonnances, d'après votre rapport , auraient été librement consenties par tous, et je lis dans le Mémoire : « On dirait que « les ministres étaient comme dans un état d'oppression « quand ils ont rédigé l'ordonnance , et qu'elle a été ar- « radiée par la violence. »
Vous semblez présenter ces mesures comme inspirées par un zèle éclairé pour les intérêts de la religion ; M. d'Hermopolis vous répond : « 11 semble qu'elles « aient été conçues dans un esprit de défiance et de « haine contre l'épiscopat et la religion catholique, tant « dans chacune de ses dispositions l'ordonnance est « dure, humiliante, et pleine, dans son ensemble, do « précautions et d'entraves contre les évêques. »
Après ces paroles, Monsieur le Duc, qui suffisent à elles seules pour bien caractériser la vraie situation des hommes et des choses à cette époque, M. l'évêque
J Le titre de ce mémoire est : Récit abrégé de ce que j'<ii dit et fait au sujet des ordonnances de ï 828.
A M. LE DUC l>K BR0GL1E. 81
tl'Hcrmopolis ajoutait : « Si du moins, Sire, celte nou- « velle concession devait être la dernière, si elle devait « apaiser pour toujours les fureurs d'un parti ! »
Ou je me trompe, Monsieur le Duc, ou ce langagp dans la bouche d'un homme aussi grave et aussi modéré que M. Frayssinous, justifie pleinement ce que j'avais l'honneur de vous dire, que la violence des opinions et les réactions impérieuses des partis imposaient alors une contrainte morale aux caraclères les plus honorables et aux esprits les plus indépendants.
Aussi le vertueux prélat concluait-il tout naturellement parcelle dernière parole: «Sire, je l'avoue, pour « rien au monde je ne voudrais contre-signer une pa- « reille ordonnance. »
Sans doute, et M. le comte Portalis l'a éloquemmonl proclamé, on ne pourrait prétendre, sans insulter à la mémoire du roi Charles X, que la concession de 1 200 000 fr. de bourses en faveur des petits séminaires ait été le prix des entraves qu'on leur faisait sabir, mais du moins dans cette concession la piété du roi trouvait une sorte d'adoucissement aux rigueurs dont on les frappait.
Et il n'en est pas moins vrai que le roi disait : « Si la dotation ne passait pas, l'ordonnance serait caduque; » à quoi M. d'IIermopolis répondit que « l'ordonnance « pourrait bien rester avec tout ce qu'elle a de fâcheux, « sans présenter l'espèce de compensation dont il « s'agit.n Vous savez, Monsieur le Duc, si l'événement a justilié celte prévision.
Je n'ai pas tout dit sur cette contrainte morale dont je vous parlais tout à l'heure, et dont voici un autre et bien étrange témoignage :
Dans la rédaction primitive de l'ordonnance, il y avait un article où l'on allait jusqu'à exiger « que les élèves « parvenus à un certain âge et après deux ans de sé- « jour dans l'école, fussent tonsurés. »
Ainsi la tonsure était imposée à ces enfants comme condition impérieuse de leur séjour dans le religieux asile qui avait accueilli et protégé leurs premières années.
Ne fallait-il pas tout l'aveuglement de l'esprit de parti pour fermer les yeux sur cette odieuse violence dont on menaçait un si jeune âge?
Le ridicule devait le disputer à l'odieux, si M. l'évêque d'IIermopolis n'était intervenu, et l'on allait si loin , la terreur des jésuites était si grande, que, craignant d'en rencontrer partout, on voulait soumettre à l'approbation nominative du roi tous les maîtres et professeurs des petits séminaires quels qu'ils fussent, tous, jusqu'au plus humble des surveillants.
Il fallut que M. Frayssinous fit sentir au roi la singulière exagération de ces exigences, pour qu'elles fussent supprimées.
Et comme le prélat ajoutait que les adversaires des petits séminaires et des jésuites se réjouiraient d'autant plus de ces mesures qu'ils pouvaient croire que le roi n'était pas sans estime et sans quelque affection pour cet ordre, Charles X reprit : Je ne puis dire ni que je les aime, ni que je ne les aime pus
Veuillez peser enfin, Monsieur le Duc, les dernières paroles laissées pour ainsi dire comme adieux au monarque par son vénérable interlocuteur: « Je répondis « que la question du ministère, de sa position , de ses « embarras, ne me regardait pas; que, pour mettre
A M. LE l>l C DE BROGl il .
t( tonte siocërité dans mes discours, je devais dire que « le mi était juge de ce que pouvait commander le bien « de l'Étal ; que des choses d'ailleurs 1res- fâcheuses et « d'un très-mauvais effet pouvaient être excusées par « la oécessité d'éviter de plus grands maux; quec'étail « là une question de haute politique qu'il ne m'appar- « tenait pas de décider. Je me souviens qu'une fois je » tenais déjà le bouton de la porte du cabinet du roi <( pour me retirer, lorsque je me retournai [jour dire : « Sire, qu'il me soit permis de le répéter: Cette mesure » me parait si fâcheuse que lu nécessité seule peut Vex- « caser. »
Dois-je ajouter (pic M. d'Hermopolis crut devoir répéter ce qu'il avait déjà dit, qu'il n'eût à aucun pri\ apposé sa signature à ces ordonnances?
Et le jour même où elles furent publiées dans le Moniteur, Monsieur le Dauphin ayant dit à la cour que les consciences devaient être tranquilles, et en ayant donné pour raison décisive que M, l'évéque d'Hermopolis n'aurait pas refusé de lescontre-signer: «Pardon, Monseigneur, répondit le prélat, foi d'honnête homme, je n'aurais pas signé. »
Plus loin, je lis dans votre rapport que l'ordonnance du 1 G juin 1828 a été rendue sur la proposition d'un prélat dont la mémoire est chère à tons les gens de bien, M. l'évéque de Beauvais.
Eh bien! encore ici, je suis obligé de le dire ; les faits se sont passés d'une tout autre manière : ces mesures ont été si peu prises sur la proposition de AI. l'évéque de Beauvais, que \i. le comte Portalis en avait fait la condition de son entrée au ministère, deux mois avant que M. Feuliïcr ne fut nommé ministre; \l. Portalis fut
nommé ministre de la justice le 5 janvier, et M. Feutrier ne reçut le portefeuille des affaires ecclésiastiques que le 3 mars; et non-seulement M. Feutrier ne les a pas proposées, mais je crois pouvoir affirmer avec certitude qu'il les a contre- signées malgré lui.
M. l'évêque d'Hermopolis nous atteste formellement que l'évoque de Beauvais offrit en plein conseil sa démission , plutôt que de contrc-signer les ordonnances; voici son récit :
« M. l'évêque de Beauvais s'explique devant le roi, « en plein conseil , refuse de eontre-signer et donne sa « démission. La discussion est très-vive. Les ministres « sont déconcertés de la résolution de M. l'évêque de « Beauvais, à laquelle ils ne s'attendaient pas, et dé- « clarent au roi que , si leur collègue se retire, ils sont « obligés de se retirer eux-mêmes.
« On conçoit aisément que le roi dut se trouver dans « le plus étrange embarras, persuadé que, dans les « circonstances, il ne pouvait sans danger changer son « ministère.
« Le 11 , Sa Majesté m'envoie un message : je me « rends ci Saint- Gloud. La première chose qu'il me dit « est celle-ci : « Voyez, l'évêque, dans quelle situation « diabolique je me trouve... L'évêque de Beauvais ne « veut plus contrc-signer, et les ministres m'ont offert, « en conséquence, leurs portefeuilles »
« Je pris la parole pour dire : « Sire, je conçois toutes « les répugnances de l'évêque de Beauvais. Au reste, « le roi sait bien que je ne lui ai pas conseillé la me- « sure.
«-Cela est vrai, dit le roi ; mais vous m'avez dit que, « si je la jugeais nécessaire , on n'avait pas le droit de
« la condamner. — Oui, Sire, mais c'est là une chose <( dont je ne suis pas juge. »
Je ne puis m'empécher d'admirer ici, et vous admirerez avec moi , Monsieur le Duc, L'indépendance respectueuse du langage de ce saint évoque, qui s'incline devant l'autorité royale, après avoir fermement énoncé sa pensée et ses vœux, refuse défaire un pas de plus et déclare qu'il n'a pas le droit d'imposer au roi ses vues politiques comme règle de conscience, et le reconnaît pour juge dans les choses de son ressort , en qualité de chef suprême de l'État.
« Le roi croyait, continue M. d'IIermopolis, que l'é- « véque de Beauvais resterait inébranlable dans sa ré- « solution de se retirer.
« Mais celui-ci , ajoute M. d'Hermopolis, croit devoir •t se sacrifier pour ce qu'il regarde comme le service du « roi, et s'exposer a tout ce qui est arrivé et qu'il pré- « voyait très-bien. »
C'est l'historien de M. Frayssioous qui nous apprend, d'après les documents les plus authentiques, comment s'accomplit ce sacrifice. « Charles X voyant dans le re- « fus de l'évcque de Beauvais la dissolution même de « son ministère, et sentant vivement la position critique « des hommes et des choses, quitta son fauteuil1, et, « allant vers M. Feutrier, lui prit les mains avec bcau- » coup d'émotion , et les larmes aux yeux : Êvêque de » Beauvais, dit-il, voulez-vous donc m' abandonner? — ( Non, Sire, répondit le prélat, touche de si houles ins- « tances; mais je ne puis signer un acte qui répugne a « /(/ conscience de M, d'Hermopolis. »
' Vie de M. Frayssinous, pag. c>j3, tîii.
On finit par proposer un moyen terme qui fut ainsi formulé : « Le garde des sceaux devait signer l'ordon- « nance qui supprimait les huit établissements dirigés a par les jésuites, et qui imposait aux directeurs et « professeurs des maisons d'éducation l'obligation « d'affirmer qu'ils n'appartenaient à aucune congréga- (i lion religieuse non légalement établie en France ; le « ministre des affaires ecclésiastiques devait signer « seulement l'ordonnance qui, en limitant le nombre « des élèves des petits séminaires, etc., créait dans ces « établissements huit mille demi-bourses, à 150 francs « chacune.
« Ce moyen terme, qui divisait la responsabilité , fit « illusion à M. Feutiier. »
Et tous, comme l'évêque d'Hermopolis le raconte, ne savaient qu'invoquer cette dernière ressource des positions désespérées : Salus populi suprema lex esto.
C'est donc au milieu des perplexités les plus cruelles et de ce que je ne crains plus maintenant de nommer de véritables tortures morales , qu'un roi et un évèque se crurent condamnés à céder dans cette grande et mémorable circonstance, et léguèrent aux dépositaires futurs du pouvoir le triste exemple de concessions arrachées à la faiblesse : concessions funestes qui n'ont jamais sauvé et ne sauveront jamais les États.
Vous dites encore , Monsieur le Duc, que les ordonnances ont été préparées par une commission à la tête de laquelle se trouvait placé M. de Quélen , et vous ajoutez que cette commission, divisée sur un seul point particulier, a été unanime sur la nécessité de toutes les dispositions que vous venez de rappeler.
Et cependant le rapport de la commission, signé
A .M. LE lin: DE BR0GL1E. Il
par M. de Quéien et adressé au roi Châties X, diffère essentiellement des ordonnances sur des points fonda' mentaux.
Je les indique :
1° La limitation du nombre des élèves de chaque école, fixée dans l'ordonnance, sans qu'il en soit question dans le rapport.
2 La limitation du nombre des élèves pris d'ensemble, fixée de même dans l'ordonnance, sans qu'il en soil question dans le rapport.
3° La nécessité de l'approbation du roi pour le choix des supérieurs ou directeurs, imposée par l'ordonnance, absente du rapport.
'» L'établissement des écoles primaires ecclésiastiques, demandé dans le rapport, refusé par l'ordonnance.
5 La l'acuité pour les curés d'instruire dans les sciences les enfants de leurs paroissiens, demandée dans le rapport, refusée par l'ordonnance.
6' Enfin, l'affirmation par écrit de n'appartenir à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France, exigée par l'ordonnance, absente du rapport.
Ce sont là, je crois, Monsieur le Duc, des différences assez profondes pour m'autoriser a dire que les ordonnances de 1828 ne sont pas l'ouvrage d'une commission présidée par un illustre et courageux pontife.
Je suis étonné que ces différences aient échappé à une observation aussi attentive (pic la vôtre.
Aussi M. de Quélen crut-il, après la publication des ordonnances, devoir repousser énergiquemenl la responsabilité que vous semblez appeler sur lui, et je sui^
heureux aujourd'hui de défendre auprès de vous sa mémoire.
Sans doute. M. de Quélen et la majorité de la commission avaient compris que la malheur des temps leur imposait certaines concessions, afin de conjurer l'orage, de prévenir la ruine des établissements menacés, et d'obtenir le juste respect des droits les plus essentiels de l'Église.
Mais quand les ordonnances parurent, quand M. de Quélen eut reconnu que tout ce qu'il avait essayé de sauver était sacrifié, on sait quelles furent ses réclamations et ses plaintes, et comment elles s'unirent aux douleurs de l'épiscopat pour dire au roi :
« Sire,
« Le temps ne calme pas la douleur que les évoques « de votre royaume ont éprouvée à l'occasion des « ordonnances du 16 juin; au contraire, ils sentent « qu'elle devient plus vive et plus profonde à mesure « qu'ils voient s'approcher le terme fatal de leur exé- « cuti on... »
Du reste, si l'épiscopat se montra profondément attristé des ordonnances de 1828, personne n'en parut guère satisfait.
« Jamais, on doit l'avouer, dit M. Rendu dans un ou- « vrage récent1, l'attente publique n'avait été plus « tristement déçue... Toutes les opinions se récrièrent, « comme dédaignées ou offensées. »
1 De l'instruction secondaire, et spécialement des écoles secondaires ecclésiastiques (184%}, i>ag. 134.
Je me souviens encore d'avoir entendu le noble et loyal comle de la Ferronays, à Home, reporter sa mémoire sur les choses de cette époque. Jetant un regard en arrière sur les grandes circonstances de sa vie politique, il jugeait les événements avec la sérénité d'un esprit élevé et Indépendant de toutes les préoccupations, et me racontait une foule d'intéressants détails qui me prouvaient combien ceux qui agirent alors étaient peu libres dans leur action. Je ne veux point les redire ici; je ne citerai de ces conversations qu'un seul trait, qui confirme les paroles de l'honorable membre du conseil royal de l'instruction publique. Le jour de la publication de ces fameuses ordonnances du 16juin, M. de la Kerronays rencontra Benjamin Constant chez le président de la Chambre: «Eh bien ! ètes-vous enfin content? lui dit-il. — Non, répondit Benjamin Constant; ce n'est point là ce que nous voulions : nous voulions la liberté d'enseignement. — Vous avez cependant les jésuites de moins. — Peu nous importe, ce n'est pas là ce que nous demandions. »
On voit quelle était à cette époque la pensée de l'opposition, de ses membres les plus éminents.
Et n'est-ce pas ce qu'est, venu naguère si loyalement attester à la tribune de la Chambre des Pairs, M. le comte Beugnot?
« Je ne sais si mes souvenirs me trompent, mais il « me semble qu'en 1828 nous poursuivions tout autre « chose que les jésuites... Et si ma mémoire est bonne, « je rappellerai aux personnes qui étaient alors dans « l'opposition, que si les jésuites nous avaient manqué, « nous aurions trouvé d'autres motifs pour justifier et « affermir notre opposition... »
Monsieur le Duc, vous affirmez que Ja commission, divisée sur un seul point, a été unanime sur lu nécessité de toutes les dispositions que vous venez de rappeler. Or, parmi ces dispositions, je lis à la page 76 de votre rapport : « Aucune école secondaire ecclésiastique ne doit « admettre d'externes. »
Permettez-moi de vous dire que la commission a été unanime pour exprimer le vœu que les écoles ecclésiastiques établies dans les communes où il n'y aurait pas de collège de l'Université, pourraient recevoir comme externes les enfants des personnes domiciliées dans la commune.
Vous ajoutez, Monsieur le Duc, qu'à l'âge de quatorze ans, et après deux années de séjour, les pensionnaires sont tenus de porter l'habit ecclésiastique.
C'était là une de ces concessions qu'on croyait devoir faire, peur ôter le moindre prétexte à des accusations malheureuses.
Mais, dans la pensée exprimée par la commission, cette obligation devait être restreinte aux écoles des villes où il se trouvait un collège. Oui, j'en ai la conviction, et mon respect pour les membres honorables de cette commission ne me permet pas d'en douter : ils espéraient que la transaction qu'ils proposaient prépaierait la pacification politique et religieuse, en sorte que celte obligation deviendrait chose simple et facile dans des lieux et des temps paisibles; et ils ne pouvaient se décider à prévoir que l'Église de France serait condamnée à subir des époques où celle obligation deviendrait tellement intolérable, qu'elle serait forcée d'en dispenser ses ministres eux-mêmes, à pins forte raison des enfants de quatorze ans.
Quoi qu'il en soit, .Monsieur le Duc, il est évident que la commission oe consentait pas à un'' prescription | nérale et absolue sous ce rapport.
Vous affirmez, enfin, (pie la commission a été unanime sur les deux dispositions fondamentales dont j'ai déjà parlé : i° sur la limitation du nombre des élèves de chaque ècole;1" sur le nombre total des élèves pris d'ensemble, et (lui ne doit pas excéder 20 000.
Eli bien ! Monsieur Je Duc, le rapport de la commission n'en dit pas un mot; et toutes ses propositions relatives, soit a l'autorisation des 53 écoles ecclésialiques non encore autorisées, soit à la fondation de nouvelles écoles primaires ecclésiastiques dans les villes métropolitaines, auprès des éijlisps métropolitaines cl paroissiaies, et dans les ritics diocésaines, auprès des églises cathédrales, indiquent manifestement que la commission avait formé le vœu ijue le nombre des élèves ecclésiastiques fût augmenté, bien loin d'être diminué.
Voilà, Monsieur le Duc, ce que j'avais à dire pour démontrer que le zèle du roi Charles \, que la piété d'un ministère éclairé, que l'autorité de plusieurs prélats dont le nom est demeuré cher à l'Église, que l'unanimité, enfin, de la commission, ne couvrent pas de leur grave responsabilité les ordonnances de 1828.
DI. — Dl CERTIFICAT D'ÉTUDES ET DE LA DÉCr.AnATIO>.
Troisièmement, Monsieur le Duc, il résulte de votre rapport que les exigences de ces ordonnances sont fort simples, n'ont rien après tout d'embarrassant et de bien redoutable, et que, bien comprises même, elles nous
offrent peut-être des avantages que nous devrions mieux apprécier.
J'aurais beaucoup à dire sur ce sujet; je me bornerai à deux points : le certificat d'études exigé de nos élèves, et la déclaration imposée à nos professeurs.
Vous avez prévu l'objection sur le premier point, Monsieur le Duc; je cite vos propres paroles (p. 79) : 11 est fâcheux, dit-on, pour ces jeunes gens, après avoir achevé leurs études au petit séminaire, de recommencer les deux dernières classes. Ce sont deux années de perdues pour leur avenir.
A quoi vous répondez : La supposition est en grande partie gratuite; on ne peut guère achever ses études dans les petits séminaires, attendu que la plupart des jjelits séminaires n'ont pas de cours d'études complets ; sur cent treize, il en est cent deux qui sont dans ce cas. Il n'y en a, par conséquent, que onze dont les élèves, pour obtenir le diplôme ordinaire, soient obligés de recommencer leurs dernières classes , de perdre deux années.
II n'y en a que onze, Monsieur le Duc?
Mais les cent deux: qui disparaissent dans votre argumentation, qu'en faites-vous? que deviennent-ils?
Comment n'avez-vous pas vu, permettez-moi de vous le dire, que partout où la philosophie ne se fait pas au petit séminaire, elle se fait au grand; et que sous ce rapport ces deux établissements n'en font qu'un aux yeux de la loi, qui atteint les élèves des grands séminaires au même litre que les élèves des petits?
Je vous le demande à vous-même : que penseriezvous d'un certificat de philosophie donné pour l'examen du baccalauréat par un supérieur de grand sémi-
A M. LE l>l C DE BROGLIE. 93
naire? Qu'en penserait l'Université? Le recerrait-elle 1 Voilà loute la question.
Plusieurs de nos évoques ont eu la snge pensée de placer la philosophie au grand séminaire, et de la mettre ainsi dans le voisinage de la théologie, comme une introduction à renseignement de la science sacrée : c'est quelque chose de semblable à ce que vous demandez pour les collèges.
S'il en est de la sorte, que peuvent devenir les jeunes gens dont la vocation ne persévère pas après qu'ils ont fait leur philosophie au grand séminaire? Je vais ici, Monsieur le Duc, vous révéler des faits certains. Je suis supérieur du petit séminaire de Paris; sur trente élèves que nous avons habituellement en rhétorique, deux ou trois seulement chaque année se retirent avant la philosophie. Ht parmi les autres, qui vont faire deux années d'études philosophiques à Saint-Sulpice, il en est ordinairement six ou sept qui abandonnent le grand séminaire avant d'aborder les éludes théologiques. Ces jeunes gens seront-ils condamnés comme les autres à refaire deux années de rhétorique et de philosophie dans les collèges universitaires? Quel sort leur réserve votre projet de loi? Qu'en faites-vous dans la pensée de votre rapport?
Et ceux qui, après leur philosophie achevée, n'ont pas encore décidé leur vocation, et font une, deux, trois années de théologie, et attendent ainsi jusqu'à vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ans pour prendre un engagement irrévocable, qu'en faites-vous? J'ose vous le demander de nouveau.
Et veuille/ ne pas oublier que ce que je viens de. vous dire du diocèse de Paris est également vrai de tous les
diocèses du royaume, et que par conséquent, c'est à l'égard de plusieurs centaines de jeunes gens pour chaque année que je vous pose encore une fois cette douloureuse interrogation : Qu'en faites-vous ?
Il m'est permis de vous le dire, Monsieur le Duc : il y a eu erreur, erreur grave dans vos calculs et vos raisonnements, et la question que vous croyez avoir tranchée d'un seul mot reste entière, non-seulement pour les onze petits séminaires dont vous parlez, mais aussi pour les cent deux dont vous ne parlez pas. Elle reste entière et plus sévère encore pour ceux de ces jeunes gens qui, plus réfléchis ou plus scrupuleux, ne renoncent à la vocation ecclésiastique qu'après un plus long examen.
Et ici, Monsieur le Duc, ce que je sens m'échappe malgré moi ; c'est le seul moment où je risquerais peutêtre de ne pas mesurer , comme je le voudrais, l'expression de mon étonnement et de mes regrets.
Comment, en effet, ne pas ressentir avec un surcroît d'amertume et de douleur tout ce que l'oppression a de cruel, lorsque celui qui la fait peser sur nous semble ignorer le mal qu'il nous fait, et autorise à ses propres yeux, comme aux yeux du public, l'énormité de ses erreurs par la droiture de son âme et l'honnêteté de son langage?
Vous ajoutez, il est vrai : « Doubler sa rhétorique, « doubler sa philosophie, c'est ce que font volontaire- <( meut une foule d'élèves dans tous les établissements « puhlics ou privés. »
Une foule, Monsieur le Duc ! Si le fait est vrai, il nous écrase ; mais si c'est un fait complètement erroné, ce n'est pas sur nous qu'il retombe. Eh bien ! j'ai pris des
A M. LE Kl C Dl. BROGLIE.
informations précises à cet égard. En re moment, dans les cinq collèges royaux do Paris, le fait est, je puis le dire, sans exemple quant à la philosophie.
Je me trompe ; il en est un seul où il y a un élève qui double cette classe Partout ailleurs, nn vétéran de philosophie est un être de raison, el je puis vous citer la réponse d'un professeur qui, consulté il \ a quelques jours à cet égard, disait en propres termes : De mémoire de professeur ', cl il y a vingt uns que je le suis, il esi inouï qu'un élève ait doublé su philosophie.
Il aurait pu ajouter: Non-seulement on ne redouble point celte classe, mais bon nombre d'élèves la font bors de l'Université, ou ne la font pas du tout.
En rhétorique, il j a aujourd'hui, comme il y a eu toujours, des rlèves vétérans; mais comment dire qu'il y en a une foule? A peine on sur dix, environ sept ou huit dans des classes de quatre-vingts ou cent élèves. Et quels sont-ils ? Non pas des jeunes gens dont on % ont fortifier les éludes dans l'intérêt de leur avenir, mais le plus souvent des lauréats en espoir, destinés à achalander par leurs succès l'établissement où l'éducation leur est donnée. J'aurais beaucoup à dire sur ce point. Monsieur le Duc, mais rien sans doute à vous apprendre1.
1 Voici comment un pnbticiste, fort dévoué d'ailiears à l'Université et à H. le Ministre de l'instruction publique, jugeait tes i>iï\ «lu grand concours et ces redoublements de classe, apprécies aujourd'hui à leur juste valeur : - Les prix du grand concours Boni admirables et servent
■ d'enseigne à l'hôtellerie. Aussi, dans un grand nombre d'institutions - et de pensions, tout a-t-il été sacrifié à ces luttes, afin de pouvoir.
■ mettre dans les journaux, au mois d'août , que l'institution Trois « htoiles a eu tant de prix, t,nil d'accessits, el tant de nominations au « concours général. La matière à lauréats est fort pritée; <>n envoie
Pour justifier voire système de rigueur contre les petits séminaires, vous ajoutez que cet inconvénient du redoublement forcé des deux classes de rhétorique et de philosophie, là où il existe, est la clause onéreuse d'un contrat dont les élèves des petits séminaires ont recueilli les bénéfices; ils ont été élevés en partie aux frais du public, puisqu'ils ont été dispensés de payer directement ou indirectement plusieurs impôts auxquels les élèves des autres établissements sont soumis.
Cette raison aurait de la force, s'il n'était depuis longtemps établi dans la pensée de tout le monde que l'état de choses que vous nous opposez ne peut plus subsister. Ce qui est aujourd'hui pour nous une faveur, ne le sera plus demain. Il n'y a qu'une voix contre les impôts universitaires; l'Université elle-même les répudie, parce qu'elle sent qu'ils la déshonorent. Mais si cet odieux système de fiscalité devait être maintenu , je concevrais que l'on forçât nos élèves à acquitter les droits d'examen et l'arriéré des rétributions universitaires, lorsqu'ils n'embrassent pas l'état ecclésiastique et se présentent aux épreuves du baccalauréat; cela se-
« des commis -voyageurs fouiller les collèges de province, pour décou- « vrir les élèves forts en version, ou qui annoncent une grande aptitude « à mettre les accents grecs. Ces élèves ne payent rien ; au contraire, « on les paye, quand ils l'exigent. Dans les ateliers de l'industrie mo- « derne, on a procédé par une division extrême du travail. Eh bien ! « c'est par le même procédé qu'on fait des lauréats de concours général. « Lorsqu'on a reconnu à un élève une aptitude spéciale, on la déve- « loppe d'une manière à peu près exclusive ; ainsi, le mallieureux fait « thème sur thème, ou version sur version, ou vers sur vers, suivant « son aptitude particulière, et sans aucun égard pour les autres apti- « tudes, qu'il faudrait agrandir précisément en raison de ce qu'elles se - « raient moindres, pour arriver à un équilibre dénotions, qui est le « vrai savoir de la jeunesse »
rait étrange4, mais moins injuste que de les condamner ou à renoncer aux carrières libérales, ou à refaire sur les bancs de l'Université les classes qu'ils ont déjà faites, et peut-être avec un grand succès.
Mais, après tout, dites-vous, cette conséquence n'aurait rien de bien redoutable.
Ici encore j'ai peine à contenir le sentiment qui m'oppresse. Je souffre, plus que vous ne sauriez le croire, de cette aisance de langage qui tranche si légèrement de si graves intérêts. Ah! Monsieur le Duc, il y a quelquefois dans les discours des hommes les plus honorables, lorsqu'ils traitent de nous et de nos affaires les plus sérieuses, une légèreté d'affirmation qui sied mal à la gravité des choses: le cours de celte grande discussion en a offert plus d'un triste exemple. Mais puisque vous ne l'avez pas aperçu, Monsieur le Duc, je vais vous révéler tout ce que cette conséquence a de redoutable pour ces jnunes gens, pour leurs familles, pour l'État, pour l'Église.
Et d'abord, celte nécessité que vous prétendriez leur imposer de refaire deux classes qu'ils ont déjà faites, pas un seul d'entre eux ne saurait s'y soumettre. Vous
1 S'il fallait compter avec l'Université, le clergé n'aurait-il pas le droit de mettre en ligne de compte les Liens si nombreux qui lui ont été enlevés et dent elle jouit ? et a cette occasion, je ne puis m'ompécher de citer un passage d'un ouvrage sur la liberté de l'enseignement, publié l'année dernière par Mgr l'Archevêque do Paris :
« l.e Clergé no possède pas comme l'Université un personnel sur- « abondant, d'innombrables édifices bâtis autrefois par des éviques « ou par des congrégations religieuses, des rentes, des biens , des « bibliothèques ayant la même origine, san~ compter les bourses et « les allocations du trésor, toutes les fois qu'une construction extraa ordinaire devient nécessaire. »
ne l'obtiendrez jamais ni d'eux ni de leurs parents. Non, ce ne sera pas un blâmable excès d'orgueil, mais un légitime sentiment de fierté que celui qui leur conseillera de repousser une condition intolérable qui assimile le savoir à l'ignorance ; force une intelligence qui a la conscience d'elle-même à s'abdiquer pendant deux ou trois ans pour laver la tacbe de son origine; condamne un jeune homme déjà mûr à aller, malgré son âge et ses succès, se refaire écolier sur les bancs d'un collège, à côté d'enfants dont il pourrait être le maître, et dont il ne sera que la risée!...
Je me demande comment des hommes graves ne voient pas qu'établir un pareil régime, c'est proclamer tout haut que la science n'est rien par elle-même, mais qu'il faut savoir d'où elle vient pour l'estimer; en sorte qu'un jeune homme, fût-il un Pascal, par cela seul qu'il a été élevé dans un petit séminaire, demeure, aux yeux de ses examinateurs, radicalement incapable ; et tout son savoir ne vaut rien, parce qu'il vient d'une origine ecclésiastique. Au nom du bon sens et de la justice, examinez-le, soyez pour lui plus sévère que pour d'autres, si vous le voulez; mais ne le condamnez pas à subir une absurde dégradation qu'il n'acceptera jamais; et ne voyez-vous pas que, par là, vous l'exposez à la plus dangereuse des tentalions, et que vous l'obligez réellement ou à vous tromper, ou à renoncer à toute carrière libérale, ou à se faire prêtre malgré lui?
Ai-je besoin d'ajouter que ceux qui auraient eu le malheureux courage d'étouffer leur conscience et de se faire prêtres malgré eux, sont condamnés, par là môme, à être de mauvais prêtres, et à traîner une vie pleine
d'amères douleurs cl d'intolérables regrets? Celle contrainte morale n'csl-elle pas une véritable énormitéî
Et qui peut donner le droit à L'Université d'exposer le clergé avoir entrer dans ses rangs des membres qui ne voulaient pas, qui ne devaient pas s'y trouver, et qui ne s'y trouveront que pour le déshonorer?
Pour peu que l'on y fasse attention, on reconnaîtra que tout ce système va droit à la ruine ou au moins à l'humiliation du clergé, en forçant lous les pères honnêtes, toutes les familles honorables à écarter leurs enfants des petils séminaires. Où trouver, en effet, un père sensé qui se regarde comme assez sûr de la vocation d'un enfant de dix à quinze ans, pour le placer entre la nécessité d'embrasser forcément, à dix-huit ans, l'état ecclésiastique, ou de recommencer ses études après qu'il les a bien faites, ou enfin d'en perdre tout le fruit, en se voyant fermer toutes les carrières libérales? Et l'institution des petits séminaires n'estclle pas dès lors frappée au cœur, et l'Église elle-même, condamnée à ne se recruter jamais que dans les rangs les moins élevés de la société, n'est-elle pas menacée d'un abaissement continu?
Ce n'est pas tout, l'Université, sans le vouloir, j'en suis convaincu, ajoute envers nous injure sur injure. El e suppose le clergé français incapable de former des citoyens utiles, puisqu'elle déclare ceux de nos élèves qui rentrent dans le monde inhabiles à tout, tant qu'ils n'auront pas recommencé, sous des maîtres universitaires, les leçons que l'Église leur a données.
Elle le suppose incapable, c'est trop peu dire : elle le proclame indigne de préparer à la patrie des citoyens, puisque ceux de nos élèves qui, de notoriété publique,
auraient pu subir avec honneur l'examen de bachelier es lettres, quoique reconnus capables sous le rapport littéraire, demeurent sous le rapport légal, indignes de recevoir le diplôme qui seul peut leur donner le droit de servir leur pays.
Et vous, Monsieur le Duc , vous que l'on vit toujours un législateur si humain et si juste, comment conscntiriez-vous à laisser introduire parmi nous un nouveau délit : celui de s'être cru appelé à un état respectable, d'avoir été formé dans une pieuse retraite à l'amour de la vertu, et d'avoir sondé assez religieusement sa conscience pour reculer devant d'immenses obligations? Comment ratifieriez- vous la peine monstrueuse inventée pour ce singulier délit, l'éloignement du coupable de toutes les professions honorables, comme si c'était désormais un homme flétri et frappé d'une interdiction intellectuelle et sociale?
Et vous demanderai-je ce que le pays peut gagner à un pareil état de choses? Y a-t-on assez réfléchi? Quand on aura puni de pauvres jeunes gens de leur patience consciencieuse à attendre une vocation que Dieu n'a pas décidée, quand on leur aura posé le terrible dilemme d'entrer, malgré eux , dans le sanctuaire pour le profaner, ou de se résigner à n'être rien dans leur patrie, que fera la société de ces membres inutiles, réduits à ne se faire une place au milieu d'elle qu'en la troublant?
Eh bien! Monsieur le Duc, je le déclare , créer ainsi en France une classe d'hommes jetés injustement hors des voies légitimes, pour s'avancer et se produire, et placés de la sorte dans une permanente hostilité contre l'ordre social , voués par conséquent , si Dieu ne les en
A M. LE DUC DE BROdLIK. 101
garde, à devenir des pamphlétaires ou des conspirateurs, ce n'est pas seulement offenser l'Église, c'est blesser l'État; c'est une faute politique dont la gravite" est immense et sur laquelle une malheureuse préoccupation a pu seule aveugler jusqu'à ce jour.
Je me crois fondé à le dire : les règlements universitaires sur l'admission au baccalauréat ne peuvent subsister dans une société régulière : il y a trop de combinaison et de prévoyance dans ces règlements, pour qu'on les accuse d'être malhabiles; mais, en vérité, les conséquences en sont si étranges, qu'au point de vue intellectuel et social, nous ne craignons pas de le dire, et qu'on nous pardonne la dureté de l'expression, ils ne peuvent être acceptés et maintenus que par une société troublée, dont les révolutions ne sont pas encore achevées.
J'entends votre .réponse à ces graves raisons, .Monsieur le Duc, vous allez me dire que :
« On ne voit pas pourquoi les élèves des petits sémi- « naires, à l'issue de leurs humanités, avant de comu mencer leur rhétorique, si leur vocation n'est pas « parfaitement dn-idée, ne se mettraient pas en mesure « d'obtenir le diplôme ordinaire par les voies ordinaires, « c'est-à-dire en achevant leurs études dans un était bassement de plein exercice public ou privé, sauf, « après l'avoir obtenu, à entrer, si leur vocation persis- « tait, au grand séminaire
« 11 ne faut point se figurer d'ailleurs que le contact « des établissements laïques soit mortel aux vocations « ecclésiastiques. »
Voilà le mot magique avec lequel vous croyez faire crouler toutes nos objections : eh bien ! laissez-moi vous
le dire, ces paroles m'affligent plus que tout le reste. En effet, elles n'iraient à rien moins qu'à obliger tous les élèves des petits séminaires de France à quitter ces pieux asiles , pour faire ailleurs leur rhétorique et leur philosophie. Je dis tous, et c'est avec l'autorité que me donne une expérience certaine , l'expérience de ma vie entière. Je dis tous, parce que je ne connais pas, parce que je n'ai jamais connu un seul jeune homme dont la vocation fût parfaitement décidée à l'issue de ses humanités ou de sa seconde.
Que s'il en était autrement, Monsieur le Duc , que si l'on parvenait à décider parfaitement et irrévocablement des vocations si jeunes, cela ne pourrait arriver que par une obsession odieuse de tous les instants , et par un de ces coupables abus d'autorité ou d'influence que réprouvent également et la dignité de notre caractère, et notre profond respect pour la faiblesse et la candeur de l'enfance, et la liberté de l'homme, et la sainteté du sacerdoce. Si je connaissais un jeune homme qui vînt me dire, à sa quinzième ou seizième année, que sa vocation est parfaitement décidée, je serais le premier à l'arrêter.
Autre est la vocation ecclésiastique, autre celle pour l'école forestière ou l'école des arts et métiers. Et sur ce point l'esprit du siècle, dans ce qu'il a peut-être de plus juste et de plus raisonnable, est parfaitement d'accord avec la loi ecclésiastique , qui, pas plus que la loi civile, ne permet pas avant la vingt-et-unième année des engagements irrévocables. Chose étrange! Monsieur le Duc,vous êtes ici moins doux et moins libéral envers nous que ne l'est la loi militaire elle-même, qui accorde au séminariste appelé par le sort sous les drapeaux jusqu'à
A M. LE DUC DE liROGI.li .
la vingt-cinquième année pour opter cuire la milice des camps et celle du sanctuaire.
Kl comment se fait-il qu'en cet endroit de voire rapport vous tranchiez aussi aisément l'affaire de la vocation, lorsque, deux pages plus bas, vous admettez vousmême que cette grande affaire ne se décide jamais sitôt, et qu'il y aurait de la part d<} ces jeunes gens confiance sive dans leurs dispositions intérieures, témérité même a se conduire différemment !
Tous donc, Monsieur le Duc, à moins qu'on n'ait fait violence à leurs dispositions intérieures ou qu'il n'y ait eu de leur part confiance excessive et même témérité, tous sont condamnés à faire dans un collège laïque leur rhétorique cl leur philosophie ; et, pour me servir de vos expressions, non-seulement on ne volt pas bien pourquoi ces classes se feraient encore dans les petits séminaires, mais on voit très-clairement qu'elles devraient y être supprimées. Cette conséquence, c'est moi qui la tire, Monsieur le Duc, dans son implacable rigueur : votre logique s'en esl effrayée, et vous ne l'avez pas Urée vous-même. En esl-ellepour cela moins légitime? en avons-nous moins droit de repousser un système qui aboutit à une semblable conclusion? Kl je n'en ai signalé que les moindres dangers ; je n'ai rien dit des funestes hasards que courrait dans les établissements laïques la jeunesse destinée au sanctuaire.
Vous ajoutez, il est vrai, qu'il ne faut point se figurer que le contact des établissements laïques soit mortel aux vocations ecclésiastiques. Sur ce point encore, plus que sur tous les autres, Monsieur le Duc, il m'est défendu de partager votre avis. Ce contact est trop souvent mortel : j'ai déjà eu l'honneur de vous en donner les
raisons au commencement de cettelettreen démontrant la nécessité et la spécialité des petits séminaires ; mais il est mortel surtout à l'époque de la jeunesse où vous condamnez nos enfants à le subir.
Il est un âge dans la vie auquel un ancien attribuait les propriétés du feu, parce que, comme cet élément, il ne connaît point de repos, et qu'il est sans cesse en activité ; un âge où l'on pense sans règle, où l'on réfléchit sans maturité, où l'imagination et les sens exercent sur la raison elle-même un redoutable empire et semblent appeler à eux le droit de régler nos destinées; un âge où les incertitudes, les illusions, les combats des passions contraires, les agitations et les troubles au dedans demandent au moins qu'il y ait la paix et la sécurité au dehors : et c'est à cet âge que vous voudriez exposer nos enfants à des périls qu'une juste réserve me défend de signaler ici, et qui sont trop connus d'ailleurs!
Eh bien! nous, Monsieur le Duc, nous disons : Dans cette fièvre de la raison, heureux celui qui s'est ménagé, par la force des goûts et des habitudes d'une éducation profondément chrétienne, un contre-poids à la force de l'imagination et à l'illusion des sens, et qui demeure dans le port lorsque la tempête commence à s'élever!
Mais ce n'est pas tout, Monsieur le Duc; savez-vous ce que nous faisons pour les enfants que l'Église et la société nous confient, pendant ces années si précieuses; et pouvez-vous nous promettre qu'ils le trouveront ailleurs?
Cette grande transformation intellectuelle et morale, si difficile ù préparer, si délicate à suivre, si importante à consommer, et qui doit avoir sur leur vie entière une influence si profonde : voilà notre grand travail, voilà
A M. LE DUC DE DROGUE. lOS
l'œuvre de ces années décisives. Sans doute la rhétorique et la philosophie sont des études d'une extrême utilité, mais elles ne sont pas tout : par elles et avec elles, et sous les hautes inspirations de la foi, nous nous appliquons principalement alors à former l'esprit et le caractère de nos enfants, à fixer leur volonté, à leur inspirer l'amour religieux du travail et le goût des occupations les plus saintes; et s'il faut vous dire les choses par leur nom, c'est alors que la prière recueillie, les enseignements les plus graves de la religion, la méditation des vérités les plus sérieuses, des retraites régulières aux époques les plus solennelles de l'année, et enfin la fréquentation des sacrements, viennent nous aider à accomplir une œuvre qui, sans ces moyens, est absolument impossible. Je l'affirme, et, sur ce point, pardonnez-moi ce langage, on ne peut contester avec moi. Non, sans ces puissants moyens, nous essayerions vainement de faire prendre à ces jeunes gens les pieuses habitudes de l'ordre, de la règle, du respect et de la docilité; de donner à leur pensée un pur et légitime essor; de développer, avec sagesse, la vivacité de leur imagination; d'exciter, en les modérant, les élans d'une vertueuse sensibilité; de communiquer à leur jugement ce degré d'activité, de pénétration et de vigueur, sans lequel ils ne seraient jamais que des hommes médiocres; mais surtout de donner à leur âme tout entière cette forte trempe, celte énergie courageuse et patiente qui est le fond du dévouaient sacerdotal.
Cette œuvre est grande, me direz-vous; mais est-elle possible à réaliser, et la faites-vous vous-même?
Monsieur le Duc, quand On a eu le bonheur d'inspirer à ces jeunes cœurs le goût pur de la vérité et de la vertu,
quand mie éducation pleine de vérité et d'honneur, c'est-à-dire profondément chrétienne, après avoir dompté leurs passions naissantes et redressé leurs inclinations dangereuses, a ouvert leur âme à l'estime de tout ce qui est vrai et honnête, à l'amour pour tout ce qui est noble et grand, à l'admiration pour tout ce qui est foi généreuse ou charité sublime, à l'enthousiasme pour tout ce qui est héroïque et divin : alors, Monsieur le Duc, cette œuvre est possible; et nous croyons que toutes les maisons d'éducation où on laisse sincèrement présider la religion, peuvent facilement l'accomplir.
Au milieu d'une génération sans obéissance et sans respect, j'ai vu la religion former des jeunes gens graves, réfléchis et modestes, remplis d'ardeur, et cependant réservés et dociles ; j'ai vu ces jeunes esprits, affranchis des fantaisies dépravées et des folles humeurs de leur âge, sentir avec bonheur le noble plaisir d'écouter la voix de l'autorité et de la raison; je les ai vus obéir avec une docilité honorable à la voix sacrée de la conscience, obéir avec vénération et avec amour à la voix plus auguste encore et plus chère de la religion ; et, après les jours de leur éducation , j'ai vu les uns, courageusement fidèles à une vocation sainte, se dévouer tout entiers à une carrière de charité et de zèle, et attendre avec impatience le moment de se sacrifier pour leurs frères.
J'ai vu les autres retourner au milieu du monde , et mon œil les a suivis dans cette voie qui était pour eux celle de la Providence, et je les ai vus, jusqu'au milieu des hasards de la guerre, conserver sur leur front ce je ne sais quoi d'heureux, qui vient des dons du ciel et qui n'est pas dans le commun des hommes. Je les ai
A M. LE !)l C DE BR0GL1E.
vus réclamer pour leur vertu uue noble indépendance, environner leur jeunesse d'une singularité glorieuse ; et, en les voyant, je los bénissais fie loin ; je les bénis encore, et comment ne pas le faire ? On sent que celle jeunesse est animée de Dieu, el on l'aime; et le monde luimême, charmé d'une vertu si noble et si pure, se dit en les voyant : Oui, un jeune homme qui, par le bienfait d'une éducation chrétienne, a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est, à cet âge, le plus généreux, le meilleur el le plus aimable des homm
Voilà, Monsieur le Duc, les enfants que la religion forme à son école : laissez-nous achever notre œuvre, nous vous en conjurons, et ne nous demandez plus de les jeter avant le temps au milieu des périls que vous avez soupçonnés vous-même; car votre langage trahi I à cet égard les doutes de votre conscience, lorsque vous ajoutez, après avoir soumis nos élèves à cette épreuve redoutable : sauf à entrer plus lard, si LEUR vocation persistait, au grand séminaire.
Que Dieu les préserve d'une semblable épreuve!
Mais pourquoi ne voulez-vous pas vous soumettre aux conditions des grades? nous dit-on.
Je vous ai déjà répondu, Monsieur le Duc, dans la première lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser, qu'on nous calomnie quand on affirme que nous refusons de subir les examens des candidats aux grades. Nous ne demandons à cet égard que deux choses : des JURYS INDÉPENDANTS, des EXAMINATEURS IMPARTIAUX ('/ les PROGRAMMES B'EXAMI S LES PLUS SEVERES,
Mais, qu'on me permette de le dire, les examinateurs
1 Rousseau.
et les jurys que le projet de loi nous prépare, à quelque degré delà hiérarchie universitaire qu'ils soient pris, ne nous paraissent pas offrir ces garanties : et ici je ne prétends offenser qui que ce soit. Il y a des incompatibilités qui dérivent de la nature des choses, et qui ne sont une injure pour personne.
« Le témoignage d'un homme, dit un illustre écrite vain, ne saurait être reçu, quel que soit le mérite de « celui qui le rend, dès que cet homme peut être seu- « lement soupçonné d'être sous l'influence de quelque a passion capable de le tromper. Le plus grand person- « nage , le caractère le plus universellement vénéré, « n'est point insulté par ce soupçon légal. En disant à « un homme quelconque : Vous 'êtes un homme , on « ne lui manque point. » ( M. de Maistre. )
A qui persuadera-t-on , Monsieur le Duc, que des fonctionnaires engagés de leur personne dans les luttes quotidiennes des partis contraires , portés par un amour-propre naturel, par esprit de corps, presque par devoir, à faire prédominer les écoles dont ils ont été les professeurs, et dont ils sont encore les patrons, présentent les garanties d'impartialité qu'on pourrait trouver chez des juges investis également parle gouvernement ou par la loi d'un caractère officiel, mais choisis en dehors de la corporation universitaire? Qui ne le sait d'ailleurs, ne sont-ce pas surtout MM. les professeurs des facultés, leur enseignement et leurs ouvrages, qui sont en cause? M. le Ministre de l'instruction publique ne s'offensera pas de ce que je vais dire, leur indépendance de son autorité est précisément ce qui nous les rend plus suspects que tous les autres : dans tout ce qui tient à l'enseignement de l'histoire et
A M. LE DUC DE BROC Lit:. 100
delà philosophie, nous ne connaissons pas déjuges plus récusables qu'eux.
Kl vous-même, Monsieur le Duc, en avez jugé de la sorte : « L'Université, disiez-vous récemment à la « Chambre des pairs, i:st un corps : elle le dit, elle « s'en vante, ri elle fait bien de .s'en vanter. Oui, VUni- « versité est une corporation ; je suis bien aise qu'elle
« soit une corporation Mais quand on accepte les
« avantages, il faut subir les conséquences. L'Univer- « site est un corps, f en conviens; ce corps a un esprit, « et cet esprit s'appelle de {'esprit de corps. Ce n'est pus « un mal, c'est un bien ; et ensuite, comme cela a quel-
« ques inconvénients, il faut en tenir compte 0»
« doit dés garanties aux institutions libres; elles les rè-
« clament, la loi est destinée à les leur donner A ces
u instituteurs qui ne sont plus membres du corps ensei- « ynant, qui sont les émules, les rivaux du corps ensei- « gnant, il a paru nécessaire de donner des garanties « spéciales contre les tendances qu'on pourrait avoir a
« restreindre leur liberté Les précautions prises par
« kl loi contre les tendances de la nature humaine en « général, les lois faites en défiance des infirmités de la « nature humaine, ne sont une offense ni une insulte « pour personne. »
J'ajouterai, Monsieur le Duc, que d'ici à longtemps l'ébranlement donné à l'opinion par la grande querelle qui l'agite, ne pourra se calmer; et tous, membres de l'Université et membres du clergé, nous sommes condamnés, parla faiblesse inévitable delà nature humaine, à être pour de longues années encore déliants les uns vis-à-vis des autres
Je ferai encore observer que la nécessité de se sou-
mettre aux conditions des grades atteindrait également les professeurs des compagnies religieuses vouées à l'enseignement des grands séminaires, puisque, d'après votre rapport lui-même, il y en a 102 où se fait la philosophie.
Je dirai, enfin, que quand vous nous aurez donné des jurys indépendants, des examinateurs impartiaux, tels que nous vous les demandons, il restera encore entre les professeurs des maisons universitaires et les professeurs des maisons ecclésiastiques une différence profonde. Le professorat, dans les petits séminaires, n'est pas un passage, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, mais il n'est pas non plus une carrière comme dans l'Université. Non, les conditions ne sont pas égales entre ces Messieurs et nous.
Quand ces Messieurs ont professé comme nous pendant un certain nombre d'années, s'ils ont de l'aptitude et du goût pour l'administration et le gouvernement, ils deviennent principaux de collège, censeurs, proviseurs, inspecteurs d'Académie, inspecteurs généraux, recteurs; quand ils montrent un talent distingué pour les lettres, pour les sciences, ils deviennent professeurs de faculté, professeurs au Collège de France : tous peuvent monter encore plus haut, aspirer à devenir membres du conseil royal de l'instruction publique ; plus haut encore : c'est quelquefois toute une fortune.
Aussi ces Messieurs dirigent-ils tous leurs efforts, toutes leurs études vers un but unique, les grades; ils y emploient tout leur temps, toute leur intelligence.
La position de nos professeurs est bien différente; Monseigneur l'Archevêque de Paris l'a exposé dans ses Observations sur la liberté d'enseignement, avec une jus-
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tesse et une force qui ne nous permettent que de 1'' reproduire :
« Le prêtre a dû s'occuper principalement d'études « ecclésiastiques, et n'a pu donner aux autres que la « moindre partie de son temps. Ou aurait tort d'enconn dure contre lui une infériorité d'instruction. De fuites p études préalables, le zèle pour le progrès de ses « élèves, son application exclusive à bien faire la classe « confiée à Bes soins, offrent des garanties préférables « à celles du grade....
« Le laïque se prépare à l'examen d'après la méthode « suivie dans les collèges de l'Université, qui sera celle « des examinateurs.
a Le prêtre aspirant aux grades a suivi uue autre h méthode; or, qui oserait dire que pour le cours le u plus important, celui de la philosophie, la méthode s des séminaires n'est pas préférable?...
u Après que les grades sont obtenus, le laïque, s'il u est simple professeur, est chargé d'une classe; cette « classe faite, il jouit de toute sa liberté.
« Le piètre professeur est presque toujours aumô- '( nier.... Ce même professeur est presque écolier, puis-
« qu'il suit le régime des écoliers » Il se lève avec
eux, il prie avec eux, il travaille aux mêmes heures qu'eux, il prend ses repas à la même table qu'eux, il se délasse et se récrée avec eux; en un mot son influence et ses soins s'étendent sur ses élèves à toutes les heures de la journée. 11 ne demeure pas, comme dans l'Université, étranger à tous les détails si délicats de leur éducation, à toutes les sollicitudes si multipliées d'une discipline paternelle : car, je puis le dire, en renversant votre pensée, Monsieur le Due, ce n'est pas seulement
un maître, ce n'est pas seulement un magistrat, c'est un père. C'est un père, parce que chez nous l'éducation, c'est la famille, et que très-rarement répressive, elle est essentiellement protectrice et préventive.
Lorsqu'il s'est livré pendant quelques années à ces fonctions, sans doute il peut rentrer dans celles du ministère ecclésiastique ; mais il change alors, comme le dit encore Monseigneur l'Archevêque de Paris, il change de carrière ; non- seulement il ne trouve pas les honneurs universitaires, dont l'absence du reste ne lui laisse point de regrets, mais il échange d'humbles travaux contre d'autres travaux quelquefois plus humbles encore; une pension de retraite ne l'attend pas, comme dans l'Université.
Non : les conditions ne sont pas égales entre ces Messieurs et nous; et le droit commun tel qu'on nous l'offre devient pour nos adversaires un privilège contre nous, nous donne pour juges nos rivaux et nos antagonistes, et nous met réellement par là en dehors de la liberté, de la justice et du droit commun.
Qu'on permette à nos évêques de fonder et d'organiser un enseignement libre et catholique, et le droit commun deviendra alors pour lous une liberté sincère.
Ces dernières observations, que j'ai été obligé de faire sur la composition du jury d'examen, m'entraîneraient à discuter le projet de loi tout entier : ce n'est pas mon dessein ; je ne veux en ce moment m'occuper que des petits séminaires. Quant au projet de loi, je crains bien qu'on ne soit condamné à en dire ce que M. le baron Charles Dupin en disait récemment à la Chambre des pairs, à son point de vue: « Ce n'est pas une loi pour, c'est une loi contre ht liberté cl' enseigne-
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ment; »sur cette parole du noble pair, je me contenterai d'ajouter ici cette réflexion d'un des membres les plus élevés du conseil royal :
« Quand l'opinion publique réclame un changement, « il y a pour un gouvernement quelque chose de pis que a de mépriser les vœux de l'opinion publique, c'est d'y « mal obéir et de dénaturer l'idée en l'exécutant. » (M. Saint-Marc Girardin, de l'Instruction intermédiaire dans le midi de l'Allemagne.)
J'achève enfin, Monsieur le Duc : il est une dernière objection à laquelle je dois repondre : Mais vos petits séminaires seront donc fermés à l'État? L'État ne sait rien de ce qui s'y passe, l'État n'y entre, n'y pénètre jamais. L'État n'a aucun moyen de savoir si l'esprit qu'on y inspire à la jeunesse est un bon ou un mauvais esprit.
La réponse est facile. Les petits séminaires ne sont pas fermés ù l'État, pas plus que les autres écoles spéciales ; ils sont, il est vrai, fermés à l'Université, comme les écoles spéciales le sont également, mais ils ne sont pas pour cela fermés à l'État.
Les petits séminaires sont, dans chaque diocèse, sous la surveillance immédiate et la direction spéciale de l'évêque, qui est l'homme du choix du roi, et qui est aux yeux du gouvernement , pour les écoles ecclésiastiques de son diocèse , l'autorité responsable , comme le recteur de l'Académie pour les établissements universitaires. Le supérieur de chaque petit séminaire n'est pas, il est vrai , nommé par le roi comme l'évêque; mais nommé par l'évêque , il est agréé ou refusé par le roi.
Tous les vicaires généraux , les chanoines , les curés i. 8
des grandes villes, c'est-à-dire tous ceux qui, dans chaque diocèse, ont une influence plus ou moins prochaine sur l'éducation des petits séminaires , sont tous agréés ou refusés par le roi , sur le rapport du ministre des cultes, après informations prises auprès des préfets.
Les petits séminaires , comme les autres écoles spéciales, comme tous les établissements et toutes les choses ecclésiastiques , sont donc dans toutes les formes les plus exactes d'une convenable dépendance vis-à-vis de l'État. Quant au fond , quant à l'affection et au dévoûment, c'est chose que la défiance n'inspire pas.
Le but qu'on se propose ne peut d'ailleurs être atteint en aucune manière par les moyens qu'on indique.
C'est de Yesprit des petits séminaires qu'on se défie ; or cet esprit ne s'inspecte point ; cet esprit ne s'enseigne même point ; cet esprit ne se réglemente point : cet esprit n'est ni dans l'instruction classique , ni dans les règlements, ni dans les examens ; cet esprit s'inspire : il sera , par conséquent , toujours insaisissable , et des inspections annuelles ne pourraient rien, ni pour l'améliorer s'il était mauvais, ni pour le saisir et le constater; elles ne feraient même qu'ajouter aux inquiétudes mutuelles , et produiraient le mal que l'on craint là où il n'existe pas.
J'ai déjà eu l'honneur de vous l'écrire dans ma première lettre , Monsieur le Duc, et crois ne pouvoir trop le répéter : La défiance vis-à-vis du clergé est un système à la fois sans honneur et sans habileté. Plus je réfléchis à l'objection qui nous est faite , plus je trouve qu'elle n'est pas réelle : c'est un motif, un thème , rien de plus.
A M. LE DUC DE BROGLir:. 1(6
Il y a d'ailleurs une observation fort simple à faire ici, et qui suffira , j'espère , a prévenir les préoccupations inquiètes à cet égard.
L'éducation se l'ait de dix à seize ou dix-huit ans. Eh bien ! cette époque de la vie, et les études mêmes qui se font alors, sont naturellement étrangères a la politique. 11 faudrait faire violence a l'âge et à la nature des enfants pour essayer sur eux une influence de ce genre. Pour quiconque a étudié la jeunesse , ce que je dis ici sera certain : à cet âge , ce ne sont pas les opinions qui se forment, ce sont les habitudes, les mœurs; les vertus ou les vices.
Que l'éducation inspire à ces enfants l'amour de leur pays, le respect pour leurs parents, l'ardeur dans le travail, une religion sincère ; qu'elle conserve leur innocence : elle aura fait pour la société politique tout ce que celle-ci peut demander. Ils seront pour elle, un jour, tout ce qu'elle a le droit d'attendre. La vérité n'est que là, le reste est dans le faux.
C'était la pensée de Platon : Conservez la bonne éducation , et elle fait d'heureux naturels qui, grâce à cette éducation, deviennent de meilleurs citoyens que ceux qui les ont précédés.
En un mot, dans l'enfant, il est question , non pas de former le citoyen, mais l'homme, et l'homme accompli préparc à la société le citoyen parfait.
Aussi, Platon ajoutait : Quel grand bien résulte, pour un Etat, de la bonne éducation de la jeunesse .'... Les jeunes gens bien élevés seront un jonc des hommes excellents, et étant tels, ils 96 comporteront bien en toutes rencontres...
Tout dépend de la première impulsion. Est-elle une fois bonne? V État va s' agrandissant sans cesse...
( Plat., Rép.,ï. h, tom. IX, p. 201. )
Non, non, les instituteurs de la jeunesse, quels qu'ils soient , n'ont pas d'autres devoirs à remplir : et quant au clergé, il sera le sublime conservateur de V ordre public en préparant les générations nouvelles à la pratique de toutes les vertus; car il y a moins loin qu'on ne pense des vertus privées aux vertus publiques, et le parfait chrétien devient aisément un grand citoyen. J'aime à redire ces belles paroles de M. le comte Mole : elles ont retenti dans une autre enceinte que celle où se débattent aujourd'hui nos intérêts ; mais c'est la pensée de Platon , ennoblie et élevée encore par l'inspiration française et chrétienne.
Sans aucun doute, et je suis heureux de m'expliquer ici avec franchise , je regarde comme un devoir sacré pour tout instituteur d'élever les enfants dans l'amour de leur patrie , dans le respect pour ses institutions et ses lois ; de leur inspirer le zèle pour ses intérêts , le dévoûment pour sa gloire. Je regarderais comme un crime, je ne dis pas seulement d'étouffer, mais même d'altérer, de près ou de loin, ces nobles sentiments dans le cœur de la jeunesse.
Voilà, à nos yeux, dans quel sens l'éducation doit être nationale, et nous croyons à cet égard n'avoir besoin des leçons de personne : nous ne reconnaissons à personne le droit de se proclamer, sur ce point, meilleur que nous ; et voilà dans quelle pensée nous travaillons, selon nos forces, à former pour la France un clergé digne d'elle.
A M. LE DUC DE BROGLIE. in
Et puisque j'ai prononcé ce grand mot iï éducation nationale, invoqué tout récemment contre nous, je dirai ici ma pensée tout entière :
Si nous avons une conviction profonde que l'éducation de ia jeunesse doit être une éducation nationale, nous sommes également convaincus qu'elle ne doit pas être une éducation politique. Un homme sage l'a dit :
On ne parle politique aux enfouis que lorsqu'on veut les égarer. Laissons foire a cet égard la religion chrétienne .■ elle leur donne In seule leçon de politique qui convienne a leur âge, quand elle leur apprend à aimer, à respecter, a obéir.
Ces paroles sont d'un philosophe chrétien : elles sont vraiment dignes de la sagesse évangélique; voilà les grands principes, voilà les sentiments, voilà les habitudes et les mœurs sociales qu'il faut donner de bonne heure aux enfants, et dans lesquelles l'amour éclairé de la patrie demande qu'ils soient élevés ; c'est ainsi qu'on inspirera à la jeunesse le respect et l'obéissance aux lois et aux institutions du pays, sans la convier au spectacle dangereux pour elle des agitations de la scène politique.
Eh quoi! les pères ne s'entendent pas encore : dans ce domaine d'une ardente controverse, la sagesse, l'expérience n'ont pu encore amener la lumière et concilier les intérêts et les opinions contraires, et il y aurait des instituteurs assez imprudents pour jeter la jeunesse dans l'arène des disputes publiques, et exciter ainsi à plaisir dans ces jeunes âmes un trouble profond , qui ne s'apaisera peut-être jamais !
Non, non, ce serait oublier tout ce qu'on doit à Dieu, à la famille, à l'enfant, à la patrie elle-même !
Certes, ma conviction est profonde sur ce point.
Pour que l'éducation de la jeunesse soit vraiment nationale, il faut qu'elle soit placée dans une région littéraire, morale et religieuse si haute, et par là même si paisible et si pure, que le triste écho des querelles sociales n'y parvienne jamais.
La patrie, c'est la famille ; eh! qui a jamais ouï dire qu'un enfant dût être initié aux tristes dissensions qui divisent un père, une mère, des frères aînés? Ce serait une immoralité profonde ; ce serait blesser à plaisir cette jeune âme.
Non , non : il faut que les enfants de la patrie soient élevés dans une heureuse ignorance de tout ce qui irrite, aigrit et divise. Ils n'y seront initiés que trop tôt : heureux du moins si, quand leur tour viendra de prendre leur place dans ce monde et d'y jouer un rôle, ils trouvent que les haines sont éteintes, les irritations apaisées et la paix à la veille de se faire ! Ils y contribueront, s'ils ont été élevés comme ils le doivent. Jamais la haute éducation ne fut plus nécessaire que dans un pays troublé par de longues révolutions : c'est l'unique moyen de créer un milieu pour en sortir.
L'éducation vraiment nationale est celle qui élèvera la jeunesse si haut, si au-dessus des querelles, qui en fera des hommes si distingués parle caractère, si nobles par l'esprit, si généreux par le cœur, si indépendants par le fond des principes élevés, qu'à leur apparition dans le monde ils se montreront justes, équitables, indulgents pour tous, sans distinction de partis, et ne refuseront jamais à personne, sous quelque prétexte que ce soit, la vérité, la charité, la justice, la liberté.
L'éducation vraiment nationale est celle qui fera de
A M. LE DIT DE BROGLIE. i.'.i
In France la première nation du monde, qui élèvera la nation francise au-dossus do toutes les nations rival en développant ses grandes et héroïques qualités, et en faisant tourner à leur profit jusqu'à ses défauts euxmêmes, si brillants cl si aimables.
Mais, pour cola, il faut sortir des bornes réfrènes d'une époque, il faut oublier les vieilles rancunes, les préjugés étroits : pour que l'éducation de la jeunesse française fasse revivre la physionomie noble et heureuse de la patrie dans ses enfants, il faut qu'elle recherche, avec toute l'indépendance d'une sage et généreuse impartialité, à toutes les époques, dans tous les siècles, chez tous les hommes, a toutes les phases de l'histoire nationale, ce que le consentement des siècles, ce que l'hommage des nations rivales, ce que la voix de l'histoire a proclamé vraiment français.
^ oilà ce qu'il faut imprimer au cœurdenotrejeunesse; voilà ce dont il faut enflammer son enthousiasme ; voilà ce dont il faut faire son âme et sa vie; voilà ce qui doit constituer le fond immuable et la forme brillante de son éducation intellectuelle, morale et religieuse.
Voilà ce qui, élevant les générations présentes sur les plus nobles hauteurs, les fera marcher, avec foutes les forces du génie et du caractère français, à la conquête de tout ce que le Dieu qui protège la France nous réserve encore, dans ses desseins providentiels, de grandeur, de vertu, d'influence européenne et universelle.
Monsieur le Duc, le temps me presse : la nécessité de vous adresser cette lettre au moins à la veille du jour
où doit s'ouvrir la grande discussion sur les petits séminaires, ne me permet pas d'aller jusqu'au bout de la tâche que je m'étais imposée : je renonce donc pour le moment à vous parler de la déclaration qu'on exige de nous.
Le temps viendra pour tous, et il n'est pas loin peutêtre, où l'on pourra examiner avec plus de maturité et de sang-froid cette importante question. Je n'en dirai qu'un mot : si mes impressions ne m'ont pas trompé, beaucoup de ceux qui ont approuvé cette mesure n'ont pas paru vouloir lui imprimer le caractère auguste et permanent de la loi : ils l'ont accordée plutôt comme un sacrifice à la nécessité du jour; et mon respect pour l'illustre assemblée ne me défend pas de l'ajouter, elle s'en est délivrée , par son vote , comme d'un fardeau dont il fallait débarrasser le présent, sans prétendre engager l'avenir.
Souffrez, Monsieur le Duc, que je vous dise du moins à cet égard la pensée qui me préoccupe le plus : cet article, à lui seul, ferait une loi malheureuse, parce qu'il laisserait caché dans la loi un germe profond de longues et peut-être d'interminables discordes.
Ces germes dorment quelquefois au fond des lois; mais, quand ils se réveillent, ils font les grands troubles des nations, et forcent les conducteurs des peuples à se repentir de n'avoir pas suivi des conseils plus prévoyants et plus sages.
Et croyez-le, Monsieur le Duc, si nous parlons ainsi, ce n'est pas la crainte qui nous fait parler.
Il y a une grande parole de saint Augustin que votre haute intelligence aimera sans doute à méditer : Ex bonis et malis legibus Ecclesia profitât: l'Église profite
également des bonnes et des mauvaises lois. L'Église a celle force; mais, qu'il me soil permis de le faire observer à un homme d'État, l'État ne participe pas à ce privilège de l'Église: les mauvaises luis lui font mal. Et il est digne de vous, Monsieur le Duc , de comprendre la moralité profonde de la raison qu'en donne saint Augustin : Legtbus malis \probantw boni: les mauvaises lois sont l'épreuve des gens de bien ; elles forment les grandes vertus, les forts courages, les patiences magnanimes.
Quant aux bonnes lois, elles corrigent le mal : legibus bonis emendantur mali. Serait-ce pour cela qu'une bonne loi sur la liberté d'enseignement paraît si difficile à faire?
Conseillers de la couronne, législateurs de la France, nous vous demandons une bonne loi : c'est à vous de nous la donner, et pour l'obtenir nous ne rougissons pas de descendre auprès de vous jusqu'à la prière et de vous implorer; car après les paroles que nous venons de rappeler, saint Augustin dit encore: Leges imperatorum, exemplo Pauli, implorare possunt Christiani; et, s'il faut rassurer tous les esprits , j'ajouterai ce que saint Augustin ajoutait lui-même : Libérales disciplinai nihU habent congruum libertati niai quod habent congruiim veritati. En vous demandant la liberté, nous ne vous demandons que la vérité, la vérité de vos institutions, la vérité de vos paroles, le loyal accomplissement de vos promesses.
Ni vous, Monsieur le Duc, ni d'autres non plus ne désavoueront, j'en suis sûr, une seule des paroles de ce grand homme. Il y a des régions où les nobles cœurs et les hautes intelligences se rencontrent et se reconnaissent.