DU CLERGÉ
Cependant M. Thiers a dit un jour, en pleine Chambre, avec une ironique et triomphante complaisance :
L'Université a donné la génération actuelle, en grande partie du moins ; cette génération est plus religieuse ou du moins plus respectueuse que celle qui l'a précédée : les faits prouvent qu'il y a une amélioration notable, que les devoirs religieux sont beaucoup plus observés que sous l'Empire et sous la Restauration.
A la manière dont Tauleur de celle remarque la présenle, il est manifeste qu'il y attache une grande importance : c'est un ai*gument décisif dans sa cause : il donne à l'Université l'honneur de ce que l'on est convenu d'appeler la réaction religieuse; et il suppose que ce sont les réclamations du clergé qui ont seules arrêté cet heureux mouvement et diminué le zèle religieux.
Je rétablirai simplement là vérité; et je dirai d'abord, ce dont ne nous permettent pas de douter les observations les plus attentives, les plus graves et les plus nombreuses : que le mouvement religieux, loin de s'arrêter, est aujourd'hui plus profond, plus sérieux, plus puissant que jamais ; puis j'étonnerai peut-être plusieurs
de mes lecteurs en disant où je trouve la première origine de la réaction religieuse.
C'est à la révolution de juillet. Oui, sans le vouloir, la révolution de juillet, selon les desseins d*une provideoce profonde que nous avons toujours respectée, la révolution de juillet nous a servis, en nous délivrant des préventions, des mensonges et des calomnies de la politique : dédaignés et rendus à nous-mêmes , nous avons été mieux connus.
Et nous n'avons pas été d'ailleurs les seuls à y gagner: ces grands renversements ne sont pas sans force pour désenchanter les esprits. En multipliant les mécomptes, ils mettent pour tous, pour les vainqueurs comme pour les vaincus, plus de sérieux dans la vie, plus de gravité dans les mœurs, plus de maturité dans les opinions, plus de justice dans les jugements.
Qui ne sait que les révolutions, parles grandes leçons qu'elles donnent à tous, à ceux môme qu'elles font triompher , poussent une foule d'âmes A chercher pour l'avenir un appui hors de l'instabilité des choses humaines, et les conduisent ainsi peu à peu à la Religion, c'est-à-dire à la seule chose qui soit stable sur la terre ?
Certes aussi, et avant tout j'en reporte la gloire à Dieu : à l'action secrète et toute-puissante de celui qui tient dans sa main tous les cœurs et les incline où il veut; qui commande au mal et fait le bien quand il lui platt; qui tient en bride toutes les passions des hommes, et lors même qu'il semble leur permettre de tout décider, les mène, les domine, les arrête et les change.
Mais, quoi qu'en disent M. Thiers et M. Cousin, je ne pais en conscience en faire honneur à l'Université : je
cherclie en vain les traces de l'influence que Ton Tondrait luiallribuor sur ces commencements de la régénéralion religieuse de la France.
J'en fais volontiers honneur au caractère français et à Taction providenlielle des circonstances sur sa gêné* rosité naturelle et sur ses nobles instincts.
Soit que la mobilité même d'une grande et héroîqae nation, dont la jeunesse est éternelle, qui a peut-être les défauts redoutables de cet âge, mais aussi toutes ses brillantes qualités, et qui par conséquent ne fait jamais tout craindre sans laisser tout espérer, Tait ramenée tout à coup à la foi et aux pensées chrétiennes ; soit, oe qui nous va si bien, que les malheurs de la religion nous raient rendue plus vénérable et plus chère; tonjours est-il que ic lendemain du jour où plusieurs pensèrent que la religion tombait avec la croix abattue, un jour.plus favorable et plus pur se levait pour eUe.
Me permettra- t-on d'ajouter que j'en fais honneur au sacerdoce français? J'en fais honneur à sa pacifique attitude, à sa prudence, à son zèle, à son dévoû* ment
J'en fais honneur à la jeunesse élevée sous les auspices de la religion, dans des familles chrétiennes et dans des établissements où la piélé est l'heureux fondement de l'éducation. Oui, c'est surtout la jeunesse, et nous le redisons avec le ti*essaillement d'une joyeuse espérance, c'est surtout la jeunesse qui se livre à ce noble mouvement, avec ces vives et fortes inspirations, avec ce goût sublime et nouveau dont elle s'est éprise pour la vérité et la vertu.
C'est un hommage qu'il nous est doux de lui rendre :
DE LA PACIFICATION RELIGIKISE. Î3l
tODSceax à qui il est donné de faire entendre leur voix â la jeunesse pour lui parler le langage de la vt^rité, trouvent tout à coup dans ces jeunes cœurs un écho profond; ceux môme qui descendent aujourd'hui à toutes les bassesses du mensonge pour la corrompre, n'osent plus lui parlef d'incrédulité. C'est dans les rangs de la jeunesse que la foi et l'espérance chrétienne ont failles plus nobles et les plus brillantes conquêtes; et tout Paris, toute la France, savent que les œuvres les plus laborieuses de la charité ont trouvé, dans le îèle qui n'appartient qu'à cet âge, le plus généreux concours.
Mais encore une fois, comment faire honneur de tout ceci à runiversilé et à son éducation?... Non que je prétiSkie qu'il ne soit pas sorti des écoles de l'iniversiiéun grand nombre d'hommes honnêtes et un certain nombre de chrétiens sincères.
Mais rUniversité osorail-ellc dire que ces hommes pieux, que ces chrétiens sincères soient son ouvrage! Qu'on nous montre des ûmes vraiment religieuses qui attribuent leur piété à l'éducation des établissemenls universitaires, qui parlent avec reconnaissance de leur collège comme d'un asile béni qui a protégé leur innocence, et de l'Université avec amour, comme l'on parle d'ane mère à qui l'on doit son âme et ses vertus ; en un mol, qui proclament lui être redevables du bonheur de connaître, d'aimer et de servir Dieu : alors je changerai de langage. Mais depuis vingt-cinq ans que je suis dévoué à la jeunesse et que je vis avec elle et pour elle, je n*ai pas trouvé une seule bouche de qui j'aie recueilli ce témoignage.
Bt quant aux hommes sortis des collèges de l'Uni-
versité et devenus depuis des chrétiens sincères, ioterrogez-Ies : ils vous diront eux-mêmes si ce sont les souvenirs pieux de leur éducation qui les ont ramenés.
J'oserai même Taffirmer : TUniversité n*a pas contre elle de témoignage plus terrible que celui de ces hommes qui sont devenus chrétiens comme malgré elle, qui la désavouent hautement, et qui se sont faits ses accusateurs publics devant l'Église et devant TÉtat : tels sont H. de Montalembert, H. de Gasparin et bien d'aulres que je pourrais citer. Je sais bien qu'à tant de faits accablants, qu'à tant de raisons décisives, H. Thiers oppose des statistiques certaines, et ofûcieliement dressées, de la foi et de la piété universitaires. Il ne manquait plus que cela à la gloire de l'Université. Pour moi j'en suis pou touché : d'abord parce que ces statistiques si certaines, on ne nous les fait pas connaître, et peut-être avec raison.
J'ajouterai que ces états officiels me répugnent et que si j'avais autorité pour cela, je les supprimerais.
Les statistiques de piété m'édiûent un peu moins encore que les prix de vertu.
J'ajouterai, enOn, qu'il y a des statistiques de la situation morale du pays, parfaitement connues, présentées à l'Académie des sciences, insérées au itfontleur, résultat d'études approfondies et de calculs ûrrécnsables, et qui contrebalancent tristement la valeur des états statistiques de la piété universitaire.
Sans prétendre argumenter plus qu'il ne convient, de ces résultats, contre l'Université et contre l'instruction qu'elle donne, j'affirme que les hommes graves ont certainement à réfléchir sur les faits révélés par M. Fayet,
sarant professeur de mathématiques au colldgc de Colaiar,el par M. Ch. Dupîn lui-même :
Nous sommes forcé d'avouer, dit ce dernier, que la complète ignorance s'allie h la moindre proportion des crimes contre les personnes, et que Vinstruction supérieure l'emporte sur toutes les autres par la multiplicité des crimes.
Je conçois qu'un homme qui avait sérieusement pensé à tout cela avant moi, je conçois que M. Guizot en ait exprimé son opinion, en pleine Chambre, avec cette gravité de langage :
De là, Messieurs, cette perturbation souvent déplorée (jui jette un grand nombre de jeunes gens hors de leur situa lion naturelle, excite leur imagination sans nourrir fortement leur intelligence, leur inspire des goûts littéraires sans vraie et sérieuse connaissance des lettres, encombre les professions savantes de prétentions oisives et maladives, et répand ainsi dans la société une multitude d'existences déplacées, inquiètes, qui lui pèsent et la troublent, sans en obtenir pour elles-mêmes la fortune ou la réputation à laquelle elles aspirent vainement.
Et pendant que d'un système trop uniforme et trop exclusif sortent ces agitations factices et douloureuses, beaucoup de parents honnêtes et sensés cherchent en vain comment faire donner h leurs enfants une éducation ciui les préserve de telles chances, et réponde à la situation et aux occupations qui les attendent.
Je n'insiste pas sur ces faits. Messieurs, ils ont souvent occupé votre pensée ; ils sont directement attestés par de nombreuses et déjà anciennes réclamations publiques et privées ; ils se révèlent indirectement dans les efforts tentés depuis vingt ans pour apporter à notre système d'instruction secondaire des modifications qui satisfassent
22i DE LA PACIFICATION RELIGIEUSE.
à co besoin de notre état [social.... Ils ont .tous été, je ne (lirai i)as vains, mais insuffisants.
M. Viroy parlait comme M. Guizot : à celte époque il n'y avait qu'une voix pour proclamer les immenses périls de renseignement et de l'éducation universitaires':
Chaque année donc continueront de sortir de TUni-
vcrsité ces légions de jeunes lettrés pour envahir tous les rangs, frappant à toutes les portes, encombrant Tadministralion et tous les emplois, prêts à renverser môme de leurs prétentions ambitieuses les barrières que la société ou les positions acquises leur opposent, déversant partout une acre polémique dans les journaux et les réunions politi- (lues. De li\ cette guerre sourde, ces combats à outrance minant les entrailles mêmes de notre corps social, qui entretiennent le feu secret des mécontentements, Tardeur fébrile des révoltes, et peut-être toutes les incertitudes de notre avenir. Ces angoisses. Messieurs, nous les créons, nous les fomentons nous-mêmes.... De là tant d'esprits inquiets, sans carrière tracée, souvent égarés par la présomption si naturelle au jeune âge, et, ce qui est pis quelquefois, sans aucune éducation civile ou religieuse capable de lui servir de contrepoids.
Travaillées par un triste scepticisme, maladie du siècle, ces masses, souvent dépoun- ues de croyances religieuses, trahissent leur malaise secret; elles ne connaissent guère d'autre droit que la force, d'autres titres que la victoire, d'autre bien que la fortune.
M. Virey appuyait la gravité de son discours des paroles d'un philosophe de Rome sur le j)enchant de sa ruine, qui s'écriait :
Nous périssons par le débordement de la littérature : Littemrum intemperantia laboramus. (Sénéque.)
DELA PACIFICATION RELIGIKUSE iU
Certes, ce langage était digne d'être entendu; il le fut comme il devait Têtre : des applaudissements unanimes accaeillirent à la Chambre des Dépulc^s les discours de I. Guizot et de M. Virey.
Qu'on le remarque bien, je ne suis pas venu renoureler ici contre l'Université les plaintes si souvent proclamées; je n'ai pas attaqué le fond de ses doctrines; je ne Tiens pas redire que son enseignement philosophique est sceptique et impie, son enseignement historique anlicatholique. Ce sont des sujets sur lesquels je crois inutile de parler, et sage de se taire.
J'achève enfin ces nombreuses, mais impartiales citations, en rapportant l'apologie par laquelle un publidste dévoué à l'Université croyait pouvoir défendre, contre les plaintes du clergé, l'enseignement philosophique et religieux du corps universitaire. C'est une ▼ariélé qui reposera le lecteur.
Qu'est-ce que TUnivorsilé? Un corps de libres penseurs, courant, chacun selon ses forces, selon ses instincts, selon ses prédilections, l'un après la lilt('Tature, l'autre après l'histoire, celui-ci aprrs la philosophie, celui-là après la science. Dans celte Université, (lu'on représente unie et compacte, rentre les principes du christianisme,... vous trouverez partout la division, la lutte, Tindividualismc. Non, l'Université n'a pas de doctrines arrêtées contre la religion: savez-vous pourquoi? c'est parce ciue l'Université n'a pas de doctrine et ne saurait en avoir.
L'Université, répétons-le, n'a pas de doctrine; elle n'en a jamais eu, elle n'en aura jamais; il faudrait, pour en acquérir une, ([u'elle adoptAt le ^principe de l'autorité, comme l'Église : or, l'Université est fondée sur la liberté de penser, prise dans son sens le plus absolu, sans reconnaître aucune orthodoxie, et par conséquent aucune hé-
résie. Il est donc incxâct de représenter TUniversiiè comme ennemie systématique du christianisme. Par suite de sa liberté d'allure, TUniversité actuelle renferme, au contraire* un grand nombre de catholiques parfaitement soumise l'Église. Seulement, TUniversité actuelle est, en notable partie, fille du xviir siècle ; comme telle, elle a ses prétentions, ses préjugés, ses erreurs : elle crie contre les jésuites et admire Voltaire. Tout cela s'en ira : ce n'est pas dans son essence, c'est dans son âge : il faut savoir la prendre telle qu'elle est.
Ce dernier conseil, tout étrange qu'il parait au fond, ne manque pas de bon sens : c'est, en vérité, ce que nous ne demanderions pas mieux de faire, si l'Université voulait seulement permettre à la liberté d'exister auprès d'elle, si elle consentait à donner aux institutions libres Texistencc promise par la Charte, si elle ne faisait pas des efforts vraiment inouïs pour empêcher l'État d'accomplir cette grande promesse, si elle ne se montrait pas disposée à tout sacrifier, môme la religion, à tout compromettre, même TÉlat, plutôt que de céder quelque chose d'un monopole dont l'État comme la religion , dont la Charte comme la conscience, commandent impérieusement le sacrifice.
Oui, malgré tant de reproches qui s'élevaient contre elle de toutes les bouches, nous aurions été heureux de vivre en paix avec elle, si elle avait voulu se contenter d'être un corps puissant, doté, encouragé de toute manière, honoré des plus grands privilèges.
Nous aurions été heureux de vivre en paix avec elle, si elle ne voulait pas être en même temps un corps despotique et jaloux, dépositaire d'un monopole exclusif, un corps redoutable pour tout ce qui n'est pas lui, un corps
qui, selon les expressions (îc» M. Thiers, j)ar sa ténacité
ft sa cohésion même^ réalise ex<ictement la pensée de
m fondateur^ c'est-à-dire la pensée d'un despotisme
absolu.
.\oo, non, ce n'est pas à nous qu'il a tenu et qu'il tient encore que le grand œuvre de Ja pacification religieuse s'accomplisse I
Certes, y ai nnainlenant plus que jamais le droit de le dire : si la paix a été troublée, ce n'est pas à nous qu'il faut le reprocher ; ce n'est pas nous qui avons déclaré la guerre ; ce n'est pas nous qui l'avons commencée.
La loi de 1836, et la discussion do 18 n, dont j'ai parlé, sont des faits qu'il n'est au pouvoir de personne daoéanlir aujourd'hui. Qui a renversé de fond en eooible cette loi, et le projet d'un ministre intelligent? Qai a méprisé le vote de la Ghaujbre des Députés ? Qui a voulu soumettre les petits séminaires à la juridiction de FLuiversité? Qui a fait imprudemment entendre ces incroyables apologies d'une institution dont toutes les \o\i demandaient depuis longtemps la réforme ? Qui nous a mis à la main les armes de la vérité et de la juslice, non-seulement pour défendre la liberté d'enseignement et les promesses de la Charte, mais la libeité religieuse, Texistence et l'honneur de nos petits séminaires? qui, sinon l'Université?
C'est l'imprudence de nos adversaires, c'est la provocation de leurs audacieuses apologies, c'est la violence de leurs attaques, c'est la force des choses qui nous a poussés malgré nous dans la lice.
Il est commode aujourd'hui de nous reprocher quelques excès de zèle, de relever la forme, quelquefois ardente, de notre polémique, dans une cause qui touche
218 DE LA PACIFICATION RELIGIEUSiE.
à ce qu'il y a pour nous cic plus sacré sur la lerrc mais dans le fond, comme je crois devoir le faire obse ver encore, si j'excepte ces vivacîljs qu'un poêle pli losophc attribuait à la faiblesse de la nalure, quas h\ mana pai*um cavit natura, et dont Bossuet disait : q nul ne doit s'étonner que des hommes aient des défat humains y on n'articule contre nous aucun grief, aucni accusation soutenable. On ne sait que nous reprocfa d'être BOUS l'influence des jésuites I
Non, non, la responsabilité des querelles actuefles pèse pas sur nous. Sur qui donc pèse cette grave n ponsabilité ? Certes, après tant de témoignages, poj cette question, c'est l'avoir résolue.
Veut-on la paix ? Elle est facile à faire.
Que l'Université demeure l'Université de l'État, av tous les plus riches et les plus glorieux privilèges, no ne nous en plaindrons pas.
Mais que la promesse de la Charte soit enfin sincèi ment exécutée, que la liberté soit donnée ; et, aux co ditions les plus justes et les plus modérées, l'œuvre désirable pour tous de la pacification religieuse ne ta dera pas h s'accomplir.
Je me résume :
C'était le droit du clergé de réclamer.
Il n'a réclamé que des libertés légitimes, universel! ment demandées.
11 n'a réclamé ni liberté illimitée, ni monopole, privilège.
Il n'a point calomnié l'Université : attaqué dans i droits les plus sacrés, il les a défondus. Il a rempli grand devoir. Il n'a voulu, il ne veut encore, que la pi dans la liberté, dans la juslice.