D£ LA
ûans les discussions graves il importe avant tout de iicD s'entendre et de fixer les points sur lesquels on est Raccord.
C'est le seul moyen de prévenir la confusion des idées «t des choses, d'éviter les débats inutiles, les paroles ^nières, les conflits dangereux, les dissentiments sans ïeiour, et enfin d'apaiser l'irritation des esprits et la ^'olence des disputes.
Je crains que des préoccupations sans lumière ne préparent un malentendu redoutable dans la grande ?neslion de la liberté d'enseignement : ce serait un malheur pour tous.
Cette question sera un principe incessant d'agitations pour le pays, d'embarras pour le gouvernement, delé- Sitimes alarmes pour la conscience des évêques et des P*fe8 de famille, tant qu'elle n'aura pas reçu une solution ^, uoe solution claire, une solution réelle et loyale.
Il faut une loi qui réalise sincèrement le yœu et la promesse de la Charte; une loi qui, en conservant à rÉtat son autorité, son action, son intervention tutélaire sur l'éducation, respecte les droits antérieurs^ les droits primitifs et inviolables des familles, en même temps qu'elle maintiendra les droits sacrés de rÉglisc sur réducation religieuse et morale de ses enfants. Il faut une loi sans ambiguïté et sans détour, une loi forte et intelligente qui concilie tous les intérêts, réponde à toutes les réclamations légitimes; enfin une loi qui soit faite avecla fermeté, avec les lumières, etsurtout avecla sincérité, avec la haute loyauté que tous doivent attendre des hommes qui siègent en ce moment dans les conseils de la couronne et dans les grandes assemblées législatives du pays.
Jamais loi ne dut être moins faite sous la funeste influence d'un malentendu quelconque, par un parti ou au profit d'un corps, quel qu'il soit
Jamais loi ne dut être conçue dans des vues plus larges et des pensées plus indépendantes des préoccupations étroites et passionnées de la politique journa* lière.
Ce n'est pas une loi de circonstance, c'est une loi d'avenir; ce n'est pas une loi de politique vulgaire, c'est une loi religieuse et sociale qu'il s'agit de faire.
Cette grande œuvre est aujourd'hui plus facile à accomplir qu'on ne le pense peut-être.
Car, au fond, nous sommes bien près d'être tous aujourd'iiui d'accord sur les principes généraux et sur les points les plus importants de la question : le bon sens public et la bonne foi ont singulièrement rapproché les esprits. Les choses en sont venues au point qu'il suffit
pent-étre aujourfl'boi simplement de s'expliquer et de s'entendre pour mettre de côté les points sur lesquels la discussion est désormais inutile.
Je vais essayer de le faire, et, si je ne me trompe, après m'ayoir lu, plusieurs seront étonnés des progrès qui se sont accomplis par la marche seule du temps dans Tintelligence de la question, et des pas insensibles que deux années de trêve nous ont tous conduits à faire les uns vers les autres.
II ?a sans dire que je ne m'occupera! point ici des opinions extrêmes; je n'aime à invoquer dans la polémique que la pensée sérieuse des hommes graves qui comptent dans leur parti, et dont la voix est une autorité, parce que leur modération est une force el leur parole une lumière.
Je pourrais citer un grand nombre de points sur lesquels l'accord dont je parle existe entre nous et nos contradicteurs. Je me bornerai à trois principaux, sur lesquels la loyauté de nos adversaires les plus honorables et la puissance dubon sens, ce grand maître de la vie hnmaine , ce modérateur suprême et infaillible des discussions publiques, ont amené une entente plus cerlaine, à peu près universelle, et presque cordiale.
Tous les hommes les plus éminenls conviennent, en ettel:
!• Qu'il faut enfin, en conservante TUniversilé son e»slence et ses privilèges, el à l'Élat son intervention Wlairc, donner aux pères de famille, pour l'éducation <ie leurs enfants, une liberté véritable;
2* Que la liberté d'enseignement n'est véritable, sio- <^, que si elle est entre les divers instituteurs une franche et loyale concurrence ;
3* Qu'il n*y a pas de franche et loj^le concnrreoce, ni même de concurrence en aucun sens possible, si l'Université demeure l'arbitre de ses concurrents, si elle estjuge et partie.
On le voit, je ne prétends ici rien proclamer de nouveau; je prétends seulement, comme je le disais tout à l'heure, constater les progrès amenés par la discussion, les points importants dont on est d'accord, et l'étit actuel de la question.
/{ fauty en conservant à l'Université son eanstence et ses privilèges , et à VÊtat son intervention tutélaire, donner enfin aux pères de famille, pour l'éducation de leurs enfantSy une liberté véritable.
Le bon sens le plus commun et la bonne foi la plus vulgaire ont suffi pour mettre tout le monde d'accord sur ce point.
En effet, tous sans exception ont été amenés à déclarer que la liberté de l'enseignement est tout à la fois un droit naturel, le droit primitif et inviolable des pères de famille; un droit politique, et la promesse de la Charte ; un droit religieux, et la conséquence essentielle et immédiate de la liberté de conscience ; enfin, même, un droit littéraire et intellectuel, conséquence de la liberté de rinteliigence et de la liberté des lettres.
Je puis citer ici les noms et les paroles des orateurs du gouvernement, aussi bien que les noms et les paroles des membres de l'opposition.
ÉTAT DE LA QUESTION (ta47j. 32?
l' H. de Tracif disait :
Ainsi que la liberté de conscience et la liberté de hi presse, la liberté de renseignement est un droit primitif qui se reconnaît, qui se proclame et qu'on ne concède pas. Voilà les vrais principes, et je ne m'en écarterai point.
M. Thiers lai-ipétiie Ta reconnu :
La vraie liberté d'enseignement,'dit-il, repose sur le droit du père de famille.
On n'a pas oublié les solennelles paroles de M. Gui-
zot:
II a avait excès de despotisme ôAns la manière dont l'Universilé était conçue et instituée....
L'État a le droit de distribuer l'enseignement, de le diriger dans ses propres établissements, de le surveiller partout; il n'a pas le droit de l'imposer arbitrairement et exclusivement à toutes les familles sans leur consentement 6t contre leur vœu.
le^ premiers droits sont les droits des familles : les enhnts appartiennent aux familles avant d'appartenir à Ittat.
Le régime de l'Université n'admettait pas ces droits pri- ^tifs et inviolables des familles.
2* Tous reconnaissent également que la liberté d'éducation est un droit religieux, et la conséquence essentielle ^ immédiate de la liberté de conscience.
Dans ce même discours, dont je viens de citer les plus fortes paroles, M. Guizot déclarait que les droits des croyances religieuses étaient à peu près aussi gravement Wcwés par le monopole universitaire que les droits des fomtUes. Gela est vrai.
Selon un mot remarquable de M. Portails :
La liberté religieuse et la liberté d'enseignement sont sœurs. La liberté de l'enseignement est devenue un complément nécessaire de la liberté religieuse, telle que Ta proclamée la Charte.
En effet, le bon sens sufût à démontrer que toute contrainte à cet égard blesse profondément la liberté religieuse tout à la fois dans la conscience du père de famille, dans la conscience de son ûls, et dans la conscience même des instituteurs.
On se souvient ici des expressions énergiques de M. de Lamartine :
C'est un sacrilège contre la religion, contre la raison, contre le père de famille, contre l'enfant à la fois.
Et si l'assentiment est unanime à cet égard, c'est qu'on s'accorde enfin à reconnaître que renseignement n'est pas seulement du grec et du latin. L'enseignement, c'est l'éducation, c'est la foi, c'est Tâme, c'est la vie tout entière, et M. de Lamartine l'a proclamé encore avec énergie :
C'est la foi du chrétien, c'est la foi du protestant, c'est la foi de la philosophie, c'est la foi de la famille.
M. le duc de Broglie, aussi bien que M. de Lamartine, a professé ces principes :
Là où la liberté de conscience a pris rang au nombre des principes constitutionnels, la liberté d'enseignement est de stricte justice et de sage politique.
Ce dont tous sont également d'accord au fond, sans l'avoir aussi hautement exprimé, c'est que le monopole
de reoseîgnement blesse aussi la liberté religieuse dans lacoDscience des instituteurs même. J*ai déjà eu occasîou de le faire observer : il n*y a pas de situation morale plus Iriste que celle d'un professeur universitaire qui a le malheur de n'être pas catholique, et qui est condamné, en présence des enfants qu'il instruit, ou à des protestations hypocrites, ou à un silence sans dignité. Il y a là une situation telle que, je Tavoue, nulle considération au monde ne m'en ferait accepter Thumilialion.
Parmi les professeurs de l'Université qui n'ont pas le bonheur de croire au christianisme, il n'y en a pas un, véritablement homme d'honneur, à qui, je le sais, le monopole universitaire ne pèse autant qu'à nous... qui ne le trouve aussi odieux que nous-mêmes, et qui lorsque ce monopole vient traîner devant lui de malbeareux enfants dont il ne sait ni la foi ni la langue, et qu'il doit élever cependant, ne s'estime , ou le plus malheureux, ou le plus humilié des hommes.
Enfin, la contrainte de l'éducation blesse la liberté religieuse dans la conscience de l'enfant. On connaît ft cet égard les plaintes douloureuses de M. de Lamartine, fil l'on ne saurait nous reprocher d'en reproduire encore ici l'éloquente expression :
La jeunesse, recevant un double enseignement contrafetoire, et tiraillée en sens contraire par la philosophie fit par la foi, finit par tomber entre deux dans le sceptifiisme, la mort de Tâme.
Quand on rétléchit que cet abus est à la fois l'oppression ^fi la conscience, le mensonge de renseignement, Tavilis- Sfinaent de TÉtat, Tabdication de la raison, la cause du ^licisme qui saisit Thomme au passage de Tenfance à
adO DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.
la jeunesse, la confusion de la foi, la perte des âmes et rextinction de la morale parmi de nombreuses générations ; et quand on est convaincu en môme temps que Dieu est le fond de toutes choses, et que les sociétés humaines n'ont d'autre but que d'arriver à Dieu par les lumières et la vertu.... cela fait frémir.... mais surtout mal pour l'enfant. Que voulez-vous, en effet, que devienne en [uêrhomme moral et intellectuel?....
Il lui faudrait deux âmes, et il n'en a qu'une : on la tiraille et on la déchire en sens contraire.
Il s'étonne de cette contradiction entre ce qu'on lui disait dans sa famille, ce qu'on lui enseigne dans son collège, ce qu'on lui démontre dans les cours. Il commence a se
DOUTER qu'on LUI JOUE UNE GRANDE COMÉDIE, qUC la SOCiétë
ne croit pas un mot de ce qu'elle enseigne. Il pense en secret qu'il faut que tout cela ne soit pas bien important pour que la société et l'État s'en jouent avec cette légèreté et ce mépris. Sa foi s'éteint; sa raison, sans ardeur, se refroidit; son âme se sèche.
Tous donc sont d'accord, et doivent l'être, que la contrainte de l'éducation blesse profondément la liberté religieuse dans la conscience du père de famille, dans la conscience de l'enfant, dans la conscience des iosti** tuteurs eux-mêmes.
3° Tous sont également d'accord sur ce point, que la liberté d'enseignement est un droit politique et la promesse solennelle de la Charte,
Ici le droit politique se coordonne avec le droit naturel et le droit religieux, et l'on convient unanimement que, quand la liberté d'euseignement ne serait pas une conséquence de la liberté jde conscience et de toutes nos autres libertés, il faudrait la donner encore, parce qu'elle est une promesse 4e iM Charte ; et, comiM le
ÉTilT DE LA QUESTION (1847). 331
disait en 1837 M. de Schauenburg, une de ses plus belles promesses, promesse solennelle et sacrée d'une Charte qui a élé proclamée la Charte-Yérité, et qui perdrait la plus glorieuse moitié de son nom, si la liberté d'enseignement n'était pas réellement donnée.
Ici encore, il y a unanimité de pensées et de langage. Les plus ardents défenseurs du monopole universitaire n'ont pas osé ouvertement contester la promesse de la Charte, et, s'ils l'osaient jamais, nous leur rappellerions les paroles de ML de Tracy :
Celte liberté de renseignement est Tobjet de bien vives attaques. Il semble que vous ayez le droit d'accoMer ou de ne pas accorder cette liberté : je soutiens que vous no pouvez pas vous y refuser; c'est une des conditions du jwcfe en vertu duquel tous les pouvoirs existent^ vous et tous les autres.
C'est ce qui condamnait M. Thiers lui-même à dire :
11 n'entre pas dans notre intention de contester retendue de rengagement imposé par la Charte.... C'est assurément
la liberté pure et simple.... la liberté complète la liberté
pleine et entière.... la liberté sans limites..., qui est accordée.
k^ Enfin tout le monde est d'accord que la liberté d'enseignement est même un droit littéraire et la con- ^^mice de la liberté des lettres.
Sans prétendre élever un droit littéraire à la dignité du droit religieux, du droit naturel, du droit politique, il se rencontre ici néanmoins un aspect sérieux de la çiestion et des considérations importantes dans l'inté- '^Ue l'esprit humain.
Les hommes les plus éclairés Tont reconnu :
On n'établira jamais la ceotralisation intellecluelle
qu'au détriment des lumières et de la noble émulation
des intelligences.
On n'a point oublié Topinion émise à cet égard par
M. Saint-Marc Girardin :
Nous osons dire, Messieurs, qu'avant la Charte ellemême, rexpérience et Tintérôt même des études avaient réclamé la liberté d'enseignement.
C'est, selon nous, pour ne pas s'être rendu un compte assez exact de l'état de nos sociétés modernes que nos divers gouvernements, avant 1830, s'étaient effrayés de la liberté d'enseignement et avaient craint de l'accorder. C'est dans cet esprit qu'ils avaient tous cherché à centraliser les écoles et à faire de l'enseignement en France ime grande institution politique et administrative.
M. Saint-Marc Girardin disait encore :
On discute beaucoup en ce moment sur les diverses méthodes d'enseignement ; on dit beaucoup qu'il faut réformer les études. Selon nous, la grande réforme que le projet de loi fait dans les études, c'est de proclamer la liberté d'enseignement ; car, yrâce à cette liberté^ toutes les r Informes sont possibles,
M. de Tracy partageait sur ce point l'opinion de
M. Saint-Marc Girardin; il déclarait que la liberté de
l'enseignement est aussi utile, aussi nécessaire pour le
gouvernement que pour la société, et que, sans la libaié
de renseignement, l'instruction est nécessairement sta-
iionnaire, c'est-à-dire rétrograde.
Certes, après tant de témoignages, j'ai le droit de le redire :
Toas sont aujourd'bui d'accord sur ce point, quil faut donner la liberté d'enseignement, puisqu'elle est tout à la fois un droit naturel, primitif, inviolable ; un droit religieux et sacré ; un droit politique et social } et même enfin un droit littéraire.
Aujourd'hui nos adversaires les plus déclarés parlent comme les amis les plus fidèles de la liberté, comme les plus généreux défenseurs de celte grande cause. Od De pouvait certainement pas attendre qu'il lui fût rendu si promptement un si éclatant hommage ! Et si la parole a an sens et une valeur réelle parmi les hommes, si les assurances les plus graves ne sont pas en France un jeu dérisoire, nous touchons à l'accomplissement des promesses de la Charte et à l'heureuse inauguration d'une ère nouvelle qui va voir le grand et immortel principe de la liberté d'enseignement, proclamé déjà dans la constitution du pays, adopté enfin dans la pratique et solennellement inscrit auBulleiin des lois du royaume.
La liberté d'enseignement n'est une liberté véritable^ ^ncère, que si elle est^ entre les divers instituteurs, une franche et loyale concurrence.
C'est ce que M. Guizot déclarait en termes exprès devant la Chambre des députés :
Aux maximes du monopole nous substituons celles de ^ concurrence, les êlablissements privés, les institutions et les pensions
334 DE LA LIBERTÉ IKENSElGIfEMENT.
seront désormais les libres émules des établissements publics.
L'Étal accepte la nécessité, le devoir de soutenir avec succès, avec éclat, une concurrence infatigable^
La prééminence des études publiques doit remplacer le monopole.
En un mot, ce n'est plus en auxiliaire, mais en îHvaU, que Tindustrie privée peut donner rinstruction secondaire.
C'est ce que M. de Salvandy a exprimé aussi dans ces termes énergiques :
Tout le monde, laïques et ecclésiastiques, libre d'élever autel contre autels d'opposer les méthodes aux méthodes^ les écoles aux écoles; les pères de famille, maîtres de choisir pour leurs enfants entre tous les systèmes, tous les établissements.
C'est ce que H. Villemain a proclamé lui-même. Après avoir parlé des écoles publiques de France et de leurs progrès, il ajoute :
Puisse ce mouvement toujours régulier s'augmenter ennova par un principe nouveau d'émulation et de liberté!
M. Saint-Marc Girard In, sur ce sujet, s'exprime en termes plus explicites encore et plus formels :
Los études ont besoin d'émulation : cela est vrai pour les élèves entre eux ; cela est vrai aussi pour les écoles entre elles; il faut toujours une concurrence^ une rivalité qui réveille le zèle et qui fasse faire effort.... 11 est bon de placer à côté de l'Université et de ses écoles la liberté de renseignement et les écoles privées, afin d'entretenir la concutrence et l'émulation.
Qu'on ne s'effraye donc pas de la liberté d'ensei^ement: elle est utile aux progrès d^ études.... Tout le projet de la loi repose sur ces deux idées fondamentales, la liberté de renseignement et la prééminence des études classiques ; les deux idées se foiU équilibre. Liberté désormais pour toutes les méthodes et pour toutes les inventions.
Quel est Tavanlage efficace de votre loi? J'en parle comme professeur, comme homme de TUniversité : je ne crains pas la c&ncurrence pour l'Université ; tout au contraire je la désire : c'est un aiguillon salutaire, M. le ministre vous Ta très-bien prouvé dans son éloquent discours : Il faut de la concurrence^ de la rivalité. Sans rivalité^ on i'endort. Vienne donc Vesprit de rivalité,, nous en avons
M. de Schauenburg disait :
Le but du projet de loi, c'est la substitution au monopole àe la concurrence dans renseignement.
M. le duc de Broglie ne pensait pas autrement : 11 est bon, disait-il, que les établissements particuliers se fon- <lent et se multiplient; leur existence, leur nombre, fenrs efforts importent aux progrès de Tinstruclion générale; Témulation qui s'élève entre eux et les établissements publics, lorsqu'elle est vive et vraie, tourne à l'avantage de la science.
M. Saint-Marc Girardîn allait plus loin encore, il ne
aignait pas de dire :
Autrefois la concurrence était entre l'Université de Paris fit les diverses congrégations qui s'étaient consacrées à l'instruction de la jeunesse. Émanées de principes diffé- •^nts, animées d'un esprit différent, l'Université de Paris fitles congrégations luttaient l'une contre l'autre, et cette
lutte tournait au profit des études. Aussi quand, en 1767, les jésuites furent dispersés, un homme qu'on n'accusera pas de préjugés, de dévotion. Voltaire, avec son bon sens et sa sagacité ordinaires, regrettait l'utile concurrence qu'ils faisaient à l'Université : Us élevaient, dit-il, la jeunesse eu concurrence avec les universités, et l'émulation est une belle chose.
^ tous ces témoignages se joint celui de M. Guizot, alors ministre de l'instruction publique, qui disait :
Messieurs, avant 1789, l'instruction était confiée à un grand nombre de congrégations diverses : elle était divisée; elle n'était pas réunie en un seul faisceau. De là la plus utile concurrence ; de là la supériorité de l'instruction et de l'éducation avant la révolution.
Je citerai encore les paroles de M. Rendu, membre du Conseil royal de Tinstruction publique ^ :
Ne craignons pas de le dire, la concurrence du libre enseignement a manqué jusqu'ici au développement complet de l'instruction universitaire. Que cette condition essentielle de tout progrès durable soit enfin remplie, que toute" satisfaction soit donnée aux familles et à la société, que des rivalités sérieuses et dignes viennent de toutes parts éveiller les courages et redoubler les efforts, toute amélioration devient possible, tout perfectionnement est probable.
Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que tout le monde est d'accord à cet dgard. Les plus grands esprils ont toujours pensé que la liberté d'enseignement élait favorable à l'émulation des lettres et des sciences, au
^^* Code universitaire, ^rc(.f p. xiii.
dé?eloppement des înlelllgences, aux progrès des lumières.
Il convenait, a dit le cardinal de Richelieu, que les universités et les jésuites enseignassent à Tenvi, afin que Tcmulation aiguisât leur vertu, et que les sciences fussent d'autant plus assurées dans TÉtat, que si les uns venaient à perdre un si sacré dépôt, il se retrouvât chez les autres. [Testam, polit, du card, de Richelieu, part. I, chap. v, sccl. 10.)
C'était aussi la pensée de M. de Talleyrand, clairement exprimée dans le célèbre rapport qu'il fit au nom du Comité de constitution, les 10 et 11 septembre 1791.
Si ciiacun, dit-il, a le droit de recevoir les bienfaits do l'instruction, chacun a réciproquement le droit de concourir à la répandre : car c'est du concours et de la rivalité doselîorls individuels que naîtra toujours le plus grand Wen. La confiance doit seule déterminer le choix pour les fondions instructives ; mais tous les talents sont appelés de droit à disputer le prix de Testime publique. Tout privilège est par sa nature odieux. Un privilège en matière ^instruction serait plus' odieux et plus absurde encore.
Il y a sur ce point une telle unanimité parmi tous les hommes éclairés, que M. Thiers reconnaît lui-môme que les établissements privés doivent être en concur- Ttnce avec TUniversité : il parle de rivalité de corps à corps:
n fallait, dit-il, la liberté d'enseignement non-seulement pour elle-même, mais afin de créer des établissements particuliers en dehors de ceux de TÉtat, et -de faire naître ^insi une concurrence qui excite rc^mulation de TUniversité, lempêche de s^endoimir dans la routine, et la tienne I. 22
loujours en haleine, toujours sur la voie des perfectionnements.
Cet aveu de M. Thiers me suffit, et me dispense de citer une foule d'autres témoignages et de revenir sur ceux par lesquels j'ai établi précédemment que la liberté d'enseignement est une conséquence de la liberté des lettres, laquelle réclame avant tout la libre concurrence et la généreuse émulation des esprits.
Je ne puis toutefois me dispenser de rappeler ici les remarquables paroles prononcées par M. le duc de Broglie devant la Chambre des pairs. Elles résument admirablement, dans le plus grave langage, et avec la plus noble loyauté, tous les témoignages précédents :
Dans un pays libre, il faut que ces établissements soient libres. Plus de tutelle obligée.... Ce sont choses qui ont fait leur temps. Nous ne le dissimulons pas en effet : si Ton veut que les établissements privés existent d'une existence qui leur soit propre, qu'ils aient de la réalité, de la vigueur, de Tavenir, qu'ils entrent sérieusement en concurrence avec les établissements publics, cela ne se peut (ju'autant qu'ils ne relèvero7it que d'eux-mêmes^ et guHls auront le choix des moyens^ des procédés indispensables pour engager lu lutte avec quelque chance de succès.
S'ils doivent continuer h se modeler exactement sur les établissements publics, à n'en être, pour ainsi dirc,.que la pâle contre-épreuve, à n'exister qu'à titre de succursales, ils sont tout à coup condamnés à périr. A mesure que les établissements publics deviendront plus nombreux et plus florissants, qu'ils étendront le champ de leurs conquêtes, enverra les établissements privés, qui n'ont pas les mômes ressources, et ne peuvent, dans aucun cas, enseigner à perte, s'éteindre et disparaître peu à peu. C'est ce qui est
arrivé en Prusse. En 4839, dix-huit ans après la promulgation de la loi qui a réorganisé sur des bases larges et puissantes renseignement public, il ne se remontrait plus dans tout le rayaume une seule institution privée qui fût demeurée debout.
Ces solennelles paroles de M. le duc de Broglie ne saoraleot être trop méditées.
Ainsi doDC» quelles que soient les opinions diverses sur la nature et l'étendue des garanties ofûcielles que l'État peut exiger, tous reconnaissent qu'une fois ces garanties et ces conditions accomplies, il doit y avoir une franche et loyale concurrence dans une liberté sincère.
L'Université peut être favorisée par TÉtat, garder ses écoles pourvues de professeurs au choix du grandmattre, défrayées par le trésor et destinées à maintenir les traditions classiques.
Mais à côté des écoles universitaires doivent s'élever, tous le proclament, d'autres écoles plus variées dans leur plan, plus souples dans leurs méthodes, mieux accommodées auxconvenances particulières des familles ou à certaines exigences de la société moderne ; et en le proclamant, tous reconnaissent qu'entre les unes et les autres doit régner, sous la haute surveillance et l'inter- Tention tutélaire de l'État, une noble rivalité, une généreuse émulation^ et par conséquent une loyale et libre concurrence.
C'était le second point que je tenais à établir : il ne ^affre aucune contestation.
Le troisième en souffre moins encore, à savoir :
Qu'il n'y a plus de libre et loyale concurrence, ni de concun^ence même en aucun sens possible, si V Université demeure la maîtresse et Varbitre de ses concurrents^ si elle est juge^et partie.
Je le sais, dans le projet de loi de M. Tbiers, toutes les maisons d'éducation, tous les maîtres sans exception jusqu'aux plus humbles surveillants, tous les règlements intérieurs, tous les programmes d*études, tous les programmes d'examen dépendaient uniquement de l'Université.
L'Université demeurait l'arbitre suprême de tous ceux qui se destinent à l'enseignement, l'arbitre en dernier ressort de tous les établissements déclarés libres et indépendants par la Charte.
M. Thiers s'était plu à proclamer l'Université maîtresse absolue du terrain, des conditions de la lutte» des lois du combat ; c'est elle seule qui devait apprécier les efforts de ses émules, examiner leur mérile et leurs œuvres; elle seule qui devait décider de leurs torts et les réprimer; elle seule qui devait les juger, les condamner, les suspendre, les supprimer enûn, quand elle croirait devoir le faire.
Voilà la liberté pure et simple, la liberté complète^ la liberté pleine et entière, la liberté sans limites,., telle que M. Thiers nous la préparait.
Mais le bon sens public a proclamé que rien de tout cela n'est possible, si on ne veut pas consacrer ïexcès
du monopole et du despotisme universitaire^ y si on ne veut pas retenir indignement d'une main ce que l'on feint de donner de l'autre, si on ne veut pas renoncer à jamais à la liberté d'enseignement, et anéantir, avec la généreuse émulation née delà libre concurrence, la promesse de la Charte ; le bon sens public a proclamé que si on veut être de bonne foi , il faut essentiellement faire autre chose.
Et, en effet, que l'Université soit juge des maisons universitaires, des progrès de leurs études et de ce qui les iotéresse, cela est simple ; mais qu'elle soit l'arbitre des maisons formées hors de son sein, des établissements déclarés libres et indépendants, voilà ce qui est absolument impossible , ce qui implique contradiction dans les termes ; voilà ce que la bonne foi non plus que le bon sens ne peuvent admettre.
Il est manifeste que la liberté promise par la Charte doit donner à chacun, moyennant de justes conditions, le droit de former et de maintenir, sous la haute surveillance de l'Étal, des établissements en dehors et indépendamment du régime universitaire. « Ou la liberté d'enseignement n'est rien ou elle est cela, »
Car, je le demande, que serait ce droit, que serait cette liberlé, si l'Université avait la mission d'examiner, d'inspecter, de censurer les hommes et les choses de ces établissements déclarés libres et indépendants d'elle? Ne serait-ce pas une déception grossière, un odieux mensonge? Ainsi ces établissements, en paraissant libres, ne le seraient pas, et, en ne paraissant pas univers!toires, ils le seraient toujours. Ce nouvel état serait pire
^ M. Guizot.
3lt DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.
que le premier, ce serait une intolérable aggravation di servitude. Les chefs et autres maîtres de ces maison réputées libres auraient de l'Université tous les inconvé nients sans en avoir aucun avantage; ils la trouve raient d'autant plus tyrannique qu'ils se présenteraies à elle tout à la fois comme des sujets qui ont voulu se couer le joug, et sur qui , quand on peut les ressaisi] on appesantit sa main, et comme des antagonistes i des rivaux dont la concurrence doit être écartée.
D'où sont venues dans les tribunaux ce qu'on appel) des récusations péremploires? De ce principe inviolabl d'équité, que nul ne saurait être à la fois juge et parti Mais, d'après ce principe, n'est-il pas évident que i'I niversité peut et doit être récusée par les établissemen déclarés ses concurrents et ses émules, si elle vei exercer quelque autorité sur eux, si elle prétend les ji ger, les réprimer, les détruire, les empêcher d'être c les condamner à n'être plus?
Voilà ce que le bon sens, ce que la bonne foi, oi proclamé de concert avec une force irrésistible.
M. Thiers l'avait bien prévu : un esprit comme le si( ne pouvait s'y méprendre. Là seulement, écrivait-il dai son fameux Rapport, réside la vraie difficulté. Aussi rf t-il jamais donné à son langage un caractère de gravi plus haute, ni de plus profonde habileté qu'en traita cette question. Sentant que la controverse se retroa ici tout entière, et, selon ses propres paroles , que réside la vraie difficulté, il fait des efforts inouïs po la résoudre. Sentant même que la solution logique et impossible, il a voulu l'emporter violemment et comi de haute lutte, et il n'a pas craint d'élever à ce propc contre le clergé, les accusations les plus graves.
Voici ses paroles :
Qui inspectera, qui surveillera, qui jugera les nouveaux établissements?— Quant à nous, Messieurs, la réponse n'a pas été douteuse.... c'est l'Université. C'est à elle qu'il faul donner le soin de surveiller, de juger, d'inspecter les établissements d'instruction publique, d'apprécier leurs défauts et leurs mérites.
Celte solution donnée, M. Thîers ajoute :
Ici, Messieurs, s'élève une sorte de clameur de la part du clergé.
Être sur\eillé, inspecté, jugé par [l'Université, est une t)Tannie intolérable.... C'est, disent-ils, les faire dépendre de rivaux pour entrer dans la carrière, pour y vivre, pour y ôtre maintenus ou en être exclus.
Quelques lignes plus bas, il dit encore :
Lisez tous les écrits du clergé on de ceux qui, avec plus ou moins de raison, se font ses représentants. Vous y trouverez qu'on constitue la servitude, et non la liberté d'enseignement, lors(iu'on veut faire dépendre le clergé du jugement de l'Université, soit pour la collation des grades, soit pour la surveillance et la juridiction.
Et la conclusion est que :
Ces prétentions sont inconciliables avec la bonne'policc de TÈtat : c'est le renversement de toutes les lois et de tous les principes ; c'est le renversement dos plus simples notions de la justice et du bon sens.
Certes, en étudiant le Rapport de M. Thiers à l'époque où il parut, je regrettai souvent d'y rencontrer, sous la simplicité apparente d'un style agréable, des contra-
dictions bizarres, des équivoques nombreuses, des sens douteux, et comme une souplesse perpétuelle de parok qui me condamnait à ne presque jamais pouvoir bien saisir la véritable pensée de l'auteur pour Fadmetln ou pour la combattre : elle m'échappait toujours souj la transparence et la rapidité trompeuse de ce style si clair et si facile, qu'on ne parvient à se défier de lu qu'après en avoir éprouvé plusieurs fois les singulien mécomptes :
. , . . Obliqua laborat Lymphafugax..,
Mais, il le faut avouer, les phrases que je viens de rappeler ne laissent rien à regretter, ni dans le style n dans la pensée.
Tout est net, clair, précis, décisif; tout est dit manifestement avec l'espérance d'étonner par la hardiesse de l'affirmation, et d'ôter tout d'abord aux adversaires jusqu'à la pensée d'une résistance sur un terrain oi Ton parait si sûr de son fait, si fort de son droit.
Malheureusement il y a quelqu'un qui a plus d'esprii que M. Thiers, el au besoin plus de hardiesse encore : c'est tout le monde. Après un premier moment de surprise, l'opinion publique, éclairée par le bon sens, n'a pas tardé à proclamer qu'il n'y eut jamais ni un droii plus odieux, ni une thèse plus fausse, ni un terrain plus mauvais, ni des prétentions plus inconciliables avec la justice, ni un renversement plus étrange des plus simples notions de l'équité la plus vulgaire.
M. Thiers a eu beau dire que c'était la clameur du clergé^ qu'il ne s'agissait ici que des intérêts du clergé, que cette question était uniquement la cause du clergé^
ÉTAT DE LA QUESTION (ISH). 3tS
et qu'il sol&sait de lire les écrits du clergé, d'écouter les représentants du clergé , pour en demeurer convaiDca. Ou n'a pas pu le croire ; et ceux mémo qui y ont mis le plus de bonne volonté, n'ont pu se persuader qae ce qui était évidemment une question de bon sens et de bonne foi pour tout le monde fût uniquement la question du clergé.
Aussi les témoignages des hommes les plus dévoués àlTûiversilé, l'autorité de ses amis les moins suspects, Icsparoles de ses plus hauts dignitaires, en un mot, les organes les moins favorables au clergé ont poussé si loin la démonstration de ce que j'avance, que je n'ai plus, enTérilé, qu'à les laisser désormais parler.
Ma première autorité sera celle de M. le duc de Broglie, à qui une juste impartialité a fait proclamer plusieurs fois tout ce que je viens de dire :
S'il en est ainsi, ne doit-on pas craindre que Tcsprit de corps ne l'emporte souvent sur Tesprit de justice ; (lue les membres de l'Université, regrettant la suprématie (ju'ils ont exercée jusqu'ici sur les institutions et les pensions, exclusivement préoccupés des établissements de l'État, voyant dans les établissements libres non plus des auxiliaires, mais des rivaux, dans les instituteurs libres, non plus des pupilles, mais des émules, n'entravent la formation de ces établissements par des exigences excessives, tJU ne compromettent leur existence par une surveillance vexatoire et tracassiérc ?
M. Saint-Marc Girardin n'a pas hésité non plus à se prononcer à cet égard. Ses paroles ont ici une autorité particulière par la position de l'orateur, qui semble se juger et s'exclure lui-même :
La Chambre sent qu'il m'est jusqu'à un certain point difficile de me dépouiller de ce que j'appellerai mes prér jugés et mes habitudes universitaires. Cependant, je sacrifie volontiers ces habitudes et ces préjugés universitaires au principe môme de la loi, c'est-à-dire à la liberté d'enseignement.
Messieurs, qu'a voulu le Gouvernement, qu'a voulu la Charte, lorsqu'elle a proclamé la liberté d'enseignementi Elle a dépouillé VUniversité du droit absolu et exclusii qu'elle avait jusque-là. Voilà un premier fait qu'il faul constater.
On a créé un jury de capacité. Eh bien ! qu'arrivera-t-il maintenant ? Si le jury est nommé complètement par k ministre, s'il est complètement le délégué de l'Université, il est impossible de méconnaître que c'est encore rUnivernti qui jugera.
Or, où sera donc la liberté des méthodes, je vous le demande? Lorsqu'une méthode nouvelle se produit, lorsqu'elle vient en quelque sorte devant le jury de capaciti pour se faire reconnaître, pour recevoir son investiture, qu est-ce qui jugera son efficacité, sa valeur? Ce sera encon l'esprit universitaire ! L'esprit universitaire ! il est excellent dans vos établissements publics : ne le mettez paî
DANS vos ÉTABLISSEMENTS PRIVÉS, OU ALORS NE FAITES PAJ
DE LOI. Car s'il est d'un côté et de l'autre, je ne sais pai à quoi sert la loi qui a voulu établir la division^ la con currence.
Mais poMr ce/a , ajoutait-il avec rindignalion contenue d'un honnête homme qui se refuse à jouer un rôle indigne de lui :
Pour cela, il faut une concurrence sérieuse : nous ni
VOULONS PAS JOUER LA COMÉDIE , UOUS UC VOUlOUS paS qu'li
y ait de faux ciablissenients publics d'éducation. Nous
voulons que la concurrence soit sériexise : nous ne voulons pas que la rivalité soit entre forts et faibles ; nous ne