A MM. LES SUPÉRIEURS, DIRECTEURS ET PROFESSEURS
An sujet des attaques dirigées par divers journaux,
et notamment par le journal T Univers,
contre les Instructions relatives au choix des auteurs
pour l'enseignement classique dans les séminaires
Messieurs et trës-chers Coopérateurs,
Constamment occupé de ce qui peut procurer la 8'oire de Dieu et le salut des ûmes dans notre diocèse, ®t convaincu que la bonne éducation de la jeunesse, et ^^rtout de la jeunesse cléricale , doit <ître un des prin- ^^Paux objets de notre sollicitude pastorale , nous vous ^^ons adressé naguère des Instructions sur le choix des auteurs qui doivent servir à renseignement classique ^^ns nos petits séminaires.
Quelques jours après, et au milieu des graves préoccupations de nos visites pastorales, il est venu à notre c^nriaissance que des journalistes avaient cru pouvoir, ^^lle occasion, intervenir devant le public, entre vous f^ï^ous, pour discuter et juger nos Instructions, dont ^^ Ont pris à tâche de relever eux-mêmes le caractère ^WcicP, et pour vous donner un enseignement entière- Univers des 7, 8, 10 et 19 mai.— Messager du Midi du 4 mai.
ment contraire, c'est leur expression, à celui que nous avions cru nous-môme devoir vous donner, dans la plénitude de nos droits et pour Taccomplissement de nos devoirs les plus certains.
Si nous ne vous avons pas immédiatement avertis de la témérité d'une intervention si étrange, en une question qui intéresse l'éducation de toute la jeunesse de notre diocèse, et, en particulier, l'éducation de la jeunesse destinée aux saints autels, c'est que l'accablement des travaux de nos visites nous en empêchait : et nous savions d'ailleurs que votre foi , voire respect et votre bon sens suffiraient d'abord à vous défendre contre l'influence de cet enseignement étranger.
Nous avions môme un instant aimé à penser que le silence convenait ici, et qu'on pouvait encore laisser passer ce nouvel excès, comme on en a laissé depuis longtemps déjà passer tant d'autres dont on s'est contenté de gémir. Nous nous étions trompé. Les lettres lès plus graves que nous avons reçues de nos vénérables collègues dans l'Épiscopat ne nous permettent plus de croire que le silence soit suffisant en cette rencontre, et elles nous ont fait comprendre qu'il y a, selon le lan gage des Saintes Écritures, un temps pour se taire et w temps pour parler^, et que le temps de parler est venr lorsque se trouvent en question et en péril des droî dont on ne peut souffrir la violation ou l'oubli.
Sans doute ici, — et dès la première page de r Instructions nous l'avions reconnu ', — ici , comme tant d'autres matières, même fort graves, la controve peut être permise, pourvu qu'on s'y maintienne d
* Eccle., III, 7. — « Lettre du 10 avril, p. H3.
les bornes de la sagesse et des convenances. En fait d'enseignement, il est bien des thdories, des mélhodes et des systèmes sur lesquels les avis peuvent ôlre différents. Nous avons écrit nous-méme un livre sur Y Éducation : on peut assurément le discuter et penser tout autrement que nous sur les questions que nous y avons traitées ; nous devons môme ajouter que, parmi beaucoup trop d'éloges qui ont été donnés à ce livre, nous avons recueilli avec empressement et reconnaissance ks critiques qui en ont été faites.
Mais un droit que nous ne pouvons reconnaître à personne, si ce n'est à nos supérieurs dans l'ordre hiérarchique, c'est celui de contrôler publiquement les Instructions que nous donnons dans nos séminaires, et de venir, jusque dans notre Diocèse, enseigner, après nous et contre nous, en nous nommant, en nous attaquant directement, en nous calomniant et en travestissant indignement toutes nos pensées.
C'est là cependant ce que des journalistes, qui se po- 3€nt en défenseurs de la Religion, n'ont pas craint de faire.
Vous le savez, Messieurs, dans ces Instructions que ^ous vous avons données, nous n'avons pas eu pour objet, nous nous sommes même entièrement abstenu rVentrer dans le fond et les détails de la œntroverse qui s'agite en ce moment au sujet des anciens classiques *. Kous n'avons pas prétendu prononcer sur les nuances
' Lettre du 19 avril, p. 143.
diverses d'opinion qui peuvent ici partager les hommes les plus sages, tels que ceux dont on essaye de compromettre si témérairement les noms vénérables, en affectant de les opposer les uns aux autres, devant le public; nous avons voulu seulement défendre, contre d'incroyables paradoxes et surtout contre les accusations les plus odieuses, notre honneur, l'honneur du clergé, l'honneur des congrégations enseignantes et de tous les instituteurs les plus religieux de la jeunesse, et, en même temps, vous donner à vous-mêmes une règle de conduite et de conscience dont nous vous étions redevables.
Dans ces limites, qui sont assurément celles de notre droit le plus manifeste, vous vous souvenez. Messieurs, de ce que nous vous avons dit
Nous vous avons dit :
Que vous pouviez conserver aux classiques profanes grecs et latins, dans les études de nos petits séminaires, la place que les plus saints prêtres, que les plus grands Évêques, que saint Charles Borromée, que Bossuet, que toutes les plus savantes congrégations vouées à l'enseignement, que tous les maîtres les plus chrétiens et les plus sages de la jeunesse, depuis trois siècles*, leur ont constamment assignée.
Il y a ici, Messieurs, un mot dont on abuse étrangement, et qui est le fondement faux et calomnieux de cette controverse , c'est le mot paganisme. Nous vous
^ Quand, ici et ailleurs, nous disons trois siècles, nous n'entendons nullement exclure les siècles précédents. Les grands auteurs de Taoti' quité furent toujours employés dans l'enseignement des lettres. Nous parlons principalement des trois derniers siècles, parce que nous avons ici l'aveu de nos adversaires eux-mêmes, et que c'est l'objet méuie de leurs accusations contre nous.
ayons fait remarquer que, dans les auteurs anciens, tout n'est pas j>a*/en*, et que c'est un étrange abus de mots que d'appeler païennes les beautés littéraires de l'ordre naturel. Paganisme et nature ne sont point synonymes; et les Géorgiques, par exemple , cette admirable description de la nature visible, si l'on supprime quelques passages mythologiques, ne sont pas plus une poésie païenne qu'une étude de paysage n'est une peinture païenne, ou que le Calcul différentiel de Leibnitz n'est une théorie protestante. On en peut dire autant des autres auteurs classiques expurgés et employés par
* C'est la pensée que le R. P. Pitra exprimait naguère, en ces termes :
« En vérité, tout n*est point païen dans les auteurs classiques. Depuis les rudiments de leur syntaxe jusqu'aux règles de leurs épopées, ils ont une foule de notions générales ou expérinienlalts, qui sont tout aussi inoffensives que les axiomes de la géométrie. Y aurait-il plus de danger de paganisme à étudier les mathématiques dans Euclide, ou la médecine dans Uippooratc, que la logique dans Aristote, la grammaire dans ^fiscien, ou les sept arls libéraux dans Marcianus Capclla !* Autant vaudrait soutenir qu'il y a péril d'anglicanisme à lire la Rhétorique de fugues Blair, ou la Théorie de ^e^vton.
* En tout cas, on n'aura pas sauvé le monde, en faisant monter ^^^^r en troisième et en chassant de la cinquième le Selectœ e P^o[anis, bien qu'innocemment compilé dans un système chrétien.
* Il nous semble que, pour sortir de cello position fausse et périlleuse, ^ nous faudrait déserter le principe exagéré qui l'a produite, je veux '^''c l'antagonisme prétendu, quant h la forme littéraire, entre les an- ^'^^ns et les chrétiens. CepriwCipe renverse toutes les grammaires, les Stossalres, les rhétoriques en usage depuis saint Augustin, saint Isidore, ^^ Vénérable Bède, jusqu'à la Rhétorique du R. Louis de Grenade. De Ptug, il faudra Rétrir, comme entachés de paganisme, les plus illustres docteurs, le Cicéron chrétien, le Salluste clirélien, saint Hilaire qui imi- ^il Quintilien, Prudence, saint Gn'goire de Nazianze, etc. Il est vrai <l0ela logique de ce système est allée jusque-là. Il n'y a plus qu'à supprimer le texte classique du concile de Trente et à mettre à ce nouvel index l'admirable latinité du Catéchisme romain. »
no SUR LES CLASSIQUES.
les inslilnlours religieux. Le débat, répétons-le, est priocipalenionl alimenté par celle perpétuelle et insoutenable confusion d'idées et de mots.
Quand sainl Thomas invoquait incessamment le nom d'Aristote, quand saint Augustin, et tant d'autres Pères parlaient de Platon comme ils l'ont fait, évidemment ce n'est pas le paganisme qu'ils louaient dans ces philosophes, c'est le côté sain de leur philosophie. Qu'on y prenne garde : dans ces anathèmes aveugles lancés contre l'ordre naturel, contre la raison naturelle, contrcia philosophie naturelle, contre la beauté littéraire naturelle, il y a plus de traces qu'on ne pense d'erreurs anciennes et modernes condamnées par l'Église, depuis les premiers gnostiques jusqu'à M. de Lamennais*.
Nous avons d'ailleurs ajouté que l'emploi des auteurs anciens ne devait pas être exclusif, comme il ne l'a en effet jamais été dans les maisons d'éducation chrétiennes ; qu'il fallait y joindre, dans la mesure convenable, rétude respectueuse des saints Livres et l'explication des grands auteurs chrétiens grecs et latins.
Dès 1850, dans une autre Lettre que nous vous adressions, vous avez remarqué que nous indiquions des auteurs chrétiens pour toutes les classes : c'étaient l'Évangile selon saint Luc, les Actes des Apôtres, les Extraits bibliques, Minutius Félix, Laclance, sainl Léon le Grand.
* Rien déplus essentiel en théologie que la distinction de Tordre nalorel et de Tordre surnaturel ; Ton sait qttc TÉglipe a condamné la V^ position qni dit : que les vertus des païens sont des vices. On connaît » doctrine constante de saint Thomas : Triplex ordo in homine rstt dehct : unus quidem secundum comparationem ad reg^dafi^ rationis, etc. (!• 2* q. 72, art. iv, corp.) Ordo naturœ humanœ iniit*f est prior et stabilior quam quilibet ordo superadditus. (2" ?• q. *W' art. XII, ad 2'".)
saint Jean Chrysoslomo, saint Alhannse, saint Jérôme, saint Cyprien, saint Gr(''goire do Xazianzc, saint Basile.
C'est encore h tous, Messieurs, que nous exprimions, dans celte première Lettre, le vœu de voir introduire rétude de Yhébreu dans nos classes de seconde et de rhétorique : nous allions jusqu'à vous dire que celle sainte langue aurait des droits réels à devenir un des fondements de Vinstruction publique ; nous insistions avec FéneloD, pour qu'en rhétorique et en seconde, on s'appliquât à faire comprendre aux ç,r\îî{\\{^ Y incomparable beauté des Saintes Écritures, et nous indiquions les Psaumes, et des morceaux bien choisis dans les Prophéties *.
Et, si nous ne vous avons pas demandé d'appliquer vos enfants, dès le plus jeune âge, à la profonde et magnifique élude de l'Écriture Sainte et des Pères, c'est, comme le bon sens et l'expérience de MM. Ch. Lenormant et Foisset, de M. Landriot, du R. P. Daniel, du R. P. Pitra, et de tous les instituteurs religieux de la jeunesse l'ont justement fait observer, que les trop jeunes enfants ne sont pas encore en état de pénétrer dans ces profondeurs et d'atteindre à ces hauteurs. A peine si des élèves de seconde et de rhétorique en sont capables eux-mêmes : il faut pour cela qu'ils aient reçu,
' Voy. la LeUre du 8 juin 1850 passim, et notamment, pag. 35, 36, 37,19, 48, édition publircpar le Comité pour ladt'fensc de la liberté religieuse.— Douze ans auparavant, dt's 183S , nous publiions les éléments et le projet d'une Rhi'torique sacrée pour le« élèves du Petit-Séminaire de Paris, et, dès 18*0, nous faii^ions, à la Sorhonne, devant de nombreux auditeurs, des leçons sur la beauté supérieure du l<itin ecclésiastique, et les sublimes transformations de la langue romaine.
dans toutes leurs classes précédentes, l'éducalion intellecluelle la plus forte et Tinstruclion philologique la plus sûre ; il faut surtout qu'ils aient parfaitement appris, grammaticalement et à fond^ la langue Tulgaire, la forme naturelle, le sens humain des mots grecs et latins, pour étudier, comprendre et admirer ensuite la transformation surnaturelle de ces mêmes mots, et les beautés d'un ordre supérieur et tout divin, que les saints Livres et les saints Pères leur ont données.
Nous vous avons dit, de plus, en ce qui concerne les auteurs profanes, qu'il ne fallait négliger aucttne rfw précautions nécessaireSy c'est-à-dire :
Qu'il fallait sagement choisir ces auteurs;
Qu'il fallait n'employer que des éditions et des textes expurgés ;
Qu'il fallait les accompagner de toutes les explications convenables ;
Enfin qu'il fallait les enseigner chrétiennement
Nous avons môme attaché tant d'importance à ce dernier point, que nous avons eu l'attention de vous recommander les savants Traités du P. Thomassin sur la manière d'étudier et d'enseigner chrétiennement les poètes et les historiens du paganisme, le célèbre Discours de saint Basile sur le môme sujet, et ces beaui passages de Bossuet que nous avons cru devoir citer tout entiers *.
Quant à la Renaissance, nous en avions parlé pour signaleriez excès; pour affirmer que saint Charles Borromée n'en avait pas été complice, et, après avoir de nouveau condamné les excès ridicules de cette époque,
^ Lellre du 19 avril, pag. 1S4 à l69.
dans le mélange du sacré et du profane^ et ses étranges aberrations, nous nous bornions à demander qu'au lieu d'envelopper dans un indistinct et si violent anathème la Renaissance tout entière, on voulût bien tenir quelque compte de tant de noms saints et illustres, de tant de Souverains Pontifes, de tant d'Évôques, de tant de prêtres, de tant de religieux vénérables, qui curent une si incontestable et si décisive influence sur le grand mouvement des esprits, à cette époque '.
Voilà, Messieurs, ce que nous vous avons dit et ce que nous nous plaisons encore à vous répéter, en protestant de nouveau contre les indignes accusations dont l'enseignement des écoles chrétiennes a été Tobjet : sur la question qui nous occupe, il n'y a pas autre chose dans notre Lettre.
Et maintenant, voici comment de téméraires écrivains ont travesti et calomnié, dans leurs journaux, nos enseignements et nos pensées.
L'un d'eux commence ainsi :
« Hier, c'était M.***, un fils de Voltaire, qui faisait l'apologie de la Renaissance et du paganisme moderne. Aujourd'hui, c'est un Évêque catholique qui adresse aux supérieurs et professeurs de ses séminaires, un ^'^hément plaidoyer en faveur de la même llenaissance