I. — LES PRINCIPES
Dirai-je tout d'abord ma pensée? — J'ai rarement rencontré dans ma vie des pages où les sophismes, les contradictions flagrantes, et, s'il faut dire le mot, les plus palpables absurdités, fussent magistralement posées par Tauteur en principes, avec plus de foi en soimême et une conscience plus sûre de son habileté, et aussi de la simplicité de ses lecteurs.
C'est ce qui explique en partie ce que nous voyons. C'est à ce prix qu'un auteur, qui se dit catholique, qui ne parle que de son respect et de son amour pour l'Église, et n'écrit que pour la sauver, a pour premier éditeur le Times, et recueille en France les applaudissements unanimes et empressés des journaux révolutionnaires et impies.
Je le crois bien : comme « catholique sincère, » et raisonnant à ce point de vue, il proclame que le pouvoir temporel du Pape est indispensable ; mais en même temps il s'applique à prouver qu'il est impossible. Il exalte volontiers, et plus haut que nous, le caractère divin du «Pontife; mais c'est pour s'en faire un argument contre le pouvoir du Souverain.
On ne peut avouer plus explicitement la nécessité impérieuse de ce pouvoir pour la liberté et l'honneur de l'Église : on ne peut faire plus d'efforts en tout sens pour démontrer son impossibilité, je ne dis pas seulement politique, mais morale et spirituelle.
« Ce pouvoir n'est possible, dit l'auteur de la brochure,
« que sHl est exempt de toutes les conditions ordimim « du pouvoir, c'est-à-dire de tout ce qui constitue son « activitéj ses développements, ses progris. »
Mais, je le demanderai d'abord : qui est-ce doncqni peut Tîvre ici-bas en dehors de toutes les condilioDS ordinaires de l'existence?
Quelle est cette activité, quels sont ces développements et ces progrès du pouvoir^ que vous déclarez radicalement incompatibles avec le gouvernement Pontiflcal? Est-ce l'activité, est-ce le développement, est-ce le progrès du bien ou du mal? Que voulez- vous dire?
Et d'abord, dites-vous, a le pouvoir Pontifical iM vivre sans armée. » Et pourquoi? Quel principe lui interdit d'avoir une armée, non pour attaquer, mais pour se défendre, et protéger l'ordre public? Pourquoi le droit de légitime défense lui serait-il refusé?
Je sais qu'il a vécu plusieurs siècles sans armée, et il vivait toutefois^ alors, assez honorablement en Earope et dans le monde ; mais aujourd'hui, c'est vrai, les temps sont changés. Après que les révolutionnaires ont mis rrtalie en feu, et que soixante années de bouleversements politiques et sociaux ont perverti toutes les notions du droit et troublé tout l'ordre européen, il faut des armées de 500 mille hommes en pleine paix pour garder les plus forts États ; il faut que partout, non pas seulement à Home, mais partout, « la forcemtérielle vienne suppléer à l'insuffisance de Vaulorili morale. » Eh bien ! pourquoi, dans un tel temps, les Étals pontiûcaux ne pourraient-ils pas avoir aussi une foi^ce» pour défendre chez eux l'ordre et la justice?
Fénelon, Bossuet voulaient que les princes chrétiens fussent les pères de leurs peuples. Entendaient- ils pour
cela leur enlever le glaive des lois et désarmer la justice?
Non, dites-vous, « le pouvoir temporel du Pape n'est possible que sans activité et sans progrès; il doit vivre sans magistrature.., et pour ainsi dire^ sans code et sans justice. » — Et pourquoi tout cela, s'il vous plaît? — Parce que « sous ce régime^ les dogmes sont les lois. » — Certes la réponse est étrange.
Mais quoi donc? Est-ce que les dogmes catholiques dispensent une nation quelconque d'avoir des lois, un code, une justice? Ou bien est-ce que, par hasard, de bonnes lois, une bonne justice seraient incompatibles avec les dogmes catholiques ? Expliquez-vous.
Bon gré, mal gré, ajoute l'auteur, a ses lois seront enchaînées aux dogmes ; son activité sera paralysée par la tradition; son patriotisme sera condamné par sa foi. » La brochure Napoléon 111 et Vltalie avait déjà dit : « Le droit canon est inflexible comme le dogme. »
Et d'abord, pourquoi cette injure insigne? Depuis quand, je voudrais bien le savoir d'un Français qui se dit catholique sincère, depuis quand la foi condamnet-elle le patriotisme ? — Pour moi, je me fais fort de prouver que, pendant dix siècles, il n'y a pas eu en Italie d'Italiens plus patriotes que les Papes : il y a longtemps que l'Italie eût été allemande sans eux.
Je ne sais du reste, en vérité, si l'auteur entend bien lui-même ce qu'il veut dire, lorsqu'il écrit que « sous ce régim^j les dogmes sont les lois. » — Sans doute, les dogmes sont des lois pour l'intelligence; mais des lois sont autre chose que des dogmes ; et quand vous parlez de l'inflexibilité dogmatique du droit canon, vous ignorez absolument les premiers éléments des choses, et de la langue que vous parlez.
290 PftfilllÈRE LETTRE A UM CATfiOLlQUE
a II faudra^ » dites-vous encore, k cause de ces dogmes, « qu'U se résigne à i'ùnmobiliU. »
Vous TOUS dUes catholique. L'inflexibilité des dogmes est donc dans Yotre symbole comme dans le Jtùïre : toos croyei-Tous pour cela coodamoé à être immobile 7
Bq qaoi rinfieubilité de ym dogiaes uuit-elle cbs vous au mouvement de tous les progrès matériels, i Fagriculture, au commerce, à l'industrie, à rédalrage au gaz, aux télégraphes électriques, aux chemins de fer!
L'Angleterre a progressé en tout cela avant nous. Ëût-elle éèé bien reçue k nous dire : C'est l' inflexibilité de vos dogmes qui retarde cbes voas rédairage au gax et les chemins de fer !
Heureusement d'autres nations catholiques devançaient ici, égalaient du moins l'Angleterre, en sorte qoe ce bel argument était réfuté avant âe naître.
Mais il y a d'autres progrès que les progrès matériels. En quoi l'inSexibilité du dogme nuit-Kîlle à Tart, i la science, à la liltérature, à tous les progrès intellectuels et moraux ; et comment osez-vous nous dire : t Bénéficier des œnquêtes de la science, des progrès de VesprU humain, il ne le pourra pas : ses lois seront enchaînées aux dogmes. »
On croit rêver quand on lit de telles choses.
Mais c'est ce dogme, ce sont ces Papes enchaînés au dogme, qui vous ont donné, conservé tout cela, à vous, ingrate Italie ! à vous, Europe insoucieuse de vos Iniérets les plus sacrés !
Et voilà pourtaut les absurdités dont on fait retentir le monde entier I Voilà les niaiseries calomnieuses qu'O faut qu'un public français accepte !
Certes, ce n'est pas par entêtement de dévot qœ je
SUR LA BROCflUHE LE PAPE ET LE CONGRÈS. 291
dis ces choses : Vdlaire et M. de Chateaubriand les ont cUtes avant moi : ce L'Europe doit au Saini-Siége sa civilimtion, une partie de ses meilleures lois, et presque toutes ses sciences et ses arts. » Vous l'avez dit vousmême ailleurs ; mais le oui et le non vous gênent peu. Est-ce rinflexibilité du droit canon, est-ce le dogme qui «nchalnait Pie IX, quand il donnait aux princes italiens le signal des réformes, et aux peuples des États- Romains ces libertés dont les révolutionnaires se servirent si tôt pour le renverser?
En fait de lois, sans doute, le Décalogue est inflexible. Est-œ qu'il ne Test pas aussi pour vous ?
Est-ce qu'il y a dans le Décalogue des lois auxquelles vous osiez toucher? Est-ce que toutes celles <Je vos lois qui seraient contraires à ce code divin ne seraient pas nulles de plein droit ?
Quoi qu'il en soit, dites-vous, « son activité sera paralysée par la tradition, »
De quelle tradition voulez-vous parler ? Quelle est la tradition catholique qui paralyse une bonne activité quelconque ?
C'est une vieille tradition, il est vrai, dans le Christianisme, que le commerce, l'industrie -doivent respeclcr les lois de la justice, les écrivains les lois de la vérité : Est-ce \i\ paralyser le commerce, l'industrie, l'intelligence ?
Et que prétendez-vous encore avec des antithèses comme celle-ci :
« Le Pontife est lié par des principes d'ordre divin
« qu'il ne saurait abdiquer Le prince est sollicité par
« des exigences d'ordre gocial qu'il ne peut repousser. »
Est-ce que l'ordre social et l'ordre divin sont antîpa-
2n PREMIÈRE LETTRE A UN CATHOLIQUE
thiques ? Qu'est-ce donc que Tordre social^ et comment l'entendez-Tous 7 Est-ce que la société humaine n'est pas aussi de droit divin 7
Quelle est cette incompatibilité nouTelle, qu*apri8 dix-huit siècles de civilisation chrétienne, vous venei proclamer entre le Christianisme et Tordre social 7
Ne voyez-vous pas que tous renouvelez contre nous les plus odieuses accusations du vieux paganisme! Comme le disait autrefois Tacite, vous accusez TÉglise d*étre Tennemie du genre humain, odiumgenerishumani : mais alors ce n'est pas de Rome, ce n'est pas de l'Italie, ce n'est pas de l'Europe, c'est du monde entier qu'il faut chasser les catholiques.
Rousseau est votre grand maître, on le sent, en fait de théories sociales et religieuses ; mais Rousseau était plus franc que vous : il déclarait nettement, après avoir, il est vrai, déclaré le contraire, — mais qu'importent les contradictions dans ces tristes siècles, où TaiTaissement universel des esprits permet à peine qoe les contradictions trouvent un contradicteur! — Rousseau déclarait nettement un peuple chrétien incapable de progrès, aussi à cause de son dogme.
Est-ce donc là ce que vous voulez dire quand tous opposez Tordre divin à Tordre social, quand vous proclamez que le dogme impose Timmobilité 7
Moi, je vous dirai :
Il y a, comme on Ta proclamé à Tancienne tribune française, le progrès révolutionnaire de la boule qui roule toujours en tout sens et ne se fixe jamais ; et il y a Timmobilité de la borne qui jamais ne bouge : nous ne voulons ni de l'un ni de Tautre.
Mais il y'a aussi la glorieuse immobilité du soleil, fixe
1 centre du monde, qui anime tout, qui dclaire tout, autour duquel s'accomplissent tous les mouvements ; plus splendides, autour duquel \e monde marche DS que la lumière reste jamais en arrière, quoi que as en disiez : voilà l'image du Catholicisme. Enfln que voulez-vous dire en parlant de cette autoi qui règne au nom de Dieu ? Est-ce un crime, ou une blesse de régner au nom de Dieu, iper quem reges inani? Faudra-t-il effacer ces mots de nos Livres lots ? Et quand les rois, les empereurs élus, déclarent i-mémes régner par la grâce de Dieu, direz-vous que n'est là que formule et affaire de style ? Von, non, il faut élever ses pensées plus haut, il faut sortir des sophismes par lesquels, en se tromi)t soi-même, on trompe les peuples et ceux qui les iivernent : pas impunément toutefois ! Les faux princes ont des conséquences fatales ; la brochure le Pape le Congrès mène son auteur, par les moyens que nous •rons, à de telles extrémités, que, dès ce moment, je is lui dire : Professer de tels principes, et donner à gouvernement de tels conseils, c'est le pousser aux Imes.