III. — Du CERTIFICAT D'ÉTUDES ET DE LA DÉCLARATION
Troisièmement, Monsieur le Duc, il résulte de votre rapport que les exigences de ces ordonnances sont fort simples, n'onf rien après tout d'embarrassant et de bien redoutable, et que, bien comprises même, elles nous
offrent peut-être des avantages que nous devrions mieux apprécier.
J'aurais beaucoup à dire sur ce sujet; je rne bornerai à deux points : le certificat d'études exigé de nos élèves, et la déclaration imposée à nos professeurs.
Vous avez prévu l'objection sur le premier point. Monsieur le Duc; je cite vos propres paroles (p. 79) : Il est fâcheuXy dit-on^ pour ces jeunes gens, après avoir achevé leurs études au petit séminaire, de recommencer Us deux dernières classes. Ce sont deux années de perdues pour leur avenir.
 quoi vous répondez : La supposition est en grande partie gratuite; on ne jyeut guère achever ses études dans les petits séminaires^ attendu que la plupart des petits séminaires n'ont pas de cours d*études complets; sur cent treize^ il en est cent deux qui sont dans ce cas. Il n'y en a, par conséquent^ que onze dont les élèves, pour Qbtenir le diplôme ordinaire, soient obligés de re-commencer leurs dernières classes , de perdre deux années. 11 n'y en a que onze, Monsieur le Duc? Mais les cent deux qui disparaissent dans votre argumentation, qu'en faites-vous? que deviennent-ils?
Gomment n'avez-vous pas vu, permettez-moi de vous le dire, que partout où la philosophie ne se fait pas au petit séminaire, elle se fait au grand ; et que sous ce rapport ces deux établissements n'en font qu'un aux yeux de la loi, qui atteint les élèves des grands séminaires au même titre que les élèves des petits?
Je vous le demande à vous-même : que penseriezvous d'un certificat de philosophie donné pour l'examen du baccalauréat par un supérieur de grand sémi-
naire? Qu'en penserait TUniversilé? Le recevrait-elle? Voilà toute la question.
Plusieurs de nos évéques ont eu la sage pensëe de placer la philosophie au grand séminaire, et de la mettre ainsi dans le voisinage de la théologie, comme une introduction à renseignement de la science sacrée : c'est quelque chose de semblable à ce que vous demandez pour les collèges.
S'il en est de la sorte, que peuvent devenir les jeunes
gens dont la vocation ne persévère pas après qu'ils ont
fait leur philosophie au grand séminaire? Je vais ici,
Monsieur le Duc, vous révéler des faits certains. Je
sois supérieur du petit séminaire de Paris; sur trente
élèves que nous avons habituellement en rhétorique,
deux ou trois seulement chaque année se retirent avant
la philosophie. Et parmi les autres, qui vont faire deux
années d'études philosophiques à Saint-Sulpice, il en
est ordinairement six ou sept qui abandonnent le grand
séminaire avant d'aborder les études Ihéologiques. Ces
jeunes gens seront-ils condamnés comme les autres à
refaire deux années de rhétorique et de philosophie
dans les collèges universitaires ? Quel sort leur réserve
votre projet de loi ? Qu'en faites-vous dans la pensée
de votre rapport?
Et ceux qui, après leur philosophie achevée, n'ont pas encore décidé leur vocation, et font une, deux, trois années de théologie, et attendent ainsi jusqu'à vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ans pour prendre un engagement irrévocable, qu'en faites-vous? J'ose TOUS le demander de nouveau.
Et veuillez ne pas oublier que ce que je viens de vous dire du diocèse de Paris est également vrai de tous les
diocèses du royaume, et que par conséquent, c'est à l'dgard de plusieurs centaines de jeunes gens pour chaque année que je vous pose encore une fois cette douloureuse interrogation : Qu'en faites-vous?
Il m'est permis de vous le dire, Monsieur le Duc : il y a eu erreur, erreur grave dans vos calculs et vos raisonnements, et la question que vous croyez avoir tranchée d'un seul mot reste entière, non-seulement pour les onze petits séminaires dont vous parlez, mais aussi pour les cent deux dont vous ne parlez pas. Elle reste entière et plus sévère encore pour ceux de ces jeunes gens qui, plus réfléchis ou plus scrupuleux, ne renoncent à la vocation ecclésiastique qu'après un plus long examen.
Et ici. Monsieur le Duc, ce que je sens m'échappe malgré moi ; c'est le seul moment où je risquerais peutêtre de ne pas mesurer , comme je le voudrais, l'expression de mon étonnement et de mes regrets.
Comment, en effet, ne pas ressentir avec un surcroît d'amertume et de douleur tout ce que l'oppression a de cruel, lorsque celui qui la fait peser sur nous semble ignorer le mal qu'il nous fait, et autorise à ses propres yeux, comme aux yeux du public, l'énormité de ses erreurs par la droiture de son âme et Thonnêteté de son langage?
Vous ajoutez, il est vrai : « Doubler sa rhétorique, (( doubler sa philosophie, c'est ce que font volontairea ment une foule d'élèves dans tous les établissements « publics ou privés. »
Une foule. Monsieur le Duc f Si le fait est vrai, il nous écrase ; mais si c'est un fait complètement erroné, ce n'est pas sur nous qu'il retombe. Eh bien ! j'ai pris des
ioformatioDS précises à cet égard. En ce moment, dans les cinq collées royaux de Paris, le fait est, je puis le dire, sans exemple quant à la philosophie.
Je me trompe ; il en est un seul où il y a un élève qui double celte classe. Partout ailleurs, un vétéran de philosophie est un être de raison, et je puis vous citer la réponse d'un proresseur qui, consulté il y a quelques jours à cet égard, disait en propres termes : De mémoire de professeur, et il y a vingt ans que je le suis , il est inouï qu'un élève ail doublé sa philosophie.
n aurait pu ajouter : Non-seulement on ne redouble point cette classe, mais bon nombre d'élèves la font hors de l'Université, ou ne la font pas du tout.
En rhétorique, il y a aujourd'hui, comme il y a eu toujours, des élèves vétérans; mais comment dire qu'il y en a une foule y A peine un sur dix, environ sept ou huit dans des classes de quatre-vingts ou cent élèves. Et quels sont-ils? Non pas des jeunes gens dont on veut fortifier les études dans l'intérêt de leur avenir, mais le plus souvent dès lauréats en espoir, destinas à achalander par leurs succès l'établissement où l'éducation leur est donnée. J'aurais beaucoup à dire sur ce point, Monsieur le Duc, mais rien sans doute à vous apprendre*.
* Voici comment un piiblicis!e, fort dévoué d'ailleurs à l'Université et à M. le Ministre de rinslruclion publique, jugeait les prix du grand concours et ces redoublements de classe, appréciée aujourd'hui à leur juste valeur : « Les prix du grand concours sont admirables et servent • d'enseigne à Thôtellerie. Aussi, dans un grand nombre d'insUtu lions « et de pensions, tout a-t-il été sacritié à ces luttes , afin de pouvoir - mettre dans les journaux, au mois d'août , que l'institution Trois m Étoiles a eu tant de prix, tant d'accessits, et tant de nominations au « concours général. La matière à lauréats est fort prisée; on envoie
Pour justifier voire système de rigueur contre les petits séminaires, vous ajoutez que cet inconvénient du redoublement forcé des deux classes de rhétorique et de philosophie, là où il existe, est la clause onéreuse d'un contrat dont les élèves des petits séminaires ont recueilli les bénéfices; ils ont été élevés en partie aux frais du public, puisqu'ils ont été dispensés de payer directement ou indirectement plusieurs impôts auxquels les élèves des autres établissements sont soumis.
Celte raison aurait de la force, s'il n'était depuis longtemps établi dans la pensée de tout le monde que l'état de choses que vous nous opposez ne peut plus subsister. Ce qui est aujourd'hui pour nous une faveur, ne le sera plus demain. Il n'y a qu'une voix contre les impôls universitaires; l'Université elle-même les répudie, parce qu'elle sent qu'ils la déshonorent. Mais si cet odieux système de flscalilé devait être maintenu , je concevrais que l'on forçât nos élèves à acquitter les droits d'examen et l'arriéré des rétributions universitaires, lorsqu'ils n'embrassent pas l'état ecclésiastique et se présentent aux épreuves du baccalauréat; cela se-
« des commis -voyageurs fouiller les collèges de province, pour décou- « vrir les élèves forts en version, ou qui annoncent une grande aptitude « à mettre les accents grecs. Ces élèves ne payent rien ; au contraire, « on les paye, quand ils l'exigent. Dans les ateliers de Tindustric mo- « deme, on a procédé par une division extrême du travail. Eh bien ! « c'est par le même procédé qu'on fait des lauréats de concours général. « Lorsqu'on a reconnu à un élève une aptitude spéciale, on la dévc- « loppc d'une manière à peu près exclusive ; ainsi, le malheureux fait « thème sur îMme, ou version sur version, ou vers sur vers, suivant « son aptitude particulière, et sans aucun égard pour les autres apti- « tudes, qu'il faudrait agrandir précisément en raison de ce qu'elles se- « raient moindres, pour arrivera un équilibre dénotions, qui est le « vrai savoir de la jeunesse >
rait étranges mais moins injuste qae de les condamner ou à renoncer aux carrières libérales, ou à refaire sur les bancs de l'Université les classes qu'ils ont déjà faites, et peut-être avec un grand succès.
Mais, après tout^ dites-TOus, cette conséquence n'aurait rien de bien redoutable.
Ici encore j*ai peine à contenir le sentiment qui m'oppresse. Je souffre, plus que vous ne sauriez le croire, de cette aisance de langage qui tranche si légèrement de si graves intérêts. Ah I Monsieur le Duc, il y a quelquefois dans les discours des hommes les plus honorables, lorsqu'ils traitent de nous et de nos affaires les plus sérieuses, une légèreté d'affirmation qui sied mal à la gravité des choses :1e cours de cette grande discussion en a offert plus d'u^ triste exemple. Mais puisque vous ne l'avez pas aperçu. Monsieur le Duc, je vais vous révéler tout ce que cette conséquence a de redoutable pour ces jeunes gens, pour leurs familles, pour l'État, pomr TÉglise.
Et d'abord, cette nécessité que vous prétendriez leur imposer de refaire deux classes qu'ils ont déjà faites, pas un seul d'entre eux ne saurait s'y soumettre. Vous
* S'il fallait compter avec l'Université, le clergé n*aurait-Il pas le droit de mettre en ligne de compte les biens si nombreux qui lui ont été enlevés et dont elle jouit ? et à cale occasion, je ne puis m'empécher de citer un passage d'un ouvrage sur la liberté de renseignement, publié Tannée dernière par Mgr TArchevêque «le Paris :
• Le Clergé ne possède pas comme TUnivcrsilé un personnel sur-
• abondant, d'innombrables édifices bdtis autrefois par des évéques
• ou par des congrégations religieuses, des rentes, des biens, des « bibliothèques ayant la même origine, sans compter les bourses et « les allocations du trésor, toutes les fois qu'une conslrucfion extra- « onlinalre devient nécessaire. >
î» SECONDE LETTRE
neTobtiendrez jamais ni d'eux ni de leurs parents. Non, ce ne sera pas un blâmable excès d'orgueil, maïs un légitime sentiment de fierté que celui qui leur conseillera de repousser une condition intolérable qui assimile le savoir & l'ignorance ; force une intelligence qui a la conscience d'elle-même à s'abdiquer pendant deux ou trois ans pour laver la tache de son origine; condamne un jeune homme déjà mûr à aller, malgré son âge et ses succès, se refaire écolier sur les bancs d'un collège, & côté d'enfants dont il pourrait être le maître, et dont il ne sera que la risée!...
Je me demande comment des hommes graves ne voient pas qu'établir un pareil régime, c'est proclamer tout haut que la science n'est rien par elle-même, mais qu'il faut savoir d*où elle vient pour l'estimer; en sorte qu'un jeune homme, fût-il un Pascal, par cela seul qu'il a été élevé dans un petit séminaire, demeure, aux yeux de ses examinateurs, radicalement incapable ; et tout son savoir ne vaut rien, parce qu'il vient d'une origine ecclésiastique. Au nom du bon sens et de la justice, examinez-le, soyez pour lui plus sévère que pour d'autres, si vous le voulez; mais ne le condamnez pas à subir une absurde dégradation qu'il n'acceptera jamais ; et ne voyez-vous pas que, par là, vous l'exposez à la plus dangereuse des tentations , et que vous l'obligez réellement ou à vous tromper, ou à renoncer à toute carrière libérale, ou à se faire prêtre malgré lui ?
Ai-je besoin d'ajouter que ceux qui auraient eu le malheureux courage d'étouffer leur conscience et de se faire prêtres malgré eux, sont condamnés, par là même, à être de mauvais prêtres, et à traîner une vie pleine
d'amères douleurs et d'iotolérables regrets? Cette coutraiote morale n'est-elle pas uoe véritable énormité ?
Et qui peut donner le droit à TUniversité d'exposer le clergé à voir entrer dans ses rangs des membres qui ne voulaient pas, qui ne devaient pas s'y trouver, et qui 06 s'y trouveront que pour le déshonorer ?
Pour peu que Ton y fasse attention, on reconnaîtra que tout ce système va droit à la ruine ou au moins à rbamillalion du clergé, en forçant tous les pères bonoéles, toutes les familles honorables à écarter leurs en* fants des petits séminaires. Où trouver , en effet, un père seosé qui se regarde comme assez sûr de la vocation d'un enfant de dix à quinze ans, pour le placer entre la nécessité d'embrasser forcément, à dix-huit ans, l'état ecclésiastique, ou de recommencer ses études après qu'il les a bien faites, ou enûn d'en perdre tout le fruit, en se voyant fermer toutes les carrières libérales? Et l'institution des petits séminaires n'estelle pas dès lors frappée au cœur, et l'Église elle-même, condamnée à ne se recruter jamais que dans les rangs les moins élevés de la société, n'esl-elle pas menacée d'un abaissement continu 7
Ce n'est pas tout, l'Université, sans le vouloir, j'en suis convaincu , ajoute envers nous injure sur injure. El e suppose le clergé français incapable de former des citoyens utiles, puisqu'elle déclare ceux de nos élèves qui rentrent dans le monde inhabiles à tout, tant qu'ils n'auront pas recommencé, sous des maîtres universitaires, les leçons que l'Église leur a données.
Elle le suppose incapable, c'est trop peu dire : elle le proclame indigne de préparer à la patrie des citoyens, puisque ceux de nos élèves qui, de notoriété publique,
auraient pu subir avec honneur Fexamen'de bachelier es lellres, quoique reconnus capables sous le rapport litldralre, demeurent sous le rapport légal, indignes de recevoir le diplôme qui seul peut leur donner le droit de servir leur pays.
Et vous, Monsieur le Duc , vous que Ton vit toujours un législateur si humain et si juste, comment consentiriez-vous à laisser introduire parmi nous un nouveau délit : celui de s'être cru appelé à un état respectable, d*avoir été formé dans une pieuse relraite à Tamour de la vertu, et d'avoir sondé assez religieusement sa conscience pour reculer devant d'immenses obligations? Comment ratifieriez- vous la peine monstrueuse inventée pour ce singulier délit, l'éloignement du coupable de toutes les professions honorables, comme si c'était désormais un homme flétri et frappé d'une interdiction întellectueile et sociale?
Et vous demanderai-je ce que le pays peut gagner à un pareil état de choses? Y a-t-on assez réfléchi? Quand on aura puni de pauvres jeunes gens de leur patience consciencieuse à attendre une vocation que Dieu n'a pas décidée, quand on leur aura posé le terrible dilemme d'entrer, malgré eux, dans le sanctuaire pour le profaner, ou de se résigner à n'êlre rien dans leur patrie, que fera la société de ces membres inutiles, réduits à ne se faire une place au milieu d'elle qu'en la troublant?
Eh bien! Monsieur le Duc , je le déclare , créer ainsi en France une classe d'hommes jetés injustement hors des voies légitimes, pour s'avancer et se produire, et placés de la sorte dans une permanente hostilité contre Tordre social , voués par conséquent , si Dieu ne les en
A M. LE DUC DE BROGLIE. lOl
garde, à devenir des pamphlétaires ou des conspirateurs, ce n*est pas seulement offenser TÉglise, c'est blesser l'État ; c'est une faute politique dont la gravité est immense et sur laquelle une malheureuse préoccupation a pu seule aveugler jusqu'à ce jour.
Je me crois fondé à le dire : les règlements universitaires sur l'admission au baccalauréat ne peuvent subsister dans une société régulière : il y a trop de combinaison et de prévoyance dans ces règlements, pour qu'on \fis accuse d'être malhabiles; mais, en vérité, les conséquences en sont si étranges, qu'au point de vue intellectuel et social, nous ne craignons pas de le dire, et qu'on nous pardonne la dureté de l'expression , ils ne peuvent être acceptés et maintenus que par une société troublée, dont les révolutions ne sont pas encore achevées.
J'entends votre réponse à ces graves raisons , Monsieur le Duc, vous allez me dire que :
« On ne Toit pas pourquoi les élèves des petits sémi- « naires, à Vissue de leurs humanités , avant de corn- « mencer leur rhétorique^ si leur vocation n'est pas « parfaitement décidée^ ne se mettraient pas en mesure a d'obtenir le diplôme ordinaire par les voies ordinaires, « c'est-à-dire en achevant leurs éludes dans un éla- 0 blissement de plein exercice public ou privé , sauf^ « après Vavoir obtenu^ à entrer y si leur vocation persis- « taity au grand séminaire
tt 11 ne faut point se figurer d'ailleurs que le contact 0 des établissements laïques soit mortel aux vocations 0 ecclésiastiques. »
Voilà le mot magique avec lequel vous croyez faire crouler toutes nos objections : eh bien ! laissez-moi vous
le dire, ces paroles m'affligent plus que tout le resle. Ea effet, elles n'iraient à rien moins qu'à obliger tous les élèves des petits séminaires de France à quitter ces pieux asiles , pour faire ailleurs leur rhétorique et leur philosophie. Je dis tous, et c'est avec l'autorité que me donne une expérience certaine , l'expérience de ma vie entiùre. Je dis tous, parce que je ne connais pas, parce que je n'ai jamais connu un seul jeune homme dont la vocation fût parfaitement décidée à l'issue de ses huma^ nités ou de sa seconde.
Que s'il en était autrement, Monsieur le Duc » que si l'on parvenait à décider parfaitement et irrévocablement des vocations si jeunes, cela ne pourrait arriver que par une obsession odieuse de tous les instants, et par un de ces coupables abus d'autorité ou d'influence que réprouvent également et la dignité de notre caractère, et notre profond respect pour la faiblesse et la candeur de l'enfance, et la liberté de l'homme, et la sainteté du sacerdoce. Si je connaissais un jeune homme qui vînt me dire, à sa quinzième ou seizième année, que sa vocation est parfaitement décidée, je serais le premier à l'arrêter.
Autre est la vocation ecclésiastique, autre celle pour l'école forestière ou l'école des arts et métiers. Et sur ce point l'esprit du siècle, dans ce qu'il a peut-être de plus juste et de plus raisonnable, est parfaitement d'accord avec la loi ecclésiastique , qui, pas plus que la loi civile, ne permet pas avant la vingt-el-unième année des engagements irrévocables. Chose étrange! Monsieur le Duc, vous êtes ici moins doux et moins libéral envers nous que ne Test la loi militaire elle-même , qui accorde au séminariste appelé par le sort sous les drapeaux jusqu^à
la Yingl-cînquième année pour opter entre la milice des camps et celle du sanctuaire.
Et comment se fait-il qu'en cet endroit de votre rapport vous tranchiez aussi aisément l'affaire de la vocation, lorsque^ deux pages plus bas, vous admettez vousmême que cette grande affaire ne se décide jamais sitôt, et qu'il y aurait de la part de ces jeunes gens confiance excessive dans leurs dispositions intérieures , témérité même à se conduire différemment !
Tous donc, Monsieur le Duc, à moins qu'on n'ait fait violence à leurs dispositions intérieures ou qu'il n'y ait eu de leur part confiance excessive et même témérité, tous sont condamnés à faire dans un collège laïque leur rhétorique et leur philosophie; et, pour me servir de vos expressions, non-seulement on ne voit pas bien fMurquoi ces classes se feraient encore dans les petits séminaires, mais on voit très-clairement qu'elles devraient y être supprimées. Cette conséquence, c'est moi qui la lire. Monsieur le Duc, dans son implacable rigueur : votre logique s'en est effrayée, cl vous ne l'avez pas tirée vous-même. En est-elle pour cela moins légitime? en avons-nous moins droit de repousser un système qui aboutit à une semblable conclusion ? Et je n'en ai signalé que les moindres dangers ; je n'ai rien dit des funestes hasards que courrait dans les établissements laïques la jeunesse destinée au sanctuaire.
Vous ajoutez, il est vrai, qu'if ne faut point se figurer que le contact des établissements laïques soit mortel aux vocations ecclésiastiques. Sur ce point encore, plus que sur tous les autres, Monsieur le Duc, il m'est défendu de partager votre avis. Ce contact est trop souvent mortel : j'ai déjà eu l'honneur de vous en donner les
raisons au commencement de cette lettre en démontrant la nécessité et la spécialité des petits séminaires ; mais il est mortel surtout à l'époque de la jeunesse où vous condamnez nos enfants à le subir.
Il est un âge dans la vie auquel un ancien attribuait les propriétés du feu, parce que, comme cet élément, il ne connaît point de repos, et qu'il est sans cesse en activité ; un âge où Ton pense sans règle, où Ton réfléchit sans maturité, oùFimagination et les sens exercent sur la raison elle-même un redoutable empire et semblent appeler à eux le droit de régler nos destinées; un âge où les incertitudes, les illusions, les combats des passions contraires, les agitations et les troubles au dedans demandent au moins qu'il y ait la paix et la sécurité au dehors : et c'est à cet âge que vous voudriez exposer nos enfants à des périls qu'une juste réserve me défend de signaler ici, et qui sont trop connus d'ailleurs!
Eh bien I nous. Monsieur le Duc, nous disons : Dans cette fièvre de la raison, heureux celui qui s'est ménagé, par la force des goûts et des habitudes d'une éducation profondément chrétienne, un contre-poids â la force de l'imagination et à l'illusion des sens, et qui demeure dans le port lorsque la tempête commence à s'élever!
Mais ce n'est pas tout, Monsieur le Duc; savez-vous ce que nous faisons pour les enfants que l'Église et la société nous confient, pendant ces années si précieuses; et pouvez-vous nous promettre qu'ils le trouveront ailleurs?
Celte grande transformation intellectuelle et morale, si difficile à préparer, si délicate à suivre, si importante à consommer, et qui doit avoir sur leur vie entière une influence si profonde : voilà notre grand travail, voilà
rœa?re de ces années décisiTCs. Sans doute la rhétoriqae et la philosophie sont des études d'une extiéme utilité, mais elles ne sont pas tout : par elles et avec elles, et sous les hautes inspirations de la foi, nous nous appliquons principalement alors à former Tesprit et le caractère de nos enfants, à fixer leur volonté, à leur inspirer Tamour religieux du travail et le goût des occupations les plus saintes; et s'il faut vous dire les choses par leur nom, c'est alors que la prière recueillie, les enseignements les plus graves de la religion, la niédilatioQ des vérités les plus sérieuses, des retraites régulières aux époques les plus solennelles de Tannée, et enfin la fréquentation des sacrements, viennent nous aider à accomplir une œuvre qui, sans ces moyens, est absolument impossible. Je l'affirme, et, sur ce point, pardonnez-moi ce langage, on ne peut contester avec moi. Non, sans ces puissants moyens, nous essayerions vainement de faire prendre à ces jeunes gens les pieuses habitudes de l'ordre, de la règle, du respect et de la docilité; de donner à leur pensée un pur et légitime essor; de développer, avec sagesse, la vivacité de leur imagination; d'exciter, en les modérant, les élans d'une vertueuse sensibilité; de communiquer à leur jugement ce degré d'activité, de pénétration et de vigueur, sans lequel ils ne seraient jamais que des hommes médiocres; mais surtout de donner à leur âme tout entière cette forte trempe, cette énergie courageuse et patiente qui est le fond du dévoûment sacerdotal.
Cette œuvre est grande, me direz-vous; mais est-elle possible à réaliser, et la faites- vous vous-même î
Monsieur le Duc, quand on a eu le bonheur d'inspirer à ces jeunes cœurs le goût pur de la vérité et de la vertu,
qnand une éducation pleine de vérité et d'honneur, c'est-à-dire profondément chrétienne, après avoir dompté leurs passions naissantes et redressé leurs inclinations dangereuses, a ouvert leur âme à Testime de tout ce qui est vrai et honnéle, à l'amour pour tout ce qui est noble et grand, à l'admiration pour tout ce qui est foi généreuse ou charité sublime, à l'enthousiasme pour tout ce qui est héroïque et divin : alors, Monsieur le Duc, cette œuvre est possible ; et nous croyons que toutes les maisons d'éducation où on laisse sincèrement présider la religion, peuvent facilement l'accomplir.
Au milieu d'une génération sans obéissance et sans respect, j'ai vu la religion former des jeunes gens graves, réfléchis et modestes, remplis d'ardeur, et cependant réservés et dociles ; j'ai vu ces jeunes esprits, affranchis des fantaisies dépravées et des folles humeurs de leur âge, sentir avec bonheur le noble plaisir d'écouter la voix de l'autorité et de la raison ; je les ai vus obéir avec une docilité honorable à la voix sacrée de la conscience, obéir avec vénération et avec amour à la voix plus auguste encore et plus chère de la religion ; et, après les jours de leur éducation , j'ai vu les uns, courageusement fidèles à une vocation sainte, se dévouer tout entiers à une carrière de charité et de zèle, et attendre avec impatience le moment de se sacrifier pour leurs frères.
J'ai vu les autres retourner au milieu du monde , et mon œil les a suivis dans cette voie qui était pour eux celle de la Providence, et je les ai vus, jusqu'au milieu des hasards de la guerre, conserver sur leur front ce je ne sais quoi d'heureux, qui vient des dons du ciel et qui n'est pas dans le commun des hommes. Je les ai
TDS réclamer pour leur vertu gne noble indépendance, enTiroDoer leur jeunesse d'une singularilé glorieuse ; et, en les voyant, je les bénissais de loin ; je les bénis encore, et comment ne pas le faire ? On sent que celte jeunesse est animée de Dieu, et on Taime ; et le monde luimême, charmé d'une vertu si noble et si pure, se dit en les voyant : Oui, un jeune homme qui, par le bienfait d'ane éducation chrétienne, a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est, à cet âge, le plus généreux, le meilleur et le plus aimable des hommes *.
Yoilà, Monsieur le Duc, les enfants qne la religion forme à son école : laissez-nous achever notre œuvre, noos vous en conjurons, et ne nous demandez plus de les jeter avant le temps au milieu des périls que vous avez soupçonnés vous-même ; car votre langage trahit à cet égard les doutes de votre conscience, lorsque vous ajoutez, après avoir soumis nos élèves à celte épreuve redoutable : sauf à entrer plus tard, si leur VOCATION PERSISTAIT, au grand séminaire.
Que Dieu les préserve d'une semblable épreuve !
Mais pourquoi ne voulez-vous pas vous soumettre aux conditions des grades? nous dit-on.
Je vous ai déjà répondu. Monsieur le Duc, dans la première lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser, qo'an nous calomnie quand on affirme que nous refu^ 9ons de subir les examens des candidats aux grades. Nous ne demandons à cet égard que deux choses : des
sens mDÉPEXDANTS, des EXAMINATEURS IMPARTIAUX et IcS PIOGRAMMES D'EXAMEN LES PLUS SÉVËRES.
Mais, qu'on me permette de le dire, les examinateurs
' Roosseau.
108 SECONDE LETTHE
et les jurys que le projet de loi nous prépare, à quelque degré delà hiérarchie universitaire qu'ils soient pris, ne nous paraissent pas offrir ces garanties : et ici je ne prétends offenser qui que ce soit. Il y a des incompatibilités qui dérivent de la nature des choses, et qui ne sont une injure pour personne.
« Le témoignage d'un homme, dit un illustre écri* « vain, ne saurait être reçu, quel que soit le mérite de (( celui qui le rend, dès que cet homme peut être seu- (( lement soupçonné d'être sous l'influence de quelque (( passion capable de le tromper. Le plus grand person- (( nage , le caractère le plus universellement vénéré, <( n'est point insulté par ce soupçon légal. En disant à c( un homme quelconque : Vous êtes un homme , on (( ne lui manque point. » ( M. de Maistre. )
A qui persuadera-t-on , Monsieur le Duc, que des fonclionnaires engagés de leur personne dans les luttes quotidiennes des partis contraires, portés par on amour-propre naturel, par esprit de corps, presque par devoir, à faire prédominer les écoles dont ils ont été les professeurs, et dont ils sont encore les patrons, présentent les garanties d'impartialité qu'on pourrait trouver chez des juges investis également par le gouvernement ou par la loi d'un caractère officiel, mais choisis en dehors de la corporation universitaire? Qui ne le sait d'ailleurs, ne sont-ce pas surtout MM. les professeurs des facultés, leur enseignement et leurs ouvrages, qui sont en cause ? M. le Ministre de l'instruction publique ne s'offensera pas de ce que je vais dire, leur indépendance de son autorité est précisément ce qui nous les rend plus suspects que tous les autres : dans tout ce qui tient à l'enseignement de l'histoire et
A M. LE DUC DE BROGLIE. lOO
de Ja philosophie , nous ne connaissons pas déjuges pias récusables qu'eux.
Et Yous-même, Monsieur le Duc, en avez jugé de la sorte : « L'Université, disiez-vous récemment à la Chambre des pairs, est un corps : elle le dit, elle s'en vanlCy et elle fait bien de s'en vanter. Oui, VUniversité est une corporation ; je suis bien aise qu'elle
mt une corporation Mais quand on accepte le^
avantages, il faut subir les conséquences. L'Université est un corps, j'en conviens; ce corps a un esprit, et cet esprit s'appelle de Tesprit de corps. Ce n'est pas un maly c'est un bien ; et ensuite, comme cela a quelques inconvénients, il faut en tenir compte On
doit des garanties aux institutions libres; elles les réclament j la loi est destinée à les leur donner A ces
instituteurs qui ne sont plus membres du corps enseignant, qui sont les émules, les rivaux du corjys enseignant, il a paru nécessaire de donner des garanties spéciales contre les tendances qu'on pourrait avoir à
restreindre leur liberté Les précautions prises par
la loi contre les tendances de la nature humaine en général, les lois faites en défiance des infirmités de la nature humaine, ne sont une offense ni une insulte pour personne. »
J'ajouterai, Monsieur le Duc, que d'ici à longtemps l'ébranlement donné à l'opinion par la grande querelle qui Tagite, ne pourra se calmer; et tous, membres de njniversîté et membres du clergé, nous sommes condamnés, parla faiblesse inévitable delà nature humaine, à être pour de longues années encore déûanls les uns ▼Î8-à-vis des autres Je ferai encore observer que la nécessité de se sou-
mcllre aux conditions des grades atteindrait également les professeurs des compagnies religieuses vouées A renseignement des grands séminaires, puisque, d'après Tolre rapport lui-même, il y en a 102 où se fait la philosophie.
Je dirai, enfin, que quand tous nous aurez donné des jurys indépendants, des examinateurs impartiaux, tels que nous vous les demandons, il restera encore entre les professeurs des maisons universitaires et les profes* seurs des maisons ecclésiastiques une différence profonde. Le professorat, dans les petits séminaires, n'est pas un passage, comme j'ai déjà eu Thonneur de vous le dire, mais il n*est pas non plus une carrière comme dans l'Université. Non, les conditions ne sont pas égales enlre ces Messieurs et nous.
Quand ces Messieurs ont professé comme nous pendant un certain nombre d'années, s'ils ont de l'aptitude et du goût pour l'administration et le gouvernement, ils deviennent principaux de collège, censeurs, proviseurs, inspecteurs d'Académie, inspecteurs généraux, recteurs; quand lis montrent un talent distingué pour les lettres, pour les sciences, ils deviennent professeurs de faculté, professeurs au Collège de France : tous peuvent noiooter encore plus haut, aspirer à devenir membres du conseil royal de l'instruction publique ; plus haut encore: c'est quelquefois toute une fortune.
Aussi ces Messieurs dirigent-ils tous leurs efforts, toutes leurs études vers un but unique, les grades; ils y emploient tout leur temps, toute leur intelligence.
La position de nos professeurs est bien différente; Monseigneur l'Archevêque de Paris l'a exposé dans ses Observations sur la liberté d'enseignement, avec une jus-
A M. LE DUC DE BROGLIE. m
tesse et une force qui ue nous permettent que de le reprodaire :
« Le prêtre a dû s'occuper priocipalement d'études
0 ecclésiastiques, et n'a pu donner aux autres que la f moindre partie de son temps. On aurait tort d'en con-
• dure contre lui une infériorité d'instruction. De fortes
• études préalables, le zèle pour le progrès de ses « élèves, son application exclusive à bien faire la classe
• coDÛée à ses soins, offrent des garanties préférables t à celles du grade....
a Le laïque se prépare à l'examen d'après la méthode « suivie dans les collèges de l'Université, qui sera celle
1 des examinateurs.
a Le prêtre aspirant aux grades a suivi une autre « méthode; or, qui oserait dire que pour le cours le « plus important, celui de la philosophie, la méthode « des séminaires n'est pas préférable?...
a Après que les grades sont obtenus, le laïque, s'il ■ est simple professeur, est chargé d'une classe ; cette « classe faite, il jouit de toute sa liberté.
« Le prêtre professeur est presque toujours aumô- « nier.... Ce même professeur est presque écolier, puis-
« qu'il suit le régime des écoliers » Il se lève avec
eux, il prie avec eux, il travaille aux mêmes heures qu'eux, il prend ses repas à la même table qu'eux, il se délasse et se récrée avec eux; en un mot son influence et ses soins s'étendent sur ses élèves à toutes les heures de la journée. Il ne demeure pas, comme dans l'Université, étranger à tous les détails si délicats de leur éducation, à toutes les sollicitudes si multipliées d'une discipline paternelle : car, je puis le dire, en renversant votre pensée. Monsieur le Duc, ce n'est pas seulement
un maître, ce n'est pas seulement un magistrat, c'est un père. C'est un père, parce que chez nous réducation, c'est la famille, et que très-rarement répressive, elle est essentiellement protectrice et préventive.
Lorsqu'il s'est livre pendant quelques années à ces fonctions, sans doute il peut rentrer dans celles du ministère ecclésiastique ; mais il change alors, comme le ditencore Monseigneur l'Archevêque de Paris, il change de carrière ; non-seulement il ne trouve pas les honneurs universitaires, dont Tabsence du reste ne lui laisse point de regrets, mais il échange d'humbles travaux contre d'autres travaux quelquefois plus humbles encore; une pension de retraite ne l'attend pas, comme dans llJniversité.
■ Non : les conditions ne sont pas égales entre ces Messieurs et nous ; et le droit commun tel qu'on nous TofiFre devient pour nos adversaires un privilège contre nous, nous donne pour juges nos rivaux et nos antagonistes, et nous met réellement par lu en dehors de la liberté, de la justice et du droit commun.
Qu'on permette à nos évèques de fonder et d'organiser un enseignement libre et catholique, et le droit commun deviendra alors pour lous une liberté sincère.
Ces dernières observations, que j'ai été obligé de faire sur la composition du jury d'examen, m'entraîneraient à discuter le projet de loi tout entier : ce n'est pas mon dessein ; je ne veux en ce moment m'occuper que des petits séminaires. Quant au projet de loi, je crains bien qu'on ne soit condamné à en dire ce que M. le baron Charles Dupin en disait récemment à la Chambre des pairs, à son point de vue : a Ce nest pas une loi pour, c'est une loi contre la liberté d'enseigne-
ment; » sur celle parole du noble pair, je me contenterai d'ajouter ici celte réflexion d'un des membres les plus élevés du conseil royal :
a Quatid ropinion publique réclame un changement^ a ily a pour un gouvernement quelque chose de pis que a de mépriser les vœux de lopinion publique, c'est d'y a mal obéir et de dénaturer l'idée en Vexécutant, » (M. Saint-Marc Girardin, de Vlnstruction intermédiaire dans le midi de f Allemagne.)
J'achève enGn , Monsieur le Duc : il est une dernière objection à laquelle je dois répondre : Mais vos petits séminaires seront donc fermés à TÉlal? L'État ne sait rien de ce qui s'y passe, TÉlat n'y entre, n'y pénètre jamais. L'État n'a aucun moyen de savoir si l'esprit qu'on y inspire à la jeunesse est un bon ou un mauvais esprit.
La réponse est facile. Les petits séminaires ne sont pas fermés à l'État, pas plus que les autres écoles spéciales ; ils sont, il est vrai, fermés à l'Université, comme les écoles spéciales le sont également, mais ils ne sont pas pour cela fermés à l'État.
Les petits séminaires sont, dans chaque diocèse, sous la surveillance immédiate et la direction spéciale de l'évèque, qui est l'homme du choix du roi, et qui csl aux yeux du gouvernement , pour les écoles ecclésiastiques de son diocèse , l'autorité responsable , comme le recteur de l'Académie pour les établissements universitaires. Le supérieur de chaque petit séminaire n'est pas , il est vrai , nommé par le roi comme l'évoque; mais nommé par l'évéque , il est agréé ou refusé par le roi.
Tous les vicaires généraux , les chanoines , les curés
des grandes yilles, c'est-à-dire tous ceux qui, dans chaque diocèse, Qptune influence plus ou moins prochaine sur réducation des petits séminaires , sont tous agréés ou refusés par le roi , sur le rapport du ministre des cultes, après informations prises auprès des préfets.
Les petits séminaires , comme les autres écoles spéciales, comme tous les établissements et toutes les choses ecclésiastiques , sont donc dans toutes les formes les plus exactes d'une convenable dépendance vis-à-vis de l'État. Quant au fond , quant à l'afl'eclion et au dévoûment, c'est chose que la défiance n'inspire pas.
Le but qu'on se propose ne peut d'ailleurs être atteint en aucune manière par les mojens qu'on in-< dique.
C'est de Vesprit des petits séminaires qu'on se défie ; or cet esprit ne s'inspecte point ; cet esprit ne s'enseigne même point ; cet esprit ne se réglemente point : cet esprit n'est ni dans l'instruction classique , ni dans les règlements, ni dans les examens ; cet esprit s'inspire.il sera , par conséquent , toujours insaisissable , et des inspections annuelles ne pourraient rien, ni pour l'améliorer s'il était mauvais, ni pour le saisir et le constater; eUes ne feraient même qu'ajouter aux inquiétudes mutuelles, et produiraient le mal que l'on craint lit où 11 n'existe pas.
J'ai déjà eu l'honneur de vous l'écrire dans ma pre* mière lettre , Monsieur le Duc, et crois ne pouvoir trop le répéter : La défiance vis-à-vis du clergé est un système à la fois saiis honneur et sans habileté. Plus je réfléchis à l'objection qui nous est faite , plus je trouve qu'elle n'est pas réelle : c'est un motif, un thème , rien de plus.
A H. LE DUC DE BROGLIE. us
II y a d'aillenrs une observation fort simple à faire ici, el qui saffira , j'espère , à prévenir les préoccupations inquiètes à cet égard.
L'éducation se fait de dix à seize ou dix-huit ans. Eh bien ! cette époque de Ja yie, et les études mêmes qui se font alors, sont naturellement étrangères à la politique, n faudrait faire violence à l'âge et à la nature des enfants pour essayer sur eux une influence de ce genre. Pour quiconque a étudié la jeunesse , ce que je dis ici sera certain : à cet âge , ce ne sont pas les opinions qui se forment, ce sont les habitudes y les mœurs; les vertus ou les Tîces.
Que réducation inspire à ces enfants Tamour de leur pays, le respect pour leurs parents, l'ardeur dans le travail, une religion sincère ; qu'elle conserve leur innocence : elle aura fait pour la société politique tout ce que celle-ci peut demander. Ils seront pour elle, un jour, tout ce qu'elle a le droit d'attendre. La vérité n'est que là, le reste est dans le faux.
C'était la pensée de Platon : Conservez la bonne édu' cation, et elle fait d'heureux naturels qui, grâce à cette éducation^ deviennent de meilleurs citoyens que ceux qui k$ otil précédés.
En un mot, dans l'enfant, il est question , non pas de former le citoyen, mais l'homme , et l'homme accompli prépare à la société le citoyen parfait.
Aussi, Platon ajoutait : Quel grand bien résulte^ pour wi État y de la bonne édiu^ation de la jeunesse!... Les jeunes gens bien élevés seront un jour des hommes excellents, et étant tels, ils se comporteront bien en toutes rencontres...
Tout dépend de la première impulsion. Est-elle une fois bonne? V État va s' agrandissant sans cesse,,.
( Plat., Rép., I. û, tom. IX, p. 201. )
Non, non, les instituteurs de la jeunesse, quels qu'ils soient , n'ont pas d'autres devoirs à renaplir : et quant au clergé, il sera le sublime conservateur de Vordre public en préparant les générations nouvelles à la pratique de toutes les vertus; car il y a moins loin qu'on ne pense des vertus privées aux vertus publiques, et le parfait chrétien devient aisément un gimnd citoyen. J'aime à redire ces belles paroles de M. le comte MoIé : elles ont retenti dans une autre enceinte que celle où se débattent aujourd'hui nos intérêts ; mais c'est la pensée de Platon , ennoblie et élevée encore par l'inspiration française et chrétienne.
Sans aucun doute, et je suis heureux de m'expliquer ici avec franchise , je regarde comme un devoir sacré pour tout instituteur d'élever les enfants dans l'amour de leur patrie , dans le respect pour ses institutions et ses lois ; de leur inspirer le zèle pour ses intérêts , le dévoûment pour sa gloire. Je regarderais comme un crime, je ne dis pas seulement d'étouffer, mais même d'altérer, de près ou de loin, ces nobles sentiments dans le cœur de la jeunesse.
Voilà, à nos yeux , dans quel sens l'éducation doit être nationale, et nous croyons à cet égard n'avoir besoin des leçons de personne : nous ne reconnaissons à personne le droit de se proclamer, sur ce point, meilleur que nous ; et voilà dans quelle pensée nous travaillons, selon nos forces, à former pour la France un clergé digne d'elle.
Et puisque j*ai prononcé ce grand mol d'éducation nationale, invoqué loul récemment contre nous, je dirai ici ma pensée tout entière :
Si nous avons uue conviction profonde que Téducation de la jeunesse doit êlre une éducation nationale, nous sommes également convaincus qu'elle ne doit pas être une éducation politique. Un homme sage Ta dit :
On ne parle politique aux enfants que lorsqu*on veut les égarer. Laissons faire à cet égard la religion chrétienne : elle leur donne la seule leçon de politique qui convienne à leur âge, quand elle leur apprend à aimer, à resjyecter, à obéir.
Ces paroles sont d'un philosophe chrétien : elles sont vraiment dignes de la sagesse évangélique; voilà les grands principes, voilà les sentiments, voilà les habitudes et les mœurs sociales qu'il faut donner de bonne heure aux enfants, et dans lesquelles l'amour éclairé de la pairie demande qu'ils soient élevés ; c'est ainsi qu'on inspirera à la jeunesse le respect et Tobéissance aux lois et aux institutions du pays, sans la convier au spectacle dangereux pour elle des agitations de la scène politique.
Eh quoi! les pères ne s'entendent pas encore : dans ce domaine d'une ardente controverse, la sagesse, l'expérience n'ont pu encore amener la lumière et concilier les intérêts et les opinions contraires, et il y aurait des instituteurs assez imprudents pour jeter la jeunesse dans l'arène des disputes publiques, et exciter ainsi à plaisir dans ces jeunes âmes un trouble profond , qui ne s'apaisera peut-être jamais !
Non, non, ce serait oublier tout ce qu'on doit à Dieu, à la famille, à l'enfant, à la patrie elle-même!
Certes, ma conviclion est profonde sur ce point.
Pour que l'éducation de la jeunesse soit vraiment nationale, il faut qu'elle soit placée dans une région littéraire, morale et religieuse si haute, et par là même si paisible et si pure, que le triste écho des querelles sociales n'y parvienne jamais.
La patrie, c'est la famille ; eh ! qui a jamais ouï dire qu'un enfant dût être initié aux tristes dissensions qui divisent un père, une mère, des frères aînés? Ce serait une immoralité profonde ; ce serait blesser à plaisir cette jeune ôme.
Non , non : il faut que les enfants de la patrie soient élevés dans une heureuse ignorance de tout ce qui irrite, aigrit et divise. Ils n'y seront initiés que trop tôt : heureux du moins si, quand leur tour viendra de prendre leur place dans ce monde et d'y jouer un rôle, ils trouvent que les haines sont éteintes, les irritations apaisées et la paix à la veille de se faire ! Ils y contribueront, s'ils ont été élevés comme ils le doivent. Jamais la haute éducation ne fut plus nécessaire que dans un pays troublé par de longues révolutions : c'est l'unique moyen de créer un milieu pour en sortir.
L'éducation vraiment nationale est celle qui élèvera la jeunesse si haut, si au-dessus des querelles, qui en fera des hommes si distingués parle caractère, si nobles par l'esprit, si généreux par le cœur, si indépendants par le fond des principes élevés, qu'à leur apparition dans le monde ils se montreront justes, équitables, indulgents pour tous, sans distinction de partis, et ne refuseront jamais à personne, sous quelque prétexte qœ ce soit, la vérité, la charité, la justice, la liberté.
L'éducation vraiment nationale est celle qui fera de
la France la première nation du monde, qui élèvera la Dation française au-dessus de toutes les nations rivales, en développant ses grandes et héroïques qualités, et en faisant tourner à leur profit jusqu'à ses défauts euxmêmes, si brillants et si aimables.
Mais, pour cela, il faut sortir des bornes rélrécies d'une époque, il faut oublier les vieilles rancunes, les préjugés étroits : pour que Téducallon de la jeunesse française fasse revivre la physionomie noble et heureuse de la patrie dans ses enfants, il faut qu'elle recherche, avec toute Tindépcndance d'une sage et généreuse inapartialité, à toutes les époques, dans tous les Biôcles, chez tous les hommes, à toutes les phases de Thistoire nationale, ce que le consentement des siècles, ce que l'hommage des nations rivales, ce que la voix de l'histoire a proclamé vraiment français.
Voilà ce qu'il faut imprimer au cœur de notre jeunesse; voilà ce dont il faut enflammer son enthousiasme ; voilà ce dont il faut faire son àme et sa vie ; voilà ce qui doit constituer le fond immuable et la forme brillante de son éducation intellectuelle, morale et religieuse.
Voilà ce qui, élevant les générations présentes sur les plus nobles hauteurs, les fera marcher, avec toutes les forces du génie et du caractère français, à la conquête de tout ce que le Dieu qui protège la France nous réserve encore, dans ses desseins providentiels, de grandeur, de vertu, d'influence européenne et universelle.
Monsieur le Duc, le temps me presse : la nécessité de vous adresser cette lettre au moins à la veille du jour
OÙ doit s'ouvrir la grande discussion sur les petits séminaires, ne me permet pas d'aller jusqu'au bout de la tâche que je m'étais imposée : je renonce donc pour le moment à tous parler de la déclaration qu'on exige de nous.
Le temps viendra pour tous, et il n'est pas loin peutêtre, où l'on pourra examiner av^c plus de maturité et de sang-froid cette importante question. Je n'en dirai qu'un mot : si mes impressions ne m'ont pas trompé, beaucoup de ceux qui ont approuvé cette mesure n'ont pas paru vouloir lui imprimer le caractère auguste et permanent de la loi : ils l'ont accordée plutôt comme un sacrifice à la nécessité du jour; et mon respect pour l'illustre assemblée ne me défend pas de l'ajouter, elle s'en est délivrée , par son vole , comme d'un fardeau dont il fallait débarrasser le présent , sans prétendre engager l'avenir.
Souffrez, Monsieur le Duc, que je vous dise du moins à cet égard la pensée qui me préoccupe le plus : cet article, à lui seul, ferait une loi malheureuse, parce qu'il laisserait caché dans la loi un germe profond de longues et peut-être d'interminables discordes.
Ces germes dorment quelquefois au fond des lois ; mais, quand ils se réveillent, ils font les grands troubles des nations, et forcent les conducteurs des peuples à se repentir de n'avoir pas suivi des conseils plus prévoyants et plus sages.
Et croyez-le. Monsieur le Duc, si nous parlons ainsi, ce n'est pas la crainte qui nous fait parler.
11 y a une grande parole de saint Augustin que votre haute intelligence aimera sans doute à méditer : Ex bonis et ma lis legibus Ecclesia proficit : l'Église profite
paiement des bonnes et des mauvaises lois. L'Église a celle force ; mais, qa'ii me soit permis de le faire observer à un homme d'État, l'État ne participe pas à ce pri- Tilëge de TÉglise: les mauvaises lois lui font mal: Et il est digne de vous, Monsieur le Duc , de comprendre la moralité profonde de la raison qu'en donne saint AugastÎD : Legibus malis probantur boni : les manysilses lois sont répreuve des gens de bien ; elles forment les grandes vertus, les foris courages, les patiences magoanimes.
Quant aux bonnes lois, elles corrigent le mal : legibus bonis emendantur mali. Serait-ce pour cela qu'une bonne loi sur la liberté d'enseignement parait si difficile à faire ?
Conseillers de la couronne, législateurs de la France, nous TOUS demandons une bonne loi : c'est à vous de nous la donner, et pour l'obtenir nous ne rougissons pas de descendre auprès de vous jusqu'à la prière et de TOUS implorer; car après les paroles que nous venons de rappeler, saint Augustin dit encore: Leges imperatort/m, exemplo Pauli, implorare possunt Christiani; et, s'il faut rassurer tous les esprits , j'ajouterai ce que saint Augustin ajoutait lui-même : Libérales disciplinœ nihil liabent congruum libertati nisi quod habcnt congruum veritati. En vous demandant la liberté, nous ne TOUS demandons que la vérité, la vérité de vos institutions, la vérité de vos paroles, le loyal accomplissement de vos promesses.
Ni vous, Monsieur le Duc, ni d'autres non plus ne désavoueront, j'en suis sûr, une seule des paroles de ce grand homme. Il y a des régions où les nobles cœurs et les hautes intelligences se rencontrent et se reconnaissent.