II
z:o LETTRE A M. LE BARON MOLROGUIER
Eh bien ! Monsieur, je suis obligé de vous le dire, et ici commence malgré moi la partie très-pénible de ma tâche ; mais tous m'y contraignez en m'accusant aussi gravement que tous le faites, et me sommant de m*expliquer avec vous devant le public.
C'est contrairement à ces lois de FÉglise, contrairement à ces prescriptions des Papes, et à Tépoque même où la volonté du Saint-Père sur le refus de TinstitutioD canonique s'exprimait si énergiquement par les trois Brefs du 8 novembre, des 2 et 18 décembre 1810, c'est alors que Mgr Haillon, après la mort de Mgr Rousseau, administra illégitimement le diocèse d'Orléans, et nullement en vertu des bulles qui ne lui furent jamais données : « Le Pape captif, vous le dites vous-mêmes, refusa l'institution canonique. »
Voici les faits, dont le détail est ici nécessaire :
Mgr Rousseau élait mort le 7 octobre 1810. Le chapitre calhédral d'Orléans se réunit le 9 et nomme des vicaires généraux capitulaires. Aux termes des lois de l'Église, son droit était épuisé.
Le 22 octobre 1810, un décret impérial, daté de Fontainebleau , nomme à TÉvéché d'Orléans M. Haillon, chanoine de l'Église de Paris.
Le 21 novembre suivant, M. Bigot de Préameneu, ministre des cultes *, adresse au chapitre ia nolificaliou suivante : « L'intention de Sa Majesté est que les meni-
' M. Porlalis était mort en J807 : M. Bigot de PréamcDeu lui a^àli uccédé.
RELATIVE A Mgr HAILLON. 871
bres du chapitre s'assembleDt de suite, relativement aux pouvoirs qui sont dans leur attribution. »
Le même jour le ministre adressait à M. Raillon la lettre suivante :
(( Monsieur TÉvéque, — Sa Majesté a pensé que, dans les circonstances présentes, il valait mieux, pour le service de la Religion et de FÉtat, que les Évéques nommés n'attendissent pas l'institution canonique pour se rendre dans leurs diocèses. En allant résider, vous exécuterez autant quMl est en vous le décret de Sa Majesté qui vous nomme Évoque. « Si vous n'êtes pas ente core investi de Tautorilé spirituelle épiscopale, vos « vertus et vos lumières n'en serviront pas moins « d'exemple et de guide pour les peuples dont le soin a vous est confié. »
« 11 est dans les sentiments de ceux qui composent les chapitres, comme dans leur intérêt, d'honorer le prélat que la Providence a destiné pour être à la tête de leur Église, afin de faire leur bonheur comme celui de tous les fidèles...
((Veuillez bien, Monsieur l'Évêque, m'accusor réception de celte lettre, et à voire arrivée dans votre diocèse, m'en donner avis.
« Agréez, Monsieur TÉvêque, l'assurance de ma considération distinguée,
« Le ministre des cultes : Bigot de Préameineu. »
En conséquence de cette lettre du ministre, écrite le 21 novembre, le chapitre se réunit le 23, et malgré son incompétence, nomme M. Raillon, Évêque désigné, administrateur capitulaire, le siège vacant.
' Le 10 décembre, nolificatioD officielle est donnée au clergé et aux fidèles d'Orléans de la nomination de M. Raillon comme administrateur capitulaire.
Et dès ce moîs-là même, M. Raillon, sous le titre de — « nommé Évoque d'Orléans, administrateur capitut( laire, le siège vacant, » — administre le diocèse d'Orléans : tous les actes, pouvoirs de curé, dispenses, l^alisations même, sont signés de lui seul et contre-signes par le secrétaire de TÉvêché, non plus « par mandement de MM. les Vicaires généraux capitulaires » comme auparavant, mais simplement « par mandement » Le mandement pour le carême de 1812 se trouve même contre-signe : « par mandement de Monseigneur. »
Tout cela, assurément, était aussi malheureux que possible, et absolument contraire aux lois de rÉglisc. Mais, dites-vous, tout cela était légitime, car « l'abbé u Raillon se rendit à Fontainebleau, aux pieds du Saint- « Père,et lui demanda une règle de conduite. SaSainteté « lui donna Tordre d'administrer le diocèse d'Orléans.»
Mais d'abord, sur cette conduite du Pape à l'égard de M. voire grand-oncle, qui eût été si exceptionnelle, j'ai ici une difficulté à vous faire, et j'avoue que j'ai eu beau en chercher la solution, je ne Tai pas pu trouver. C'est au mois de décembre 1810 que M. voire grandoncle commence à administrer le diocèse d'Orléans, et ce n'est que le 20 juin 1812 que le Pape Pie VII est amené à Fontainebleau. Comment M. votre grand-oncle a-t-il pu recevoir à Fontainebleau un ordre du Pape qui n'y était pas ? — Je vois bien une lettre de M. votre grand-oncle, ù la date du 3 novembre 1810, où il est parlé d'un voyage inattendu qu'il dut faire à celte résidence impériale ; mais à cette époque ce n'est pas le
RELATIVE A Mgr BAILLON. 37.1
Pape, mais Tempereur, qu'il trouvait au palais de Fontainebleau, où huit jours auparavant sa nomination à rÉvéché d'Orléans avait élé signée par l'empereur. — Je suis donc obligé de conclure que, depuis le mois de décembre 1810 jusqu'au mois de juin 1812, M. Raillon administra le diocèse d'Orléans, non par ordre du Pape, comme vous le dites, mais, comme j'ai dû le dire, malgré le Pape, qui avait refusé l'institution canonique ; et évidemment ce ne fut pas aux pieds du Saint-Père qu'il alla chercher alors la règle de sa conduite.
Voilà donc, déjà, deux années d'administration illégitime, qui ne justifient que trop l'assertion démentie par vous.
Mais, Monsieur, étes-vous bien sûr du moins que le Pape captif à Fontainebleau a réellement donné plus tard à M. votre grand- oncle V ordre dont vous me parlez? Quel qu'ait été le malheur des deux années précédentes, dans la suite au moins son administration n'eût pas été invalide.
Je suis forcé de vous dire. Monsieur, que j'ai vainement cherché la trace de cet ordre ; je n'en ai trouvé aucune : tandis que j'ai du contraire les preuves les plus fortes, qui ne permettaient, ni à moi ni à personne autour de moi, de soupçonner même la possibilité d'une preuve opposée quelconque.
Car enfin, si M. Raillon avait reçu un tel ordre^ si important pour lui et pour tous, — car tous avaient besoin de le connaître, — un ordre si propre à calmer les consciences et régulariser sa position, serait-il concevable qu'il l'eût soigneusement tenu caché à tout le monde ? qu'il n'en ait pas dit, que l'on sache, le moindre mot à qui que ce soit ?
Ni à Tempereur, si intëressé dans cette affaire ;
Ni aux autres Évéques nommés, ses collègues, dont la position était aussi irréguliëre et aussi malheureuse que la sienne ;
Ni au clergé et aux fidèles d*Or)éans dans les vires contestations qui s'élevèrent publiquement sur la légitimité et la validité de ses pouvoirs ;
Ni au chapitre, à qui il importait si fort de connaître l'acte pontifical qui eût été une ratification pour l'avenir de la délibération capitulaire du 23 novembre 1810;
Ni aux autres vicaires capitulaires, dont, à partir du 13 août 181/i jusqu'au 22 avril 1816, on retrouve la signature jointe à la sienne au bas des mandements et des circulaires? — preuve qu'on jugeait la sienne insuffisante.
Mais si M. Bâillon administrait par ordre du Pape, comment donc se fait-il que les prêtres nommés par lui à des cures ou à des succursales dans le diocèse d'Orléans, après avoir reçu des pouvoirs signés de M. Raillon, allaient demander la signature d'un vicaire capitulaire, qui l'accordait ? C'est ce qui est attesté par la notoridlé publique, par des prOtres qui vivent encore, et enfin par le témoignage écrit d'un des vicaires capitulaires de ce temps-là.
Gomment se fait-il qn'i/nc très-grande partie des ecclésiastiques d'Orléans, dans un écrit publié en 1816, attestent, sans rencontrer une contradiction, que tousks cardinaux qui ont passé par Orléans, en revenant de Fontainebleau, « et qui doivent être bien informés de la « pensée du Chef de l'Église, se sont accordés à décider « que les pouvoirs de M. Raillon étaient invalides ? »
RELATIVE A Mgr HAILLON. 37&
Je le dirai même : lorsque, le 27 janvier 181^, le Pape passe à Orléans et y donne trois fois la bénédiction pa« pale, à la porte Bourgogne, sur la place du Martroi,et è l'entrée du pont, comment expliquer que M. Raillon, administrant, comme vous le prétendez, par son ordre, rÉglise d'Orléans, n'ait pas été informé de son passage, ou, le sachant, n'ait pas été lui présenter ses hommages? Cependant M. Raillon était à Orléans, et le lendemain même 28 janvier, il y publiait son dernier mandement pour l'empereur, et demandait, dans un sentiment de patriotisme que je ne puis ici qu'honorer, la protection de Dieu pour la France contre l'invasion étrangère.
Mais, si M. votre grand-oncle était investi par le Pape lui-môme d'une autorité légitime, comment voulez-vous que j'explique encore cette vive et longue guerre d'écrits faite par le clergé d'Orléans à cet administrateur apostolique du diocèse, guerre que d'un seul mot il pouvait éteindre ? Mais ce mot, si nécessaire, M. Raillon ne le dit pas : cet ordre, si péremptoire, il ne le produit jamais.
Il parait eu 18U un mémoire intitulé : « Opinion des « chanoines d'Orléans en résidence à Blois, sur les pré- « tendus pouvoirs de M. Jacques Raillon, nommé àl'É- « vêché d'Orléans, administrateur capitulaire, le siège « vacant. »
Un partisan de M. Raillon, Pierre -Élie Senli, répond à ce mémoire par une brochure intitulée : Triomphe de la Vérité : là, il invoque bien les principes d'un gallica-r nisme si outré qu'il parut voisin du schisme, mais de Vardre du Pape^ pas un mot. Aussi cet opuscule fut-îl réfuté sans peine par la brochure de l'abbé Blandin, J'JBrreur démasquée.
Ce n*estpas tout : Quarante ecclésiastiques d'Orléans font une adresse aux vicaires capitulaires, dans laquelle ils contestent la validité des pouvoirs de M. Raillon : l'adresse est suivie d*un opuscule intitulé : Jtistipcatm de la conduite qu'une très-grande partie des ecclésiastiques d'Orléans vient de tenir à regard de M. Raillon nommé à VÊvêché d'Orléans.
Émus de toutes ces contestations, et sentant la nécessité de défendre M. Raillon et de se justifier eux-raémes, les vicaires généraux capitulaires s*assemblent. Certes, c'était le moment, ou jamais, de parler, ne fût-ce qu'à mots couverts, de Yordre du Saint-Père, ou de produire la preuve écrite dont vous parlez, si elle avait eu une valeur réelle ; mais de cet ordre du Pape , de cetle preuve écrite, dans la longue délibération que j'ai sous les yeux, pas un mot.
Bien plus, M. Raillon lui-même, après avoir reçu communication de cette délibération, adresse une lettre au chapitre : pour appuyer son autorité, le mot si nécessaire et si péremptoirc, ce seul mot, le dit-il ? cet ordre, l'invoque-t-il? Non, il annonce seulement que. pour calmer toute inquiétude, « à l'avenir tous les actes « de juridiction qui émaneraient de l'administration dio- « césaine seraient revêtus au moins de la signature de (c deux vicaires capitulaires ; » mais de V ordre du Pape, ici encore, pas un mot.
La guerre d'écrits ne cesse pas : deux brochures ayant pour titre : Suite de la justification, Seconde suite de la justification du clergé dVrléans,etc., paraissent encore : tels étaient, Monsieur, les troubles, les inquiétudes que les funestes démêlés de l'empereur avec le Pape avaient jetés dans le diocèse ; et toujours de Yordre du Pape, de
RELATIVE A Mgr RAILLON. 377
cet ordre qui eût mis un ù toute dispute, et calmé toutes les consciences, pas un mot.
Enfin, vous ignorez peut-êlre, Monsieur, que lorsque Mgr Raillon fut nommé Ëvéque de Dijon en 1829, la conduite qu'il avait tenue i\ Orléans fit une grande et longue difficulté avec Rome : c'était bien le cas alors de couper court à toute difficulté en alléguant Tordre du Pape ; il D'en fut pas dit un mot.
Je suis donc, Monsieur, trop autorisé à penser, du moins jusqu'à preuve sérieuse du contraire, que cet ordre du Pape, qu'on n'a jamais pu ni voulu produire, ne repose que sur une méprise. Toutes les pièces connues, tous les souvenirs authentiques, tous les documents certains, tous les raisonnements le démentent; et il faut avouer que, si cet ordre exista jamais, l'ignorance dans laquelle on a toujours laissé à cet égard le clergé et les fidèles d'Orléans, est une des choses les plus extraordinaires qui se puissent concevoir.
Vous dites : a Quand je n'aurais pas cette preuve, les faits parlent d'eux-mêmes. » Assurément, Monsieur, a les faits parlent d'eux-mêmes ; » il faut avouer que, jusqu'à présent, ils ont parlé bien contrairement à votre assertion.
Les faits mêmes que vous alléguez manquent vraiment par trop d'exactitude : « La Restauration, ditesvous, lui laissa l'administration de ce même diocèse jusqu'en 1818; le gouvernement lui continua son traitement épiscopal jusqu'au jour où il l'appela lui-même au siège de Dijon. » Si ces détails sont exacts, Monsieur, voulez- vous alors m'expliquer comment, dans Y Ami de la Religion, non de l'année 1818, mais du
15 mai 1816, tome VIU, page 9, je lis les phrases soi* Tantes : « Sa Majesté vient d'accorder une pension à M. Tabbë Haillon, ancien chanoine de Paris, et depuis nommé à TÉvéché d'Orléans. En même temps cet ecclésiastique a été invité à quitter cette dernière ville où sa présence était désormais inutile, et où il n'avait aucon titre pour résider. » — En effet, à partir de ce moment, la signature de M. Haillon ne se trouve plus nulle part à Orléans.
Vous ajoutez : « Est-ce malgré le Pape qu'il fut sacré Évéque de Dijon, institué Archevêque d'Aix, qu'il reçut le pallium, etc.? » Permettez-moi, Monsieur, de vous dire que, dans ma lettre du U février, il n'y a pas un seul mot de tout cela. — Seulement, vous m'obligei encore ici de le rappeler : ce ne fut pas sans grave objection que, treize ans après avoir quitté Orléans, H. Haillon fut élu, et reçut du Pape institution canonique pour Dijon. — Mais j'ai dit, à sa louange, qu'il se réconcilia avec le Saint-Siège; à mon grand étonnement, c'est là surtout ce qui vous blesse : « Ah ! Monseigneur, ceci est trop fort, en bonne conscience. En quelle occasion Mgr Haillon se réconcilia -t-il avecTÉglise? » Probablement plus tôt, j'aime à le croire, mais certainement, Monsieur, au plus tard à l'époque et à toccasion de sa nomination à TÉvôché de Dijon : vous pourrez trouver à la chancellerie romaine toutes les pièces qui prouvent ce que je dis ici à l'honneur de M. voire grand-oncle.
Il ne se peut, d'ailleurs, que l'on conclue de mes paroles, comme l'a fait votre logique émue, que M. Haillon n'est qu'un ancien apostat réconcilié; ce n'est nullement d'apostasie qu'il est question dans ma
RELATIVE A Mgr RAILLON. 379
lettre, mais de l'administration illégitime d'un diocèse.
Maintenant, Monsieur, si j'ai eu la tristesse de parler de M. votre grand-oncle, et de le comparer, non pas à Mgr de Jarente, ce n'a jamais été ma pensée, mais à Mgr Rousseau, dans des termes qui vous ont attristé, c'est que, d'une part, je le répète, les doctrines professées en 1810 par celui de mes prédécesseurs qu'on m'opposait directement, et leur identité avec les principes qui furent appliqués la même année dans la nomination de son successeur, ne me permettaient pas de les séparer; et que, d'autre part, il faut l'avouer avec douleur, ce que M. Raillon a eu le malheur de faire, la complaisance à laquelle il n'a pas eu le courage de se refuser, est plus grave encore aux yeux de l'Église que ce que ce qu'a dit ou fait Mgr Rousseau.
Ce que j'ai dit sur Mgr Rousseau suffit, je n'ai pas à y revenir : je n'ai voulu, dans ma lettre du U février, établir qu'une chose, c'est que l'Évoque dont on invoquait si imprudemment la doctrine et le nom contre l'Église, n'est pas une autorité ; que sa doctrine est, non pas conforme, mais contraire à celle de l'ancien Épiscopat français ; et que ses leçons, s'il nous en donnait, n'étaient pas celles d'un maître. Ces points importants, malgré tout ce qu'on pourra dire de moi, demeurent : et ce n'est pas l'Église qui me reprochera de les avoir constatés. — Ceux-là m'ont forcé à le faire qui les premiers ont remué la cendre des morts. — La plus grave injure qu'on puisse infliger à ceux qui ne sont plus, c'est de les évoquer contre l'Église ; et la plus étrange des injustices, c'est d'accuser ceux qui, indignement provoqués, n'ont fait que la défendre.
Mais enfin, Mgr Rousseau futÉvéque d'Orléans, il ad-
ministra légilimement le diocèse d'Orléans. 11 n'en fut pas de même de M. votre grand-oncle.
A une époque douloureuse, et dont il vaudrait mieox écarter que rappeler les tristes souvenirs; quand le Pape prisonnier élait condamné à recourir à ces graves mesures du refus d'institution, dans son droit suprême Tarme contre la violence et l'iniquité ; quand les hommes iidëles à TÉglise autour de lui ; quand des cardinaux, des évêques, des prêtres sacrifiaient leur repos à leur conscience, et que, pour avoir publié ces mêmes Brels qui condamnaient ces prises de possession anti-canoniques, ils se laissaient emprisonner, M. Haillon a trop fermé les yeux sur ce qu'il eût été de son devoir de faire. Voilà ce qui fut plus triste que des louanges exagérées et adulatrices. Non, Monsieur, je ne condamne pas, comme on me Ta reproché avec peu de justice, jene condamne pas, dans un ministre de l'Église, les accents du patriotisme ; mais je ne les confonds point avec ces excès d'hyperbole qui, alors, pendant la captivité du Pape, convenaient moins que jamais.
Vous dites qu'on « doit rendre à César ce qui appar- « lient à César. » Mais qu'est-ce qui appartient à César? — La dignité de l'àme et les consciences ne sont pas choses qui appartiennent à César, ou à qui que ce soit sur la terre. — On peut rendre à César ce qui appartient à César et garder une mesure, une dignité dans la louange ; et quand on a dit d'un empereur debout des paroles que, par ménagement, je ne veux pas rappeler ici, il ne convient point, quelques mois après, quand cet empereur est tombé, je ne dis pas de faire un mandement pour le retour de son successeur, mais d'oublier, en parlant du souverain déchu et captif, la réserve que les
RELATIVE A McR BAILLON. 381
éloges donnés hier commandent aux paroles du lendemain. C'est là, Monsieur, tout le sens des rapprochements que j'ai faits ; n'insistons pas davantage
En résumé donc, Monsieur, voici, d'après tous les faits connus, d'après tous les documents ayant une valeur sérieuse, la simple vérité : c'est que M. Raillon, qui était un homme d'esprit, un homme éloquent, un homme instruit, mais pas assez toutefois sur l'histoire et les lois de l'Église, s'est trouvé dans une situation malheureuse, où il aurait fallu un grand caractère; il en a manqué ; et cette défaillance a fait que d'une part, nonobstant les lois ecclésiastiques et malgré le Pape, il a administré, sans pouvoirs, un diocèce : ne l'eût-ilfait que deux années, ce serait assurément un grand malheur, et j'ai cru important de détruire l'autorité d'un tel exemple; d'autre part, M. Raillon a manqué également de mesure dans son langage, dans ses louanges comme dans ses blâmes.
Qu'il se soit fait illusion , je n'ai pas à l'examiner; qu'il ait , dans la suite de sa vie , réparé ses torts et laissé, à Dijon et à Aix, d'honorables souvenirs, je suis loin de le méconnaître ; mais, dans une cause où les plus grands principes sont engagés , et sur des événements historiques qu'il est d'une si grande importance de bien juger, je devais défendre et proclamer la vérité. Je vous devais mes raisons et mes preuves, Monsieur : je les devais au public.
En tous cas , si malgré tant de preuves que j'ai dû croire décisives , je me suis trompé ; si vous avez des pièces nouvelles , des renseignements inconnus et sûrs à me présenter , je serai heureux d'en donner connaissance au clergé d'Orléans, de les consigner dans nos ar-
88i LETTRE Â M. LE BARON MOLROGUIER
chiyes, et d'effacer ainsi dans mon diocèse de regrettables souYenirs.
II y a du reste ici une alternative bien simple :
On bien vos preuves serontdétruites parles miennes, et vous en conviendrez sans difficulté et aussi sans trop de regrets, puisque M. votre grand- oncle eût- il été en faute, cette faute ne fut pas celle de sa vie entière.
Ou bien vos pièces infirmeront les miennes , et je le déclarerai sans remords, puisque mes preuves établissent ma bonne foi ; et aussi sans chagrin, car je serai ravi d'avoir à décharger la mémoire d'un Évéque des taches qui peuvent ternir sa bonne renommée.
Ainsi sera clos un incident que je ne r^retle pas, puisqu'il en doit sortir ou la justification d'un innocent, ou la confirmation d'une importante leçon.
Permettez-moi, Monsieur, en finissant, de rappeler an autre souvenir dont mon âme a besoin , et des paroles, il est vrai, trop grandes pour moi, mais qui ont été rendues nécessaires.
Bossuct autrefois , repoussant les imputations qu'on affectait de répandre sur ses motifs et sur ses procédés, disait avec une noble fierté : u Quant à ceux qui ne peuvent se persuader que le zèle de défendre la vérité soit pur , ni qu'elle soit assez belle pour l'exciter toute seule , ne nous fâchons pas contre eux. Ne croyons pas qu'ils nous jugent par une mauvaise volonté, et après tout, comme dit saint Augustin, cessons de nous étonner qu'ils imputent à des hommes des défauts humains. »
Je n'ai pas le droit de parler ici après Bossuet; mais puisque, malgré ma faiblesse, j'ai été appelé à défendre une cause sacrée contre des attaques violemment réitérées y je puis du moins le dire en empruntant quelque
RELATIVE A Mgr RAILLON. 383
cbose du langage de ce grand Évéque : « J'ai youIu dé« fendre la yérilé et Thonneur de TÉgiise, par des paroles qui n'ont semblé rudes peut-élre que parce qu'elles étaient propres , et qui n'ont été employées qu'à cause que l'eipression était nécessaire. Si j'avais affecté des délicatesses , on ne m'aurait pas entendu , et j'aurais trahi peut-être la cause que je devais défendre. »
Nous pouvons tout souffrir ; mais nous ne pouvons souffrir qu'on biaise pour peu que ce soit sur les principes de la Religion. Ce n'est qu'à l'extrémité que j'ai dû en venir là , quand l'erreur semblait devoir triompher. Si j'ai fait autre chose , qu'on me le montre : si c'est là ce que j'ai fait, Dieu sera mon protecteur contre les attaques des ennemis de l'Église , etc. , s'il le faut aussi, contre les mollesses du monde et ses vaines complaisances.
Quant aux tristesses des vrais chrétiens, sur ce point et sur beaucoup d'autres, je les comprends et je les partage. Ce qui les consolerait, ce ne serait pas l'abandon du Saint-Siège par ses naturels et sincères défenseurs : c'est le dévoûment unanime de nos âmes à la cause et aux douleurs du Vicaire de Jésus- Christ.
Mais c'est assez , revenons enfin au vrai et grand débat qui émeut tous les catholiques , et qui, malheureusement, n'est pas terminé ; et autant qu'il dépendra de nous , ne nous laissons plus détourner par les diversions. Qu'on cesse désormais d'opposer l'exemple des morts à la conduite des vivants , qui est , grâce à Dieu, ce qu'elle doit être , courageuse, active, vigilante , Texpression enfin du zèle le plus légitime et d'une passion dont nous ne chercherons pas à nous excuser, car c'est la grande et noble passion du bien , l'amour pourl'É-
glise et pour la sociélé , dont les destinées , menacées par les mêmes coups, sont inséparables, et dont les fondements, je l'espère, demeureront unis dans ces profondeurs où la main de Dieu les porte, pour la sécurité des âmes et pour la paix du monde.
Veuillez agréer. Monsieur le Baron, Tbommage de ma considération distinguée,
f Félix, Évéque d'Orléans.
LETTRE
Relative à l'Œuvre du Denier de saint Pierre
Je ne vous apprendrai rien que vous ne sachiez déjà, N. T.-C. F., en vous disant que les malheurs du Souveraîn-Ponlife ne touchent pas h leur terme, et que les angoisses de son cœur, aussi bien que son dënûmont et ses détresses, croissent chaque jour. Les iniquités dont il est depuis deux ans la victime suivent impunément leur cours; la spoliation succède à la spoliation, et la dépossession totale et définitive, but caché des premières usurpations, a été enfin hautement annoncée, et fixée insolemment à six mois. Tel est le dernier délai qu'on donne au Saint-Père.
Je ne dirai pas seulement tous les cœurs catholiques, mais toutes les âmes honnêtes, nos frères séparés euxmêmes, sont émus de tels attentats, où Thypocrisie le dispute à rimpudence; mais ce n'est pas assez do gémir etdes'indignersilencieusement. Si la tristesso désarmait la prévoyance, si, en face de tant de maux, nos cœurs défaillaient, si nous ne savions plus voir à travers nos larmes, notre douleur ne serait ni sensée, ni courageuse. Sachons donc, après avoir pleuré et prié, sachons réfléchir et agir.