II
Le Chef suprême de l'Église universelle, le Vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la terre, dépouillé tout à coup, et par l'agression la pins odieuse, de la presque totalité de ses États et de toutrs ses ressources, se voit réduit aux besoins les plus extrêmes, disons le mot, — car ce n*est pas une honte, c'est un honneur dans le Christianisme, — à la pauvreté.
Un tel état de choses n'impose-t-il aucun devoir aoi catholiques ? N'ont-ils en ce moment rien à faire? Telle est la question.
Ce n'est pas évidemment de la pauvreté personnelle de Pie IX qu'il s'agit ici. Pie IX le premier nous blâmerait de tenir trop de conipte de ses propres souffrances. Rien de plus modeste et de plus simple, on le sait, que l'existence privée de ce pieux Pontife. Sous ce rapport, il n'est pas devenu pauvre : il l'était, il le fut toujours, il veut toujours l'être. Ce n'est pas lui qui se plaindra de celle ressemblance avec Jésus-Christ; et Bossuet,ea s'appuyant sur un grand exemple de plus, pourrait refaire ici , à un autre point de vue, son sermon sur l'éminente dignité du Pauvre dans TÉglise.
Ce que le grand saint Paul disait aulrefois de luimôn)e, le Saint-Père est prêt à le dire conime lui : « Le « pnin de chaque jour, et un vêtenienl pour nous cou- « vrir, c'en est assez pour nous : Alimenta et quibus te- « gamur, his conlenli sumus '. n Non : Celui qui du
' Il Cor., VI, 14.
haut de là chaire apostolique enrichit le monde entier des trésors de la foi et de la charité évangélique, Celuilà estime peu la richesse terrestre ; Tindigence ne lui déplaît pas : sicut egenteSy multos autem lociipletantes ; et s'il n'était question que de sa personne, Pie IX n'aurait besoin d'aucun effort pour penser et redire toujours avec l'Apôtre des nations : « Je sais porter l'humiliation « et pâtir dans la détresse aussi bien qu'être dans l'abon- « dance. Je sais souffrir la faim aussi bien qu'être rasci sasié. J'ai appris à me trouver bien dans toutes les « plus contraires fortunes. Scio humiliari, scio et abun-
« dare et sntiari, et esurire, et abundare, et penw-
« riam paît : ubique et in omnibus inslittitus sum *. » Et encore avec le même apôtre, il ajouterait : « Je ne désire « ni l'or, ni l'argent d'aucun de vous : Argentum et (c aurum nullius concupivi^, »
Non, N. T.-C. P., ce n'est pas pour lui, c'est pour nous que le Sonverain-Pontife a besoin de ressources : ce n'est pas l'homme ici , c'est notre Pontife et le Roi de notre cité sainte qui est devenu pauvre dans Pie IX. C'est parce que le Pontife a été fait Roi par la Providence (ju'il peut s()ut(»nir les charges et la dignité du souverain Pontificat sans rien demander ni redevoir à personne; et c'est parce que la Souveraineté Pontificale sert ainsi providenliellemont à toute l'Église, que le droit catholique et européen l'a constituée; et c'est pour cela seulement aussi que le Pape tient à cette souveraineté, qu'il veut jusqu'au bout en remplir les devoirs et en revendiquer les droits, et qu'il donne en ce moment à tous ce mémorable exemple d'un Souverain , qui,
' Philipp.,iv, II, 1— • Act., XXX, 23.
comme ud capitaine de navire, pendant le naufrage, n'abandonne pas son bord, tant qu'il reste une planche entre lui et Tablme.
Aucune subtilité ne peut nous empêcher de voir tout cela, et de sentir les obligations qui en résultent pour nous, Catholiques.
Le Roi ayant été indignement dépouillé, le Pontife Ta été du même coup : ainsi c'est le Pasteur suprême de tous les fidèles, le Père commun de la grande famille catholique, chargé du gouvernement général de l'Église, obligé de pourvoir, chaque jour, aux frais immenses de cette vaste administration, et d'entretenir tant d'œuvres qui y sont nécessaires, sans parler ici des basiliques et de tous les grands et sacrés monuments de la capitale du monde chrétien : c*est lui, c'est ce Père auguste, que des enfants indignes abreuvent d'outrages, dépossèdent sacrilégemeot, et réduisent à la pauvreté la plus extrême : en d'autres termes, c'est TEglise Romaine, notre Mère à tous, la Mère et Maîtresse de toutes les Eglises, c'est elle-même en ce moment qui est pauvre, et qui souffre, et qui a besoin , dans la personne de notre Sainl-Père le Pape IX.
II en est qui diront peut-être : Mais si toutes ses anciennes provinces lui ont été enlevées, n'habite-t-il pas toujours Rome et le Vatican? N'a-t-il pas encore la campagne qui entoure la ville éternelle? — Oui , je le sais, les murs de Rome et de son palais , les bibliothèques et les musées, les jardins du Vatican et la banlieue de la campagne romaine, tout ce qui coûte et rien de ce qui rapporte, voilà ce qui lui reste. Et il en est , je le sais aussi, qui trouvent que c'est assez. — Eh bien I nous, nous n(î pensons pas de la sorte. Cette misérable déri-
sioD ne peut dous suffire, et nous entendons respecter autrement un Père vénéré, dans ses malheurs et sa détresse.
Quelle est donc ici la vérité, sans moquerie ni mensonge ? A quoi en est réduit le Pape ? Le voici : on lui a enlevé ses provinces, et on le laisse sans aucunes ressources ; on le laisse avec toutes ses charges ; on le laisse avec des engagements dont on ne le délie pas, avec une dette que les intérêts accroissent chaque jour; on le laisse avec des fonctionnaires demeurés fidèles , et auxquels l'honneur et l'humanité ne permettent pas qu'il retire sa main ; on le laisse enfin avec toutes les charges exceptionnelles Un posées parla révolution, sans compter toutes les dépenses exigées par ce nécessaire gouvernement de l'Église, dont nous avons parlé plus haut. Voilà sa situation.
Eh bien ! je dis qu'il sufQt de la perspicacité la plus commune et de la bonne foi la plus vulgaire, pour comprendre que les quatre murs de Rome et du Vatican le laissent aussi dans l'impossibilité absolue de faire face à de tels besoins.
On peut là mourir de faim ; on ne peut pas autre chose.
Et maintenant, je le demande, puisque chaque jour enlève à ses ressources et ajoute à ses fardeaux , pouvons nous ne point prendre part, comme chrétiens, aux souffrances que notre Pontife subit avec une si douloureuse, quoique si magnanime constance î Puisque c'est pour nous qu'il résiste, pour nous qu'il souffre, pour
notre cause qu'il est éprouvé , n'est-ce pas à nous à venir à son aide?
Dans l'affreuse situation que lui ont faite la violence etrhypocrisie, les plus extraordinaires qui se soient jamais rencontrées, en présence d'une si sainte et si vénérable détresse, ah I je ne m'étonne pas que tous les évoques et tous les fidèles dignes de ce nom aient senti qu'il y avait ici une grande œuvre à faire : œuvre catholique, s'il en fut jamais, qui appelait le concours de tous les enfants de l'Église dans tout l'univers, mais œuvre à laquelle notre France, si dévouée au Saint-Siège, et ce diocèse en particulier , et cette si bonne et si religieuse ville d'Orléans, devaient tenir à honneur, comme toujours, de prendre une glorieuse et large part.
C'est ce que vous avez fait, N. T.-C. F. L'œuvre dont je veux parier, vous la connaissez, vous l'avez de vousmêmes et spontanément adoptée : c'est l'œuvre si chrétienne du Denier de saint Pierre.
C'est dans ces sentiments que plusieurs d'entre vous ont fait déjà au Saint-Père, par nos mains, de généreuses offrandes : tandis que tant de nobles enfants de DOS plus religieuses familles de France allaient lui donner leur sang, les pères n'ont pas hésité à donner gé jiéreuscment leur or.
Mais on a senti de toutes parts que pour des besoins si grands qui renaissent toujours , ce qui a été fait ne suffit pas : on a compris que c'est surtout ici qu'il faut se souvenir de la belle parole de saint Paul aux premiers fidèles, dans le temps où il recommandait à leur charité les besoins de l'Église de Jérusalem : Nolite déficere, benefacientes. Le bien que vous faites^ ne le laissez pas tomber en défaillance : que ce bien, toujours parfai-
tement libre, individuel, el tout volontaire, que ce bien soit constant; el c'est pourquoi on a songé à l'antique Denier de saint Pierre,
Naguère, quand le magnanime Pie IX prenait le chemin de Texil, le monde calholique s'en était déjà sou- Tenu; la France républicaine l'avait elle-même adoplé; et dans les infortunes présentes , c'est dans le monde entier qu'on a invoqué ce nom populaire et cher aux fidèles. C'est ainsi que le Denier de sainl Pierre a été récemment établi en Belgique, en Angleterre, en Irlande, en Espagne, en Prusse, dans les provinces rhénanes, en Suisse, en Allemagne.
Déjà, en France, les archevêques et évêques d'Angers, de Cambrai, de Périgueux , de Gap, de Toulouse, de Rodez, de Luçon, de Pamiers, du Mans, de Saint- Brieuc, d'Aulun, de Bordeaux, de Montpellier, de Soissons, et bien d'autres encore, ont écrit des lettres pastorales aux fidèles de leurs diocèses pour recommander à leur libre et religieuse charité cette œuvre catholique. « Lorsqu'un père est en deuil, » disait le nouvel archevêque de Toulouse, Mgr Desprez, dans une circulaire du 29 avril, « lorsqu'il est victinie de cruels désastres , il « suffit à des enfants bien nés de connaître sa détresse, « pour qu'ils multiplient autour de lui les témoignages « de leur amour. Par le Denier de sainl Pierre, nous ne « réclamons aucun tribut obligé; nous nous contentons « de donner l'éveil à votre piété filiale. •
« C'est pour le Père commun que nous élevons la « voix, » disait Mgr d'Angers, dans une allocution spéciale, prononcée à sa cathédrale; « ce n'est pas lui qui « s'adresse à nous, c'est nous qui allons à lui ; puisqu'il « a été dépouillé du manteau d'honneur dont il était re-
« Tétu, c'est à nous à nous dépouiller pour lui, comme a ces disciples fidèles qui jetaient autrefois leurs yéle- « ments sous les pas du Sauveur. Hais» sachez-le tous, « le Denier de saint Pierre est un hommage» et non un « traitement. »
a Nous sommes, pauvres, disait Mgr de Gap à ses prétt très, mais non pas au même degré que nos frères (c d'Irlande. Eh bien ! la catholique Irlande, mourant « de faim, a déposé un million aux pieds du Saint-Père: « nous saurons imiter cette générosité envers le Père « commun des fidèles. »
A côté de ce touchant exemple de la pauvre et généreuse Irlande, rappelé avec émotion par un évéque d'un de nos plus indigents diocèses, je veux placer sous vos yeux, N. T.-G. F., l'exemple bien édiflantaussi de la religieuse Belgique. Là , libres dans leur action, les catholiques ont pu organiser largement l'œuvre sainte, et dans le seul diocèse de Gand, 330 563 souscriptions ont été recueillies, et le montant des sommes souscrites s'est élevé à 118,153 fr. « Toutes les classes tt de la société se sont réunies, disait dans une adresse « au Pape le comité central de Gand, pour offrir à Votre « Saintelé ce tribut de reconnaissance et d'attachement. « Le Denier de saint Pierre est le denier du riche et du a pau?re ; c'est le denier du laboureur, de l'ouvrier, de « l'artisan; c'est, en un mol, Très- Saint Père, le denier tt de vos enfants. » Un rapport que j'ai là sous mes yeux fait connaître les plus beaux traits de la vive foi avec laquelle les catholiques belges apportaient leur offrande; j'en trouve même un si admirable et si touchant, N. T.-G. F., que je ne puis résister au plaisir de vous le faire connaître : « Un collecteur parcourait un
(c village; il arrive devant une misérable chaumière « qu'habitent une veuve et ses trois enfants. Ces mal- « heureux n'avaient pour vivre que la charité publique. (( Le collecteur avait dépassé la chétive cabane, quand (( tout à coup il entend une voix mêlée de pleurs qui l'apa pelle. C'était la pauvre femme qui, toute désolée, le a suppliait d'accepter pour le Pape le denier de la « veuve. — Mais, ma bonne, vous n'avez pas même de « quoi vivre ! — Je vous en prie. Monsieur, ne me re- « fusez pas. — Mais c'est impossible î — Si, c'est pos- « sible. Monsieur; je vous apporterai le premier lundi « de chaque mois.— Ému jusqu'aux larmes de si beaux « sentiments, notre confrère accepte la proposition. « Depuis ce temps, au terme convenu, la pauvre femme « vient avec ses trois enfants lui apporter son humble (t offrande. 11 est vrai que ce jour-là notre pieux ami « compte à sa table quatre convives de plus. »
Qu'on imite, N. T.-C. F., cette foi, cet amour, celle piété naïve, et bientôt le Père vénéré de nos ûmcs aura des ressources proportionnées à ses besoins.
C'est ainsi que cette œuvre admirable , sans être une charge pour personne, peut devenir facilement une véritable ressource pour l'Église , en admettant tout le monde , riche ou pauvre , à l'honneur et au bonheur d'offrir au Père commun un secours, qui sera en môme temps un hommage, parce qu'il lui sera offert par tous ses enfants, individuellement, librement, avec amouret avec respect, sans aucune contrainte ; mais aussi sans l'exposer à jamais rien perdre du plus cher de ses droits et des nôtres, rien de son indépendance et de sa dignité, qui sont nos biens les plus chers.
Cette œuvre, essentiellement catholique, universelle,
reçoit donc, N. T.-C. F., l'or du riche, mais s ans refuser Tobole du pauvre, cette obole si précieuse aux yeux du Seigneur, et qui, elle aussi, en se multipliant, sechange en or : si les riches sont heureux de donner de leur richesse, les pauvres seront plus heureux peut-être encore de donner de leur pauvreté à leur Père appauvri ; et Pie IX recevra leur offrande comme Dieu la reçoit luimême, et l'inscrit au grand livre du ciel, à plus grosiotérêts même que celles des opulents de la terre.
Le mot de Denier de saint Pierre dit tout cela.
11 y a le denier d'or , le denier d'argent , le denier de cuivre.
11 y a le denier du riche et celui du pauvre.
11 y a ce denier de la veuve, tant loué par l'Évangile.
Il y a le denier de l'année présente, et il y aura librement et généreusement celui de l'année suivante, et des autres après, si les mêmes nécessités continuent; et c'est ainsi qu'il se formera pour le Saint- Père et pour les besoins les plus pressants de Tadministration de l'Égliàe, un modeste , mais catholique apanage de charité : aumône d'autant plus glorieuse qu'elle sera plus spontanée ; qu'elle sera , selon le sens primitif et profondément chrétien de ce mot , l'aumône du cœur ; et d'autant plus assurée aussi que la charité qui l'offrira ne se lasse pas.
Mais, N. T. -G. F., le temps presse ; nos adversaires se hâtent, leur impatience compte lesjoursquïls sont contraints de laisser encore au Pontife. — Le délai qu'ils
se vantent de lui donner révèle du reste assez tout lonr plan. — On espère que le temps épuisera les ressources de celui dont on désespère d'épuiser le courage. Les moyens de destruction sonlaujourd*hui Irès-perfortionnés : on l'entend dire tous les jours , et il est facile de s'en apercevoir; mais on n'a même pas besoin de faire la guerre ici. Il y a des situations qui tuent ; on le sait, on les crée, et on en profite : on eml)arrasse, on raine, on entoure d'un cercle de fer, on réduit à la dernière extrémité; on n'assiège pas les remparts, on assiège les finances. On n'emporte pas d'assaut ; on affame , on étouffe. On met les populations fidèles aux abois pour les pousser à la révolte. Ce siège muet , il durera six mois, a -t- on dit, pendant lesquels on se donnera les honneurs de la patience. Il faut bien avoir quelque honneur. Ah ! ce serait bien le cas de leur redire cette parole qui convient aux Judas de tous les temps : iiQuodfaciSjfaccîtius: cequevousfaites, faites-le vile. »
Eh bien! nous,N. T.-C. F., n'aurons-nous pas six mois de dévoûment à mettre au service du Sainî-Père? Quel que soit le dénoûmentque prépare la Providence h cette crise, n'aiderons-nous pas le Souverain-Pontife à la traverser? Mais, encore une fois, le temps presse : hâtons-nous; bientôt peut-être il serait t^op tard !
El surtout, gardons-nous des sophîsmes stupides qui circulent! Et encore plus des illusions de la lâcheté! Sans doute, un petit nombre, les profonds meneurs, révent de détruire la Papauté: nombre, quel qu'il soit, méprisable; acharné, mais insensé; race héritière de tant d'autres destructeurs dont on ne sait plus môme les noms. Les autres prétendent qu'ils n'attaquent point le Pontife, mais seulement le roi. Us veulent, disent-ils.
dégager, élever, grandir la Papauté... Leur idéal, c'est une Papauté sans pouvoir humain , soutenue par les tributs volontaires de la Chrétienté. Ils protestent que, lorsque le Pape sera ainsi, avec un manteau de pourpre et un roseau, ils mettront un genou en terre» et le vénéreront.
Eh bien ! si c'est là l'idéal de la Papauté sur la terre, nous touchons à cet idéal. Le Pape n'a plus d'armée, presque plus de pouvoir, son sceptre est un roseau, sa couronne est d'épines. II ne reste plus qu'à réaliser pour lui cette donation volontaire, imaginée par ceuxlà même qui usurpent ses États, et qui, en même temps, par une de ces contradictions indignes qui ne devraient plus nous étonner, vont railler, ou calomnier, ou empêcher nos offrandes.
Certes, ce n'est pas nous qui pensons qu'on peut fonder l'existence matérielle de la Papauté sur une sorte de casuel éphémère, incertain, plus ou moins digne : ce sont nos adversaires qui ont inventé ce système, et qui nous réduisent à cette extrémité. — Nous, nous croyons que la Papauté a besoin de la Souverainelc^, précisément afin de n'être l'obligée de personne.
Mais puisqu'on la dépouille de cette souveraineté, aidons-la, du moins, jusqu'au bout à se défendre. On s'est chargé de lui prendre ses ressources ; chargeonsnous de lui en créer. Ce ne sont pas ceux qui ont inventé ce rêve qui prendront l'mitiative ; nous les aliendrions longtemps! Mais si l'appel à la piété des fidèles, malgré leur chanté, ne suffit pas, nos efforts, au moins, auront prouvé une fois de plus que le nouveau système est mauvais, et cet idéal insensé.
Tristes contrastes des choses humaines ! Voilà près de dix-neuf siècles, N. T.-C. F., queTÉglise subsiste et vil immortelle sur celle terre où tout passe et meurL Dans cette longue durée de son histoire , il s'est accompli à son égard des choses grandes et glorieuses : Gloriosa dicta sunt de (e, Civitas Dei ! L'on a vu les Rois et les Empereurs s'honorer en lui donnant, non pas des trésors seulement et des domaines, mais des principautés et des royaumes.
Aujourd'hui, Ton voit autre chose : c'est une ambition effrénée qui ravit sans pudeur au Saint-Siège ce que tant de royales libéralités lui avaient donné. Mais, comme le dit admirablement Bossuet, dans l'énergie de celte langue qui n'appartient qu'à lui : « Malheur à ceux qui 0 dépouillent l'Église de Dieu et mettent la main des- (c sus î » — « On est saisi d'horreur et de tremblement, u ajoute ce grand évèque, quand on voit ce que fait (( dans les grandes places l'oubli de Dieu, et cette terce rible pensée de n'avoir rien sur sa tête ! »
Il est vrai qu'on parle de l'entraînement des événements, et c'est l'excuse, dit-on, des Souverains européens qui laissent faire. Bossuet répond : a Sans doute, (( les Princes ne peuvent pas toujours tout ce qu'ils « veulent; mais Dieu leur demandera compte de ce a qu'ils peuvent et ne veulent pas. »
Du moins, à côté de celle triste page où sera écrite la honle de la plus inique spoliation qui fût jamais, il y aura dans l'histoire de l'Église , en ce siècle, une autre
page, non moins belle et non moins illustre que celle 0 ù .<e lisent les donations des ConslantiD, des Pépin et des Chaileniagne. L'on y verra qu'en Tannée 1860, TÉg)ise romaine ayant été, selon un programme annoncé, réduite à la derniôre pauvreté par un roi piémontais, Tunivers catholique tout entier, avec tous ses peuples et toutes ses villes, s*est levé pour venir en aide à Hudigenre du Père commun, et que tous, licbes et pauvres, lui ont donné, les uns leur or, les autres leur pain.
Eh bien ! ceci est bon pour TÉglise , bon pour les peuples, et sera meilleur aus^i que les largesses et les ofTies conditionnelles des potentats. C'est ce que le Pape, en refusant ces offres, vient de déclarer de nouveau avec la noblesse et Télévation d'âme qui le caractérisent.
Et pour moi , quand je viens à rechercher , dans la nuMiiiation de mon cœur attristé, quel peut Cire le profond dessein de la Providence en cette douloureuse épreuve de TÉiilise , je me persuade facilement que ce sera, en dc'fhiilive, un dessein de salut el d'honneur! Car, tandis (pie plusieurs se rc'-jouissaient, croyant la foi ca tholique près de s'éieindre, la Providence semble avoir V(»ulu la faire tout i\ coup apparaître plus vive et plus puissante que jamais , par celle explosion de charité et d'héroïsme rhiélien qui vient d'éclater sons nos jeux, par celte grande manifeMation du dévoûment de tous les catholiques de la i(rie an Siège auguste, qui est le centre el le foyer de la foi. C'est que l'Église a une vita-
lité inc^puisable , une ?igueur sans cesse renaissante ; c'est qu'au milieu de l'Europe moderne démoralisée, il est manifeste qu'il n'y a plus de force morale que là, comme en d'aulres temps, au milieu de l'Europe ignorante et barbare , il ne se trouva de grande et de vraie lumière que là aussi, dans le sein de l'immorlello Église catholique; et par cette simple raison que Dieu, qui est la lumière cl la force, demeure toujours avec elle: Ecce ego vobiscurn sum , omnibus diebus , usque ad consummationem sœculi !
Et c'est pourquoi , N. T.-C. F. , il faut espérer contre toute espérance, in spem, contra spem , et faire , avec une invincible persévérance, tous les sacrifices que le malheur des temps demande de nous : nous verrons un jour le salut de Dieu ! Aidons le Saint-Père à traverser cette terrible épreuve; mais, n'en douions pas, l'épreuve passera : quand? c'est le secret d'en haut. « Les des- « seins de Dieu, formés et conçus dans le sein immense (c de son immuable éternité, ne dépendent pas des ance nées ni des hommes; et on voit tôt ou tard se déve- <( lopper tout à fait les ordres d'une si profonde sa- « gpsse '. » Notre devoir, en attendant, c'est de ne pas nous abondonner nous-mêmes, c'est de persister, c'est de donner jusqu'au bout, à Dieu et à TÉglise, les témoignages de notre indomptable fidélité.
Permottez - moi donc de vous le dire en fmissant, N. T.-C. F. : je nourris la confiance que votre générosité, en celle occasion , sera grande , comme elle Ta été si souvent en des occasions moindres , comme elle Ta été récemment, lorsque nous avons envoyé avec tant d'ar-
* Bo88uet.
deur nos offrandes aux chrétiens de Syrie : oui, la y'ùle et le diocèse d'Orléans offriront de nouveau au monde catholique un noble exemple.
Chrétiens, non pas seulement en paroles, mais défait et d'action, ?ous vous souviendrez, N. T.-G. F., de ces charitables collectes qui se recueillaient librement , eo plein paganisme, parmi les premiers fidèles delà Grèce et de TAsie , et que saint Paul s'honorait de poiier luimême aux Saints , c'est-à-dire à l'Évéque et aux fidèles de la Ville Sainte. Ce n'est plus l'antique Jérusalem qu'il s'agit aujourd'hui pour vous de secourir par vos pieuses libéralités : c'est la Jérusalem nouvelle , c'est Rome , le centre immuable du Catholicisme , et l'impérissable capitale du monde chrétien, d'où part le rayon céleste du gouvernement pour toutes les Églises de l'uoivers.
Femmes chrétiennes , vous aurez aussi à cœur d'imiter ces saintes femmes qui suivaient les pas du Sauveur, dans ses courses évangéliques, et qui fournissaient à ses besoins de leurs richesses, ministrabant ei de faculiatibus suis ^ Comme elles , c'est Jésus-Christ que vous aurez l'incomparable honneur d'assister , dans la personne de son Vicaire ; et s'il a promis de tenir pour fait à lui - même ce qu*on fera pour le moindre des siens, quod minimo ex illis fecistis, mihi fecistis^ que dire de ce qui sera fait pour le plus grand de tous les serviteurs de Jésus-Christ, pour Celui qui est ici-bas son représentant et sa vivante image sur la terre ?
Mais vous, surtout, qui êtes pauvres des biens de ce monde , vous tous, pauvres artisans , pauvres femmes,
' Luc, VIII.
pauvres ouvrières, pauvres servilcurset servantes, portion respectable et si chère de l'Église de Jésus- Christ, vous penserez à ces deux pièces de petite monnaie, duo minuta , que le Sauveur du monde remarqua avec un regard particulier de complaisance et d'admiration, lorsqu'elles tombèrent un jour, dans le tronc des aumônes , de la main timide et généreuse d'une pauvre veuve. Ce qu'ayant vu , Jésus assembla ses disciples comme à un grand spectacle, et leur dit ces paroles qui demeureront à jamais dans l'Évangile pour servir d'inslruclion et de consolation à tous les pauvres de la terre: « En vérité , je vous le déclare , cette pauvre veuve a a donné plus, à elle seule, que tous ceux qui ont jeté de a l'argent dans le trésor; car tous les autres ont mis de (c leur abondance, mais celle-ci a mis de sa pauvreté et a de son nécessaire ; c'est tout ce qu'elle avait, et toute u son existence qu'elle a donnée *. »
Élevons tous nos âmes jusqu'à ces nobles sentiments, N. T.-G. F., et offrons largement au pontife dépouillé les dons de notre foi, sans nous préoccuper ni des objections, ni des sarcasmes. Quand nous disions que le Pape ne doit pas être un pensionnaire, on nous combattait ; quand, subissant la nécessité qu'on nous a faite, nous offrons librement les dons que réclame sa détresse, on nous combat encore. Allons notre train sans nous troubler, et faisons le bien sans vaine discussion et sans phrases. La logique de la foi et de l'amour est simple et claire. Notre Père est affligé, plaignons-le ; il est attaqué, défendons-le ; il est dépouillé, assistons-le ; on lui prend, donnons-lui ; on lui prend beaucoup, donnons beau-
* Marc, xn, 43-44.
coup, on lui prendra longtenopSy donnons-lai aussi longtemps qu'il le faudra.
a Sire, écrivait Montaigne à Henri IV, en 1590, que « Votre Majesté me fasse la grâce de croire que je ne a plaindrai jamais ma bourse aux occasions où je Toatt drais ne pas épargner ma vie. »
G*était le cri du patriotisme ! Que ce soit celui de notre foi et de notre amour.
Mais ce qui préoccupe un grand nombre d'entre Toas, et je ne m'en étonne pas, N. T.-G. P., c'est de savoir de quelle manière ils pourront faire parvenir leurs offrandes au Saint-Père. Beaucoup désirent donner : ainsi que nous le disait l'un de vous hier même, c'est comme un besoin que chacun éprouve en ce moment; mais la plupart ne savent comment s'y prendre. Et cela se conçoit : chacun ne peut se mettre directement en rapport avec le Saint-Père ; et d'ailleurs, si les offrandes individuelles ne pouvaient être envoyées qu'individuellement et isolément, les dons modestes, c'est-à-dire les plus nombreux, seraient absorbés par les frais d'envoi; et ceux qui ne peuvent offrir que leur humble denier, c'est à-dire l'immense majorité des catholiques, setroaveraienl,parle fait, privésde leur liberté légitime et empêchés d^offrir au Pasteur universel leur humble, mais touchant hommage.
Ce n'est pas là sans doute ce qu'entendait M. le ministre des cultes, lorsque, dans une circulaire aux évoques, en date du 5 mai 1860, il parlait a de la sincère
« protection que les intérêts du Saint-Père trouveront (( toujours auprès du gouvernement français.... Que les « citoyens donnent librement et individuellement, ajou- « tait-il, c'est leur droit... Le gouvernement de Sa Ma- « jesté pourvoit à la liberté de chacun, et satisfait tous « les hommes de bonne volonté. » ^ Pour que les citoyens soient libres de donner selon leur droit; pour qu'il soit pourvu à la liberté de chacun, et que tous les hommes de bonne volonté soient satisfaits, il est nécessaire que le moyen soit laissé à. tous de faire parvenir leur aumône, et qu'il y ait par conséquent des intermédiaires ; il faut, comme le disait un de nos vénérés collègues, Mgr de Rodez, « que les offrandes soient recueilce lieset centralisées,c'est-à-dire, il faut des dépositaires.» Il faut même qu'il y ait une constatation régulière des sommes reçues ; et en ce qui me regarde, je tiens absolument à ce que cette constatation ne se fasse point par HM. les curés seulement : il convient que des laïques soient présents, et prennent une part réelle au contrôle d'une telle comptabilité. C'est à quoi nous n'avons jamais manqué toutes les fois que nous avons institué des œuvres de cette nature. Nous avons voulu que toujours les commissions fussent mixtes, c'est-à-dire composées d'ecclésiastiques et des laïques les plus honorables de chaque paroisse. C'est ainsi que nous avons agi récemment, lorsque des quêtes et des collectes ont été faites dans tout le diocèse pour les chrétiens de Syrie, et il y a quatre ans pour les inondés de la Loire. Le clergé se doit à lui-même de donner cette garantie de la réception et de la transmission régulière des offrandes à ceux qui les ont faites. Tout cela est du bon sens, delà bonne foi, en même temps qu'une conséquence du droit reconnu
W) DEMEn DE SAINT PIEBBE.
des catbolîqoes, une conséqaeDce de la liberté p mée des offraades iDdividaelles et de la € prol sincère » des intérêts da Saiiit-Siége. Jele dirai a^ de mes véoérables collègues dans l'épfscopat, « < o grandes ainsi données, ainsi recneillies, ainsi a mises, n'ont aucun caractère qui paisse îaquiéti « sonne. ■> Et avec lui encore, je l'ajouterai : a a repoussons énei^quement, et avec tout le i « qu'elles méritent, les insinuations malTeillaalE a tendraient à faire considérer nos pieuses ce a comme des manœuvres politiques, n De telles c nies sont plus absurdes peut-être encore qu'elles i Tiles et méchantes.
Je le dirai enfin avec un aalre éréque. Ilgr do parce que c'est la vérité pour mou diocèse commi le sien : n Des personnes zélées, des dames gêné « ont pris l'initiative de cette bonne œuvre, el a apporté tout le zèle et tout le dévoûment d « cœur. Rien ne contribue plus que ceconcoursi e « quer le caractère catholique, libre et cbarilablc a n'empêche donc qu'elles ne continuent à rec aies ofTrandes et les dons volontaires, et â noi (■ adresser, soit directement, soit par l'iutennédia n MM. les Curés. «
Pour résumer toutes nos pensées sur cette œu' régler en même temps toutes choses avec ordre ce que je vous dirai en finissant :
1° Nous avons été profondément touché des dispo: où se trouvent un grand nombre de nos diocésains, d
Iribuer généreusement, selon leurs ressources, à l'œuvre du Denier de saint Pierre, Nous n'avons pu qu'applaudir, du fond de notre cœur, à cet acte de piété filiale.
2* Nous ne proposons pas cependant d'organiser, dans notre diocèse, des comités de souscriptions. C'est à chacun de vous. Messieurs et chers Coopérateurs, à vous entendre avec vos confrères et avec les personnes bien disposées, pour la collection et la constatation des offrandes des fidèles.
3«» Il va sans dire que celte souscription ne peut avoir aucun caractère obligatoire, et qu'elle reste tout à fait libre et spontanée. Vous ferez remarquer à vos paroissiens que chacun ne doit faire ici qne ce qu'il peut et ce qu'il veut.
4*» Le Curé pour sa paroisse , le Doyen pour son canton , recevront les offrandes dites le Denier de saint Pieire, et les transmettront régulièrement, le premier de chaque mois^ par un mandat sur la poste, à défaut d'occasions sûres, au Secrétariat de notre Évôché, où elles seront centralisées.
5** Une quête sera faite, dans toutes les églises de notre diocèse , pour le Denier de saint Pieire^ à la fête de TÉpiphanie, et à la fcte de la Pentecôte. Nous nous proposons de faire nous-méme cette quête dans notre cathédrale.
6« Et afin que les offrandes soient aussi libres que possible, et que chaque individu de bonne volonté puisse donner à son gré, selon son droit, sans contrainte aucune, un tronc sera placé dans chaque église et chapelle du diocèse , avec cette inscription : Pour le Denier de saint Pierre^ dans lequel déposeront leurs dons individuels les personnes h qui ce mode paraîtra préférable.
7° Un compte rendu du produit des fonds, soit recueillis par MM. les Curés, soit offerts dans les quêtes, soit versés dans les troncs, et centralisés à TÉvôché, nous sera soumis, tous les six mois, par notre Secrétatre général, et nous l'en-
religieiu déToûment
f FÉLIX. Ëvêque d'Ori
En réponse à sa brochure (1861)
Monsieur le Vicomte,
Je viens de lire votre nouvel écrit, La France, Rome et Vltaliej et je me sens profondément atlrislé de voir une telle cause soutenue par vous. Je m'afflige surtout en pensant, non ù votre talent, non à votre caractère, mais à vos fonctions.
Vous êtes le Directeur de la Presse, et vous écrivez avec la permission, par conséquent avec Tautorisation de M. le Ministre de l'Intérieur.
Jusqu'ici , le voile jeté sur les brochures anonymes qui ont précédé la vôtre nous réduisait à des conjectures, à de tristes conjectures, mais sans preuves. Nous avons aujourd'hui une certitude, c*esl le Gouvernement lui-môme qui vous autorise, c'est le Gouvernement qui trouve bon que le Souverain Pontife, déjà si malheureux, soit dénoncé à l'opinion publique par un Conseiller d'État.
Il est vrai, et je vous rends cette justice, en engageant votre nom dans le débat, vous nous garantissez par là même que le Directeur de la Presse aura la loyauté de
408 JLETTRE A M. LE V«* DE LA GUÉRONNIËRE
laisser toutes les franchises nécessaires aux antagonistes de rÉcrivain.
J'userai avec une libre confiance de cette latitude. Aussi bien le temps des circonlocutions est passé ; et l*beure est venue de tout dire, de déchirer tous les voiles qui couvrent et cachent encore la vérité.
La situation que vous faites aux Évëques est doublement douloureuse, Monsieur.
Nous avons le chagrin d'être condamnés à vous suivre dans une forme de controverse qui nous inspire une profonde répugnance, la brochure^ triste invention de la plus vulgaire littérature politique, à l'usage d'un public qui n'a pas la patience de lire, ni le courage de discuter en face, ni la volonté d'approfondir les questions. Nous sommes condamnés à parler de notre Pontife, de notre Père, non pas en Évoques, en fils, mais en journalistes et pour les journaux. U le faut cependant, car notre devoir nous force à ne pas dédaigner les âmes de ceux qui vous lisent, à ne pas déserter la cause de celui que vous attaquez.
Maïs ce n'est pas tout ; vous écrivez pour édifier le pays, définir les responsabilités et faire à chacun sa part. Et toutefois, soulevant, comme vous le dites, le problème le plus considérable et le plus redoutable de notre temps, et portant contre nous des accusations si graves, votre histoire. Monsieur, est étrangement incomplète, aussi bien, du reste, que le document sur le-
EiN RÉPONSE A SA BROCHURE (I86l). 400
quel elle repose; je veux parler de la colleclion des dépêches relatives aux affaires d'Italie, communiquées par le Gouvernement au Sénat et au Corps législatif.
Mais s'il faut nous contenter de ce que vous nous montrez, j'en ai assez pour prouver que votre histoire incomplète n'est pas même impartiale.
Et d'abord, quant à nous, qu'on se mette à notre place ! Est- il rien de plus douloureux que d'entendre répéter chaque jour que nous attaquons le Gouvernement de notre pays, que nous sommes ses ennemis, que nous appartenons , que nous sacrifions tout à un Chef étranger ?
Mais quand vous nous adressez une pareille accusation, vous oubliez vous-même. Monsieur le Conseiller d'État, permettez- moi de vous le dire, la loi de votre pays. Il y a en France une loi, une constitution respectable, œuvre du premier fondateur de la dynastie Napoléonienne , loi moderne qui a consacré l'œuvre du temps, et qui a déjà survécu à tant de révolutions : c'est le Concordat. Or, en vertu même du Concordat, les Évêques ont deux chefs, l'un. Prince temporel, Souverain de leur pays, l'autre, Supérieur spirituel, Docteur suprême de leur foi.
C'est le Concordat qui nous fait choisir et désigner par le Chef de l'État au Chef de l'Eglise, lequel seul nous institue. Le Concordat reconnaît donc qu'indépendamment du Souverain que nous avons à Paris , nous en avons un autre dans la Ville Eternelle; et il concilie nos devoirs envers tous deux. Jamais nous n'y avons manqué, jamais nous n'y manquerons ; nous sommes citoyens et prêtres, dévoués à l'Eglise en même temps qu'à la patrie. Or, dans ce moment, le Chef suprême de
r£glise est malheureux , il est vaincu , il est bnmilié, il est meuacé; l'épée de la France ne le couvre plus contre les entreprises d'indignes alliés. Comment toute notre sollicitude , nos vœux , nos prières , nos efforts ne seraient-ils pas dirigés vers Celui qui est seul faible, et seul en péril ?
Vous dites, Monsieur, que le Pape et les Evëques sont dominés, menés par un parti, et que de là vient tout le mal. Vous mé permettrez ici de vous sommer de parler clairement.
Il est commode et banal, quand on parle d'un Souverain , d'attribuer tout le bien qu*il fait à sa personne, tout le mal à ses amis ; n'entendez-vous pas répéter cela chaque jour en France ?
Eli quoi I dans ces manifestations immenses, universelles, instantanées, qui ont éclaté en faveur du Chef suprême de l'Église, non pas seulement en France, mais d'un bout du monde à l'autre, en Irlande, en Angleterre, en Espagne, en Belgique, en Suisse, en Prusse, en Bavière, dans toute l'Allemagne, en Savoie, en Piémont même et dans toute TUalie : non - seulement en Europe, mais en Amérique, aux États-Unis, au Mexique, au Brésil , partout, il ne vous plaît de voir autre chose que les manœuvres d'un parti I
Mais pouvez-vous faire à l'Épiscopat tout entier une plus profonde et plus ridicule injure ? S'il m'est permis de le demander dans un langage que votre étrange accusation rend nécessaire, sommes -nous donc tous des niais ou des hypocrites? Quoi ! les évêques français ont parlé, tous les évêques du monde catholique ont parlé, les prêtres, les fldèles ont uni leurvoix à la nôtre, et vous ne pouvez vous élever jusqu'à comprendre ce battement
de DOS cœurs, ce frémissement unanime des consciences catholiques ; et ce qu'un évoque d'Irlande nommait si bien, le mouvement naturel et généreux des membres, qui se lèvent instinctivement, quand la tête est menacée, pour la défendre !
Mais vous oubliez donc ce que vous avez dit vousmême : que cette question alarme les croyances et remue ce qu'il y a de plus vital et de plus profond dans TAumanité ? Et comme si nous étions étrangers à ces croyances alarmées, et indifférents à ce qu'il a de plus vital et de j)lus profond dans rhumanité, vous ne voulez voir en nous que des dupes ou des instruments politiques !
Non, tout ce que vous essayez de dire à cet égard, Monsieur, ne prouve vraiment qu'une chose, c'est que cette grande question de Rome a le privilège de laisser sans repos aussi bien la conscience de ses adversaires que celle de ses défenseurs.
Est-ce que, en 18/i8 et \SU9, vous n'avez pas vu chez les catholiques , et môme chez nos frères séparés , en pleine Assemblée nationale , les mêmes réclamations et les mômes alarmes ?
Et, dans la crise actuelle, quand nous voyons un Prince piémonlais, notre allié et notre obligé, faire à l'Eglise depuis douze ans une guerre acharnée, se moquer de nous et de nos conseils, et envahir brutalement les Etats ponliflcaux, nous devions, selon vous, fermer les yeux et déserter tous nos devoirs l
Vous sentez, on le voit, tout ce qu'a d'accablant pour vous une telle réprobation de la conscience catholique. Mais puisque vous avez eu le courage de l'affronter, ayez du moins le courage de ne pas l'outrager. Non,
elle D'est pas avec yoas , elle est contre vous , cette conscience. Il faut en prendre votre parti; mais ce serait Yraiment trop tous abuser, si , quand tous nous froissiez dans nos sentiments les plus cbcrs et les plus sacrés, TOUS comptiez encore sur la lâcheté et la complicité de notre silence.
Ce parti, dites-Tous, a exploité la charité elle-même^ s*e8t serTi de vastes associations , a transformé de sublimes textes de l'Èvangik en sophismes de son ambition, a fait de la charité un piège tendu aux âmes généreuses (p. 15, 16).
Que Toulez-Tous dire 7 que Talent ces insinuations ! Vous attaquez nos Sociétés charitables 7 Voas les dépeignez partagées entre des dupes et des traîtres , des imbéciles et des meneurs. Vous empruntez au Siècle ses délations saos preuTe. Donnez des preuves, citez des faits. S'il y a des torts, frappez -les ; mais s'il y a des vertus, respectez - les. Il n'est pas digne de vous de laisser planer sur des œuvres respectables des soupçons sans preuTes. N'ajoutez pas au malheur des pauTres le chagrin d'aToîr à suspecter ceux qui les assistent.
Sachez-le bien, Monsieur, il n'y a pas, il ne peut pas y aToir de parti catholique : il y a des catholiques dans tous les partis ; unis de temps à autre et momentanément , quand leur foi est en péril : librement séparés dans tous les camps ensuite.
Parmi les catholiques laïques, il y en a quelques-uns
de plus dévoués, de plus connus ; la reconnaissance de
l'Eglise et le respect de l'opinion unissent leurs voix
pour en nommer deux : M. de Montalembert , M. de Falloux.
N'appartenant pas au môme parti, tous deux ont eu
ITionneur d'êlre placés par la Providence de manière à servir, dans des occasions éclatantes, leur pays et les intérêts religieux ; et tous deux aussi ont été amenés à rendre à l'Empereur actuel, dans des circonstances diverses, des services signalés. Ce sont eux principalement, convenez-en, que vous désignez par ces paroles: « I! y avait deâ hommes, etc. (p. 15.) »
Vous vous étonnerez peutôtre que je prononce des noms propres ; et moi je m'étonne que vous n'en prononciez pas, et que vous vous borniez à de vagujes insinuations, pour appuyer une accusation si grave.
Mais ces hommes, que je nomme et que vous ne nommez pas, tous ceux qui, avec eux, ont mis leurs noms sur leurs écrits, en réponse à vos brochures anonymes, est-il vrai qu'ils aient mené la Cour de Rome et le Clergé français? Est-il vrai qu'ils lui aient prêché l'esprit de résistance à toute réforme ?
Vous avez. Monsieur, la mémoire ou la main malheureuse. S'il est un fait certain, c'est que ces hommes, à qui l'Empereur doit la gloire de l'expédition de Rome, sont précisément ceux qui , d'une part , ont toujours réclamé, à Rome et à Paris, l'accord de la religion et de la liberté, et, d'autre part, ceux qui ont eu, depuis dix ans, le moins d'ascendant, je ne dis pas sur le Saint-Siège, très-inaccessible aux influences, mais en France, sur le Clergé. Oui, je le redis, — en en rougissant pour ma part, quoique j'aie lutté contre ce fatal entraînement, — ils ont été oubliés, délaissés, méconnus, attaqués, presque répudiés. Une autre école s'est formée, qui a eu les faveurs de la popularité parmi les catholiques : son succès est là pour nous humilier. Monsieur, mais aussi pour vous démentir. Or, celte
école, elle fut à vous, tout à vous. Bile vous consacrait tous ses efforts, des louanges que le Pouvoir impérial ne peut avoir oubliées, eu même temps que TÉpiscopat ne cessait de prodiguer à l'Empereur les marques d'une confiance sincère ; et telle a été Tinfluence de ce mouvement, que l'Empereur a pu traverser en triom* pbe, il vous en souvient, les rangs de ces pieux Bretons, dont H. le duc de Gramont plaisante si agréablement daus ses dépêches.
Le parti dont vous parlez, bien loin de déconseiller les réformes, les a toujours respectueusement sollicitées ; bien loin de mener le Clergé, il en a été méconnu ; au contraire, le parti qui ne demandait pas de réformes, il était à vous, fidèlement, complètement à vous.
Avec la guerre d'Italie commence une autre situation. Un immense parti se forme alors, immense, en effet, car il se compose de toute l'Église de France ; il mêle à des sympathies sincères pour l'Italie le vœu ardent que le pouvoir du Pape soit respecté. Dans ce parti sont les cardinaux, tous les Évoques, tous les prêtres, tous les catholiques, quelles que soient les nuances qui les divisent ; et aussi tous les hommes de quelque valeur, parce qu'ils savent tous de quel intérêt majeur il est de maintenir indépendant le premier pouvoir spirituel de la terre, parce qu'ils savent qu'être Souverain est, poui le Pape, le seul moyen de n'être pas sujet.
Toutes ces voix, qui sont unies à la nôtre, vous im-
portunent, et vous parlez de coalition enlre les fils des Croisés et les fils de Voltaire.
Mais quoi? si, comme vous le dites vous-même , « tout ce qui se rapporte à V indépendance spirituelle « du chef de VÊglise revêt un caractère d*universa^ u lité; » si, comme vous le dites encore, « Tindépen- « dance temporelle du Pape est une garantie de rince dépendance spirituelle, » de bonne foi, comment vous étonnez-vous des sympathies universelles qu'a rencontrées la cause du Pape, et de cette explosion d*écrits éloquents qui s'est faite de toutes parts ; et de ces voix courageuses des publicistes, des philosophes, des hommes d'Éiat, qui, dans la noble élévation de leur esprit et la libre fermeté de leur conscience, ont parlé comme les Évoques ?
Faudrait-il donc penser que nous sommes dans des temps où Ton n'apprécie pas plus l'honnélelé blessée et la noble fermeté des consciences libres, que les inquiétudes filiales et les protestations énergiques de la foi 7
Non, pour être ici avec le Pape et les catholiques , il n*est pas nécessaire d'être chrétien : ne suffit-il pas d'être honnête homme ?
Et qui donc. Monsieur, fut le chef de cet immense parti? l'Empereur lui-même. Avant la guerre d'Italie, S. M. a fait entendre ces solennelles paroles :
« Nous n'allons pas en Italie fomenler le désordre, a ni déposséder les souverains, ni ébranler le pouvoir « du Saint-Père y que nous avons replacé sur son « trône. »
Et encore : « le but de la guerre est de rendre l'Italie « à elle-même, et non de la faire changer de maître. »
Et de noaveaa , après la guerre , pour rassurer une troisième fois les consciences catholiques alarmées, ^Empereur, à l'ouverture de la session législative , répétait cette déclaration : « Les faits parlent hautement « d'eux-mêmes. Depuis onze ans, je soutiens à Rome le « pouvoir du Saint - Père , et le passé doit être une gâte rantie de l'avenir. »
Telles furent les déclarations de l'Empereur ; voici celles de son Gouvernement.
M. le Ministre des Cultes , même après les paroles de l'Empereur, crut devoir adresser une circulaire spéciale à tout l'Épiscopat français, dans le but a d'éclairer le ff Clergé sur les conséquences d'une lutte devenue inévi- « table. » Que disait la circulaire 7
« La volonté de l'Empereur est de fonder sur des « bases solides l'ordre public et le respect des sauverai- • netés dans les États italiens. »
M. Rouland ajoutait :
« Le prince qui a ramené le Saint - Père au Vatican, « VEUT que le Chef snprôme de l'Église soit respecté u DANS TOUS SES DROITS de souverain temporel. »
Les promesses et les engagements pris devant l'Épiscopat et devant le pays furent confirmés avec plus d'énergie encore au sein du Corps législatif, par M. le Président du Conseil d'État.
Dans la séance du 30 avril 1859 , un député catholique, M, le vicomle Anatole Lemercier, dans « la crainte « que les événements ne marchassent plus vite encore « que les ordres venus de France, » manifeste « le « désir d'enlendre déclarer que le Gouvernement de « l'Empereur avait pris toutes les précautions néces- « saires, afin de garantir la sécurité du Saint -Père
» dans le présent 9 Vindépendance da Saint-Siège dans « Tavenir. »
« Aucun doute n'est possible a cet égard, » répond M. le Président du Conseil d'Êlat. « Le Gouvernement « prendera toutes les mesures nécessaires pour que la « sécurité et Vindépendance du Saint -Père soient assu- « rées *. »
Un an plus tard , dans la séance du 12 avril 1860, M. Baroche répétait textuellement ces paroles , et ajoutait avec gravité:
« Elles n'ont pas été légèrement prononcées *. »
Et pour le prouver, M. le Président du Conseil d'État exposait de nouveau, dans les termes catégoriques que voici, les intentions du Gouvernement:
« Le Gouvernement français considère le Pouvoir teni- « porel comme une condition essentielle de Tindépen- (( dancc du Saint-Siège...
« Le Pouvoir temporel ne peut être détruit. Il doit (( s'exercer dans des conditions sérieuses. C'est pour (( rétablir ce Pouvoir qu'a été faite l'expédition de Rome « en 18^9. C'est pour maintenir ce même Pouvoir que, (( depuis onze ans , les troupes françaises occupent « Rome : leur mission est de sauvegarder à la fois le « pouvorR temporel , l'indépendance et la sécurité du {( Saint-Père *. »
Ce n'est pas tout : l'honorable M. Jules Favre ayant cru pouvoir dire que, dès longtemps et par tous ses actes, l'Empereur avait condamné le pouvoir temporel do la Papauté, M. le Président du Conseil d'État protesta en
' Compte rendu officiel de la séance du 30 avril I8ôî>.
* Compte rendu officiel de la séance du 22 avril 1860. — * Ibidem.
41B LETTRE A M. LE V« DE LA GU&RONNiÈRE
ces termes : « L'Empereur n'a-Uil pas loi - même re- « poussé j d'une manière aussi noble que solennelle, « ceite étrange acci^ation M »
Pour écarter les appréhensions exprimées par on autre orateur , M. le Président du Conseil d'État fit une dernière déclaration, et assura: «que les troupes françaises ne seraient retirées de Rome que lorsque le Sajnt-Père, suffisamment confiant dans ses propres troupes , se jugerait assez fort pour se passer de l'appui de nos soldats ; que le Gouvernement français ne voudrait pas faire ceite expériencedu lendemain dont pariait H. Rossi: cela serait contraire à ses vœux les plus ardents. • — a La déclaration du Gouvernement est formelle a cet