DANS L'ORDRE MORAL
JJemander s*il y a- une Providence, c'est demander si Dieu prend soin de ses créatures, s'il gouverne ce monde par des lois qu'il a lui-même établies, s'il règle le sort des individus comme celui des nations, et si, par une action aussi constante qu'universelle, 41 conduit toutes choses à des fins dignes de sa haute sagesse.* Ici, Messieurs , comment pourrait-on héçiter? comment ne» pas recpnnaître la main puissante qui tient les rênes de l'en(ipire de l'univers, fait tout marcher à une fin commune,' et tout concourir à la beauté, à Tliarmonie, à la durée de ses ouvrages? Surtout, comment ne pas croire en particulier* qu'il a les yeux ouverts sur l'homme, sur cette créature intelligente, le plus noble des êtres du globe que nous habitons; et que, loin de l'abandonner aux caprices de je . ne sais quel aveugle hasard, il en règle, il en dirige les destinées. Oui, tout me parle de la Providence dans l'ordre moral !
Si j'interroge l'histoire du genre humain, je le vois dans tous les temps et dans toutes les contrées en possession de croire à la Providence : des temptes, desautels, (des victimes, des hymnes sacrés, un culte, en un mot une religion, voilà ce que Ton trouve dans le monde ancien et dans le nouveau. Or tout cela serait non-seule^^nent inutile, mais insensé, si la Divinité était indifférente à ce qui se passe sur la terre. Au temps du paganisme, les hom-^ mes égarés avaient partagé le monde moral, comme le monde physique, entre plusieurs divinités tutélaires; ils avaient des dieux nationaux et des dieux domestiques ,
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des*dîeux.pour la naissance et des dieux pour lés funé«> railler, pour Ta paix et pour la guerre, comme ils ea avaient-pour les astres, les mers, les moissons, les fleurs, les fruits^lçs bois; les fontaines. Ce. n'était là sans doute qu'un' ainàs d'erreurs grôssièreis } mai$ du milieu /ie ces supetsiitioos sortait toujotïrs la« foi «d'un Dieu présenta tout; présidant à tout, réglant tout par ses suprêmes vo^ lonté^. Tdus les législateurs, tous lesvrais sages, les plus illustrés philosophes de Taptiiquité païenne, les écoles les plus célèbres, telles qiie celles de Pythagoreet de Platon, ont professé le dogme d'un Dieu modérateur suprême des choses hupiaines^ et' Epicure fut regardé générale^ ment comme* im impie, pour avoir méconnu la Provi^ deoce. a La^remière vérité dont il importe que les peu-^ p pies soient bien convaincus, a dit Cicéron (i), c'est que » les dieux sont les maîtres et les modérateurs de toutes p choses, que tout est dirigé par eux, qu'ils voient les » sentiments et les actions des hommes, et qu'ils discer-* » nent |es hommes de bien d'avec les méchants. » On sait que dans son fameux panégyrique de Trajan, Pline-le« Jeune commence par reconnaître que c'est la Divinité qui avait donné cet excellent prince à la terre : Principem nostrum divinitus constiiutum.
Si j*écoute la saine raison, elle me dira que le Dieu souverainement sage doit ayoir créé l'homme pour une fin^, et l'y faire tendre par des voies dignes de lui } que le Dieu juste, infaillible appréciateur des choses, ne sau-» rait voir du même œil, et celui qui viole ses devoirs avec audace, et celui qui les remplit avec fidélité ; que le Dieu bon n'est pas sans amour pour ses créatures 3 qu'il aime dans elles son image, et les dons qu'il a daigné leur départir; que le Dieu tout-puissant n'est pas semblable à Thomme, dont l'action est bornée ainsi que les lumières,
(1) De leg. lib, II, n. 7.
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mais qiril embrasse, voit et fait tout d'une simple vue ; ^u'on ne doit pas craindre qu'il soit comme accablé sous lé poids du gouvernement du monde, et embarrassé dans rimmense variété des détails. Il a dit, et tout a été fait; il veut, et tout s'exécute. Or, avoir ces notions de la Divinité, de sa sagesse, de sa justice, de sa bonté, de sa puissance, et ne pas croire à son empire, à son action sui^ Fespèce humaine, c'est-à-dire, à sa providence dans Tordre moral, ce serait le plus étrange et lé plus inconséquent de tous les systèmes.
Mais qu'importe de croire en Dieu, si vous n'en faites qu'une idole reléguée au fond de l'Olympe, qui aurait des yeux pour ne pas voir, et des oreilles pour ne pas entendre ; si vous désarmez sa justice, si vous le reprér sentez comme un père sails bonté, comme un monarque sans puissance, comme un juge sans équité? Vous conservez le nom de Dieu, et vous avez tous les effets de l'athéisme. Un Dieu étranger à la conduite des hommes est pour eux comme s'il n'était pas. Disons donc qu'un Dieu sans providence est un monstre forgé par les passions en délire , impatientes de porter un joug qui les importune ; c'est là un athéisme pratique, moins conséquent , et tout aussi fécond en suites funestes que l'athéisme d'opinion.
C'est donc la voix de la raison, le cri du genre humain tout entier, qu'il y a une Providence : aussi je crois devoir aujourd'hui m'attacher bien moins à développer les preuves de cette précieuse doctrine, qu*à dissiper les ténèbres dont les sophistes cherchent à la couvrir. Notre intention n'est pas de dissimuler les difficultés ; nous les exposerons avec franchise. Souvent les fausses doctrines contribuent à faire ressortir la véritable, comme les ténèbres donnent plus d'éclat à la lumière. Ainsi, venger des attaques de l'incrédulité la Providence considérée dans Tordre moral, tel est le but de cette Conférence.
Je crois entendre un disciple d'Epicure ou de Bayle
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élever ici la voix, et me dire : On doit juger de la cause par les effets; et s'il est permis de s'exprimer en langage ordinaire, à Tœuvre on connaît Touvrier. Or, dans ce monde moral, où sont les traits d'une bonté, d'une sa •* gesse, d'une justice infinie^ qui préside aux destinées humaines? Sous un Dieu juste, pourquoi parmi lés hommes cette distribution inégale des qualités de l'esprit et du corps , des rangs et des conditions, des biens et des maux? n'est'-ce pas une partialité, que d'accorder à l'un ce qui est refusé à l'autre? Sous un Dieu bon, pourquoi ces peines, ces souffrances qui font de la terre un séjour de larmes? Sous un Dieu qui est la sagesse et la sainteté même, pourquoi ces désordres, ces vices, ces crimes qui souillent la face des nations? pourquoi le mal? Si Dieu n*a pas voulu l'empêcher, que devient sa bonté? et si, le voulant, il ne l'a pu, que devient sa puissance? Encore, si le mal n'était qu'un léger accident qui tie troublât pas l'harmonie de l'ensemble ; mais l'histoire des hommes est constamment celle de leurs vices et de leurs calamités : trop souvent même on y voit que le sort de l'homme de bien est pire que celui du méchant. Quoi de plus indigne de l'Etre souverainement parfait qui gouvernerait le monde? Adorateurs de la Providence, qu'avez-vous à répondre? Tel est. Messieurs, le langage du bel-esprit égaré parTor* gueil et le libertinage.
Ainsi premièrement, l'inégalité soit des dons accordés à ITiommè par le Créateur, soit des rangs et des conditions dans la société ; secondement, les maux et les souffrances qui nous rendent malheureux; troisièmement, les désordres et les vices qui souillent l'espèce humaine, voilà ce que Ton présente comme inconciliable avec la Providence. Toutes ces plaintes s'évanouissent, s'il est vrai que cette vie n'est qu'un passage à une vie meilleure, et qu'il existe un monde à venir, où sera complètement réparé tout ce qui peut, avec quelque apparence de rai-