‹ Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religionChapitre 13 sur 48 · LA PROYIDÉNCB DANS L^ORDRE MORAL · texte numérisé non relu

LA PROYIDÉNCB DANS L^ORDRE MORAL

son, nous choquer dans le monde présent. Mais, avant de nous élever à cette haute considération, qui esl lader« nière solution de toute difficulté, discutons les plaintes qu'on vient de former contre la Providence, et faisons voir qu'elles sont quelquefois entièrement injustes, et toujours du moins exagérées.

En premier lieu, ce qui choque certains incrédules chagrins ou irréfléchis, c'est de voir avec quelle inégalité les dons naturels , les rangs et les conditions sont répar* tis parmi les hommes. On voudrait donc que tous les hommes naquissent avec le mêmç degré de force dans le tempérament, de beauté dans les formes du corps, de lumière dans Tesprit, de jouissance des biens de la for^ tune. Hais pourquoi la Divinité, maîtresse de ses dons, serait-elle, dans leur distribution, assujettie à cette rigou* reuse uniformité? Quel droit avons-nous à ce que FEtre souverain, indépendant de ses créatures, prenne pour mesure et pour règle de ses faveurs l'étendue de nos dé^ sirs? et ne peut-il pas les répandre avec plus de libéralité sur les uns, sans pour cela être injuste envers les autres? Prenons garde de nous faire de fausses notions de la jus-* tice. Sans doute, si Dieu ne vous accorde pas ce qui vous est dû, s'il se montre envers vous infidèle à ses promesses , s'il ne vous traite pas suivant vos mérites , alors vos droits sont violés et vos plaintes sont légitimes. Mais quand nous étions encore dans le néant, le Créateur nous devait-il de nous en tirer? s'était-il engagé, en nous appelant à la vie , à nous élever à un degré fixe et déterminé de perfection et de bonheur? était-il lié avec nous par un pacte dont nous ayons le droit de réclamer la fidèle exécution ? Loin de nous cette extravagante pensée* Je vous prie de bien le remarquer, Messieurs; souverainement heureux en lui-même. Dieu n'avait pas besoin de chercher sa félicité au dehors, il était parfaitement librç

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de nous donner l'être, ou de nous laisser dans le néant. Oui, Texistence est pour chacun de nous un bienfait purement gratuit, que nous n'avions pu mériter, et que nous tenons de la seule libéralité du Créateur. Mais, s'il était le mettre de ne pas nous donner l'existence, il l'était par là même de nous l'accorder dans un degré plus ou moins parfait , de fkire de nous des êtres plus ou moins limités dans les facultés du corps et de l'esprit; en sorte qu'au lieu de murmurer pour les dons qu'il nous refuse, nous devons bien plutôt le bénir pour ceux qu'il nous accorde. Qu'un magistrat, qui par état est également redevable à tous, néglige les intérêts du pauvre pour ne s'occuper que de ceux de l'homme puissant : voilà une partialité, une odieuse acception de personnes. Que le riche refuse de payer à l'ouvrier le salaire de ses travaux et de ses sueurs, voilà encore une criante iniquité. Mais ici rien de semblable. Le Créateur n'était point lié par une convention avec nous ; il ne nous devait rien, pas même l'existence : et oii est donc l'injustice, de traiter inégalement des êtres à qui rien n'était dû? Méconnaître un bienfait reçu,. parce qu'on en désire un plus grand, auquel on n'a pas le droit de prétendre, qu'est-ce autre chose qu'une véritable ingratitude?

Nous pouvons dire encore à ces partisans d'une rigoureuse égalité dans le monde moral : Voudrîez-vous que, dans le monde matériel, tout fût également beau; que, dans les trois règnes de la nature, tous les êtres dont ils se composent fussent uniformes ; que tous les rochers fussent de marbre, tous les animaux des lions, tous les éléments du feu? Alors que deviendrait cette admirable variété, un des plus beaux ornements de l'univers, dans laquelle éclatent d'une manière si vive l'intelligence, la puissance, l'inépuisable fécondité de son auteur? Or d'où vient qu'il n'y aurait pas la même diversité dans le monde iataUectuel et moral ? Non, ne demandez pas qne fous les

id-i LÀ PRÛYIBENCB DANS L^ORDRB MORAL.

capitaines soient des Turenne, tous les plûlosophes des DescarteSy tous les orateurs des Bossuet, tous les savants des Newton. Avec votre rigide uniformité, on serait tenté de croire que Dieu a été borné dans ses pensées ou dans sa puissance, qu'il n'a pas été libre dans ses opérations, quMl a été entravé par une insurmontable nécessité. La variété décèle la liberté, et ce pouvoir sans bornes qui se joue dans le monde des intelligences, conàme dans celui des êtres corporels.

Vous ne voyez jamais que les inconvénients de ce plan d'inégalité; mais voyez aussi quels en sont les avantages; combien, par ses suites et ses effets, il est glorieux au Créateur, et glorieux à Thomme ; comme la Divinité fait merveilleusement servir la pauvreté et la richesse, Fignorance et le génie, la faiblesse et la force, à Tharmonie de ses ouvrages ; comme elle sait maintenir toujours au milieu de nous cette étonnante diversité dégoûts, de talents, de professions, qui se rapportent à tous les besoins, et qui, par des moyens si variés ou même si contraires, concourent au même but, à la conservation des sociétés humaines ! Vous admirez dans Thomme la générosité, le courage, la modestie : toutes ces qualités, vous les trouvez glorieuses pour lui ; mais, dans le système de parfaite égalité, vous verriez ces vertus perdre leur éclat. II est beau de voir le riche se dépouiller pour secourir le pauvre ; mais, sans la richesse dans les uns et le besoin dans les autres, que deviendrait la libéralité? Il est beau de voir le puissant s'armer pour la défense du faible, et s'il le faut, se sacrifier pour lui; mais, sans la puissance et la faiblesse, que deviendrait cette protection généreuse? C'est dans les privations que se montre la patience, comme la modestie éclate dans la supériorité des talents : et voilà comme les vertus qui honorent le plus l'huma-» nité tiennent à ce plan d'inégalité, qui d'abord humilie l'orgueil de ceux qui ne se trouvent pas au premier rang.

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Ainsi la plainte tirée de Tinégalité des individus et des conditions est sans fondement.

Je sais t)ien que de cette inégalité dans les conditions semble résulter une grande inégalité de bonheur et d'infortune. On dirait, au premier coup d'œil, que tout est bien pour les uns, que tout est mal pour les autres; et voilà ce qui révolte le plus. Ici encore, Messieurs, évitons toute exagération : trop souvent en effet les apparences nous trompent. Les sens et l'imagination égarent la raison, et nous prenons pour des réalités nos fantaisies et nos caprices. Déchirons le voile qui couvre les diverses conditions de la vie humaine, que verrons-nous? C'est que ceux dont nous sommes tentés d'envier la brillante destinée sont souvent moins heureux que nous. Dans notre état, tout nous paraît dur; dans les états où nous ne sommes pas, tout nous parait beau : nous en voyons les fleurs, nous n'en sentons pas les épines; l'imagination abusée rêve un changement d'état^ qui peut-être^ s'il était réalisé, ferait notre malheur. Une des plus incurables maladies de l'esprit humain est d'être mécontent de ce qu'il a^ et jaloux de ce qu'il n'a pas ; moins heureux de ce qu'il possède, que tourmenté de ce qu'il désire. Il y a longtemps que le poète romain a déploré cette inconstance (1). L'homme du monde envie au solitaire son repos, et quelquefois le solitaire regrette le bruit et le tumulte du monde ; si le laboureur voit ses moissons détruites par la tempête, il soupire après le sort des habitants de nos cités. Ainsi l'on s'agite de toutes les manières, pour être ce qu'on n'est pas. Toutefois, si nous étions de bonne foi, nous conviendrions que les choses sont disposées, tempérées de telle sorte, qu'il y a dans le bonheur des hommes moins d'inégalité qu'on ne le pense. Il ne s'agit pas de courir ici après des chimères, et de nous consoler

(I) Horat Satir, i.

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avec des suppositions arbitraires : je ne dirai pas qu^l existe une compensation rigoureuse dans les destinées humaines, et que, pour tous les individus, la mesure des biens et des maux est exactement la même^ mais je dirai que la différence est moins grande qu'on ne pourrait le croire d'abord. Pour en citer quelques exemples, le pauvre, il est vrai, est privé des jouissances du riche, mais n'est-il pas plus exempt des inquiétudes et des tourments de l'ambition ? Il ne se rassasie point à une table somptueuse, mais le travail assaisonne les mets grossiers qui le nourrissent, et il ne connaît pas les maladies qui assiègent la mollesse. Combien d'hommes, condamnés aux fastueuses représentations de la grandeur, soupirent après les douceurs de la vie privée I Ne voit-on pas quelquefois les puissants de la terre se dépouiller avec joie de la magnificence, pour goûter des plaisirs tranquilles? Quel est celui dont le cœur ne s'épanouit pas à ces peintures d'une vie simple et frugale, loin de l'agitation des cours et des villes? Non, la gloire n'est pas le bonheur t la volupté dégoûte, la grandeur ennuie, la renommée fatigue. Vanité dans les plaisirs, vanité dans les richesses, vanité dans la science : voilà ce qu'a vu le Sage, il y a trois mille ans, et voilà ce que nous voyons enclore; et c'est ainsi qu'au milieu de leurs conditions inégales, les hommes sont plus égaux qu'ils ne paraissent l'être. J'étais donc fondé à dire que la plainte tirée de l'inégalité des destinées humaines est très-exagérée.

Mais, dira-t-on toujours, et c'est ici la seconde diffi^ culte ; encore qu'il y ait sur la terre moins d'inégalité qu'on ne le croit, tel est l'ordre actuel des choses^ que l'homme est malheureux : les chagrins, les maladies, les revers l'accablent de toutes parts ; et sous un Dieu bon qui gouvernerait ce monde, se pourrait-il que l'homme fût si misérable ?

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Tâchons d'abord d'apprécier cette nouvelle plainte^ et de la réduire à sa juste valeur. Je conviens que Thomme ne jouit pas sur la terre d'un bonheur pur et sans mélange; maisThomme, par là même qu'il est une créature, est borné dans toutes les parties de s(m être. On ne trouve pas étrange, que l'homme ne soit point assez in-> telligent pour voir d'une simple vue toutes les vérités dans leur ensemble; qu'il ne soit point assez puissant pour commander à son gré à toute la nature ; qu'il ne soit point assez vertueux pour posséder toutes les vertus dans le plus haut degré, sans aucune ombre d'imperfection; en un mot, on trouve naturel que l'homme ne soit parfait^ ni en lumières, ni en puissance, ni en vertus : pourquoi voudrait-on qu'il fût parfait en plaisirs, en santé, en bonheur? Je suppose que, dans un bonheur continu de cent années, un homme éprouvât une légère douleur : sans doute, cet instant de peine ne lui ferait paà méconnaître la bonté divine ; voudrait-il ressembler à cet homme ridicule dont parle la fable, qui, mordu par un insecte, s'étonnait que Jupiter ne foudroyât pas un tel monstre ? Que si Dieu, sans cesser d'être bon, peut permettre quelques moments de souffrance , pourquoi pas une heure, pourquoi pas un jour? et que sommes-nous pour opposer nos calculs aux profondeurs de son adorable sagesse ?

Qu'on étale, tant qu'on voudra, toutes les misères humaines; il est vrai pourtant qu'il est bien peu d'hommes qui soient assez malheureux pour désirer la mort, et pour préférer le néant à leur existence actuelle; que, suivant le cours ordinaire de la vie, nous éprouvons bien souvent des sentiments de plaisir et de joie ; que les maux que nous souffrons sont presque toujours tempérés par quelques consolations, du moins par l'espérance.L'homme, dit-on, est malheureux : mais si le malheur peut servir à épurer et perfectionner sa vertu, à développer en lui toutes les qualité de l'esprit et du cceur, et à le porter au plus

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haut point d'héroïsme ; ^lors je ne verrai dans ses malheurs qu'un heureux accident, qui, dans les vues patetr nellcs de la divine bonté, tourne au bien de Tenseoible des choses. L'homme est malheureux.; mais si ses infortunes et ses déplaisirs étaient son ouvrage,, pourquoi les imputer à la Divinité? Or trop souvent Thomme ne doit accuser que lui-même de ses malheurs. Soyons plus modérés dans nos désirs, plus réservés dans nos discours, plus raisonnables dans nos projets, plus sobres, plustem*pérants, plus éloignés des voluptés et des vices qui énervent à la fois Tâme et le corps, et nous verrons dispa^ raître le plus grand nombre des maux quç nous souffrons. L'homme, dit-on, est malheureux; mais prenons garde de nous tromper sur le bonheur. On n'est heureux ni par la fortune, ni par les dignités, ni par le savoir, ni par les plaisirs du monde, ni par la solitude ; mais on est heureux par le témoignage d'une conscience sans reproche : c'est là que se trouvent la paix, le plaisir solide de l'âme, le bonheur; et dans cette matière nos écrivains sacrés se sont montrés bien plus éclairés que tous les sages de l'antiquité. Ce bonheur est au pouvoir de tous, et il n'est au pouvoir de personne de nous le ravir; il est indépendant de tous les accidents de la vie humaine; il reste dans nous quand tout périt autour de nous. L'homme vertueux peut bien souffrir; mais, dans le calme de son ftme pure, il ne voudrait pas changer sa destinée contre celle des mé(3hants qui sembleraient être les plus heureux des mortels, et les chaînes dont il pourrait être chargé lui seraient plus douces que toutes les couronnes du vice triomphant.

Jusqu'ici je me suis attaché à faire voir ce qu'il y avait d'injuste et d'exagéré dans les plaintes que l'on forme contre la Providence, soit à cause de l'inégalité des destinées humaines, soit à cause des souffrances et des mal** beurs de l'homme; maintenant je vais répondre à oe

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qu^eUes sembiept avoir de légitime^ en résolvant la troisième difficulté. Pourquoi, dit-on, sous un Dieu sainte ^bon, sage et juste, ces désordres et ces crimes qu'il lui était si facile d'empêcher, qui sont le fléau de la terre, et rendent souvent le sort de la vertu pire que celui du vice ? en un mot, pourquoi le mal moral ? C'est ce que nous allons discuter.

On sait bien que la question de l'existence et de Fori* gine du mal est une de celles qui ont le plus exercé leç philosophes et les théologiens anciens et modernes, et que c'est là comme un écueil contre lequel s'est brisée la raison humaine, quand elle a voulu tout pénétrer et tout savoir. Nous ne balançons pas à dire qu'il est impossible de dissiper entièrement toutes les ténèbres qui enveloppent cette matière. Si, dans 4' étude des phénon^ènes du monde visible, on rencontre si souvent des choses qui déconcertent l'intelligence des savants les plus habiles, et dont toute leur sagacité ne peut rendre compte; com<r ment, dans un ordre de choses bien plus sublime, dans le monde intellectuel et moral, ne se trouverait-il pas des points au-dessus de la capacité humaine ? Alors que doiton faire ? On doit admirer la Providence dans tous les traits de puissance et de sagesse par lesquels elle se dé* couvre, et la croire également admirable dans les choses qu'elle nous cache. Si vous vous précipitezdans l'athéisme, quelle frénésie ! si vous admettez un Dieu, mais sans providence, quelle contradiction ! si vous prenez le parti de dire qu'il n'y a ni bien ni mal, quel aveuglement! Il y a donc une Providence qui gouverne ce monde, il y a du mal dans ce monde ; deux vérités également incontesta-* bics : mais comment se concilient-elles ensemble? Je pourrais me contenter de vous dire que je. n'en sais rien, et vous rappeler, avec les esprits les plus élevés, tels que pescartes, Clarke, Bossuet, qu'on ne doit jamais aban<-

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donner des vérités bien établies, pour des difficultés qui paraissent insolubles; que sans cela tout serait incertain, même la géométrie. Le premier géomètre du derriîe^ siècle, Euler, avoue que Ton a proposé contre cette science « des difficultés si captieuses, quMl ne faut pas » peu de peine et de pénétration pour les réfuter exacte- » ment. » Ainsi, quand je ne pourrais suffisamment éclai^ cir la question de ta permission et de Texistence du mal sur la terre, ma foi dans la Providence n'en serait point ébranlée. D'un côté, je serais ferme dans la vérité, comme de l'autre je ferais sans détour Taveu de mon ignorance, et j'obéirais aux inspirations mêmes d'une raison éclairée, en m'abâissant devant les hauteurs de la science de Dieu. En tout, Messieurs, il faut savoir s'arrêter; et dans le raisonnement, comme dans la conduite, la véritable force se trouve dans une juste mesure.

Mais ne craignons pas d'entamer la discussion ; et sans prétendre dissiper tous les nuages, présentons aux esprits sages et dociles assez de lumière pour voir que le mai n'a' rien d'inconciliable avec la sainteté, la bonté, la sagesse, la justice d'un Dieu qui préside aux destinées humaines.

Il est vrai, le Dieu trois fois saint, comme l'appellent nos livres sacrés, a une aversion infinie pour toute tache qui souillerait son être divin, une immuable volonté de ne rien faire qui soit indigne de ses perfections; mais le mal ne souille que les créatures qui le commettent, et au milieu de leurs désordres, la sainteté de Dieu demeure inaltérable. Et ne pensons pas que Dieu doive être regardé comme l'auteur du mal qu'il permet. Il n'en est pas du monde moral comme du moiide matériel; dans celui-ci, tout marche, tout s'exécute par d«s mouvements mécaniques ; et les phénomènes que nous présente la nature peuvent être considérés comme l'ouvrage de Dieu, toutes les fois qu'ils sont le résultat inévitable des lois

U P90VIDSKGE DANS |.'0IIPRB MORAI^. lil

dont XAe\\ seul est l'auteur. Mais ce n'est pas ainsi que se gouvernent les esprits intelligents et libres : rhomme est capable d'agir par raison et par choix; il est doué de la sublime faculté de comparer, de réfléchir, de se déterrminer; c'est par là qu'il est ce qu'il est, c'est par là qu'il est raisonnable. La liberté lui fut donnée pour qu'il embrassât le bien par choix, et qu'il eût le mérite de le pratiquer. Il est vrai que, libre de choisir entre le vice et la vertu, il peut se tourner vers des objets indignes de ses affections, s'attacher à ce qui est défendu, en un mot, faire le mal> mais ce n'est pas pour cela que Dieu l'a fait libre : la liberté vient de Dieu, l'abus vient de l'homme, sa détermination au mal ^st son ouvrage. Le mal est si peu la fin que le Créateur s'est proposée, qu'il a donné à l'homme le sentiment du bien, la conscience, le remords, la raison, pour démêler la vertu d'avec le vice, pour éviter l'un et pour pratiquer l'autre : et la religion nous fait connaître tout ce que sa providence miséricordieuse ajoute de secours divins à la nature, pour éclairer nos e9r prits et remuer nos cœurs. Qui ne voit pas, au reste, que permettre le mal n'est pas la même chose que le vouloir et le faire? Le maître qui enseigne la dialectique et l'éloquence, est-il l'auteur de l'abus qu'on pourra faire de ses leçons pour la défense du vice et du mensonge.

Mais, ^ra-t-on, comment la bonté toute-puissante do Dieu n'empéche-t-elle pas tous ces abus du libre arbitre, qu'il lui est si facile d'empêcher? Sans doute. Messieurs, le Dieu bon doit se manifester par des bienfaits, et tous ses ouvrages doivent porter l'empreinte de sa munificence; mais il est ici une réflexion décisive, et que je vous prie de bien saisir, c'est que dans Dieu la bonté n'est pas une sorte de penchant et d'instinct aveugle, sans lumières et sans règle, qui tende au bien des créatures sans aucun égard aux autres attributs divins. La conduite de Dieu, dans ses œuvres, ne doit pas seulement présenter le ca-

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ractère de sa bonté, mais encore celui de sa sagesse, de sa justice, de son indépendance^ de son empire souverain sur tout ce qui vit et respire. N'est-il pas naturel que ses ouvrages soient l'expression de son être divin tout entier, que Dieu agisse en Dieu? Dès lors ce n'est pas seulement sa qualité de père qu'il faut envisager en lui, mais encore celle de souverain maître de Tunivers. Père commun de tous les hommes, il doit à tous des marques de son amour; mais aussi, roi et législateur suprême, pourquoi ne pourrait-il pas nons imposer des lois, exiger de nous des hommages de soumission et de gratitude, et faire dépendre notre bonheur de notre fidélité? Les abus du libre arbitre, source du mal, sont déplorables; comme la faiblesse de notre intellis;ence, source de tant d'erreurs, est humiliante pour nous : mais si Dieu n'est pas obligé de nous rendre infaillibles dans nos jugements, pourquoi serait-il obligé de nous rendre impeccables dans nos actions? Voudrait-on que, pour empêcher le mal, il enchaînât notre liberté, qu'il n'eût fait de nous que des automates se portant au bien comme par nécessité? Alors où serait le mérite de la vertu? Oui, c'est le pouvoir de faire le mal, qui donne tant de prix à notre fidélité, qui rend la pratique de la vertu si méritoire pour nous, et si glorieuse à la Divinité. Nous aimons à ne voir en Dieu que sa bonté, parce qu'elle nous rassure sur nos désordres ; et nous oublions sa souveiraineté, parce qu'elle intimide nos passions : mais si nous ne voulons pas nous abuser nous-même^ en donnant aux obligations de la bonté divine une étendue imaginaire, ne séparons jamais en Dieu le titre de très-bon, de celui de très-grand.

Que si, insistant d'une autre manière, on demande comment le Dieu s^ige a pu être l'auteur d'un monde plein de désordres, nous répondrons que ce Dieu est assez puissant pour tirer le bien du mal, et même pour en faire naître un plus grand bien; que la permission du mal,

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qu'on présente comme contraire à sa sagesse, ne sert qu*à la faire éclater davantage ; et que, sous plus d'un rapport, le mal lui-même contribue à la beauté, à la perfection du monde niorai. En effet, Messieurs, qui n'admirerait comment Dieu sait gouverner cette multitude de volontés libres et opposées, régler jusqu'à leur dérèglement même, faire rentrer leurs désordres dans Tordre universel, et conserver les sociétés humaines malgré le soulèvement et le choc des passions contraires qui tendent à tout con« fondre et à tout détruire? Vous considérez toujours en eux-mêmes ces vices, ces désordres, qui sont la honte et le fléau de Thumanité; et vous ne voulez pas voir que ce qui est malheureusement un mal trop véritable, se tourne néanmoins en une sorte de bien : s'il n'y avait pas de mal sur la terre, le bien aurait moins de prix, moins de mérite, et serait moins estimé. C'est le vice qui fait ressortir la vertu, comme la tempête fait ressortir léclat d'un beau jour, La générosité brille davantage à côté de l'avarice, la pureté des mœurs à côté de la débauche; la clémence paratt plus magnanime au milieu des fureurs de la vengeance ; la paix domestique sembla plus touchante au milieu des discordes qui trop souvent agitent les fomilles. Ainsi l'on peut dire, sans exagérer, que dans le monde moral comme dans le monde physique, il est une sorte de beauté qui vient des oppositions et des contrastes. Je placerai ici une observation importante, pour nous faire sentir combien nous devons être discrets à pronon*t cer sur les desseins de Dieu, et sur la sagesse des moyens qu'il emploie pour arriver à ses fins passagères sur la terre. Placés dans un seul point du temps et de Tespace, nous sommes trop accoutumés à ne considérer que l'instant et le lieu où nous sommes, tandis que nous devrions considérer toute la chaîne des siècles ; frappés du mal présent, nous ne vivons pas assez pour en voir la liaison avec le bien universel ; et parce que, dans ses desseins^

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la Providence ne marche pas aussi vite que nos désirs, nous en prenons occasion de blasphémer contre elle. Les desseins de Dieu sont immenses, et nos vues sont bornées. Voyons-nous assez bien les rapports de ce qui est avec ce qui a été et ce qui sera? en connaissons-nous ta liaison avec la plénitude et la fin ultérieure de tous les ouvrages de rÉternel, pour les soumettre à notre censure? Souvent le temps découvre le but des événements; et ce qui est inexplicable aux contemporains qui le voient, sera plus intelligible pour la postérité. Ainsi, que l'innocent fils de Jacob, dont nos livres saints ont conservé la touchante histoire, soit vendu par ses frères, qu'il soit esclave en Egypte, précipité dans un cachot; voilà d'abord ce qui déconcerte : mais si Ton se rappelle que ses infortuties furent comme autant dé degrés qui le portèrent au faite de la puissance, où il devint le sauveur de FÉgypte et de sa race ; que ses malheurs passagers ftirent comme le pivot- sur lequel roulaient les destinées d'un peuple entier : son sort ne devra-t-il pas exciter notre admiration plutôt que nos murmures? Trop souvent nos -plaintes sont aussi injustes, aussi irréfléchies qu'elles sont communes. ' Lorsque autrefois les peuples barbares du Nord fondirent sur les provinces de Tempire Romain, et causèrent tant de ravages au milieu des nations catholiques des Gaules, des Ëspagnes et de l'Italie, il arriva que les chrétiens, faibles dans leur foi, furent tentés de demander comment il se faisait que le peuple fidèle devînt ainsi la proie de l'erreur et de l'infidélité. Salvien , éloquent prôtre de Marseille, crut devoir prendre la plume pour arrêter ces murmures et venger la Providence, dans un ouvrage que nous avons encore. Messieurs, de nos jours, au milieu de nos secousses politiques et religieuses, et de tous nos ef-^ froyables désordres, combien de Français chancelants, égarés, scandalisés, étaient tentés de dire que Dieu ne s'embarrassait pas de ce qui se passait sur la terre t Qui de

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nous n'a pas eu peut-être Toreille frappée de ce langage? Et pourtant qu'est-ce que tout cela aux yeux de celui qui règne dans rétemité? Avec nos murmures et nos blasphèmes au sujet de nos maux, nous ressemblons à r insecte qui croirait que le globe est bouleversé tout entier, parce qu'une goutte d'eau aurait pénétré jusqu'à sa demeure. Oui, il y a toujours quelque dessein caché dans ces chocs et ces bouleversements qui changent de temps en temps ia face des nations. Si le ciel daignait nous révéler ses secrets, nous verrions combien la sagesse en est profonde. Et nous-mêmes, tout bornés que nous sommes, ne pouvons-nous pas entrevoir quelques raisons de ces révolutions étranges qui agitent les peuples? Pourquoi les révolutions ? C'est, Messieurs, pour châtier des nations criminelles : la justice divine s'exerce principalement dans la vie future sur les individus, et uniquement dans la vie présente sur le corps des nations. Lorsque la mesure des vices, des désordres, de l'irréligion , dans les princes, les grands et le peuple, est à son comble, la vengeance éclate ; et Dieu, jaloux des hommages publics d'une nation, la punit visiblement de sa révolte et de son ingratitude. Il fait sentir aux puissants qu^ils ne donnent pas impunément aux peuples l'exemple de la licence et de l'impiété, et aux peuples qu'ils ne sauraient suivre impunément te funeste exemple. Pourquoi des révolutions? C'est pour apprendre à ceux qui affectent de l'ignorer, que Dieu, maître souverain, fait mourir, quand il lui plait, les royaumes comme les particuliers; c'est pour nous avertir de porter nos espérances au delà de cette terre, où tout n'est qu'agitation et qu'incertitude; c'est pour régénérer des peuples dégradés, abâtardis par tous les vices, et les tirer de leur léthargie. H en est de si profondément ensevelis dans le sommeil de Tindifférence, qu'ils ne sauraient s'éveiller qu'au bruit de ces effroyables tempêtes. Pourquoi des révolutions? C'est pour

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ramener les peuples égarés par le menéonge, k des doctrines nécessaires et trop longtemps méconnues. Quand les mauvaises ont prévalu, quand tous les principes con« servateurs de la morale et de Tordre public sont foulés aux pieds, et qu'on a contracté Thabitude d'appeler mal ce qui est bien, et bien ce qui est mal , comment désabuser les esprits? Est-ce par la raison? mais elle n'est pas écoutée dans le bruit de toutes les passions déchatnées et frémissantes. Est-ce par l'autorité de rexpérience? on n'y voit que des préjugés, fruit de l'ignorance et de la crédulité. Est- ce par Tautorité des sages? ce ne sont plus que des esprits timides, esclaves de maximes surannées. Où donc trouver le remède à cette profonde maladie des esprits? Pour la guérir, il faut une expérience actuelle, frappante, sensible à tous. Que fait la Providence! Elle retire sa main, elle abandonne les hommes à leur intempérante sagesse; elle permet qu'emportés par la fougue de leur raison en délire , ils se précipitent hors des barrières sacrées de la religion et de la vertu ; et tout à coup le monde moral et politique se déconcerte, les ressorts se brisent, les appuis chancellent, l'édifice social s'affaisse et tombe sur ses fondements ébranlés. Ce n'est plus qu'un chaos de licence et d'impiété. Cependant le mal sera guéri par ses excès mômes : du sein de l'anarchie et de toutes les calamités réunies ensemble, l'homme sent le besoin d'un frein et d'une autorité tutélaire ; tous les regards se tournent vers celui qui commande aux vents et aux tempêtes ; la terre s'éclaire par ses malheurs ; elle se renouvelle par Ténormité même des maux qu'elle endure, et du milieu des ruines du monde écroulé, sort une voix puissante qtii crie au loin avec l'éclat de la trom-* pette : Et maintenant comprenez, ô rois; instruisez-vous, vous qui êtes appelés à gouverner la terre 5 et nunc, reges, tntelliffite: erudimini, quijudicatis ttrram (I).

(1) Ps. n. 10,

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Nous venons, Messieurs, de faire sentir que c'est bien légèrement quelquefois qu'on présente la permission du mal comme inconciliable avec la sainteté, la bonté, la sagesse de Dieu. Mais on peut dire enfin, et c'est le dernier terme de la difficulté : Non*seulement Dieu permet le mal, mais il le permet de manière que le sort de la vertu est pire que celui du vice, et c'est là un désordre qui accuse sa justice. La réponse à cette dernière plainte va compléter celle que nous avons donnée aux plaintes précédentes, et détruire celles-ci dans tout ce qu'elles paraîtraient avoir de plus légitime.

Vous êtes choqués avec raison des humiliations et des souffrances de la vertu, des prospérités et des triomphes du vice. Mais oseriez^vous bien assurer que Dieu ne trouvera pas, dans les trésors de sa puissance et de sa sagesse, quelques moyens de réparer un mal si choquant? Si vous le croyez infiniment sage, croyez aussi que, dans ces désordres qui vous offusquent,, il y a quelque ordre caché. Vous aurez beau faire, jamais les sopbismes ne pourront étouffer en vous ce cri de la nature, de la conscience, du genre humain tout entier, qu'il y a une Pro-> vidence. Que si vous ne voyez pas clairement comment peut se concilier avec sa justice le sort dq vice et dé la vertu sur la terre, il serait bien plus sage d'avouer votre insuffisance^ que de vous prévaloir de quelques vains ar«» guments. Méconnaître une vérité aussi éclatante ^e celle d'une Providence, parce qu'elle est enveloppée de quelques obscurités, ce serait méconnaître l'existence du soleil, lorsqu'il est caché derrière un nuage. N'y eût-il qu*un seul moyen de justifier pleinement la Providence , vous devriez le saisir avidement plutôt que de vous livrer à des murmures. Or, n'est-il pas possible que ce que vous voyez soit lié avec un autre ordre de choses que vous ne voyez pas encore ; que ce monde imparfait soit Tébaucho d'un monde bien plus régulier, où tout sera mis

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à sa place ? Pourquoi ne pas penser que FEtre infini a des desseins infinis ? N'ésl-il pas naturel que TEtre éternel travaille pour Téternité ? Voyez les choses sous ce point de vue, et tous vos doutes seront dissipés. Quel pourrait être, en efiet, le sujet de vos plaintes ? Les prospérités du vire ? mais elles sont si passagères, et doivent le couvrir de tant de confusion devant le tribunal indéclinable du Juge suprême ! Les combats de la vertu ? ils lui assurent une couronne immortelle. Les souflrances du juste ? elles seront couverties en un poids immense de gloire et de félicité.

Je le dirai en passant, et par anticipation : je ne puis qu'admirer ici cette religion chrétienne, quî^ en nous découvrant dans la dégradation primitive la source de nos maux (1), nous en découvre le remède ; qui, ajoutant de nouvelles lumières à celles de la raison, change en certitude les opinions vacillantes de la philosophie humaine , fixe tous les esprits dans la croyance de la vie future, explique ainsi le monde présent par le monde à venir, et nous apprend que les plus légers désordres qui peuvent être remarqués sur la terre, seront complètement réparés dans le règne de Téternelle justice.

La Providence, Messieurs, est sufiisamment vengée ; il ne reste ici d'autres obscurités, que celles qui sont inséparables de toutes les hautes questions dont peut s^occuper Fesprit humain. Faisons taire pour toujours nos plaintes et nos murmures. Sommes-nous heureux ? sachons faire hommage à la Providence de notre bonheur. Sommes-nous malheureux ? il nous est bien permisde gémir sur nos disgrâces ; mais croyons que Dieu ne frappe que pour sauver. Ne parlons plus des jeux de la fortune ; ne voyons en tout que les desseins manifestes ou cachés de

(1) Nous en toucherons quelque chose dans la Gonféi^euce sur les mystères.

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la suprême sagesse. Oui, il se joue dans cet univers, celui qui règne au plus haut des cieux : embrassant dans les soins de sa providence Finsecte qui rampe sous l'herbe comme le soteil qui nous éclaire, le berger dans sa cabane comme le monarque sur son trône; grand dans sa justice quand il frappe les nations , grand dans sa miséricorde quand il les ressuscite ; grand dans ce monde qui n'est pourtant qu'une ombre de ses desseins éternels, grand surtout dans le siècle futur, où il doit mettre la dernière main à ses ouvrages ; toujours et partout digne de nos adorations et de notre amour, lui seul demeure, tandis que tout passe sous ses yeux, et que les œuvres les plus fermes de la main des hommes rendent tôt ou tard par leur chute un hommage^éclatant à son immutabilité.

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