‹ Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religionChapitre 18 sur 48 · SPIRITUALITÉ DE L^AME · texte numérisé non relu

SPIRITUALITÉ DE L^AME

porte que Tâme fût corporelle, si elle était néanmoins immortelle , et destinée à recevoir dans une rfutre vie le châtiment de ses vices ou la récompense de ses vertus? Ce n'est que de nos jours qu'on s'est avisé de mettre saint Augustin au rang des matérialistes. Nous avons de lui un ouvrage en forme de dialogue , dont le but est de faire voir que Tftme, encore qu'elle soit quelque chose de grand par son^action et sa puissance , n'a pas une grandeur comme celle des corps ; qu'elle n'est pas une quantité divisible comme les quantités corporelles : de là le titre de Quantitate animœ. Saint Augustin expose des principes que Descartes devait avoir plus tard la gloire de bien développer ; et, chose étrange ! c'est de cet écrit, où il combat leur doctrine, que nos matérialistes, qui ne l'ont pas lu , prennent occasion d'invoquer saint Augustin comme un de leurs patrons.

D'où vient donc leur obstination à défendre la matérialité de Fâme? C'est, Messieurs, pour en conclure qu'elle est mortelle , qu'elle finit avec le corps , qu'ainsi il n*est rien à espérer ni à craindre au delà du tombeau. Hé bien, je veux, pour un moment, que la pensée très-inconsidérée et très-imprudente de Locke pût se réaliser, qu'il fût absolument possible que , par la toute-puissance de Dieu , la matière devint pensante, auraient>ils de quoi se rassurer contre l'avenir ? Non , Messieurs. Prenons la pensée de Locke tout entière : il établit lui-môme qu'il est impossible de concevoir que la matière puisse tirer de son sein le sentiment , la perception , la connaissance ; mais aussi, par un faux respect pour la toute-puissance divine, il n'ose prononcer que Dieu ne puisse faire penser la matière (i). Mais si , comme le veut Locke , Dieu est peutêtre assez puissant pour rendre la matière pensante, pour

(1) De Ventendement huma^, liv. IV. chap. m, § 6 ; et chap. x, § 10, 15, etc.

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en faire un être intelligent , libre , capable de bien et de mal, de mérite et de dépiérite, pourquoi Dieu ne serait- il pas assez puissant pour conserver de quelque manière cet être matériel, pour le transporter dans un autre ordre de choses, et Ty rendre capable^ par le sentiment, de rece* voir des récompenses ou des châtiments ? Cette remarque a été faite par des métaphysiciens célèbres, entre autres, par Charles Bonnet (1). On sait bien par les porits de Locke , par sa vie et ses derniers moments, qu'il croyait à I immortalité de Tâme ; et voilà donc que , dans son hypothèse même, Tincrédule ne aérait pas certain.de ce néant auquel il aspire, et que ce misérable partage, ainsi que Ta dit Bossuet (î)» ne lui serait pas assuré.

Je passe à la seconde difficulté, tirée de Tinfluence du corps sur Tâme, et des rapports perpétuels entre l'un et Tautre, qui semblent supposer qu ils ne sont qu*iine seule et môme substance. Ici, Messieurs, sachons bien démêler les choses. En méme^emps que nous croyons à la distin<» ction de TAme et du corps, nous confessons que, d'après les lois établies par le Créateur pour leur union, il existe entre tous deux une correspondance perpétuelle. L'âme est faite pour le corps, le corps.est fait pour Vkcfie : Tâmo est comme une reine , dont les organes sont comme les ministres et les serviteurs plus ou moins fidèles. Ainsi^ que des impressions faites sur les sens éveillent dans Fâme des sensations et des idées; que les volontés et les affections de T Ame excitent des mouvements dans les organes; que l'âme ait besoin plus particulièrement du ministère du cerveau pour les opérations de son intelligence; qu'une certaine conformation soit plus propre au développement de certains ^sentiments et de certaines pensées; que la constitution physique, que Tâge, le cli-

(1) Voyez Pensées de Leibniz, tom. I, pagi 164. — (i) Oraison fth nèbre de la princesse Palatine,

ât>IRiTUALlTÉ DB L^ÀME. 167

maty le régime, influent sur Tétat de Tàme : ce n'est pas là ce que Ton conteste, et c'est en vain qu'on fait un pom*peux étalage de tous les rapports do Fàme et du corps , rapports observés et connus dahs tous' les temps* Tout cela est la suite de Tunion de Tàme et du corps; tout cela prouve bien leur correspondance, mai» ne prouve pas leur identité. Ce n'est point par l'accord et la dépendance de deux substances, que Ton doit juger si leur nature est la même; c'est par leurs idées, leurs propriétés, leurs effets, ainsi que nous l'avons établi au commencement de la discussion : règle fixe, seule infaillible pour bien juger; règle qui nous a forcés de conclure que l'esprit était dis^ tingué du corps. Je suppose que vous ayez observé qu'une sentinelle quitte régulièrement son poste au moment où elle est avertie par un signal donné, vous viendra-t-il eii pensée, pour cela, de confondre la sentinelle avec le signal?

Un matérialiste voit que l'état de l'âme est modifié par celui du corps, et il se hâte de conclure que l'âme est corporelle. Un spiriiualiste viendra, qui observera que l'état du corps est très-souvent modifié par celui de l'âme, que les sentiments de plaisir ou de douleur, de haine ou d'amitié, affectent les organes, la physionomie, et s'y rendent en quelque sorte visibles : il en conclura que ce que nous croyons être un corps n'est qu'une apparence, une imagination de l'âme, semblable aux visions des songes. Voulons-nous éviter ces excès? reconnaissons Tinfluence réciproque de l'âme et du corps; voyons dans l'homme une intelligence unie à des organes; disons que le corps est comme l'instrument dont l'âme a besoin pour l'exercice et le développement de ses facultés intellectuelles. Sans doute l'âme possède des qualités étrangères aux organes; mais^ en général, c'est par le ministère des organes qu'elle déploie ses facultés : dès lors faut-il s^étonner que les défauts, les imperfections^

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Taltération des organes, puisse se remarquer dans les opérations de Tintelligence ? Voyez une harpe sous les doigts de celui qui en pince les cordes; la perfection, l'accord, le nombre des cordes sonores, influent sur la beauté et rbarmonie des sons. Que si Tinsirument est défec* tueux, il se peut que Tartiste le plus consommé n'en tire que des sons désagréables : s'avisera-t-on pour cela de confondre le joueur de harpe avec la harpe ellemême?

Vous observerez que Tâme suit les vicissitudes du corps; qu^elle semble croître et vieillir avec lui : je ne contesterai pas ce que peut avoir de véritable celte obser* vation prise dans sa généralité ; mais ne la poussez pas trop loin, et ne soyez pas outré dans les conséquences* Si Tenfant est faible de pensées, croyez-vous que la faiblesse de son esprit vienne uniquement de celle de ses organes? Elle vient aussi de ce qu'il est sans expérience, sans connaissances acquises; de ce qu*il ignore la langue qu'on lui parle/ et qu'il n'y attache pas encore des idées biea distinctes. Supposez deux enfants d'une organisation par* faitement égaie ; que l'esprit de l'un soit cultivé dès l'âge le plus tendre par une éducation soignée ; que l'esprit de l'autre soit négligé : le premier peut manifester à dix ans une intelligence que le second n'aura pas dans sa vintztième année.

Vous êtes frappés de l'accord que vous croyez remarquer entre le développement de l'âme et celui du corps; mais prenons garde de faire de cet accord une règle universelle, invariable. Que d'exceptions ne souffre-t-elle pas I Combien d'âmes se montrent supérieures aux atteintes que souffre- le corps ! Souvent dans des corps faibles, quelle vigueur, quelle élévation de pensées! au contraire, quelle faiblesse dans les corps vigoureux! Dans certains vieillards , quelle magnanimité ! dans certains hommes de l'âge viril, quelle lâcheté! Et ces enfants

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délicati, et ces femmes timideS) et ces vieillards décretpits qu'on a vus si souvent braver les tourments et la mort, et se montrer calmes malgré leurs membres et leurs organes mutilés, brisés^ détruits par le fer et le feu, où poisaient-ils tant d'héroïsme? Leur âme ne se mon-^ trait-elle pas indépendante de leurs organes? Non, il n'est pas vrai que la dégradation du corps entraîne tou*^ jours celle de Tàme, et les exceptions sont si nombreuses, qu'elles fourniraient seules une nouvelle preuve de la distinction de Tftme d'avec le corps»

Au lieu de voir dans leur développement successif et correspondant une preuve de la matérialité de Tâme, voyons'Y ce qui s'y trouve réellement, un trait admirable de la sagesse du Créateur | c'est par là qu'il entretient l'harmonie du monde présent. Car, pour emprunter ici la pensée et môme les expressions d*un apologiste mo-^ deme, « si l'enfant avait sa raison dans toute sa force, sa » faiblesse corporelle lui serait insupportable. Loin de » sourire sur le sein de sa mère, on le verrait sombre, in* D quiet, jaloux, aspirer impatiemment à toute la vigueur 9 de son pare; resserré dans ses langes, il aurait les » passions et les. projets de l'homme ; et s'irritant de ne D pouvoir se satisfaire, il aurait le sentjment de sa liberté, » et le berceau où il repose tranquillement ne serait plus B pour lui qu'une horrible prison. Les pères n'auraient » plus d'autorité que celle de la force ; les vieillards ne » tiendraient plus de la maturité de leur jugement un droit » légitime au respect de la jeunesse. Tout serait renversé dans l'ordre des choses humaines (I). » En deux mots, Messieurs, pour parler d'après l'écrivain qui a refuté le Système de la nature avec une logique si victorieuse, je dirai : « Il est vrai qu'il y a une dépendance mutuelle » entre le corps et l'esprit; mais c'est déraisonner que de

(i) HelvkrmM. Observ. à la suite de la httr. xtnt. I. iO

170 SnUTLAUTÉ D£ L'aME.

» conclure de la dépendance de deux cho6es, qoe ces deux x> choses sont identiques (1).»

Nous voici à la dernière diflSculté^ celle qu*on tire de la ressemblance entre rbonune et les animaux. On accorde aux animaux le sentiment et la pensée ; on nie toutefois qu^iis aient une âme spirituelle^ et Ton en conclut qu'il peut en être de môme de Tûme humaine. D abord, Messieurs, je ne puis m'empècher de trouver bien étrange le procédé des matérialistes, qui veulent nous faire juger de l'homme par les animaux : car enfin je connais ce qui se passe en moi, les pensées et les opérations de mon intelligence, par le sentiment le plus vif et le plus clair ; mais je n*ai nulle connaissance du principe intérieur qui fait agir les animaux. Si leurs actions sont visibles, la cause en est dérobée à notre sagacité ; et pour bien juger, il faudrait avoir vécu dans Tanimal, avoir éprouvé, senti ce qui se passe en lui quand il agit, a Le vrai philosophe, » dit à ce sujet Timmortel auteur de TAoti-Lucrèce, pro- D cède de ce qu'il connaît à ce qu*il ignore ; par quel ca- » price aimez-vous à juger de ce que vous connaissez, » par ce qui vous est inconnu ? Etrange dialectique ! Est- » ce dans le sein des ténèbres qu'il faut chercher la lu- » mière (2) ? »

Je laisse aux anatomistes à comparer l'organisation dos animaux avec celle de Thomme, pour en établir les rapports et aussi la difiérence. Envisageant les choses sous d'autres points de vue, considérons en quoi ils se ressemblent, et en quoi on voit éclater merveilleusement la supériorité de l'homme.

Dans l'animal, on remarque cet instinct qui le dirige ;. force inconnue, mais dont on voit les efiets, mais qui le maîtrise au point que, dans tous les temps et dans tous

(1) HuUandy Bé flexions philos, etc. chap. vu, pag. 64. («) Liv. VI, vere 379 et suiv.

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les lieux, il fait uniformément les mêmes choses. Or, sur bien des points, il est aussi dans Thomme une espèce d'instinct, de cause irréfléchie, aveugle, de ce qu'il opère; ainsi, que Tenfant nouveau-né sache presser le sein de sa mère pour en tirer sa nourriture; que Tœil, blessé par une lumière trop vive, se ferme rapidement; qu'en tombant j'avance les mains pour défendre ma tête ; que je penche mon corps d'un côté, pour faire équilibre avec le poids que je soutiens de l'autre : ces mouvements et bien d'autres semblables s'exécutent d'une manière toute machinale. Ici rien de réfléchi, de prémédité; et chose remarquable, le villageois le plus stupide sait et fait tout cela aussi parfaitement que l'homme le plus savant et le mécanicien le plus habile. Voilà comme, par l'instinct, l'homme quelquefois ressemble à la brute.

Que voyez-vous encore dans l'homme ? C'est que par les organes, soit extérieurs, soit intérieurs, il reçoit des impressions involontaires, des sensations de froid ou de chaleur; de joie ou de plaisir, de faim et de soif, qui se rapportent à son bien-être, à sa cpnservation, à sa santé; en un mot, il a une âme sensible. Or rien n'empêche de reconnaître quelque chose de semblable dans lés animaux, de croire que le compagnon du fidèle berger est sensible à la main qui le caresse, comme à celle qui le châtie : que le coursier est docile par sentiment à la main qui le guide; que les animaux en général éprouvent des sensations relatives à leurs besoins physiques, à la conservation de leur espèce : sous ce rapport, ils peuvent avoir une âme, non semblable à la nôtre, mais d'une nature inférieure, et capable de sensibilité. Où a-t-on vu que la religion condamnait cette opinion? Depuis quand fait-elle un devoir de croire que les animaux sont comme les plantes, qui végètent et croissent sans éprouver la sensation de la chaleur qui les vivifie, ou des pluies qui les arrosent? Quand nos livres saints nous font la peinture, si

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magnifique par sa simplicité, des œuvres de la création, ils se contentent de dire que Dieu couvrit la terre de plantes, en mettant dans chaque espèce la semence qui devait les reproduire; mais, en parlant des animaux, ils les appellent jusqu^à trois fois une âme vivante (1). Ainsi rien n'empêche de donner aux animaux une âme sensible jusqu'à un certain point, comme celle de l*liomme.

Où est donc la différence? La voici, Messieurs. Observez les animaux, vous verrez qu'ils marchent toujours dans la même route, que leurs actions sont constamment, universellement les mêmes. Incapables de combinaisons nouvelles, ils ninventent rien, ne perfectionnent rien; les enfants ne sont pas plus instruits que leurs pères ; ils savent même sans avoir appris. Quel animal a découvert une nouvelle manière de se défendre, de se garantir des pièges de l'homme, de bâtir sa demeure, de vivre en société ? L'hirondelle du Mongol maçonne son nid de la même manière que celle de l'Europe ; au delà de la Vistule comme au delà de l'Ëbre , Tabeille construit ses alvéoles avec la plus ressemblante régularité; le castor n'est ni phis ni moins habile quMl Tétait il y a deux mille ans. Cette rigide, cette insurmontable uniformité semble supposer que les animaux sont plutôt mus par une force dont ils n'ont pas là direction, que par une raison qui médite, combine et se détermine avec choix. Surtout, qui osera dire qiie l'animal peut s'élever jusqu'à l'auteur de son être, qu'il en admire les perfections divines dans la beauté de cet univers ; qu'il connaît l'ordre , la vertu ; quMl suit des lois par conscience, et rend au Créateur des hommages volontaires? Quant à rhonime, voyez quel admirable variété dans ses ouvrages ; comme il fait sans cesse des découvertes nouvelles; comme, avec ses arts et sesscien-

(1) Gènes, i. «0, M, 24, 80,

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ces, il maîtrise la matière, et change la face de la terre ; comme sa raison se promène dans tous les ouvrages du Créateur, pour y admirer la suprême sagesse, tantôt éclatante, tantôt plus cachée, et toujours adorable, comme elle s'élève à la connaissance du bien, de la vérité, de Téternité !

Maintenant il est aisé de répondre à la difficulté des matérialistes. Nous leur disons : Voulez-vous, comme Descartes, que les animaux soient de pures machines qui n'aient ni pensées ni sentiments? Dès lors il n'est pas étonnant qu'ils soient aussi sans ânne, et point de parallèle entre eux et nous, qui bien certainement sentons et pensons. Voulez-vous, au contraire, leur accorder le sentiment de la pensée? Dès lors on peut vous défier hautement de prouver qu'ils n'ont point d'âme, je ne dis pas une âme comme celle de l'homme, aussi parfaite dans ses facultés , mais une âme dont l'existence soit bornée par celle de l'animal , et dont les fonctions soient pour la conservation et les besoins physiques de l'animal (t).

Chose étrange^ Messieurs! Thomme, assez superbe pour s'arroger ce qui vient du Créateur, et pour être jaloux du bien de son semblable ; fait aujourd'hui des efforts prodigieux de science et d'esprit, pour se persuader que les bétes le valent bien, et qu'antre elles et lui la différence est légère. Mais, en même temps qu'on dégrade l'homme jusqu'au rang de la brute et même de la plante, on veut ennoblir celles-ci, en leur prêtant les facultés et l'intelligence de Thomme : on célèbre les inclinations et le sentiment des plantes; on s'extasie devant la résignation, devant la raison d'un oiseau malade. La dignité de l'espèce humaine est avilie : une philosophie, plus abjecte

(1) Voyez Bossiiet, Connaissance deDieu et de soi-mémêf chap. v, n, 19. — Slelviinnes, Observ. à la suite de la lettre m.

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encore qu'elle n*est audacieuse, cherche en quelque sorte à dépouiller Thomme de ses droits, à soulever contre lui le reste des créatures ; de faux savants semblent porter la démocratie dans la nature, comme de faux politiques Tavaient portée dans la société ; et pour me servir de l'expression originale d'un grand écrivain, a le peuple » de là création semble conspirer pour en détrôner le » roi. D Mais non, la royauté de Thomme ne périra pas; malgré les sophistes, toujours il sentira rexcellencc de ses destinées. Sa prééminence éclate de toutes parts; elle se voit, et dans la majesté de son port, et dans la dignité de son front, et dans la sublimité de ses regards, et dans la position de son bras qu'il tient élevé, étendu sur son empire : mais surtout la grandeur de son rang éclate dans cette pensée qu'il répand autour de lui par la parole, et que, par récriture, il porte en tous lieux ; dans cet esprit dont les livres saints donnent une idée si magnifique, en disant quMl est fait à Timage de Dieu. Oui, par son empire sur cette portion de matière qui lui est unie, et qu'elle gouverne, l'âme retrace quelque chose de l'action puissante du moteur de l'univers : par la rapidité de ses pensées, par la mémoire du passé, la conscience du présent, le pressentiment de l'avenir, elle se rapproche de l'intelligence infinie, qui, d'un coup d*œil, embrasse tous les temps et tous les lieux. L*impétuosilé de ses désirs insatiables, l'étendue de ses espérances sans bornes, l'avertissent qu'elle doit posséder par grâce cette éternité que Dieu possède par nature. Dieu, créateur de l'univers ! vous êtes le seul roi immortel des siècles ; mais vous avez daigné établir l'homme roi du globe qu'il habite , et c'est mépriser vos dons, que de ne pas sentir le prix d'une dignité que nous tenons de votre divine munificence. Elle doit nous être chère cette royauté, parce qu'elle vient de vous, et parce qu'elle est le prélude de la royauté sans fin, que nous devons partager avec vous dans le séjour de l'immortalité.

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Lii premier des philosophes, comme des orateurs de Tancienne Rome, avait des idées bien hautes et bien •pures sur la loi naturelle, quand il disait : « La véritable » loi, c'est la droite raison et la voix de la nature com- » mune à tous les hommes*, loi immuable et éternelle, D qui nous prescrit nos devoirs et nous défend Tinjûstice. Le peuple ni les magistrats ne peuvent nous soustraire à son empire. Elle n*a pas besoin d'autre organe et d'autre interprète que nous-mêmes ; elle n'est point autre à Rome que dans Athènes, ni différente dans un » autre temps de ce qu'elle est aujourd'hui. Par elle , Dieu enseigne et gouverne souverainement tous les » hommes ; lui seul en est l'auteur, l'arbitre, le vengeur. Quiconque ne la suit pas, est contraire à soi-même et D rebelle à la nature ; il trouve dans son propre cœur le » châtiment de son crime, quand il échapperait à toutes D les peines que peuvent infliger les hommes, d Ainsi parlait autrefois Cicéron, au troisième livre de sa Repu-blique. Lactance, qui nous a conservé ce fragment (1), le trouvait si beau, qu'il le traite de presque divin. Quel langage en effet , quel trait de lumière au sein même du paganisme ! mais aussi quel jour d'ignominie ne vient-il pas jeter sur tous ces systèmes pervers qui confondent le bien et le mal, et font des règles des mœurs une chose purement arbitraire! Il a donc fallu que, jusque dans les plus vives lumières du christianisme, on vit se renouveler

(4) Dhin. inttit. lib. VI, cap. yiii.

ilû LOI NATURELLE.

ces monstrueux systèmes, qui, chez les païens mêmes, excitèrent d'abord Tindignation et le mépris, et ne finirent par s'accréditer chez les Grecs et les Romains, que pour tout corrompre et tout détruire. Quels mystères d'iniquité n'aurais-je pas à dévoiler, si je voulais exposer tout ce qui est échappé à la plume effrénée de nos écrivains impies, sur la vertu, sur les passions, sur la règle des actions humaines , sur les motifs qui doivent les diriger! Qu'il siiffise de sdvoir que d'après leur doctrine, le vice et la vertu n'ont aucun fondement dans la nature des choses, qu'ils peuvent varier comme les usages et les climats; que la morale tire son origine de la politique, comme les lois et les bourreaux ; que les passions seules font les grandes actions; que celui qui s'y abandonne, a la sagesse de ne pas se donnjer la peine inutile de les combattre ; que, si l'on est bon le matin , et vicieux le soir, il faut s'en prendre k la circulation du sang plus lente ou plus rapide ; et que le moraliste qui dit au débauché : Soyez tempérant , ressemble à un médecin qui dirait au malade : N'ayez pas la fièvre. Tels sont les excès des modernes réformateurs. Que de sophismesl.que d'équivoque, pour en colorer la noirceur, pour en déguiser les affreuses conséquences, et pour rendre odieuses ou ridicules les maximes éternelles qui sont la sauvegarde de Tordre et de la justice sur la terre ! On sait avec quelle avidité ont été écoutées de toutes les classes de la société ces doctrines de mensonge, et quels ont été leurs funestes ravages. Notre dessein aujourd'hui , Messieurs , c'est de vous présenter la vérité dégagée de tous ces nuages du sophisme et des passions trompeuses , et d'établir la distinction essentielle et fondamentale du bien et du mal , sans laquelle il n'y a ni morale, ni lois, ni société. J'établirai trois choses : la première, qu'il est une loi antérieure à toutes les conventions humaines ; la seconde , que cette loi est appelée à juste titre naturelle; la troi-

LOI NATURSUI. 177

sième, qne le premier devoir que cette loi nous impose , c^est de régler nos penchants. Tel est le sujet de cette Conférence sur la loi naturelle.

EncomE que, dans les choses religieuses et morales, la raison, la conscience, le sentiment, soient bien souvent confondus ensemble, ou ne soient séparés que par des nuances très-légères, nous allons les distinguer ici, pour mettre plus d'ordre et de netteté dans le développement de nos pensées.

rappelle raison, cette lumière qui nous découvre les principes des choses et les règles des mœurs; j'appelle conscience, ce jugement intérieur par lequel Thomme s'approuve ou se condamne lui-même après Faction ^ et je désigne sous le nom de sentiment, ces impressions, ces penchants communs à tous, qui préviennent la réflexion, et qui sont inséparables de notre nature. Or, c'est an triple témoignage de la raison, de la conscience et du sentiment, que j'en appelle pour établir la différence essen-> tielle du bien et du mal, l'existence d*une règle primitive de nos actions, d'une loi antérieure à toute convention humaine.

J'en appdle d'abord à la raison. Il est une lumière qui éclaire tous les esprits, et qui n'est pas plus de l'invention de l'homme, que celle qui éclaire le corps. Plus faible dans les uns, plus vive dans les autres, mais commune à tous, elle découvre à tous des vérités premières, qui font que tous les hommes de tous les temps et de tous le^ pays s'entendent sur certains points, sans jamais s'être connus, sans être liés par aucun commerce d'amitié ou d'éducation, et se trouvent si bien d'accord, qu'ils Iraite* raient d'insensé quiconque ne penserait pas comme le reste du genre humain. Les hommes de différents siècles et de différentes régions du monde peuvent bien être divisés sur une foule de choses moins claires 3 mais il est

toujours une lumière supérieure, inévitable, qui les domine et les subjugue, les tient comme enchaînés autour d'un certain centre immobile, unis par certaines règles invariVibles qu'on nomme premiers principes : et cela, malgré les variations infinies de sentiments qui naissent parmi eux, de. leurs passions, de leurs intérêts, de leurs caprices. C'est cette lumière, dit Fénelon (i), qui fait qu'un sauvage du Canada, tout stupide qu'il est, pense beaucoup de choses, comme peuvent les avoir pensées autrefois les philosophes Grecs et Romains, avec toute leur science et leurs lumières ; c'est elle qui fait qu'au Japon, comme en France, on juge que le tout est plus grand que sa partie ; c'est elle qui fait que les géomètres de la Chine ont trouvé sur certains points les mêmes vérités que ceux d'Europe, pendant que les peuples de ces contrées étaient inconnus les uns aux autres. Loin d'être assujettie aux caprices des hommes, cette lumière est plutôt leur règle et leur guide; elle est notre souveraine, et non notre esclave; on peut se révolter contre son empire, mais non le détruire. C'est par elle que l'homme compare, discerne, juge : or, cette lumière, c'est ce que nous appelons la raison. Voilà notre maître intérieur : il est dans notre destination d'être docile à sa voix ; le bien, c'est de l'écouter et de la suivre ; le mal, c'est de la mépriser. Sans doute, rhomme indépendamment de toute convention, est, par sa nature même, un être raisonnable. Il ne nous est pas moins impossible de constituer la nature (lumaine à notre gré, que de constituer la nature du cerclé; l'homme est raisonnable, comme un cercle a ses rayons égaux : c'est par là qu'il est ce qu'il est. Donc, antérieurement à toute convention, la raison est sa loi suprême; c'est en la suivant qu'il est bon, c'est en la violant qu'il devient méchant : et dire que nous ne sommes bons ou vicieux que

(1) Traité de V Existence de Dieu. V* partie, n. 36.

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par convention, c'est dire que c'est uniquement par convention que nous sommes des êtres raisonnables, ou, en d'autres termes, c'est dire que c'est par convention que l'homme est un homme ; ce qui est le dernier excès du ridicule.

Approfondissons davantage les choses. Que me dit la saine raison? Que Dieu, l'Etre souverainement sage, n'agit point au hasard et par caprice; que, dans toutes ses œuvres, il se propose des desseins dignes de lui ; qu'en créant l'homme et le douant de certaines facultés, il le destine à une fin vers laquelle il doit tendre sans cesse. Oui, il est des lois pour les esprits comme pour les corps, pour le monde intelligent comnie pour le monde matériel. Hé quoi ! dans la nature corporelle tout se lie, tout s'enchaîne, tout marche par des règles admirables, tout concourt à l'ordre, à Tharmonie universelle ; la terre et les cieux, les animaux et les piafites, tous les êtres ont leur place marquée, leur destination particulière, à laquelle ils tendent sous la main puissante de celui qui gouverne l'univers : et l'homme seul, abandonné à luimême, à ses bizarres fantaisies, aurait été créé sans but et sans dessein ; et la plus noble, la plus parfaite des créatures de notre globe, ne serait soumise à aucune règle prise dans le fond même de sa nature : quelle monstruosité ! Mais, si Thomme est créé pour une fm, il n'est pas le maître de s'en écarter impunément; y tendre est un devoir, et voilà la vertu ; s'en éloigner volontairement est UB désordre, et voilà le vice. 11 n'est pas plus au pouvoir des hommes de se dispenser de suivre la route quo la saine raison trace devant eux, que de dispenser le soleil d'apparaître à l'orient et de disparaître à l'occident. Ce n'est point par un contrat, c'est par sa nature, que l'homme est sensible, libre, intelligent. Sensible, il s'aime lui-même, et désire son bonheur, et il est dans l'ordre qu'il cherche à se rendre heureux : Ubre, il n'est entraîné

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ni par la contrainte, ni par la nécessité; il est fait pour peser dans une jntte balance les inconvénients et les avantages des choses; il est capable d'un choix réfléchi, çt il est dans l'ordre qu'il ne se précipite pas, qu'il ne soit pas téméraire dans sa conduite : intelligent, il est fait pour voir, pour embrasser la vérité, et il est dabs l'ordre qu'il n'y soit pas indifférent, et qu^l la préfère au mensonge. Voilà des devoirs qui découlent de notre nature même et de nos facultés, qui sont la suite inévitable et non pas convenue de noire qualité d'êtres raisonnables $ voilà des obligations qui ont leur principe hors des oenventions humaines, et de là natt la distinction primor^ diale de Tordre et du désordre moral, du vice et de la vertu.

Que me dit encore la saine raison ? C'est qu'il est des vérités spéculatives, indépendantes des hommes, et d'où découlent des conséquences pratiques aussi imn^uables que leurs principes ; c'est qu'il existe entre les êtres des rapports, qui sont non pas arbitraires, mais essentiels, et auxquels se lient les règles de nos devoirs. Ceci demande à être développé, et nous allons tâcher de le faire en portant la lumière dans vos esprits.

Sans doute Dieu, heureux de lui-même, pouvait bien ne pas créer le monde présent; sans douté il eût pu don* ner naissance à tout le genre humain à la fois, par un seul acte de sa volonté , sans doute enfin il aurait pu choisir un monde où l'homme n'aurait pas été destiné à la vie domestique et sociale. Mais en supposant que le Créateur ait créé l'honmie, qu'il ait établi des lois pour la perpétuité de l'espèce humaine, qu'il l'ait appelée à la société; il résulte de ce fait et de ce plan de la création, des rapports entre Dieu et l'homme, entre le père et les enfants, entre une famille et une famille ; il existe, difr-je, des rapports que l'homme n'a pas établis, mais qu'il trouve préexistants, qu'il ne règle point par ses caprices,

mais qui doivent être la règle de ses sentiments et de ses actions. Ainsi, que Dieu donne à Thomme Tétre et la vie, voilà un rapport de dépendance de l'homme créature à Dieu son créateur, de reconnaissance de Thomme recevant le bienfait de Texistence à Dieu son bienfaiteur. Il n'est pas libre à l'homme d'empêcher ni de détruire ce lien et ce rapport ; il n'est pas en son pouvoir de changer la nature des choses, de faire qu'il ne soit pas créature et que Dieu ne soit pas créateur; et s'il est vrai en théorie que Dieu lui ait donné l'être, il est vrai en pratique que l'homme lui doit des sentiments d'adoration et d'amour. Ainsi, que Dieu établisse le pouvoir paternel, voilà un rapport fondé dans la nature entre le père et les enfants; si les pères prodiguent aux enfants les soins de la plus tendre et souvent de la plus pénible sollicitude, les enfants sont-ils les maîtres de n'avoir pour eux que de l'ingratitude? Est-ce donc par une convention, que le fils doit honorer et aimer les auteurs de ses jours? Aiâsi, dès lors que Dieu appelle les hommes en société, il faut qu'il existe des rapports entre le mattré et les serviteurs, entre le magistrat et les sujets : il faut, avant tout, qu'un prin* cipe de justice commande la soumission à l'autorité, et le respect pour les lois : il doit être dans Tordre, que les uns commandent, et que les autres obéissent. ' '

Je sais que, sans la création de l'ordre actuel du monde, ces rapports et ces devoirs n'auraient été que possibles, et connus seulement de l'entendement divin -* la création nous les a manifestés, nous les a fait connaître ;.J'homme les voit, mais il ne les fait point. Si vous tracez un cercle, vous rendez sensible l'égalité des rayons : mais ce n'est pas vous qui créez cette égalité; elle était fondée sur sa nature, et il vous est impossible de faire un cercle dont les rayons soient inégaux. Je sais encore que les hommes peuvent se lier entre eux par deis lois qui sont leur ouvrage, qui peuvent varier suivant les temps, les climats I. Il

l^'à LOI IfÀTUEELLK.

et les personnes; que bien des choses, d'ailleurs indifférentes, peuvent cesser de Têtre, d'après la loi qui le^ défend; que, dans ce qui tient à la forme des gouvernements, à la polipe e^^térieure des Etats, à la législation^ au commerce ordinaire de la vie, il est sans doute bien des choses d'institution humaine et de ppre convention : mais il est manifeste que toutes oes conventions, qu'on appelle arbitraires, supposent elles-mêmes des principes antérieurs d'ordre et de justice, qui leur servent 4^ fondement et les rendent obligatoires. Oui, ceu}^ qqi veulent que la loi humaine soit la tseule règle du bien et du m^lj sont les plus qveugles des hommes ; ils ne voient pas que la loi humaine (lemeurerait san3 force et sans autorité, si elle n'était appuyée sur un principe antérieur. Car enfin, si je leur demande pourquoi je doi$ obéir au^^ lojsi, ils me répondront que c'est parce que j'ai contracté l'engagement de leur obéir, et que, par ma qualité de membre de la société, je dois respecter l'ordre établi- Mais je demanderai pourquoi je dois être fidèle ^ mes engagefnenfs, d'où leur vient la force de m'obliger, de lier ma conscience ; et si l'on ne veut pas tourner dans un cercle puéril, on sera forcé de remonter à un principe antérieur aux lois humaines. Non, les conventions ne sont obligatoires que parce qu'avant elles il est un principe d'éternelle vérité, qui dit : Tu seras fidèle h tes conventions.

Vous voulez que les lois humaines soient la seule règle du bien et du mal; mais, s'il en est ainsi, il sera donc au pouvoir des hommes de bouieverser toutes les notions d^ la morale reçues universellement ; ils pourront donp appeler vertus ce qu'on a toujours abbprré comme des vices, et flétrir du nom de vices ce qu on a toujours pré^ conisé conune des vertus. On pourrait donc varier su^* cela les idées, le langage et la conduite, comme Ton varie les clauses des contrats, les expressions de (a politesse, ou la forme des habits. Quoi ! est-il donc au pouvoir <Jes

LOI NÀ|:i]|^BL|.E« 183

législateurs, de fajre que raps^ssin^t, le parjure, la irahisoQt la lâcheté, le bUsphème, j'iugratîtude, ravarice, soient conformes à la raison, et deviennent de$ vertus? J'aimerais autant dire que, par une convention splennelle, les peuples peuvent stipuler qqe la fièvre et la peste ne seront plus des maux nuisibles k rbupianité; et si tout cela vous parait absurde, condamné parla raison, avouez donc qp'il est des choses déraisonnables et condamnables avant les conventions humaines» Maintenant vous sentirez aisément pourquoi Montesquieu a pu dire au commence^ ment de son Esprit des Lois (i) : « Les êtres particuliers, 9 intelligents , peuvent avoir des lois qu'ils ont faites ; p mais ils en ont aussi qu'ils n ont pas faites. Avant qu'il p y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles : ils » avaient dpnc des rapports possibles, et par conséquent » des lois possibles ; avant qu'il y eût des lois faites, ii y x> avait des rapports de justice possibles : l'existence de p ces êtres intelligents réalise ces lois, comme Texistence p du cercle réalise l'égalité desrayqns. Mais dire qu*iin'y N a rien de juste ou d'injuste, que ce qu'ordonnent ou » défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on p eût trouvé le cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux.» ConsMltons maintenant la conscience. Tel est l'empire de la vertu, que nous ne pouvons nous y soustraire im-» punément ; elle trouve en nous-mêmes son vengeur. La conscience est un trjbunal où elle ne fait pas en vain entendre ses plaintes : sa voix puissante peut bien se perdre pour un temps dans le tumulte des passions qui voudraient l'opprimer; ruais, constante dans ses poursuites, elle obtient tôt ou tard \^ justice qu'elle réclame. S'il est des êtres assez dépravés pour l'étouffer entièrement^ comme il en est que l'avarice rend sourds aux cris de rbumaaité souffrante, il faut gémir sur cette exception,

(1) Liv. I, ohap. t.

184 loi' naturelle.

aussi rare qu^elle est effrayante, au lieu d'en prendre oc* casion de ne voir dans la conscience qu'une chimère. Des hommes sans conscience ne sont pas plus la nature humaine, que des cadavres ne sont des hommes. Qu'il est Gonsoiadt à la fois et redoutable ce juge intérieur, qui nous approuve ou nous accuse, nous absout ou nous condamne ! Consolant pour Fhomme de bien, il lui fait trouver dans une joie douce et pure le prix de ses efforts ; redoutable au méchant, il le livre à toute Tamertume de ses remords. Cependant si tout est indifférent, s'il n'y a au fond ni bien ni mal, comment se fait-il que le méchant devienne ainsi son accusateur et son bourreau? Pourquoi se cond9mne-t-il avec tant de rigueur? pourquoi l'idée d'un Dieu vengeur le fait-elle frémir, et tourne-t-elle sa fureur contre lui-même pour se rendre malheureux? Le remords suppose un crime, et le crime une obligation, un devoir à remplir.

Voyez bien, Messieurs, ce qui caractérise ce que nous appelons remords. Qu'est-ce donc que ce pénible sentiment? Ce n'est ni la douleur qui accompagne la maladie, ni le chagrin que peut causer l'infortune; c'est un reproche que l'homme se fait à lui-même, parce qu'il sent qu'il devait ol)éir à la loi, et qu'il Ta violée librement. La crainte du blâme ou de la peine ne l'a pas fait naître; il vient de l'aveu que le coupable est obligé de se faire de la volontaire infraction de son devoir. Avez-vous fait un acte de justice ou d'humanité? jamais vous ne pouvez vous en repentir, dussiez-vous n'être payé que d'ingratitude, et n'en recueillir que la haine et le mépris. Oui, dût votre vertu vous conduire au supplice, vous seriez victime, sans pour cela vous sentir coupable; vous pourriez bien gémir sur llnjustice des hommes et sur le malheur de votre destinée, mais toujours le remords serait loin de votre cœur. Au contraire, si je me sens coupable, toute la terre m'applaudirait que je me condamnerais

LOI NATURELLE, i85

toujours; dût le vice me porter au &lte de la gloire, le remords y monterait avec moi, pour y déchirer mon cœur : tant la conscience est au-dessus de Topinion et des conventions des hommes ! Je veux que la conscience, ique le remords soient un sentiment plus ou. moins vif, plus ou moins développé, suivant le degré de lumière ou la connaissance plus ou moins précise de nos obligations : ce serait toutefois une grande erreur, que de ne pas y voir un sentiment naturel à Thomme, indépendant des variations du climat, de Téducation. de la naissance. Ni le secret, ni les ténèbres, ni le silence des lois, ni Téclat du pouvoir, ne peuvent dérober le coupable à son aiguillon vengeur. Le crédit a bien souvent assuré Timpunité, mais sans calmer les alarmes de la conscience. Tibère et Néron ont connu le remords. Us ont tremblé quelquefois, épouvantés du souvenir de leurs forfaits. La conscience peut être assoupie, elle n'est pas morte ; il se peut même que ses pointes soient d'autant plus déchirantes et plus cruelles, que son sommeil avait été plus profond. C'est le réveil du lion, qui a puisé dans le repos une vigueur nouvelle pour déchirer sa proie. En un mot, faites disparaître la distinction primitive du bien et du mal; faites que tout soit arbitraire, que tout soit le fruit des conventions, dès lors ce reproche intérieur que Thomme se fait à lui-même, lorsque d'ailleurs il n'a rien à craindre de la part des hommes, le remords en un mot , n'est plus qu'une absurde chimère, dont il faut délivrer son imagination faussement alarmée.

Maintenant que nous dira ce que j'appelle le sentiment? On parle sans cesse de la nature : mais où la trouverezvous, sinon dans ces impressions, ces inclinations universelles et upiformes, dont les hommes ne peuvent se dépouiller; qui, plus rapides que le raisonnement, préviennent toute réflexion, et dominent l'espèce humaine tout entière? C'est là une force secrète par laquelle nous

186 LOt NATtRELLK.

sommes comme entraînés à aimer ou à hatr, k estimer ou à mépriser certaines choses. C'est de là que Viennent le sentiment d'adoration envers la Divinité, la piété filiale, Tamour de la patrie, la pitié pour les malheureux, l'admiration pour les actions généreuses. Oui, aU milieu de la diversité de leurs lois, de leurs mœurs, de leurs habitudes, tous les peuples de la terre ont senti qu'on doit honorer ses parents, que Tingralitude est un vice, qu'il faut être fidèle à sa parole, qu'il est beau de supporter le malheur avec courage, qu'on est louable de secourir l'infortune, que nul ne doit faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas lui être fait. Qui oserait dire que ce sont là des maximes de convention, et non puisées dans notre nature? Jamais les hommes, tout dépravés qu'ils sont, n'ont pu donner ouvertement au vice le nom de vertu ; et toujours le vice, lors même qu'il a été triomphant, â été réduit à se couvrir du masque d'une fausse probité, désespérant de s'attirer l'estime en se montrant à découvert. 11 n'y a pas encore eu d'homme qui ait pu se persuader, ni persuader au monde, qu'il est plus estimable d'être trompeur que d'être sincère, d'être malfaisant que de faire du bien, d'être emporté que d'être modéré: tant il est des choses que la nature rejette et repousse loin d'elle ! Je suppose qu'il fût possible de réunir dans un même lieu des habitants de toutes les parties de la terre, pris dans les divers âges et les diverses conditions ; je suppose qu'il fût possible de leur faire entendre un langage également intelligible à tous, et qu'un sophiste élevât la voix au milieu de cette assemblée générale de l'univers, pour lui dire : « Jusqu'ici le genre humain a été dans l'erreur » sur le vice et sur la vertu ; le temps est enfin venu de » lui révéler les véritables règles jle sa conduite. Ecoutez; » voici ce qui doit être solennellement reconnu sur la terre; » Aucun sentiment d'adoration n'est dû à la Divinité; les » enfants seront dispensés d'aimer leurs parents ; nul

B n'est obligé d'être fidèle à sa parole ; tout (Citoyen » pourra très-innocemment trahir sa patrie ; chacun, en » désirant que les autres lui fassent du bien, sera tou*- » jours le maître de ne leur faire que du mal. » Je vous le demande, une pareille doctrine ne serait- elle pas repoUssée par un cri universel d'indignation? et le harangueur ne serait-il pas invité à rassembler les ours et les panthères, pour leur prêcher ses systèmes 1 Odî, le cœur est fait pour la vertu, comme l'entendement pour la vérité;' oui, il est dans chacun de nous un amour secret du bien, comme une horreur secrète du mal : instinct sublime qui nous avertit de nos devoirs, comme certaines sensations nous avertissent de nos besoins. C^est ce goût de vertu qui fait que nous sommes transportés d'admiration au récit de certaines actions, comme c'est le goût de la vérité qui nous fôit aimer les caractères vrais, les esprits droits et sincères. Où est le cœur qui ne tressaille au souvenir d'un trait héroïque, qui ne s'intéresse à la vertu opprimée , qui ne frémisse d'indignation contre l'oppresseur? Qu'on nous raconte que Phocion, marchant au supplice, ordonne à ses enfants d'oublier le ' crime de son ingrate patrie, un sentiment de vénéi^tion s'empare de nos âmes. Quand l'ancienne Rome applaudissait avec transport à cette maxime : « Je suis homme, » et rien de ce qui intéresse l'humanité ne m'est étran- » ger (1), » était-ce un cri de convention, ou dicté par la cabale? Non, c'était le cri de la nature humaine qui se faisait entendre par le peuple Romain.

Sans doute ce sens moral, qui, avant toute réflexion, nous fait discerner le bien du mal, peut être affaibli, vicié, et presque éteint quelquefois par l ignorance, par les passions enracinées, les impressions contraires des longues habitudes. £n nous donnant certaines facultés qui sont

(J) Terent, tteaut. Act. i se. i. 25.

188 LOI KATCRELLE. ~ '

Tapanage de notre nature, le Créateur nous a laissé le soin de les cultiver. Ainsi que le corps croit et se fortifie par la nourriture et Texercice, Tâme se développe par la réflexion, par Téducation, par Texpérience. Nous naissons avec Taptitude à nous éclairer, à nous instruire, à nous perfectionner. Il se peut que, faute de culture, nos facultés restent dans une espèce de stupeur et de mort : et voilà pourquoi le sauvage est plutôt dans un état de dégradation, que dans un état conforme à notre nature. C'est un arbre naturellement fertile, mais qui demanderait un autre ciel et une autre température. C^est par là qu'on explique comment, avec des principes communs, les peuples ne s'accordent pas sur les conséquences des principes. Qu'on ne vienne donc pas nous dire, pour affaiblir ici Fautorité du genre humain, que ce qui est criminel chez un peuple est innocent chez un autre ; qu'on a vu autoriser chez certaines nations le vol, l'exposition des enfants, le massacre des pères dans leur vieillesse, rimmolation des victimes humaines, bien des cruautés et des infamies de tous les genres, et qu'ainsi la morale est arbitraire. D'abord, Messieurs, depuis quand faut-il chercher les vrais sentiments de la nature raisonnable^ dans ses égarements mêmes, dans les excès qui la déshonorent? Faut-il donc juger de l'air que nous respirons , et qui nous donne la vie, par l'insalubrité de quelques climats où règne la contagion? Est -ce par les plaies du corps humain et par les vices de ses organes, qu'il faut en apprécier lés forces? Oui, des'sentiments de rieligion,' de justice, d'humanité, ont été répandus chez tous les peuples. Il est des règles invariables qui les ont unis tous; mais, soit passion, soit ignorance^ ils se sont égarés dans l'application de ces principes communs à tous. Ainsi, que le sauvage hâte le trépas du vieillard qui souffre, ou qui est hors d'état de le suivre dans ses courses, cela est horrible sans doute et cependant cela vient d'un sentiment de

toi NATUEELLB. iBO

commisération faussement appliqué. Ainsi, que le Chinois se débarrasse d'une population excessive par le meurtre des enfants, cela est horrible encore ; mais il le fera, parce qu'il écoutera la crainte de manquer des choses nécessaires à leur existence, et dans la réalité il trouverait bien plus.beau de nourrir ses enfants. Ainsi, que l'A* rabe du désert, que le Tartare trouve plus noble et plus beau de vivre d'un butin qui est sa conquête, que de son travail, cela n'empêchera pas que, hors ce cas particulier, il ne soit juste, humain, hospitalier. Fais hommage à Dieu de ce que tu as ; voilà le principe, il est incontestable : pour l'apaiser, il faut lui sacrifier tout, même des victimes humaines : conséquence fausse et affreuse d'un principe vrai. Messieurs, avec cette manière de raisonner contre la loi naturelle, avec cette manie de vouloir que la morale n'ait rien di3 fondé dans la nature, parce que les honimes ont varié sur certains points, savez-vous où nous aboutirions? au pyrrhonisme universel. Il n'y aurait plus de vérités, parce qu'il n'en est pas qui n'ait été combattue, même avec beaucoup de subtilité ; il n'y aurait plus de beauté réelle dans les arts et dans les ouvrages de l'esprit humain, parce que les nations et les siècles ne se sont pas accordés sur le mérite de ces productions. Messieurs, la corruption de l'hoinme ne détruit pas plus la morale, que la fausse métaphysique ne détruit le sens commun. Il est donc une loi antérieure à toute convention humaine ; je viens de l'établir : mais pourquoi s'appelle-t-elle na^ iurelle ? Nous allons l'examiner.

. Loin de nous la puérile pensée qu'il fut un temps où le genre humain vivait sans Dieu, sans aucun sentiment religieux, sans aucun principe de morale; comme s'il avait commencé par être athée et entièrement brute, et que, par des progrès insensibles, il fût passé de cet état complet d'athéisme et d'abrutissement k celui de quelque

i90 LOI NÀTORBLLE.

croyance religieuse, et qu'il éûl enfin découvert Dieu, la Providence, la vie future, la morale, ainsi qu'après bien des efforts et des expériences mullipHées, on a découvert Talgèbre ou lâ chimie. L'homme est un être naturellement raisonnable, moral, religieux t vous le trouveriez plutôt dépoqiilé de toute intelligence, que dépourvu de toute notion de justice et de vertu. Si haut que vous remontiez dans l'antiquité, vous verrez toujours les hommes en possession de croire à quelques maximes de religion et de morale. Ici la nature a devancé Tindustrie : tandis que la faible raison s'est égarée sur tout cela en de vaines recherches, ou que même elle n'a enfanté que des systèmes très-ridicules, nos livres saints nous font assister en quelque sorte à l'œuvre de la création, et nous apprennent comment les choses se sont passées. Ce que les sages de l'antiquité avaient ignoré, les enfants le savent parmi nous. Le premier homme sortit des mains de son Créateur dans Tétat de maturité : il ne naquit pas enfant, dans la faiblesse et l'ignorance du premier âge ; il parut sur la terre homme fait, jouissant dès le moment de soii existence, de toutes les facultés du corps et de l'esprit ; il arriva à la vie avec des connaissances toutes formées dans son esprit, avec des sentiments religieux dans son cœur, avec une langue toute faite pour exprimer se» idées ; il trouva en lui la connaisance de Dieu son créa-* tcur, des notions d'ordre et de vertu, Tamour du bien, une intelligence qui s'élevait jusqu'à Fauteur de son être, une volonté animée du désir de lui plaire ; et sans doute son premier sentiment fut celui de la reconnaissance et de Tamour. Ce qu'il avait reçu de Dieu n>éme, ce qu'il savait, il le transmit h ses enfanté qui, à-leur tour, le lais* sèrenl comme un héritage aux générations suivantes : la tradition se conserva, s'étendit avec l'espèce humaine ; et voila centmie de famille en famille, d'âge en âge, de contrée en contrée, les notions primitives se sont conser-

LOrNATURELLE. 491

vées plus ou iiioihs pures dans le genre humain. Ainsi toutes les croyances religieuses et morales ont une source commune ; mais ce sont des ruisseaux dont les uns ont conservé la pureté de leurs eaux, et dont les autres sé sont plus ou moins altérés à travers la corruption de^ siècles. C'est de là que sont venus ces principes communs à tous les hommes, que Tignorauce ou les passions affaiblissenl, mais n'anéantissent pas; cette lumière ^ qui, pour bien des peuples, a été obscurcie des nuages dû mensonge, mais qui laisse toujours échapper quelques rayons. Or, ces règles universelles, invariables, dont le sentiment se trouve partout, ces notions communes de bien et de mal, qui gouvernent l'espèce humaine, et sont comme ta législation secrète du monde moral, voilà ce qu'on appelle loi naturelle: dénomination très-légitime. Elle est naturelle, parce qu'elle est fondée sur la nature des choses, sur des rapports primitifs entre l'homme et Dieu, entre rhomme et ses semblables ; naturelle, parce que les principes en sont tellement conformes à notre nature raisonna* ble, qu'il suffit de les exposer pour en faire sentir la vérité^ naturelle, parce qu'on en trouve des vestiges partout où se trouve la nature humaine, ce qui a fait dire qu'elle est gravée dans le cœur ; naturelle enfin, parce qu'il fallait la distinguer de toute autre loi donnée à Thomme depuis la création, et qu'on appelle positive. Aussi la dénomination de loi naturelle est-elle autorisée par les livres saints, et notamment par saint Paul, par tous les docteurs de TEglise, par tous les moralistes de toutes les nations et de tous les siècles, par le langage universellement reçu de tous les hommes ; en sorte que proscrire le mot dé loi naturelle, ce serait se mettre en révolte contre le genre humain. Voyons enfin quel devoir dicte à Thomme la loi naturelle, par rapport à ses penchants et à ses passions.

Sr nous écoutons plusieurs des faux sages du dernier

Iti2 LOI NATUBELLE.

siècle, il« nous apprendront que c'est un projet insensé de vouloir combattre ses passions ; que sans elles Thomme serait stupide; que celles qui forment le caraclère de chacun sont incurables; qu'elles sont la source de ce qu'il y a de grand et de beau ; et qu'après tout, les vices sont aussi utiles à l'humanité que les vertus. Ici, Messieurs, que le bon sens soit notre arbitre, qu'il juge entre l'école chrétienne et celle des novateurs. Que penserezvous de la logique et de la force d'esprit de tous ces fabricateurs de morale nouvelle, si nous découvrons que leur doctrine porte sur des équivoques, sur Tabus de quelques mots, sur de pitoyables sophismes; que ce' qu'elle peut avoir de raisonnable était connu avant eux, et que ce qu'elle a de neuf est vraiment insensé? Cherchons, avant tout, à bien démêler les choses, et à nous garantir de cette confusion de langage qui fiait, ici toute la force de l'incrédulité.

Dans le dessein de nous faire veiller à la conservation de nous-mêmes, de nous intéresser au bien de nos semblables, l'auteur de la nature a mis en nous des goûts, des inclinations, dont nous ne pouvons nous défendre, qui nous avertissent rapidement de nos besoins, de nos devoirs, des dangers qui nous menacent. Souvent la marche de la raison serait beaucoup trop lente, ses conseils nous arriveraient trop tard. Ce n'est point d'après un système réfléchi, par un long circuit de raisonnement ; c'est bien plutôt par une impression involontaire, par le sentiment que l'homme est averti de ses besoins corporels, que le père aime ses enfants, que le malheur nous touche, que nous avons de l'attrait pour nos semblables, qu'un tendre souvenir nous attache aux lieux où nous avons passé notre enfance. Il est naturel à l'homme de s'aimer soi-même, d'aimer ses parerais, sa patrie, ses bienfaiteurs, de fuir la douleur : comme il lui est naturel de donner h son corps la nourriture qui le soutient^ qu le

LUI KATURELLK, i93

repos qui te délasse. Dans tout cela^ il ne faut voir que la voix de la nature attenlive à nos besoins, que des impressions utiles qui se rapportent à notre bonheur ou à celui de nos semblables : c'est ce que nous désignerons sous le nom de penchants naturels; et notre devoir, c'est de les régler. Que s'ils ne sont pas contenus dans de justes bornes, s'ils deviennent ardents, impérieux; s'ils sont poussés jusqu'à l'excès, ou bien s'ils nous portent vers des choses illicites, en un mot, si les penchants sont déréglés de quelque manière, nous les appellerons />a55}on3; et notre devoir, c'est de les combattre. Entrons sur tout cela dans un développement nécessaire.

Pour peu qu'on veuille consulter son propre cœur, son expérience personnelle ou celle de ses semblables, comment ne pas sentir qu'on doit être en garde contre les penchants de la nature, même les plus légitimes; qu'ils tendent à franchir les bornes ; que si la raison ne vient en modérer l'essor, en tempérer les ardeurs, ils acquièrent une force, une violence qui entraîne, et qu'ils finissent par dominer en quelque sorte la volonté, s'ils ne sont pas dominés par elle? Ainsi, c'est bien par un penchant également légitime et doux, qu'une mère se complaît dans ses enfants; mais pour peu qu'elle écoute trop sa tendresse, elle aimera dans eux jusqu'à leurs défauts et leurs vices, et son amour ne sera plus qu'une indigne mollesse. Ainsi, rien n'est plus innocent à la fois et plus consolant que le sentiment de .l'amitié ; mais, s'il est abandonné à lui-même, il peut aisiément devenir vicieux, dégénérer en commerce de flatteries et de complaisances criminelles. .L'amour de soi est le premier qui se fait sentir; mais, s'il se dérègle, il devient égoïsme, inspire la haine, pousse à la vengeance. Oui, abandonnez la nature à sa pente ordinaire; et au lieu de l'amour de soi-même, vous aurez cet orgueil qui ne vit que de distinctions et de préférences, ^t qui semble faire se$ délices des humiliations d'autrqi;

au lieu d'une louable émulation, vous aurez cette ambition effrénée, qui veut toujours monter plus haut, et -s'élever sur les ruines de ses rivaux confondus ; au lieu d'une sage, d'une active industrie, vous ii'aurez plus qu'une insatiable cupidité, dont rien ne pourra contenter tes désirs; au lieu des plaisirs honnêtes, Vous n'aurez que cette volupté qui énerve à h fois Tâme et le corps , et que suivent trop souvent l'opprobre et la discorde.

On reproche au moraliste religieux de faire de l'homme un être insensible, une statue sans ressort et sans âme, parce qu'il l'invite à régler ses penchants : mais fut-il jamais une accusation plus étrange? Quel moraliste a jamais pu défendre à l'homme de sentir, de désirer, d'aimer, d'agir? Qui jamais a condamné les affections légitimes, et s'est avisé de faire de l'homme un être passif, indifférent, plongé d^ns les langueurs de l'apathie ? L'Evangile luimême, ce code de morale si parfait, ne fait que les épurer et les rendre plus utiles. Aimer Dieu, aimer les hommes, voilà toute la loi : or, de ce double amour, comme de leur source, découlent toutes les affections , tous les devoirs naturels, domestiques et civils, qui perfectionnent les hommes et les rendent plus heureux. Quelle loi fut jamais plus sévère contre le serviteur inutile, contre le riche indolent, contre la paresse et l'oisiveté? Vous ne profanez pas les dons que le ciel vous a faits : ce n'est pas assez, vous devez les faire valoir ; voUs n'opprimez pas le pauvre, vous ne retenpz pas le bien d'autrui ; ce n'est pas assez, si vous êtes pourvu des biens de la fortune, vous devez savoir les répandre dans le sein de l'indigence. Et qui vous empêche de suivre les sentiments nobles et généreux? Etes-vous épris de l'amour des lettres et des arts? tout ce qui vous est commandé, c'est de ne pas leur sacrifier des devoirs plus sacrés , et de ne pas en abuser pour prêter des charmes à des vices déjà trop funestes. Avez-vous un amour ardent pour la patrie? qui vous em-

LOI NATUHELLR. i9

pèche de vous livrer à des travaux , du de former des entreprisps Utiles à la prospérité pubilc^Ue ? Etes-vous vivement affecté des maux de l'humanité? qui Vous empêche de vous vouer au soulagement des malheureux, et de mériter le titre de père des Infortunés? En un mot, pour que tout soit dans I ordre, que les penchants soient réglés par la raison; c'est alors qu'ils seront utHeS, et qu'ils n'auront jamais une activité funeste. Ce n'est pas détrutte le cours d'un fleuve, que de l'environner de digues puissantes. Est-on de bonne foi, quand on accuse le moraliste de n'être qu^un imprudent déclamateur en s'élevant contre les passions? Faut-il donc que nous fassions Tapologie de ces penchants vicieux et déréglés , source de tous les maux qui désolent les familles et la société? Faut -il que les chaires de l'austère vérité ne soient plus que des tribunes vouées à la défense de toutes les inclinations quî ne connaissent ni frein ni mesure? Quoi! au gré des novateurs, n'y a-t-il pas suc la terre assez d*orgueil et d'insolence, assez de cupidité et de bassesse, assez d'envie et de noirceur, assez de vengeance et de férocité, assez de volupté et de scandales? Pour augmenter le jeu de ces passions dont ils se font les apôtres complaisants , il faudra, loin de les combattre , dire au poète de ne chanter que la mollesse et l'impiété ; au peintre, de ne tracer que l'image delà volupté ; au jeune homme, de porter Tamour du jeu jusqu'à la frénésie; à la mère de famille, d'engloutir dans la folie de ses dépenses les espérances de ses enfants; à l'homme de négoce, d'exposer sa fortune et celle de tant d'autres par des spéculations folles, où il n'entre que de l'avidité et point de prévoyance; aux parents, de faire des arts les plus frivoles l'occupation la plus sacrt'e de leurs enfants. Messieurs, ce sont là, je croîs, des excès ; et si nous voulons y mettre un frein, on nous accusera de vouloir anéantir l'homme et ses facultés 1 Fut-il jamais acousation plus étrange ?

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Que signifie l'éloge qu'on a fait des passions fortes ; en les présentant comme la source de ce qu'il y a de beau et de grand parmi les hommes ? Quand on tient un pareil langage^ peut-on se flatter de bien s'entendre soi-niéme? En effet, un goût très-ardent et comme exclusif pour certains objets, un cœur susceptible d'impressions vives et durables, un esprit capable de réflexions profondes ou de soudaines illuminations, une âme ferme, inébranlable dans ses pensées et dans ses desseins : voilà bien, je crois, ce que Ton trouve dans ceux qu'on suppose animés de fortes passions. Hais qui ne voit que ces dispositions naturelles, si elles ne sont bien dirigées , si elles ne tournent à un but louable et utile, peuvent entraîner les désordres les plus monstrueux, qu'elles peuvent faire des hommes ou grands par leurs crimes ou grands par leurs vertus? Avec ces qualités extraordinaires de l'esprit et du cœur, vous pourrez avoir des Aristide , des Tra jan , des Louis tX, des Henri IV, des Turenne, des Bossuet, des Fénelon ; mais si Tamour de la fausse gloire, si de funestes exemples, si la flatterie, si des circonstances malheureuses donnent à ces penchants une direction funeste, vous aurez des Catilina, des Néron, des Mahomet, des Cromwel, des novateurs audacieux , des poètes infâmes, des sophistes dangereux. Voyez ce fleuve qui roule tranquillement ses eaux ; il répand sur ses bords la vie et la fraîcheur, et l'on peut, par mille canaux divers, étendre de toutes parts ses influences salutaires ; mais , s'il vient à se déborder, il porte au loin le ravage et la désolation. . Que signifie encore ce conseil que nous donne un des chefs de Técole moderne, quand il nous dit : o Que vos )) passions soient toutes à Tunisson ; établissez entre elles » une juste harmonie, et n'en appréhendez point les dés- » ordres? » Mettez, dites-vous, vos passions à l'unisson; mais voudriez-vous bien nous apprendre Tinfaillible secret d'exécuter un si admirable dessein? Ne dirait-»on pas quQ

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Ton peut accorder les passions de Tàme eomme les cordes d'un instrument, et qu'elles sont aussi dociles au commandement de Pâme, que la harpe sous les doigts du musiciep? Si les passions qui se balancent, sont d'une égale force, il en résultera un état d'équilibve et d'inaction. Supposez rhomme ég^ement combattu par Tamour et la haine, par l'ostentation et Tavarice, par Taudace et la pusillanimité, par le désir de la gloire et Tintérét personnel ; vous fiurez le plus irrésolu et le plus nul de tous les êtres. Voulez-vous que Tune de ces passions soit plus forte, qu'jelle soit dominante, ^t qu'elle mette en jeu toutes les autres? que devient Fharmonie prétendue? Si les passions sont fortes, n'est-il pas à craindre qu'elles ne*soient déréglées? Dès lors elles se disputeront toutes à Tenvi la possession de l'homme. Le cœur ne sera plus qu'une arène de gladiateurs, ou, pour parler avec les livres saints (1), qu'une mer bouillonnante dont les flots se heurtent, se brisent avec fureur. Qu'il est bien plus sage d'avertir l'homme de veiller sur ses penchants, et de les combattre avec courage, pour en prévenir ou en réprimer les excès! Les passions sont les maladies de l'âme; et celui qui, pour en arrêter les pernicieux effets, nous propose sérieusement de les mettre en harmonie, ressemble à l'empirique, qui, pour la conservation de la santé, nous conseillerait de mettre à l'unisson toutes les maladies du corps.

Revenons donc. Messieurs, à la saine doctrine que dicte la raison, que la religion enseigne à tous; c'est que nous avons en Dieu un maître dont la volonté doit être la règle de la nôtre : le bien, c'est d'y obéir; le mal, c'est d'y résister. Loin de nous tous ces docteurs de mensonge, qui voient dans les passions le bien suprême, et qui nous invitent à nous y livrer, plutôt qu'à lutter contre elles

(!} Isaie. LTii. 20.

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pour les soumettre à la raison. J'aurais pu vous intéresser à la cause que je défends, par la crainte m^me de voiries passions devenir le fléau de la société et la ruine du corps ; vous dire que Tintempérance avec ses excès, Tambition avec ses inquiétudes, la colère avec ses fureurs, la jalousie avec son ver rongeur, altèrent, détruisent les tempéraments les plus robustes, conduisent à des langueurs funestes, hfttent les infirmités et la mort; et sans doutle que les faits viendraient à Tappui de ces assertions. Mais j'ai mieux aimé envisager les choses sous iin point de vue plus élevé et plus digne d'une créature raisonnable. Oui, la grandeur, l'héroïsme, c'est bien moins de suivre ses penchants, que de les sacrifier au devoir. Je consens à ne pas me prévaloir ici des maximes du christianisme, qui me donneraient tant d'avantage : j'en appelle à ces sentiments d'ordre et de vertu répandus chez tous les hommes. Tous ont senti que le plus beau triomphe est Celui que l'on remporte sur soi-même, sur Famour du plaisir, sur ses ressentiments, sur la cupidité. Le féroce Marins , ne pouvant se résoudre à quitter le pouvoir suprême^ est-il plus grand que le modeste dictateur qui fait taire l'ambi* tion pour retourner à la charrue? Coriolan, marchant à Rome, à la tête des ennemis de sa patrie, est-il aussi grand que cet Aristide^ qui, partant pour son exil, fait des vœux pour la ville ingrate qui le condamne? Le guerrier, qui n'écoute qu'une intempérance fougueuse, vautil le héros qui respecte la vertu de sa captive? Oui, nous sentons tous qu'il est plus beau de faire passer avant tout le devoir, lors même que nous aurions la faiblesse de l'immoler à la passion. Le grand Condé (x avait pour B maxime, dit Bossuet, (écoutez, c'est la maxime qui fait » les grands hommes) que, dans les grandes actions, il » faut songer uniquement à bien faire, et laisser venir la » gloire après la vertu. »

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