‹ Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religionChapitre 19 sur 48 · LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

LIBRE ARBITRE

1 BLLB est la destinée de la vérité sur lu leurre : èi elle a des amis sincères^ qui la défendent avp(; courage , elle a aussi des ennemis ardents, qui la combattent avec acharnement ; sa lunnère, eU tnéme temps qu'elle charme les esprits dociles, irrite les esprits superbes. Le propre de la Vérité, c'est de combattre tous les vices et toutes les erreurs ; et dès lors faut-il s'étonner qu'on voie s'armer contre elle toutes les passions et tous les préjugés? C'est ub talent bien déplorable, que celui que nous avons tous plus ou moins, de répandre des ténèbres sur les choses les plus claires^ de notls embarrasser nous-mêmes dans nos propres subtilités, et de réussi^ plus d'une fois à donner Un faux jour de vraisemblance aux paradoxes les plus révoltants. Il y a longtetnps que Cicérdn a dit, qu'il n'est point d'absurdité qui n'ait eu ses défenseurs, même parmi des esprits non vulgaires. Ces fétlexions, Messieurs, se sont présentées naturellement à nous, au sujet de la discussion que nous allons entamer sur le libre arbitre. Oui, s'il est une doctrine simple, lumineuse, dont le sentiment soit unlversellernent, profondément répandu dans le genre humain, c'est qu'il y a en nous un principe actif, capable de délibérer, de choisir, de se déterminer ; c'est que nous ne sommes ni des machines soumises à des impulsions purement mécaniques, ni des plantes qui végètent d'après des lois t>^J'*Gmenl physiques, ni des animaux conduits par un instinct aveugle qui les maîtrise et les entraîne. Toutefois, je ne sais si l'étude de la phi-' losophie présente une qtiestion plus obscurcie des nuages du sophisme, que celle de la liberté dé l'âme humaine.

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Tout ce que la dialectique peut avoir de plus embarrassant et de plus subtil a été mis en œuvre pour le combattre. Ici la corruption du cœur est venue se joindre à l'égarement de Tesprit; et le fatalisme, tout odieux, tout funeste quil est, n'a pas laissé d'avoir des sectateurs dans tous les siècles. Il est si commode de penser que les passions nous entraînent avec une force irrésistible, que nos actions dépendent uniquement de nos organes, qu'un inflexible destin fait nos vices comme nos vertus! Avec cette doctrine, on pourra bien étaler dans ses discours la morale la plus rigide, parce qu'en même temps, par elle, la conscience s'endort dans le vice, la volupté n'est plus troublée dans ses plaisirs, et le crime même peut vivre dans le calme de Tinnocence.

En venant aujourd'hui, Messieurs, venger la liberté de nos âmes des attaques des sophistes anciens et modernes, n'allons pas nous méprendre sur le véritable objet de la discussion : il s'agit de bien s'entendre, pour ne pas s'eur gager dans des disputes interminables^ Sans doute on ne prétend pas que dans toutes ses pensées,, dans tous ses désirs, dans tous ses mouvements, l'homme soit à l'abri de toute nécessité. Que de mouvements dans «es organes, dont il n'est pas le maître ! que d'impressions faites sur les sens, que de sensations qui en sont la suite ! que de pensées irréfléchies que souvent nous éprouvons malgré nous-mêmes l On sait bien aussi qu'il est des choses, qui d'ailleurs nous sont agréables, auxquelles nous acquiesçons sans contrainte, sans violence, et qui néanmoins ne sont pas libres. Ainsi l'amour de nous-mêmes, le désir de notre bonheur est bien ce qui est le plus conforme à notre volonté; et c'est pourtant ce qu'il y a de moins libre. C'est Bossuet, qui, au commencement de son traité sur le Libre Arbitre, fixe Tétat de la question par les paroles suivantes : ce La question est de savoir s'il y a des choses » qui sont tellement en notre pouvoir et à la liberté de

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notre choix, que nous puissions ou les choisir ou ne les » choisir pas. » Ainsi la liberté, c'est la faculté de se déterminer par son propre choix.

Ici nous avons des preuves de tous genres : preuves di* rectes, tirées. du sentiment, de la raison, de la foi du genre humain; preuves indirectes, tirées des absurdités mêmes du sentiment coatraire. Notre dessein est de vous les exposer. Nous aurons soin, en les développant, de^ combattre les difficultés à mesure qu'elles se présenteront. S'il en était parmi vous qui fussent arrivés dans cette assemblée avec des préventions contre la liberté de leur âme, j'espère qu'ils en feront un noble usage, en se rendant, par une conviction jréfléchie, aux preuves qui rétablissent.

Tout me dit que notre esprit a la faculté de délibérer et d'agir par choix, qu'il est rai4)itre de ses déterminations; en un mot, qu'il est libre.

ht d'abord j'en appelle au sentiment, ce ténQK>ignage intérieur qui nous avertit de ce qui se passe en nous. Si nous voulons un moment nous replier sur nousrmémes, nous découvrirons que notre âme se connaît, qu'elle se voit, se sent elle-même ; elle a la conscience de ses pensées, de ses facultés, de ses opérations; elle est avertie de son état, de ce qu'elle éprouve, de ce qu'elle est, par un sentiment vif et profond dont elle ne peut se défendra* Or que chacun de nous s'écoute et se consulte, et il sen* lira qu'il est libre» comme il sent. qu'il pense et qu'il existe. Oui, chacun de nous sent très*vivement et trèsnettement, du moins dans une foule de circonstances, qu'il a le pouvoir de parler ou de se taire, de marcher ou de rester immobile, de garder un secret ou de. le révéler, d'assister un indigent ou de le délaisser, d'agir ou de ne pas agir. Et si cette liberté est une chimère,' comment puis-je la sentir de cette manière? Ce qui n'est pas, ce

9Ûd llBRJi iMBlTHU.

qui n'est qu'uu néant, peut-on le sentir aussi positivement que ce qui est très-réel?

Voulons-nous la sentir vivement pette liberté Haisons* en répreuve dans une de ces choses parfaitement indiffé* rentes, où aucune raison ne nous penche plutôt d'un' côté que d'un autre. Je me résous, je le suppose, à lever mon bras, à le remuer : que je le porte à gauche, que je le porte adroite, voilà ce qui m'est très-indifférent; je puis exécuter Tun et Tautre mouvement avec une égale facilité. En le remuant ainsi à mon gré, je puis bien sentir le plaisir d'exercer ma liberté : mais que je le porté d'un côté ou d'un autre, en vérité le plaisir est égal ; et plus j^ considère sérieusement et profondément pourquoi je commence aie portera droite, plus je sens clairement que c'est m^ volonté seule qui m'y détermine par son activité propre, et par ce pouvoir de choisir qui la constitue. Qui, je suis ici tellement maître de mes mouvements, que je puis aiinon-«> cer d avance ce que je ferai à ce sujet: je purs m'engager à faire trouver vraie ou fausse toqta conjecture qu'on pourrait se permettre à cet égard. Ainsi, si l'oi) conjecture que, dans un moment, je lèverai mon bras, je ne craindrai pas de m'engager à le tenir immobile ; même il suffirait qu'on me crût obligé à un mouvement déterminé, pour que j'exécutasse le mouvement contraire : tant le pouvoir que j'ai de choisir est véritable! Sans doute 1 homme est libre aussi dans des choses bien autrement importantes que le mouvement du bras ; mais je n^i d'à- |

bord besoin que de ce seul exemple, pour faire voir que >

l'homme n'est pas une machine, et pour renverser ainsi i

le fatalisme.

Yiendra-t-on nous dire que ce sentiment intime de notre liberté pourrait bien n'être qu'une illusion; que peut-être nons sommes déterminés nécessairement par des impulsions réelles, mais insensibles, et que nous sommes affectés comme si nous étions libres, encore que

fe

UUBii AHWffftK.

1)01)8 ne le soyons pas? C'est^-Kjire, qu'on veut combattre un fait par une possibilité, une réalité par une sopposi-- 4iQ0 iQute imaginaire, le sentiment positjf de la liberté par ipe délégation toute gratuite de ce sentiment. Quoi! je sens -que j'ai le pouvoir de parler ou 4e me taire ; j'ai un .sentiment aussi profond, aussi lumineux de ma liberté que. de ma pensée, et vous voulez traiter d'illusion oa que je sens d'une manière si claire, si réelle l Que n^ap^* p^Qz-*vous également chimérique le sentiment de votre existence? Avec de tels raisonnements, tout est renversé; plus de moyen de distinguer le bop sens de la folie, le mensonge de la vérité. Vous aurez beau me parler de sentiment intérieur, de conscience, de lumière, d'impression ^ vérité, je vous dirai que ce sont là peut-être des illusions. Vous viendrez me raconter, je le suppose, qu'un jour, suf les bords de la Seine, aus^ environs de cette capitale, vous fûtes surpris par un orage épouvantable : je vous ferai observer que peut-être tout cela ne s'est passé qiie dans votre cerveau, dans votre imagination, et que ee n'est pas la première fois qu'on prend des fantômes pour des réalités. Vous me direz que vous jouissiez plei* nement de vos sens et de vos fficultés, que vous avez parfaitement vu et senti |a plqie qui vous pénétrait de toutes parts ; je vous répondrai que vous avez cru sentir, et que vous ^(i sentiez pas; que vous étiez atfecté comme si le ciel était pluvieux, encore qu'il fût très-serem. Oui, avec cette n()aniede combattre ce que notre sentiment intérieur a de plus clair et de plus vif, on nous conduirait à douter même de notre pepsée et de notre existence ; car enfin nous ne savons que nous pensons et que nous existons, que parce que nous nous sentons penser et exister.

Je le veux, il est des choses dans lesquelles nous sommes entraînés par une secrète nécessité ; mais alors nous le sentons très-bien. Ainsi l'homme s'aime luimême d'un amour qui lui est très-agréable sans doute,

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mais nécessaire; il n'est pas en notre pouvoir de ne pas nous aimer. Nous pouvons bien éprouver quelquefois le désir de voyager pour nous instruire, comme nous éprouvons le dé>sir d'être heureux ; mais voyez la différence : nous ne son|geons pas seulement que nous puissions nous empêcher de vouloir être heureux, et nous sentons clairement que nous pouvons nous empêcher d'entreprendre un voyage ; nous délibérons, nous consultons en nousmêmes si nous devons l'entreprendre, mais nous ne mettons jamais en délibération si nous voudrons être heureux : ce qui montre, dit Bossuet à ce sujet, que, si nous sentons que nous sommes nécessairement déterminés par notre nature même à désirer d'être heureux, nous sentons aussi que nous sommes libres de choisir les moyens de l'être.

A tous ces raisonneurs subtils, qui, par leurs so** phismes, veulent combattre le sentiment de notre liberté, nous pouvons faire quelques réflexions bien simples, et pourtant bien embarrassantes pour eux. Nous leur dirons : Vous traitez d'illusion le sentiment de ma liberté, et vous voulez le combattre par les arguments de je ne sais quelle métaphysique; mais prenez garde : tous vos raisonnements seront inutiles pour moi, si je n'en connais pas la vérité. Je ne puis la connaître que par un sentiment de lumière intérieure qui m'avertisse de sa présence ; car la vérité n'existe pour moi, que par le sentiment que j'en ai ; mais, si je ne dois pas croire au sentiment de ma conscience, qui me dit que je suis libre, pourquoi voulez-vous que je croie au sentiment de ma conscience , quand elle me dira que vous avez raison? Si je ne dois pas ajouter foi au sentiment de ma liberté, pourquoi devrais-je ajouter foi au sentiment de la vérité de vos raisonnements? Croyez-vous donc que je sentirai plus clairement la force de vos raisons, que je ne sens ma liberté? Vous voilà enlacés dans vos propres filets. Co

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n*est fm toul : vous m'Heousez de céder trop feoilemént à des apparences, dlètre crédule ; vous voulez me désabuser; en conséquence, vous étalez votre système de fa*talisme, vous Texposez dans toutes ses parties, vous voulez me convaincre de H solidité de vos idée$ et de la fiiiblesse des miennes : mais vous croyez donc quç je suis capable d'examinefr de peser mes pensées et les vôtres , de délibérer, de choisir, de me décider enfin pour ou contre vptre dootrine) Mais de pouvoir, qu'ë^>ce autre chose que rexeroice même de ma liberté ? Voilà donc comment, pour me prouver et me convaincre que je ne suis pa3 libre, vous êtes obligés de supposer que je le suis.

Cette dernière considération' nous mène à la seconde preuve, que va fournir Tévidence du raisonnement.

Que la liberté soit possible, c'est une chose incontestable : tous les hommes en ont Tidée, et toutes les langues ont des mots et des façons de parler très-claires et très-précises pour l'expliquer ; tous distinguent ce qui est en notre pouvoir, ce qui est remis à notre choix, de ce qui ne Test pas; et ceux qui nient la liberté ne disent pas qu'ils n'entendent pas ce mot, mais ils disent que la chose que Ton veut signifier par là n'existe pas (i). Et pourquoi Dieu n'aurait-il pu donner à l'homme cette faculté de choisir entre les ot^ets divers, et de se déterminer par une activité propre, personnelle, inhérente à sa nature? Si Dieu a pu nous communiquer quelque chose de son être, en nous donnant l'existence ; quelque chose de son intelligence infinie, en nous donnant la raison ; quelque chose de sa puissance créatrice, en nous donnant le pouvoir de créer en quelque sorte dans la matière tant de formes nouvelles, et d'inventer tant de moyens d'embel* lir, de perfectionner la nature eUe*môme ; pourquoi n'au

{i) Bossue i^aité du mre ArUire^ chap. ii.

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rait-il pas pu nous rendre particîitants de sa souveraine liberté, dans ce degré de subordination et d'imperfection qui convient à la. créature ? Et que nous dit ici la iraison éclairée par Texpériencé ? C'est qu1l n'y a aucun motif déterminant, aucun bien particulier, aucun penchant na* turel, qui nous entraîne irrésistiblement ; qu'ainsi nous pouvons faire un choix par l'activité ménie de notre libre arbitre. > ' , ^ ' .

Sans doute l'homme agit par un motif qui le défermine; c'est par là qu'il est intelligent et raisonnable. Hai^ ce motif est-il nécessitant, irrésistible? voilà le point dé* cisif dé la question. S'il l'était, pourquoi donc, avant que d'y céder, a-t-on réfléchi, délibéré? On ne s'avise pas de mettre en délibération si Ton mourra un jour, ou si l'on verra la lumière en ouvrant les yeux ; en cela, on se laisse emporter au cours inévitable des choses ; mais, à l'égard des raisons, qui se présentent pour agir ou pour n'agir pas, nous sentons que nous devons les peser, parce que nous voulons agir par choix.

Quel aveuglement, de faire de l'homme un être purement passif sôus lés coups de la nécessité/ de vouloir expliquer/S<}S déterminations, ses volontés, ses choix, par desimprëasions mécaniques I Quel rapport y a-t-il entre un acte de ma volonté qui choisit, et le choc d'un corps mobile Trappe par un autre? Est^l au pouvoir de celui qui est. frappé, de dâibérér sur le mouvement reçu, de le modifier, de prendre une direction opposée à celle qui lui est.imprimée ? L'ftme, au contraire, se replie sur elle* même, réfléchit.sur les impressions qu'elle éprouve, et déploie, comme il lui plaît; sa force et son activité. Que les deux , bassins . d'une , balance . soient dans un parfait équilibre, le poids qu'on met dans l'un des deux le fait piencher; ce bassin ne peut. résister au poids qui l'entraîne; il n'est pas en son pouvoir de rester fixe comme il était, il est passif : mais notre ftme est active^ elle obéit

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OU elle résiste, suivant sa volonté. Prenons garde de noua faire de fausses notions des motifs qui agissent sur notre âme. N'allons pas, abusés par Timagination, nous figurer un motif comme un corps qui agit de tout son poids sur un autre corps. Un motif, c'est une idée, un sentiment | une considération qui s'éveille dans l'ftme ; c'est quelque chose de spirituel. Une raison d'agir n'est pas l'action ; il y a loin des lumières de l'entendement aux résolutions de la volonté : et combien de fois, par une contradiction qui décèle la liberté, ne fait-on pas en pratique ee qu'on improuve en théorie ?

Maintenant, vous sentirez combien est vaine cette objection, que nos idées viennent des sens^ nos déterminations de nos idées, et qu'ainsi tout se réduit à l'organisation physique. Je réponds qu'il n'en est.pa&de l'âme, substance active, délibéraiite,. comme d'un instrument dont on pince les cordes ; qu'après que le jeu des musnks, des nerfs et des fibres a éveiHé dans l'âme des sensations, et par elles des idées; l'âme a la faculté de les comparer, de le^ combiner, de les apprécier ; qu'ainsi elle est bien passive d'un côté comme un instrument de musique, si l'on veut, mais que, de l'autre, elle est activé par sa nature même. Ici, ce qui tious fait illusion, c'est que, dans bien des choses, la nécessité se trouve à côté dé la liberté, et que, par irréflexion, on les confond ensemble : je vais m'expliquer. Les couleurs que je vois, les sons que j'en* tends, les odeurs qui m'affectent, les impressions extérieures que reçoivent mes organes, tout cela éveille dans mon âme des sensations dont je ne puis me défendre : en cela, je suis nécessité. Le sentiment de la faim où delà soif qui me presse, de la joie ou de la douleur dont je suis pénétré, des désirs qui m'agitent, des mouvements îndélibérés et rapides que j'éprouve : tout cela encore n'est.pas libre, j'y consens. Mais vient le moment où finit la nécessité, et où la liberté cômnience. C'est sur ces

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impressions mêmes que la^ liberté exerce scm emf^re ; elle est leur souveraine, et non leur esclave ; les organes sont ses ministres, et non ses maîtres; ils peuvent bien être rebelles, mais leur révolte ne détruit pas son autorité, ou plutôt elle la suppose. Nous savons parfaitement distinguer les impressions nécessaires, d'avec les choses dans lesquelles nous sommes libres; certaines volontés irréfléchies, d'avec celles qui sont de notre choix. Ainsi, au premier instant de la bataille, le guerrier le plus intré-pide peut bien frémir d'une frayeur involontaire: mais il sait ce que lui commandent le devoir et l'honneur, et il marotf^^ Tennemi avec un courage irréfléchi. Au milieu d'un concert qui vous charme, vous avez bien le dessein de l'entendre juofu'au bout : mais voilà qiie le Souvenir d'un devoir à remplir frappe votre esprit; vou$»réfléchissez, vous savez par choix sacrifier le plaisir au devoir. Qui lie sait pas déméter ces diverses afiectipn^, et distinguer en quoi il est libre, en quoi il ne l'est pas f

Sans doute nous aimons le bien en général; nous le cherchons, nous le désirons comme le tei'me unique de nos espérances et comme l'objet de notre bonheur ; sans doute encore, si Dieu, le bien suprême^, nous appa-^ raissait, il nous entraînerait vers lui irrésistiblement, nous irions nous perdre dans cet océan de gi^ndeur et de gloire. Le désir de connaître serait pleineitaent satis&it par la vue de Dieu, Ja vérité même; le déèip d'aimer serait rassasié par la possession de Dieu, la beai:^é suprême. C'est alors que, dans un état fixe de connaissance pleine et de bonheur parfait, nous ne serions plus libres. Mais sur la terre il n'en est pas ainsi ; nous ne voyons qu'à travers des nuages. Encore que la raison nous découvre que la vertu est le seul bien véritable, cependant nous ne sentons pas toujours un plaisir actuel en la suivant, elle exige souvent des sacriflces pénibles à la n^^turô; encore que les plaisirs soient faux et trompeurs , ils ont néanmoins

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des charmes, des attraits sensibles cpii cap|ivent; encore, que/ dans bien des points, la vérité se montre à nous. iTune manière très-lumineuse, toutefois, elle est souvent enveloppée de-quelques ombrés. Ainsi, il reste toujours quelque chose à désirer à notre intelligence cbmme à no* trei volonté; aucun bien particulier ne nous entraîne né-* cessairement : et voilà pourquoi nous né cessons de consulter, de délibérer, de choisir y ce qui constitue Tessence de la liberté.

Sans doute le tempérament, les penchants naturels, rhabitude, exercent sur nous un certain empire ; mais gardons-nous de le croire absolu, et sachons réduire son influence à sa juste, valeur. Ainsi, que par un effet de leur organisation, les uns soient plus enclins au plaisir, à la paresse, à la colère, je le veux, que nous naissions avec certaines dispositions, certaines qualités plus particulières, qui doivent faire comme le fond de la .trempe . de notre esprit et de notre caractère, je le veux aussi ; que de longues habitudes aient laissé dans nos àmcs des impressions très*difficiles à détruire, ce qui a donné lieu à cette façon de parler, que rtiabitûde est une seconde nature , j'y consens encore. Qu'on voie des esprits, d'ailleurs pleins de raison , tourmentés, sur quelques points, d imaginations bizarres dont ils ne sont pas les niaitres , comme on le raconte de Halebraache et de Pascal ; qu*ou voie des hommes possédés de la noanie de se croire des animaux dans certains intervalles , entraînés machinalement à imiter leurs cris ou à partager leur nourriture : je ne prétends pas trouver la liberté dans les maniaques et les insensés, il s'agit en ce moment de l'homme raisonnable et jouissant de toutes ses facultés. Alors, loin.de nous la pensée que le tempérament , le penchant , l'habitude , sont irrésistibles; ils peuvent affaiblir la liberté,. et non l'anéantir : bientôt je ferai sentir les conséquences affreiises de la fatalité. Disons ici que l'éducation, le bon

SIO' LIBRE ARBITBI!.

éxeftij)lé, la Maison, la religion surtotit, peuveiit reédfrô rhoitime vainqueur de toute la violence des inclinations et de rhàbltude. Ce n'est pas ici le lieu de dire tous les prodiges que peut opérer en ce genre la religion avec ses promesses et ses'tnenacês, avecî tous les secours divins dont elle est la dispensatrice ; je tne contente de rappeler que, chez les anciens et lés modernes, mille exemples attestent hautement combien Tâme conserve d'empii'é au milieu des impressions qui peuvent la solliciter au mal. Qu'un $rbre soit penché d'un côté, on ne le verra pas se redresser de lui-même; une pierre qui tombe du haut des airs ne remonte pas dans Tatmosphère; le fleuve ne recule pas vers sa source : ici tout est soumis à des lois mécaniques. Rien de semblable dans Thomnie ; s'il n'est pas indépendant des causes physiques , il n'est pas entraîné par elles; il est animé d'un principe d'activité, d'une force de raison et de volonté, qui s'élèvent au-dessus de tous les attraits et de tous le^ obstacles. Combien de foi&, malgré toutes les impressions des^ plus longues habitudes, n'a-t-on pas vu des voluptueux sortir enfin de leur mollesse, devenir laborieuse et tempérants! Comme le changement prodigieux, opéré dans leur conduite, faisait éclater merveilleusement leur liberté, et l'empire de leur âme sur leurs organes! Augustin était né avec un es* prit ardent, un cœur naturellement tendre ; longtemps il est livré à de monstrueuses erreurs, il est plongé dans les plaisirs des sens : enfin des pensées plus sérieuses com-> mencent à le faire rougir de ses désordres ; il combat , il triomphe des habitudes de l'orgueil et de la volupté; il est rendu à la vertu, et par elle à la véritable liberté. Voulez-vous un exemple mémorable de ce gue peuvent la réflexion et la religion sur la nature la plus rebelle ? rappelez-vous l'immortel élève de l'immortel Fénelon. Colère, impétueux, efi^réne dans tous ses désirs, plein de caprices et de saillies bizarres, le duc de Bourgogne livré à lui^

LtiftB AlBIlUfe. in

ménâe, ou dirigé par des tnaifis inhabiles , aurait pu être un monstre de vices et de cruauté^ et voilà que de doticeft insinuations, des exemples plus touchants encore que les leçons, et surtout Fempire que la religion prend insensiblement Hur son cœur, tempèrent, adoucissent ce caractère presque féroce , et développent dans le jeune prince des qualité&qui semblaient préparer pour la France de longs jours de gloire et de prospérité. Ainçi, Messieurs, la raison me dit qu'il n'est point de motif, point de bien particulier, point d'inclination naturelle, qui entraine ir^ résistiblement ; qu'ainsi Fhomme est libre avant d'agir, puisqu'il peut choisir ; et libre dans l'action , puisqu'elle est de son choix.

Enfin ^ consultona la foi du genre humain. S'il était question des secrets de la nature, des sciences appelées exactes, de la connaissance physique du globe et du monde planétaire j en un mot, de ce qui suppose une vaste capacité ou de savantes recherches, sans doute ce n'est pas l'opinion commune des peuples qu'il faudrait prendt^ pour arbitre et pour règle de la nôtre; mais dantf les choses qui se font sentir à tous, qui se lient à la conduite ordinaire de la vie, qui sont la règle universelle des actions et des jugements de tous^ les hommes, on ne •peut qu'être fhippé de la cohvictton universelle, constante, imperturbable des nations et des siècles* Comment ne pas y voir un de ces sentiments que la nature inspire, et qui tiennent au fond même de l'être raisonna^ ble? Si, dans bien des points, les savants eux-mêmes sont peuple par leurs préjugés, le peuple à son tour, sur bien des objets, est vrai philosophe. Entre les esprits les plus sublimes et nous, il est beaucoup de choses communes; il faut qu'entre leurs pensées et les nôtres il existe un lien de communication : sans cela, comment pourraient-ils se faire entendre? Ce lien, c'est le sens coïmûnû; et dans ce qui est du ressort du sentiment, du

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sens commun, j'avone que je suis toujoui^ frappé de Tautorité du genre humain. Or, quelle a été sa croyance sur le libre arbitre? Il est aisé de s'en instruire. Si les hommes sont libres, il est naturel qu'ils délibèrent avant d'agir ; qu'ils portent leurs pensées dans, ravenir; que, dans leur prévoyance, ils se ménagent des ressources, et se décidetit enfin pour le parti qu'ils croient le plus sage.; Or, voilà/ce.qu'ils ont fait dans tous les temps; si bien que ceux qui ont agi sans réflexion, ont été traités d'esprits légers , ou bien ont passé pour des téméraires et des insensés. Si nous sommes libres, il est naturel d'exhorter les hommes à fuir le vice, à pratiquer la vertu, à sacrifier la passion au devoir, à mériter, par une conduite sans reproche la considération publique. Dans la doctrine de la liberté, tout cela est en notre pouvoir : aussi voit-on les sages, les hommes vertueux, les législateurs de tous les temps, tous ceux qui ont été amis de rhumanité, consacrer leurs travaux, et leurs veilles à irendre les hommes meilleurs et plus heureux. Enfin, si nous sommes libres , il est naturel que la société nous impose des lois, qu'elle nous oblige de les suivre, qu'elle récompense ceux qui s'y montrent fidèles, et qu'elle punisse les infracteurs. Or, voilà ce que l'histoire nous atteste de toutes les sociétés civiles. Ce n'est pas tout; on a vu des philosophes systématiques s'élever contre la liberté, et la combattre dans leurs écrits : eh bien , dans là pratique, ils démentaient leur théorie ; dans leurs actions, ils agissaient et se réglaient comme s'ils étaient libres. Ainsi , dans tous les temps et dans tous les lieux , les hommes ont présenté tous les phénomènes, tous les traits caractéristiques de la liberté; ils ont senti, parlé, agi, comme doivent le faire des êtres libres. Donc la liberté est un des attributs de la nature humaine.

. Eh! Messieurs, si les passions, qui voudraient se satisfaire impunément et sans remordS; n'étaient pas intérims-

UARB AftBITKS. ïlâ

Bées à méconnattre la doistrine de Id liberté de nos fttnes, croyez bien qu'elle n'aurait pas d'eniietnts. On peut bien disputer contre cette vérité, connue les Pyrrhoniens ont ridiculement disputé sur la vérité de leur propre existence , les sophismès peuvent Tobscurcir, mais non la dé« truire ; et toujours, entraîné par le sentiment d*une conviction profonde» on verra le genre humain parler, raisonner, agir comme il doit le fiiire^ s'il jouit de la liberté.

Je passe aux preuves indirectes du libre arbitre, que je tire des absurdités mêmes et des conséquences aifreuses du système contraire, du fatalisme.

SooTBNT, Messieurs, un moyen court et facile de juger un système, c'est de l'examiner dans ses conséquences immédiates. Avec de la souplesse dans l'esprit, et les sub^ tiles ruses de la dialectique, le sophiste vient à bout de répandre une lueur de vérité sur les plus monstrueuses erreurs. Il peut être difficile de le suivre dans ses argu-ments compliqués, ou d'en faire voir le foux, lors même qu'on le sent très^bien. Alors voyez les suites nécessaires de la doctrine; l'arbre. se connaît par les fruits, et quand les conséquences sont absurdes, comment les principes seraient-ils vrais? Appliquons cela m fatalisme. Si je vous disais crûment qu'il n'y a au fond ni vice ni vertu dans ce monde; si je disais encore que le remords n*est qu'une chimère elle vain tourment des dupes, vous seriez révoltés de ces assertions; (et dans Un autre discours, nous avons fait voir combien en effet elles sont abomina-^ bies) si j'ajoutais enfin qu'il n'y a pas de Dieu, vous seriez plus révoltés que jamais. Eh bien, voyons si ce ne sont pas les trois conséquences immédiates et inévitables du fatalisme ; et dès lors nous serons ramenés par la force des choses à la doctrine opposée, celle du libre arbitre.

Je soutiens d'abord que, dans le système du fatalisme,

su LIBRE ARBITRE.

il n'y a dans la réalité ni bien ni mal. Je m'adresse à ses défenseurs, et je leur dis : Les meurtres, les parricides, les empoisonnements, la calomnie avec ses noirceurs, la barbarie dans les pères, Tingratitude dans les enfants, la perfidie dans les amis, la mauvaise;foi danà le; commerce de la vie, tout cela vous parattâl un désordre? voyez-vous là des crimes? Au contraire, la probité, la reconnaissance, la justice dans le magistrat, le courage dans le guerrier, la bonté dans le riche, tout cela vous parait-il dans l'ordre? voyez-vpus là des vertus? Le mai est-il d'»B côté, le bien est-il de l'autre? Parlez ; si tout est égal à vos yeux; si vous ne voyez d'autre différence entre les bons et les méchants, que celle qui se trouve entre Tépervier vorace et la Timide colombe; si le parricide ou le dévouement filial ne sont pas plus pour vous, que la tempête furieuse ou qu'une douce rosée, quels sentiments sont donc le^ vôtres? et cette doctrine n'est-elle pas si horrible à vos propres yeux^ que vous n'oseriez la professer haute-* ment? Si, d'uu côté, vous voyez de^ crimes, e;t de l'autre des vertus, vous êtes ioconséquents : car enfin, suivant vous, fatalistes,. toBt^eiiifite nécessairement; tout ce qui est, doit être; rienide <^e qui est, ne peut être autrement; tout est enchatné par lesjœs de rirrMsttble destin : dès lors tout esta sa pîice, tout est dans Tordre; dès lors aucune règle Ix'e^iî violée, il a'e^ plus de désordre : car le déslordi^.es^la violation d'une: règle qa'on d€»t suivre, et qu'on n'a ps(s aut^Q. Ainsi, que Néron, à la vue de Rome yioendié^, ol»iiytQ l'embrasement de Troie; ou que saint Loqia.relade la jualice sous le chêne de Vincennes, l'un %t l'autre m toM qtle remplir leur inévitable destinée; l'un est juste par la même raison que Vautre est cruel, c'est-àçlhre. par le cours de l'immuable nécessité. Ainsi, que Titus soit les délices du genre humain, et que Caligula en soit l'effroi, ce sont deux anneaux également nécessaires de la chaîne des êtres ; l'im est de fer et l'autre d'or^ si

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l'on veut ; mais voilà tout : la diflerence de leur conduite n'était pas plus de leur choix, que la différence de ceë deux métaux ne vient de leur volonté. Ainsi enfin, qu'un meurtrier soit cité devant les trihunanx, les mains encore teintes du sang de son semblable, il peut se dire innocent. Oui, dans le système du fatalisme, il a le droit de dire au magistrat: a J'ai tué mon semblable aussi nécessairement » que vous êtes le vengent* de sa mort; chez moi comme » chez vous le tempérament fait tout,- par l'impulsion de tt rirrésistible nature; J'ai dû être le tigre qui dévore sa D proie, et vous avez dû être le chasseur qui le poursuit; x> vous êtes plus heureux que moi, mais je ne suis pas » plus coupable que vous. » Messieurs, si le magistrat était fataliste, il pourrait bien condamner l'assassin, mais il lui serait impossible de répliquer à sa harangue.

Le fataliste nous dira-t-il qu'il appelle vertu ce qui est utile, et vice ce qui est nuisible : encore que le premier, comme le second , isoit nécessaire , et non l'effet d'un choix libre? Mais s'il en est ainsi, lui dirais-je, si c'est là votre balance du juste et de l'injuste , du vice et de la vertu , renversez donc toutes les notions du bon sens et toutes les règles du langage reçues parmi les hommes : appelez vertueux le champ fertile qui se couvre de riches moissons, car cela est très-utile; appelez criminel le torrent débordé qui ravage les campagnes, car cela est très« nuisible. Voyez , Messieurs , comme dans l'esprit de tous les hommes l'idée du crime se lie à celle de la liberté : le malade dans le délire de la fièvre', Tinsensé dans un accès de sa fôUe ,• auraient beau commettre des meurtres , on verrait bien là un malheur, mais non pas un crime : on pourrait bien les mettre hors d'état de nuire à leurs semblables ; mais quel code a jamais puni de mort celui dont le cerveau était aliéné , encore qu'il eût commis des ac-* tions nuisibles? Pourquoi, Messieurs, devant les tribunaux y les forfaits réfléchis , combinés , préparés de loin ,

sonMU plus révoltants, plus odieux , que oeuï qui aoot commis dans un accès de polère et d'emportemanf , sinon parce qu'on vojt dans les premiers plus de réfle^iion, plus de liberté? Ainsi, ôtez h Thomme la liberté, admettes le fatalisme, dès lors plus de vice ni de vertu.

Une seconde conséquence , c'est que le remords est une chimère, et que le seul parti sage, c'est de Tétouffer. Le remords se compose de ce double sentiment, qu'on a dû éviter Taction qu'on a commise , et qu'on pouvait Té* viter. C'est alors qu'il s'élève dans l'homme un combat pénible entre la conscience qiù accuse , et Tesprit obligé dç se condamner lui-même. Mais, si vqusôtf % h l'homme sa liberté, si le coupable n'avait pas )e véritable pouvoir d*évitcr le mai , quoi de plus insensé que de se le repra*cher 1 Qu'il soit responsable d'un vol, d'un meurtre, d'une calomnie volontaire; que, sentant très-bien qu'il avait la liberté d'éviter ces crimes , il se les reproche , je le couçois * m^is s'il y a été irrésistiblement entraîné, si ces cri-mes étaient pour lui aussi inévitables que |a maladie et la mort, il lui est tout aussi ridicule de se les reprocher, qu'il le serait au moribond de se repfochf^r son agonie. Remarquez , Messieurs , qu'on sait fort bien disiinguer le remords, des autres sentiments pénibles qui peuvent nous aifecter.^ On s'afflige d'un événement qui renverse nos projets ou notre fortune, on donne des regrets à la mort d'un parent ou d'un ami ; mais 1 ftme ne connaît de remords, que pour des fautes qu'elle a commises librement. Que, dans l'égarement de la fièvre qui |e brûle, te malade insulte ou maltraite ceux qui lui prodiguent les plus tendres soins , ce n'est là qu'un efiet purement machinal ; s'il vient un jour à l'apprendre , il pourra s'en affliger , mais non en concevoir du remords : jamais la conscience n'est troublée, que par des fautes qu'il était en son pouvoir d'éviter. Donc nous ôter la liberté , nous prêcher le fatalisme, c'est apprendre aux méchants à dormir en pain

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au sein de leurs crimes ; c est leur enlever la dernière ressource qui leur reste, celle du remords.

Une troisième conséquence, c*est qu'il n'y a pas de Dieu. En effet, la première idée qu'éveille dansTâme le souvenir d'un Dieu , c'est bien sans doute celle d'un être qui est la sainteté même , qui ne saurait ni approuver ni commettre le crime : et dépouiller Dieu de sa sainteté, ou l'anéantir, c^est la même chose. Or, le fataliste est forcé de ne pas reconnaître Dieu, ou de le faire auteur de tout le mal qui souille la terre. Dans son système , le monde moral, comme le monde physique, se réglerait par des impulsions et des mouvements inévitables; toutes les actions humaines, con^me les phénomènes de la nature , ne seraient que le développement nécessaire de la direction primordiale imprimée aux esprits comme aux corps. Alors non-seulement Dieu permettrait le mal, comme provenant de l'abus de la liberté; mais Dieu même en serait la véritable cause. Alors le crime de l'assassin, comme l'éruption du volcan qui couvre de ses laves brûlantes les lieux d'alentour, serait Teffet de la volonté divine : ainsi le mal ne viendrait pas de Thomme, mais de Dieu. Ah! je le dirai sans craindre de blasphémer . mais plutôt dans un sentiment profond de respect pour la sainteté du Dieu que i'adore; s'il fallait admettre le fatalisme, croire que l'homme n'est pas libre , dès ce moment il faudrait prêcher l'athéisme comme la première de toutes les vérités. Si toutes ces conséquences noii^ épouvantent , revenons donc à la doctrine enseignée par la saine raison , comme par la religion ; revenons à la doctrine de la liberté de nos âmes«

Mais , dira-t-on , Dieu a tout prévu ; une chose qu'il a prévu devoir arriver, il faut bien qu'elle arrive : sa science est infaillible; .il n'est pas en mon pouvoir de la faire trouver en défaut, en faisant le contraire de ce qu'elle a prévu. Gomment donc concilier la liberté de l'homme avec la

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prescience divine? Messieurs, celte difficulté, qui est bien ancienne, est devenue banale, à force d'être répétée ; elle a je né sais quelle apparence qui éblouit , mais au fond elle n'a rien de solide : je vais y répondre brièvement. La science qu'a Dieu des événements futurs ne change pas leur nature ; il connaît comme libre ce qui doit ôtre libre, et comme nécessaire ce qui doit être nécessaire. Dieu savait d'avance, Messieurs, que vous et moi nous nous réunirions aujourd'hui dans ce temple , mais librement; en sorte que , si en cela nous n'avions pas été libres , c'est alors que sa science aurait été trompée. Notre détermination à nous réunir n'a pas été Teffet de la prescience divine, elle en était l'objet: je ne me détermine pas à parler, précisément parce que Dieu l'a prévu ; mais Dieu l'a prévu , parce que je devais me déterminer : je vofus vois réunis dans cette enceinte , parce que vous y êtes ; mais Vous n'y êtes pas par la raison que je vous y vois , car quand même j'aurais les yeux fermés, vous y seriez également. On semble croire que la connaissance anticipée d'un événement en devient la cause ; mais c'est une erreur manifeste. Ainsi je prévois bien que , cette conférence finie , vous et moi allons quitter cette assemblée ; et cependant cette prévision ne nous imposera pas la nécessité de nous séparer. Quand l'astronome prédit une éclipse, est-ce sa prédiction qui la fait arriver? Non, sans doute. L'éclipsé n'arrive point parce qu'elle est annoncée dans nos almanachs; mais elle y est annoncée, parce que, d'après les lois physiques, elle doit ariiver. Il est bien infaillible que l'action prévue arrivera, mais il est in&iliible qu'elle arrivera librement. S'il est certain que bientôt nous sortirons de ce lieu, il est certain que nous en sortirons très-libremenU En un mot , nous faisons librement sous les yeux de Dieu, ce qu'il a prévu que nous ferions librement : donc sa preacience n'ôte rien à notre liberté , OU plutôt elle la suppose, SL ces explications ne disiipent

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pas parfaitement tous les nuages dont la matière est enveloppée, s'il reste des obscurités surTaccord de la liberté de rhomme avec la prescience de Dieu et son em*** pire sur sa créature , c'est le cas de dire avec Bossuet : « Quand nous nous mettons à paisonner» nous devons po*« » ser comme indubitable que nous pouvons connaître » très-certainem'*nt beaucoup de choses , dont toutefois » nous n'entendons pas toutes les dépeildances ni toutes » les suites. C'est pourquoi la première règle de notre » logique» c'est qu'il ne faut jamais abandonner les véri-« » tés une fois connues , quelque difiiculté qui survienne , » quand on veut les concilier; mais qu'il faut au con^* i> traire , pour ainsi parler » tenir fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se continue (I).d

Ainsi, Messieurs, loin de nous le fatalisme, non moins retloutable par ses conséquences, que faux dans ses prin« cipes. Pour nous tranquilliser sur les suites qu'il en-* tratne, qu'on ne vienne pas nous vanter les vertus de quelques Stoïciens, les mœurs douces et paisibles de Spi" nosa, les actes de bienfaisance de quelques matérialistes modernes. Je réponds que, par une heureuse inconsé* quence , ils Sf4 sont montrés meilleurs que leurs s^s* tèmes; qu'ils n'ont pas dû leurs vertus à leur fatalisme; que, dans leur <;onduite, ils ont oublié leurs principes, pour agir comme s'ils étaient libres ; que le sentiment a prévalu chez eux sur leur métaphysique ; que leur opinion était si évidemment mauvaise, que, dans la pratique, ils étaient obligés de se dépouiller de ce qu'ils professaient en théorie : je réponds qu'il ne s'agit pas de savoir s'il a existé des fatalistes vertueux, mais s ils l'ont été par suite de leur fatalisme ; qu'un système qui, par un concours heureux de circonstances, a des suites

(1) Traité du libre arbitre, ch. iv, à la fin.

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