‹ Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religionChapitre 21 sur 48 · IMMORTALITÉ DE LAME · texte numérisé non relu

IMMORTALITÉ DE LAME

k3i nous jetons nos regards sur le théâtre de ce monde, nous ne pouvons qu^ôtre frappés de deux choses, et des travaux sans nombre dont 1 homme se tourmente sous le soleil comme parl^ lé Sage, et de la brièveté de ses fragiles destinées. Que de mouvements, que dlnquiétudes sur cette terre que nous habitons ! Ici ce sont des politiques qui poursuivent de vastes desseins dont ils se promettent de recueillir la gloire; là, des savants qui s'enfoncent dans de pénibles recherches pour jouir enfin de leur propre renommée ; ailleurs, de hardis spéculateurs qui voudraient, par leui*s combinaisons, enchaîner les caprices de la fortune, dans Tespoir de goûter un jour le repos au sein de Tabondance : partout ce «ont des peuples entiers livrés à des agitations perpétuelles, vivant pour le commerce et les arts, et plaçant dans je ne sais quels biens qui leur échappent la suprême félicité. Ainsi tout roule dans un tourbillon perpétuel de projets, d'affaires et de plaisirs. Cependant que d'espérances trompées ! Tout ce qui occupe la scène du monde n'y brille qu'un instant ; ce qui vit aujourd'hui demain ne seia plus. La génération présente ira se perdre avec les générations pas* sées : tout meurt, les empires comme les hommes ; et nousmém^s, nous foulons tous lès jours aux pieds cette terre qui doit être notre tombeau. Or, au milieu de ces vicissitudes perpétuelles de générations qui passent, de générations qui arrivent, n'est-il pas bien raisonnable de nous demander à nous-mêmes si tout finit avec le corps ? Ces

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personnages qui se sont rendus illustres par leurs vertus, ces hommes célèbres dont la mémoire vit dans les annales des peuples, no» pères dont les ossements reposent parmi nous, ne sont-ils qu'une vile poussière ? Mon être tout entier sera-t-il renfermé sous la pierre du tombeau ! y a-t-il au delà de la vie dans laquelle j'existe, une vie toutft nouvelle? dois- je y trouver le malheur ou la félicité? Messieurs, fut-il jamais une question plus digne de Iliomme sensé? et où est celui qui puisse en tout temps, en tout lieu, la bannir de sa pensée ?

Pascal a dit (i) : a L'immortalité de Tftme e%t une » chose qui nous importe si fort , et qui nous touche si x> profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment » pour être dans Tindifférence de savoir ce qui en est. Tou- » tes nos actions, toutes nos pensées, doivent prendre des » routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éter- » nels à espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une 9 démarche avec sens et jugement , qu'en la réglant par » la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet. » C'est donc présenter à vos esprits ce qu'il y a de plus grand et de plus digne de leurs pensées, que de leur rap« peler leur immortalité. Voyons ce que les seules lumières naturelles peuvent nous découvrir sur l'existence d'une vie future, où se trouvent des récompenses pour la vertu et des châtiments pour le vice. Les considérations puissantes que nous avons à exposer en sa faveur, nous les puiserons dans la connaissance approfondie et combinée de l'homme et de Dieu, Tel est le sujet de cette Confé* rence.

Si nous vdulons descendre au fond de notre Ame pour l'étudier et la connaître, nous trouverons dans sa nature même , dans ses sentiments , dans ses désirs » dans ses

(i) Pentéjst, art. i, i

croyances, les considérations les plus déoisives en favear de son immortalité.

Une première considération se tire d*abord de la natura môme de Tàme; je veux dire de sa spiritualité. Nous voyons le corps de Thomme mourir , se décomposer , el sans être anéanti, devenir un je ne sais quoi qui n*a pas de nom. L'air, Teau, le feu, tous les agents de la nature exercent sur lui leur empire comme sur une plante ou sur le corps d'un animal; mais, pour Tàme, elle est placée hors de la sphère des choses sensibles : pure et sans mé» lange, elle ne porte en elle aucun principe de corruption; simple, indivisible comme la pensée, il n'est pas d^élé-' ment, si actif et si subtil qu'on le suppose, qui puisse Tat* teindre. Ce qui, s'appelle mort, n'est qu'un dérangement de parties matérielles : mais Tâmc n'a ni parties , ni fi«gure, ni situation respective de parties entre elles; et si le corps peut perdre cet arrangement de parties distinctes, se déconcerter et mourir, l'Âme^ qui n'a rien de semblable dans sa manière d'exister, ne doit pas naturellement éprouver une semblable destruction. Oui, une fois que la distinction réelle du corps et de l'esprit est établie, une fois qu'il est reconnu que ce sont là deux substances différentes par leur nature et leurs propriétés, on conçoit très-bien comment la ruine de l'une n'entraine pas la ruine de l'autre.

Et qu'on ne dise pas que, Pâme étant faite pour le corps» elle doit cesser d'ôtre avec lui, et que sans doute, par la volonté divine, elle rentre alors dans le néant. Où prend* on cette pensée bizarre, que la durée de Tâma est bornée, dans les desseins du Créateur, au temps de sa société avec le corps? J'ose dire que tout réclame contre cette supposition. Le corps est sans doute moins parfait que Tàme : or, après que la mort a rompu leur union, le corps existe encore dans toutes ses parcelles ; il change de figure; il subit bien des transformations^ mais enfm il

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n'est pas anéanti : et vous voulez que Tâme, la portion la plus noble de nous-mêmes, si supérieure au corps par ses facultés, rentre dans le néant ! Certes j'ai le droit de supposer que l'âme de l'homme n'est pas d'une condition pire qu'un atome de matière ; et si l'anéantissement du moindre atome est sans exemple dans l'univers depuis la création, ne suis-je pas fondé à croire que Tftme aussi est hors du dfinger d'être anéantie ! Voilà, dit Fénelon (i), le préjugé le plus raisonnable, le plus constant, le plus décisif; c>sl à nos adversaires à venir nous en déposséder par des preuves claires et décisives La loi générale depuis la création , c'est qu'aucun être nVst anéanti ;vet si Dieu a fait contre l'âme une exception à cette loi, c'est au matérialiste à nous fournir la preuve de cette volonté particulière du Créateur.

Qu'on ne dise pas non plus, que l'âme réparée du corps serait sans^ie, privée de sentiment, dans un état de stupeur et de mort : sur quoi fonderait-on une telle pensée? Il est vrai que, dans Tordre actuel des choses, Tâme dépend, pour l'exercice de ses facultés, du service et du jeu des organes ; c'est par eux qu'elle reçoit mille sensations diverses, qui deviennent pour elle les riches matériaux d'une foule de connaissances: mais enfin ce n'est pas l'œil qui a le sentiment de la lumière, ni l'oreille celui du son ; ces organes sont le véhicule, et non le siège de nos sensations, les instrnnients, et non le principe de nos connaissances. Et qui nous a dit que l'âme ne pourrail pas un jour se passer de leur ministère, que Dieu n'était pa$ assez puissant pour opérer sans eux ce qu'il lui plaît d'opérer par eux dans le monde présent î Voyez comme l'âme, même sur la terre, se dégage quelquefois des impressions des sens et de l'imagination ; comme elle sort du cercle borné des sensations et des expériences

^ (1) Lettres 8t*r la Religion; lettre II, chap. ii, n. 6.

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particulières, pour s'élever jusqu'aux notions générales de justice, d'ordre, de beauté, de vérité* Voyez comme, par son activité propre, elle est capable des plus bautes spéculations, comme elle se retire de temps en temps en elle-même, dans une sorte de sanctuaire inaccessible au tumulte des choses sensibles, pour s'y nourrir de la contemplation de la seule vérité. Et que savez-vous si cet empire, cette indépendance ne doit pas encore s'accroître, lorsqu'elle sera débarrassée des liens du corp&? l'âme et le corps se repoussent naturellement pan leurs qualités opposées : si quelque chose doit étonner, c'est que deux êtres si dissemblables se trouvent en concert d'opérations et dans une dépendance nuUuelle : il ne fallait rien moins que la puissance divine pour les réunir. Après la mort, le corps est assujetti à des mouvements étrangers à Taction de Tâme, qui ne le gouverne plus : ^t Tâme, à son tour, vit de pensées et de connaissances étrangères à l'impression des organes. Les païens eux-mêmes avaient senti que cela devait être ; qu'à la mort, l'âme, brisant les chaînes de sa prison, s'envolerait plus éclairée et plus pai faite vers le céleste séjour. Dans son traité de la f^teillesse, Cicéron, après avoir rappelé la doctrine de Pythagore, de Socrate, de Platon, de Cyrus mourant, observe que la nature nous a placés sous une tente dressée pour un temps, plutôt que dans une demeure fixe ; et il fait dire à Caton : a heureux jour que celui où, sortant du » limon de cette terre, je m'élèverai vers l'assemblée di- » vine des esprits qui m'ont précédé (1) ! ».

Ainsi pour résum^^r cette precnière considération, par là même que notre âme est un être simple, la mort du corps, être composé, n'entraîne pas celle de l'âme, et tout nous porte à croire qu'elle, n'est pas anéantie par une volonté positive du Créateur. Voilà comme sa spiritualité

U] D$S9nect. n. 22,23.

SSÔ UmORTAUTÉ DE L*AME.

fournit une puissante considération en faveur de sa per^ manence après ta mort corporelle.

Une seconde considération, je la tire de certains senti-* ments intimes de FAmequi sont communs à tous les hommes. Oui, nous avons dans nous je ne sais quel présage et quel pressentiment d'une vie à venir. Pourquoi en effet cette envie secrète du nous survivre à nousmêmes, d'éterniser notre nom dans la mémoire de nos semblables? Le villageois réprouve, comme le savant et comme le guerrier. Le savant veut aller à Timmortalité par ses ouvrages, le guerrier par ses exploits, et le villa<< geois voudrait vivre du moins dans le souvenir de ses enfants : il s'afflige de Tidée que bientôt peut-être il sera oublié; il voudrait pouvoir attacher son nom au b&timent qu'il achève, à l'arbre qu'il a planté, au terrain ingrat qu'il a su rendre fertile. Hais voyez surtout dans les hommes fameux cet amour immense de la célébrité, qui s'étend à la postérité la plus reculée, et se repaît de la pensée que leurs grandes et belles actions feront l'entretien de tous les âges. Pourquoi cela., s'ils n'étaient préoo* cupés de je ne sais quel espoir de jouir eux-mêmes de leur gloire dans les siècles futurs?

Dans tous les temps, on a préconisé, et avec raison, le dévouement de ceux qui savaient mourir pour leur patrie; et si l'âme est immortelle, je conçois très -bien comment on peut sacrifier la vie présente : mais, si tout se borne au tombeau, l'existence actuelle est le bien suprême. La vie est d'un prix infmi, comparée au néant; vivre serait donc la souveraine loi ; mourir pour ses semblables serait une inconséquence. Oui, l'homme n'affronte la mort, que parce qu'il y voit le passage à une seconde vie. Ici le sentiment entraîne la raison, même dans celui qui serait ma* térialiste d'opinion. En mourant pour votre pays, vous aspirez à la gloire, lui dirai-je; mais si, après la mort, vous n'êtes pas plus que la statue ou la toile peiute qui

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pourra voui représenter, que vous imporlent leg cbanto du poêle, les éloges de Torateur, ou les récits de This^ toire ? Caton qui n'était pas animé par ces raotifb purs que le christianisme inspire, était de bonne foi quand il disait : o Je n'eusse jamais entrepris tant de travaux ci-^ vils et militaires, si j'avais cru que ma. gloire dût finir x> avec ma vie... Mais je ne.sais comment mon esprit s^é* » levant au-dessus de lui-même, semblait croire que D c'était en sortant de isette vie qu'il commençait de vi** » vre (1). a Voilà, Messieurs, comme cet amour de la gloire, dont les hommes célèbres étaient possédés, avait sa racine dans l'espoir secret d'une vie qui devait com» mencer à la mprt.

Une troisième considération en faveur de l'immortalité de l'âme, je la puise dans ses désirs : je m'explique. Né sensible, Thomme désire le bonheur, et y tend comme vers son dernier terme ; et s'il ne le trouve pas sur la terre, ne faut-il pas' qu'il le trouve dans une vie meil<leure ? Donnons à ces idées le développement convenable. Je vous ipvite, Messieurs, à descendre au fond de vos cœurs, pour y écouter, dan& le silence des sens et de l'imagination, la voix de la vérité; et chacun de vous dir ra volontiers avec moi : Mon âme éprouve je ne sais quel désir d'être heureuse, que rien de terrestre ne peut satisfaire. Je cherche avec inquiétude quelque chose que les créatures ne peuvent me donner ; je cours après une ombre toujours poursuivie et toujours fugitive; plus d'une fois je soupire malgré moi de dégoût et d'ennui, je voudrais un plaisir pur, fixe, permanent; je comprends que le bonheur se trouve dans un cœur dont tous les désirs sont remplis. Mais ce repos, où le trouver ? quel est le mortel qvii jamais Ta goûté sur la terre? qu'il vienne donc nous en révéler le secret ! Au milieu de ses palais

(i) Gic. de Senect. n. 33,

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superbes, de ses jardins délicieux, de la richesse de ses trésors, de Téclat de sa gloire, de Pabondance des plaisirs, Salomon avoue qu'il n'est pas heureux : et pourquoi ne Tesr-il pas? C'est que son oreille ne se rassasie janmis d'entendre, ni son œil de voir, ni son cœur de désirer (1). Alexandre a conquis l'univers, la terre s*est tue devant lui : hé bien, Alexandre est plutôt fatigué que rass^isié de gloire ; il soupire, il pleure au milieu des trophées du inonde vaincu (2). Tibère, dégoûté de la puissance, vase renfermer dans l'île de Caprée ; il cherche dans le raffinement de la débauche ce qu'il n'a pu trouver dans la grandeur : Tibère sera trompé, le bonheur n'habitera point avec lui dans le séjour de ses infamies; il sentira sa misère, et sera forcé d'en faire l'aveu devant le monde entier (3). Quels exemples mémorables du néant des choses humaines, et de leur insuffisance pour nous rendre heureux ! Je les al rappelés pour vous faire sentir quelle est Tavidité du cœur humain, et comment sur la terre il se voit frustré de ses espérances.

Maintenant je me replie sur moi même, et je me dis : Je désire d'être heureux ; c'est le besoin le plus impérieux de mon âme; c'est le penchant nécessaire de ma nature. Ce désir, ce n'est pas moi qui me le suis donné, je ne suis pas le maître de m'en dépouiller; je l'ai rpçu de Dieu avec l'être et la vie. Si Dieu lui-même me l'a donné, si tel est le but où il me fait tendre sans cesse, ne faut-il pas que tôt ou tard il m'y fasse parvenir? Serait- il le Dieu do vérité , s'il me trompait dans les désirs qu'il m'inspire, s'il me marquait le terme en me laissant dans l'impuissance de l'atteindre ; et si ce bonheur, pour lequel je sens qu'il m'a fait, n'existe pas pour moi sur la terre, ne faut* il pas que Dieu l'ait placé au delà du tom-

(1) Ecoles. I. 8 : n. lo, etc. — (-2) Quipt. Curt, lib. X cap. iv. — (3) Tdcii, Annal, lib VI, cap* vi.

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beaut Dans la nature entière, tout marche à ses fins : Je soleil et les astres, par leurs mouvements réguliers, remplissent toute leur destinée; les animaux remplissent la leur en obéissant à leur instinct merveilleux. L homme, dans cette chaîne immense des êtres, sèrait-il le seul à ne pas remplir la sienne ? et la Providence Taurait-elle condamné à courir sans cesse après la fin de sa nature, sans y parvenir^ jamais ? Ayons de plus justes, de plus consolantes idées des desseins du Créateur, et de Texcellence de la nature humaine.

La croyance universelle du genre humain me fournit une dernière considération. C'est un fait attesté par les annales des peuples anciens et des modernes, que la croyance de la vie future a toujours été celle du monde entier. La superstition, les vices, l'ignorance, ont bien pu la dégrader; les sophistes ont bien pu la combattre : mais elle est restée toujoui*s dominante au milieu de toutes les nations de la terre. De longs détails seraient inutiles sur un fait si bien avéré. Nous allons nous appuyer seulement de quelques témoignages. Cette doctrine était si universelle dans Tantiquité, que Cicéron ne craignait pas, dans son traité de t Amitié, de faire dire à Lélius : a Je » ne puis goûter ces novateurs qui avancent, de nos jours, que tout finit au tombeau; je suis bien plus frappé de » Tautorité des anciens, de celle de nos ancêtres et des » personnages illustres qui ont été la gloire et Fornement D de la Grèce, et surtout de celui qui fut déclaré le plus » sage de toui« (I). » Dans une de ses épitres, Sénèque fait observer que, lorsqu'il s'agit de rimmortaUté de nos ftmes, le consentement universel des hommes tt'a pas peu d'empire sur nos esprits (2). Je ne prétends pas que Cicéron et Sénèque aient été aussi éclairés, aussi fermes dans leur croyance, que le sont les chrétiens : je n'ai eu

(I).i)» Jmkit. n, 4. — (3) Sp, cz^ii.

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d*autre but que de les oitçr comme témoins irréousabled de la foi de Tantiquité. Dans lea auteurs qui ont écrit sur cette matière, vous trouveriez recueillis les passages lea plus positifs sur la foi des peuples anciens, EgyptienSi Chaldéens, Indiens, Grecs, Romains, Gaulois, Germains, Pour ne parler que des Gaulois, dont Tantique croyance peut nous intéresser davantage, nous Français, nous apprenons de César (1), que les Druides animaient le courage des guerriers, et les exhortaient à braver les périlst par Tespoir de l'immortalité. C'est dans ce sentiment, dit encore Lucaiii (^), qu'ils puisent Fardeur impétueuse qui les fait courir à la mort; suivant eux rien n'est plus lâche que d épargner une vie qu'on ne perd pas sans retour. Voyez, au reste, cette croyance des peuples se manifes* ter jusque dans leurs superstitions et leurs pratiques lea plus ridicules. C'est eHe en efiet qu'indiquent les apo^ théoseS) les rêveries de la métempsycose, l'Elysée et le Tartare de la mythologie, le jugement de Minos et de Rhadamanthe, l'évocation des ombres, la crainte puérile des morts.

Quant aux peuples modernes, il suffit des relations des voyageurs qui ont visité les diverses parties du globe. La foi de l'immortalité était dans le Nouveau-Monde avant que Christophe Colomb y abordât. « Nous la trouvons » établie d'un bout de TAmérique à l'autre, en certaines » régions plus vague et plus obscure, en d'autres plus développée et plus parfaite, mais nulle part inconnue, o dit l'illustre Robertson^3).

Or, Messieurs^, qui ne serait fi*appé de cet accord uni* verset des nations et des siècles? Chose étrange I nos sens ne nous disent rien de notre existence future, de la permanence de nos âmes après la mort du corps ; à nos yeux,

(1) De hello Gailic. lib. VI. — (2) PharsaL lib. I, v. 460. — ^3) Hist, de V Amérique, liv. IV,

ihmortautA de l'ami. 231

Thomme parait mourir tout entier comme la béte ; rien au dehors qui atteste ici la différence ; Texpérienoe de tous les temps, l'observation de tous les jours, ne nous laissent apercevoir que de la matière, qu'une décomposi* tion de parties. On voit Thomme naître, vivre, mourir comme le reste des animaux : il semble que, d'après ce qui frappe sans cesse nos regards, le genre humain devrait pencher vers le matérialisme le plus complet. D'où a donc pu lui venir une pensée aussi extraordinaire que celle de Timmortalité de nos âmes? Comment, du milieu des ruines, des ravages du temps et de la mort, ce cri d'immortalité s'est>il fait entendre dans l'univers Y N'en doutez pas. Messieurs, c'est que l'auteur de la nature en a placé le sentiment dans nos âmes, comme il y a placé l'intelligence et l'humanité, et qu'il est aussi impossible de nous l'arracher, que de nous priver de la raison et de la pensée.

Enfin, Messieurs, il est un témoignage constant, universel, irréfragable des sentiments, de l'espoir, de la croyance du genre humain, et qui fortifie singulièrement les considérations que je viens d'exposer ; c'est le culte religieux des morts, connu de la terre entière, dans l'antiquité comme dans le temps présent. Pourquoi ce respect pour leur dépouille ? Ces tombeaux érigés en leur honneur, ces chants funèbres consacrés à leur mémoire, tout cela se rapporte-t-ilà une poussière insensible et vile? ou plutôt tout cela ne tient-il pas à cette pensée secrète, que les morts ne sont pas indifférents à nos témoignages d'affection, qu'ils sont comme les témoins de nos larmes et de nos regrets, et que nous pouvons continuer d'entretenir une sorte de société touchante avec cette partie d'eux*môme& qui vit encore?

Aux extrémités de l'Orient, il est un peuple qui place sur les tombeaux différents mets pour la nourriture des morts ; chez le Péruvien idolâtre, les femmes et les en*

232 IMMORTALITÉ DE l'aM£.

fants des Incas s'offraient à la mort ppur honorer leurs funérailles, et les accompagner dans un autre monde. Ossian, ou celui qui a chanté sous son^ nom, fait errer les ombres de ses guerriers chasseurs dans les nuages, et les suppose sensibles aux chants que les bardes consa<^Tentà leur gloire. Tout cela n'a- t-il pas ime liaison manifeste avec la doctrine de la vie future? Mais par quel charme invincible plaçons-nous ainsi la vie jusque dans le séjour de la mort? C'est ici, dit un écrivain célèbre (1), que « la » nature humaine se montre supérieure au reste de la » création, et déchre ses hautes destinées. La bêfe con- » naît-elle le cercueil, et s'inquiéte-t-ellede ses cendres? » Que lui font les ossements de son père ? ou plutôt sait- » elle qui est son père, après que les besoins de Tenfance » sont passés? Parmi tous^ les êtres créés, Thomme seul » recueille la cendre de son semblai)le, et lui porte un » respect religieux . à nos yeux, le domaine de la mort a » quelque chose de sacré. D'où nous vient donc la puis- » santé idée que nous avons du trépas? Quelques grains » de poussière, mériteraient-ils nos hommages? Non sans » doute ; nous respectons la cendre de nos ancêtres, parce » qu'une voix secrète nous dit que toirt n'est pas éteint » en eux, et c'est cette voix qui consacre le culte funèbre » chez tous les peuples de la terre. Tous sont également » persuadés que le sommeil n'est pas durable, même au » tombeau, et que la mort n'est qu'une transfiguration glorieuse. »

Oui, la religion des tombeaux tient au sentiment de l'immortalité, et ici l'expérience vient à Tappui de la raison. Jamais en effet on n'a vu la cendre des morts plus indignement profanée, qu'à cette époque où le matérialisme le plus brutal avait prévalu parmi nous. Lorsque, dans 1 homme qui meurt, on ne voit qu'une machine qui

(i) GhâteaubriâQt, Génie du Christ, liv. Yt, chap. ii »

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se déconcerte, eu une plante qui se décompose , lorsqu'on croit qu'il ne reste de lui qu'une hideuse dépouille, quelle vénération peut-on lui porter? N'esl-on pas alors tenté de le Ifaiter comme le cadavre du plus immonde animal? Si quatorze siècles de pieuse vénération ne purent sauver de Toutrage les mortels débris de la patronne de cette capitale; si Ton vit, pendant quelque tpmps, les os de Turenne reposer à côté de la dépouille de Téléphant et du crocodile; si tant d'illustres morts furent chassés de leur dernière demeure, c'est qu'alors la religion elle-m^me n'avait plus d'asile, et que les doctrines perverses avaient presque eflRacé le sentiment de l'immortalité. C'est le sacrilège matérialisme qui avait profané les tombeaux, c'est la croyance de la vie future qui les rejid vénérables.

Voilà donc, Messieurs, comme, en réfléchissant sur la spiritualité de notre ftme, sur ses sentiments les plus intimes, ses désirs les plus ardents, ses croyances les plus enracinées, nous découvrons en nous-mêmes les germes et les gages de notre inimortalité. Voyons si nous ne puiserons pas des considérations plus décisives encore dans la connaissance de Dieu et de ses perfections.

Oser dire qu'il n'y a point de Dieu, c'est une extrémité monstrueuse, dans laquelle Tesprit de l'homme ne se repose jamais sans trouble et sans inquiétude. Et quel est l'athée qui ait la conviction intime de son athéisme? Ses blasphèmes eux-mêmes trahissent la foi cachée dans le fond de son cœur: ses discours fréquents contre la Divinité décèlent la terreur qu'elle lui inspire. Montesquieu a dit : a L'homme pieux et l'athée parlent toujours de reli- » gion; l'un parle de ce qu'il aime, l'autre de ce qu'il craint (1). » Non, Messieurs, l'athéisme n'est pas une opinion, c'est un délire, une fureur.

(1) EsprU des Lois, liv. XXV, ch. i.

934 umoATÀUTt de l'amr.

Reconnaître un Dieu sans providence, c'est une incon* séquence grossière ; c'est faire de Dieu un roi sans sujets, un maître sans autorité, un père sans bonté, un législa* teur sans vues et sans sagesse, qui abandonne son ouvrage et ses lois aux caprices du hasard.

Il est donc un Dieu qui gouverne le genre humain, et qui préside à ses destinées avec autant de justice que de sagesse; et cependant comment reconnaître dans ce monde le Dieu juste et sage, si ce monde n^était pas lié avec un monde à venir.

Et d'abord , que demande la justice divine ? La raison nous dit que Dieu, juste appréciateur des choses, ne saurait voir du même œil le parricide et Tenfant soumis, Tami fidèle et Tami perfide, Tavare impitoyable et le cœur généreux, Taffreux homicide et le sauveur de son semblable. Penser autrement, ce serait supposer Dieu moins parfait que Thomme. Oui, malgré les défauts de sa nature, rhomme ne peut^se défendre d'une horreur secrète du vice, lors même qu'il a la faiblesse de s'y livrer, n'y d'un amour secret pour la vertu, lors même qu'il n'a pas le courage de la pratiquer. Oui, je trouve au fond de ma conscience, que la vertu est estimable, digne d'éloges et de récompense ; que le vice est méprisable, digne d'opprobre et de châtiment : tel est le cri de la nature, telle est la notion de justice imprin^ée dans nos Ames. Ainsi, par une suite d'idées enchaînées les unes aux autres, je suis conduit à penser qu'il n'y a pas de Dieu sans justice, ni de justice sans récompenses pour la vertu, sans chàti-" ments pour le vice.

Or, c'est en vain que vous chercheriez sur la terre cet ordre de choses, seul confornie à la rigoureuse équité. Il est vrai que, pour encourager les bons et effrayer les méchants, pour avertir plus sensiblement les hommes que sa providence veille sur eux, et leur faire pressentir ce qui les attend. Dieu fait quel(}uefois éclater sa justice

uiuoRTAUTÉ m l'ame. 335

envers Thoinme de bien par les prospérités dont il 1q comble , et envers le coupable par des coups si etrayants et si visibles, qu'il est impossible de la mé* connaître. Plus d'une fois des infirmités humiliantes et cruelles, des déplaisirs mortels, des chagrins dé« vorants, une ruine subite et totale, font sentir aux coupables la main vengeresse qui s'appesantit sur leur tête. Mais, il faut en convenir, malgré les exemples de ce genre, si la vie présente n'était pas liée à un autre ordre de choses, ce monde ne serait qu'un chaos, qu'une énigme inconcevable, qu'un perpétuel désordre qui accuserait la providence et sa justice. Dans tous les temps et chez tous les peuples, que nous présente l'histoire t Bien souvent des vertus méconnues, des vices honorés, des forfaits échappés au glaive de la justice humaine, des familles ruinées par la mauvaise foi, des victimes Infor* tunées de la haine et de l'envie, des prisons où gémit l'innocence, des échafauds où périt la vertu. Ces désordres sont si choquants, que les esprits faibles, impatients, en ont pris occasion^ de blasphémer contre la Pro« vidence, de la regarder comme étrangère au gouverne* ment des choses humaines, de croire ainsi perdus les efforts de l'homme de bien, et de s'écrier comme ce Romain succombant au champ de Philippes : vertUy tu n'es donc qu'un fantôme! Sans doute. Messieurs, une telle impiété sera toujours loin de notre bouche, et plus loin encore de notre cœur. Ces désordres, qui éclatent de toutes parts sous nos yeux, doivient nous rappeler Tordre éternel dont Dieu est la source. Je sais qu'il a, dans les trésors de sa puissance , de quoi réparer tout ce qu'il y a de déréglé dans le monde présent. Je m'élance dans le sein de son éternité ; c'est de là qu'abaissant mes regards sur la terre, je la vois dans son véritable point de vue : je reconnais que ce qu'il y a de plus discordant rentre dans Tbarmonie universelle, par sa liaison avec les desseins in-

236 IMMORTALITÉ DE l'aME.

finis de celui qui vit et règne au delà des tenïps. Les souffrances de rhomnoe vertueux sont, à mes yeux, non des injustices, mais des épreuves^, mais des combats qui mènent à la gloire; et quand je compare ce qu'il souffre avec la couronne qui lui est réservée, je ne vois plus dans ses afflictions, que les angoisses d'une âme en travail de son immortalité. Voilii ce qu'a voulu nous dire le Sage par ces graves paroles ^1) : «J'ai vu sous le soleil Timpiété au lieu du jugement, et l'iniquité au lieu de la justice; et » j'ai dit dans mon cœur : Dieu jugera le juste et l'in- » juste, et alors ce sera le temps du rétablissement de » toutes choses. »

Mais, dira-t-on peut-être: pourquoi recourir à l'autre vie pour justifier la Providence ? Vous cherchez des récompenses pour la vertu, elles sont dans la paix et le témoignage d'une bonne conscience ; vous voulez des châtiments pour le vice, ils sont dans le remords qui en est inséparable.

Ce n'est là qu'un vain système, par lequel il est impossible d'absoudre la justice divine, et dont nous allons faire sentir toute la futilité. Il n'en est pas de Dieu comme des hommes ; sa justice est infinie ainsi que sa puissance. Il est digne de celui qui connaît et peut tout, de récompenser tout ce qui est bien, de punir tout ce qui est mal, de destiner à la vertu des récompenses, et au vice des peines qui soient toujours assurées, suflisantes, décernées avec mesure et proportion. Or, tel ne serait pas leur caractère, si tout se bornait à la paix de l'âme pour les justes, et au remords pour les coupables.

Et d'abord vous voulez que la paix de l'âme soit la seule récompense de la vertu; mais cette paix n'en est pas toujours inséparable : il est des cœurs vertueux qui vivent au sein des alarmes ; timides jusqu'à l'excès, ils

(i) Ecdes. m. 17.

IMMORTALITÉ D£ l'aME. 237

craignant là où non nVst à craindre. La délicatesse de leur conscience fait leur tournaent; Timagination les effraie de ses fantônnes, elle leur peint de légers défauts sous les couleurs des vices les plus noirs, elle convertit en mal ce qui est bien. Or, au milieu de ces orages d'une âme agitée, la paix s'est évanouie, et avec elle ce que vous croyez être la seule récompense de la vertu. Ce n'est pas tout : il faut que la récompense se mesure sur le mérite ; et pourtant, dans le monde présent, celte règle d'équité se trouve perpétuellement violée. En eflfei , cette paix de la conscience accompagne aussi des vertus, qui, d'ailleurs très solides, sont moins pénibles à la nature ; et je demande où sera la récompense de ces vertus, plus fortes, plus didiciles? Je m'explique. Cet homme est né avec d heureux penchants; par tempérament, il est doux, modéré, maître de lui-même, la vertu lui est naturellement facile. Cet autre est agité par des passions violentes; il faut qu'il i»oit patient malgré l'impétuosité de ses désirs, modeste au milieu de tout le bruit de la renommée la plus éclatante. Si l'un et l'autre sont vertueux, la paix de Tàme est également leur partage sur la terre ; mais le second a bien plus d obstacles à vaincre, plus de victoires à remporter sur lui-même, sa fidélité est bien plus difficile : sa vertu est donc plus méritoire et digne d'une plus grande récompense: et cependant la récompense serait la même, si elle ne consistait que dans la paix du cœur. Hais voici une nouvelle considération du plus grand poids : lorsque l'homme de bien meurt pour son devoir, qu'il sacrifie ses jours plutôt que sa conscience, c'est alors surtout qu'il se rend agréable à son Créateur, et qu'il est digne de ses faveurs ; et pourtant, s'il n'est d'autre prix de ses faveurs que le repos de sa conscience, où sera le salaire de son héroïsme ? Cette paix de l'âme descendrat-elle avec lui dans le tombeau ? Vous êtes, je le suppose, placé entre la prévarication et la mort : Dieu vous com-

^38 IMMORTALITÉ DE L^ÀMS.

mande de mourir pour lui plaire ; ce dernier acte de votre vie met le comble à tous les autres, de tous c'est le plus méritoire ; et il faudra que vous le fassiez sans Tespoir d'aucun dédommagement! quoi de plus injuste? Non, ou Dieu ne vous commande pas de mourir pour votre devoir, ou bien il doit vous récompenser pour Tobéissance que vous lui témoignez en mourant; et encore une fois, où sera la récompense, si tout se termine à la mort Y

On n*est pas mieux fondéii he reconnaître d'autre chA^ timent du vice, que le remords. Je conviens que le conpable trouve son premier châtiment dans sa conscience qui Taecuse et qui le condamne : mais, si le remords est son unique peine, les plus coupables seront bien souvent les moins punis, parce qu'ils sauront mieux que les au<» très étouffer leur conscience sous le poids de leurs crimes entassés. Oui, la première faute est celle qui est suivie du remords le plus cuisant ; il n^arrive que trop qu'on se familiarise avec le vice ; le remords s'affaiblit à mesure qu'on s'y livre; on finit, suivant le langage des livres saints par avaler l'iniquité comme l'eau (i) : en sorte^que, si le remords est la seule peine, il n'y aura plus de proportion entre le délit et le châtiment. Même, il faut le dire, le remords, après tout, ne serait qu'un préjugé ridicule dont il faudrait se dépouiller, si rien n'était à crain-* dre au delà du tombeau. Tant qu'une âme est pénétrée de la crainte d'un Dieu vengeur, je qonçois en elle le re-* mords; mais si cette crainte s'affaiblit et s'éteint, on verra le remords s'affaiblir et s'éteindre avec elle. Aussi les grands coupables ont-ils un secret penchant ?ers ces doctrines de fatalisme, qui, en présentant leurs crimes comme nécessaires, tendent à les délivrer de tout remords ; et vers ces doctrines de matérialisme, qui, en

(I) lob» xv> 16.

IMMORTALITÉ DE L^ÀMC. 230

faisant mourir ensemble Tàme et le corps, leur promettent Fimpunité. Débarrassés de toute terreur d'une vie future, ils pourront bien craindre le supplice ou l'opprobre, ils ne connaîtront pas le remords. Ne sait*on pas d'ailleurs que le coupable se déguise plus d'une fois à lui-même Tinjustice et la noirceur de ses actions; que les crimes heureux cessent, à ses yeux, d'être des crimes; que les excès les plus révoltants ne paraissent plus des excès, quand on les voit à travers les prestiges de la gloire? Et de bonne foi, pense- t-on que quelques légers remords soient une peine suflSsante pour des actions qui peuvent être le fléau des familles, des générations, des nations entières?

Enfin, dans le système que je combats; il est un genre de crime, en particulier, qui resterait toujours impuni ; je veux parler de ce crime autrefois rare, aujourd'hui trèscommun, Teffroi de la société et le scandale de nos mœurs, le suicide. Cet homme se doit à la société, qui Ta nourri dans son sfin, qui a veillé à la conservation de ses jours ; à sa famille avec laquelle il a contracté des engagements ; dans tous les cas, à Dieu qui lui a donné la vie, et qui seul a le droit de la reprendre : nimporte, au mépris de toutes les obligations divines et humaines, il s'arrache la vie. S'il n'est pas égaré par une aliénation mentale, s'il conserve son libre arbitre, ce dernier attentat a mis peut-être le sceau à une vie toute criminelle. Où en sera le châtiment, s'il n'en existe d'autre que le remords? Vous prétendez que son âme ne vit plus, et comment le remords s'attacherait-il à ce qui n'est que néant? Disons donc, Messieurs, que la paix qui d'un côté console le juste, que le remords qui de l'autre déchire le méchant, commencent dans ce monde le discernement qui doit être fait un jour avec plus d'éclat et d'exactitude : c'est le prélude^ et non la mesure de la justice divine ;

S40 IMMORTALITÉ DE l'àM£.

en sorte que les conso'alions de la vertu, et les amertumes du vice, dans ia vie présente, établissent plutôt qu'elles n'ébranlent la doctrine de la vie future.

Et ne disons pas que ia justice divine serait satisfaite par Fanéaniissement du coupable; vain subterfuge : la justice divine doit s'exercer de manière à pouvoir intimider Fhomme, à le contenir dans le devoir ou à Ty ramener^ Or, les méchants seraient sans crainte, si le par* tage du néant, tout misérable qu^^il est, leur était assuré. Ne faut-il ps d'ailleuisque les peines soient décernées avec équité ; qu'elles soient graduées sur le nombre, la nature, la grièveté des fautes; qu'il y ait différence dans le châtiment là où il y a différence dans les délits? La suprême justice pourrait-elle confoudre un simple vol avec le parricide? Et cependant, si Tanéanlissenient était la peine comnmne de toutes les fautes, elles seraient toutes également punies.

Ici, Messieurs, approfondissons encore un moment le cœur humain, et les idées que nous devons nous former de la Providence, dans le gouvernement de ce monde. L'espérance et la crainte sont comme les deux pôles du monde moral ; tout porte et roule sur ce double sentiment : c'est par lui que s'établissent, que se perpétuent la subordination et l'ordre dans la société comme dans les familles, dans les armées comme dans les cités. Le cœur de l'homme est en même temps plein de désirs et de faiblesses; il a besoin d'être aiguillonné par l'espérance, et contenu par la crainte. Montrez-lui le prix de la vertu, si vous voulez qu'il la pratique; et le châtiment du vice, si vous voulez qu'il l'évite. Que penserait-on d'un capitaine qui traiterait également le soldat timide et le soldat valeureux; d'un législateur, qui, après avoir publié un code de lois, les abandonnerait aux caprices de chacun, ne présenterait aucun motif puissant d'y être

IHMORTAUTÉ BB L^AMB. ±kl

fidèle, ne saurait ni encourager les observateurs par ses promesses t ni intimider les infracteurs par ses menaces? Alors les lois , destituées de leur sanction nécessaire, ne resteraient-elles pas aussi sans force et sans autorité ! Et Ton voudrait que Dieu, législateur suprême, abandonnât ses lois à la volonté de chacun, qu'il fermât les yeux sur la fidélité et la révolte, qu'elles fussent gardées par les uns inutilement, et violées impunément par les autres! S'il en était ainsi, il n'aurait rien fait pour assurer leur empire, et son ouvrage serait indigne de sa sagesse comme de sa justice*

Je sais bien qu'un amour efiréné d'indépendance fait que nous sommes ennemis de toute règle, et que nous voudrions pouvoir en secouer le joug* Assujettissant la Providence à nos désirs , nous lui permettons bien de préparer des récompenses à la vertu, mais nous nous révoltons à l'idée du châtiment; nous voulons tout espérer de sa bonté, et ne rien craindre de sa justice. Mais sa Justice et sa sagesse ne l'abandonnent jamais; elles ont leurs droits, comme sa bonté : il faut qu'elles éclatent dans ses ouvrages, qu'elles assurent l'exécution des lois et des obligations que Dieu nous impose; et, je l'ai éta» bli, la sagesse et la justice divine seraient violées, si le néant était la seule peine des méchants.

Il est donc vrai, Hessieursi que le tombeau n'est pas lô terme de la vie humaine ; que ce qui pense et vit en nous ne meurt pas ; que ce cœur qui soupire après le bon« heur, que cette intelligence qui soupire après la vérité^ seront enfin satisfaits. Oui, loin de nous ce matérialisme qui tient l'homme courbé vers la terre, cette terre que ftous ne touchons que de l'extrémité du corps, comme pour nous apprendre è la dédaigner. Qu'elles sont con- ■olaiiteS) qu'elles sont sUblknes ces destinées de l'homme appelé à vivre au delà de tous les temps ! U ne s'agit pas ici de cette immortaUtét accordée sur la terre à la mémoire

^2 IMMORTALITÉ DE l'àMB.

de ceux qu^ont illustrés leur génie et leurs travaux : ce n'est là qu'une vaine image de cette véritable întmortalité qui doit être le partage de la vertu. Dans son enthousiasme lyrique, le poète romain, épris de la beauté de ses ouvrages, osait s'écrier (1) : «'Je viens d'élever un » monument plus durable que l'airain ; non, je ne mourx> rai pas tout entier, » non omnis moriar. Messieurs, il disait vrai ; son nom vit encore dans la mémoire des hommes : mais que font à son bonheur les éloges de la postérité? Il se promettait une gloire dont il ne devait pas jouir : et nous, nous annonçons à celui qui pratiquera la vertu une gloire dont il doit être Timmortcl possesseur. Comme cette pensée fait voir les choses humaines sous un jour tout nouveau! Par cette lumière, en effet, je découvre que ce monde n'est pas un spectacle de machines organisées pour un temps, qui doivent être brisées pour toujours, et dont le Créateur se ferait un divertissement et un jeu. Je vois, au contraire, que l'Être infini s'est proposé des^fins dignes de son infinité, que les dons qu'il a faits à nos âmes sont sans repentance, et qu'après leur avoir donné le pouvoir de le connaître et de le glorifier, il veut réellement être connu et glorifié par elles à jamais» L'antiquité profane avait imaginé un sage qu'elle n'a jamais vu, qui serait immobile au milieu des ruines de l'univers (2) ; mais cette imagination devient une réalité dans le juste que soutient et qu'anime l'espoir de la bienheureuse immortalité. Alors que mille secousses diverses agitent la terre, que tout s'ébranle et tombe autour de lui, debout sur les choses créées, il contemple les choses éternelles. Ce qui peut lui arriver de plus extrême, c^est de mourir ; et que lui importe la mort, si son Ame est immortelle? Ainsi, avec le dogme de l'immortalité de l'âme , le malheur est consolé, la vertu encouragée, le

(1) Hor. CartfK lib. III, Od. SO. — (2) ïd. ihid.

IMMOETÀUTfi DE l'aMI. S43

vice réprimé, la Providence justifiée, Thomme et le monde moral expliqués. CVst là comme une chaîne mystérieuse qui descend du trône du Créateur jusqu'à nous, pour lier la terre au ciel, Thomme à son Dieu, le temps à Téternité.

SaOBB

JAIEN n'est plus commun aujourd'hui, que de rencontrer des hommes qui vivent comme sans religion et sans Dieu, soit qu'ils affectent d'être mécréants par système, soit qu'ils s'endorment dans une insouciance douce en apparence, et si funeste en réalité. Athées pratiques, ils contemplent les merveilles de la nature sans jamais s'élever jusqu'à leur auteur; ils jouissent de tous les bienfaits de la création, sans les faire remonter vers leur source par la reconnaissance ; et comme s'ils étaient hors de Tempire du souverain Arbitre de toutes choses, ils ne prennent pour règle de leurs sentiments et de leurs actions, que le penchant qui les domine. Dans les hommages de l'esprit et du cœur rendus à la Divinité, dans le culte intérieur, ils ne voient qu'une chose inutile ; dans les hommages extérieurs et publics, dans les rites sacrés et les fêtes re^ ligieuses, ils ne voient que des pratiques puériles et des superstitions populaires.

Malheureusement Timpiété trouvera toujours un appui secret et puissant dan& l'orgueil de l'esprit et la dépravation du cœur. L'homme veut être indépendant; et la pensée d'un Dieu rappelle un maître qui commande, et qui veut être obéi ; l'homme voudrait vivre au gré de ses désirs, et les doctrines religieuses l'irritent, parce qu'elles gênent ses penchants. Toujours les passions murmurent contre le frein de l'autorité divine ; indociles, impatientes, elles cherchent à le briser. L'orgueil ne veut pas de supérieur, pas même d'égal. Le même esprit de rébellion, qui soulève quelquefois le sujet contre le monarque, le fils contre le père, le serviteur contre le maître, soulève

l'homme contre Dieu. Il est des hommes irréligieux, par la même raison qu'il est des sujets rebelles, des fils ingrats. Par orgueil, Fhomme se contemple lui -môme avec une complaisance secrète ; il ne voit que lui dans cet univers ; il se préfère à tout, et même-à Dieu : voilà pourquoi l'orgueil est une sorte d'athéisme commencé. Oh ! qu'il faut que les doctrines religieuses et morales tiennent au cœur de l'homme par de profondes racines, pour qu'elles aient pu résister aux passions toujours liguées pour les détruire ! Rien peut-être ne prouve mieux leur empire et leur nécessité, que le petit nombre d'impies qui de loin en loin ont osé les combattre.

Il paraîtrait d'abord que l'impiété devrait être reléguée dans les dernières classes du peuple. Ceux qui portent le poids du jour et de la chaleur, qui ne mangent qu'un pain détrempé de leurs sueurs et de leurs larmes, devraient , ce semble , être seuls temés de méconnaître un Dieu père commun de tous les hommes, et de lui refuser les hommages de la reconnaissance. Cependant ce n'est pas au sein de l'indigence qu'est née Tincrédulité; si aujourd'hui elle n'y est pas inconnue, c'est qu'elle y est descendue de plus haut. Souvent elle est le dernier excès d'un esprit corrompu par l'orgueil de la science, et qui se per<l dans le raffinement de ses pensées. Oui , le premier cri d'impiété est sorti de la bouche des heureux du monde, des grands, des riches, des savants, des beaux esprits -.ainsi, les plus favorisés se sont montrés les moins reconnaissants. Mon dessein aujourd'hui. Messieurs, c'est de les retirer de ce fatal oubli de la Divinité, de réveiller dans les âmes ces sentiments religieux, qui sont plutôt assoupis qu'entièrement éteints ; c'est de combattre les sophismes par lesquels on voudrait justifier cette habitude véritablement monstrueuse, de vivre sans rendre aucun hommage à la suprême Majesté. Pour cela, je vais établir leadeux propositions suivantes ; la première, que l'homme

246 DU cuLTB sa général.

doit un culte à la Divinité ; la seconde, que ce culte doit être extérieur et public. A mesure que, dans cette matière, j'établirai la saine doctrine par le raisonnement, je ferai remarquer combien elle se trouve confirmée, perfectionnée par le christianisme. Ce sera tout le si:v^^ ^^ cette Conférence sur le culte religieux.

Oui, Messieurs, nous avons des devoirs à remplir en« vers la Divinité; nous devons lui rendre des hommages, un culte en un mot ; et pour en sentir Tobligation, nous n'avons qu'à consulter, ^t les premières notions de Dieu et de l'homme, que déjà nous avons développées dans nos discours précédents, soit les intérêts les plus chers et les plus sacrés de l'humanité. Écoutons la raison^ Un Dieu créateur, qui, possédant la plénitude de l'être et la source de la vie, a communiqué l'existence à tout ce qui compose cet univers; un Dieu conservateur, qui gouverne tout par sa sagesse, après avoir tout fait par sa puissance, embrassant tous les êtres dans les soins deisa providence universelle, depuis les mondes étoiles jusqu'à la fleur des champs, sans être ni plus grand dans les moindres choses, ni plus petit dans les plus grandes ; un Dieu législateur suprême, qui, commandant tout ce qui est bien, et défendant tbut ce qui est mal, manifeste aux hommes ses volontés saintes par le ministère de la conscience; un Dieu enfin, juge souverain de tous les hommes, qui, dans la vie future , doit rendre à chacun selon ses œuvres, en décernant dés châtiments au vice et des prix à la vertu : voilà, Messieurs, une doctrine avouée par la raison la plus pure, dont la connaissance, quoique en des degrés bien différents sans doute, est aussi universelle que le genre humain ; que Ton trouve dans sa pureté chez les Hébreux, plus développée encore chez les chrétiens; qui a bien pu être obscurcie par les superstitions païennes, jamaii anéantie chez aucun peuple de la

DO CULTB EN OfiNÉlUL. 147

terre. Voilà des points de croyance qui sont indépendante des vaines -opinions des honnmes et des arguments des sophistes, et que nous avons d^ailleurs d^autant plus le droit de supposer en ce moment , que déjà plusieurs discours ont été consacrés à les établir.

Or, comment ne pas voir que de ces notions de la Di^ vinité découlent des devoirs religieux envers elle! Qui ne sentira que la raison , en nous découvrant ce que Dieu est par rapport à nous, nous montre par là même ce que nous devons être par rapport à lui T Sll est notre créateur ne faut-il pas que nous lui fessiona hommage de Têtre que nous avons reçu de sa bonté toutes-puissante î SMl nous conserve une vie dont il est l'arbitre , et qu'à tout moment il pourrait nous ravir, chaque instant où je continue de vivre est un nouveau bienfait qui demande un nouveau sentiment de reconnaissance. S*il est notre législateur, nous devons obéir à ses lois, les prendre pour règle de nos affections et de notre conduite. Enfin, sMI doit être un jour notre juge , ne faut-il pas que nous tra^^ vaillions à paraître sans reproche devant son tribunal, et à ne pas tomber coupables dans les mains de sa justice?

Je suppose, pour un moment , que nous fussions les enfants du hasard, le résultat des combinaisons fortuites de la matière ; que nous eussions été jetés sur la terre sans but et sans dessein : alors, sans doute, nous serions dans cette indépendance absolue de la Divinité que prêche Fathéisme; tout lien religieux ne serait qu'une chaîne honteuse, avilissante, qu'il faudrait se hâter de briser ; alors. Dieu n'étant rien pour nous, je conçois comment nous devrions n'être rien par rapport à lui. Hais, dans la doctrine contraire d'un Dieu notre créateur et notre conservateur, l'homme doit tenir une conduite bien différente. Dans ces deux croyances opposées, nos devoirs ne sauraient être les mêmes : quand les principes sont en

248 INJ CULT£ EX GÉNÉRAL.

contradiction, les conséquences doivent y être également ; et par cela même que, dans Tabsurde, la chimérique supposition de Tathéisme, rtionune devrait être sans religion, il faut que, dans la doctrine de la croyance d'un Dieu, rhomme soit religieux.

Je suppose encore que nous hissions semblables aux animaux, et comme eux, incapables de connaître Dieu, de Tadmirer dans ses ouvrages, de nous pénétrer de la pensée et du sentiment de ses bienfaits, alors, comme les animaux, nous ne pourrions rendre aucun hommage au Créateur. Mais si nous sommes doués de cette raison* sublime qui nous élève jusqu'à lui,. qui nous apprend que nous sommes sortis de sa main puissante, que nous lui devons tout ce que nous sommes, et en particulier cette prééminence qui fait de Thomme le roi des animaux, comme du reste des créatures de notre globe ; quelle indignité de vouloir que nous soyons aussi indifférents en* vers la Divinité, que Tanimal qui rumine; ou la plante qui végète! C'est vouloir que nous joignions à Finsensibilité de la brute pour les bienfaits du Créateur, la honte et le crime de l'ingratitude, dont Tétre intelligent est seul capable.

Sans doute. Messieurs, Dieu, trouvant en lui-même son bonheur, n'a pas besoin de ses créatures ; il n'est ni plus heureux par nos hommages, ni plus malheureux par nos révoltes; il n'est pas comme les princes de la terre, qui éprouvent des sentiments intérieurs et véritables de plaisir ou de peine, par la fidélité ou la désobéissance de leurs sujets, et dont la destinée dépend toujours plus ou moins des passions et des caprices des peuples. Si affermies, si élevées que soient les puissances de la terre, elles peuvent tomber et périr; tout ce qui est fait de main d'homme ne dure pas contre le temps. 11 n'en est pas ainsi de Dieu, qui est éternel. Noire indifférence nfe saurait altérer sa félicité; les blasphèmes et les révoltes de3

w CULTE iM âlniaiL. 140

nations liguées ne sauraient obscurcir sa gloire, ni ébrau* ier le trâne de sa grandeur. Non, ce n'est pas pour en être plus heureux, qu'il veut être honoré de ses créatures : mais enfin Dieu est la sagesse et Téquité même \ il est essentiellement le Dieu de l'ordre > il veut, il approuve, il commande tout ce qui est conforme à la souveraine rai* son ; il condamne tout ce qui s'en écarte. Or, il est dans la nature des choses, que la créature dépende du Créateur, que Dieu soit la fin de tout, comme il en est le principe ; et s'il ne peut se dépouiller lui-même de sa qualité de malire suprême, il ne peut nous dépouiller de notre qua* lité de sujets* Nous sommes Touvrage de ses mains; son domaine sur nous est inaliénable, il se doit à lui-même de ne pas se dessaisir de son empire, parce qu*il ne peut cesser d'être Dieu. Non, ce n'est pas un sentiment d'orgueil exalté; c'est un sentiment vrai et profond, soit des perfections divines, soit de notre dépendance, qui nous persuade que Dieu veut être honoré par sa créature. Aussi il est écrit, que le Seigneur a fait pour lui tout ce qu'il a fait : Omnia propter iemttipnm operatus est Do» mifim (1).

Sans doute encore Dieu est infiniment grand : mais n'allons pas croire pour cela, qu'il ne daigne pas abaisser ses regards jusqu'à nous, ou bien que nos yeux, nos sup« plications et nos hommages ne sauraient arriver jusqu'à lui, à travers T intervalle immense qui nous sépare du trône de son éternité. Ce seraient là des idées grossières, qui viendraient des bornes de notre esprit, des illusions des sens, du penchant que nous avons à transporter à l*£tre infini, au Hoi inmiortel des siècles, des pensées qui ne peuvent regarder que des hommes et les puissances de la terre. Et pourquoi Dieu serait*il indiiférent à nos hommages? Si, malgré sa grandeur infinie, il n'a pas dé-

(1) Provert), zvi. h*

daigné de nous créer, d'où vient qu'il dédaignerait de s'occuper de nous? Ce second bienfait est la suite naturelle du premier. En nous communiquant quelque chose de sa vie, de son intelligence, de sa liberté, it nous a faits à son image : nous lui sommes chers, comme Fouvrage est cher à l'ouvrier, qui se plaît à y voir l'expression sensible de sa pensée. Oui, le Créateur aime en nous les dons mêmes qu'il nous a faits : s'il nous a donné un esprit capable de le connaître, un cœur capable de Tainier, il est impossible qu'il n'agrée pas l'hommage de ces facultés que nous tenons de sa divine bonté.

Ne croyons pas non plus que la Divinité soit comme accablée, im^rtunée de la multitude, de la prodigieuse variété de nos vœux et de nos offrandes. Ces idées sont bien applicables, même à ce qu'il peut y avoir sur la terre de plus grand par le génie comme par la puissance, parce que là aussi se trouve la faiblesse humaine : mais tout cela est étranger à Dieu, qui, d'une seule vue, d'une pensée unique , embrasse l'univers avec l'immensité de ses détails. Dieu, dit-on, est infiniment grand, et c'est par cela même que rien ne fatigue sa puissance sans bornes ; sa force est dans sa volonté : il a dit, et tout a été fait. Les plus grands monarques du monde seront toujours bornés dans leurs actions comme dans leurs lumières; ils ne sauraient connaître les demandes et les besoins de tous les individus d'un «mpire immense ; mais, devant Dieu, le genre humain est tout entier comme un seul homme;, à sesyeux, l'univers est comme s'il n'était pas.

Je sais bien que, comparé à son Dieu, l'homme est moins qu'un atome; mais, pour ne rien exagérer, n'oublions pas que nous sommes créés à la ressemblance même du Créateur, qu'il a gravé en nous l'empreinte de ses perfections, et qu'ainsi, par ses communications ûieffables, il a rapproché de lui ce qui en était aussi éloigné

DU CULTE BN GÉIVÉRÀL. SSl

que le néant. Loin de nous c^tte puérile idée, que Dieu estime les objets par leurs masses et leurs dimensions. Que sont tous les soleils, tous les astres, avec leur éclat et leur magnificence ? que sont-ils devant un seal être intelligent qui les connaît, qui mesure leurs orbites et leurs distances, qui f^e connaît lui-même, et peut connaître Fauteur de tant de merveilles? Hé quoil si Dieu lui-même m'a doué du pouvoir sublime de m'élever jusqu'à lui, de me présenter devant le trône de sa majesté, d être auprès d'elle comme l'ambassadeur et 1 interprète des créatures inanimées; si c'ei»t par I instinct de ma nature que je porte à ses pieds le tribut de ma dépendance et celui du reste de la création, pourrait-il le rejeter, et n'y voir qu'une folle audace digne de set» mépris et de son courroux? Non, non, ce n'est pas ici l'insulte d'un téméraire; c>5t l'hommage d'un tils reconnaissant, et d'un sujet fidèle, envers le plus tendre des pères et le souverain monarque qui a pour trône la justice et la bonté. C'est ainsi qu'en consultant la raison, je découvre des rapports essentiels entre la créature et le Créateur, rapports qui nous imposent des devoirs; si bien que l'homme ne peut être raisonnable sans être religieux.

Hais, pour sentn* encore davantage comb.en le culte religieux tient au fond même de la nature raisonnable, consultons un moment l'intérêt le plus cher et le plus sacre de l'humanité. Ce qui doit nous frapper vivem^^nt, c'est que la croyance d'tm Dieu, d'une providence qui préside au gouvi^mement de cet univers, qui embrasse le monde mot al comme le monde visible, qui n'est pas étrangère aux choses humaines, a été regardée dans tous les temps et chez tous, les peuples comme la plus salutaire, comme intimement liée à la civilisation, à la cx)nservation, au bonheur des sociétés. Ost sur cette base éternelle, que tous les législateurs ont élevé leurs institutions, et placé l'édifice social. Or, je vous le demande,

i5â hV CULT£ «TC OÉNÉRàL.

comment cette foi en un Dieu, en une providence qni gouverne tout, et qui est Tarbitrede nos destinées, corn* ment cette foi est-eile si éminemment utile? sinon parce qu'elle se lie aux sentiments^ aux actions, à la conduite des hommes ; qu'elle est foite pour être la règle de noa devoirs ; qu'en nous inspirant tour à tour des sentimenta de crainte et d'espérance , elle nous fournit le motif le plus puissant de remplir nos obligations, et de faire les sacrifloes qu'elles peuvent exiger de nous.

Qu'importe en effet de placer au haut des oieux une divinité oisive, insensible aux hommages de celui qui l'adore, comme aux blasphèmes de celui qui l'outrage } que je ne dois, ni craindre, ni aimer, ni adorer, ni invo-* quer; qui est pour moi comme si elle n'existait pas? Qu'importe une connaissance spéculative de la Divinité, si nous sommes dispensés de tout devoir envers elle, ai elle est aussi étrangère à nos affections, à notre conduite, que ces personnages historiques dont nous reconnaissons, il est vrai, l'existence, mais à qui nous ne devons absolu^ ment rien ? C'est bien alors que Dieu ne serait qu'une abstraction, un être métaphysique, dont le genre humain pourrait se passer. Oui, sépares la croyance en Dieu, de toute obligation envers lui, de tout hommage religieux; et vous n'aurez plus que l'athéisme en action, c'est-^i^ dire, le fléau le plus destructeur de toute morale et de toute société. Voilà comment ceux qui, sans combattre ouvertement le dogme de l'existence de la Divinité; bri'^ sent néanmoins les liens qui nous unissent à elle, sont plus inconséquents, et non moins ennemis des hommes, que les athées systématiques. Ainsi notre intérêt, comme notre raison, nous presse de rendre à la -Divinité des hommages d'amour et d'adoration. Et ne devrions* nous pas lui en payer sans cesse le tribut ? Sa puissance, sa sagesse, sa bonté, nous enveloppent de toutes, parts* Noua avons dans lui l'être et la vie ; et c'est ici le cas de

PC ClLTE £N UÉNÉRàL. S53

s'écrier avec un prophète : a Où irai>je , Seigneur , pour ji fuir Yos regards? Si je monte dans les cieux, vous y x> êtes ; si je descends dans les abîmes, vous y êtes encore ; x> si dès le matin je prends des ailes pour voler jusqu'aux x) extrémités des mers, c'est votre main même qui me » maintiendra. Alors j'ai dit : Peut-être que les ténèbres x> me cacheront; mais non, la nuit devient toute lumi* » neuse pour me découvrir ; pour vous, les ténèbres sont i> comme les clartés du jour. Je vous louerai donc, Sei- » gneur^ parce que votre immensité éclate d'une manière x) étonnante; vos œuvres sont admirables, et mon âme » est toute pénétrée de votre présence (i). »

Il nous reste à examiner si, outre le culte intérieur^ nous devons encore à la Divinité un culte extérieur et public,

Jb sais, Messieurs, que la substance de tout culte légi^ time* se trouve dans les hommages intérieurs de l'esprit et du cœur ; que les dehors les plus pompeux, les fêtes les plus brillantes, le plus magnifique appareil du culte extérieur et public, ne seraient qu'un vrai simulacre, sans les sentiments et les intentions pures qui en font le prix et le mérite; que la Divinité veut surtout régner dans le cœur, et que ce qui ne servirait pas à y établir son empire ne serait qu'une illusion. Les sages du paganisme n'ont pas ignoré ces vérités ; témoin Zaleucus, quand il disait, dans la fameuse préface de ses lois, qu'on doit présenter à la Divinité une âme exempte de souillures» et se persuader qu'elle est bien moins honorée par de pompeuses cérémonies que par la vertu; témoin Pline le jeune, dans son célèbre Panégyrique de Trajan, quand il dit qu'il vaut bien mieux arriver au temple avec une âme sainte et pure, qu'avec des cantiques composés avec art. Cette

(1) Ps. cxxxvni, 10 et seq.

%l DU CULTE EN GÉNÉRAL.'

doctrine était bien claircnicnt enseignée chez les Juifs, ce peuple toutefois si enclin à placer une confiance excessive dans son temple et dans ses cérémonies. On sait avec quelle véhémence le prophète Isaïe s'élevait contre ces fausses et trompeuses apparences. « Ëcoutez, s'écriait-il » à ce sujet (i ) , prêtez Toreille à la parole de votre Dieu : Si Qu'ai-je besoin, vous dit-il par ma bouche, de la mul- » titude de vos victimes? que me fkit le sang des boucs et » des taureaux ? Voire encens, je Tai en abomination ; je h hais vos ffites et vos solennités : lorsque vous étendrez *i vers moi des mains suppliantes, je détournerai mes rej) gards. Avant tôiit, purifiez vos cœurs; ôtez de devant » mes yeux h malice de vos pensées ; assistez Topprimé ; n faites justice à l'orphelin, et après cela, présentez-vous » avec confiance devant le Seigneur votre Dieu. » On sait bieii, Messieurs, que le christianisme est venu perfectionner tout ce que la raison ou la loi mosaïque avaient sur cette matière de plus ëagé et de plus pur, et que sa fin essetitielle est de former au milieu de tous les peuples de Ift terre, un peuple d'adorateurs en esprit et en vérité. Mais enfin, pour éviter un excès, n'allons pas nous jeter dans un autre, qui ne serait ni moins condamnable ni moins funeste. En vain de faux sages nous diraient qu'ils ne veulent d*autre culte que celui de la pensée , d'autre pensée, d'autre concert religieux que celui d'une vie consâct*ée à fhire du bien aux hommes, d'autre temple que la naturel Ce n'est là qu'une vaine enflure de paroles, qu'une orgueilleuse exagération démentie par l'expérience, par la raison, par le sentiment.

Et d'abord, que nous apprend l'expérience? C'est que tous les peuples anciens et modernes ont été plus ou moins rëligieuk, et qu'ils ont été entraînés jpar la force des choâes, à rendre un culte extérieur quelconque à la Divi-

(i) Isaï. I* iO etseq.

1)U CULTE EN GÉNÉRAL. 3,j5

hité. Des temples érigés en son honneur , des viclimes immolées au pied de ses autels , des hymnes polir célébrer ses louanges, des prières pour solliciter ses bienfaits, des fêtes solennelles en actions de grâces, enfin des sacrifices expiatoires : voilà de que Ton trouve en général che2 toutes les nations , d^ns le monde ancien et dans le nouveau. Ot*, tout cela lie suppose-t-îl pas la cl*oyance cTun Dieu dont il faut adorer la grandeur , bénir la bonté , implorer la clémence , désarmer la justice ? et tout cela, pris dans son ensemble et dans ses dehors^ ne compose-t-il pas précisément ce culte extérieur et public dont nous prétendons établir la nécessité? Où est le peuple civilisé qui se soit borné au seul culte de la pensée, à ces hommages invisibles de Tesprit et du cœur? Ici les détails et les réflexions seraient inutiles , parce que cette matière Centre dans ce qui a fait l'objet de quelques-unes de nos discussions précédentes.

Que nous dit la raison? C'est que l'homme doit fau^é à Dieu rhottimage de son être tout entier , de son dorps comme de son esprit. Nous ne sommes pas de pures inlelHgences , indépendantes des choses sensibles , ne vivant que de sentiments el de pensées* nous avons un corps et des organes dont nous nous servons pour l'exercice même de nos facultés intellectuelles. N'est-ce donc pas lorsqu'il s'agit de la Divinité et des hommages qui lui sont dus, que notre corps nous serait comme étranger? ou plutôt n'est-il pas juste de le faire servir au culte de son Créateur, pour ces actes extérieurs et sensibles , les seuls dont il soit capable ? 11 tie faut pas s'y tromper ; il ne s'agit pas , pour relever la dignité de l'homme , de lui supposer une perfection chimérique , de le croire tellenieot dégagé des sens et de l'imagination, qu'il puisse aisément se passer de leur influence. Si vous bornez le culte de la Divinité à des hommages purement intérieurs, qu'arrlvera-t-il î C'est que bientôt les sentiments de la piété s'af-

3oC DU CILTE EN GÉNÉRAL.

faibliront, jusqu'à ce qu'ils finissent par s'éteindre entier rement. Oui , s'ils ne sont éveillés y pourris , fortifiés par des pratiques extérieures , ils n'auront plus qu'un je ne sais quoi de froid , de vague et de superficiel. En vain la fausse délicatesse et le bel-esprit dédaigneux afiectent de voir des pratiques puériles et ridicules dans les rites sacrés , dans la pompe des cérémonies , les postures suppliantes, le chant religieux, et les décorations des autels : l'expérience apprendra toujours que , si tout cela n'est pas la religion même , tout cela du moins^ en est l'aliment et le soutien ; que sans les dehors de la religion et ses pratiques saintes, bientôt les peuples en perdraient. le goût et l'esprit ; que la piété sincère habite, il est vrai, dans le coeur, comme dans un sanctuaire impénétrable et connu de Dieu seul , mais qu'elle finirait néanmoins par n'être qu'un vain fantôme, si elle n'était fixée, rappelée , inculr .quée , et comme réalisée dans le culte extérieur. Tout ce prétendu culte de la pensée se réduirait à quelques idées métaphysiques sur la Divinité , qui ne régferaient ni les afiéctions ni la conduite. Ces philosophes religieux, qui voudraient une religion sans culte, ressemblent à ces philanthropes qui prêcheraient l'amour des honnnes sans faire aucun acte d'humanité, ou à ces politiques qui voudraient bien un corps social, mais sans aucuns liens extérieurs qui doivent rapprocher et unir entre eux les membres divers. Il faut prendre Fbomme tel qu'il est : son esprit est si faible, son imagination si volage, son cœur si facile à s'égarer, qu'on ne doit négliger aucun des moyens qui peuvent fixer son inconstance, éveiller son attention , et nourrir dans son âme de pieux sentiments.

Ce n'est pas ici le lieu de développer toute l'excellence et tous les avantages du culte chrétien en particulier; nous en ferons un jour le sujet d'un discours à part* Je me borne donc à quelques réflexions générales. Supposez des temples, des assemblées religieuses, où tout ce qu'on

voit , tout ce qu'on entend , doit naturellement faire de salutaires impressions : là des chants graves et purs , des cérémonies touchantes, un auguste appareil, le recueillement et le silence pénètrent les âmes , et les invitent à la méditation. Les passions s'apaisent ; la pensée de la Divinité , en devenant plus vive , fait rougir le vice , ranime la vertu , console le malheur , dispose à des affections douces, à Foubli des injures, à Taccompiissement des devoirs ordinaires de la vie. Si la religion garde la morale , on peut dire que le culte garde la religion , lui donne un corps , la rend sensible et populaire. Le culte est Texpression visibte de la croyance et des règles des mœurs ; c'est une suite de tableaux exposés aux regards de tous, où tous , sans effort et sans travail , peuvent voir tracés la doctrine qu'ils doivent croire et les préceptes qu'ils doivent observer. Et pourquoi le déiste blâmerait-il dans la religion ce qu'il approuve dans toutes les choses humaines? Je m'explique. Dans la société civile , s'est-on contenté de porter des lois , d'en faire sentir les avantages , d'en recommander la frdèle observance? Non, sans doute : on a senti que , pour leur donner plus de force et d'empire, il fallait entourer ceux qui en sont les dépositt^ires et les organes , de ce qui peut attirer les regards et fixer les hommages de la multitude. Si Ton dépouillait les lois et l'autorité publique de ces dehors imposants qui frappent l'imagination des peuples , semblent ajouter quelque chose à la réalité des objets , et par là même impriment plus de respect dans les âmes, qu'en résulterait-il ? C'est qu'on verrait bientôt les liens de la dépendance et de la subordination se relâcher , les lois tomber dans le mépris, l'esprit d'audace et de révolte éclater de toutes parts. Ainsi en serait-il de la religion , si elle était dépouillée de tout culte extérieur, et abandonnée à la pensée de chaque particulier : on la verrait s'affaiblir par degrés , perdre son ascendant sur les esprits , devenir étrangère aux ha-

bitudes , à 1^ conduite des hoipmes , e( s'effacer presque de leur souvenir. Voye^ encore ce qui arrive dans iea sciences, les lettres et les arts. Que d'efforts. n'a*t-on pa^ faits de nos jours pour faciliter les moyens d'instruction « et rendre comme palpables les recherches et les connais^ sances de Tesprit humain I Non-sfiulemeot le burin a gravé la (igure des plantes et des animaux dans un délail et une perfection qui étonnent , mais que n'a-t-on pa^ imaginé pour donner une forme visible w% connaissance^ historiques ^ géographiques , grammaticales ! Que de ta** bleaux pour peindre aux yeux ce qui semblait ne devoir être saisi que par Tesprit ! Et quand il s'agit de la religiont on voudrait la dépouiller de tout ce qui parle aux sens et à rimagination, de ce qui peut la faire pénétrer plus aisé^ ment, plu3 profondément dansJes. cœurs I Quelle incon^é* quence !

Et qui ne voit d^ailleurs que, borner le culte de la Divinité aux hommages intérieurs , c'est méconnaître la nature de rhomme, c'est exiger de lui ce que repoussera toujours cet instinct , ce sentiment qui est plus fort que tous les sopbismes, et qui domine Fespèce humaine toute entière? En effet, qui de nous ne sent très-bien qu'il se trouve une liaison intime entre les affections de l'âme et leur manifestation; qu'il est impossible à l'homme d'être vivement pénétré d'un sentiment, sans l'exprimer au dehors? Quel est l'homme compatissant , qui ne donne des preuves de sa pitié pour les malheureux? quel est le fils respectueux et tendre , qui ne fasse éclater sa piété filiale ? quel peuple a jamais honoré ses magistrats, sans leur donner des témoignages visibles de considération 6t de respect? Et l'on voudrait que les sentiments religieux de nos cœurs fussent sincères, sans qu'il en p^rùt rien au dehors ! Cela n'est pas dans la nature. Quoi ! j'adore in-* térieurement Dieu comme mon créateur, comme l'arbitrQ de mes destinées j et je n'aimerais pas k lui payer exlé-»

QU CLLT£ EN GÉNÉRA},. 9^1

rieurement }e tribut de ma dépendance 1 Mais tous lea peuples ont si bien reconnu la légitimité d'un pareil hommage, qu'ils se sont empressés de lui offrir les pro-p* ductions de la terre ^ lesl prémices des moissons, et dt tout ce qui ét^it à leur usage : le faux zèle les égarti même jusqu'à les porter à lui inunoler des victimes hu« maines; zèle barbare, dont le christianisme seul a déli-» vré les différentes régions de la terre à mesure qu'il y a pénétré , mais qui atteste combien Thomme sentait qua Dieu avait sur lui, comme sur le reste des ôtres. un do^ maine suprême, Quoi! dans le fond de mon cœur, il m'est impossible de ne pas reconnaître Dieu comme W bienfaiteur; les merveilles de la nature qui nous ravi^'^ sent, ces fruits de la terre qui servent à nos besoins, ç^s animaux qui nous aident dans nos travaux, le jour qui nous éclaire, le pain qui nous nourrit, le vêtement qpi nous couvre, ce corps avec des organes si bien adaptas i^ toutes les fonctions de la vie, pet esprit qui peut s'élever jusqu'à son créateur; voilà des dons que je tiens de sa li** béralité ; son amour m'environne de toutes parts, je suis comme plongé dans Tocéan de sa bonté : je crois tout cela, je le sens intérieurement, et vous ne voule? pas que je célèbre ses bienfaits, que j'invite mes semblables k partager mon admiration et ma reconnaissance ! Ce serait me condamner à l'ingratitude. Le Roi-Propbète m faisait que suivre les impressions de la nature, lorsqu'il s'écriait dans son transport (1) : a Q mon âme, rends » grâces à la bonté de ton Dieu; que toutes tes puis? » sances célèbrent à l'envi son nom et ses faveurs : » 5^" nedic, anima mea. Domino; et omnia^ guœ intra me Êunt, nomini sancto ejusl

11 est une partie essentielle du culte religieux qui a. été violemment attaquée par un sophiste moderne (2), imita-

(!) Ps. cil. I. — (2) J. J, Rousseau.

teiir en cela de quelques sophistes anciens, et que je dois justifier en particulier; c'est la prière, a J'adore Dieu, a » dit rîncrédule, je l'admire dans ses ouvrages, je m'at- » tendris de ses bienfaits; mais je ne le prie pas, je ne f> lui demande rien : ce serait douter de ?a providence et » de sa bonté. » Homme orgueilleux autant que misérable, as4u donc oublié ta dépendance et ton néant? Si Dieu est notre père, n'est-il pas aussi notre maître? et si nous devons compter sur sa tendresse, ne devona-nous pas aussi reconnaître sa souveraineté sur nous, comme sur le reste de la création? Vois dans les places publiques cet indigent superbe, qui, se croyant des droits à la générosité des passants, dédaigne de leur tendre la main pour implorer leur secours; s'il vient à périr d'inanition, ne doit-ii pas en accuser son orgueil , bien plus que l'indifférence de ses semblables ? Fidèle image de celui qui refuse de prier son créateur. La difficulté que propose ici rincrédule a été discutée par deux des plus beaux génies de l'antiquité chrétienne, saint Jérôme et saint Augustin. « Si nous exposons à Dieu nos besoins, a dit le pre- » mier (i), ce n'est pals pour lui faire le récit de ce qu'il » qu'il ignore, mais pour implorer son assistance » comme suppliants. » A cette raison , saint Augustin en ajoute une seconde bien digne de son cœur, a Nous » prions, dit-il (2), afin que nos désirs se réveillent, s'en- )> flamment par la prière, et que notre cœur, dilaté par d elle, reçoive avec plus cl& plénitude les biens que Dieu » nous prépare. » Oui , Messieurs , prier est le premier besoin de nôtre faiblesse ; c'est le premier cri de la douleur et de l'infortune. Nous avons , il est vrai , la raison pour nous conduire ; mais n'est-elle pas souvent obscurcie par les préjugés, égarée par la passion? Nous avons la

(1) Comment, in Matth, cap. vi, lib. I. — (2) Epist, CMX, ad Probam, n. 16, 17.

Dt CULTE EN GÉNÉRAL. 2C1

conscience; mais ne peut-eile pas être ie jouet des plus funestes illusions? et n'avons-nous pas eu plus d*une fois à nous plaindre de nos fausses consciences, qui appellent bien ce qui est mal, et mal ce qui esti)ien? Nous avons la liberté ; mais par là même nous avons le malheureux pouvoir d'abandonner la route de la vertu : et s'il en est ainsi, pourquoi, dans ses obscurités, Phomme ne s'adresserait-il pas au Dieu des lumières, dans sa faiblesse au Dieu des vertus; pour être éclairé, fortifié par celui qui peut envoyer la ^orce au faible et la lumière à l'ignorant?

Que si nous lui demandons quelque bienfait dans Tordre temporel, comme la cessation d'une calamité, la santé, la paix, l'abondance, notre prière est un des plus beaux hommages que nous puissions rendre à ses perfections adorables. Le prier, c'est reconnaître qu'il est lé maître souverain de toutes choses , qu'il embrasse tous les êtres dans les soins de sa providence, qu'il peut à son gré disposer de toutes les causes secondes, de tous les ressorts secrets de la nature, et les faire servir par d'invisibles moyens à remplir l'objet môme de nos demandes. 11 est beau de penser que Dieu, dans les desseins de sa providence, a lié le monde moral au monde physique , qu'il a voulu faire dépendre ses faveurs , même temporelles, de notre fidélité à les lui demander. Oui , du sein de son éternité, Dieu a tout prévu et tout disposé. Nous n'étions pas encore, que Dieu nous voyait dans sa science infinie, nos supplications étaient déjà devant son trône ; et lorsque dans le temps il les exauce, lorsqu'il fait concourir avec elle certains événements, il ne fait que développer l'ordre de ses desseins éternels, et nous ne faisons que remplir la condition à laquelle il avait attaché ses dons. Avec des subtilités, il n'y a rien qu'on ne puisse obscurcir; mais heureusement l'auteur de la nature a inis en nous un je ne sais quoi, plus fort que tous les.so*

i6% W CULTE EN GÉNÉRAL.

pbîsmea, qui tient le genre humain invioteblenoent atta-^ taohé à certaines vérités néceasaires à aon bonheur, Oui, toujours, malgré les faux sagea et leurs livres, la natura parlera à Thoinme un langage que rbonune entendra } toujours le sentiment de la Divinité gravé dans les ftmea les entraînera à Tadorer, à la craindre, à Taimer, h Tin-* voquer ; toujours on verra des familles éploréea , autour d'un père qu'elles tremblent de perdre , demander sa conservation à celui qui est le maître de la vie et de la mort; toujours on verra les habitants des campagnes aup*plier le ciel de féconder leurs sillons, et d'écarter Toraga des fruits de leurs travaux; toujours des ami^ feront des vœux pour leurs amis absents. Et quel est i'impie, qui, malgré lui, ne forme des vqbux semblables; qui, sans y penser, ne rende ainsi un hommage involontaire, un culte k la Divinité? Ne sait-on pas qu'on vit plua d'une fois Jean- Jacques , dans nos temples, oublier ses froids arguments contre la prière , et toujours incon* séquent, prier lui-même avec l'effusion d'une àme atîep* drie?

Il est temps de mettre fin à œ discours sur le culte religieux. C'est ici notre douzième Conférence ; et toutefois^ Messieurs, de quoi vous avons-nous entretenus con-^ stamment ? de ces vérités premières qu'il serait honteux d'ignorer, et qu'il est plus honteux encore de combattre. Nous avons comme oublié que nous faisions entendre notre voix dans une assemblée chrétienne^ Les ténèbres de l'incrédulité sont, pour les esprits- de nos jours, ce qu'étaient autrefois, pour les peuples, les ténèbres du paganisme, La raison s'est corrompue ; toute vérité s'est altérée, et il faut que, dans la capitale du royaume trèschrétien, le ministre de Jésus-Christ parle le langage qu'aurait pu parler, il y a dix^huit siècles, un philosophe sensé dans Athènes ou dans Rome païenne. Au lieii de rappeler, de développer les subliipes, les touçhanta

mystères du christianisme, nous sommes réduits à la dé« plorable nécessité d'exposer, de défendre ces principes sacrés qui sont le fondement de toute morale et de toute vertu. Dans ces saints jours (i), t' Eglise chrétienne a coutume de voiler les images pieuses qui décorent ses temples et ses autels, et cela en signe ide deuil et de douleur, pour porter dans les âmes une religieuse tristesse : et nous, nous sommes forcés, pour ainsi dire, de jeter un voile sur FEvangile, et sur la croix devenue une folie pour le chré* tien, comme autrefois elle Tétait pour le gentil; nous sommes en quelque sorte obligés de rougir de notre foi. Hais que dis-je, Messieurs? à Dieu ne plaise que nous rougis-» sions de l'Evangile, non ervhesco Evangelium ! et malheur au peuple qui en aurait tellement abusé qu'il ne serait plus digne de Tentendre ! Ce n*est pas en rougir, que de lui préparer les voies, que de disposer les cœurs à se laisser mieux pénétrer de ses divines leçons, en dissipant d'abord les préjugés dont ils pourraient être offusqués. Plus tard, quand le moment en sera venu, nous la montrerons à cet auditoire cette croix qui a subjugué les sages comme le peuple, et nous la verrons entourée de tous les trophées de sa gloire, des victoires qu'elle a remportées de^ puis dix-huit siècles. Hais nous savons que Tapôtre même le plus ardent du mystère de la croix, que saint Paul savait user de sages tempéraments ^ qu'il ne parla pas devant Paréopage le^ langage quMl aurait pu tenir dans Tas* semblée des parfaits. Lorsque les secousses les plus vio-> lentes ont ébranlé les fondements mêmes de Fédiiice^ ne fiiut-il pas, avant tout, travailler à les raffermir, si Ton ne veut le rebAtir en vain sur des cendres et sur des raines ?

(1) Ce discours a été prononcé le dimanche de la Passion,

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