DE LA MOKALE ET DE LA SOCIÉTÉ
oi jamais il fut un dessein fécond en désastres, et capa^ ble de bouleverser le inonde entier, c'était bien celui de briser tous les liens qui unissent Thomme à la Divinité, de chercher ailleurs que dans les principes religieux la source de la vertu et de Tordre sur la terre, et de vouloir fonder une morale et une société sans religion. Auraiton pu naturellement soupçonner que l'homme, dans ses égarements, en viendrait jusqu'à cette étrange extrémité? Etait-il doue besoin de si. grands efforts d'esprit et de raison, pour comprendre qu'il faut un frein à ces penchants vicieux qui tendent toujours à franchir les bornes du devoir ; que les lois étaient sans force là où les mœurs étaient énervées, et que les mœurs avaient peu d'empire là où la Divinité avait perdu le sien ; qu'effacer les sentiments religieux du cœur des peuples, c'était déchaîner toutes les passions et tous les vices, et mettre dans le corps social le principe le plus actif de ruine et d^ disso*lution?
Comment se fait-il que ces vérités élémentaires aient été méconnues, combattues même avec tous les arguments et toute la suite d'un système réfléchi? Oui, de faux sages, aussi minces philosophes que froids écrivains, nous ont laissé pour héiitag"^ des Catéchismes de morale universelle, où le nom de Dieu ne se trouve pas. Dans leur délire, ils n'ont pas craint de présenter la destruction entière de toute idée religieuse comme le plus beau
triomphe de la raison, et la source de la félicité publique. égarement incompréhensible de Tesprit humain ! Soi! intelligence peut donc tellement se corrompre, qu'elle ne goûte plus que le mensonge, qu^elle trouve le souverain bien précisément dans ce qui est le souverain mal, même pour la vie présente, dans Tathéisme.
Heureusement les systèmes de mensonge passent, et la vérité demeure. 11 est une puissance invisible et secrète, qui maîtrise la malice des hommes, et tient les peuples attachés, en quelque sorte malgré eux, à un petit nombre de maximes nécessaires au bonheur et à la conservation du genre humain; C'est pour ranimer dans les âmes Tamour de ces principes sacrés, que nous nous proposons de les présenter aujourd'hui comme le vrai fondement de la morale et de la société.
Trop souvent, je le sais, il est arrivé que les passions et rîgnorance ont dénaturé la religion par des pratiques ou bizarres, ou cruelles, ou infômes ; et c'est là ce qu'on appelle superstition. Plus d'une fois aussi le faux zèle a fait servir la religion de prétexte à ses fureurs, armé les hommes contre les hommes, et commandé d(^s crimes au nom du ciel ; et c'est là ce qu'on appelle fanatisme. Sans doute ce n*est rien de tout cela qu'il s'agit de présenter comme avantageux à l'humanité* L'éternelle misère de l'homme est de mêler ses erreurs et ses vices à ce qu'il y a de plus salutaire et de plus auguste ; et l'éternelle manie des sophistes est de combattre ce qu'il y a de plus universellement utile, par l'abus particulier que les hom* mes peuvent en faire : déclamateurs ridicules, qui devraient bien s'élever aussi contre l'usage de la parole, et souhaiter que l'espèce humaine fût muette, parce que bien souvent on abuse du langage pour répandre les poi« sons de la médisance ou de la calomnie. Je vous prie de le remarquer. Messieurs; mon dessein en ce moment a'est pas de faire valoir les avantages de la religion cbré-«
S66 VB$ pniNCiriig Rsuaucx
tienne en pariioulier) un jour je pourrai en faire la ina« tière d'un discours à part. Aujourd'hui j'enyisage la chose sous le point de vue le plus général. Professer publiquement certains dogmes fondamentaux, tels quQ ceux de Texistenoe de Dieu, d'une providence, de la vie future, de la liberté de Tàme, de la distinction du bien et du mal, et rendre à la Divinité des hommages graves et purs qui portent dans TAme des sentiments louables et bons : voilà ce qu'on appelle en général religion. Lorsque tout est vrai dans la croyance, pur dans les préceptes, saint dans le culte, alors c'est la religion véritable ] c'est celle que nous avons le bonheur de professer. Que si, dans quelqu'une de ses parties, elle a quelque chose de répréhensible, alors ce n'est qu'une religion imparfaite e| fausse. Hais toutes celles qu'on a professées sur la terre ont eu des points communs de croyance, plus ou moins sentis de tous les hommes, sur Dieu, la providence, la vie future, le vice et la vertu. Or, ce sont ces principes reli^ gieux universellement professés avec plus ou moins de pureté, que je prétends être la véritable base de la morale et de la société; et c'est là ce qui va fliire le sujet de cette Conférence.
Ces règles du bien et du mal qui doivent diriger nos affections, nos discours et notre conduite ; cet ensemble de préceptes et de devoirs que nous avons à remplir pour être véritablement des hommes de bien, c'est ce que f appelle la morale. Les raisons qui la rendent obligHtoire pour nous, les motifs qui nous portent à la pratiquer, et à faire les sacrifioes qu'elle exige, voilà ce qui en «st le fondement. Or, je soutiens que cette raison de nos de* voirs, ces motifs de les remplir, il feut les chercher dans les principes religieux. En effet, Messieurs, c'est peu pour l'homme, que de belles sentences, des ràgles sévè^ res, des sentiments sublimes étalés dans les livres et dan»
PONDBUBNT Bfi LA ^OCI^rt. 167
les discours, J^'autorité de la morale w vient paa m\AQ^ ment de la beauté de ^es préceptes; elle vient surtout de la persuasion inlimn qu'elle ^st obligatoire, et de U force des motifs qui engagent h la pratiquer. . Rien de plua commun que les belles mai^imes ; on en débite sur les théâtres, on en sème dans les romans, on en fait parade jusque dans les cercles les plus frivoles et les plus dissolus. Mais je vous prie de le remarquer avec moi : c'est précisément la beauté, la pureté de la morale qui noua alarme et nous effraie. La morale n'est salutaire que par le joug qu'elle ioipose à nos pencbantfrj et ce joug, nos penchants le trouvent incommode» La morale n'est utile que parce qu'elle est une règle ; et toute règle est une gène, et toute gène nous importune. Vous me prêchez une probité incorruptible, une fidélité constante aux devoirs de mon état, ce désintéressement qui fait préférer l'indigence aux richesses acquises par l'injustice, ce cou-» rage qui fait sacrifier la vie plutôt que la (îonscience ; vous me commandez toutes les vertus , vous ne me permette? aucun vice,. Tout cela me paraît beau, et conforme à l'idée que je me sms faite de Tbomme de bien ; mais tout cela aussi me parait sévère , tout cela me demande des efforts et des sacrifieras pénibles ; et je l'avoue, je ne me trouve pas assez de philosophie pour pratiquer tant de vertus sans motifs. Ces motifs, je veux qu'ils soient puissants, parce que j'ai à vaincre des passions vives et > fortes ; ces motifs, je veux qu'ils soient universels, parce que la vertu est faite pour tous les hommes; ces motifs, je veux qu'ils soient permanents, parce que la vertu est pour tous les temps comme pour tous les lieux. Or, des motifs qui réunissent tous ces caractères, il faut les cher^ cher ailleurs que dans quelques considérations purement humaines.
Youlez^vous que tout ici soit dans l'ordre ? voulez-vous enflammer mon courage, m'élever au-dessus des craintes^
et des faiblesses de la nature ? montrez-moi un Dieu législateur suprême, qui commande et qui veut être obéi y placez-moi sous les yeux toujours ouverts d'une Providence, qui voit mes pensées comme mes actions, et qui, un jour, en sera le juge incorruptible, comme elle en est maintenant le témoin inévitable. Voilà un moyen de réprimer les vices, qui est de tous les âges, de tous les pays, de tous les instants; qui poursuit lliomme dans les ténèbres de la nuit, comme dans les clartés du jour ; qui n'est pas moins redoutable pour le puissant que pour le faible, pour le ricbe que pour le pauvre, pour l'homme public que pour Thomme privé. Cette doctrine d'un Dieu, d'une providence, d'une vie à venir avec des récompenses et des châtiments, est intelligible à tous, et le genre bumain l'a toujours plus ou moins comprise. Ainsi, avec la relfgion qui m'élève jusqu'à Dieu, je trouve dans la volonté divine la volonté suprême, la raison première do tous les devoirs. Ainsi je regarde la conscience comme la voix même de Dieu qui se fait entendre au fond du cœur ; je vois dans ses remords comme le prélude de la céleste justice, dans son bon témoignage comme le gage de la récompense future ; et si je meurs pour mon devoir, je sais où je trouverai le prix de mon sacrifice : dès lors je sens que je dois obéir aux inspirations de la conscience. Mais si vous détachez l'homme de son Dieu, si la conscience n'est pas l'interprète des volontés divines; par cela seul vous affaiblissez étrangement son empire, et je pourrai bien finir par n'y voir qu'un préjugé, que le résultat de réducation, qu'un accusateur importun auquel il faut imposer silence. Ainsi, avec les principes religieux, je vis sous l'empire d'une loi qui ne règle pas seulement les dehors, mais qui descend jusque dans le cœur pour y attaquer le mal dans sa source, et qui, par l'ordre qu'elle met dans les pensées et^ les désirs, prépare celui des discours et des actions. Ainsi enfin, dans la religion biea
conçue, la morale qu'il faut pratiquer a son appui dans les dogmes qu'il faut croire. Le vice des théories de beaucoup d'écrivains modernes, qui se sont érigés en réformateurs du genre humain, c'est d'avoir disserté sur la morale sans remonter au principe qui la rend obligatoire, sans lui donner une sanction suffisante. Vouloir une morale sans religion, c'est vouloir un édifice sans fondement, une législation sans législateur.
Je sais, Messieurs, ce que peuvent donner de force et de poids aux préceptes moraux l'amour de la gloire, l'honneur, l'intérêt, et ce qu'on appelle les lumières et la civilisation. Je suis loin de dédaigner ces appuis divers delà morale ; mais, sans faire observer ici qu'ils ne règlent en rien l'intérieur de l'homme, qu'ils lui laissent toute la liberté de ses pensées et de ses désirs, qu'avec eux on n'a point de vertus pures et sans mélange , je me borne h montrer combien ilâ sont fragiles, insuffisants, et combien il importe qu'ils soient eUx-mémes soutenus par des con« sidérations d'un ordre supérieur.
Et d'abord, voudrait-on contenir les hommes dans le devoir par l'amour de la gloire, par le sentiment de l'honneur? Hais, si la vertu est faite pour tous, la gloire n'est le partage que d'un petit nombre. Mais combien de fois une célébrité flatteuse , sans être légitime, n'a-t-elle pas accompagné des actions que la vertu désavoue ! Hais l'amour de la gloire arma ces conquérants farouches, qui ne ravagèrent la terre que pour la remplir du bruit de leur nom ; témoin cet Alexandre, qui tourmenta l'univers pour être Joué des frivoles Athéniens. Hais ces devoirs obscurs de tous les jours, de tous les moments, que la plupart des hommes sont obligés de remplir en secret et loin des regards du public, que peut l'amour de la gloire pour en inspirer la généreuse pratique? Toutes les trompettes de la Renommée sonneraient à la fois, que pas une ne sonnerait pour ces vertus ignorées.
Voqs me parlez de Tbonneur; mais ce sentiment n'a toute son énergie que dans quelques âmes plus élevées^ ou dans quelques circonstances plus éclatantes. Tous les hommes ne sont pas des Bayard ou des Grillon ; tous ne sont pas placés sur un grand théâtre, ne se trouvent pas à la tête des affaires publiques ou sur un champ de bataille : et puis, il faut le dire à la honte de Tespèce humaine, trop souvent le succès justifie tout à ^es yeux, en sorte que le déshonneur n'est que dans la maladresse ou l'infortune. Voudriez-vous faire craindre -aux n^éch^nU le jugement de la postérité? quelle chimère! C'est bien ici surtout que paraît le néant de la faussa sage&3e. La presque totalité du genre humain est çondan^née h un éternel oubli; et que lui importe ce tribunal si redoutable de la postérité, devant lequel elle ne doit jamais comparaître? Je Ta vouerai sans peine; si vous supposez un homme animé de sentiments religieux, pénétré d^ cetta sublime pensée, que son âme est immortolle, alors je ne sais quel espoir confus de jouir des suffrages de la postérité poprra bien Taffecter et Témouvoir; mais, si vous le suppose?: imbu de la pensée que tout meurt avec le corps, croyez-vous quMl sera bien touché des jugpinenls d'uâ avenir, qui, après tout, ne doit être pour lui que le néant! Que lui font les censures des siècles futurs? il sait bien que ce vain bruit ne viendra pas troubler sa cendre au fond de son tombeau.
Je conviens que, dans la vie présente, la vertu devrait naturellement conduire à la considération, à Testime, et procurer ainsi des avantages temporels qui fussent pour elle un puissant aiguillon : mais les hommes sopt si changeants; il entre tant d'injustice ou de caprice dans leurs suffrages; il arrive si souvent au vice d'usurper les honneurs dus à la vertu, et à la vertu, d'essuyer les ignominies qui devraient être le partage du vice I que la vertu serait à plaindre si elle n'avait pour appui
FONDEIHENT PE LÀ SCKHÉTti. S7|
que ce sable mouvapt des opinions bunogineslJe supposa d'ailleurs qu'un grand intérêt mé pousse h une prévarica<« tion qui doit demeurer secrète^ j'écb^ppe au bl&me^ et ja continue de jouir de Testinie de mes semblables. Je la dirai, Messieurs, et je nianifesterai ma pensée tout en-» tière, pour l'instruction de ceux qui, jeunes encore, n'ont qu'une connaissance légère des hommes et des choses, Dans ce qui regarde les devoirs ordinaires de la vie ci-* vile, la fidélité à ses engagements, les moyens da s'enri^ chir ou d'éviter des pertes funestes, souvent la vertu dont les hommes se glorifient le plus, la probité, est mise à de^ épreuves délicates et pénibles : malheur h ceux en qui elle n'est pas défendue par des barrières plus fortes qua la crainte des jugements publics ! Croyez-moi , Texpé^ rience pourra vous l'apprendre} il est plus difficile qu'on ne pense d'être constamment honnête homme, quand la probité n'est pas appuyée sur la religion ; et Montesquieu a dit une parole souvent citée, mais très- véritable, surtout quand on l'applique à la masse de l'espace humaine; c'est « qu'une religion même fausse, est encore le plus sûr » garant (Je la vertu des hommes (i). »
Maintenant voyons ce que peut, pour nous rendre bon$i et heureux, la culture de l'esprit, et ce qu'on appelle les lumières et là civilisation.
De nos jours, on a fait grand bruit de tous ces avan^ tages ; et sans doute il ne s'agit ni de contester les progrès des sciences naturelles, ni de donner des regrets aux usages et à l'ignorance des temps barbares : mais garw dons-nous d'un raffinement plus funeste encore que la barbarie, et n'allons pas nous livrer à un enthousiasma aussi dangereux que déraisonnable. Ne craignons pas de le dire, jusque devant cette assemblée si remarquabla par les lumières de ceux qui la composent : Malheur à una
(1) Esprit des lois, liv. XXIV, cb. lU
nation qui mettrait la science avant la vertu, les connaissances avant les mœurs, les arts avant le devoir; qui, dans le soin d'élever la jeunesse, compterait l'instruction pour tout, et Tcducation pour rien ; qui n'y ferait entrer la religion et la morale que comme on y fait entrer une leçon dans Tart de tracer un paysage; et qui se croirait arrivée au faîte de la sagesse , parce qu'elle verrait se multiplier de toutes parts dans son sein des grammairiens, des rhéteurs et des artistes ! Les païens eux-mêmes avaient de bien plus hautes idées de la véritable sagesse; témoin Cicéron, qui la définit, d'après les anciens philosophes, la science des choses divines comme des choses humaines (1); témoin Marc-Aurèle, remerciant le ciel de lui avoir donné pour maîtres des hommes qui lui avaient appris à régler ses mœurs, et à pratiquer la vertu. Certes il ne séparait pas la sagesse de la religion, ce siècle auquel un de nos plus grands rois a donné son nom, le plus beau des siècles modernes, et le plus beau peut-être dont puisse s'honorer Tesprit humain. N'oublions pas que les lumières ne sont pas la vertu, et ne pensons pas que leis mœurs soient toujours unies à la civilisation. Et qu'est-ce donc que les mœurs pour une nation? Elles ne consistent ni dans une politesse de manières, qui s'allie très-bien avec l'égoïsme et la bassesse, ni dans une grande variété de connaissances qui n'exclut pas la mollesse et la frivolité. Les mœurs peuvent se trouver dans le hameau où tout est ignorance et rusticité, et manquer dans la cité où tout présente une face riante et polie. Lorsque autrefois l'ancienne Rome allait chercher ses dictateurs à la charrue, elle était grossière, mais elle avait des mœurs ; plus tard elle fut polie, et les mœurs avaient disparu. Messieurs, dans les pères la vigilance, dans les enfants la piété filiale, dans les maîtres la justice, dans lés serviteurs la fidélité, dans les riches l'humanité,
I (1) Lact. Epit, div* fnst. cap. xxxr.
dans les magistrats Tintégrité, dans tous la bonne foi, le désintéressement, la tempérance, Tobéissance aux lois, le zèle du bien public, Tamour du travail, l'amour de la patrie , les sentiments nobles et généreux : voilà ce que j'appelle les mœurs pour une nation ; voilà des vertus domestiques et civiles qui font prospérer les Etats comme les familles, et qui seront d'autant plus communes chez un peuple, que ce peuple liji-méme sera plus profondément religieux. En vain, par Théroïsme de ses guerriers, par rétendue, la richesse et la population de son territoire, par le nombre et la magnificence de ses cités, de ses ports et de ses canaux, par tout Téclat des sciences et des arts ; en vain, partons ces avantages réunis, la France serait appelée à être la première des nations civilisées^ si, par nos pernicieuses doctrines, par notre insouciance sacrilège, par nos mauvaises mœurs qui en seraient la suite inévitable, nous travaillions nous-mêmes à ruiner les fondements de Tédifice. Nous pouvons le dire hautement, sans craindre de nous tromper^ si Findustrie peut donner la richesse, si la valeur et le génie peuvent donner la gloire, la religion seule peut nous régénérer en nous donnant des vertus.
La religion est donc le vrai fondement de la morale. J^ajoute, et cette proposition est comme la suite de la première . qu'elle est aussi le fondement de la société.
Combien n'étaient-ils pas aveuglés tous ces réformateurs du dernier siècle, qui voulurent fonder une société sans religion ! Us ne voyaient pas qu'ils avaient contre eux tout ce qui est capable de faire impression sur les esprits, Tautorité, Texpérience, la raison.
Je dis d'aboi d Tautorité. Quand une doctrine se trouve enseignée par tout ce qu'il y a jamais eu de plus beaux génies de toutes les religions, de tous les climats, de tous les siècles, il me semble qu'on devrait trembler de la con-
â?l LES t>RiNCIP£S RÈLiGIEtX
tredire, se défier de ses idées particulières, et craindre, en les suivant, de prendre des illusions pour des réalités. Que, dans les sciences naturelles, des faits nouveaux, des phénomènes qu'on n'avait pas remarqués, apportent dé nouvelles lumières, et viennent détruire des opinions accréditées par de grands noms, je le conçois, et cela doit être ainsi ; mais dans ce qui regarde Tordre social, fait pour tous les hommes, objet habituel de leurs pensées, nécessaire à leur bonheur, à leur perfection, s'élever Contre ce que la terre a eu de plus grands hommes, de plus versés dans la politique, de plus habiles à policer et gouverner les peuples ; quelle témérité ! Or où trouverezvous des législateurs qui aient eu la pensée de fonder une société satis teligion? Cette pensée fut-elle celle de Solon à Athènes, de Lycui^gue à Lacédémone, de Zaleucus chez les Locriens, de Numa dans Tancienne Rome? On sait bietl en particulier, que Numa commença par faire de Rome la ville sacrée, pour en faire la ville éternelle. Où iroUverieiË-vous des philosophes profondément versés dails la connaissance des hommes, soit par la force de leur génie, soit par l'habitude de manier les aflfaîres publiques qui aient écrit qu'on pouvait dédaij^ner la religion, comme nuisible ou comme inutile? A-l-on lu quelque chose de semblable dans les livres de Platon, de Cicéron, de Marc-Aurèle? Dans le dernier siècle, il est quelques écrivains qui ont jeté parmi nous un éclat extraordinaire par leurs talents : quelle a été, sur la question qui nous occupe, leur manière de penser? Dans VEèprit des Lois, Montesquieu a rendu les hommages les plus éclatants à Theureuse influence du christianisme; et dans Touvrage le plus fortement pensé qui soit sorti de sa plume (i), 11 remarque que Tépicurisme qui s'était introduit dans la république Romaine en avait préparé la
(1) GriméekAr et Décad, des komains, chap. x*
FONDEMENT DE Là SOCIÉTÉ. S?
décadence. Que demandait lean-Jacques dans celui de ses écrits où il s'exprime en apôtre fougueux de la liberté la plus illimitée (î)? Qu'on dressât une formule de foi civile, par laquelle tout citoyen ferait serment de professer le dogme de l'existence de Dieu, de la providence, de la vie future. Il voulait que celui qui refuserait d'y souscrire fût banni comme insociable, et même que celui qui^ après l'avoir prêté, s'y montrerait infidèle, fût pUni de mort. Certes, si ces paroles étaient sorties d'une plume ecclésiastique, on eût crié au fonatisme, à l'intolérance; mais c'était le citoyen de Genève, et Ton n'y vit qu'une saillie de sa sublime misanthropie.
A l'autorité Vient se joindre l'expérience. L'homme est né avec des inclinations, des besoins et des facultés qui rappellent à la vie sociale : aussi, quelque haut qu'on re* monte dans l'antiquité, on trouve des sociétés, ou com^ mencées, ou déjà avancées, ou même entièrement développées. Se pourrait -il que tous leà peuples eussent Ignoré lés premiers éléments de la sociabilité, et que tous se fussent accordés à croire nécessaire ce qui n'était pas même utile? C'est bien en cette matière que l'expérience des nations et des siècles est d'un très-grand poids. Or où a-t-on vu sur la terre un peuple policé qui fût complètement athée, qui subsistât sans aucune croyance religieuse? et ne sait-on pas que ceux en qui on en a découvert le moins de vestiges, étaient en même temps les plus barbares, les plus voisins de l'état des animaux? Il est même un fait singulièrement remarquable, c'est que pas utie seule nation ne s'est bornée à je ne sais Quelles idées purement spirituelles et spéculatives de religion. Guidées par un instinct naturel plus sûr que le raisonnement, toutes ont senti que le déisme pur ne serait qu'ua athéisme déguisé; toutes ont professé une religion posi-
(i) Le CùtUrat social*
27*3 LES l'UlNCIPES KELIGlKLX
tive, avec ses croyances, ses préceptes, son culte qni était l'expression vivante des sentiments communs à tous. Oui, plus puissante que la lyre fabuleuse, qui, dit-ou amollissait leà tigres, la religion a présidé à la formation des sociétés humaines : elle a adouci les humeurs farouches, épuré les mœurs, resserré les liens de la bienveillance et de la fraternité, cimenté dans toutes ses parties le corps politique. Que de nierveilles surtout n'aurais-Je pas ici à raconter du christianisme ! Trop souvent on s'est donné le triste plaisir d'étaler les abus qu'on a pu faire de ses maximes, et Ton a gardé le silence sur les biens immenses dont il a été la source.
Enfin il e§t reconnu que les peuples les plus renommés de la terre, tels que les Romains, ont fait du serment le lien le plus for^ des engagements réciproques, et en particulier de la discipline militaire : et qui ne voit pas que la force du serment vient des principes religieux, de telle sorte que, dans le langage ordinaire, on dit la religion du serment? Chose étrange, Messieurs! on a vu des penseurs modernes, qui ne rêvaient que le perfectionnement de Tordre social, qui dirigeaient vers ce but toutes leurs recherches et tous leurs efforts : ils auraient dû, ce semble, avoir sur cet objet des lumières plus pures que le reste des hommes, connaître beaucoup mieux les vrais fondements de l'édifice qu'ils prétendaient reconstruire; et pourtant ils se sont montrés tellement étrangers à la connaissance du cœur humain, qu'ils n'ont pas senti que la religion lui était nécessaire, et que sans elle les lois et les institutions politiques manqueraient de stabilité ! C'était bien là l'égarement d'un orgueil qui s'aveugle lui-même, et qui, pour avoir dédaigné les lumières de Texpérience, se précipite dans les plus honteuses ténèbres. Mais tel est l'empire dé la vérité, qu'on l'a vue éclater jusque dans les circonstances les plus capables de l'étouffer et de l'anéantir. Faut-il rappeler un instant ces jours h jamais la-*
t^OïfDÊMENÏ i)E Là société. $77
tnentablés^ et maintenant si loin de nous, où la puissance des ténèbres semblait avoir prévalu? Alors la religion était muette, tous les temples fermés, touteô les âmes glacées par la terreur, toutes les vertus érigées en crimes, et tous les crimes en vertus- et la France entière n'était qu'une arène immense couverte de victimes et de bourreaux, tté bien, du milieu de ces incroyables excès, la vérité se fit entendre avec force, et les passions les plus effrénées rendirent un hommage éclatant aux doctrines sacrées qui les condamnaient. Il fut dit hautement, il fut écrit sur nos édifices publics : Le peuple prançais reconnaît l'Être suprême et l'oimortalité de l'ame. Je le sais. Messieurs, on a pu ne voir dans cette étrange déclaration, qu*une dérision blasphématoire : mais pourquoi ne pas y Voir un trait de cette Providence qui se joue de ses ennemis, qui arrache de leur bouche leur propre jugement, les fait servir dMnstrument à ses desseins, et les brise ensuite, quand il lui platt, dans sa justice? Oui, j'aime à voir ici la main de Timpie sous la conduite d'une main supérieurei forcée en quelque sorte de tracer elle-même sur le frontispice de nos temples en ruines la parole de Consolation pour les bons et de terreur pour les méchants, et de graver jusque sur les débris entassés par Tanarchie, les dogmes conservateurs de la morale et des sociétés humaines.
Après Texpérience et Tautôrité, consuftons la raison.
Que nous dit- elle? C'est que la religion est la sauvegarde de la morale, et que la morale à son tour est la sauvegarde des lois : vérité sentie par les bons esprits de tous les temps, même par ceux qui, oubliant la dignité de leur talent, n*ont que trop chanté les plaisirs et la volupté; témoin le poète romain (1), qui demande à quoi êervent les lois sans les mœurs. Que nous dit encore h
(1) Bor, Ùcarm, lib. Ht, od. xxiv.
-raisosijf C>st (^a-U importe à la prospérité publique, que* ' fês 'dépositaires cle la puissance aieiV aux yeux des peuples . * •un-caràclèi*e' auguste et sacré. Alors Le respect qu'on leur porte^ CH 'assurant Tobéissance, assure^^lë reposâtes familles, prévient les révoltes et les ihesuces violentés qu'elles amènent toujours/ Ce rfe.st pas rite qu'elle fasse 46s4ois, il feût-que-c pectées et chérieç de ceux quf^déî vent lésT^sîîivje T^r |i'où;. 4 peut venir au pouvoir;, k l9>)©i, leuf*êmpirè'sur*ïe&cte(lrs?. C'est principalement de la - religion f qui présentera les, puissances commç établies .de Uieu jii^ufTbsyimonie ^q- ^ ciale, et les lois comme des règles qui î^ntrent dans les vues de la Providence pour dirigée les actions des hommes. Que me dit enfin la raison ? C'^est que les lois humaines défendent plutôt les crimes qui troublent. Tordre public, qu'elles ne prescrivent des vertus; c'est que, réglant seulement les dehors de l'homme, ellejs ne pénètrent pas dans les cœurs pour y couper le mal dans sa racine; qu'elles ne sont ni assez fortes, ni assez détaillées pour ^ faire observer tous les devoirs de l'amitié, de la reconnaissance, de l'hospitalité, de ^humanité, de la piété filiale ; devoirs qui néanmoins se lient si étroitement à la prospérité des familles particulières, et dès lors au bien de la grande famille, qui est la société. Que de vices et de délits, pourtant très-funestes, qui ne sont pas du ressort des lois ! Ces vols et ces injustices qui se commettent dans l'ombre et sans témoins, ces fraudes si cachées et si communes dans le négoce, cette oisiveté qui enge'ndre tous les vices, cet égoïsme qui est sans pitié pour le malheur, cette intempérance qui énerve à la fois l'âme et le corps, cette débauche qui porte dans la vie domestique , l'opprobre avec la discorde, ces scandales qui corrompent les bonnes mœurs, ces rapports qui sèment la division, ces calomnies obscures qui noircissent l'homme de bien., ces désordres et tant d'autres semblables que les lois
if
• ^ ignoi^ent,. OU quelles lois ne puhissejit-pàs:yoHà miellé est la plaie des familleé ; voilà le poison qUj rotïgeJeifté*hient le cœiir de la société*, .et^^qui en prépaVe' la ruine. • .. Or^ icf fe ]remède*le plus puissant, le plusuriivcr6el,\c'est" . la religion ; et vous verrez toujours ces désordres s'ac- • "cr^lfe, Ji. mesure que s'arffaiblira le frein reUgieiix. Ouï, ^ la'sWiéti& l%*pliis' -fliSrissanie' ep appareoce,.si elle n'était
^V^. 4nufijé(&> 50Utftn^p j^j.rrnflfuencè secîrète de la religion, ll^ ' isécait'semblable. à xîes édificèîs^quî, jnalgré leurs dehors réguliers <et po^Oipç&xj topchent'à upe ruiiïe prochaine, papcë^quôJe ïempi a usé leVrilent Qt les liens qui en unissàfent les partiel diverâes*.
Il semble, Messieurs, quMnsti^ûts par l'expérience, désabusés des vains système^ et des théories impraticables, les Français reviennent aujourd'hui à des doctrines plus saines, qu'ils portent plus de respect à la mémoire de leurs pères, et qu'ils n'ont plus l'extravagant orgueil de fouler aux pieds tout ce qui est consacré par les hom- 'l mages des nations et des siècles. Nous avons compris ' qu'il était dangereux de rendre là multitude incrédule^ et peut-être que ces écrivains, qui ont fait lé facile et bien triste métier de la corrompre, rougiraient de leurs déplorables succès, s'ils vivaient encore. Toutefois, si l'on sent généralement davantage le besoin de la religion, il est aussi une maxime très^commode pour ceux qui la professent, et malheureusement trop répandue parmi les beaux esprits et les riches voluptueux : c'est qu'il faut bien une religion au peuple, mais qu'elle n'est bonne que pour hii. Je ne dirai point tout ce que cette maxime a d'impie, cela n'entre pas dans le plan de ce discours; mais • je dirai que c'est là une de ces erreurs funesles contre lesquelles ne sauraient s'élever avec trop de force tout ce qu'il y a d'amis éclairés des mœurs et de la patrie. Certes, cette maxime n'était pas celle du publiciste célèbre qui a dit : «Quand il serait inutile que les sujets eussent une
D religion, il ne le serait pas que las princes en eu^sent^ » et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein que ceux qui a ne craignent point les lois humaines puissent avoir (i),9 Or ce qui est dit ici des princes, n'est-il pas applicable^ quoique dans un degré moins rigoureux, à tous les déposii^ taires du pouvoir, et en général aux premières classes de la société? Nous dirons à l'homme public.: Ce n'est pas pour vous, que vous êtes élevé au-dessus du peuple, c'est pour lui; toutes les charges dans l'ordre politique comme dans l'ordre religieux ne sont que d'honorables servitudes, Si vous croyez la religion nécessaire au bonheur du peuple, votre prender devoir est de la respecter, pour qu'il la respecte lui-même davantage : et d'ailleurs, si le magistrat aime ^ trouver dans la religion des peuples 1q garant de leur soumission, les peuples, à leur tour, aiment à trouver dans la religion du magistrat le garant de sa justice et de son dévouement à la chose publique. Nous dirons à tous, aux riches, aux puissants du siècle, à l'homme de lettres, au savant : N'est-ce pa^ au sein des conditions les plus élevées, que la volupté est plus raffi"" née, l'ambition plus ardente, la vengeance plus impla^ cable, toutes les passions plus impérieuses, par les moyens mêmes qu'elles ont de se satisfaire Y Et vous voulez brisefi pour ces classes de la société, le frein salutaire de la reli* gion! C'est-à-dire que vous voulez rompre la digue du côté où les eaux se portent avec le plus de violence, écarter le remède des lieux où la contagion fait le plus de ravages; c'est-à-dire que vous voudriez enlever les sen-r timents religieux précisément à ceux à qui ils sont le plus nécessaires. Avant tout, commencez par arracher Torgueil du cœur de l'homme instruit, l'égolisme du coeur du richei la pusillanimité du cœur du magistrat, l'ambition du cœur des grands; en un mot, arraqheai les passions du cœur de
(i) Moptesquieu, Esftrit dea Lois, liv, XXIV, c\^f. ii,
FONDEMENT DE LA SOCIÉTÉ. 88i
tout ce qui n'est pas peuple, et alors peut-être il vous sera permis de laisser la religion au peuple.
La religion n'est boniie que pour le peuple ! Hé bien, vous qui tenez ce langage, répondez : D'où sont partis tous ces écrits funestes, qui, cii-culant dans TEurope entière, ont altéré partout les vrais principes des choses, relâché les liens de la société, contribué puissamment à la dissolution universelle, et mis en honneur des systèmes dont peut-être vous et vos familles avez été les victimes? Je vous le demande; toutes ces productions sont-elles sorties de la main du peuple? Non, sans doute : fabriquées dans Tatelier du bel esprit, elles ont été ensuite accueillies dans la maison du riche et de Thommé puissant. Et cependant, si leurs auteurs comme leurs protecteurs avaient été sincèrement religieux, auraientils ainsi prostitué leur talent ou leur crédit au vice et au mensonge? La religion n'est bonne que pour le peuple! Hé bien, répondez de nouveau : encore de nos Jours, d'où sortent ces romans, ces drames, ces poèmes, ces chansons, où l'obscénité le dispute au blasphème, qui corrompent à la fois l'esprit et le cœur, éveillent des passions prématurées, et font voir toute la corruption et toute la science du vice jusque dans l'âge de l'innocence? D'où partent ces doctrines de matérialisme qui dégradent la nature humaine, et qui, répandues jusqu'au sein des campagnes, y enfantent tout ce qu'il peut y avoir de plus hideux, l'impiété la plus brutale jointe à l'ignorance et à la misère? Tout cela vient précisément de cette classe d'hommes auxquels vous croyez la religion inutile : et pourtant, si la religion eût dirigé leurs pensées et leur plume, que de maux elle eût épargnés aux familles et à la société ! La religion n'est bonne que pour «le peuple ! Juste ciel! que deviendrait la France, que deviendrait l'Europe, si cette funeste maxime venait à prévaloir? Oui; si le peuple ^ul a de la religion, bientôt il n'en aura
2S8 (.ES PRINCIPES RBtlOlBUX
plus ; et Ton saura co que c'est qu'un peupla sans religion* Le peuple aussi a son orgueil et sa dignité à sa manière ; sMl s'aperi^it qu'on lui renvoie la religion comme une chose méprisable, il la méprisera, La Religion n'est rien pour celui qui n'y croit pas ; elle n'a d'empire sur le cœur, que par la croyance de l'esprit : qu'importent en effet ses promesses ou ses menaces à ceux qui n'y voient que les chimères d'une imagination abusée? Et comment voulez** vous que le peuple ne cesse pas d'y croire, s'il remarque qu'elle est un objet de dérision pour ceux que leur nais» sance, leurs lumières, leurs emplois élèvent au-dessus de lui? Le peuple est naturellement imitateur. L'impiété descendra du riche au pauvre, du savant à l'ignorant, du magistrat au villageois; elle deviendra populaire : et un peuple sans religion sera un peuple toujours tenté de briser le joug des lois, de renverser toutes les institutions sociales^ de s'égaler à ceux qui seront placés sur sa tête n et toujours au premier signal des factieux, on le verra se porter à tous les excès, abuser de sa force pour tout dé^ truire^ dévorer les puissances avec leurs titres, les riches avHc leurs domaines, jusqu'à ce qu'enfin il se dévore lui** môme dans ses propres fureurs ^ car voilà, tôt ou tard, l'inévitable effet du mépris des premières classes de la société pour la religion. Et puis, qu'elles viennent nous dire qu'il faut laisser la religion au peuple. Aveugles que nous sommes ! à peine, par une suite de prodiges inouis, som* mes-nous sortis de l'abîme, que, par notre insouciance sacrilège, nous allons travailler à creuser pour nos des-* cendants un abîme plus profond encore.
Hais non, il n'en sera pas ainsi ; ce n'est pas en vain que l'expérience , brillant d'un éclat terrible , nous aura montré le néant des doctrines mensongères. Les malheurs des pères ne seront pas perdus pour leurs enfants. For* mes à une école rude, mais salutaire, nous comprendrons plus que jamais que l'édifice social reposa «vr If^ liM9
éternelle de la religion et de la morale. ! si ma voix, comme une trompette éclatante, pouvait retentir dans toutes les parties de la France à la fois, j'aimerais à m*écrier : Français dignes de ce nom ! Français de toutes les conditions et de tous les âges, pères vertueux, enfants dociles, magistrats intègres, administrateurs vigilants, guerriers valeureux, vous tous qui désirez de voir nos dissensions se tarminer, les eœurs se rapprocher, la paix a'af« fermir, les bonnes moeurs refleurir au sein de la patrie , abjures donc pour toujours les dootrioes perverses qui ont fait nos malheurs, et raIiie2«*vou8 à ces doctrines sacrées qui seules peuvent nous régénérer. Si c*est par les mau« vaises doctrines que tout fut renversé, c'est par les bonnes doctrines qu'il &ut tout rétablir. Messieurs, je ne pré^ tends pas donner ici des leçons de politique , ni convertir cette chaire en une tribune aux harangues ; mais je suis Français, et mon cœur me dit qu'il ain^e son prince et sa patrie ; je suis ministre de la religion, et une partie de ma mission, c'est d'en faire sentir la nécessité. A oe double titre, il m'appartient d'inculquer une vérité, qu'il faut répéter sans cesse, parce que sans cesse on l'oublie i c'ejst qu'il n'est point de société sans lois, ni de lois sans mo-^ raie, ni de morale sans religion ) et j'ajoute en finissant, que , de toutes les religions de la terre , la plus capable de réprimer tous les vices et d'inspirer la vertu , c'est la religion même que nous avons le bonheur de professer, c'est la religion de Jésus^Christ.
Après avoir tftché d'affermir dans vos âmes par le rai-> sonnement ces vérités sacrées, qui, nées avec le genre humain, se sont propagées avec lui, et conservées plus ou moins pures dans tous les siècles et dans toutes les con* trées de la terre ; je viens, Messieurs, considérer avec vous la révélation particulière que le Créateur en a faite , d'abord au peuple Hébreu par Moïse, et ensuite à tous les peuples par Jésus-Christ. Ici une nouvelle carrière s'ouvre devant nous. La double révélation dont je 'parle se présente entourée de prodiges éclatants qu'elle donne comme les titres authentiques, irrécusables de sa céleste origine : ces prodiges , nous n'en avons pas été les témoins ; nous ne les connaissons que par le témoignage des générations intermédiaires, qui se sont écoulées depuis l'époque même de l'événement jusqu'à nos jours. Mais que faut-il penser de ce témoignage et de ces miracles ? Telles sont les deux questions qu'il faut discuter avant tout. Nous nous bornerons aujourd'hui à la première. Pour traiter la matière avec quelque étendue, et faire sentir les conséquences utiles qui en dérivent naturellement, nous établirons les deux propositions suivantes : la première, que la plupart de nos connaissances et de nos devoirs portent sur des laits que nous n'avons pas vus, et que pourtant nous croyons sur le témoignage d'autrui : la seconde , que le témoignage humain , dans les choses de son ressort , est une règle aussi sûre de vérité, que peuvent l'être les sens et le raisonnement dans les choses auxquelles ils s'appliquent ', et que, parmi les faits que nous n'avons pas eus
80U8 les yeuYr il eq est d'aussi certains pour noqs que leg théorèmes 4e géopiétrie,
Cette matière est toute philosophique; elle pourrait être discutée à la tribune d'une académie comme dans cette chaire : mais ^lle tient aux preuves fondamentales du christianisme ; elle a été traitée par les plus habiles apologistes; elle est d'une grande utilité pour éclairer et fortifier notre foi, et dès lors elle ne saurait être étrangère au genre de ministère que jç remplis auprès de vous.
h ne sais , Messieurs , û vous aves jamais approfondi cette idée, que presque toujours, dans le monda moral comme dans le monde physique , tout roule sur des faits que nous n'avons pas vus, et que nous croyons toutefois sur le témpigqage de nos semblables. Qui, dans ce qui regarde les ftges passés, les sciences, les lettres et les arti^ la société domestique et civile, dans toutes les affaires bu* maines qui pous occupent sur la terre, nos opinions, nos connaissances, nos devoirs mêmes, se. lient à des faits placés à une époque ou h une distance plus ou moins éloignée de nous, et qui nous sont transmis par une suite, un accord de témoignages intermédiaires donnés de vive voix ou par écrit. Nous ne sommes qu'une portion du genre humain, nous ne vivons que dans un point du temps et de l'espace ; mais notre existence présente a des rapports, des liaisons étroites avec le passé. Or, ce passé, où se trouvç-t-il? Dans les témoignages successifs qui l'ont fait comme revivre de génération en génération jU9«qu'à nous.
Ainsi, que l'ancienne Rome, par un enchaînement prodigieux de conquêtes, fruit de la politique comme de la force, soit devenue la maîtresse du monde; que dans la suite l'empire romain, afiaibli par son immense étendue, corrompu par tous les vices^ ébranlé par les divisions san-
glantes de ceux qui étaient appelés à le gouverner, ait ressenti ces déchirements et ces secousses qui présageaient sa chute prochaine ; qu'en effet aux quatrième et cinquième siècles ce colosse de puissance soit tombé sous les coups des peuples barbares, et que de ses débris se soient formés ces Etats européens, qui, après avoir subi les variations que le temps amène toujours, subsistent encore; qu'au septième siècle, Mahomet ait embrasé de vastes contrées des feux de son fanatisme, et que de conducteur de chameaux il soit devenu le fondateur d'un nouveau culte et d'un nouvel empire ; que, dans le neuvième âge, Charlemagne, un des plus grands hommes des temps modernes, ait gouverné avec gloire une des plus vastes monarchies qu'il y ait eu depuis celle des Romains; que, dans le douzième siècle , TOccident , agité par un pieux enthousiasme, se soit comme renversé sur TOrient pour écraser de son poids l'implacable ennemi de la civilisation et du christianisme : voilà des événements dont la Critique peut contester quelques détails, mais qui, dans leur ensemble, passent pour indubitables dans le monde entier; auxquels se lient plus ou moins nos lois, nos usages, nos institutions, le régime sous lequel nous vivons. Or tous ces faits j comment les connaissons-nous? par la tradition, par des monuments, par l'histoire, en un mot, par le témoignage des hommes.
Venons à ce qui regarde les sciences, les lettres et les arts. Je suppose qu'on nous dise : Hérodote est le père de l'histoire, Hippocrate de la médecine, Euclide de la géométrie ; chez les Grecs, Homère composa \ Iliade, et chez les Latins Virgile a donné V Enéide; au sixième siècle , Justinien fit rédiger un Code qui porte son nom ; les siècles les plus brillants de l'esprit humain sont ceux d'Alexandre, d'Auguste, de Léon X, de Louis XIV ; l'imprimerie, la boussole, le télescope, sont, du moins pour nous Européens , uQe invention de nos temps modernes ;
SLR L£ TÉMOIGNAGE, 287
un Génois a découvert F Amérique^ et c'est un Florentin qui lui a donné son nom ; Galilée soupçonna la pesanteur de Tair ; Toricelli et Pascal Font démontrée ; Copernic a fixé les savants sur le vrai système du monde planétaire ; Kepler a trouvé les lois des révolutions des planètes ; Descartes a le premier appliqué Talgèbre à la géométrie : voilà encore des faits qui se lient à toutes les connaissances humaines, et que tout le monde croit par la force du témoignage. Quel est le physicien, le chimiste, le naturaliste, le jurisconsulte, qui, dans renseignement public ou dans ses ouvrages, ne s'appuie sur des expériences, des observations, des faits qu'il n'a pas eus sous les yeux , et que néanmoins il regarde comme certains? En tout, rhomme le plus instruit et le plus capable serait celui qui connaîtrait un plus grand nombre de faits, et qui saurait en tirer les conséquences les plus utiles pour le bien de ses semblables. Ëh! Messieurs, si tout à coup nous venions à oublier entièrement les faits que nous croyons sur la foi d'autrui, si nous étions bornés aux seuls faits que nous avons vus, si par là même la connaissance de ce qui a précédé notre naissance sVffaçait totalement de notre esprit; tout le système de nos idées et de notre instruction serait anéanti, nos pensées seraient sans suite et sans appui , nous serions dans une sorte de délire ; au lieu d'une chaîne dont tous les anneaux sont liés, nous n'aurions plus que des anneaux épars d'une chaîne brisée.
Chose plus digne encore d'attention ! dans la société civile et domestique, tout porte sur des faits qui se sont passés loin de nos yeux. Ainsi, que nous soyons nés au sein de cette France que nous habitons, que nous ayons avec un certain nombre de familles des rapports d'alliances et de parenté, qu'une loi ait été portée, qu'une loi ait été révoquée, que les puissances soient unies par des traités qui forment comme le droit public de l'Europe : ce sont là des faits que nous avons appris de nos sem-
^88 ilUR Le TifflOlGNÀGE^
blablës; H c'est ainsi que ce qui tient aux plu» douces a!«^ fectîons, ce qui rapproche les îjatîotîS et les hommes, ce qui intéresse de plus près la trauqùillité publique, sup^ pose des faits connus uniquement par le témoignage des hommes.
EnHn, Messieurs, non^seulemeiit flous croyons des fklts que nous n*avons pa^ vus, et nous en faisons la règle de nos délibérations dans la conduite des affîiires de la vie humaihe ; mais ils sont encore pour tioUS la base de la plupart des devoirs qui lieut tiotré conscience. Je m'explique.
Obéir à la loi est Un devoir ; mais je n'étais pas ptésent quand elle â été portée, et comment puis-je m'assurer qu'elle est émanée du législateui*? Par le témoignage.
Respecter le magistrat est un devoir; mais je n'ai a&-^ sisté ni à sa nomination, ni à son installation légale : comment puis-je m'assurer de la légitimité du pouvoir qUil exerce? Par le témoignage.
Acquitter une obligation cotitractée par ceux dont noUs avons recueilli Thérîtage est un devoir ; mais nous u'avons pas vu instrumenter Tofflcier public qui en a dressé l'acte authentique : ici encore, comment réglerons*nôus notre conduite î Par le témoignage d'autrui.
L'auteur de la nature a mis en nous une inclination sécrète à écouter ceux qui nous transmettent les faits, à croire à leur rapport; inclination qu'il ne faut pas suivre aveuglément, mais qui U'en est pas moins le véhicule nécessaire de rinstruclion parmi les hommes. L'enfant croît à sa mère , le disciple à son maître ; c*est par cette voie que les premières notions des hommes et des choses entrent dans son esprit , qu'il apprend à connaître les nooA des objets qui l'entourent. Son ignorance devient le principe de sa docilité; il sent qu'il a besoin d'être conduit, îl ^ reçoit satis résistance les impressions qu'oU lui donne; il * croit availt de réfléchir : en ce sens la foi précède la raI-«
sut LE TÉMOIGNAGE. 289
son, Otpz le témoignage, et vous ne saurez plus ni quels sont vos parents, ni quel est le lieu de votre naissance, ni quel est l'héritage que vous tenez de vos ancêtres, ni quel roi gouvernait la France au comnjencement du dix-sepliènie siècle, ni quels sont les magistrats auxquels il faut obéir; vous seriez dans toutes les anxiétés du doute sur ce qui doit vous intéresser le plus, vous tomberiez dans la nuit d'une ignorance profonde.
De là, Messieurs, nous tirerons les trois conséquences suivantes : la première, qu'ils sont bien imprudents, bien irréfléchis, ceux qui cherchent à ébranler la certitude du témoignage humain , affectant un pyrrhonisme qu'à tout moment d'ailleurs ils démentent dans leur conduite; car,, en même temps qu'ils font gloire de ne croire que ce qu'ils voient, ils parlent, ils se décident, ils agissent forcément et sans cesse, d'après une multitude de faits qu'ils croient sans les avoir vus.
Une seconde conséquence, c'est que, puisque nos connaii^sances portent en très-grande partie sur des faits dont nous n'avons pas été nous-mêmes les témoins, il importe de nous faire des rè^.les d'une sage critique, qui nous sauvent de la crédulité et de la témérité, et nous fassent discerner le degré de confiance que mérite le témoignage. Il est une critique excessive, qui ronge, ce semble, et dévore tout; avec elle, on ne croit rien : il est aussi une critique facile, complaisante, qui confond les vagues rumeurs avec une conviction éclairée, les conjectures avec les preuves ; avec elle , on croit tout : or tout croire sur le rapport d'autrui serait simplicité, mais aussi fout rejeter serait folie. Entre ces deux extiêmes est la sagiesse.
Une troisième et dernière conséquence, c'est que, presque tout parmi les hommes se réglant par des faits, et presque tous les devoirs de conscience se liant à des faits, la voie la plus humaine que le ciel pouvait choisir
290 Sun LK TÉfflOIGNAGt.
pour appuyer une religion et la perpétuer , c'était de la faire reposer sur des faits incontestables : et voilà aussi quel est le caractère éminent de la loi Mosaïque et du cliristianisme, comme nous le verrons ailleurs.
Je viens à la seconde proposition : que le témoignage humain, dans les choses de son res$ort , est une règle aussi sûre de vérité, que peuvent Tétre les sens et le rai* sonnement sur les choses auxquelles ils s'appliquent -, et que, parmi les faits que nous n'avons pas vus, il eu est d'aussi certains pour nous que les théorèmes de géométrie.
Dans les recherches auxquelles peut se livrer l'esprit humain , pour découvrir la vérité , il est des illusions à éviter et des précautions à prendre. On peut être égaré par les hommes , on peut l'être aussi par les sens, par le raisonnement; ce n'est pas la règle qui est fautive, c'est l'application faite par l'homme qui est fausse. S'il est des bruits populaires destitués de tout fondement, il est aussi des raisonnements combattus par la saine raison, comme il est de prétendues expériences démenties par des expé^ riences véritables.
Que s'il n'est pas permis d'abandonner en tout le rai* sonnement , de se défier en tout du rapport des sens , parce que nous avons été séduits plus d'une fois par l'un ^t par l'autre; il n'est pas non plus permis de ne rien croire sur le témoignage d'autrui, par cette frivole considération, que plus d'une fois ce témoignage a été trom* peur.
Sans doute le témoignage doit être revêtu de certains caractères, pour mériter, pour obtenir une Créance pleine et parfaite ; il &ut qu'il soit tel par Tensemble des circonstances, qu'on ne puisse l'attribuer qu'à la vérité même du fait qu'il atteste* Remontons aux prin-^ cipes.
Sltt LE TÉMOIGNAGE. ^91
Le mondo moral ne marche pas plus au hasard que le monde physique; il est des règles fixes, universelles, pour les esprits comme pour les corps ; il est des lois qui régissent 1 espèce humaine, qui se manifestent , comme celles de la nature, par des phénomènes constants, et dont on peut prévoir et annoncer d'avance les résultats. Ainsi, nous sommes faits de manière qu'un certain nombre d'hommes inconnus les uns aux autres, placés dans des situations diverses, opposés d'âge, de caractère, d'intérêts, de passions , de préjugés , et qu'on ne peut soupçonner d'une fraude concertée, ne se rencontreront point par hasard à se donner pour les témoins oculaires des mêmes faits ; qu'ils ne seront pas méchants et fourbes sans motif; qu'ils ne sacrifieront pas leur conscience, l'amour naturel de la vérité, leurs intérêts présents et à venir , leurs passions les plus chères, au plaisir d'affirmer un mensonge. Plus on me fera observer que les hommes sont bizarres, capricieux, intéressés, passionnés, plus on me convaincra que leur accord fortuit sur le même fait devient impossible.
Maintenant, venons à l'application. Ou il s'agit de choses sur lesquelles on ne peut interroger des témoins oculaires, ou bien il s'agit de choses qui remontent au delà des générations présentes.
Dans le premier cas, on peut fonder sa foi particulière sur la foi publique, sur une croyance tellement universelle, ferme, éclairée, qu'elle subjugue l'esprit, et qu'on est comme forcé d'y donner malgré soi son assentiment. Je vous le demande. Messieurs, dans ce qui concerne les diverses contrées du globe que nous n'avons pas visitées , les usages, les lois, le culte, le gouvernement des peuples qui y habitent , les productions de leur sol, la température de leur climat, les fleuves qui les arrosent, les montagnes qui 8* élèvent à leur surface , ne pouvons-nous pas avoir des connaissances plus ou moins étendues sur les^
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quelles nous avons le droit de nous reposer avec une entière sécuriié? et si sur ces divers objets quelques détails peuvent être fautifs, n'est- il pas vrai aussi que nous en avons des notions invariables, placées au-dessus de toute incertitude? Il se peut que, parmi mes auditeurs, il n'en soit pas un seul qui ait vu ta ville de Constantiuople; et cependant , en est-il un seul qui hésite à croire à Texi* stence de cette capitale de Tempire Ottoman? Non sans doute ; et pourquoi ? parce que nous sommes tous invin* ciblement entraînés par Tautorité des voyageurs qui en ont fait la description, par la déposition orale des témoins nationaux ou étrangers qui Tout vue de leurs yeux, par des relations sans cesse renaissantes de politique ou de commerce. Si j'osais vous dire du haut de cette chaire : On raconte qu'il existe en Europe une ville appelée Constant inople ; cela pourrait bien être, même cela est proba* ble : mais enfin je nai pas vérifié le fait, et je reste dans le doute; à ce langage, ne serais-je pas regardé comme un insensé? et quand on ne peut nier une chose sans passer pour un extravagant aux yeux de ses semblables, n'eston pas forcé de convenir que Ton est arrivé au plus haut degré de certitude ? Ce que je dis de l'existence de cette cité célèbre , on peut le dire aussi de ce qu'on rapporte de sa position, l'une des plus magnifiques de l'univers, de ses mosquées , de la peste qui désole quelquefois ses habitants, des incendies qui consuineni leurs demeures. Ici je n'ai pas besoin de discuter les qualités personnelles de chaque témoin, sa probité, sa véracité, ses opinions, ses intérêts, pour graduer la confiance qu'il mérite; je sors des considérations privées, pour m'élever à une considération générale, puisée dans le fond même de la nature humaine. Telle est la diversité , tel est le choc des sentiments, des passions, des intérêts, des rivalités des témoins qui ont vu Constantiuople, et telle était aussi , de leur part^ l'impossibilité de se tromper sur le fait, qu'on
ne peut supposer ni erreur ni imposture; en sorte que je suis réellement aussi certain de Texislence de Constant!* nople, que de régnlité des rayons dans un cercle.
J(^sais bien qu'il serait ))ossibIe que celte ville nVût jamais été bâtie, comme il serait possible que llionune n'eût jamais tracé la figure du cercle : mais de même que, dans Tordre actuel des choses matérielles, il existe des cercles, et que dans ces cercles les rayons sont égaux ; de même, dans Tordre actuel des choses humaines, Constantinople existe, et d'après les preuves testimoniales de son existence, il est impossible quVUe n'existe pas. Écoutons un moment un des premiers géomètres qui aient jamais paru, et qui a été le premier de tous dans le dix-huitième siècle, 1p savant Euler (i).
a Toutes les vérités qui sont à la portée de notre con* » naissance se rapportent à trois classes essentiellement » distinguées. La première renferme les vérités des sens; » la deuxième, les vérités de Tentendement ; la troisième, » les vérités de la foi. Chacune de ces classes demande » des preuves particulières pour nous prouver les vérités » qui y appartiennent ; et c'est de ces trois classes que » toutes nos connaissances tirent leur origine.
«> Les preuves de la première classe se réduisent à nos » sens, quand je puis dire : Cette chose est vraie, puisque » Je l'ai vue, ou que j'en suis convaincu par mes sens. » C'est ainsi que je connais que. l'aimant attire le fer, » puisque je le vois, et que l'expérience me le prouve » indubitablement. Telles vérités sont nommées sen^ )) suelles (ou sensibles), et fondées sur nos sens ou sur » Texpérience.
» Les preuves de la deuxième classe sont renfermées 9 dans le raisonnement , quand je puis dire : Cette chose
(1) Lettres à une Princesse d^Mlemagne, lettres cxv et gxyi» tom. II,
» est vraie, puisquejepuis la démontrer par un raisonne^ D ment juste, ou par des syllogismes légitimes... C'est )) ainsi que nous connaissons que les trois angles d'un » triangle feclUigne font ensemble autant que deux » angles droits... De telles vérités sont nommées in- » tellectuelles ; et c'est ici qu'il faut ranger toutes les » vérités de la géométrie et des autres sciences , en tant » qu'on est en état de les prouver par des démonstra- D tions.
»> Je passe à la troisième classe des vérités, celles de la » foi, que nous croyons parce que des personnes dignes » de foi nous les rapportent, ou quand nous pouvons » dire : Cette chose est vraie, puisqu'une ou plusieurs per- » sonnes dignes de foi nous l'ont assurée. Celte classe ren- » ferme donc toutes les vérités historiques. V. A. croit D sans doute qu'il y eut autrefois un roi de Macédoine, » nommé Alexapdre-le-Grand, qui s'est rendu maître du » royaume de Perse , quoiqu'elle ne Fait point vu, et » qu'elle ne puisse pas démontrer géométriquement que » cet homme ait existé sur la terre. Nous le croyons sur » le rapport des autetirs qui ont écrit son histoire, et nous » ne doutons pas de leur fidélité. Hais ne serait- il pas )» possfible que tous ces auteurs eussent fait le complot de » nous tromper? Nous avons raison de mépriser cette ob- » jection , et nous sommes aussi convaincus de la vérité » de ces faits, au moins d'une grande partie, que des vé- » pjtés de la première et de la deuxième classe.
» il faut donc, pour les vérités de chacune de ces trois » classes, se contenter des preuves qui conviennent à leur » nature; et il serait ridicule de vouloir exiger une dé- » monstration géométrique des vérités d'expérience ou » historiques. C'est ordinairement le défaut des esprits x> forts , et de ceux qui abusent de leur pénétration dans p les vérités intellectuelles, de prétendre des démonstra- » tions géométriques pour prouver toutes les vérités de la
» religion, qui appartiennent en grande pactie à la troi* » sième classe. »
Je viens aux faits dont il n'existe plus de témoins que l'on puisse consulter : je puis les connaître par la tradî* tion, par les monuments, par Thistoire.
J'appelle tradition, un récit fait de vive voix par les témoins oculaires, transmis par eux aux générations contemporaines qui n'ont pas vu les faits, et par celles-ci aux suivantes d'flge en âge jusqu'au temps présent. Ainsi, par une suite de témoignages successifs, on peut savoir qu'après le règne de Louis XIV vint la régence du Duc d'Orléans.
J'appelle monuments, certains ouvrages, certaines institutions qui perpétuent le souvenir des événements auxquels ils doivent leur naissance : tels sont les médailles, les inscriptions, les obélisques, les tombeaux, les statues, les usages politiques et religieux, les fêtes et choses semblables. Ainsi le palais de Versailles est un monument qui parle aux yeux de la gloire de Louis-le-Grand; ainsi Teffigie de Louis XV sur une pièce de monnaie suffit pour attester que dans le dix-huitième siècle, ce prince a régné sur les Français.
J'appelle histoire, un récit fixé par l'écriture, comme les Commentaires de César, les Décades de Tite-Live, et les Mémoires de Comines. Je me borne à discuter l'autorité de l'histoire, ce dépôt précieux des ftges passés. Sachons en cette matière éviter le scepticisme comme la crédulité.
Il est des historiens de tous les genres et de tous les caractères ; il en est d'assez obscurs, d'une mince autorité, qui n'ont laissé après eux aucune réputation de savoir et de talent ; il en est qui ont raconté des faits peu connus, d'un faible intérêt, difficiles à véritîer, et qui, s'ils étaient faux, étaient peu dans le cas de trouver des contradicteurs ; il en est qui ont écrit plusieurs siècles
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après révénement, moins d'après les historiens précédents que d'après les bruits vagues et confus ; il en est qui, loin d'être cités avec éloge, passent pour suspects, et sont décriés parmi les savants : je conçois que tous ces écrivains doivent laisser des doutes dans l'esprit du lecteur. Il est aussi des historiens égarés par Fespril de parti, par la haine ou par Famour de la gloire nationale: alors, quand même ils mériteraient une créance entière pour le fond des choses, on sent combien il faut se défier du tour qu'ils aiment à donner aux événements, et de la manière dont ils présentent les personnages. Ainsi, que les historiens grecs et latins aient embelli les faits glorieux à leur patrie, et obscurci ceux qui pouvaient Fêtre à leurs ennemis ; qu'ils aient fait quelquefois leurs per^ sonnages plus grands que la réalité, cela peut être. Supposez un écrivain qui , en des temps orageux , ayant appartenu à une faction, laisse des mémoires sur des événements qu'il a dirigés, et dans lesquels il a joué un rôle important ; il pourra bien, par des exagérations, par des réticences affectées, déguiser les faits, et il ne devra être écouté qu'avec une certaine défiance. Enfin, il se trouve des historiens qui sèment leur récit de réflexions, étalent leurs vues politiques, prêtent à leurs personnages des plans de conduite, et veulent deviner la cause secrète de tous les événements ; il est aisé de comprendre que tout cela est conjectural, et qu'au lieu d'une histoire, l'auteur pourra bien n'avoir donné qu'un roman.
Mais supposons des historiens célèbres, toujours cités avec éloge, honorés de leurs contemporains et dans les âges suivants, très-accrédités parmi les critiques les plus difficiles; des historiens dont les ouvrages portent une empreinte de vertu et de probité que l'art ne peut contrefaire, qui racontent des événements de la plus haute importance, dont ils pouvaient avoir aisément en main les preuves le plus authentiques : c'est alors qu'il est ina-
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possible de ne pas croire à leur témoignage ; et si leur récit se trouve lié à des événemenls postérieurs qui en supposent la vérité, s'il çst soutenu par les traditions les plus suivies, les plus fermes, les plus universelles, s'il est gravé sur des monuments qui ont échappé aux ravages du temps, on est parvenu au plus haut degré de la certitude historique.
Donnons à cette matière le développement convenable. Quft peut-on exiger d'un historien, pour qu'il soit digne de foi? Qu'il soit bien éclairé sur les faits qu'il raconte, et véridique dans ses récits : or, très-souvent il peut se présenter à nous avec tout ce qu1l y a de plus propre à garantir ses lumières et sa véracité.
Est-il contemporain des événements ? il peut les connaître par la foi publique, ainsi que nous Favons explic|ué. Si quelqu'un voulait aujourd'hui écrire Fhistoire de France depuis trente ans, manqueraii-il de moyens de bien connaître, sinon les détails, au moins le fond même des événemenls les plus mémorables de cette époque?
A-t-il à raconter des faits plus anciens? il peut être entouré d'une foule de monuments qui les rappellent. Si parmi nous un écrivain voulait retracer les règnes de Henri IV, de François I«% de Charlemagne, ne pourrait-il pas interroger les histoires, les mémoires, les documents de tout genre qui seraient relatifs à son entreprise? Les historiens contemporains ont été cités par ceux des âges suivants ; ceux-ci l'ont été à leur tour : et voilà comment s'est formée une chaîne de témoignages parfaitement liés l'un à l'autre, qui se prolonge sans interruption jusqu'à nos jours.
Quant à la véracité, comprenons bien d'où l'histoire tire son autorité. Ce n'est pas seulement des qualités per-i sonnelles de celui qui l'écrit : c'est bien plutôt du suf-t frage de ses contemporains. En lisant un historien, c'est 9a nation, c'est son siècle tout entier que je crois enten^
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are. Et qui ne voit pas que, s'il était assez inipu(}ent poup vouloir tromper ses contemporains sur des faits d*un éclat, d'une publicité, d'une importance qui doivent éveil* 1er l'attention publique, il s'élèverait contre lui un cri d'indignation qui retentirait dans la postérité, et le dé^ noncerait à tous les siècles comme le plus insigne des faussaires ? Un exemple va éclaircir toute cette discus^ sion.
Nous croyons que Charlemagne fut tout à la fois guerrier, législateur, homme de lettres et savant comme on l'était alors, protecteur zélé de la religion ; et pour sentir combien en cela notre foi est raisonnable, supposons, pour un moment, que les fameux personnages qui parta* gèrent la gloire de ce prince, les grands de sa cour, les guerriers, les pontifes, les hommes éclairés, nationaux ou étrangers qui illustrèrent son règne, tout à coup sortis du tombeau, forment autour de nous un sénat auguste de témoins oculaires des actions de Charlemagne ; ils nous redisent sa vie publique et privée, ses exploits depuis TËbre jusqu'au Danube, son goût pour les lettres, son activité prodigieuse, l'ordre qu'il mettait dans son palais^ la tenue des assemblées d'où sont émanés ces fameux Capittdaireê : je demande s'il nous viendrait en pensée de suspecter la probité, la bonne foi de ces vénérables témoins? Ne serions-nous pas saisis, en leur présence, d'un respect religieux, et ne recueillerions-nous pas aveo une pleine confiance' ce qu'ils raconteraient à la gloire du héros qui serait le sujet de leurs discours? Hé bien, s'ils ne nous est pas donné d'entendre ces graves et fidèles témoins, il nous est donné d'entendre celui qui est leur organe : c'est Eginhard, qu'on a nommé le secrétaire de Charlemagne ; son témoignage, parvenu jusqu'à nous sans contradiction, nous représente celui de son siècle. Comment supposer qu'il eût formé le projet de tromper ses contemporains et la postérité par un mensonge fabrw
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que dô sang"fh)id T N'aurait-il pas vu qu'il allait se cou« vrir dlgnominié, que son imposture serait découverte, qu'il ne lui resterait que la honte de l'avoir tramée sans succès? Eût-il pu croire que, sur des faits plus éclatants que le soleil, liés aux destinées de l'Europe entière, il était assez puissant pour faire taire toutes les langues et tontes les plumes ? Ce silence même, s'il eût pu l'obtenir, n'aurait eu qu'un temps ; la vérité aurait fini par éclater, et le mensonge serait demeuré à jamais confondu.
Maintenant nous sommes en état de comprendre comment un grand nombre de faits se conservent dans la mémoire des hommes, et se transmettent d'âge en âge par les voies les plus sûres, de manière à être aussi certains pour la postérité, qu'ils l'ont été pour les contemporains. Lorsqu'il se passe de grands événements au milieu d'une nation, une foule de personnes en sont les témoins oculaires j de ce premier témoignage se forme la foi publique : il arrive que des médailles, des inscriptions, des obélisques, des hymnes, en perpétuent le souvenir ; surtout des écrivains en font le récit : s'il est faux, il e^ccite des réclamations ; s'il est fidèle, il se propage sans contradicteurs, et se conserve de génération en génération.
Veut-on sentir combien il serait difficile que l'imposture prévalût sur dès faits d'une haute importance? supposons qu'un historien Anglais se fût avis^ d'écrire trèssérieusement, que les Français avaient été complètement battus dans les champs de Fontenoi ; qu'après cette ihémorable journée, des partis avaient pénétré dans l'intérieur des provinces, et étaient venus insulter jusqu'aux murs de cette capitale : pensez-vous que les Français auraient souffert patiemment cette imposture ? Les nations étrangères, qui n'avaient aucun intérêt à la querelle, le peuple Anglais lui-même, n'auraient-ils pas fourni des écrivains assez vèridiques pour s'élever contre ce récit fabu1eit\ ? et dès lors, ou bien le mensonge eût été pour
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jamais étouffé, on bien il ne serait passé aux ftges 8ui« vants qu'avec des réclamations qu'il aurait provoquées*. Or, ce que je dis de la bataille de Fontenoi, je le dirai.de celle de Pharsale : il fut, il y a dix-huit siècles, tout aussi difficile de se tromper et de tromper si^r le vainqueur de Pharsale, qu'il la été d'être trompeur ou trompé sur le vainqueur de Fontenoi. Sachons, dans les narrations his-^ toriques, distinguer la substance des faits, de leurs circonstances particulières. On n'ignoVe pas que des anecdotes privées sont plus faciles à imaginer, à altérer, que des événements publics ; encore même, quand on n'a pas un motif légitime de se défier de Thistorien dans les détails, il n'est pas juste de lui refuser sa foi. Que les Français et les Anglais ne soient pas d'accord sur les particularités de la journée de Fontenoi, comme sur le nombre des morts, les incertitudes de la victoire, la formation et la résistance de la fameuse colonne, les causes du gain de la bataille; que Fun en donne la gloire au maréchal de Saxe, l'autre à la présence du Roi et du Dauphin, [e conçois toutes ces variations dans le récit ; mais elles ne font que rendre plus frappant 1 accord de tous sur l'issue et le résultat de cette immortelle journée
Un historien pourra bien composer une histoire fausse : mais on la placera-t-il? Quels seront les personnages, le lieu de la scène, la durée et les circonstances des événements ? Comrffent accorder ce roman avec la suite des antres faits bien connus ? Tout se lie et s'enchaîne dans le corps social ; et si, dans la succession des faits, vous voulez en insérer un qui soit faux, l'y faire entrer comme de vive force, dès lors plus d'harmonie ; ce seront des contradictions, des incohérences qui feront ressortir l'imposture. Qu'un écrivain, par exemple, voulût faire du Duc de Bourgogne le successeur de Louis .XïV, et nous donner une histoire de ce règne prétendu : comment s'y prendrait-il? Quelle violence ne ferait-il pas à toutes les dates.
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à tous les monuments, à toutes les traditions, à tous les historiens! Il faudrait tout défigurer, tout mutiler, tout nyiettre en pièces ; ce serait un vrai chaos. Or, les hommes sont toujours les mômes ; il ne fut pas plus possible autrefois d'inventer une fable sur le successeur immédiat d* Auguste, qu'il ne le serait de nos jours d'en fabriquer une sur le successeur de Louis XIV.
Je le sais; quand on voit les faits à travers les nuages du temps et des siècles, il semble qu1ls ont comme disparu, et qu'ils sont comme s'ils n'avaient jamais été : toutefois, quelle que soit la distance qui les sépare de nous, ils n'en ont pas moins existé; l'intervalle du temps ne détruit pas plus réellement les objets» que l'intervalle des lieux: la vérité ne vieillit pas ; l'impression des faits anciens peut être moindre, et la conviction reste la même.
Un mathématicien Ecossais a fait un étrange calcul; il a imaginé de dire que le témoignage ne produit jamais qu'une probabilité; que celle-ci va toujours en décroissant à travers les générations successives ; que le plus haut degré de probabilité est produit par le rapport de ceux qui ont vu les faits ; le second, par la déposition de ceux qui les ont ouï raconter aux précédents, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la probabilité primitive soit comme effaoée.
Il serait donc seulement probable, pour moi qui n'ai jamais vu Rome, que cette ville existe ; langage réprouvé par le sens commun, et contraire à U croyance bien ferme et bien intime de quiconque n'en est pas dépourvu. Quant à la diniinution successive de la force du témoignage, nous répondrons avec un écrivain français (I) :
a LÎps faits de César et d'Alexandre suffisent pour déw montrer la vanité des calculs du géomètre Anglais ; car » nous sommes aussi convaincus actuellement de Texis-
(1) L*abb6 de Prades, art. Gebtitudb. dans V Encyclopédie, êdit. itt-fol.
tence de ces deux grands capitaines, qu*on Tétait U y a D quatre cents ans ; et la raison en est bien simple, c'est » que nous avons les mêmes preures de ces faits, qu'on » avait en ce temps-là. La succession qui se fait dans les x> différentes générations de tous les siècles, ressemble à » celle du corps humain, qui possède toujours là môme » essence, la même forme, quoique la matière qui le com- D pose à chaque Instant se dissipe en partie, et à chaque » instant soit renouvelée par celle qui prend $a place. » (In homme est toujours un tel homme, quelque changement impet*oeptible qui se soit fait dans la D substance de son corps, parce qu'il n'éprouve point » tout à la fois de changement total : de même les diilé^ » rentes générations qui se succèdent doivent être rcgar^ dées comme étant les mêmes, parce que le passage des » unes aux autres est imperceptible. C'est toujours la » même société d'hommes qui conserve la mémoire de » certains faits, comme un homme est aussi certain dans I» sa vieillesse de ce qu'il a vu d'éclatant dans sa jeunesse, D qu'il l'était deux ou trois ans après cette action. Ainsi R il n'y a pas plus de différence entre les hommes qui » forment la société de tel ou tel temps, qu'il y en a entre » une personne âgée de vingt ans, et cette même pera sonne ftgée de soixante ; par conséquent le témoignage x> de différentes générations est aussi digne de foi, et ne ^ perd pas plus de sa force, que celui d'un homme qui , à » vingt ans, raconterait un fait qu'il vient de voir, et à » soixante, le même fait qu'il aurait vu quarante ans au- » paravant. Si ï'auteur Anglais avait voulu dire seule- D ment, que l'impression que fkit un événement sur les » esprits est d'autant plus vive et plus profonde que le » fait est plus récent, il n'aurait rien dit que de très-vrai. » Qui ne sait qu'on est bien moins touché de ce qui se » passe en récit, que de ce qui est exposé par la scène » aux yeux des spectateurs? L'homme que son imagina-
» tion servira le mieux à aider les acteurs à le tromper » sur la réalité de Taction qu'on lui représente, sera le » plus touché et le plus vivement ému. La sanglante jourj) née de la Saint- Barthélemi, ainsi que 1 assassinat d'un 8 de nos meilleurs rois, ne fait pas, à beaucoup près, la
8 même impression sur nous, que ces deux événements » en firent autrefois sur nos ancêtres. Tout ce qui n'est » que de sentiment, passe avec Tobjet qui Texcite; et s'il t lui survit, c'est toujours en s'affaiblissant, jusqu'à ce
9 qu*il vienne à s'épuiser tout entier; mais podr la con- » viction qui natt de la force des preuves, elle subsiste » universellement. Un fait bien prouvé passe à travers » l'espace immense des siècles, sans que la conviction perde » l'empire qu'elle a sur notre esprit, quelque décroisse- » ment qu'il éprouve dans l'impression qu'il fait sur le cœur. » Nous sommes, en effet, aussi certains du meurtre de » Henri-le-Grand , que l'étaient ceux qui vivaient dans » ce temps*là; mais nous n'en sommes pas si touchés, d
Convaincus de l'autorité du témoignage humain sur les faits, nous ferons l'application des principes que nous venons d'exposée, à l'histoire de Moïse, et plus particulièrement à celle de Jésus-Christ et des Apôtres ; nous y puiserons des preuves invincibles de leur mission divine; et nous sentirons toute la vérité de ces paroles de d*Ague$teau à son fils (i) : « Quiconque a bien médité toutes ces t preuves trouve qu'il est noft-seulement plus sûr, mais » plus facile de croire que de ne pas cron»e, et rend grâces à Dieu d'avoir bien voulu que la plus importante de » foutes les vérités fût aussi la plus certaine, et ault ne tt fût pas plus possible de douter de la vérité de la reli- D gion chrétienne , qu'il l'est de douter s'il y a eu un Ce* » sar ou un Alexandre. »
(1) Etudes propres à former un magistrat. Œuvres, tome I, in -40, page 262.