LES MIRACLES £N GÉNÉRAL
Lorsqu'il s'agit de miracles, on doit se tenir également éloigné de deux extrémités opposées. Il est une crédulité qui adopte tout sans examen, et qui conduit à des juge* ments toujours téméraires , lors même qu'ils seraient vrais ; mais aussi il est une incrédulité qui rejette tout sans réflexion , se roidit contre Tévidence même, et qui, loin d'être une force d'esprit, n'est qu'une obstination pleine de faiblesse et de puérilité : évitons ces excès.
Je fais observer d'abord que tout ce qui est extraordi-* naire n'est pas pour cela miraculeux. Ainsi, que la foudre soit attirée des nuages , et en même temps détournée de nos édifices; que des hommes s'élèvent dans les régions de Tair, et naviguent dans une sorte de nacelle sur ce nouvel océan ; ce sont là des choses fort étranges, et ce ne sont pas des miracles.
Je fais observer encore qu'un jait n'est pas miraculeux parce que la cause en est inconnue. Non, ce n'est pas assez d'être témoin d'un événement dont on cherche en vain la cause, pour crier au miracle ; il faut voir une violation manifeste de& lois connues. Du moment que j'aperçois un appareil d'instruments, que je puis soupçonner les ressorts secrets de l'industrie humaine, les jeux d'une main habile, l'action de quelque fluide réel, quoique invisible, je ne vois plus de miracle. Voilà pourquoi tous ces tours d'adresse , souvent très-singuliers , dont on amuse le peuple , ou même des hommes instruits; tous ces effets étonnants que l'on produit par le moyen de la mécanique, de l'aimant, du fluid.e électrique, de la lu* mière, des combinaisons chimiques, n'ont rien de miraculeux. Je puis bien ignorer la liaison de ce que je vois avec la cause qui le produit ; mais, quand je sais qu'une main cachée a tout dirigé pour le spectacle , je me contente d'admirer les effets de l'art des hommes et de leurs subtiles inventions.
Enfin je conviens que souvent il est difficile de distin-
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guer le miraculeux du naturel; mais alors que fait-on? Ce que Ton doit faire dans les choses incertaines : on suspend son jugement, on ne prononce pas, on attend de nouvelles lumières; et c'est pour avoir jugé avec trop de précipitation, qu'on sVst trompé plus d'une fois. Ici l'ignorance et la simplicité peuvent être une source d1llusions. Qu'un homme ignqrant et borné se laisse abuser par un imposteur; qu'il soit tenté, sur la foi d'un miracle prétendu, de se livrer à des pratiques superstitieuses, cela est possible ; on peut être dupe d'un faux thaumaturge , comme d'un faux raisonneur ; être ébloui de la fausse apparence d'un prodige, comme de la fausse lueur d'un sophisme. Dans la discussion des miracles, comme dans les discussions de tous les genres, l'homme peut se tromper, parce qu'il est honune ; et sans doute, dans la matière présente, on doit plus que jamais se rappeler l'avertissement des livres saints : Ne croyez pas à tout esprit; éprouvez tout, et retenez ce qui est bon (t).
Mais faut-il que je fasse gloire de résister à la vérité? Si je voyais le cours de la nature manifestement interrompu, si j'étais témoin d'un événement qui dérog»»ât évidemment à une loi bien constante du monde physique, il ne serait pas en mon pouvoir de n'y pas reconnaître un événement miraculeux î Ainsi, sous nos yeux, un mort que nous voyons dans le tombeau n'être plus qu'un cadavre tombé en dissolution, se ranime, et se montre en un instant plein de vie et de santé. Dans une grande plaine, un homme, entouré d'une foule immense, se dit l'envoyé de Dieu; et pour le prouver, il prend quelques pains, qui se multiplient dans ses mains de manière à nourrir huit mille honnnes. J'étais, je le suppose, aveugle de nais^ sance ; jamais je n'avais vu la lumière : et tout à coup, sans aucun remède , et sans aucun agent naturel , à la
(1) I Joan. !v. !. I Thess, v. îi.
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seule parole d'un homme, mes yeux s'ouvrent à la clarté du jour, et mon organe se trouve aussi net, aussi pur que si j'en avais eu le libre usage toute ma vie. Messieurs, si ces faits arrivaient, je l'avoue sans honte, et sans craindre le reproche de crédulité> je croirais au miracle; vaine^ ment j'affecterais le contraire , je mentirais à ma conscience, et mon cœur réclamerait contre mes paroles. Je suppose encore que le fleuve qui baigne cette capitale, frappé d'une simple baguette , ouvre son sein et s^élève en deux murailles d'eau, pour laisser le passage libre à une armée de cent mille hommes; qui de nous serait as* sez stupide ou assez insensé pour ne voir là qu'un foit na* turel ? Je voudrais bien savoir si lous les hommes d ba-guettes, à miroirs magiques, à conducteurs électriques, à piles galvaniques, à fourneaux chimiques, allant opérer sur les bords de la Seine, pourraient suspendre et diviser ses eaux. Il est vrai, je ne connais pas la totalité des lois de la nature ; mais j'en connais bien certainement plusieurs, et quand je les vois évidemment suspendues, je vois un miracle. Une loi bien certaine, c'est qu'un cadavre ne ressuscite point par les forces de la nature ; et si cet événement se passait sous mes yeux , je n'aurais pas be* soin, pour croire au miracle, de savoir auparavant quelles lois régissent le cours du soleil et des astres. Ne puis-je pas être sûr qu'une loi civile bien connue a été violée, en* core que je ne connaisse pas le Code, entier dans ses détails I Un fils, avant de prononcer qu'il doit honorer ses parents, a-t-il besoin de connaître toutes les lois morales qui régissent l'espèce humaine? Je ne connais pas toujours jusqu'où peut aller l'énergie de la nature, comme je ne connais pas non plus jusqu'où peuvent s*élever les forces d'un homme; cependant je puis bien affirmer qu'un homme n'emportera pas une montagne sur ses épaules» Disons, Messieurs, pour nous renfermer dans de justes bornes, et pour ne pas donner dans le ridicule, qu'on
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doit être en garde contre la surprise, qu'on ne doit pas croire facilement aux miracles; mais que, de même qu'on peut s'assurer de la soliditéd'un raisonnement, on peut s'assurer de la réalité d'un miracle, le discerner de ce qui n'en a que les apparences, et que souvent le discernement ne demande que des yeux et les simples lumières du bon sens. Je dis, en troisième lieu, que les miracles sont un excellent moyen de prouver la vérité d'une religion.
QoE Dieu puisse parler à l'homme par la révélation, comme il lui parle par la raison et la conscience ; lui dé* couvrir, par une lumière supérieure, des vérités aux* quelles il n'aurait pu atteindre par ses lumières natu« relies, ou bien développer à ses yeux, avec plus d'éclat et d*étendue, des vérités déjà connues, lui prescrire des règles de conduite plus parfaites et plus pures, un culte plus saint et plus digne de l'infinie Majesté; qu'ainsi Dieu puisse donner à sa créature une religion positive : voilà ce que dicte le bon sens. Et que sommes-nous pour vou« loir mettre des bornes à la puissance et à la sagesse divine? Hais, s il lui plaît de parler à Thomme par le niini« stère des hommes, à quels traits pourra-t-on reconnaître ses envoyés, les discerner d'avec les imposteurs qui en usurperaient le titre? quel sera le sceau divin de leur mission? Messieurs, il ne nous appartient pas de tracer à la Providence les voies qu'elle doit suivre ; mais , si elle daigne communiquer à ses ambassadeurs le don des miracles , la raison m'apprend que ce sera un moyen trèsefficace de les accréditer auprès des peuples. Oui ; en même temps qu'il est très-digne de la suprême Majesté, je trouve que c'est un moyen très-abrégé de prouver une doctrine, un moyen très-populaire, un moyen très- puissant sur l'esprit des hommes.
Moyen digne de Dieu. Que les hommes dissertent pour appuyer leurs opinions, qu'ils établissent leurs assertions
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et leurs systèmes par une suite de raisonnements, de principes et de conséquences : cela doit être ; ils n'ont pas le droit de comniander à l'intelligence d'autrui. Un philosophe, si éclairé qu'on le suppose, n'a pas le don de l'infaillibilité : ses lunrïières peuvent être un préjugé en faveur de sa doctrine, elles n'en sont pas la démonstration; et malgré sa réputation de science et de génie , s'il veut convaincre ses semblables, il est réduit à raisonner avec eux. Hais, comme l'a très-bien remarqué un ancien apologiste, Lactance (1), il ne serait pas convenable que Dieu parlât aux hommes en philosophe qui disserte; il doit plutôt parler en maître qui décide, et appuyer sa religion, non par des arguments, mais par des œuvres de sa toute-puissance. Sa parole est vérité ; y obéir est le partage de l'homme. Et quoi de plus digne de Dieu, que de lui commander l'obéissance par des actes visibles qui attestent l'obéissance que lui rend toute la nature?
Moyen très-abrégé. 11 n'est ici besoin ni de longs raisonnements, ni de discussions pénibles et savantes ; il ne faut que des yeux et du bon sens. Je conçois très-bien que, s'il s'agit de persuader une doctrine, un thaumaturge avancerait plus avec la résurrection, d'un mort bien constatée, qu'un prédicateur avec ses discours , ou qu'un savant avec ses livres.
Moyen très-populaire. La multitude ne fréquente pas les écoles des philosophes; ignorante et grossière, elle est incapable de savantes recherches ; distraite par les travaux corporels et par les besoins de la vie, elle n'a pas le temps de se livrer à de longues études ; on doit bien plus la conduire par l'autorité , que par le raisonnement. Hais tous les hommes sont dans Thabitude de voir des faits, de les apprendre, de les raconter : or, un miracle est un événement, un fait sensible, ou que l'on peut voir, ou
(i) Divin. Instit. lib lîl, cap. i.