DISCOURS D'OUVERTURE
CiK jetant mes regards sur cette assemblée, si difiTérente de celles qu'on voit ordinairement se former dans nos temples, il m'est impossible, Messieurs, de me défendre de cette pensée , que , parmi mes jeunes auditeurs, il en est sans doute qui , trompés par un philosophisme mensonger, n'ont sur la religion que des idées vagues -ou fausses; qui, peut-être même, ne voient que des préjugés populaires dans les vérités les plus importantes et les plus sacrées. ! combien les temps et les esprits sont changés ! Que nous sommes loin des sentiments de nos ancêtres, et de leur pieuse docilité! Jadis, le Français, plein d'honneur, plein de foi, et loyalement chrétien, avait la noble franchise d'avouer ses torts ; et toujours il ' respectait la religion, lors même qu'il avait la faiblesse d'en violer les préceptes. Si trop souvent ses mœurs n'étaient pas aussi pures que sa foi, s'il voulait allier le christianisme avec les plaisirs , la dévotion avec la mollesse , du moins il ne cherchait pas à justifier ses désordres par des blasphèmes ; son cœur pouvait être séduit , mais son esprit était docile. Il révérait la religion aussi franchement qu'il aimait son prince et sa patrie : alors on pouvait corriger ses vices par sa foi, opposer avec succès à la dépravation de ses mœurs la pureté de ses principes
UlSGOUftS D^OUVIIRT^R^.
religieux; et pour 1© ramenep au devoir, il ne fallait que le rappeler à sa croyance.
Aujourd'hui re§prit esX corrompu couipie le cœur ; le dérèglement est d^ns les pensées comme dans les mœurs. Plus savants dans le mal , nous avons appris à le justifier; plus raisonneurs et moins raisonnables, c'est par un système réfléchi que nous suivons les penchants de la nature corrompue, que Toublide la Divinité, que la licence des discours et des actions sont mis au rangées choses légitimes. Aujourd'hui, avant de combattre le vice, nous sommes réduits à la déplorable nécessité de prouver que la vertu n'est pas une chimère ; avant de prêcher la doctrine chrétienne , nous sommes forcés d'en faire l'apologie, et de plaider la cause de la religion devant ses enfants, comme le faisaient autrefois les Origène et les TertuUien devant les Juifs et les païens, ses ennemis. Oui, de nos jours, elle a été, plus que dans tout autre temps, attaquée , outragée, foulée indignement aux pieds; les choses saintes sont tombées dans l'avilissement ; la piété de nos pères est devenue un objet de dérision pour leur postérité , l'impiété est descendue jusqu'au peuple, et les campagnes en sont infectées comme les cités. Ceux qui, par leur défaut d'instruction, devraient être les plus dociles, se montrent quelquefois les plus opiniâtres dans leur révolte grossière contre le ciel; chez eux, l'ignorance a tout l'orgueil du savoir, et le ministre de TEvangile a la douleur de rencontrer, même parmi le peuple, des âmes non-seulement égarées , mais endurcies contre la vérité.
Ces réflexions ont je ne sais quoi de triste et de décourageant pour les orateurs chrétiens. Quel espoir avonsnous de ramener sous les drapeaux de la foi un peuple de déserteurs? et que peuvent tous nos efforts contre les débordements de l'impiété? Messieurs, le mal est grand, trè$«-grai)d, sans douta : mais faut*il donc le regarder
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comme incurable ? et pourquoi cette main divine » qui a retiré la France du plus profond des abtmes, n'achèveraitelle pas son merveilleux ouvrage ?
C'est ici surtout, c'est au milieu devons, Messieurs, que je dois concevoir de douces espérances. Que vois-je, en effet, dans cette enceinte ? Une nombreuse et brillante jeunesse, qui, à la voix de la religion, se réunit dans le lieu saint, s'arrache à la dissipation du siècle, et pour un temps à des études profanes, se presse autour delà chaire évangélique pour nourrir son esprit et son coeur des vérités religieuses et morales : spectacle singulier et consolant tout ensemble, qui porte à croire que tout n'est pas perdu pour la foi dans notre patrie, que le feu sacré n'y est pas éteint, et qu'il peut s'y rallumer encore avec une activité toute nouvelle. Si trop souvent le jeune ftge est l'époque des passions orageuses et des plus tristes naufrages, c'est aussi le temps de la franchise, des sentir ments généreux; c'est l'époque de la vie oii les cœurs, plus sensibles à la vérité, sont plutM déserteurs qu'enne* mis de la vertu : heureux si , par notre ministère, nous pouvions seconder des dispositions aussi précieuses, ramener aux saines doctrines une jeunesse égarée par les passions et le mensonge, sauver les uns du milieu des écueils et de la tempête, et empêcher les autres de s'y précipiter.
Aujourd'hui, Messieurs, nous ne traiterons aucun des sujets particuliers qui font la matière de nos instructions } nous croyons devoir, dans un discours préliminaire, en faire connaître le ipotif, le but et la forme.
Tous les siècles ont vu des esprits impies et remuants, ennemis de la religion et de l'autorité ; l'orgueil se trouve partout, il est de tous les temps et de tous les lieux. Or I orgueil est un germe de révolte contre Dieu et contre les hommes : seulement il arrive des époques, où, par
DlSCOtRS d'oLVERTURE.
rinfluence de certaines causes particulières, ce levain de corruptioD originelle fermente avec plus d'activité, et fait de plus grands ravages. Je reconnais que, sur la fin du règne de Louis-le-Grand, les esprits avaient plus de penchants qu'auparavant vers les nouveautés hardies et funestes ; penchant que facilitait Tétat même de la civilisation. £n effet, la culture de Tesprit, devenue plus universelle, multiplia ces demi-lumières qui font apercevoir les difficultés sans donner la force de les résoudre, et en exaltant la vanité d'une nation naturellement si vaine, tendit à la rendre plus indocile. Le progrès des sciences, des arts, de Tindustrie, portèrent dans les caractères une mollesse, dans les habitudes de la vie une sensualité, qui rendirent les hommes plus impatients du joug des vérités salutaires ; et Tépicurisme des mœurs prépara celui des opinions. Déjà quelques écrivains étrangers ou nationaux étaient venus flatter dans les âmes cet amour secret de rindépendance. Aussi Fénelon nous apprend, dans ses discours (i) , qu'il avait Toreillc frappée d'un bf*uit sourd d'impiété; et Leibniz, qui voyait de si haut et de si loin devant lui, était alarmé de je ne sais quel esprit pervers qui commençait à se répandre, et qui, s'il n'était pas arrêté, devait amener des catastrophes (2).
Toutefois, il est bien certain qu'à cette époque les mauvaises doctrines étaient loin de former l'opinion dominante des classes supérieures et éclairées de la société. On sait que les idées et les sentiments d'une nation et d'un siècle se retrouvent dans les auteurs contempoi^ains ; et c'est ainsi , comme Ta dit un grand écrivain de nos jours, que la littérature est l'expression de la société. Or, en général, sous le règne de Louis XIV, tout ce qu'il y
(1) Senn. pour le jour de TEpiphanie, 2* part.
(2) Nouv. Essais sur Ventend. humain, pag. 429 et suiv. voyez Pensées de Leibniz, tom, I, pag. xiv et suiv.
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avait desavants, de philosophes, de moralistes, de poètes, d'orateurs, d'écrivains illustres, portait à la Religion le respect le plus profond ; partout leurs ouvrages , goûtés du public, nourrissaient , fortifiaient Tamour de Thonnéte et du beau ; et la France se trouvait universellement saine et forte de principes et de croyance. Môme les plus solides productions de Tesprit n'étaient pas sans attrait pour le sexe le plus frivole ; et Ton sait avec quelle avidité, cette femme, que ses Lettres ont rendue immqrtelle, allait écouter le grave Bourdaloue. Oui, lorsque , chez un peuple, ceux qui sont faits pour régler les esprits , pour dominer l'opinion , sont bien sincèrement religieux , il est impossible que ce peuple soit impie : alors les sources publiques sont pures, et les e^ux qui en découlent portent au loin la vie et la fécondité.
Autre temps, autres mœurs. Louis XIV descend dans la tombe, et semble y emporter avec lui le génie de son siècle. La mort prématurée du duc de Bourgogne amène la régence : c'est l'époque du mépris de toute bienséance, de l'impudence dans l'irréligion comme dans le vice , de la manifestation audacieuse des idées perverses, de l'indifférence marquée pour le cuite , les institutions et les lois de la patrie. Les germes pernicieux que recèle le corps social se développent de toutes parts sous le gouvernement d'un prince qui, par ses principes et ses exemples trop connus, met en crédit la licence la plus effrénée; ce qui n'est fait que pour prêter des armes à la vérité, et des charmes à la vertu , le talent , flatte lâchement cette disposition fatale des esprits au lieu de la combattre, et se prostitue indignement au vice et au mensonge. Quel spectacle affligeant vont donner, à ce sujet, des écrivains qui doivent exercer sur leur siècle un si grand empire I
Dans les écarts d'une jeunesse inconsidérée , Montesquieu publia des Lettres empreintes, si l'on veut, d'un talent original , mais souillées aussi de ce libertinage
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d'esprit qui dépasse les bornes , fronde ce que le sage respecte , et fait couler dans Tâme du lecteur, à Tàide d'une diction neuve et piquante, le poison des doctrines téméraires et funestes.
Né avec un esprit prodigieux , Voltaire verse le ridicule à pleines mains sur ce qu'il y a de plus sacré, assaisonne Tobscénité par le blasphème , et le blasphème par Tobscénité : travestit, avec une malice réfléchie, le christianisme, ses livres saints et son histoire ; propage dans la nation entière cet esprit de scepticisme, de frivolité, de moquerie, qui ne croit rien, se joue de tout, s'amuse des vices des hommes comme de leurs travers, affaiblit l'horreur du crime, relâche les liens de la société , et dispose tout gaiement pour la dissolution universelle des mœurs et des lois.
Jean-Jacques parait : malheureusement pour ses contemporains, c'est un des hommes les plus éloquents de son siècle. Pour quelques vérités qu'il défend avec force, et dont on ne profite guère , il répand avec profusion de brillants mensonges qui séduisent; avec l'audace de ses paradoxes et le feu de son imagination , il subjugue les esprits; et le siècle qui s'est appelé lui-môme le siècle des lumières, se prosterne devant le sophiste étranger, qui, sur les sciences et les lettres , sur l'éducation , sur la société, débile gravement les théories les plus sauvages.
Je pourrais bien citer ici un grand nombre d'écrivains d'un ordre inférieur, qui, sous les bannières de leurs chefs, formèrent une ligue puissante contre ce qu'ils appelaient les préjugés, c'est-à-dire contre la religion et l'autorité. Us crurent de bonne fol , ce semble , être de grands hommes, parce qu'ils se donnaient le nom de philosophes; mais le temps, cet ennemi mortel de tout ce qui est médiocre, les a mis à leur place. Nous n'aurons pas l'injustice de méconnaître ce que les écrits de plusieurs d'entre eux peuvent avoir de mérite littéraire ;
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mais on Mit que le génie n*est pas une chose commune, et nous n'aurons pas la simplicité de nous transporter d'admiration pour des auteurs qui ont eu plus d'esprit que de sens, qui ont été moins philosophes que sophistes, moins éloquents que déclamateurs.
On vit donc, dans le cours du dix-huitième siècle, s'élever une foule d'écrivains athées, matérialistes, fatalistes, déistes, indifférents, noVateurs. Par eux, les idées sont dénaturées ainsi que le langage, et les objets de la vénération publique reçoivent des dénominations qui leur sont étrangères, mais qui les rendent odieux : la religion n'est jamais que fanatisme , comme l'autorité n'est que tyrannie. Ces productions, où la corruption de l'esprit le dispute à celle du cœur, se multiplient sous leur plume féconde , et des presses sans nombre les vomissent sur les différentes contrées de l'Europe. Depuis cette époque, l'impiété n'a plus été reléguée dans quelques livres scientifiques connus seulement d*un petit nombre de lecteurs, elle a paru sous les formes les plus variées , les plus attrayantes, et les plus faciles à mettre dans les mains de toutes les classes de la société , et ses poisons ont circulé partout, depuis la cité jusqu'au hameau le plus obscur. Il est vrai, dans tous les temps la religion fut combattue; mais dans aucun temps les attaques n'avaient été ni si muhipliées ni si perfides que dans le dix-huitième siècle. Non-seulement ce que le raisonnement a de plus subtil, mais ce que l'éloquence et la poésie ont de charmes, l'histoire des hommes et de la nature d'intéressant et de curieux, l'épigramme et la satire de plaisant et d'amer, le conte et le roman d'ingénieux et de séduisant , tout est mis en œuvre contre la religion, pour appeler sur elle et sur ses ministres la haine et le mépris; et, quand on pense à ce déluge de productions impies et licencieuses dont la France a été comme inondée dans ces derniers temps, on s'étonne, non pas de ce qu'il y a aujourd'hui moins de
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foi que dans le siècle de Louis XIV , mais de ce qu'après tant d'efforts pour Téteindre, il en soit resté quelque étincelle.
Tel était le dérèglement des esprits, qu'il ne leur permettait plus de voir , ni dans la religion ce qu'il y avait devrai, d'utile, de nécessaire ; ni dans les institutions, les lois et les usages, ce qu'il y avait de vénérable, de salutaire, de fondamental. Dès lors* il n'est plus question de réformer, mais de détruire; ni d'émonder l'arbre, mais de le déraciner; tout est ébranlé jusque dans ses fondements, et une monarchie de quatorze siècles s'écroule avec un fracas qui, après trente ans, retentit encore dans l'univers. Messieurs, c'est au milieu de nos commotions religieuses et politiques qu'a été placé en quelque sorte le berceau de beaucoup d'entre vous. Oui, nourries, élevées au sein de la confusion et du désordre , transportées ensuite , dans l'âge des passions, au milieu de la corruption de nos cités et de la licence des camps , des générations entières n'ont pu recevoir qu'une éducation imparfaite : pour elles, la religion de leurs pères est à peu près comme une science inconnue. Combien qui semblent vivre sans religion et sans dieu, mais qui, n'étant pas impies par un système réfléchi, n'attendent peut-être que le flambeau de la vérité pour marcher fidèlement à sa lumière! Sans doute il en est aussi qui ont été plus heureux dans leur première éducation, mais qui perdent dans cette capitale les sentiments qu'on leur avait inspirés dans leurs familles, et qui, venant puiser la science dans sa source, y boivent le poison d'une affreuse incrédulité. Les mauvaises doctrines se trouvent mêlées à tant de productions littéraires et savantes; elles comptent de si nombreux partisans, que tout est à craindre pour la foi de la jeunesse, si elle n'est pas éclairée, affermie par des instructions plus solides, plus développées qu'autrefois. Non, ce qui pouvait suffire il y a cent ans n'est plus suffisant au-
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joard'hui; et celui qui se produit au milieu des dangers d'un monde impie et pervers, sans connaître la religion et les fondements inébranlables sur lesquels elle repose, est comme un soldat sans armes qui se jette avec une folle témérité au milieu des bataillons ennemis.
Frappés de ces considérations , nous avons conçu le projet de faciliter à la jeunesse les moyens de connaître les vrais fondements de la religion et de la morale, et pour cela , de faire un cours d'instructions suivies, où les matières fussent assez discutées pour porter la lumière dans les esprits raisonnables, et les délivrer ou les garantir des pièges de Terreur. Et pourquoi ne formerionsnous pas ici une sorte d'académie chrétienne, où la jeunesse française viendrait s'éclairer avec nous sur quelque chose déplus excellent que ce qui fait l'homme habile, sur les augustes vérités qui font l'homme vertueux ? Il était , dans l'antiquité , une ville fameuse par le nom de son fondateur, par ses richesses, son commerce et sa population ; célèbre encore dans les premiers âges du christianisme, les lettres et les sciences y étaient très-cultivées; les chrétiens s'y trouvaient mêlés au milieu des Juifs et des païens, ces ennemis si dangereux et si acharnés de la religion ; je veux parler d'Alexandrie. C'est là que s'était formée une école de philosophie chrétienne , où parurent avec éclat tant de doctes personnages; où, après avoir été disciples, on vit devenir maîtres à leur tour les Clément d'Alexandrie et les Origène; cet Origène, qui, par l'innocence de ses mœurs , l'immense variété de ses connaissances, les charmes de son talent, attirait, gagnait les païens et les philosophes eux-mêmes. Or, la religion n'at-elle pas , de nos jours , des ennemis aussi subtils , aussi dangereux que les sophistes de la gentilité? Que dis-je? Messieurs? plus heureux que nous, les anciens apologistes n'avaient guère à combattre qu'une grossière idolâtrie ; et nouSy nous sommes aux prises avec des hommes qui,
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portant la corruption dans la science naéme, sont tombés dans un raffinement de pensées plus funeste encore et plus incurable que la plus barbare ignorance.
Qu'on se livre avec ardeur à l'étude des lettres humaines, qu'on cultive les arts, qu'on cherche à pénétrer dans les secrets des plus hautes sciences, tout cela est louable sans doute : ce qui occupe l'homme utilement, ce qui perfectionne la société ou même l'embellit sans la corrompre, ce qui sert à la prospérité publique, tout cela, la religion, loin de le condamner, le consacre et le sanctifie ; elle ne redoute pour elle que l'ignorance et le pré* jugé : en même temps qu'elle exige de ses disciples la docilité de l'esprit et la pureté du cœur, elle ouvre devant eux tous les trésors des connaissances humaines; et l'histoire atteste que c'est principalement aux premiers pontifes de l'Eglise chrétienne^ qu'appartient la gloire d'avoir lutté contre la barbarie, ranimé le goût des lettres et des arts, encouragé tous les talents, et donné naissance aux plus beaux siècles de l'Europe moderne. Mais enfin tout â ses justes bornes. Il est pour les sciences un zèle légitime, comme il est pour elles aussi une espèce de fanatisme. Sachons nous défendre de tout excès : n'allons pas croire que tout soit fîni pour l'homme, parce qu'il connaît l'his^ toire des plantes et des animaux, ou les règles du bon goût. On peut absolument se passer de connaître les merveilles de la nature, ou les préceptes de l'art de bien dire; la plus grande partie du genre humain ignore ces choses. Que de savants se sont trompés ou se trompent encore sur le vrai système du monde physique, et sur la cause des phénomènes qu'il présente, sans que les destinées du genre humain en soient compromises, sans que le monde politique et moral cesse de rouler suivant ses lois ordinaires ! Mais nul ne peut se passer d'être un homme de bien, de connaître ses devoirs et de les remplir; et sans être un. esprit à préjugés, on peut très^bien penser que l'é-
DISCOURS B*OVTERTURB« lî
tttde la plus digne de rhomme, c'est Thomme lui-même. Nous sommes fiers de notre raison, de cette intelligence qui est Tapanage et le plus beau privilège de notre nature; mais quel plus noble usage pouvons-nous en feire, que de l'employer à connaître, à sentir profondé* ment ces grandes vérités morales et religieuses, qui met* tent au vice un frein si puissant,'^ remplissent Tâme des sentiments les plus généreux, offrent au malheur de si solides consolations, et ne tendent ainsi à nous rendre meilleurs, que pour nous rendre plus heureux? Com*^ ment ne pas déplorer Tégarement de rhomtne qui s'oc* cupe de tout avec une ardeur infatigable, excepté de ce qui devrait le toucher davantage ? Sans doute, disait au* trefois à ce sujet un docteur de TEglise chrétienne, dont nous allons emprunter le langage (i), c'est une émanatioh de la lumière éternelle, que cette raison qui nous éclaire; c'est par elle que l'homme est marqué d'un sceau divin, qu'il est si élevé au-dessus de tout ce qui respire, qu'il est vraiment le roi de la nature ; c'est par elle que, ikible de corps, il se joue de la force des animaux les plus vigoureux, qu'il fait plier le taureau sous le joug, qu'il rend docile au frein le coursier le plus fougueux ; c'est par elle qu'il ose, sur un léger esquif, se lancer sur le vaste océan, qu'il mesure la hauteur des cieux et calcule le cours des astres. Mais comment se fait*il que cet étri) si docte, si intelligent, n'étudie pas le bien véritable et les règles de la solide sagesse ? Quoi ! poursuit le saint doc^ teur, vous, doué d'intelligence et de raison, vous ne recherchez pas ce qui convient à votre nature, ce qui peut la conduire à sa véritable fin I vous négligez vos futures destinées ; vous ne vous interrogez pas vous-*mêmes pour vous demander, dans le silence des passions : Que suis-^ je, et que dois-je devenir?
- (1) s. Gr6goir« de Nyj^. Or. i in Cr. 0bm. tom. I.
a DISCOURS d'ouverture.
De nos jours surtout, dans quel mépris, dans quel oubli, dans quelle ignorance ne vit-on pas de tout ce qui regarde la religion de nos pères ! Si nous rappelons ce que ses mystères ont de plus auguste, de plus touchant , de plus digne de la bonté de Dieu et de plus glorieux pour rhomme, on semble n'y voir qu'une sorte de mythologie semblable à celle des Grecs ou des Indiens. Si nous rappelons la sévérité de ses maximes, les devoirs qu'elle impose, les sacrifices qu'elle exige, ou n'y voit que des commandements arbitraires, des conseils plutôt que des préceptes. Que si nous développons la grandeur de ses promesses et la terreur de ses menaces, on les traite de chimères, d'inventions aussi fabuleuses que celles de l'Elysée et du Ténare. Oui, on regarde la religion comme une chose surannée, et l'on s'étonne qu'on veuille la dé^ fendre sérieusement !
Messieurs, nous venons réclamer contre un préjugé aussi funeste qu'il est impie ; appeler de la jeunesse égarée par une philosophie trompeuse, à la jeunesse plus éclairée ; fixer son attention sur une cause qui, loin de craindre l'examen, le provoque, assurée du triomphe au tribunal d'une impartiale raison.
Si quelque chose était à craindre, ce serait de la voir compromise par la faiblesse de ses défenseurs. Certes nous serions bien à plaindre, si nous ne sentions pas tout ce qui nous manque pour défendre une si belle cause d'une manière digne d'elle : quand on se rappelle ces grands hommes qui ont écrit en faveur de la religion d'une manière si docte, si éloquente ou même si sublime, on ne peut que se confondre dans le sentiment de sa faiblesse; et l'aveu qu'on en tsAi, est bien loin d'avoir le simple mérite de la modestie. Il est pourtant une considération qui peut rassurer; c'est d'abord que nous sommes forts ici de toute la force même de la vérité, et du » sentiment d'une conviction profonde, conviction que l'in-
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crédule n*aura jamais; c'est encore que nous pouvons nous couvrir des riches dépouilles de tant de beaux génies qui ont professé, défendu le christianisme avec tant de gloire et de succès. Et le ministre de FEvangile pourraitil d'ailleurs oublier tout ce qu'il a droit d'attendre, pour éclairer les esprits et toucher les cœurs, de celui dont la voix ébranle le désert et brise les cèdres, pour parler avec l'Ecriture, et qui ne s'appelle pas en vain le Père des lumières et le Dieu des vertus! Muni de toutes ces armes, et dans l'espoir de tous ces secours, on peut, avec moins de défiance, entrer dans la carrière. Sans doute il importerait au triomphe de la vérité, qu'elle fût annoncée avec tout l'éclat et toute la force qui lui conviennent^ mais, ne fût-elle annoncée que d'une manière simplement raisonnable, son empire se ferait toujours sentir : elle brille d'un éclat inévitable, elle est plus ou moins aperçue de ceux mêmes qui voudraient se dérober à ses rayons. Les passions peuvent bien se soulever contre elle ; mais leur frémissement même est un hommage rendu à sa présence: avec les nuages de nos subtilités et de nos sophismes, nous pouvons bien obscurcir sa lumière ; nous ne sau<rions réteindre, ni l'empêcher de se montrer à nous par intervalles ; c'est le soleil qui se fait jour à travers les sombres vapeurs de la, terre, et qui montre à l'œil ébloui son disque étincelant.
Vous connaissez les motifs et l'objet de nos Conférences : il nous reste à vous dire quels en seront la manière et le caractère particulier.
ExPOSBR les mystères. de la foi, les préceptes de l'Evangile, les devoirs et les pratiques de la piété, voilà ce qu'on a coutume de faire dans la chaire chrétienne ; et voilà bien les matières qu'ont traitées nos premiers orateurs asrec une élévation de pensées, une force de raison, une beauté d'élooution, qui placent leurs discours parmi les
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chefs-d'œuvre de l'éloquence humaine. Ici, Messieurs, nous suivrons une voie différente ; nous nous bornerons à considérer uniquement la religion dans ses principes fondamentaux , dans les preuves ^ui en établissent la vérité, dans les reproches généraux que lui font ses ennemis ; et sous tous ces rapports, nous chercherons à la venger des attaques de l'incrédulité. Plus d'une fols vous aurez occasion de vous apercevoir que nos discussions sont purement philosophiques, qu'on pourrait les faire dans une académie comme dans cette chaire ; et je l'avoue, en considérant la sainteté du lieu où nous sommes réunis* notre caractère de ministre de la religion, l'habit dont nous sommes revêtus, nous aurions en quelque sorte à rougir de parler dans la chaire de l'Evangile un langage profane, qui devrait en général y être étranger. Toutefois ce qui peut nous justifier, c'est que les temps où nous sommes semblent demander un nouveau genre d'instruction : il faut que le médecin approprie ses remèdes aux besoins, au tempérament du malade ; or telle est la maladie actuelle des esprits, qu'on ne peut bien opérer leur guérison qu'en suivant une marche nouvelle. Que si nos Conférences ne sont pas sans utilité, on voudra bien nous pardonner ce qu'elles ont de singulier, de trop éloigné du ton ordinaire de la chaire chrétienne ; et je me persuade que leur utilité, si elle est réelle, doit nous absoudre devant Dieu et devant les hommes.
Ne pensez pas. Messieurs, qu'en défendant la religion nous nous livrions à de vaines et pompeuses déclamations contre ce qui s'est appelé la philosophie du dix-huitième siècle, avançant tout et ne prouvant rien , exagérant des preuves légères , et taisant à dessein les difficultés sérieuses : la cause que nous avons à défendre n'a pas besoin des détours et des ruses d'une dialectique artificieuse. Notre marche sera droite et franche comme la vérité. Dans chaque question, remonter aux principes
l>tSCOtlRâ D'ocVEKtURB. iS
des choses, en tirer des conséquences, exposer les objections et les résoudre, telle sera notre manière de pro« céder. La religion ne craint pas le grand jour* elle aime à se montrer à découvert ; elle invite à Texamen , elle le commande même : si elle se sent outragée par Torgueil du blasphémateur, elle ne se sent pas honorée par les hommages d'une stupide crédulité; non, non, les dis-* ciples de TEvangile ne sont pas ceux de FAlcoran.
Occupés du dessein d'instruire et d'éclairer, nous che^ cherons à vous convaincre et non à vous entraîner, ou plutôt nous chercherons à vous entraîner par la conviction même. Nous compterions pour rien des émotions fugitives : il ne s'agit pas ici de vous porter à une bonne action, à un effort généreux, mais passager; il s'agit de vous attacher à la religion par les Hens de la conviction la plus réfléchie et la plus profonde : heureux si chacun de nos discours dissipe en vous quelque préjugé, vous fait concevoir des alarmes sur l'insouciance dans laquelle vous avez vécu jusqu'ici, fortifie en vous le désir de vous instruire; en sorte que vous ne quittiez pas cette assemblée sans emporter dans vos âmes Taiguillon de la vérité !
Que si nous essayons de mettre quelque énergie dans notre langage, on voUdt*a bien se souvenir alors que nos discours ne s'adressent point aux personnes, mais tom-^ bent sur des systèmes qu'il nous est bien permis de regarder comme le fléau des mœurs et de la société. Nous ne mettrons pas dans nos paroles un fiel qui n'est pas dans notre cœur : le malheureux qui s'égare est encore plus digne do commisération que de courroux. A la vue de l'incrédule , nous devons nous rappeler la parole de l'Apôtre : « Que celui qui est debout craigne de tomber, » et nous souvenir que, si la religion est sans ménagement pour les erreurs, parce qu'elle est vérité, elle est pleine de cotideacendance pour les personnes, parce qu'elle est
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charité. Mais n'oublions pas aussi que la charité n'est pas faiblesse ; que, pour être indulgente, elle ne flatte pas les passions; que, si elle s'attendrit sur le sort de ceux qui s'égarent, elle a le courage de troubler leur fatale indifférence : généreuse, elle cherche les vrais intérêts de l'homme,; elle s'attache à le conduire au véritable bonheur, à écaiHer les obstacles qui l'en éloignent. Or ces obstacles, ce sont les erreurs et les vices; et c'est précisément parce que la charité fait aimer les personnes, qu'elle porte à s'élever avec force contre le mensonge et les passions qui les séduisent.
Nous n'ignorons pas que, dans un siècle d'indifférence, le zèle pour la religion s'est appelé fanatisme; mais ce n'est là qu'un déplorable abus de langage, qu'une dénomination aussi injuste qu'elle est odieuse. Messieurs , si nous ne connaissons d'autres armes que celles du raisonnement et de la persuasion, si nous nous abstenons de toutes personnalités offensantes , si nous ne mettons dans nos paroles que la force commandée par les choses, où est alors la haine, où est k zèle violent et emporté, où est le fanatisme? Eh quoi! si je m'élevais même avec véhémence contre le vol, contre l'homicide, contre le parjure, contre la calomnie, mon zèle paraîtrait raisonnable ; et si je combats avec quelque force des erreurs funestes, mon zèle ne serait plus que du fanatisme! Quelle inconséquence ! Certes, les mauvaises doctrines sont bien autrement redoutables que les mauvaises actions; l'exemple peut bien entraîner au vice, mais il ne le justifie pas ; il donne plus d'audace, mais sans étouffer lo remords : pour les mauvais principes , ils tendent à légitimer» à sanctifier le crime, à rendre les hommes méchants par système, à donner au vice le calme de la vertu. La raison est la règle du bien et du beau parmi les hommes; elle doit présider à la destinée des Etats, comme des familles et des particuliers ; et si l'on va jusqu'à corrompre la rai-
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son elle-même, si Ton obscurcit les lumières de Fenten* dénient, si Ton confond toutes les notions du juste et de rinjuste, et si en même temps, par le silence des gens de bien, ce dérèglement de pensées, cette altération de toute vérité s^étend à toutes les classes de la société, on n'aura pour résultat de cette indifférence impie, qu'un effroyable désordre : une génération aura semé tranquillement le mensonge, une autre génération en recueillera des crimes et des désastres; et du levain des erreurs funestes, qui aura quelque temps fermenté, on verra sortir le double monstre de l'athéisme et de l'anarchie : e4 c'est alors qu'on sentira que le zèle contre les ^erreurs était sa* gesse, et non pas fanatisme.
Ce serait bien aussi sans fondement, qu'on nous accuserait de livrer d'injustes attaques à la philosophie, (^mme si nous prétendions que toute philosophie est indigne de notre estime et de nos élogeç. Ici il faut nous expliquer nettement pour nous entendre ; et nous serions bien peu philosophes, si nous nous laissions abuser par une vaine équivoque de langage. Il est une philosophie digne de nos hommages^ parce qu'elle tend à perfectionner l'homme; il en est une digne de tous nos mépris, parce qu'elle tend à nous pervertir; il est une fausse philosophie qui fait les sophistes, comme il est une fausse éloquence qui fait les déclamateurs ; le philosophe fait un boa usage de sa raison, le sophiste en abuse : suivant l'acception primitive du mot, qui dit philosophie dit amour de la sagesse. Tous les siècles ont eu de vrais et de faux sages qui ont été opposés de doctrines, des défenseurs et des ennemis des vérités morales et religieuses : c'est dans tous les temps le génie du mal luttant contre le* génie du bien. Chez les anciens, Socrate et Platon , Cicéron et Marc-Aurèle, furent philosophes ; non que tout soit irrépréhensible dans leur doctrine et leur conduite, mais on voit par leurs écrits^ qu'ils étaient touchés de l'amour de Ihonnéle et
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^u beau ; et nous devons admirer comment, au milieu des ténèbres et de la corruption du paganisme, ils ont pu s'élever à de si hautes pensées et de si nobles sentiments. Chez les modernes, Bacon et Pascal , Descartes et Newton, Locke et Malebranche, Bossuet et Leibniz, ont été philosophes. Si dans plusieurs points tous n'ont pas professé la vérité tout entière , on voit néanmoins combien ils avaient en horreur des doctrines si répandues de nos jours, qui ne sont bonnes qu'à justifier le vice et ruiner toutes les vertus; même parmi les personnages illustres que je viens de nommer, il n'en est pas un seul qui n'ait révéré la religion chrétienne comme l'ouvrage de Dieu même.
Oui, il est une philosophie sage et modérée, qui seule en mérite le nom ; éclairée, mais point orgueilleuse, qui étudie les facultés et les opérations de l'entendement humain, sans enseigner l'absurde et vil matérialisme ; les merveilles et les lois de la nature, sans blasphémer contre son auteur ; la politique et ses ressorts , sans ébranler les fondements de la société ; la morale et ses préceptes , sans nier la distinction du bien et du mal : celte philosophie est digne d'être cultivée par tous les bons esprits. Mais il est aussi une philosophie prétendue, qui s'élève contre Dieu et la providence, qui assimile l'homme à la brute , et traite le christianisme d'invention humaine. Cette philosophie a été celle do plusieurs écrivains de nos jours ; il n'y a eu que trop d'athées, de matérialistes , de déistes , qui non-seulement l'ont été pour eux-mêmes , mais qu'on â vus tourmentés de la manie de faire des prosélytes : ol* ces ennemis de Dieu, de la vie future, de la religion chrétienne, se sont eux-mêmes appelés philosophes. Sans doute leur manière de philosopher n'était pas en tout la même, chacun avait ses opinions chéries, qu'il cherchait à faire prévaloir : on pouvait en quelque sorte compter autant d'écoles que de docteurs.
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On sait que leurs théories sur la morale, la politique, Téducation, les lettres, sont très-opposées les unes aux autres, et que la plus étrange confusion régnait dans leurs systèmes ; mais ils s'accordaient tous en un point capital : c'était à combattre ou à rei^dre ridicule toute religion en général, et le christianisme en particulier, à insulter avec un dédain superbe à sa doctrine et à ses lois. C'est en cela précisément qu'ils se regardaient comme des esprits non vulgaires, comme des hommes libres de tous préjugés, comme des philosophes. lis voulaient bien faire au dix-septième siècle la grâce de l'appeler le siècle de l'imagination, des lettres et des arts; mais, pour le dix-huitième, c'était celui de la raison, des lumières, en un mot, de la philosophie. Je ne vois là que la profanation d'un si beau nom, employé jusque-là pour exprimer ce qu'il y a de plus sage dans la conduite comme de plus élevé dans la pensée; ce titre était une usurpation, mais enfin l'u** sage , ce grand arbitre du langage, Tavait consacrée. Il faudrait ignorer complètement Thistoire littéraire du dernier siècle, pour ne pas savoir que le mot philoiophie était sans cesse à la bouche ou sous la plume des écri* vains ennemis du christianisme, que chez eux philosophie était presque toujours synonyme d'incrédulité; et il est assez étrange qu'on demande quelquefois aux apologistes de la religion, ce qu^ils entendent par la philosophie et les philosophes du dix-huitième siècle.
On se plaint quelquefois de ce qu'on cherche à les flétrir, et on aime à rappeler à ce sujet leurs connaissances, leur bienfaisance, leurs qualités domestiques : mais depuis quand. Messieurs, lorsque les opinions d'un écri-* vain sont perverses, la postérité est^elle obligée de res-* pecter sa mémoire? Ici, loin de nous toute injustice, môme ce qui en aurait l'apparence : nous saurons tou** jours distinguer leur esprit de l'usage qu'ils en ont fait, et leurs productions estimables de celles qui ne le sont
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pas ; mais faudrait-il sacrifier les intérêts de la vérité, en nous piquant d'une molle indulgence? Eh quoi ! pour de la prose et des vers où brille le talent, pour quelques pages éloquentes, pour quelques actes d'une vertu, facile, pour quelques qualités aimables dans le commerce de la vie, on exige que nous honorions des hommes dont les systèmes ne sont bons qu'à justifier tous les vices, qu'à faire naître mille désordres dans les familles et dans la société ! Ne serons-nous donc jamais assez raisonnables pour n'estimer le talent que par son bon usage ? Tous ces prédicants de nouveautés étaient d'autant plus coupables, qu'ils devaient naturellement être plus éclairés. Autrefois on vit des philosophes célèbres, au milieu des erreurs du paganisme, faire de nobles efforts vers la vérité ; tandis que les nôtres , au milieu des lumières du christianisme, se sont tourmentés pour appeler les ténèbres : hélas ! et ils n'ont que trop réussi à nous précipiter dans l'abîme.
Pour les excuser, dira-t-on que déjà avant eux les doctrines hardies étaient répandues dans la nation : qu'ils ont été dominés, entraînés par l'esprit de leur siècle, plutôt qu'ils n'en ont été les créateurs ? Vaine justification ! gardons-nous de prendre pour irrésistible une influence qui n'est que dangereuse, et d'introduire pour les écrivains une sorte de fatalisme aussi funeste que déraisonnable. Le devoir de tout écrivain honnête homme, c'est de lutter contre le torrent des mauvaises doctrines : s'y laisser entraîner, c'est un rôle aussi facile que honteux, qui ne suppose ni talent ni vertu. L'écrivain qui a reçu delà nature tous les dons de l'esprit, méconnaît la dignité de sa vocation, trahit lâchement sa destinée, si au lieu de travailler à ramener ses contemporains qui s'égarent, il marche sur leurs traces. Que s'il a le malheur d'être né au milieu d'une génération perverse , je conçois qu'il lui faudra plus de courage pour résister à l'esprit général ;
DlSCOl'RS I)'OLVERTtR£. il
alors, s*il a la faiblesse d'y céder, il pourra être moins criminel, mais il le sera toujours. Il doit sentir qu'il est le défenseur né de la vérité et de la vertu. Le talent, comme Tautorité, est donné à Thomme pour le bien de ses semblables : il n'est pas plus permis d'abuser de Tes* prit pour corrompre, que du pouvoir pour opprimer. Si les apôtres des mauvaises doctrines étaient reçus à les rejeter sur une influence étrangère, bientôt aussi les malfaiteurs prétendraient s'exeuser par la force du tempérament, par la nécessité, par l'empire inévitable des circonstances. Ainsi je veux, avant tout, sentir l'homme de bien dans l'écrivain ; je ne me sens pas disposé à pardon^ ner au vice et au mensonge en faveur du talent. Quand le breuvage est mortel, qu'importe qu'il sok présenté dans une coupe d'or? Malheur au siècle qui compterait l'esprit pour tout, et la probité pour rien ! Quand une nation est descendue à cette dégradation intellectuelle et morale, il faut qu'elle périsse, ou que, par un effort généreux, elle rentre dans les sentiers de la sagesse et de la vérité. Maintenant, Messieurs, vous pouvez juger dans quel esprit seront faites nos Conférences, et peut-être pensezvous déjà qu'elles ne seront pas pour vous sans quelque utilité. Venez les entendre, non dans les sentiments d'une curiosité vaine, mais dans le désir sincère de connaître la vérité : l'aimer, c'est presque l'avoir trouvée. Qu'il me soit permis de rappeler, à cette occasion, ce qui est dit de saint Paul au livre des Actes. Dans ses courses évangéliques, il arrive à cette ville de la Grèce, aussi fameuse par l'étude des lettres et de la philosophie, que Rome pouvait l'être par ses conquêtes et sa puissance. En entrant dans Athènes, il voit de toutes parts des statues des faux dieux ; c'était un vrai temple d'idoles. A cet aspect, son zèle s'anime et s'enflamme ; il se rend sur la place publique : la curiosité naturelle des habitants les porte à l'écouter; car alors, comme au temps des Dé-
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inosthènes, les Athéniens étaient avides d'apprendre quelque chose de nouveau ; il converse avec des philosophes de diverses sectes, des Epicuriens qui ne croient point au dogme de la Providence et de la vie future, et des Stoï* ciens qui ne voient partout, comme les fatalistes de noa jours» qu'une aveugle nécessité. On se demande ce que prétend cet étranger avec sa nouvelle doctrine ; on le conduit à Taréopage. L'apôtre n'est point intimidé par cette illustre assemblée; mais, usant d'un juste tempérament, il ne va pas proposer brusquement à ces sages païens les hauts mystères du christianisme : il rappelle d'abord ces premières vérités qui préparent les voies à la foi chrétienne , et prenant la parole dans son grec à demi bar-bare : «Seigneurs Athéniens, en passant dans votre ville il » m'a paru que vous étiez religieux jusqu'il Texcès; j'ailu 9 sur un de vos autels cette inscription : Au Dieu inconnu, » Hé bien, ce Dieu que vous ne connaissez pas, je vous y) l'annonce : c'est lui qui a fait le ciel et la terre, qui rè- D gle le cours des saisons, et qui a donné naissance au x> genre humain. Ce grand Dieu veut enfin dissiper Ti- » gnorancedes hommes, et il les avertit de réformer leurs p mœurs, car il a établi un jour où il doit les juger tous.n A ce discours de Tapôtre, qu'arriva-t-ilî L'écrivain sacré nous rapprend avec la plus naïve simplicité. Quelques-uns se moquèrent de ses disoours, quidam quidem irridebant; quelques-uns lui dirent : Nous vous enten-* drons sur cela un autre jour; quidam autem dixerunt: Audiemus te de hoc iterum. Hais aussi il y en eut qui, se fai* sant instruire, embrassèrent le christianisme ; et de ce nombre fut Denis, membre de l'aréopage : quidam vero viri adhœrentes ei, crediderunt; in quibus et Bionysius areopagita.
Messieurs, le sort de saint Paul préchant devant l'aréopage sera toujours celui de tous les prédicateurs de ta vérité* La doctrine qu'il annonçait autrefois dans Athènes,
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dix-huit siècles après lui nous Tannonçons dans cette capitale, qui par ses goûts, se$ ipœurs, ses embellissements, passe pour TAthènes des âges modernes. Mais qu'arrivera t-il? Aujourd'hui, comme autrefois, il se trouvera des esprits moqueurs, qui se joueront de notre doctrine comme d'une fable vaine; il en est qui, touchés, mais faibles, mais amateurs de leurs plaisirs, voudront renvoyer à une saison ée la vie plus avancée les réflexions sérieuses : Audiemus te de hoc iierum. Mais il en est aussi, nous osons l'espérer du Dieu des miséricordes, qui rentreront dans le chemin de la vérité, et seront fidèles à y marcher jusqu*à la fin ; et n'y eût-il dans cette immense cité qu'un seul jeune homme, qui vînt au pied de cette chaire abjurer ses erreurs, nous serions payés avec usure de nos travaux et de nos efforts.
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!^i nous voulons un moment nous replier sur nous-mémes, pour bien démêler les goûts et les penchants les plus intimes de notre nature, nous découvrirons aisément , Messieurs, que nous sommes faits pour la vérité; et malgré nous, nous serons conduits à regarder comme une extravagance ce pyrrhonisme universel qui ne connaît ni vrai ni &ux, et affecte de ne voir partout qu'incertitude. Oui, je sens que, par le fond même de mon être, je suis entraîné vers la vérité, comme vers le centre de mes désirs et de mes affections : que Tesprit n'a de vie que par elle; et que ce n'est qu'en empruntant ses couleurs et ses attraits, que le mensonge peut nous plaire et nous toucher. Oui, mon esprit a soif de vérité, comme mon cœur a soif de bonheur. Il m'est aussi impossible de me dépouiller de l'amour du vrai, que de l'amour de moimême : l'intelligence, qui fait l'apanage de ma nature, n'est faite que pourvoir, connaître, distinguer les objets; pour discerner ce qui est de ce qui n'est pas, la vérité de l'erreur; c'est par là, et par là seulement que je suis raisonnable ; je porte au fond de moi-même une inquiétude vague, qui ne se fixe enfin que par la possession de la vérité, ou de ce que je prends pour elle.
Voyez comme l'amour du vrai éclate dans tous les âges et tous les états. Pourquoi dans les enfants cette curiosité qui leur est si naturelle, cette avidité de savoir, ce goût vif et ardent pour apprendre ce qu'ils ignorent? Pourquoi les hommes ont-ils tant d'horreur pour les caractères faux et les cœurs doubles, au point que , de tous les
vices, le plus vil et le plus méprisé, c'est la fourberie et le meosongei Pourquoi œs efforts de Tesprit, luttant ooa^ tre lesién^res de Vignorance, travaiUant aies dissiper et à jouir êv&n de la pleine lumière ? Que cherche le savant dans ses pénibles veilles, le voyageur dans ses courses lointaines, le naturaliste dans ses observations, le politi-* que dans ses méditations, le magistrat dans le rapproche^ ment des lois et la discussion des faits ? Ils chercbrât tous à connaître ce qui est réellement, pour l'affirmer et rap« prendre à leurs semblables : ils cherchent la vérité. Il n'y a pas jusqu'aux sophistes les plus audacieux, qui ne s'en disent les amis ; les athées eux-mêmes se donnent pour les propagateurs des véritables lumi^es; ils savent bien qu'ils décréditeraient leurs systèmes , s'ils les donnaient pour ce qu'ils sont , c'est-à-dire pour les rêves dea passions mensongères.
Nous sommes donc faits pour la vérité ; mais serions^ nous faits pour elle, si nous n'avions aucun nooyen de la connaître ? En nous créant pour une fin, la nature nous aurait-elle laissés dans l'impuissance d'y parvenir? ne m'aurait-elle marqué le terme où je dois tendre, que pour mettre entre ce terme et moi d'insurmontables barrières? S'il en était ainsi, elle eût fait un ouvrage monstrueux. Si toute l'espèce humaine était aveugle, (boirait-* on qu'elle est faite pour voir la lumière? si elle était muette, la croirait-on faite pour communiquer ses pensées par l'organe de la parole ? Et comment donc serait-elle faite pour la vérité, si elle était privée de tout moyen de la connaître.
Je ne voudrais que cette seule observation pour me persuader que, du moins dans bien des choses, l'esprit de l'homme n'est pas condamné à errer de conjectures en conjectures, à flotter dans le vague des probabilités et des incertitudes ; et je commence à soupçonner, que les raisonnements du sceptique sur Timpuissance absolue de
la raison humaine, ne sont que des déclamations de rhéteur et des subtilités de sophiste.
Je ne saiS; Messieurs, si jamais vous vous êtes fait celte question à vous-mêmes : Qu'est-ce que la vérité? et si vous avez cherché à la résoudre. La vérité en général, considérée en elle-même, c'est ce qui est, comme le mensonge est ce qui n'est pas : tout ce qui a une existence actuelle ou possible, voilà le vrai; ce qui n'est point, ou ne peut pas être, voilà le faux. Considérée dans nous en tant qu'elle nous est présente, qu'elle est aperçue de notre esprit, la vérité consiste dans la connaissance de ce qui est : si j'affirme ce qui est réellement, si je nie ce qui n'est pas, je suis dans la vérité; dans le cas contraire, je suis dans l'erreur. La vérité est quelque chose, le mensonge est une chimère. La lumière et les ténèbres, la vie et la mort, l'être et le néant, ne sont pas plus opposés que la vérité et l'erreur.
Hais n'est-il pas divers ordres de vérités? toutes brillent-elles du même éclat? et s'il en est qui nous soient moins accessibles, quelle route nous conduira jusqu'à elles? Faut-il admettre des vérités premières, et quels en sont les caractères^ faut-il admettre des vérités de déduction, et quels moyens avons-nous de les connaître, telles sont les deux questions que nous allons discuter ensemble dans cette conférence. Nous tâcherons de bannir de notre langage ce qui pourrait fatiguer sans éclairer 5 l'obscurité n'est bonne à rien, surtout elle n'est pas faite pour le discours public; nous croyons devoir éviter dans cette discussion, purement philosophique, les termes scientifiques, qui aussi bien ne sont pas la science, et n'en sont trop souvent que le charlatanisme.
Depuis que l'homme a commencé de philosopher, c'està-dire de se rendre compte de lui-même à lui-même, il s'est élevé des esprits d'une pénétration et d'une sagacité
rares, qui se sont occupés de donner une théorie complète de rame, de ses facultés, de Torigine de nos idées, et des principes les plus secrets du raisonnement : ils sont en quelque sorte descendus dans les abîmes de Tin* telligence, pour la surprendre dans ses opérations les plus intimes, pour arriver jusqu'à la racine même de nos connaissances; comme on voit des savants qui fouillent dans les entrailles de la terre, pour y découvrir la manière dont s'y forment les métaux, et dont elle nourrit les plantes qui sortent de son sein. Hais la nature intelligente, comme la nature matérielle, a ses mystères, couverts d'un voile d'airain que la main de l'homme ne soulèvera jamais entièrement. Malheureusement, si la raison humaine a des bornes, notre curiosité n'en a point; de là des efforts multipliés pour franchir des barrières insurmontables à notre faiblesse. Trop souvent ici l'audace ne s'est signalée que par des écarts. L'histoire de la philosophie ne présente qu'une suite de systèmes divers, ou plutôt opposés les uns aux autres, et qui ont régné tour à tour dans les écoles : l'homme a parcouru la chaîne entière des erreurs, dont les deux bouts vont se perdre, l'un dans le matérialisme, l'autre dans l'idéalisme. Le premier anéantit l'àme, ne voit dans l'homme que les organes, et n'en fait qu'une machine déplus dans le mécanisme immense de l'univers ; le second ne laisse subsiste? que rame, anéan* tit le monde matériel, et n'en fait qu'un tableau imaginaire de phénomènes et d'apparences. Entre ces deux extrêmes se trouvent des systèmes plus ou moins plausibles.
Je ne suis dans cette chaire ni pour les adopter ni pour les combattre; j'ai cru que je ferais une chose plus utile en exposant des doctrines qui doivent être avouées de tous les esprits, et qu'on doit professer dans toutes les écoles, si l'on ne veut se perdre dans des chimères; et ces doctrines, les voici ;
â8 m LA YËtllTé.
Dans cet univers, chacun des êtres qili le composent a sa nature propre, ses attributs qui le constituent, par lesquels il existe, et sans lesquels il est impossible de le concevoir.
L'existence universelle n'est pas plus réelle que la vertu universelle ; l'existence n'a de réalité que dans l'individu qui existe, comme la vertu n'a de réalité que dans l'homme qui est vertueux ; il n'existe que des individus, et leur existence résulte de la réunion de leurs qualités essentielles. Oui, il y a quelque chose qui fait qu'un être est ce qu'il est, qu'un homme est un homme, qu'une plante est une plante, que du marbre est du marbre. Si vous ne prenez de l'homme que son corps, vous n'aurez tout au plus qu'un animal ; si vous ne prenez que son âme, vous aurez un esprit pur, un ange : pour avoir un homme, SI faut supposer une créature Raisonnable, composée d'un corps et d'une âme unis ensemble par des liens mystérieux, inexplicables, mais réels.
Il ne s*agit pas non plus de nous considérer dans un état qui ne soit pas le nôtre, dans un ordre de choses différent de celui dans lequel nous nous trouvons placés, ni de chercher comment nous serions affectés si nous avions un sixième sens, si nous naissions avec, un degré de perfection de plus dans Tintelligence ou dans les organes. Hommes, nous ne pouvons pas sentir, voir, raisonner, comme si nous n'étions pas hommes; les caractères distinctîfs de notre nature ne dépendent pas de nous : l'homme n'a pas plus créé son intelligence que son corps ; il peut bien perfectionner son esprit par l'étude, par la réflexion, par Texpérience, comme il peut fortifier son corps par l'exercice et par un régime salutaire ; mais enfin ce n'est pas lui qui a construit son entendement; il n'en a pas tracé, exécuté le plan, comme celui d'un édifice qui serait son ouvrage; il n'est pas
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plus en son pouvoir d'ajouter à son esprit une faculté de plus, que d'ajouter à sa tête un troisième œil. Or, en cour sidérant Tbomme dans sa condition d'homme, que ver* roos-nous?
C'est que Thomme apporte en naissant des goûts, des penchants, des facultés, qui sont analogues à sa nature intelligente, comme il en apporte qui sont analogues à sa nature corporelle ; qu'il a dans lui-même une tendance au vrai, une aptitude à le connaître, à le saisir : disposi* tions qui se manifestent, se développent, se perfectionnent par des voies qui seront toujours, du moins en grande partie, imperceptibles aux plus habiles observateurs. Oui, l'esprit est fait pour voir la vérité, comme l'œil est fait pour voir la lumière ; telle est sa nature. N'allons pas croire que nous soyons les maîtres de notre intelligence, comme nous le serions d'une mécanique qui serait l'œuvre de nos mains; que nous puissions plier la première suivant nos fantaisies, comme nous pouvons composer et décomposer les ressorts de la seconde suivant nos caprices : non, l'intelligence a ses principes, ses lois qui la constituent, qui la régissent, qu'on ne pourrait violer sans la détruire, comme le corps a une certaine organisation sans laquelle il ne saurait exister.
On dit bien que l'habitude est une seconde nature, que Fenfant est comme une cire flexible à toutes les impressions; mais gardons-nous de voir dans cette comparaison une vérité rigoureuse. Cette cire molle est indifférente aux formes qu'on lui donne; elle n'en appelle, elle n'en repousse aucune, et toujours passive, elle garde la dernière qu'elle a reçue. Il n'en est pas ainsi de notre âme : elle est bien loin d'être indifférente à la vérité et à l'erreur; elle a de l'attrait pour la première, elle répugne à la seconde ; elle est douée d'une activité intérieure qui s'élève infiniment au-dessus de tout ce qui n'est que passif : les sensations, l'éducation, l'expérience, pourront
bien souvent solliciter son activité, metti^ en jeu ses facultés, lui apporter des matériaux pour élever Tédifice de ses connaissances; mais elle est toujours comme Tarchitecte qui compare, apprécie, juge, choisit et dispose les matériaux qu'il a devant lui, d'après des sentiments primitifs d'ordre et de proportion qu'il ne leur a pas empruntés.
Prenez une table de marbre, vous pourrez y graver impunément les propositions les plus révoltantes, telles que celles-ci : Le cercle est une figure carrée ; Deux et deux font cinq: le marbre n'a rien dans lui qui l'avertisse de ces absurdités, ni qui les repousse ; et les caractères qui les expriment, il les présentera aux spectateurs jusqu'à ce que le temps les ait effacés : mais c'est en vain qu'un sophiste essaierait de les graver sur les tablettes de l'intelligence, de les faire prévaloir dans le gence humain; toujours un sentiment invincible nous avertirait qu'un cercle est rond, et que deux et deux font quatre. L'âme est riche, puissante de son propre fonds ; elle recèle dans son sein un trésor de sentiments, de notions, de vérités cachées qui se manifestent en leur temps, deviennent le principe de son goût ou de son aversion pour certaines choses, éclairent et règlent ses jugements. Je ne dirai pas quelle en est l'origine, quel est le moment où ils commencent à éclore, comment ils prennent leur développement, et de sentiments confus deviennent plus tard principes lumineux; je ne dirai pas qu'il sont innés, en ce sens que l'enfant qui vient de naître en ait actuellement la perception : mais je dis qu'ils se trouvent dans l'âme humaine, qu'ils n'attendent que l'occasion de se produire, semblables à l'étincelle cachée dans les veines du caillou, qui n'attend qu'un léger choc pour en jaillir; ou bien encore, semblables à ces objets que renferme un lieu obscur, et qui sont pour nous comme s'ils n'étaient pas, jusqu'à ce que la lumière vienne nous les rendre
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sensibles. De ({uelle manière ces sentiments primitife^ comme endormis au fond de l'âme, sont-ils éveillés, appelés en quelque sorte à la vie? mystère impéné^ Irable.
Parmi ces sentiments primitifs, plus ou moins confus, plus ou Inoins développés, et qui sont tellement dans notre nature, qu'ils se trouvent partout où il y a des hommes, je mettrai celui de sa propre existence, de l'existence de quelque chose hors de soi, de rattiour de soi-même, de la piété filiale, de Tordre, de cause et d'effet, de la Divinité, de la vie à venir, du bien et du mal, d'apparence et de réalité, de temps et d'espace. Partout on a cru en un Dieu, espéré dans une vie future; partout on a senti qu'un fils devait aimer sa mère ; on a mesuré le temps, divisé l'espace ; et les langues de tous les peuples ont des termes qui correspondent à ces notions. Je suppose qu'un sophiste essayât de nous prouver que nous n'existons pas, que rien n'existe hors de nous, que le mouvement est impossible, qu'une maison s'est bfttie toute seule, que l'ingratitude est une vertu : ce so^ phiste pourrait bien nous embarrasser par ses subtilités ; mais la nature humaiue se soulèverait tout entière contre ses vains arguments, et serait retenue dans la vérité par ces notions primitives qui maîtrisent son intelligence, et l'enchaînent à ce qui est réel.
Je dirai encore, Messieurs, qu'un de ces sentiments primitifs est celtii de l'infini : il domine l'espèce humaine, sans qu'elle s'en vende compte à elle-même ; il est dan^à le sauvage comme dans l'homme civilisé; bien des choses le décèlent. Placez un homme quelconque devant une des grandes scènes de la nature; qu'il contemple la vaste étendue des cieux étoiles, une mer immense, de hautes montagnes qui vont se perdre dans les nues; il est saisi d'un effroi mêlé d'attendrissement; son émotion sera peut-être d'autant plus profonde, qu'il connaîtra moins
en détail les causes de ce qui le frappe : son âme ravie s'élance hors de la sphère de ce qu'il voit; elle se plonge dans un je ne sais quoi de vague, d'indéterminé, qui n'a ni bornes ni mesures, en un mot dans rinfini.
Ces idées fondamentales, qui sont les mêmes dans tous les hommes n'allons pas les confondre avec les idées ac-* cessoires qui peuvent n'être le partage que de plusieurs ; et distinguons les instruments, que la nature elle-même nous donne, de la perfection que l'homme peut y ajouter. Aristote, Bacdn, Descartes, Pascal, Malebranche Loke, Leibniz, ont bien pu tracer des règles de raisonnement, rappeler les hommes à l'expérience, les placer dans un doute méthodique pour les inviter à se rendre compte de tout à eux-mêmes, remonter à l'origine des idées, disserter sur la manière dont nous voyons les objets ; ils ont bien pu, par leurs méthodes, leurs classifications, leurs systèmes figurés des connaissances humaines, nous aider, nous guider dans la recherche de la vérité : mais les principes existaient sans eux et avant eux. On cherche par le raisonnement, s'il est des principes fixes, et quels sont ces principes : mais, pour raisonner, il faut des moyens de raisonnement ; et chercher s'il y en a, c'est supposer qu'ils existent. Il faut bien le remarquer ; dans tous les systèmes, on est obligé de partir d'un principe fixe, d'un fait incontestable : d'idée en idée, de raisonnement en raisonnement, il faudra bien arriver à une vérité première, qu'on sent et qu'on voit plutôt qu'on ne la démontre ; et l'on serait dans l'impossibilité absolue de rien prouver, si l'on ne s'appuyait enfin sur un principe ou sur un fait qui n'a pas besoin de preuves.
Maintenant faut -il dire d^une manière précise quels sont les caractères des idées qu'on appelle premières ? je leur en assignerai quatre : la clarté, l'antiquité, l'universalité, rimmutabililé.
BI LA VÉRlTfi. 33
Lumineuses, elles brillent de leur propre clarté ; elles frappent Tesprit de leur éclat, comme le soleil frappe Tœil de ses rayons. Où est Thomme qui puisse résister au sentiment de sa propre existence, et ne pas croire qu*il existe 1 Ces vérités se refusent à toute sorte de preuves; on les expose, on ne les démontre pas, faute de pouvoir partir d un principe plus lumineux qu'elles-mé*mes. On ne peut pas plus les combattre avec succès, que les prouver ; on y est ramené sans cesse par le penchant impérieux de la nature. Voilà ce qui a fait dire à Pascal ces paroles énergiques : a II est une idée de vérité, invin* D cible à tout le pyrrhonisme ; il y a une impuissance à » prouver, invincible à tout le dogmatisme (I). » Un des des caractères des vérités premières, telles que celle de notre existence individuelle, est d'être si évidentes, qu'elles ne puissent pas être prouvées par un principe plus évident ; et c*est précisément parce qu'elles sont la base de tous les raisonnements, qu'elles ne sont pas susceptibles d'être raisonnées.
Anciennes, elles sont nées avec le genre humain : si haut que vous remontiez, vous les trouvez répandues. Et comment pourrions-nous entrer en société avec l'antiquité, si nous n'avions pas de ces idées premières qui nous sont communes avec elles ? L'homme ne les a pas inventées ; elles sont dans lui-même à son insu, ou bien elles sont' actuellement aperçues, ou bien elles n'attendent qu'une occasion pour se révéler elles-mêmes. On peut dire, que toute vérité est ancienne ; il n'y a que sa manifestation qui soit nouvelle : elle était en nous, du moins comme dans son germe. On ne goûte une vérité quelconque, que parce qu'on la trouve conforme à des sentiments qu'on avait déjà : l'esprit n'invente pas plus la vérité, que Christophe Colomb n'a inventé l' Amérique;
(1) PmuéeSf art. xxt, n. %
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il l'a découvre :'il est en harmonie avec elle, comme l'œil est on rapport 'avec ]sl lumière; quand la vérité se présente, illa toit et s'en empare cooime de son ^ien. L'intelligence, contient en elle-même le principe de tout ce qu'elle acquiert par l'expérience ; et Fontenelle disait avec justesse, qu'on croyait ^reconnaître une' vérité la première fois quelle nom était annoncée.
Universelles, les vérités dont je parle, sont de tous les peuples et de tous les lieux ; quelque part que l'homme se transporte, il se trouve en communauté et d'idées et de sentiments avec ses semblables sur bien des choses, de manière à pouvoir se communiquer mutuellement ce qui se passe dans leur âme. Que les peuples soient divisés ou même opposés de lois, de mœurs, de coutumes, n'importe : ils s'entendent d'un bout du monde à l'autre sur certaines choses. Pourquoi le savant peut-il s'entretenir avec un ignorant ? pourquoi aux extrémités de l'Orient les éléments de la géométrie sont-ils les mêmes que dans notre Europe? C'est que partout et dans toutes les conditions les hommes sont hommes : ils puisent des sentiments communs dans leur commune nature. Tout raisonnement suppose un principe ; et, si le principe n'était pas commun, les hommes ne pourraient s'entendre sur rien : et voilà. Messieurs, le sens commun, ainsi appelé parce qu'il se compose d'idées universelles.
Enfin elles sont immuables; l'homme ne peut pas plus les détruire, que les créer ; elles sont la vie de l'intejligence ; elles sont à l'épreuve du temps; elles résistent à l'ignorance, aux préjugés, aux passions. L'espèce humaine ne peut exister sans elles.; il n'est pas plus en son pouvoir d'arrêter qu'à l'avenir il y aura des efiets sans cause, que d'arrêter qu'à l'avenir les hommes vivront sans prendre ni boisson ni nourriture.
Tels sont les traits caractéristiques de ces sentiments qui sont inhérents à la nature humaine ; ils peuvent être
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endormis, ils ne sont pas éteints, prêts à* s'éveiller, à répondre au premier appel, pour noys servir de guide et de flambeau. X' Ame les tient comme en réserve^j^ut en faire usage au oesoin; c'est par etfx qji'elle voit, juge, raisonne. Tel est donc ce moi humain, qui-a la conscience de lui-même, de ses sentiments^' de ses idées, de ses opérations; qui a des principes fixes de raisonnement, avec lesquels il va à la découverte de vérités encore ca* chées pour lui ; qui se modifie de mille manières diiférentes, mais qui, demeurant toujours au milieu du flux et du reflux perpétuel de ces modifications rapides et passagères, se rappelle le passé et le compare avec le présent : miroir immobile, dans lequel viennent se peindre successivement les représentations mobiles des objets; mais miroir animé, qui voit les objets qu'il produit, les écarte, les rappelle, les juge, et se voit en même temps lui-même ; merveille toujours ancienne et toujours nouvelle, qu'on ne remarque pas, parce qu'elle est de tous les moments. Oui, pour peu qu'on veuille réfléchir sur les opérations de son esprit, «ur ses facultés, sa mémoire, on s'écrie, comme au sujet des \Aus hauts mystères du christianisme : inexplicables, ô mystérieuses profondeurs ! ô altitudo !
11 est donc des vérités premières qui régissent le monde intellectuel et moral, comme il est des règles générales du mouvement qui régissent le monde matériel; elles forment, pour les esprits, des lois qu'ils ne peuvent franchir : de même que, dans la nature corporelle, les éléments confondus semblent quelquefois menacer l'univers d'un chaos éternel, il arrive que les désordres, les vices et les erreurs semblent devoir quelquefois bouleverser et détruire le monde des intelligences. Mais les principes fondamentaux subsistent toujours; ils prédominent et rétablissent l'ordre ; ce sont les points cardinaux sur lesquels roule le monde moral. Disons, avec un écrivain
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étranger (1), « que le dernier effort de la raison est de » voir qu'il faut s'attacher fortement à certaines vérités » premières, qui sont pour elle autant de points d'an*ôt » qu'on ne prouve point par le raisonnement, mais qu'on B saisit pour une espèce de vue intérieure, et qui consti- » tuent en quelque sorte l'intelligence. »
Il n'a pas été question ici d'expliquer ces notions pri^ n^itives : il fallait constater le fait même de leur existence, en assigner les caractères, et nous croyons l'avoir fait. Nous ferons seulement, sur leur origine, une réflexion.
Dieu est, il se voit, et voit tout ce qui est possible. Or, en nous créant, il nous a communiqué quelqua chose des trésors de sa science infinie ; notre raison est comme un rayon de la raison divine, la lumière de notre esprit est comme un reflet de cette lumière incréée. Les notions de vérité et d'ordre qui sont en nous se trouvent aussi, de toute éternité, dans celui qui est la vérité môme, mais d'une manière infiniment plus parfaite : c'est ainsi qu'on peut entendre les idées éternelles dont parle Platon, et Fénelon après lui, dans un de ses Dialogues (â). Voilà, Messieurs, ce que nous ont révélé nos livres saints, en nous disant : Dieu a fait r homme à son image; parole qui explique Thomme, mieux que n'ont pu le faire tous les sages anciens et modernes. Admirons, en passant cette religion dont l'enseignement répond «i bien à ce que la métaphysique peut avoir de plus élevé, comme sa morale répond à ce que le sentiment a de plus pur ; ce qui a pu faire dire à un penseur allemand, qu'iY ny avait d'autre philosophie que la religion chrétienne.
Hais, outre ces vérités premières ou d'évidence, n'estil pas des vérités de discussion, de déduction^ de consé-* quence, comme on voudra les appeler? et quels sont,
(1) Ancillon, Mélanges de philosophie et de littérature. — («) Diat, xx!V ; Platoii et Aristote.
pour nous, les moyens de les connaître? C'est ce qui nous reste à discuter.
Je viens d*établir, Messieurs, qu'on était forcé d'admet' tre des vérités premières^ aussitôt senties et aperçues qu'é» noncées, et qu'on ne peut prouver, parce qu'elles soqt la preuve de tout : premières par leur existence, elles précèdent l'usage réfléchi de la raison, comme le germe précède le développement de la plante qui doit en sortir; premières par leur importance, elles* servent de fondement à tous les travaux de l'esprit , à toutes les recherches, à toutes les découveites ; premières par leur ascendant et leur empire, elles sont aussi anciennes , aussi étendues, aussi durables que le genre humain. S'y attacher, c'est sagesse ; s'en écarter, c'est folie. Ces premiers principes sont l'ancre de salut pour Tintelligence : sans eux, elle serait toujours flottante sur un océan d'incertitudes.
Mais, il faut en convenir, si tout se réduisait pour nous à ces notions primitives, nos connaissances seraient ren-fermées dans des limites bien étroites ; tous les hommes seraient également instruits, puisqu'elles sont communes à tous, et le genre humain serait resté dans une enfance éternelle. Les premières vérités sont comme les racines de l'arbre de la science, que la culture fait croî* tre, et d'où sortent un grand nombre de rameaux 'qui se chargent de fleurs et de fruits. Dans le vaste domaine de l'espritr humain, dans les sciences naturelles, dans la géométrie, dans la politique, même dans les matières re^ ligieuses et morales, que de vérités qui ne se présentent pas d'elles-mêmes à l'esprit, dont le simple énoncé n'est pas évident, auxquelles on n'arrive que par la réflexion 1 Mais, avant d'aller plus loin, et d'indiquer les moyens de les découvrir, il est une remarque importante à l'égard de tous les genres de connaissances sans exception ; c*est que toute vérité quelconque, considérée dans notre I. 3
âme, en tant qu'elle est aperçue, connue de nous, se réduit au sentiment intérieur qui nous avertit de sa présence. La vérité est bien indépendante de la perception de mon esprit, comme la lumière du soleil est indépendante de Torgane de la vue; mais, de même que la lumière n'existe pour moi que par suite de l'impression qu'elle fait sur mes yeux, la vérité n'existe pour moi que par le sentiment d'elle-même^ éveillé dans mon âme« Oui, que le philosophe m'entretienne de Dieu et de ses attributs, de l'àme et de ses facultés, de la morale et de ses préceptes, de la religion et de ses fondements ; que le savant m'expose les lois de la nature, les phénomènes qu'elle présente, et les découvertes qui sont le fruit de des observations ; que le géomètre me développe ses théorèmes avec leurs corollaires; que l'homme de lettres me trace les règles de bien dire, et de persuader aux autres les choses dont on est persuadé soi-même ) que le critique mette sous mes yeux les monuments des faits qu'il me raconte , et cherche à m'en faire voir toute la force : je leilr prête une oreille attentive; je tâche de suivre la chaîne de leurs raisonnements. Â ce sujet, des pensées, des réflexions s'élèvent dans mon esprit; j'éprouve tin sentiment de résistance ou d'adhésion; et si je finis par donner à leurs théories un plein assentiment, c'est parce que j'y suis déterminé par un sentiment int^ieur qui me force à dire, Cela est vrai.
On cherche une règle infaillible de nos jugements , un principe immuable de certitude, ce qu'on appelle le critérium de la vérité : où le placera-t-on ? Est-ce dans la conformité parfaite de la conséquence avec la vérité première qui la renferme, ou bien, en d'autres termes, dans l'identité? est-ce dans l'expérience? est-ce dans Tau tortté? qu'on choisisse. Le principe qu'on me présentera comme tel, il faut qu'il soit connu de mon esprit et apprécié par lui ; il faut que, par un sentiment intérieur^ je
80ÎS averti, et de l'exactitude de cette règle de vérité, et de la justesse de ses applications. Chercherez-vousà subjuguer mon esprit par une révélation divine, ou par la foi universelle du genre humain ? Mais il faut que cette révélation et cette croyance më soient connues, et que j'en sente le poids et Tirréfragable autorité; il faut que quelque chose me dise intérieurement : Cette révélation vient de Dieu; telle est la foi du genre humain, et c'est une folie de ne pas penser comme lui. Me ferez-vous remonter jusqu'à Dieu, source de toute vérité? Il faut donc que je connaisse Dieu, et que j'éprouve en moi la persuasion intime de son existence : d'ailleurs comment être certain de l'existence de Dieu, si je n'étais certain de mon existence personnelle ? Or je ne suis certain de mon existence individuelle , que parce que je me sens exister; et nous Voilà toujours ramenés au sentiment intérieur. Il faut être pour sentir et pour connaître; le néant ne sent rien, ne connaît rien : sané doute, si Dieu n'était pas, je ne serais pas, et je ne puis expliquer mon existence que par celle de l'être des êtres qui me l'a donnée. Il ne s'agît pas ici de priorité d'existence , mais de priorité de connaissance. Avant de savoir que Dieu est, il faut que je sache que je suis; le doute même sur mon existence en serait la preuve, car le doute ne peut exister que dans un être existant, lé néant ne saurait douter.
Oui, Messieurs, quand on veut se dégager des illusions des systèmes élevés quelquefois bien inutilement à grands lirais, on trouve que tout porte sur le sentiment intime du mot et de ce qui se passe en moi ; après avoir épuisé toutes les réflexions et tous les raisonnements, la raison ultérieure de croire à une proposition quelconque, est le sentiment intérieur de sa vérité. Je n'ai pas besoin de savoir comment les sentiments et les pensées sont éveillés dans mon ftme; je permets, pour le moment, d'embrasser le système que l'on voudra : ainsi, que dans nous
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tout commence par la sensation ou par la parole, ou de toute autre manière n'importe ; il est impossible qu'une idée, qu'une vérité, qu'une chose quelconque^ existe pour moi, autrement que par le sentiment que j'en ai. En ce sens, il est manifeste que le principe de ma croyance est dans moi , et non hors de moi : tout ce qui vient du dehors doit ^tre senti et apprécié par moi; et lorsque l'impression de vérité que j'éprouve est très-lumineuse , profonde, irrésistible, lorsque je sens qu'il faut que j'y cède; alors je suis arrivé à la conviction, à la certitude, qui n'est que l'adhésion imperturbable de l'esprit à la chose qui lui est présentée.
Mais ce sentiment intime de lumière que font éprouver les premières vérités, avons-nous des moyens de le faire naître dans les choses moins lumineuses par elles-mêmes? Oui, Messieurs. S'agit-il de choses intellectuelles, fondées sur des rapports invariables, comme la géométrie? l'esprit peut en voir les premiers principes, et tirer des conséquences par voie de raisonnement. S'agit-il de choses matérielles et sensibles, telles que les phénomènes de la nature corporelle ? elles nous sont connues par le rapport des sens. S'agit-il de choses de fait, telles que l'existence et la mort de César? nous les connaissons par le témoignage. Voyons donc si le raisonnement, les sens, le témoignage, dans des circonstances données, sont pour nous des guides sûrs et fidèles qui nous conduisent jusqu'à la vérité.
Je sais très-bien qu'on abuse du raisonnement contre la raison même; qu'il est de faux raisonnements, comme il est de faux poids et de fausses mesures : que l'esprit humain s'égare, se précipite plus d'une fois, et qu'il est sujet à prendre de vaines lueurs pour la pure lumière ; aussi, dans un discours particulier, nous chercherons à découvrir les causes les plus ordinaires de nos erreurs. Mais enfin la fausse monnaie ne détruit pas la vérita-
ble, et n*empéche pas que celle-ci ne soit marquée à des traits qui finissent par la faire reconnaître, et la distinguent de ce qui n*est pas elle : il en est de même de bien des choses que la raison cherche à pénétrer. Dans beaucoup de circonstances, on peut remonter à des principes fixes et non contestés auxquels tout le reste se lie, arriver à ces notions primitives et lumineuses par elles-mêmes dont nous avons déjà parlé. Or, soit que je contemple ces premiers principes dans leur lumière, soit que je considère les conséquences qui en reçoivent une lumière réfléchie. Je suis également frappé d*un éclat qui me subjugue et qui entraine mon esprit : la conséquence n'est autre chose que le principe développé. Oui, je vois que Tessence du cercle c'est d'être rond, que le diamètre le partage en deux partieâ égales, que le rayon est la moitié du diamètre, que tous les points de la circonférence sont à une égale distance du centre ; et si, de ces notions évidentes par elles-mêmes, les géomètres déduisent des propriétés qui en soient le résultat inévitable, je croirai que les unes et les autres sont également certaines. Qu'on multiplie les sophismes, qu'on cherche à ébranler ma croyance, je croirai toujours qu'un cercle est rond : je sentirai à ce sujet une impression de vérité dont il me sera impossible de me défendre ; même je me trouverai malgré moi pénétré de la conviction la plus intime et la plus profonde, non-seulement sur les qualités essentielles du cercle que je vois sans réfléchir, mais sur celles qui s'y trouvent renfermées et qui me sont manifestées. Ainsi, que lachaîne de nos raisonnements soit suspendue à l'un de ces principes premiers et immuables; qu'ils soient liés ensemble comme des anneaux dont le dernier tient à celui qui le précède, jusqu'à ce qu'on arrive au point fixe qui les soutient tous : c'est alors que même la dernière conséquence se trouvera inséparablement unie à son principe. Sans doute il y a loin des premières notions de Talgè-
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bre, aux pliis hauts problèmes de Fanatyse ; de cei; propositionii, j'existe, je sens, je pense ^^ aux spéculations les plus sublimes. Que de propositions, que de raisonnements intermédiaires I C'est comme une route inconnue, et qq^il faudrait faire pendant la nuit, Mais si, depuis le point du départ, je trouvais des flambeaux allumés de distance en distance, le premier me conduirait au second, le second au troisième, et j'arriverais enfin à celui qui me montrerait le terme de mon voyage. Il en est de même d'une série de raisonnements bien liés $ chaque proposition imprime dans l'esprit sa trace de lumière, et dès Iqrs ja pas§e par une suite non interrompue de sentiments intérieurs de véritéj qui me condMisent enfin k Ift vérité que je cherche.
Je viens au rapport des sens ; j'avoue quQ les ^ens , l'œil, l'oreille, peuvent devenir, pour l'esprit téméraire, irréfléchi, une occasion ()e préjugés. Combieq de fois de nouvelles découvertes n'ont-elles pas fait voir les i^hoses sous un nouveau jour 1 Des expériences, sur lesquelles on s'était reposé avec trop de confiance, ont été trouvées fautives. De laque doit-on conclure? C'est qu'il faut être en garde contre les jugements précipités, et ne prononcer qu'après Texamen le plus réfléchi. Mais, quand le rapport des sens est constant et uniforme } quand les expériences mille fois répétées offrent les mêmes résultats; lorsque, envisagé sous toutes les formes, le môme phé<nomène ne cesse de se reproduire, et que les objets sont ai palpables, si sensibles, qu'il sufiit d'avoir des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre ; alors peut-^on se rer fuser à croire au ténu)ignage des sens? Ainsi, oomment ne pas croire, d'après l'expérience, que l'eau est plus pesante que Tair, que Tair est plus élastique que l'eau, que les fluides cherchent à se mettre de niveau, que l'astro» Dome connaît le secret de calculer avec précision le rer tour des éclipses; que les arts ont des procédés très^hien
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adaptés au but qu'ils se proposent? Gomment ne pas croire que le jour n'est pas la nuit, qu'il y a du mouve^ ment dans la nature? Ici, le doute est impossible; j'aur rais honte de moi-même, si je me surprenais à hésiter; et dussent tous les Zénons anciens et modernes m'embarrasser par des subtilités contre }e mouvement, auxr quelles je ne serais pas en état de répondre, je me croi* rais le plus insensé des hommes de nier le mouvement ; je marcherais, et je dirais : Donc le mouvement est po^ aible.
Venons au témoignage. Nous savons que plus d'une fois des témoignages suspects ont passé pour irrécusables; qu'en matière de faits historiques, l'imposture d'un côté, la crédulité de l'autre, ont pu accréditer des f'écits mensongers : mais nous savons aussi qu'il est des règles d'une saine critique pour la discussion des témoignages, et souvent tel}e est leur autorité, qu'il est impossible de la récuser. Sans développer ici cette matière, ce qui exige un discours à part, j'en appelle en ce moment à votre conscience; je vous le demande , Messieurs, s'il venait à l'esprit d'un sophiste de vous débiter qu'Alexandre-le^ Grand est un héros fabuleux; que Charlemagne n'a jamais vécu que dans l'imagination de nos romancière, ou que la ville de Rome n'existe que sur les partes géograr phiques : ce ridicule personnage trouverait-il un seul partisan en Europe ? ébranlerait-il la croyance universelle sur ces faits? ou plutôt ne passerait-il pfts pour un insensé? et pourtant, ces faits, nous ne les connaissons que par le témoignage des hommes. Oui, jeorqis à l'existence de Rome, quQ je n'ai jamais vue, d'une manière aussi ferme que je crois à l'égalité des quatre côtés qui com- |)osent un carré. Qu'on énonce devant vous cette propo*sition : // existe en Italie une uille qu&n appelle Rome, ou bien cette autre : Dans un carré, les quatre côtes sont égaux, n'éprouverez-vous paiq la nême impression irré-
sistible de vérité? S'élèvera-t-il dans votre esprit aucun nuage à ce sujet? Si vous hésitiez, ne croiriez-vous pas résister à Tévidence, au cri le plus impérieux de votre conscience, encore que vous n'ayez pas vu Rome de vos yeux? C'est là pourtant une chose de fait, qui n'est pas soumise aux calculs, aux procédés géométriques. Ce que je dis de Rome, je le dirai de Constantinople , de Philadelphie, de Pékin; je le dirai de Texistence de François I«% de Clovis, de Théodose, de Marc-Aurèle , de César ; je le dirai de faits plus particuliers encore, des batailles de Fontenoy, d'Ivry, de Pavie, de Pharsale, d'Actium. Qui ne croirait renoncer au sens commun en refusant d'ajouter foi à tous ces faits? Ecoutez ce que dit à ce sujet un des plus beaux génies qui aient honoré la magistrature française. « Je sens, a dit d'Aguesseau dans ses Médita-- » tiom métaphysiques (1), qu'il y a des faits qui ne me x> sont connus que par le témoignage des hommes, dont x> il m'est aussi peu possible de douter que des vérités les D plus évidentes, comme celles de la géométrie. Puis-je x> douter, par exemple, de l'existence de Rome où je n'ai » jamais été?... Puis-je seulement soupçonner que Fhis- » torien me trompe, ou qu'il est lui-même trompé, quand » il m'assure qu'Auguste a été le premier des empereurs » Romains, que Christophe Colomb a fait la découverte » de ce qu'on appelle le Nouveau-Monde ? Si les vérités » delà géométrie sont plus lumineuses, parce que j'en » découvre le principe, celles-ci ont l'avantage d'être à la » portée du commun des hommes , et de faire dans leur » âme une impression plus profonde et plus durable. On » dispute tous les jours sur les méthodes géométriques, » on dispute sur l'évidence même ; mais on ne s'est ja- » mais avisé de disputer sur l'existence de Rome : et s'il » s'est trouvé quelquefois des hommes qui ont révoqué en
(1) IV« Médit, tom. II, in-4o, pag. 144.
n doute les faits de cette nature, on les a regardés comme » des fous, ou du moins comme des sophistes méprisa- » blés qui abusaient de la subtilité de leur esprit, o
Voilà donc, Messieurs, comme le raisonnement, les sens, le témoignage, ou séparés ou réunis, peuvent être pour nous le fondement de divers genres de connaissances. Il ne s'agit pas de rendre Fhomme infaillible, pas plus que de le rendre impeccable ; la possession de la vérité en tout n'est pas plus faite pour ce monde, que la perfection dans la vertu. Si Thomme est intelligent, il est libre aussi; et dans la recherche de la vérité, comme dans sa conduite, il peut faire un bon ou un mauvais usage de son libre arbitre. Vainement il aurait en main des instruments sûrs de vérité, s'il refusait de s*en servir, si la passion , si l'orgueil en dirigeaient l'emploi . Ce serait une grande et funeste illusion, de croire que tout est fait pour le triomphe de la vérité, parce qu'on a éclairé l'esprit : il faut bien comprendre que les plus grands ennemis de la vérité, ce sont nos passions : il y aura donc des erreurs, comme il y aura des vices, tant qu'il y aura des hommes. Mais enfin les hommes ne savent-ils rien, parce qu'ils ne savent pas tout? N'y a-t-il point de vérité, parce qu'il y a beaucoup d'erreurs? C'est comme si l'on disait qu'il n*y a point de vei*tu, parce que la terre est souillée de beaucoup de vices, ou que ki lumière n'est rien, parce que nous sommes souvent dans les ténèbres. Voulonsnous rester dans ce juste tempérament où se trouve la sagesse? disons avec un de nos anciens apologistes, qui fut un des plus beaux esprits de son siècle, disons avec Lactance (i) : a Parmi les philosophes, les uns ont pré- » tendu qu'on pouvait savoir tout, ce sont des insensés ; » les autres, que l'on ne pouvait rien savoir, ceux-là n'étalent pas plus sages : les premiers ont trop donné à
(}) Divin. Jn sîit, lib, llî, cap. vi,
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D l*homine, les seconds lui ont donné trop peu 9 les uns ï> et les autres se sont jetés dans Taxées, Où est doqc Ut » sagesse ? Elle consiste à ne pap croire que yous sachieis » tout, ce qui n'appartient qu'à Dieu ; et à ne pas prélù tendre qua vous ne save? rien, ce qqi est le propre di^ jd la brute ; entre ces deux extrémités il y a un milieu » qui convient à l'bommf , o'est une science mêlée de té^ D nèbreset con^nie tempérée par l'ignorance. »