PRODYÉE PAR LA FOI DU GENRE HUMAIN
développe la même pensée. Vous sentez d'ailleurs qu'en tronquant, dénaturant, détachant les passages d'un écrivain; en recueillant tous les bruits vagues, toutes les anecdotes hasardées, toutes les paroles peu mesurées , il n'est pas d'adorateur de la Divinité qu'on ne puisse travestir en athée : c'est là cependant l'indigne stratagème avec lequel on jette des soupçons d'athéisme sur saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostôme, Descartes, Pascal, Bossqet, Fénelon et tant d'autres. Il est curieux d'entendre à ce sujet les aveux de l'auteur des Suppléa ments. Voici ses propres paroles (i) : o Oo nous reproche 9 d*avoir nommé bien des personnes trop légèrement sur » des témoignages vagues, sur des passages trop peu B concluants, sur une renommée incertaine. Sans doute » BOUS aurions tort, s'il s'agissait d'une accusation ; mais, prétendant faire leur éloge, on ne se croyait pas obligé » à une si grande circonspection. x> Cet aveu est naïf, comme vous voyez; c'est dire ingénument que \è Dictionnaire a été composé sans exactitude, comme pour avoir le plaisir d'enfler la liste des athées. Tout cela, Messieurs, est bien digne de risée et de pitié. Hais aussi comment le cœur d'un honnête homme peut-il se défendre ici de quelque mouvement d'indignation? comment ne pas se livrer à quelques réflexions douloureuses, sur les égarements d'un siècle où des écrivains ont cru pouvoir, avec une sorte de gloire, mettre au jour de pareilles extravagances? Quelle indignité de troubler ainsi la cendre de ce qu'il y a eu de plus illustre parmi les hommes, et de croire honorer les plus sincères adorateurs de la Divinité, en leur prêtant une opinion qu'ils repoussaient avec horreur! On le voit bien, l'athée se fait peur à lui-même; il cherche à se rassurer contre les clameurs d'une con« icicnce agitée; il croit entendre contre lui le cri de Funi-
Ci) Premier Supplémentj pag, 13,
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.vers, et dans ses alarmes^ il semble appder à son «eeouri et vouloir associer à se» monstraeuses pensées 1«8 plus grands noms des siècles passés. Dans son efiCroi, il s^égare, sa raison s'obscurcit 3 et voilà que sans preuves, contre l'évidence, contre la foi de Fhistoire, contre le témoignage manifeste de leurs écrits, et malgré leurs vertus appuyées sur leur croyance , les plus zélés adorateurs de la Divinité sont transformés en athées. Nous étions donc réservés à être les témoins de tous les excès ensemble : tant l'esprit d'impiété peut enfanter de maux sur la terre I Il fallait que la mémoire des grands hommes fût outragée en même temps qu'on violait leurs sépulcres. Mais en vérité je ne sais ce qui doit nous révolter davantage, ou de ces violateurs sacrilèges des tombeaux , qui exhumaient des restes augustes^ pour les livrer aux insultes d'une populace effrénée ; ou de ces profanateurs du génie et de la vertu, qui semblent évoquer en quelque sorte les Bossuet et les Fénelon, pour les couvrir de l'opprobre de leur exécrable athéisme.
Maintenant que la croyance universelle du genre humain touchant l'existence de Dieu est établie, je demande quelle en est la source : vient-elle des préjugés et des passions, ou vient-elle de la nature et de la raison^ Telle est la question qu'il faut éclaircir.
Quelle est donc, me dis-je à moi-même, cette doctrine qui a devancé tous les temps connus par l'histoire, subjugué les sages comme le peuple^ triomphé de toutes les révolutions qui ont bouleversé la face de la terre ; qui se trouve chez la horde sauvage comme chez la nation civilisée, et brille au milieu de la barbarie comme au milieu des siècles éclairés ? Oui, que les mœurs changent, que les lois soient abolies, que les empires périssent, elle demeure immobile au milieu des ruines et des vicissitudes des choses humaines. Que les passions se soulèvent
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contre ellei que Tignoranoe robsourcisse, que Timpin Tattaque par des sopbiaoïes, riei) ne détruira son empire; elle le fera même sentir d'autant plus, qu'on ToutragerK davantage. Malheur à la nation qui la perdrait de vue I tous leg maux ensemble fondraient sur elle. Les peuples peuvent bien être opposés de mœurs et de langage, sé-t parés par des mers immenses* divisés par des rivalités sanglantes ; mais il est un point sur lequel ils se réunis* sent tous, la croyance d'un Dieu. Ils pourront bien varier sur ridée qu'ils s'en forment, sur les hommages qu'ils lu| rendent, les rites sacrés du culte qu'ils pratiquent, mais sous ces formes diverses le fond de la doctrine reste toujours. D'où viennent donc cette unité, cette antiquité, cette universalité et cette immutabilité de doctrine, parmi tant d^ peuples divisés sur tout le reste ? Où est donc la puis^ sance qui a pu enchaîner ainsi les nations et les siècles k la même croyance? Pourquoi ce concert unanime do louanges envers la Divinité ? Gomment se fait-il que par-* tout l'homme soit aussi naturellement religieux, qu'il est naturellement raisonnable ? Un effet constant, universel, demande une cause constante, universelle : et comment ne pas reconnaître ici la voix de la nature et de la vérité, qui a retenti dans l'univers et s'est fmt entendre h tous les cœurs !
Non, je n'ai pas besoin de discuter les motifs qui opt entraîné le genre humain dans cette croyance : que cq soit le sentiment, ou la raison, ou le spectacle de la na«^ ture, ou toutes ces choses ensemble fortifiées par l'édu-f cation, il importe peu de le savoir. Ne faut-il pas que ces rootUb tiennent par leursi racines au fond même de notre être, qu'ils aiept un fondement secret dans la pure vérité, qu*ils soient inséparables de notre nature , pour avoir ainsi subjugué tous les hommes ? Il ne s'agit point ici d^une opinion spéculative, indifférente, abandonnée aux disputes des oisib $ mais d'upe doctrinq commune à tous.
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liée à la conduite de-rhelmme, à laquelle il ne peut refuser le plps vif intérêt : il s'agit d*une doctrine sans cesse rappelée dans les oavragçs de tous les écrivains, toujours . discutée, plus d'une fois combattue, et toujours triomphante. La source doit en être néc^^ai^^ement ou dans des passions et des préjugés commuftô à tous, «ou dans une raison commune à tous. Or, que pai* les préjugés et les passions on explique les erreurs qui ont défiguré le fond de la doctrine, on le conçoit; mais le fond même de la croyance est inexplicable autrement que par là raison.
Ainsi, que Thoinme ait imaginé faussement des dieux corporels, je le conçois ; c'est une erreur des sens,, semblable à celle qui nous porte à croire que le*soleà tourne autour de la terre. Nous ne sommes entourés que d'objets matériels, Timagination ne Saisit pas la nature des esprits; et si nous, chrétiens, qui avons dies idçes plus pures sur cet esprit immortel, nous ne pouvons nous défendre de nous le peindre sous des images, sensibles, faut- il donc s'étonner que les païens aient transporté à leurs dieux les formes et l'appareil des puissances de la terre ? " * * '
Que l'homme ait faussement multiplié la Divinité, je le conçois; c'est Terreur de sa faiblesse. Soit qu'on se figurât que l'auteur de tous les êtres serait comme accablé du gouvernement de cet univers, i|'il en portait seul le poids, et qu'on se le représentât comme un grand monarque, qui, pour se soulager, a soin de répartir sur plusieurs têtes les dignités de son empire; soit que, le voyant à une distance immense, on se soit plu à. se forger des divinités plus rapprochées, et en quelque sorte plus familières : chaque nation, chaque ville, chaque famille eut ses dieux, et le monde ne fut plus qu'un temple d'idoles.
Que l'homme ait faussement imaginé des dieux corrompus, je le conçois encore; c'est l'erreur, c'est l'intérêt
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de ses passions : il était si commode de juflifier ses débordements par r-exemple des inumorlels, et de trouver Tapologie des excès de la terre d^ns ceux des Babitants de roiympe ; il était si doux pour la nature de trouver la religion dans la .vojiipté, dans les désirs de son cœur, que chaque passion deMint un dieu ! Ainsi le polythéisme s'explique aisément par la faiblesse et la corruption de l'homme. Mais l'idée primitive, et qui perce à travers la superstition, comme lin rajbn pur à travers lé nuage, d'où vient-elle? Le mélange impur qui l'avilit et la dégrade, vieht de la perversité du cœur humain ; le fond môme ne peut venir que de J4 raison et de la nature.
Voudrait-on 'nous citer quelque sauvage, né dans les bois, et qui n'aurait eu aucune idée de la Divinité, pour en conclure que l'idée de Dieu n'est pas naturelle à l'homme.? Mais ce sauvage ne parlait pas comme nous : dira-t-on qu'il n'est pas natureL à l'homme de communiquer ses pensées par la parole, et que T^omme qui parle est un être contre nature? Mais ce sauvage ne savait ni discuter, ni raisonner cônime nous; s'ensuit-il que l'homme n'est pas naturellement 'raisonnable? Quand nous parlons de raison et de nature , on nous cite quelque individu en qui les facultés morales et intellectuelles sont comme dans un état de stupeur et de mort; quelle logique ! J'aimerais autant dire que l'homme, par sa nature, n'est pas fait pour marcher, parce que, dans sa première enfance, il est obligé de se traîner sur ses mains. Eh ! sans doute, tel est l'ordre présent des choses, que l'esprit ne se forme, ne se développe que par l'éducation, l'exercice ; l'expérience : c'est un champ propre à devenir fertile, mais qui, faute de culture, demeure frappé d'une éternelle stérilité. Que l'idée de Dreu soit innée ou ne le soit pas, c'est lune question as^ez oiseuse, étrangère à mon sujet : toujours est-il vrai qu'elle est si conforme à notre raison, à notre nature, qu'on la trouve partout où l'on
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trouve des hommes, et qu'on doit la classer parmi ces sentiments primitifs, universels, invariables, qui caractérisent Tespèce humaine ; en sorte que ITiomme ne peut renier Dieu , sans renier en même temps sa propre nature.
Oui, il est dans la nature de Thomme de croire en Dieu, comme il est dans la nature d*un enfant de conserver pour les auteurs de ses jours des sentiments de reconnaissance et d*amour. Qu'on essaie de persuader à un enfant qûUI est dispensé d'aimer sa mère , la nature se révolte ; son premier mouvement est de fuir épouvanté. Que s'il écoute le sophiste, le sentiment pourra bien être émoussé pour un instant, il ne sera pas éteint ; et au sortir de cet affreux entretien, Tenfant, tout effrayé d'y avoir prêté l'oreille, ira se jeter entre les bras de sa mère, pour lui témoigner son amour. Qu'un athée vienne me prêcher sa doctrine, le bon sens frémit : si j'écoute ses arguments, sa ténébreuse métaphysique pourra bien obscurcir mes idées ; mais en le quittant je regarde le ciel, je descends au fond de mon cœur, et j^y retrouve le Dieu que l'impie avait voulu me ravir.
Enfin, Messieurs, ce qui prouve encore davantage combien la croyance du genre humain vient de la raison même, c* est la frivolité des causes imaginées par les athées pour l'expliquer : troisième et dernière assertion.
Voiçi ce que nous présente de plus spécieux le roman imaginé par les athées pour expliquer la foi du genre humain à l'existence de la Divinité. Les hommes, ont-ils dit, étaient autrefois sans religion et sans Dieu, lorsqu'ils furent frappés des phénomènes extraordinaires qiie présente la nature. Des tremblements de terre, des inondations et d'autres catastrophes semblables portèrent la terreur dans lef esprits : les hommes, ignorant les forces de la nature et les causes des événements, supposèrent
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dana les deux des êtres ennemis du genre humain , agents secrets des maux de la terre. Ainsi le sentiment de la Divinité naquit au sein des alarmes; ce que la peur ima<^ gina, la crédulité le perpétua. Une seconde cause de cette croyance, c'est la politique. On sentit combien la crainte de la Divinité serait un frein puissant pour Jes es* prits indociles ; les rois de la terre appelèrent à leur se** cours les divinités du ciel , et c'est pour mieux asservir les hommes que la religion fiit inventée. Ainsi la peur, la politique, l'intérêt de la société , ont fait inventa Dieu et la religion.
D*abord, Messieurs, on pourrait demander aux athées des preuves positives de cet état primitif d'athéisme, dans lequel ils supposent que les hommes étaient plongés. Où sont les monuments incontestables de cet état ancien d'incrédulité absolue, et du passage à cet état de croyance la plus intime qui fut jamais. On connaît, du moins jus^ qu'à un certain point, Torigine de beaucoup de peuples, les fondateurs des empires, les législateurs des nations, les inventeurs des arts; je voudrais bien savoir si, dans les annales des peuples les plus antiques, des Phéniciens, des Egyptiens, des Chinois, il existe quelque fragment historique échappé aux ruines du temps , qui nous parle du genre humain encore athée, et recevant enfin des Ie«* çons sur l'existence de Dieu, qu'il avait ignorée aupara* vaut. On sait que rien de semblable n'existe: mais venons aux détails des difficultés qu'on oppose.
Si l'on nous disait que la crainte peut contribuer à éveiller l'attention de l'homme, l'inviter à se recueillir pour mieux écouter en silence la voix de la vérité, et qu'ainsi elle a été un des moyens qui l'ont entretenu dana la pensée de la Divinité, je pourrais en convenir : dana bien des choses, la crainte, comme le malheur, est le commencement de la sagesse. Mais y voir le motif déterminant; la cause première et fondamentale de la croyance
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de tout le^enre humain, c'est une dérision; et il faut être aussi crédule que Test un athée, pour croire un moment une telle absurdité. La peur, dit-on, afait les dieux ; primusin orbe deos fecit timor (4) : cette pensée était bien digne de se trouver dans le plus infâme poète de l'antiquité païenne. Hais, si cela est, on n'aurait dû imaginer que des dieux malfaisants et cruels, et cependanlon adora des dieux tutélaires, de bons génies; on invoqua Jupiter sous le nom du Dieu très-grand et très-bon; on trouva même si naturel d'attribuer à Dieu la bonté, que, ne sachant comment concilier avec elle les maux qui nous affligent, on imagina le principe mauvais. Si la peur a fait les dieux, les hommes auraient dû ne se les rappeler qu'avec des sentiments de tristesse et de terreur; et cependant combien de fêtes, chez les anciens, qui ne respiraient que le plaisir, et ne consistaient qu'en réjouissances ! Encore aujourd'hui les voyageurs attestent tjue les sauj^ges d'Amérique font éclater leur joie, dans leurs fêtes religieuses, par des danses et des concerts de musique. C'est un étrange phénomène, qu'un sentiment de frayeur, qui, malgré tous les efforts des apôtres de Fathéisme pour nous en délivrer, domine Tespèce humaine. Quoi! depuis Démocrite jusqu'à Fauteur du Système de ta Nature, de vaillants athées auront employé tous leurs efforts pour relever le courage abattu des timides humains, et toujours les esprits les plus sublimes, les hommes les plus vertueux de toutes les nations et de tous les siècles, les âmes les plus élevées, les plus capables de secouer le joug des préjugés populaires, n'auront cessé de trembler, d'avoir peur, et de croire en Dieu; et il n'y aura eu de braves sur la terre que les athées ! cela n'cst-il pas singulier? la peur, dit-on, fait les croyants : disons plutôt qu'elle fait les impies. Oui, nous violons la loi, et
ii) Petron. Satyr. frag.