DE LA NATURE
iJu'iL est grand, Messieurs, qu'il est beau, le spectacle que présente la nature ! Et qui de nous peut rester indifférent à cet ensemble de merveilles dont elle ne cesse de frapper nos regards? Même parmi les athées, en est -il un seul qui n'en soit quelquefois profondément ému , et qui dans ces momens où les passions sont plus calmes, où la raison semble briller d'une lumière plus pure, ne soit effrayé de ses propres systèmes, et, par un sentiment plus fort que tous les sophismes, ne soit, comme malgré lui, rappelé à lËtre souverain , qu'il n'est pas plus en notre pouvoir de bannir de la pensée que de cet univers? Nous bornant à parler ici de ces choses qui, pour êtro senties, ne demai;-
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dent ni science, ni pénibles efforts, et qui malheureusement nous frappent daulant moins, qu'elles nous sont plus familières; quel enchaînement de phénomènes merveilleux, si propres à nous élever jusqu'à la Divinité, n'offre pas le monde planétaire auquel nous appartenons? Ces globes lumineux qui, depuis tant de siècles , roulent majestueusement dans l'espace, sans jamais s'écarter de leur orbite, ni se choquer dans leurs révolutions; ce soleil suspendu à la voûte céleste, comme une lampe de feu qui vivifie toute la nature, et se trouve placé à la distance convenable pour éclairer, échauffer la terre, sans l'embraser de ses ardeurs ; cet astre qui préside à la nuit avec ses douces clartés, ses phases, son cours inconstant et pourtant régulier, dont le génie de l'homme a su tirer tant d'avantages ; cette terre si féconde, sur laquelle on voit se perpétuer par des lois constantes une multitude d'êtres vivans, avec cette admirable proportion des deux sexes, de morts et de naissances, qui fait qu'elle n'est jamais déserte ni surchargée d'habitans; ces mers immenses, avec leurs agitations périodiques et si mystérieuses;
par loi; due dl; la nature, iol ces élémcns qui se mélaqgent, se modifient, sq combinent de manière à suffire aux besoins , à la vie de cette multitude prodigieuse d'êtres, qui sont si variés dans leur structure et leur grandeur; enfin ce cours si réglé des saisons qui reproduit sans cesse la terre sous des formes nouvelles, qui, après le repos de l'hiver, la présente successivement embellie de toutes les fleurs du printemps, enrichie des moissons de l'été, couronnée des fruits de l'automne, et fait ainsi rouler Tannée dans un cercle de scènes variées sans confusion , et semblables sans monotonie ; tout cela ne forme-t-il pas un concert, un ensemble de parties, dont vous ne pouvez détacher une seule sans rompre l'harmonie universelle? et, de là, comment ne pas remonter au principe, auteur et conservateur de cette admirable unité, à l'esprit immortel qui, embrassant tout dans sa vaste prévoyance, fait tout marcher à ses fins avec autant de force que de sagesse?
Cependant l'athéisme, avec ses froids et ténébreux systèmes, a tellement émoussé le sentiment, obscurci la raison, que la foi à la Divinité, sans en être anéantie, en a éLé
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comme affaiblie. Oui, si l'impiété de nos jours n'a pas tout détruit, elle a tout altéré 5 c'est une maladie contagieuse qui a flétri ceux-là mêmes à qui elle n'a pas donné la mort. Ce n'est donc pas une chose déplacée que de rappeler ici les preuves de la première de toutes les vérités, pour nous la rendre plus sensible et la dégager, non pas du voile qui la couvrira toujours, mais des ténèbres dont l'impiété cherche à l'envelopper. Nous ne venons point parler ici uniquement à votre imagination, par des peintures étudiées des beautés de la nature ; nous consentons à ne parler qu'à votre raison, et pour suivre, dans cette matière, la marche la plus méthodique, nous établirons, premièrement, qu'il y a des notions d'ordre et de beauté répandues dans tous les esprits, même les plus vulgaires; secondement, que, d'après ces notions, il est facile à tous de sentir qu'il y a de l'ordre dans ce monde visible; troisièmement, que cet ordre ne peut s'expliquer que par l'action d'une cause intelligente, et que cette cause est Dieu. Peut-on exiger une manière de procéder plus exacte et plus rigoureuse?
PAR EORDRE DE LA NATURE. l53 Oui, Fliomme porte au fond de son cœur un sentiment profond de l'ordre et du beau , comme de l'honnête et du vrai. Sans avoir jamais analyse les facultés et les opérations . de l'entendement, le peuple lui-même sent, pense, compare, juge; et son langage, ses actions, ses desseins, tout décèle dans lui des notions primitives d'ordre et de sagesse. Mettez à l'épreuve la sagacité du villageois le plus grossier, éveillez dans lui ces idées comme endormies qui le dirigent sans qu il s'en aperçoive, et vous verrez que la connoissance de l'ordre et du beau ne lui est pas étrangère. Des exemples vont éclaircir la chose.
Je suppose qu'un y homme du peuple, très-borné, si l'on veut, dans ses conceptions, soit transporté au sein d'une famille qu'il ne connoissoit pas encore : il l'observe pendant plusieurs jours : la docilité des enfans , la soumission des serviteurs , le contentement des maîtres , tout lui annonce la concorde et la paix : là , charrue chose a son temps; repas, travaux, délassemcns, tout est réglé ; tout se fait sans trouble et sans confusion. Demandez à cet homme, tout
i5i de l'exts n;:,< ■«: de dieu, ignorant qu'il est, s'il y a de l'ordre dans eette famille, et vous verre/ qu'il n'hésitera pas à se, déclarer pour l'affirmative.
Je suppose un soldat qui soit membre d'un corps où la discipline tient chacun à son rang, où l'obéissance est aussi prompte que le commandement est ferme, où tout s'exécute avec précision et une régularité parfaite ; qu'ensuite ce même soldat passe dans un corps où tout le monde veut commander, où l'esprit d'insubordination et de révolte agite toutes les têtes , et demandezlui de quel côté est l'ordre , de quel côté est le désordre, vous verrez qu'il ne s'y trompera pas.
Tci le sentiment prévient la raison. Partout où nous voyons accord et correspondance, assortiment et liaison de parties diverses , qui tendent à un but commun , convenance et proportion des moyens avec la fin qu'on se propose , nous trouvons de l'ordre et de la beauté : ainsi l'ordre se trouve dans le concert et l'ensemble des parties pour composer un seul tout. C'est par ce caractère qu'on distingue un édifice bien conçu de celui qui ne l'est pas, un discours, un poème bien or-
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donné , de celui où règne le désordre. Toujours le plan et le dessin de l'ouvrage même le plus vaste et le plus compliqué doit se rapporter à une fin unique : il faut qu il soit un. Voilà la règle que traçoit il y a deux mille ans le poète latin. Saint Augustin, qui étoit un aigle en tout, a dit une parole célèbre, et mise dans tout son jour par un écrivain français dans une des productions les plus originales de notre langue ; « c'est que l'unité est le fond, le principe de toute beauté : Omnis pulchritudinis forma mutas est. »
Et ne pensons pas que ces notions de l'ordre et du beau soient arbitraires, uniquement fondées sur des conventions 5 si ce n'étoit qu'une chose de mode et de caprice , il seroit donc au pouvoir des hommes de changer ici les idées et le langage, de reconnoître que l'ordre et le désordre, l'arrangement et la confusion sont des choses indifférentes, et de statuer qu'à l'avenir l'esprit ne sera ni réjoui par l'un, ni choqué par l'autre. Toutefois qui oseroit soutenir ce paradoxe révoltant? J'aimerois autant dire qu'il est au pouvoir des hommes de convenir qu'il n'y aura dans la suite au-
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cunc différence entre la folie et la sagesse, entre le génie et la stupidité, entre la vérité et le mensonge. Oui, dans tous les tcmj«, dans tous les lieux, il y aura des choses qui paraîtront choquantes à tous, et sur lesquelles il seroit impossible de réformer les idées et les sentimens du genre humain. Ainsi, que dans la famille le fds commande avec dureté, et que le père obéisse en tremblant; que dans une armée, le soldat, au lieu de marcher aux ordres de son chef, les viole avec audace; que dans un poème, une mère désolée y parle comme une femme dans les ris et la joie ; qu'on y prête au sage vieillard la légèreté et la fougue du jeune homme; tout cela nous choque : nous y voyons quelque chose de désordonné. Or le désordre, qui blesse, ne suppose-t-il pas dans nous des idées d'un ordre qui nous plaît?
Je sais bien que les hommes ne sont pas tous d'accord sur les défauts et les beautés des objets, la prééminence des couleurs, la régularité des formes extérieures; que plus dune fois l'un admire ce que l'autre condamne, et que ce qui plaît au peuple ne plaît pas au savant ; je sais aussi qu'il est des beau-
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tés de convenance, relatives aux mœurs, aux usages reçus ; je sais enfin que les notions de Tordre et de la beauté sont plus ou moins parfaites, plus ou moins développées, suivant le degré d'intelligence et d'instruction. Ici 1 homme civilisé peut bien l'emporter sur le barbare; l'idée du beau n'est pas aussi lumineuse, aussi profonde dans la tête d'un sauvage qu'elle pouvoit l'être dans celle de Bossuet; et sans doute le barde gaulois n'avoit pas un sentiment du beau aussi pur ni aussi délicat que Fénélon ; mais partout , néanmoins , la notion primitive du beau se montre toujours ; il demeure pour constant , cîiez tous les hommes , que là où se trouve une disposition , un concours de parties vers un but commun, là se trouve de l'ordre.
Voyez comme cette connoissance plus ou moins confuse de l'ordre, le goût qui en est dans tous les hommes, éclate en toutes rencontres et de toutes les manières. Qu'une troupe d'enfans veuillent imiter les évolutions militaires, ils sentiront qu'il leur faut un chef qui les dirige ; que si chacun n'est pas à sa place , ne marche pas d'un pas mesuré-, l'ordre est rompu. Qu'ils se livrent à ces jeux