y a dan» chacun de nous quelque
(i) CondiUaç, Cours d'Etude, tome l; Leçons préliminaires, pagL- Go.
chose qui sent, pense et juge : c'est notre amc. Or, pour peu que l'on veuille réfléchir sur cette triple capacité fju'elle a d'éprouver des sensations, d'engendrer des idées, de former des jugemens, on y trouve une triple démonstration de sa simplicité , de son immatérialité, de sa spiritualité, trois termes qui seront synonymes dans mon langage.
11 est vrai , c'est par la médiation des sensT de l'œil, de l'oreille , de l'odorat , du goût 7 du toucher, que l'homme entre en communication avec les objets extérieurs , matériels, dont se compose cet univers. Mais c'est ici qu'il importe de bien démêler les choses, pour ne pas confondre ce qu'il y a de purement physique avec ce qu'il y a de purement intellectuel. En effet, qu'arrivet— il ? un corps lumineux frappe mon œil, un corps sonore frappe mon oreille, et ces deux impressions physiques "sont transmises, si l'o y veut, jusqu'au cerveau : là, je ne sais quelle fibre est ébranlée, j'y consens encore ; mais de cette impression , de cet ébranlement plus ou moins rapide , pins ou moins fort, à la sensation éprouvée par l'ame, Fin-
tcrvalle est immense. 11 s'agit de bien comprendre qu'une impression sur les organes ne deVîent sensation qu'autant qu'elle est aperçue par le principe sentant. Ainsi , je le suppose, un corps étranger me touche légèrement: si je m'en aperçois, mon ame en est affectée, elle éprouve une sensation; un autre corps me frappe plus fortement, mais je suis plongé dans le sommeil ou al>sorbé par une distraction , en sorte que je ne sens rien : il y aura bien là impression , il n'y aura pas sensation. Le sang, suivant l'opinion universelle, circuie-t-il dans nos veines? voilà bien du mouvement; mais, comme il est inaperçu, qu'il n'est pas senti, nul n'osera dire qu'il y a sensation. Non, Messieurs, je ne vois la lumière du soleil, je n'entends le son d'une trompette, je ne sens le parfum d'une rose, qu'autant que je m'aperçois que je vois, que j'entends , que je sens. Si je n'ai pas la conscience d'une sensation, je n ai pas plus de sensation que la ciV ç sur laquelle on imprime un cachet.
Mais prenons garde de donner dans une erreur grossière. N'allons pas croire qu'il y a dans nous autant de sièges de sentiment que
SrilUTUALITÉ JOE L,'AME. 2 0'")
nous avons d'organes. Les sens extérieurs, comme l'oreille, l'œil, l'odorat, reçoivent les impressions physiques des objets, mais ils n'en ont pas la connoissance. Ainsi l'œil reçoit 1 impression du rayon lumineux, mais il n'a pas le sentiment de la lumière; l'oreille est ébranlée par le corps sonore, mais elle n'a pas l'idée du son; l'œil ignore ce qui se passe dans l'oreille, l'oreille ignore ce qui se passe dans l'œil. Toutes les impressions reçues par les organes divers sont transmises à un principe unique qui en a le sentiment, qui les compare et les apprécie, et ceci va nous conduire à une démonstration rigoureuse de la spiritualité de Famé.
(( Non - seulement nous connoissons nos » sensations, non -seulement nous réfléchis- » sons sur ce qu'elles nous présentent, mais » souvent nous comparons les unes aux au- » ires. J'éprouve à la fois diverses sensations; )) quelquefois c'est le même objet qui me les . » pr; cure. Je vois, je goûte et je sers un ra- » goût; j'entends et je touche un instrument. » D'autres fois ce sont différons objets qui » frappent mes divers sens. J'entends une » musique en même temps que je vois des
260 SPIRITUALITÉ DE l'aMS.
)) hommes, que j'éprouve la chaleur du feu, )) que je sens une odeur, que je mange un » fruit. Je discerne parfaitement ces sensa-* » lions diverses; je les compare, je juge la- )) quelle m'affecte le plus vivement et le plus x> agréablement; je préfère l'une à l'autre, je )) la choisis. Or ce moi qui compare les di- )) verses sensations est indidjitablement un » être simple; car, s'il est composé, il recevra » par ses diverses parties les diverses im près- )) sions que chaque sens lui transmettra. Les » nerfs de l'œil porteront à une partie les im- » pressions de la vue; les nerfs de l'oreille fc- » ront passer à une autre partie les irapres- » sions de l'ouïe , et ainsi du reste. Mais, si ce » sont les diverses parties de l'organe phy- » sique, du cerveau, par exemple, qui re- )) coivent chacune de leur coté la sensation , » comment s'en fera le rapprochement, la » comparaison? La comparaison exige un » comparateur; le jugement suppose un » juge unique. Ces opérations ne peuvent se » faire sans que les sensations différentes » aboutissent toutes à un être simple. Un » écrivain qui ne doit pas être suspect aux y> incrédules, rapportant ce raisonnement,
SPIRITUALITE DE L'AME. 26 L
y> s'exprime ainsi : On peut dire, sans hypery> bole, que c'est une démonstration aussi » assurée que celles de la géométrie (1). »
Mais quels nouveaux traits de lumière vont éclairer la discussion , si nous considérons dans l'ame la capacité de penser!
Pour remonter aux principes les plus élémentaires, nous dirons : ÏSous ne pouvons juger des choses que par nos idées ; c'est par les notions nettes et précises des objets que nous pouvons les discerner, prononcer sur leur ressemblance ou sur leur opposition, llien de plus simple et de plus lumineux que le principe suivant: Lorsque deux choses ont des définitions, des propriétés et des effets opposés, si bien que ce que l'on affirme de l'une on doive le nier de l'autre, nous disons que ces deux choses diffèrent en espèce et en nature. C'est par cette unique règle qu'on distingue les objets. Si je vous demande pourquoi une pierre n'est pas un arbre, pourquoi l'eau' fa'est point du feu, vous ne pouvez eu donner d'autre raison, sinon que leurs idées , leurs définitions, leurs propriétés, leurs ef-
(1) Voyc2 M. de La Luzerne : Traite de la Spiritualité Me l'Ame, pag. 83 et suiv.
'iCvi spiritualité de l'ame.
têts, sont différons. Qr parcourez les qualités
les plus constantes et les plus connues de la matière, voyez si elles ne sont pas en opposition avec la pensée; et, si cela est, concluez que ce qui pense n'est pas matière. Entrons dans cet examen.
La matière est étendue, composée de parties placées les unes hors des autres. Or qui ne sent pas que la pensée est simple, sans parties distinctes? Les objets corporels de la pensée peuvent bien être de volume et de grandeur inégale; mais la perception que j'en ai ne se mesure pas sur leurs dimensions : la pensée du soleil n'est ni plus longue ni plus large que celle d'une fleur. Qui ne seroit révolté d'entendre parler de pensées dune ligne de longueur, d'un pouce d'épaisseur? Si nous parlons de vastes, de profondes pensées, ce sont là des métaphores, pour nous rendre comme sensibles les opérations de l'intelligence.
La matière est figurée; elle a une Irrae et des couleurs. Or quelle figure donnerezvous à la pensée ? Est-elle ronde ou carrée , cubique ou triangulaire? la pensée est -elle d'un bleu céleste, ou rouge comme l'écar-
late? Qu on demande au plus simple villageois si ses pensées sont vertes comme ses prairies, ou carrées comme sa maison, cette question lui paroîtra ridicule, impertinente; il croira qu'on veut se moquer de son ignorance : tant cette question répugne au sens commun !
La matière est divisible ; elle peut être partagée en parties distinctes les unes des autres. La pensée, au contraire, est indivisible, elle est tout entière, ou bien elle n'est pas ; il est inoui qu'on prenne la moitié , le tiers, le quart d'une pensée. Voilà donc comme les propriétés les plus constantes , les plus universellement reconnues de la matière, sont en opposition manifeste avec celles de la pensée. En vain vous voudriez supposer dans la matière quelque propriété cachée qui la rendît susceptible de penser : d'abord c'est une supposition toute gratuite que celle de cette occulte et merveilleuse qualité; et comb?.tre ce que l'on connoît bien par une chose que l'on ne connoît pas, est un procédé bien étrange, que repoussera toujours la saine logique. D'ailleurs, ce que la matière peut aAoir de plus intime et de plus cache I. 11*
264 SPIRITUALITE DE L'AME.
n'empêche pas qu'elle ne soit matière, étendue, figurée, divisible J qualités incompatibles avec l'intelligence. Ne me dites même pas qu'on ne sait point sa Dieu, par sa toutepuissance, ne pourroit pas attacher la pensée à la substance matérielle. Ce n'est pas mettre des bornes à la toute-puissance, que d'avancer qu'elle ne peut faire ce qui implique contradiction : ce seroit même insulter à sa sagesse que de la croire capable de former le dessein de faire une chose aussi absurde. Ainsi le Tout- Puissant ne peut pas faire que ce qvii a été n'ait pas été , qu'un carré soit circulaire et qu'un cercle soit carré. La pensée et l'étendue sont d'un genre opposé, comme le son et les couleurs ; on ne peut colorer le son d'une trompette, ni rendre sonore le parfum d'une fleur. De même le matériel et l'immatériel, l'étendu et l'inétendu, ne peuvent s identifier dans le même sujet. Un être n'existe pas sans ses qu?Utés essentielles, ni avec des qualités qui s'excluent nécessairement : dès-lors, s'il est étendu , il faut qu'il soit sans pensée; s il reçoit la pensée, il faut qu'il perde l'étendue. Telles sont les notions que nous donne la saine raison ,
et
et, sril étoit permis de les abandonner pour des hypothèses chimériques, le parti i. plus sage seroit de douter de tout • et pourtant ce parti est le comble de la folie humaine.
Enfin la matière est susceptible de mouvement. Or je demande ce que ce mouvement a de commun avec la pensée : j'ai une idée très-nette et très-claire du mouvement, j'ai aussi le sentiment de ma pensée, des opérations de mon intelligence, de ses volontés, de ses jugemens; et je vois que ce sont des choses d'une nature différente. Qui dit mouvement dit agitation, déplacement de parties, transport d'un lieu dans un autre : or je demande à tout homme de bonne foi si sa pensée est un corps qui se remue, il ne faut pas confondre les mouvemens qui se passent au dehors avec la pensée, avec la connoissance que j'en ai. Dès qu'on se représente'un mouvement, l'esprit se porto à concevoir un corps qui tantôt est dans un lieu, tantôt 'tans un autre; mais, quand je considère ces actes intérieurs par lesquels je veux ou je ne veux pas, je pense, je îéilécliis, je juge, suis-je jamais conduit à me figurer une matière en mouvement? Si quelqu'un me di-
soit que les beautés poétiques il*' Virgile', la philosophie d<: Descartes, les découvertes de Newton, la sublime éloquence de Bossuet, n'ont été dans leur cerveau que des particules de matière agitée, que le résultat de leur grosseur, de leur volume, de leur vélocité, de leur choc; j'avoue que ce langage me paroîtroit étrangement bizarre, et j< serois tenté de croire que le genre humain n'a été fait ni pour le parler ni pour l'entendre. IS'est-iî pas absurde de dire que la conscience de soi-même est un déplacement, que les sentimens de la reconnoissance, de l'amitié , sont des passages d'un lieu dans un autre? Et voilà pourtant ce qui seroit, si la pensée étoit un mouvement.
La grande ressource des matérialistes de nos jours, c'est de dire qu'il ne faut pas confondre la matière inerte et passive, avecla matière organisée; que, dans ce nouvel état, elle peut avoir de nouvelles qualités qu'elle n'avoit pas, de même que ,\ par le mélange de plusieurs substances, on obtient des résultats que n'eût pas donnés chacune d'elles séparément. Messieurs, c'est bien ici de toutes les illusions la plus gros-
sière. Quelle est donc celte organisation (jui donne la pensée à la matière? ce n'est pas celle des plantes. Je ne crois pas, je l'avoue, que la violette la mieux organisée et la plus odorante soit pour cela un être penseur; même c'est un problême qui n'est pas encore bien résolu, que de savoir si les animaux raisonnent. Il s'agit donc de l'organisation du corps humain; mais, encore qu'elle soit plus parfaite, que fait- elle? elle met des parties matérielles dans des rapports de symétrie et de correspondance, dans une certaine proportion avec de certains effets et de certains mouvemens. Je vois bien de nouveaux arrangemens de substances matérielles; mais enfin c'est toujours de la matière étendue , figurée , divisible : or, dans tout cela, je cherche en vain la pensée. C'est un principe bien simple et bien lumineux, qu'il n'y a pas d'effet sans cause; et dès-lors ce qu'il y a dans un effet doit se trouver dans sa cause. Prenez une assemblée d'aveugles, don nz- lui toutes les combinaisons possibles; il n'en résultera jamais un homme clairvoyant :
pourquoi? parce que , dans aucun de ces
2G8 SPIRITUALITE DE L'AME.
individus aveugles, il n'est aucune apl.il ude h recevoir, par sa combinaison avec les autres, les impressions de la lumière; de même de ia combinaison de parties non-pensantes, vous n'aurez jamais un être pensant. Que font les composés chimiques? ils combinent des forées partieulières , de manière «pic l'une donne l'impulsion à l'autre, et que, s'entraidant, elles concourent à l'effet commun. La composition des substances ne fait que développer ce qui étoit préexistant , et qui avoit besoin d'être tiré de 1 inaction. Ainsi le soufre allumé dégage l'air condensé dans le salpêtre; l'air dilaté suit les lois naturelles de son élasticité, et de là l'explosion. Si donc la pensée résultoit des combinaisons de la matière organisée, il faudroit qu'il y eût dans la matière une aptitude à devenir pensante , et qui n'attendît que le moyen de se développer. Or l'aptitude à penser ne peut se trouver dans ce qui est étendu, figuré, divisible : ce sont là des choses incompatibles. J'aimerois autant dire que, dans la couleur d'une fleur, il peut se trouver une certaine aptitude à devenir sonore.
SrlniruALirÉ de l'a me. 269 11 est curieux do voir ce que les idéologues modernes ont inventé pour expliquer mécaniquement la pensée. Je vais citer littéralement des passages qui seroient déplacés dans un sermon , mais qui ne le sont pas dans nos conférences. Ecoutez ces docteurs de matérialisme; ils vous diront, dans des ouvrages pleins du plus scientifique appareil, que « le cerveau est l'organe » particulier destiné à produire la pensée, » comme l'estomac et les intestins à faire y> la digestion. Les alimens tombent dans )) l'estomac avec leurs qualités propres , et )) en sortent avec des qualités nouvelles. » L'estomac digère. Ainsi les impressions » arrivent au cerveau par l'entremise des » nerfs; ce viscère entre en action, il agit » sur elles, et bientôt les renvoie métamor- » phosées en idées : d'où nous pouvons » conclure avec la même certitude que le » cerveau digère en quelque sorte les im- » pressions, et fait organiquement la sécré- » tion de la pensée (1)». Messieurs, il y a dans ce langage autant d équivoques et d'er-
(i, Cabani;, tome I, page i52.
'210 Si [RITUALI1 i; DE I, \MK.
reursque de mois; et c'est bien ici qu'on voit toute tafoiblesse du mensonge, qui, poussé à bout de tous côtés, se réfugie dans les amphibologies et les plus vagues obscurités.
Si l'on nous disoit que, d'après l'union de l'ame et du corps , l'aine a besoin de l'organe du cerveau pour faire ses opérations, je pourrois entendre ce langage, et plus loin nous y reviendrons. Mais de faire du cerveau une machine à pensées , quoi de plus étrange! En effet, vous me dites que le cerveau digère les impressions qui lui sont transmises- mais des impressions faites sur les organes ne peuvent être que des impressions, des dilatations, des vibrations, des déplaccmens de parties matérielles, en un mot des mouvemens. Ainsi , dire que le cerveau digère des impressions , c'est dire qu'il digère des mouvemens : et fut -il jamais une manière plus barbare de penses et de dire? "\ ous ajoutez qu'il en est q^u cerveau, par rapport aux impressions, comme de l'estomac, par rapport aux substances nutritives: mais soyez conséquent, et poussez Ici comparaison jusqu'au bout. Que fait Faction de l'estomac? elle transforme les
alimens qu'il reçoit; mais les qualités qu il leur donne ne sont pas incompatibles avec Un être matériel, et n'empêchent pas qu ils ne restent dans la nature des substances matérielles. Donc il faudroit dire que l'action du cerveau, en changeant, en modifiant les mouvemens qui lui parviennent, les laisse toujours dans leur état de mouvement; donc il n'en résulterait jamais que du mouvement, et déjà il est bien démontré que le mouvement n'est pas la pensée. Vous poursuivez, en disant que le cerveau renvoie les impressions métamorphosées en idées. Mais je demande où ces idées sont reçues; il faut quelles soient quelque part. De même que le mouvement n'existe que dans le mobile, la pensée n'existe que dans tin sujet qui pense , et la même question revient toujours. De quelle nature est cette substance qui a toutes ces idées? Si vous la faites matérielle, je vous oppose mes preuves, qui restent intactes, de l'incompatibilité de la pensée et de la matière. Voilà donc comme, en analysant votre mécanique explication de la pensée, on n'y trouve que des mots insignifians ou des absurdités pal-
&72 sPirirruALiri': de l'amb.
pables. Pour résumer cette première preuve de la spiritualité de l'amc tirée de la nature de la pensée, nous disons : Ce qui est sans étendue, sans figure, sans divisibilité comme la pensée, ne peut s'identifier avec ce qui est étendu , figuré, divisible comme la matière: donc ce qui pense n'est pas matière.
Si les sensations et les idées passoient dans nous, saus laisser de traces après elles; t'i notre aine n'en conservoit le souvenir, elle ne pourroit faire aucun usage de ces connoissances fugitif es , aussitôt anéanties qu'acquises; elle seroit incapable de comparer, de iuijer et de raisonner. Mais elle est douée du sublime pouvoir de Caire comme revivre ces notions qui se sont succédé en elle, de se les rendre de nouveau présentes, de les rapprocher, de les combiner ensemble, d'établir des principes, et d'en tirer des conséquences; en un mot, de juger et de raisonner : nouvelle capacité de notre ame , et nouvelle preuve de sa simplicité.
Vous possédez, je suppose, un riche trésor de connoissances : histoire, sciences, lettres, arts, politique, rien ne vous estétran-
S? MUTUALITE DE LAME. 27D
ger; mais ce long amas de sensations que vous avez éprouvées, d'idées que vous avez conçues, de réflexions que vous avez faites, c'est un seul principe qui en est dépositaire. il n'y a pas dans vous un principe pour les sensations, un principe pour les idées, un principe pour les jugemens;il n'y a pas dans nous plusieurs moi , il n'y en a qu'un : c'est le même moi qui voit ce monde, qui en connoît la beauté, qui juge qu'un être intelligent en est Fauteur. Ce dernier acte de votre esprit, par lequel il s élève jusqu'à Dieu, à ses perfections infinies, aux devoirs qui en découlent, supposera bien des sensations, bien des idées préliminaires, bien des jugemens particuliers; en ce sens, votre jugement intérieur sera composé; mais l'acte en lui-même, par lequel l'esprit juge et prononce, est un. Cette opération intellectuelle est indivisible, et voilà comme toutes les fonctions les plus intimes de notre intelligence nous conduisent à son immatérialité. Je ne viens pas- contester ici aux docteurs du matérialisme la science et l'esprit : j'abandonne leurs omragjs sous ce rapport à ceux qui ont le droit d'en être les juges; je con-
'2J-k SPIR] .V \ l.l ■ É DE LAME.
cois comment, avec une détestable méuplrysiqne sur l'ame et ses opérations, <m peut être très-versé dans la connaissance du corps humain et des maux qui l'affligent, ^ous Saurons toujours respecter la science, le talent, les services, partout où ils se trouvent; mais' nous contestons hautement à tous ces apôtres de matérialisme la première de loules les qualités dons les ouvrages polémiques, je veux dire, la logique, une métaphysique saine, le talent de raisonner, de lier leurs idées et d'enchaîner des conséquences justes à des principes bien démontrés. J'admire comment des systèmes aussi absurdes en métaphysique , qu'ils sont d'ailleurs funestes en morale, peuvent trouver tant de sectateurs; ou plutôt cessons de nous en étonner. Cette monstrueuse doctrine n'est pas nouvelle: elle a sa source dans des passions plus anciennes qu'elle. Du moins, autrefois, elle étoit reléguée dans les livres qui ne passoient pas dans les mains des lecteurs ordinaires; aujourd'hui t'Hc est mêlée à tant de productions savantes et littéraires, que la jeunesse en e&t aisément infectée : et combien n'ost-elle pas avide de ce qui flatte ses penchans, émoussc la pointe du
SPIRITUALITÉ DE l'aME. 2/5
remords, débarrasse l'aine de toute crainte, et lui laisse, par l'espoir de l'impunité, la licence de tout dire et de tout faire i Nor:s aurons occasion, dans une autre circonstance, de développer les funestes conséquences de cette doctrine; voyons maintenant ce que les matérialistes opposent de plus spécieux.
Les matérialistes n'ont rien négligé pour appuyer leurs systèmes; l'autorité, l'expérience, l'analogie , tout est appelé au secours de leur doctrine.
^'appuyant de l'autorité, ils disent que le dogme de la spiritualité de l'ame est assez: nouveau, que même les Pères de l'Eglise chrétienne ne le connoissoient pas, témoins Tcrtullien, saint Anibroise, saint Hilaire, qui ont fait L'ame corporelle, et saint Augustin , qui a fait un livre sur la quantité de Famé, de Quantitate aniniœ. Et Ton sait que Locke met en problème ce si Dieu n'est pas J> assez puissant pour communiquer la pen- » sée a la matière. ))
S'appuyant de l'expérience, ils vous disent : a A oyez comme l'ame éprouve les chan- » gemens et les vicissitudes du corps; elles sein-
276 SPIRITUALITE DE l'àME.
y> ble naître, croître, vieillir a\ec lui; la rai- )) bon se développe et s'affaiblit connue les )> organes. Quelle influence n'ont pas sur les j> sénsal onsel !i pensées de l'âme, le tempé- )) rai . !■; , l'âge, le climat, l'éducation, lés » habitudes, J< régime! ^i'avezr-vous pas ob- » sei vé les rapports perpétuels du moral et )) du physique dans l'homme? IV e faut-il pas » en conclure qu'ils sont une même et uni- )) que chose, diversement modifiée?
» lc appuyant sur l'analogie, ils ^ ous disent : )) Voyez comme les animaux vous donnent )) tous les signes d'êtres qui sentent, pensent, J) raisonnent. Cependant que sont-ils autre » chose que des machines bien organisées? y> Oseriez-vous leur supposer une ame? la » théologie chrétienne s'y oppose : il se peut 3) donc que l'homme doive tout à son or- » ganisatioh physique. » A ous voyez, Messieurs, que je ne dissimule rien. Reprenons.
\ous avancez que le dogme de la spiritualité de l'amc fut inconnu aux docteurs de l'Eglise chrétienne; mais où est la preuve de cette assertion? elle est dans quelques mots équivoques. J avoue qu'ils se sont servis quelquefois, en parlant de l'aine hu-
maine, de termes qui n'ont pas la rigueur métaphysique que nous cherchons dans la discussion présente. Mais qu'ils étoient Juin des ténébreux systèmes qu'on leur suppose! En effet, les uns ont pensé qu'outre ce corps visible quelle anime, l'âme étoit unie aune sorte d'enveloppe aérienne, qui lui servoit comme de communication avec les organes plus grossiers du corps. En ce sens, ils disoient que Famé avoit un corps, ce qui n'empèchoit pas que dans sa substance intelligente elle ne lût spirituelle. Les autres, pour signifier que l'ame étoit quelque chose de réel, de. subsistant, et non une simple qualité, disoient qu'elle étoit un corps, dans le même sens que nous disons quelle est une substance. Même , comme l'ame a différentes facultés, l'intelligence, la volonté, la mémoire , on en prenoit occasion de la considérer comme un composé, qui avoit diverses parties. On peut voir tout cela discuté dans le Dictionnaire de Bergier, ou dans celui des Hérésies, par tluquet.
Yoici , Messieurs, une ré-Qexion décisive, c'est que sans doute ils étoient chrétiens, ces docteurs de i Eglise chrétienne- ils cou-
278 SFIMTt \l.l l :': DE L'AME,
noissoient, ils professoienl les élémens du christianisme; ils croyoient tous, comme cela n'est pas contesté, à l'existence de la vie future. Or, qu'importe que l'ame lût corporelle, si elle étoit néanmoins immortelle, et destinée à recevoir dans une auliv vie le châtiment de ses vices, ou la récompense de ses vertus? Ce n'est que de nos jours qu'on s'est avisé de mettre saint Augustin au rang des matérialistes. Nous avons de lui un ouvrage en forme de dialogue, dont le but est de faire voir que l'ame , encore quelle soit quelque chose de grand par son action et sa puissance, n'a pas une grandeur comme celle des corps; qu'elle n'est pas une quantité divisible comme les quantités corporelles : de la, le titre De Quantilate animas. Saint Augustin expose des principes que Descartes devoit avoir plus tard la gloire de bien développer, et, chose étrange ! c'est de cet écrit , où il combat leur doctrine, que nos matérialistes, qui ne lont pas lu, prennent occasion d invoquer saint Augustin, comme l'un de leurs patrons.
D'où vient donc leur obstination à clé-
SPIRITUALITE DE LAME. 279
tendre la matérialité Je l'arae? c'est, Messieurs, pour en conclure qu'elle est mortelle, qu'elle finit avec le corps, qu'ainsi il n est rien à espérer ni à craindre au-delà du tombeau. Eli bien! je veux, pour un moment, que la pensée très-meonsidérée et très -imprudente de Locke pùtNse réaliser, qu'il fût absolument possible que , par la toute-puissance de Dieu, la matière devînt pensante ; auroient-ils de quoi se rassurer contre l'avenir ? non , Messieurs. Prenons la pensée de Locke tout entière : il établit luimême qu'il est impossible de concevoir que la matière puisse tirer de son sem le sentiment, la perception, la connoissance (1); mais aussi, par un faux respect pour la toute -puissance diMiie, il n'ose prononcer que Dieu ne puisse faire penser la matière. Mais si, comme le veut Locke, Dieu est peut-être assez puissant pour rendre la matière pensante, pour en faire un être intelligent, libre, capable de bien et de mal, de mérite et de démérite , pourquoi Dieu ne v.Toit-il pas assez puissant pour conserver
fi)Do l'Entendement, livre XXI, ebap. \.\i. -Livre 1 V , chnp. \.
280 spiain \\Ai't de l'ame.
de quelque manière cet être matériel, le transporter dans un antre ordre de choses, et l'y rendre capable par le sentiment de recevoir des récompenses ou des châ!imens? Cette remarque a été faite par des métaphysiciens célèbres, entre autres par Ch. Bonnet (1). On sait bien par les écrils de Locke , sa vie et ses derniers monicns , qu'il crovoit à l'immortalité de Famé, et voilà donc que, dans son hypothèse même, 1 "incrédule ne seroit pas certain de ce néant auquel il aspire, et que ce misérable partage ne lui seroit pas assuré , comme parle Bossuet.
Je passe à la seconde difficulté tirée de l'influence du corps sur Famé, et des rapports perpétuels entre l'un et l'autre, qui semblent supposer que les deux ne sont qu'une seide et même substance. Ici, Messieurs, sachons bien démêler les choses. En même temps que nous croyons à la distinction de l'âme et du corps, nous confessons que, d'après les lois établies par le Créateur pour leur union , il existe entre les deux
( \) Esp. de LeiLnilz. iome I, page 164.
SPIRITUALITÉ DE L'AMEk 28 1
une correspondance perpétuelle; lame est faite pour le corps, le corps est fait pour lame. Lame est comme une reine dont les organes sont comme les ministres et les serviteurs plus ou moins fidèles. Ainsi, que des impressions faites sur les sens éveillent dans l'aine des sensations et des idées ; que les volontés et les affections de l'a me excitent des mouvernens dans les organes; que Famé ait besoin plus particulièrement du ministère du cerveau pour les opérations de son intelligence; qu'une certaine conformation soit plus propre au développement de certains sentimens et de certaines pensées; que la constitution physique, que l'âge, le climat , le régime, influent sur 1 état de l'aine : ce n est pas là ce que l'on conteste, et c'est en vain qu'on fait un pompeux étalage de tous les rapports de Famé et du corps , rapports observés et connus dans tous les temps. Tout cela est la suite de l'union de Faîne et du corps, tout cela prouve bien leur correspondance, mais ne prouve pas leur identité. Ce n'est pas par l'accord et la dépendance de deux substances que l'on dort juger si leur nature est la même , c est par
leurs idées, par leurs propriétés, par leurs effets, en la manière que nous l'avons établi an Commencement de la discussion : règle fixe, seule infaillible; pour bien juger; règle qui nous a forcés de conclure! que l'esprit étoit distingué du corps. Je suppose que vous eussiez observé qu'une sentinelle quitte régulièrement son poste au moment où elle est avertie par un signal donné; vous viendroit-il en pensée, pour cela, de confondre la sentinelle avec le signal?
Un matérialiste voit que l'état de Famé est modifié par celui du corps, et il se hâte de conclure que l'a me est corporelle. Un spiritualiste viendra, qui observera que l'état du corps est très- souvent modifié par celui del'ame, que les sentimens déplaisir ou de douleur, de haine ou d'amitié, affectent les organes, la phvsionomie, et s'y rendent comme visibles, il en conclura que ce que nous crovons être un corps n'est qu'une apparence , une imagination de l'aine, semblable aux visions des songes. \ onlons-nous éviter ces excès? reconnoissons l'influence réciproque de lame et du corps, vovons dans l'homme une intelli-
SPIRITUALITE DE LAME. 2 S J
gence unie à des organes; disons que* le corps est comme l'instrument dont l'ame a besoin pour l'exercice et le développement de ses facultés intellectuelles. Sans doute, l'ame possède des qualités étrangères aux organes; mais, en général, c'est par le ministère des organes qu'elle déploie ses facultés: dès-lors faut-il s'étonner que les défauts, les imperfections, l'altération des organes, peuvent se remarquer dans les opérations de l'intelligence? Voyez une harpe sous les doigts de celui qui en pince les cordes ; la perfection , l'accord , le nombre des cordes sonores, influent sur la beauté et l'harmonie des sons. Que si l'instrument est défectueux, il se peut que l'artiste le plus consommé n'en tire que des sons désagréables : s'avisera-t-on pour cela de confondre le joueur de harpe avec la harpe elle-même? \ ous observerez cpie l'ame suit les vicissitudes du corps, qu'elle semble croître et vieillir avec lui: je ne contesterai pas ce que peut avoir de véritable cette observation prise dans sa généralité; mais ne la poussez pas trop loin et ne soyez pas outré dans les conséquences. Si l'enfant est foible de peu.-
284 SPIRITUALITÉ DE l'aMK.
sées, croyez -vous que la foi blesse de son esprit vienne uniquement de celle de se« organes? elle vient aussi de ce qu'il est sans expérience, sans connoissanecs acquises; de ce qu'il ignore la langue qu'on lui parle, et qu'il n'y attache pas encore des idées Lien dictinctes. Supposez deux enfans d'une organisation parfaitement égale; que l'esprit de l'un soit cultivé dès l'âge le plus tendre par une éducation soignée; que l'esprit de l'autre soit négligé: le premier peut manifester à dix ans une intelligence que le second n aura pas dans sa vingtième année.
Vous êtes frappés de l'accord que vous croyez remarquer entre le développement de l'aine et celui du corps; mais prenons garde de fane de cet accord une règle universelle , invariable. Que d'exceptions ne souflre-t-clle pas! Combien d'ames se montrent supérieures aux atteintes crue souffre le corps! Souvent dans des corps foibles, quelle vigueur, quelle élé\alion de pensées! au contraire , quelle foiblessc dans des corps vigoureux! Dans certains vieillards, quelle magnanimité! dans certains hommes de l'âge yiril, quelle lâcheté! Et ces enfans délicats, et ces
spiritualité Dr: i/ame. 285
femmes timides, et ces vieillards décrépits qu'on a vus si souvent braver les tourmens et la mort, et se montrer calmes malgré leurs membres et leurs organes mutilés, brisés, détruits par le fer et le feu, où puisoient-ils tant d'héroïsme? Leur ame ne se montroitèlle pas indépendante de leurs organes? Non, il n'est pas vrai que la dégradation du corps entraîne toujours celle de lame, et les exceptions sont si nombreuses, qu'elles fourniroient seules une nouvelle preuve de la distinction de l'ame d'avec le corps.
Au lieu de voir dans leur développement successif et correspondant une preuve de la matérialité de lame, voyons -y ce qui s'y trouve réellement, un trait admirable de la sagesse du Créateur; c'est par elle qu'il entretient l'harmonie du monde présent. Car, pour emprunter ici la pensée et même les expressions d'un apologiste moderne : « Si » l'enfant a voit sa raison dans toute sa force, » sa foiblesse corporelle lui seroit Insupporla- )) ble. Loin de sourire sur le sein de sa mère, » on le verroit sombre, inquiet, jaloux, as- )) pirer impatiemment à toute la vigueur de y> son père; resserré dans ses langes, il au-
■2?>C) SPIRIT1 ALITÉ DE l'AME.
» roit les passions et les projets «le l'Iionune, » et, s'irnlanl de ne pouvoir s; satisfaire, il » auroil le sentiment de sa liberté, cl le ber- » ceau où il repose tranquillement neseroil » plus pour lui qu'une horrible prison. Les )) pères n'auroient plus cl autorité que celle » de la force ; les vieillards ne tiendroient » plus de la maturité de leur jugement un » droit légitime au respect de la jeunesse. » Tout seroit renversé dans l'ordre des cho- » ses humaines (1). .» En deux mots, Messieurs, pour parler ici d'après l'écrivain qui a réfuté le Système de la nature avec une logique si victorieuse, je dirai : « 11 est vrai » qu'il y a une dépendance mutuelle entre » le corps et l'esprit, mais c'est déraisonner » que de conclure de la dépendance de deux » choses que ces deux choses sont identi- » ques (2). ))
INous voici à la dernière difficulté, celle qu'on tire de la ressemblance entre l'homme et les animaux. On accorde aux animaux le sentiment et la pensée, on leur refuse toutefois une ame spirituelle, et l'on en conclut
(1) Hclviennes, tome II, pi£. 200.
(aj Ilollimd , page 64.
SPIRITUALITÉ DE L'.iME. 2&J
quil peut en èlre de même Je l'ame humaiiie. lei, Messieurs, il est bien des réflexions à faire; d'abord je ne puis rn'empêclicr de trouver bien étrange le procédé des matérialistes, de vouloir nous faire juger de l'homme par les animaux. Car enfin je connois ce qui se passe dans moi, les pensées et les opérations de mon intelligence par le sentiment le plus vif et le plus clair; mais je n ai nulle connoissance du principe intérieur des animaux. Si leurs actions sont visibles, la cause en est dérobée à notre sagacité; il faudroit avoir vécu dans l'animal, avoir éprouvé, senti ce qui s'y passe quand il agit, pour bien juger, et (c le vrai philoso- )) plie, dit à ce sujet l'immortel auteur de » l'Anti-Lucrèce, procède de ce qu'il con- )) noît à ce qu'il ignore; par quel caprice )) aimez -vous à juger de ce que vous con- » noissez par ce qui vous est inconnu? )) Etrange dialectique! Est-ce dans le sein )) des ténèbres qu'il faut chercher la lu- )) mière (1)? )>
Je laisse aux anatomistes à comparer
(1) Livre VI, vers S^q et suiv.
'26?* SPIRITUALITE DE LAME.
l'organisation dos animaux avec celle de 1 homme, pour en faire les rapports et aussi Ja différence. Envisageant les choses sons d'autres points de vue, considérons en quoi ils se ressemblent, et en quoi l'on voit éclater merveilleusement la supériorité de l'homme. Dans l'animal, on remarque cet instinct qui le dirige, force inconnue, mais dont on voit les effets, mais qui le maîtrise au point que, dans tous les temps et dans tous les lieux, il fait uniformément les mêmes choses; or, sur bien des points, il est aussi dans l'homme une espèce d instinct, de cause irréfléchie, aveugle , de ce qu il opère. Ainsi, que 1 enfant nouveau-né sache presser le sein de sa mère pour en tirer sa nourriture, que l'œil blessé par une lumière trop vive se ferme rapidement, qu'en tombant j'avance les mains pour défendre la tète, que je penche mon corps d'un côté pour faire équilibre avec le poids que je soutiens de l'autre : ces mouvemens et bien d'autres semblables s'exécutent d'une manière toute machinale. Ici rien de réfléchi, de prémédité, et, chose remarquable, le villageois le plus stupide sait et fait tout cela aussi parfaitement que l'homme le plus savant
SPIRITUALITE DE LAME. 289
vaut et le mécanicien le plus habile. A oi!à comme par linstiiict l'homme quelquefois ressemble à la brute.
Que voyez -vous encore dans l'homme?
c'est que par les organes, soit extérieurs, soit intérieurs, il reçoit des impressions involontaires, des sensations de froid ou de chaleur, de joie ou de plaisir, de faim et de soif, qui se rapportent à son bien-être, à sa conservation, à sa santé; en un mot, il a une ame sensible. Or rien n'empêche de reconnoître quelque chose de semblable dans les animaux, de croire que le compagnon fidèle du berger est sensible à la main qui le caresse , comme à celle qui le châtie; que le coursier est docile par sentiment à la main qui le guide; que les animaux en général éprouvent des sensations relatives à leurs besoins physiques, à la conservation de leur espèce: sous ce rapport ils peuvent avoir une ame, non semblable à la notre, mais d'une nature, inférieure et capable de sensibilité. Où at-on vu que la religion condamnoit cette opinion? Depuis quand fait-elle un devoir de croire que les animaux sont comme les plantes, qui végètent et croissent sans éprouver 1. ia
2JO èPIBITUAJLITE DE LAME.
la sensation de la chaleur qui les vivifie, ou des pluies qui les arrosent? Quand nos livres saints nous font la peinture, si magnifique par sa simplicité, des œuvres de la création, ils se contentent de dire que Dieu couvrit la terre de plantes, en mettant dans chaque espèce la semence qui devoit les reproduire; mais , en parlant des animaux , ils les appellent jusqu'à trois fois une aine vivante. Ainsi rien n'empêche de donner aux animaux une ame sensiLie jusqu'à un certain point, comme celle de l'homme.
Où est donc la différence? La voici, Messieurs. Observez les animaux; vous verrez qu'ils marchent toujours dans la même route, que leurs actions sont constamment, universellement, les mêmes. Incapables de combinaisons nouvelles , ils n'inventent rien, ne perfectionnent rien; les enfans ne sont pas plus instruits que leurs pères, ils savent même sans avoir appris. Quel animal a découvert une nouvelle manière de se défendre , de se garantir des pièges de l'homme , de bâtir sa demeure, de vivre en société? L'hirondelle du Moirol maçonne son nid de la même manière que celle d'Europe ; au-delà de la
SPIRITUALITÉ DE LAME. 2f)l
Vistule, comme au-delà de l'Ebre, l'abeille construit ses alvéoles avec la plus ressemblante régularité ; le castor n'est ni plus ni moins habile qu'il l'étoit il y a deux, mille ans. Cette rigide, cette insurmontable uniformité semble supposer que les animaux sont plutôt mus par une force dont ils n'ont r >as la direction , que par une raison qui médite , combine et se détermine avec choix. Surtout, qui osera dire que l'animal peut s'élever jusqu'à Fauteur de son être, qu'il en admire les perfections divines dans la beauté de cet univers, qu'il connoît l'ordre, la vertu, qu'il suit des lois par conscience, et rend au Créateur des hommages volontaires? Quant à l'homme, voyez quelle admirable variété dans ses ouvrages 5 comme il fait sans cesse des découvertes nouvelles ; comme, avec ses arts et ses sciences, il maîtrise la matière , et change la face de la terre ; comme sa raison se promène dans tous les ouvrages du Créateur, pour y admirer la suprême sagesse, tantôt éclatante, tantôt plus cachée et toujours adorable; comme elle s'élève a la connoissance du bien , de la vérité, de l'éternité !
21)2 SPIRITUAL] I \ù DE I. LMB.
Maintenant, il est aisé de répondre à la difficulté des matérialistes. iNons leurs disons: Voulez-vous, comme Descartes, que les animaux soient de pures machines, qui n'aient ni pensées ni sentimens? dès-lors, il n'est pas étonnant qu'elles soient aussi sans ame, et point de parallèle entre elles et nous, qui bien certainement sentons et pensons. Voulez-vous, au contraire, leur accorder le sentiment et la pensée? dès -lors, on peut vous délier hautement de prouver qu'ils n'ont point d ame, je ne dis pas une ame comme celle de l'homme , aussi parfaite dans ses facultés, mais une ame dont l'existence soit hornéc par celle de l'animal, et dont les fonctions soient pour la conservation et les besoins physiques de 1 animal (1).
Chose étrange! Messieurs, l'homme assez supei'be pour s'arroger ce qukvient du Créateur, et pour être jaloux du bien de son semblable, fait aujourd'hui des efforts prodigieux de science et d'esprit, pour se persuader que les bètes le valent bien , et
(i) Voyez Bossuet, Connois^mce de Dieu et de soinu-me- — Helvienncs, tsme II!, p.ije 1 33.
SPIRITUALITE DE LAME. 2Cp
qu'entre elles et lui la différence est légère ; maù, en même temps qu'on dégrade l'homme jusqu'au rang de la brute et même de la plante, ont veut ennoblir celles-ci, en leur prêtant les facultés et l'intelligence de l'homme. On célèbre les inclinations et le sentiment des plantes; on s'extasie devant la résignation , devant la raison d'un oiseau malade; la dignité de l'espèce humaine est avilie; une philosophie , plus abjecte encore qu'elle u'est audacieuse, cherche en quelque sorte à dépouiller l'homme de ses droits, à soulever contre lui le reste des créatures. De faux savans semblent porter la démocratie dans la nature, comme de faux politiques l'avoient portée dans la société, et, pour me ser\ir de l'expression originale d'un grand écrivain , « le peuple de la création semble conspirer » pour en détrôner le Roi. » Mais non; la royauté de l'homme ne périra pas; toujours, malgré les sophistes, il sentira l excellence de ses destinées. Sa prééminence éclate de toutes parts; elle se voit, et dans la majesté de son port, et dans la dignité de son front, et dans la sublimité de ses regards, et dans la position de son bras qu'il tient élevé, étendu sur I. l5*
2i) t SPIRITUALITÉ DE LAME.
son empire : mais surtout la grandeur tic son rang éclate dans cette pensée qu'il répand autour de lui par la parole, et que, par l'écriture, il porte en tous lieux; dans cet esprit dont les livres saints donnent une idée si magnifique, en disant qu'il est fait à l'image de Dieu. Oui, par son empire sur cette portion de matière qui lui est unie , et qu'elle gouverne, l'ame retrace quelque chose de l'action puissante du moteur de l'univers ; par la rapidité de ses pensées , la mémoire du passé, la conscience du présent, le pressentiment de l'avenir, elle se rapproche de l'intelligence infinie, qui, d'un coup-d'œil , embrasse tous les temps et tous les lieux. L'impétuosité de ses désirs insatiables , l'c~ tendue de ses espérances sans bornes, l'avertissent qu'elle doit posséder par grâce cette éternité que Dieu possède par nature. O Dieu, créateur de l'univers, vous êtes le seul roi immortel des siècles-, mais vous avez daigné établir l'homme roi du globe qu'il habite, et c'est mépriser vos dons que de ne pas sentir le prix d'une dignité que nous tenons de votre divine munificence. Elle doit nous être chère \ cette royauté, parce
Qu'elle vient de vous, et parce qu'elle est le prélude de la royauté sans fin, que nous devons partager avec vous dans le séjour de 1 immortalité.
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Le premier des philosophes, comme des orateurs de l'ancienne Rome, avoit des idées Lien hautes et bien pures sur la loi naturelle, quand il disoit : « La véritable y> loi, c'est la droite raison et la voix de la » nature commune à tous les hommes- loi )) immuable et éternelle qui non s prescrit » nos devoirs et nous défend l'injustice. Le )) peuple ni les magistrats ne peuvent nous )) soustraire à son empire. Elle n'a pas be- » soin d'autre organe et d'autre interprète y> que nous-mêmes; elle n'est point autre à » Piome que dans A thènes, ni différente dans 7) un autre temps de ce qu'elle est aujourv> d'hui. Far elle Dieu enseigne et gouverne » souverainement tous les hommes; lui seul » en est l'auteur, l'arbitre, le vengeur. Qui- » conque ne la suit pas est contraire à soi- » même, et rebelle à la nature; il trouve » dans son propre cœur le châtiment de » son crime , quand il pourroit échapper ù
» toutes les peines que peuvent infliger les » hommes. » Ainsi parloit autrefois Cicéron , au troisième livre de sa République. Lactance, qui nous a conservé ce fragment, le trouvoit si beau , qu'il le traite de presque divin. Quel langage, en effet, quel trait de lumière au sein même du paganisme! mais aussi quel jour d'ignominie ne vient-il pas jeter sur tous ces systèmes pervers qui confondent le bien et le mal, et font des règles des mœurs une chose purement arbitraire ! 11 a donc fallu que, jusque dans les plus vives lumières du christianisme, on Ait se renouveler ces monstrueux svstèmes, qui , chez les païens mêmes, n'excitèrent d abord que 1 indignation et le mépris, et qui ne finirent par s'accréditer chez les Grecs et les Romains que pour tout corrompre et tout dé truire. Quels mystères d'iniquité n'aurois-je pas à dévoiler, si je voulois exposer tout ce qui est échappé à la plume effrénée de nos écrivains impies, sur la vertu, sur les passions, sur la règle des actions humaines, sur les motifs qui doivent les diriger! Qu'il suffise de savoir que, d'après leur doctrine, Je \ice et la vertu n'ont aucun fondement
2Cj8 LOI NATURELLE.
dans la nature des choses, qu'ils peuvent varier comme les usages et les climats ; que la morale tire son origine de la politique, comme les lois et les bourreaux; que les passions seules font les grandes actions; que celui qui s'y abandonne a la sagesse de ne pas se donner la peine inutile de les combattre; que, si l'on est bon le matin, et vicieux le soir, il faut s'en prendre à la circulation du sang plus lente ou plus rapide; et que le moraliste qui dit au débauché : Soyez tempérant, ressemble au médecin qui dit au malade : ^N'ayez pas la fièvre. Tels sont les excès des modernes réformateurs. Que de sophismes!
que d'équivoques , pour en colorer la noirceur, pour en déguiser les affreuses conséquences, et pour rendre odieuses ou ridicules les maximes éternelles qui sont la sauve-garde de l'ordre et de la justice sur la terre ! On sait avec quelle avidité ont été écoutées de toutes les classes de la société toutes ces doctrines de mensonge, et quels ont été leurs funestes ravages! JNotre dessein aujourd'hui, Messieurs, c'est de vous présenter la vérité dégagée de tous ces nuages du sophisme et des passions trompeuses, et
LOI NATURELLE. 2Cjt)
d'établir la distinction essentielle et fondamentale du Lien et du mal, sans laquelle il n'y a ni morale, ni lois, ni société. J'établirai trois choses : la première , qu'il est une loi antérieure à toutes les conventions humaines; la seconde, que cette loi est à juste titre appelée naturelle y la troisième, que le premier devoir que cette loi nous impose, c'est de régler nos penchans. Tel est le sujet de cette conférence sur la loi naturelle.
Encore que dans les choses religieuses et morales, la raison, la conscience, le sentiment, soient bien souvent confondus ensemble, ou ne soient séparés que par des nuances très-légères, nous allons les distinguer ici, pour mettre plus d'ordre et de netteté dans le développement de nos pensées.
J'appelle raison cette lumière qui nous découvre les principes des choses et les règles des mœurs.
J'appelle conscience ce jugement intérieur par lequel l'homme s'approuve ou se condamne lui-même après l'action; et je désigne sous le nom de sentiment ces impressions, ces penchans communs à tous ?
DCO Loi NA il .'îii.i.i:.
qui préviennent lu réflexion, et qui sont, inséparables de notre nature. Or, c'est au triple témoignage «le la raison, de la conscience et du sentiment, que j'en appelle pour établir la différence essentielle du bien et du mal, l'existence d'une règle primitive de nos actions, d'une loi antérieure à toute convention humaine.
J'en appelle d'abord à la raison. Il est une lumière qui éclaire tous les esprits, et qui n'est pas plus de l'invention de 1 homme que celle qui éclaire le corps; plus foiblc dans les uns, plus vive dans les autres, mais commune à tous : elle découvre à tous de premières vérités qui font que tous les hommes de tous les temps et de tous les pays s'entendent sur certains points, sans jamais s'être connus, sans être liés par aucun commerce d'amitié ou d'éducation , et se trouvent si bien d'accord, 'qu'ils traiteroient d'insensé quiconque ne penseroit pas comme le reste du genre humain. Les hommes de (tifférens siècles et de différentes régions du monde peuvent bien être divisés sur une foule de choses moins claires; mais il est toujours une lumière supérieure, inévita- i
LOI NA1 L RJEJLlE. 001
oie, qui les domine et les subjugue, les tient comme enchaînés autour d'un certain centre immobile , unis par certaines règles invariables qu'on nomme premiers principes, et cela malgré les variations infinies de sentimens, qui naissent parmi eux de leurs passions, de leurs intérêts, de leurs caprices. C'est cette lumière , dit Fénélon (1), qui fait qu'un sauvage du Canada, tout stupide qu'il est, pense beaucoup de choses, comme peuvent les avoir pensées autrefois les philosophes grecs et romains, avec toute leur science et leurs lumières; c'est' elle qui fait quau Japon, comme en France , on juge que le tout est plus grand que sa partie; c'est elle qui fait que les géomètres de la Chine ont trouvé sur certains points les mêmes vérités que ceux d'Europe , pendant que les peuples de ces contrées étoicnt inconnus les uns aux autres. Loin d'être assujettie aux caprices des hommes, cette lumière est plutôt leur règle et leur guide , elle est notre souveraine et non notre esclave : on peut se ré-
i Traité de l'Existence <!■• Dion.
3o2' LOI NATURELLE,
volter contre son empire, mais non le détruire. C est par elle que l'homme compare, discerne, juge : or cette lumière, c'est ce que nous appelons la raison. Voilà notre maître intérieur : il est dans notre destination d'être docile à sa voix; le bien, c'est de l'écouter et de la suivre. Le mal, c'est de la mépriser. Sans doute l'homme , indépendamment de toute convention, par sa nature même, est un être raisonnable. 11 ne nous est pas moins impossible de constituer la nature humaine à notre gré que de constituer la nature du cercle; l'homme est raisonnable comme un cercle a ses ra>ons égaux : c'est par là qu'il est ce qu'il est. Donc, antérieurement à toute convention, la raison est sa loi suprême ; c'est en la suivant qu'il est bon, c'est en la violant qu'il devient méchant; et dire que nous ne sommes bons ou vicieux que par convention , c'est dire que c'est uniquement par convention que nous sommes des êtres raisonnables, ou, en d'autres termes, c'est dire que c'est par convention que l'homme est un homme ; ce qui est le dernier excès du ridicule. Approfondissons davantage les choses.
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Que me dit la saine raison? que Dieu , l'Etre souverainement sage, n'agit point au hasard et par caprice; que, dans toutes ses œuvres , il se propose des desseins dignes de lui; qu'en créant l'homme et le douant de certaines facultés, il le destine à une fin vers laquelle il doit tendre sans cesse. Oui, il est des lois pour les esprits comme pour les corps, pour le monde intelligent comme pour le monde matériel. Et quoi ! dans la nature corporelle tout se lie , tout s'enchaîne, tout marche par des règles admirables, tout concourt à l'ordre , à l'harmonie universelle; la terre et les cieux, les animaux et les plantes, tous les êtres, ont leur place marquée , leur destination particulière, à laquelle ils tendent sous la main puissante de celui qui gouverne l'univers: et l'homme seul, abandonné à lui-même, à ses bizarres fantaisies , auroit été créé sans but et sans dessein , et la plus noble , la plus parfaite des créatures de notre globe, ne seroit soumise à aucune règle prise dans le fond même de sa nature ! quelle monstruosité! Mais, si l'homme est créé pour une tin , il n'est pas le maître de s'en écar-
00 i' LOI NATU&EUUB.
Ler impunément ; \ tendre est un devoir, et \culà la vertu; s'en éloigner volontairement < st un désordre, et voilà le vice. U n'est pas plus au pouvoir des hommes de se dispenseL' de suivre la route que la saine raison trace devant eux , que de dispenser le soleil d'apparaître à l'orient et de disparoitre à l'occident. Ce n'est pas par un contrat , c'est par sa nature que l'homme est sensihle, libre, intelligent. Sensible, il s aime lui-même, et désire son bonheur, et il est dans l'ordre qu'il cherche à se rendre heureux; lihre, il n'est pas entraîné par la contrainte , par la nécessité ; il est fait pour peser dans une juste balance les inconvéniens et les avantages des choses; il est capable d'un choix réfléchi ; il est dans l'ordre qu'il ne se précipite pas, qu'il ne soit pas téméraire dans sa conduite: intelligent, il est fait pour voir, pour embrasser la vérité, et il est dans l'ordre qu'il n'y soit pas indifférent, et qu'il l'a préfère au mensonge. Voilà des devoirs qui découlent de notre nature même et de nos facultés , qui sont la suite inévitable et non pas convenue de .notre qualité d'êtres raisonnables; voilà des
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obligations qui ont leur principe hors des conventions humaines, et de là la distinction primordiale de l'ordre et du désordre moral, du vice et de la vertu.
Que me dit encore la saine raison? c'est qu'il est des vérités spéculatives indépendantes des hommes, et d'où découlent des conséquences pratiques aussi immuables que leurs principes; c'est qu'il existe entre les êtres des rapports qui sont non pas arbitraires, mais essentiels, et auxquels se lient les règles de nos devoirs. Ceci demande à être développé, et nous allons tacher de le faire de manière à porter la lumière dans vos esprits. Sans doute Dieu , heureux de lui-même, pouvoit bien ne pas créer le monde présent; sans doute il eût pu donner naissance à tout le genre humain à la fois par un seul acte de sa volonté; sans doute enfin il auroit pu choisir un monde où l'homme n'auroit pas été destiné à la vie domestique et sociale. Mais en supposant que le Créateur ait réalisé ce qui est possible, qu'il ait créé l'homme, qu'il ait établi des lois pour la perpétuité de l'espèce humaine, qu'il l'ait appelée à ta
v"( LOI NATURELLE.
société, il résulte de ce fait et de ee plan de la création des rapports entre Dieu et 1 homme, entre le père et les enfans, entre une famille et une famille; il existe, dis-je , des rapports que l'homme n'a point établis, mais qu'il trouve préexistant 5 qu'il n'a point détermines, mais qui sont faits pour le déterminer; qu'il ne règle pas par ses caprices, mais qui doivent être la règle de ses sentimens et de ses actions. Ainsi, que Dieu donne à l'homme l'être et la vie, voilà un rapport de dépendance de l'homme créature à Dieu son créateur, de reconnoissance de l'homme recevant le bienfait de l'existence à Dieu son bienfaiteur. 11 nest pas libre à l'homme d'empêcher, de détruire ce lien et ce rapport; il n'est pas en son pouvoir de changer la nature des choses, de faire qu'il ne soit pas créature, et que Dieu ne soit pas créateur; et, s'il est vrai en théorie que Dieu lui a donné l'être, il est vrai en pratique que l'homme lui doit des sentimens d'adoration et d'amour. Ainsi que Dieu établisse le pouvoir paternel, voilà un rapport fondé dans la nature entre le père et les enfans; si les pères prodiguent
aux en fan s les soins de la plus tendre et souvent de la plus pénible sollicitude, les enfans sont-ils les maîtres de n'avoir pour eux que de l'ingratitude? Est-ce donc par une convention que le fils doit honorer, aimer les auteurs de ses jours? Ainsi, que Dieu appelle les hommes en société, il faut dès-lors qu'il existe des rapports entre le maître et les serviteurs, le magistrat et. les sujets ; il doit avant tout être juste d'être soumis à l'autorité , et de respecter les lois 5 il faut qu'il soit dans l'ordre que les uns commandent, et que les autres obéissent.
Je sais bien que, sans la création de l'or-* dre actuel des choses, ces rapports et ces devoirs n'auroient été que possibles, connus seulement de l'entendement divin : la création nous les a manifestés, nous les a fait connoître; l'homme les voit, niais il ne les fait pas. Si vous tracez un cercle , vous rendez sensible l'égalité des rayons , mais ce n'est pas vous qui créez cette égalité 5 elle étoit fondée sur la nature des choses, et il vous est bien impossible de faire un cercle dont les rayons soient inégaux. Je sais bien
5a8 T,oi NA'ft 'îr.i.i.t:.
encore que les hommes peuvent se lier entre eux par des lois qui sont leur ouvrage, qui peuvent varier sui\ant les temps, les climats ei les personnes; que bien des choses, (Tailleurs indifférentes, peuvent cesser de l'être , d'après la loi qui les défend ; que , dans ce qui tient à la forme des gouvernemens, à la police extérieure des Etats, à la législation , au commerce ordinaire de la vie, il est sans doute bien des choses d'institution humaine et de pure convention ; mais il est manifeste que toutes ces conventions, qu'on appelle arbitraires, supposent ellesmêmes des principes antérieurs d'ordre et de justice, qui leur servent de fondement « ? les rendent obligatoires. Oui, ceux qui veulent que la loi humaine soit la seule régie du bien et du mal sont les plus aveugles des hommes; ils ne voient pas que la loi humaine demeureroit sans force et sans autorité, si elle n'étoit appuyée sur un principe antérieur : car enfin, si je leur demande pourquoi je dois obéir aux lois, ils me répondront que c'est parce que j'ai contracté l'engagement de leur obéir, et que, par ma qualité de membre de la société, je dois
LUI NATURELLE. DOQ
respecter Tordre établi. Mais je demanderai pourquoi je dois être fidèle à mes engagemens, d où leur vient la force de m obliger, de lier ma conscience; et, si Ton ne veut pas tourner dans un cercle puéril , on sera forcé de remonter à un principe antérieur aux lois humaines. Non , les conventions ne sont obligatoires que parce qu'avant elles il est un principe d'éternelle vérité , qui dit : Tu seras fidèle à tes conventions.
Vous voulez que les lois humaines soient la seule règle du Lien et du mal; mais, s'il en est ainsi, il sera donc au pouvoir des hommes de bouleverser toutes les notions de la morale reçues universellement; ils pourront donc appeler vertus ce qu'on a toujours abhorré comme des vices , et flétrir du nom de vices ce qu'on a toujours préconisé comme des vertus. On pourrait donc varier sur cela les idées, le langage et la conduite, comme Ion varie les clauses des contrats , les expressions de la politesse ou les formes des habits. Quoi ! est-il donc au pouvoir des législateurs de faire que l'assassinat, le parjure, la trahison, la lâcheté, le blasphème, l'ingratitude, l'avarice, soient conformes à la raison, et devien-
lient dos vertus? J'ahncrois autant dire que, par une convenlion solennelle, les peuples peuvent stipuler que la fièvre et la peste a< seront plus des maux nuisibles à l'humanité; et, si tout cela vous paroît absurde, condamné par la raison, avouez donc qu'il est des choses déraisonnables et condamnables avant les conventions humaines. Maintenant vous sentirez aisément pourquoi Montesquieu a pu dire au commencement de son Esprit des Lois (1) : «Les êtres particuliers, y> intelligens, peuvent avoir des lois qu'ils )) ont faites , mais ils en ont aussi qu'ils n'ont )) pas faites. Avant qu'il y eût des êtres in- )) telîigens, ils étoient possibles; ils avoient » donc des rapports possibles, et par consé- )) quent des lois possibles; avant qu'il y eût » des lois faites , il y avoit des rapports de )> justice possibles. L'existence de ces êtres » intelligens réalise ces lois, comme l'exi- » stence du cercle réalise l'égalité des rayonsj » mais dire qu'il n'y a rien de juste ou d in- )) juste que ce qu'ordonnent ou défendent y> les lois positives , c'est dire qu'avant qu'en
• (i) Livre I , chapitre i.
» eût trouvé le cercle, tous les rayons nY^- » toient pas égaux. »
Consultons maintenant la conscience. Tel est l'empire de la vertu , que nous ne pouvons nous v soustraire impunément: elle trouve dans nous-mêmes son vengeur. La conscience est un tribunal où elle ne fait pas en vain entendre ses plaintes; sa voix puissante peut bien se perdre pour un temps dans le tumulte des passions qui voudroient 1 opprimer; mais, constante dans ses poursuites, elle obtient tôt ou tard la justice qu'elle réclame. S'il est des êtres assez dépravés pour l'étouffer entièrement, comme il en est que l'avarice rend sourds aux cris de 1 humanité souffrante, il faut gémir sur cette exception, aussi rare qu'elle est effrayante, au lieu d'en prendre occasion de ne voir dans la conscience qu'une chimère. Des hommes sans conscience ne sont pas plus la nature humaine, que des cadavres ne sont des hommes. Qu'il est consolant à la fois et redoutable, ce juge intérieur, qui nous approuve ou nous accuse , nous absout ou nous condamne ! Consolant pour lhomme de bien , il lui fait trouver dans une