LOI >A IL RELUS
joie douce et pure le prix de ses efforts; redoutable aux médians, il les livre à toute l'amertume du remords. Cependant, si tout est indifférent, s'il n'y a au fond ni Lien ni mal, comment se fait-il que le méclian t devienne ainsi son accusateur et son bourreau? Pourquoi se condamnel-il avec tant de rigueur? pourquoi l'idée «l'un Dieu vengeur le fait -elle frémir, et tourne- t-il sa fureur contre lui-même pour se rendre malheureux? Le remords suppose un crime, et le crime une obligation, un devoir à remplir.
Voyez bien, Messieurs, ce qui caractérise ce que nous appelons remords. Qu'est-ce donc que ce pénible sentiment? Ce n'est ni la douleur qui accompagne la maladie, ni le chagrin que peut causer l'infortune : c'est un reproche que l'homme se fait à luimême, parce qu'il sent qu'il devoit obéir à la loi, et qu il l'a violée librement. La crainte du blâme ou de la peine ne l'a pas fait naître; il vient de l'aveu que le coupable est obligé de se faire, delà volontaire infraction de son devoir. Avez -vous fait un acte de justice ou d'humanité? jamais vous ne pourrez
întir, dussiez -vous n'être payé que d'ingratitude , et n'en recueillir que la haine et le mépris. Oui, dût votre vertu vous conduire au supplice, vous seriez victime, sans pour cola vous sentir coupable; vous pourriez bien gémir sur l'injustice des hommes et le malheur de votre destinée, mais toujours le remords seroit loin de votre cœur. Au contraire, t>i je me sens coupable , toute la terre m applaudit oit que je me condanmerois toujours ; dût le vice me porter au faîte de la gloire, le remords y monteroit avec moi , pour y déchirer mon cœur : tant la conscience est audessus de l'opinion et des conventions des hommes ! Je veux que la conscience , que le remords, soient un sentiment plus ou moins vif, plus ou moins développé , suivant le degré de lumière ou la connoissance plus ou moins précise de nos obligations; ce seroit toutefois une grande erreur, que de ne pas y voir un sentiment naturel à l'homme, indépendant des variations du climat, de l'éducation , de la naissance. JSi le secret, ni les ténèbres, ni le silence des lois, ni l'éclat du pouvoir, ne peuvent dérober le coupable à 1. i4
-)1 \ LOI NATl RELLE.
son aiguillon vengeur. Le crédit a bien souvent assuré l'impunité, mais sans calmer les alarmes de la conscience. Tibère i ! Néron ont connu le remords; ils oui tremblé quelquefois, épouvantés du souvenir de leurs forfaits. La eonseience peut être assoupie, «Ile uYst pas morte j même il se peut que ses pointes soient d'autant plus déchirantes et plus cruelles que son sommeil avoifc été plus profond. C'est le réveil du lion, qui a bùisé dans le repos une vigueur nouvelle pour déchirer sa proie. En un mol, faites disparoiire la distinction primitive du bien et du mal, faites que tout soit arbitraire, que tout soit le fruit des conventions; dès -lors, ce reproche intérieur que l'homme se fait à luimême , lorsque d'ailleurs il n'a rien à craindre de la part des hommes , le remords en un mot, n'est plus qu'une absurde chimère, dont il faut délivrer son imagination faussement alarmée.
Yoyons maintenant ce que nous dira c;», que j'appelle le sentiment. On parle, sans cesse de nature ; mais où la trouverez-vous , sinon dans ces impressions, ces inclinalions universelles, uniformes , dont les hommes» ne
i.oi naturelle! SjS
peuvent se dépouiller; qui, plus rapides que ic raisonnement, préviennent toute réflexion et dominent l'espèce humaine tout entière? C'est là une force secrète , par laquelle nous sommes comme entraînas à aimer ou à haïr, à estimer ou mépriser certaines choses. Cest de là que vient le sentiment d adoration envers la Divinité, de la piété filiale, de l'amour de la patrie , de la pitié pour les malheureux,, de l'admiration pour les actions généreuses. Oui, au milieu de la diversité de leurs loi-,, de leurs mœurs, de leurs habitudes, tous les peuples de la terre ont senti qu'on doit honorer ses parens, que l'ingratitude est un vice, qu'il faut être fidèle à sa parole, qu'il est beau de supporter le malheur avec courage, qu'on est louable de secourir l'infortune , que nul ne doit faire à autrui ce cm il ne voudroit pas lui être fait. Oui oseroit dire que ce sont là des maximes de convention, et non puisées dans notre nature? Jamais les hommes, tout dépravés qu'ils sont, n'ont pu donner ouvertement au vice Je nom de vertu; et toujours le vice , lors même qu'il a été triomphant, a été réduit à se couvrir du ■masque d'une fausse probité ? désespérant de
jiG loi N vn ÊtELLE.
s attirer 1 es! ime en se montrant à découvert. il n'y a pas encore eu d'homme sur Ja terre, qui ait pu gagner ni sur lui, ni sur les autres, d établir dans le monde qu'il est plus estimable d'être trompeur que d'être sincère, d'être malfaisant que de faire du bien, d'être emporté que d'être modéré: tant il est des choses que la nature rejette et repousse loin d'elle !
Je suppose qu'il fut possible de réunir dans un même lieu des habitans de toutes les parties de la terre, pris dans les divers âges et les diverses conditions ; je suppose qu'il fût possible de leur faire entendre un langage également intelligible à tous , et qu'un sophiste élevât la voix au milieu de cette assemblée générale de l'univers, pour lui dire : « Jusqu'ici » le genre humain a été dans l'erreur sur le » vice et sur la vertu; le temps est enfin venu » de lui révéler les véritables règles de sa con- » duite. Ecoutez; voici ce qui doit être solen- » nellement reconnu sur la terre : Aucun sen- »' timent d'adoration n'est dû à la Divinité; les )) enfans seront dispensés d'aimer leurs pa- » rens ; nul n'est obligé d'être fidèle à sa paro- )> Je; tout citoyen pourra très-innocemment
LOt NATURELLE. O17
)) trahir sa patris; chacun, en désirant que les » autres lui fassent du bien, sera toujours le )) maître de ne leur faire que du mal. » Je vous
le demande, une pareille doctrine ne seroit*elle pas repoussée par un cri universel d indignation , et le harangueur ne seroit-il pas invité à rassembler les ours et les panthères, pour leur prêcher ses systèmes? Oui, le cœur est fait pour la vertu, comme l'entendement pour la vérité. Oui, il est dans chacun de nous un amour secret du Lien, comme une horreur secrète du mal; instinct sublime qui nous avertit de nos devoirs, comme certaines sensations nous avertissent de nos besoins physiques. C'est ce goût de vertu qui fait que nous sommes transportés d'admiration au récit de certaines actions, comme c est le goût de la vérité qui nous fait aimer les caractères vrais, les esprits droits et sincères. Où c;*t le cœur qui ne tressaille au souvenir d'un trait héroïque , qui ne s'intéresse à la vertu opprimée, qui ne frémisse d'indignation contre l'oppresseur*? Quoi:
nous raconte que Phoeion , marchant au supplice, ordonne à ses enfans d'oublier le crime de son ingrate patrie 3 un senti-
5l8 LOÏ h ITT RELLE,
tiération s'empare de nos âmes.
Quand L'ancienne Rome applaudissoit avec transport à cette maxime: Je suis homme, et rscn de ce qui intéresse l'humanité ne "i est étranger, étoil-cc un cri de convention o.i dicté par la cabale? non, c'etoit le cri de la nature humaine, qui se faisoit entendre par le peuple romain.
Sans doute ce sens moral qui. avant tonte réflexion, nous fait discerner le bien du mal, peut èirc affoibli, vicié, et quelquefois comme presque éteint par l'ignorance, les passions enracinées, les impressions contraires des longues habitudes. En nous donnant certaines facultés qui sont l'apanage de notre nature, le Créateur nous a laissé le soin de les cultiver. Ainsi que le corps croît et se fortifie par la nourriture et l'exercice, Famé se développe par la réflexion, par l'éducation, par l'expérience. Nous naissons avec laptifeude à. nous éclairer, a nous instruire, à nous perfectionner; il se peut que, faute de culture, nos facultés restent comme dans un état de stupeur et de mort; et \ oilà pourquoi le sauvage est plutôt dans un état de dégrada; ion que dans un état conforme à notre
i.Ol NATURELLE. >'J;!
lia! urc. C'est un arbre naturellement fertile^ mais qui demanderoit un autre ciel et ui;;j autre température. C'est par là qu'on explique comment, avec des principes communs, les peuples ne s'accordent pas sur les conséquences des principes. Qu'on ne vienne donc pas nous dire, pour affoiblir ici l'autorité du genre humain, que ce qui est criminel clicz un peuple est innocent chez un autre; qu'on a vu autoriser chez certaines nations le >ol, ^exposition des enfans, le massacre des pères dans leur vieillesse, l'immolation des victimes humaines, bien des cruautés et des infamies de tous les genres, et qu'ainsi la morale est arbitraire. D'abord, Messieurs, depuis quand faut-il chercher les vrais sentimens de la nature raisonnable dans ses égaremens mêmes, dans les excès qui la déshonorent? Faut-il donc juger de l'air cpie nous respirons, et qui nous donne la \ie, par l'insalubrité de quelques climats où règne une contagion? Est-ce parles plaies du corps humain et par leû \ices de ses organes, qu il faut en apprécier les forces? Oui, des ^nlimens de religion, de justice, d'humanité», onl été répandus chez tous les peuples, ïl
est bien certaines règles invariables qui 1< s
ont imis tous; mais soit passion, soit ignorance, ils se sont égarés dans l'application de ces principes communs à tous. Ainsi, que le sauvage hâte le trépas du vieillard qui souffre, ou qui est hors d'état de le suivre dans ses courses, cela est horrible sans doute; et cependant cela vient d'un sentiment de commisération faussement appliqué. Ainsi, que le Chinois se débarrasse d'une population excessive par le meurtre des enfans, cela est horrible encore; mais il le fera parce qu'il écoutera la crainte de manquer des choses nécessaires à leur existence, et dans la réalité il trouveroit bien plus beau de nourrir ses enfans. Ainsi, que l'Arabe du désert, que le Tartare trouve plus noble et plus beau de vivre d'un butin qui est sa conquête que de son travail, cela n'empêchera pas que, hors ce cas particulier, il ne soit juste, humain, hospitalier. Fais hommage à Dieu de ce que tu as; voilà le principe, il est incontestable; pour l'apaiser, il faut lui sacrifier tout^ même des victimes humaines, conséquence fausse et affreuse d'un principe vrai. Messieurs, avec cette manière de raisonner
contre lu loi naturelle, avec cette manie de vouloir que la morale n'ait rien de fonde clans la nature, parce que les hommes ont varié sur certains points, savez-vous où nous aboutirions? au pyrrhonisme universel. Il n'y auroit plus de vérité, parce qu'il n en est pas qui n'ait été combattue, même avec beaucoup de subtilité; il n'y auroit plus de beauté réelle dans les arts et les ouvrages de l'esprit humain, parce que les nations et les siècles ne se sont p.as accordes sait le mérite de ces productions. Messieurs, la corruption de l'homme ne détruit pas plus la morale que la fausse métaphysique ne détruit le sens commun. 11 est donc une loi antérieure à toute convention humaine, je viens de l'établir: mais pourquoi s'appelle- 1- elle naturelle? nous allons l'examiner.
Loin de nous la puérile pensée qu'il fut un temps où le genre humain vivoit sans Dieu, sans aucun sentiment religieux, sans aucun principe de morale, comme s'il avoit commencé par être athée et entièrement brute, et que, par des progrès insensibles , d fût passé de cet état complet d'athéisme et
o2-2 LOI • il l :.; u.r:.
d'abrtitissemenl à celui de quelque croyai religieuse, et qu'il « ùl enfin découvert Dieu, la providence, la vie future, la on \:A<.\ ainsi qu'après bien des efforts cl des expériences multipliées on a découvert l'algèbre ou lachimie. L'homme est un être naturellem cnl raisonnable, moral, religieux. ^ ous le trouveriez plutôt dépouillé de toute intelligence que dépourvu de toute notion de justice et de vertu ; pour si haut que vous remontiez dans l'antiquité, vous verrez toujours les hommes en possession de croire à quelques maximes de religion et de morale. Ici la nature a devancé l'industrie: tandis que la foiblo raison s'est égarée sur tout cela en vaines, recherches, ou que même elle n'a enfanté que des systèmes très-ridicules, nos livres saints nous font assister en quelque sorte à l'œuvre de la création, et nous apprennent comment les choses se sont passées. Ce que les sages de l'antiquité avoient ignoré, les enfanslc savent parmi nous. Le premier homme sortit des mains de son Créateur dans l'état de maturité; il ne naquit pas enfant, dans la foiblesse, Fignorancc du premier âge; il parut sur la terre homme fait, jouissr.nl dès le
moment de son existence de toutes les facultés du corps et de l'esprit; il arriva à la vie avec des connoissances toutes formées dans son esprit, avec des sentimens religieux dans le cœur, avec une langue toute faite pour exprimer ses idées : il trouva dans lui la connoissance de Dieu son créateur, des notions d'ordre et de* vertu, l'amour du bien, une intelligence qui s'élevoit jusqu'à l'auteur de son être, une volonté animée du désir de lui plaire ; et sans doute son premier sentiment fut celui de la reconnoissance et de l'amour. Ce qu'il avoit reçu de Dieu même, ce qu'il savoit, il le transmit à ses enfans, qui, à leur tour, le laissèrent comme un héritage aux générations suivantes; la tradition se conserva, s'étendit avec l'espèce humaine, et voilà comme de famille en famille, d'âge en âge, de contrée en contrée, les notions primitives se sont conservées plus ou moins pures dans le genre humain. Ainsi , toutes les croyances religieuses et morales ont une source commune; mais ce sont des ruisseaux dont les uns ont conservé la pureté de leurs eaux, et dont les autres se sont plus ou moins altérés
521 LO] N VU RELLTË.
à travers la corruption des siècles. C'est de là que sont venus ces principes communs à tous les hommes que l'ignorance ou les passions afîbiblissent, mais n'anéantissent pas* eetle lumière qui, pour bien des peuples, a été obscurcie des nuages du mensonge, mais qui laisse toujours échapper quelques rayons. Or ces règles universelles, invariables, dont le sentiment plus ou moins ■\ifse trouve partout, ces notions communes de bien et du mal, qui gouvernent l'espèce humaine, et sont comme la législation secrète du inonde moral, voilà ce qu'on appelle loi naturelle: dénomination très-légitime. Elle est naturelle, parce qu'elle est fondée sur la nature des choses, sur des rapports primitifs entre l'homme et Dieu, entre l'homme et ses semblables; naturelle, parce que les principes en sont tellement conformes à notre nature raisonnable, qu'il suffit de les exposer pour en faire sentir la vérité; naturelle, parce qu'on en trouve des vestiges partout où se trouve la nature humaine, ce qui a fait dire qu'elle est gravée dans le cœur; naturelle enfin, parce qu'il falloit la distinguer de toute autre loi don-
née à l'homme depuis la création, et qu'on appelle positive. Aussi la dénomination de loi naturelle est-elle autorisée par les livres saints et notamment par saint Paul, par tous les docteurs de l'Eglise, par tous les moralistes de toutes les nations et de tous les siècles, par le langage universellement reçu de tous les hommes; en sorte que, proscrire le mot de loi naturelle , ce seroit se mettre en révolte contrôle genre humain. \ oyons quel est le devoir de la loi naturelle par rapport à nos penchans et à nos passions.
Si nous écoutons plusieurs des faux sages du dernier siècle, ils nous apprendront que c'est un projet insensé que de vouloir combattre ses passions, que sans elles l'homme seroit stupide; crue celles qui forment le caractère de chacun sont incurables, qu'elles sont la source de ce qu'il \ a de grand et de beau, et qu'après tout les ïices sont amsi utiles à l'humanité que les vertus. Ici, Messieurs, que le bon sens soit notre arbitre, qu'il juge entre l'école chrétienne et celle des novateurs. Que penserez-vous ele la logique et de la force d'esprit de tous ces fa-
J2r) T.OT N \Tl •.". I U.T.
bricateurs de morale nouvelle, si nous découvrons que leur doctrine porte sur <liis équivoques, sur L'abus «le quelques mots, sur de pitoyables sophismes, que ce qu elle 1>. ni avoir de raisonnable étoit connu avant eux, et que ce qu'elle peut a\oir de neuf est vraiment insensé? Cherchons avant tout à bien démêler les choses, à nous garantir de cette confusion de langage qui fait ici toute la force de l'incrédulité.
Dans le dessein de nous faire veiller à la conservation de nous-mêmes, de nous intéresser au bien de nos semblables, l'auteur delà nature a mis dans nous des goûts, des inclinations, dont nous ne pouvons nous défendre, qui nous avertissent rapidement de nos besoins, de nos devoirs, des dangers qui nous menacent. Souvent la marche de la raison seroit beaucoup trop lente , ses conseils nous arriveroient trop tard. Ce n'est point d'après un système réfléchi, par un long circuit de raisonnemens, c'est bien plutôt par une impression involontaire, par le sentiment, que l'homme est averti de ses besoins corporels, que le père aime ses enfans, que le malheur nous touche, que nous avons
dclattrail pour nos semblables , qu'un tendre souvenir nous attache aux lieux où nous avons passé notre enfance. 11 est naturel à 1 homme de s'aimer soi-même, d'aimer ses paréos \ sa patrie, ses bienfaiteurs, de fuir la doulçur, comme il est naturel de donner à son corps la nourriture qui le soutient ou le repos qui le délasse. Dans tout cela, il ne faut voir que la voix de la nature attentive à nos besoins, que des impressions utiles qui se rapportent à notre bonheur ou à celui de nos semblables : c'est ce que nous désignerons sous le nom de penchans naturels, et notre devoir c'est de les régler. Que s ils ne sont pas contenus dans de justes bornes, s'ils deviennent ardens, impérieux, s'ils sont poussés jusqu'à l'excès, ou bien s'ils nous portent vers des choses illicites, en un mot, si les penchans sont déréglés de quelque manière, nous les appellerons passions, et notre (1 voir, c'est de les combattre. Entrons sur tout cela dans un développement nécessaire. Pour peu qu'on veuille consulter son propre cœur, son expérience personnelle ou celle de ses semblables, comment ne pas sentir qu'on doit être en garde contre les
penchans de La nature même les plus légitimes, (jiiMs tendenl ;i franchir les bornes, que, si la raison nevienl en modérer l'essor, en tempérer Les ardeurs, ils acquièrent une force, nue violence qui entraîne, cl qu'ils finissent par dominer en quelque sor.le la volonté, s ils ne sont pas domines par elle. Ainsi c'est Lien parmi penchant également légitime et doux, qu'une mère se complaît dans ses enfansj mais, pour peu qu'elle écoute trop sa tendresse, elle aimera dans eux jusqu'à leurs défauts et à leurs vices, et son amour ne sera plus qu'une indigne mollesse. Ainsi rien n'est plus innocent à la fois et plus consolant que le sentiment de ramitié; mais, s'il est abandonné à lui-même, il peut aisément devenir vicieux, dégénérer en commerce de Hatteries et de complaisances criminelles. L'amour de soi est le premier qui se fait sentir, mais, s'il se dérègle, il devient égoïsme, inspire la haine, pousse à la vengeance* Oui, abandonnez la nature à sa pente ordinaire, et au lieu de l'amour de soi-même, vous aurez cet orgueil qui ne vit que de distinctions et de préférences, et qui semble faire ses délices des humiliations d'autrui : au lieu
d'une louable émulation , vous aurez cette ambition effrénée , qui veut toujours monter plus haut et s'élever sur les ruines de ses rivaux confondus; au lieu d'une sage, d'une active industrie, vous n'aurez plus qu'une insatiable cupidité, dont rien ne pourra contenter les désirs; au lieu des plaisirs honnêtes, vous n'aurez que cette volupté qui énerve à la fois Famé et le corps, et que suivent trop souvent l'opprobre et la discorde. On reproche au moraliste religieux de faire de l'homme un être insensible, une statue sans ressort et sans ame, parce qu'il l'invite à régler ses penchans : mais fut-il jamais une accusation plus étrange? Quel moraliste a jamais pu défendre a l'homme de sentir, de désirer, d'aimer, d'agir? Qui jamais a condamné les affections légitimes , s'est avisé de faire de l'homme un être passif, indifférent, plongé dans les langueurs de l'apathie? L'Evangile lui-même, ce code de morale si parfait, ne fait que les épurer et les rendre plus utiles: aimer Dieu, aimer les hommes, voilà toute la loi; or, de ce double amour comme de leur source, découlent toutes les affections, tous les devoirs naturels, domestiques
000 LOI JS \Tl RELLE.
cl civils, qui perfectionnent l> :s hommes et i s rendenl plus heureux. Quelle loi fut jamais plus sévère contre le serviteur inutile, contre le riche indolent, contre la paresse et l'oisiveté? 1 ons ne profanez pas les dons que le ciel nous a faits; ce n'est pas assez, nous devez les faire valoir; vous n'opprimez pas le pauvre, vous ne retenez pas le bien d'autrui; ce n'est pas assez : si nous êtes pourvu des biens de la fortune, vous deve« savoir les répandre dans le sein de 1 indigence; et qui vous empêche de suivre les sentimens nobles et généreux? lues -vous épris de l'amour des lettres et des arts? tout ce qui vous est commande, c'est de ne pas leur sacrifier des devoirs plus sacrés, et de ne pas en abuser pour prêter des charmes à des vices déjà trop funestes. Avez -vous un amour ardent pour la patrie? qui vous empêche de nous livrer à des travaux ou de former des entreprises utiles à la prospérité publique? Etés-vous vivement affecté des maux de l'humanité? qui nous empêche de vous dévouer au soulagement des malpeux et de mériter le titré de père des infortunés? En un mot, pour que tout soit
IiOI NATUREUJS. 00 i
dans 1 ordre, que les penchans soient régies par ia raison. C'est alors qu'ils seront utiles, et qu'ils n'auront jamais une activité funeste. Ce n'est pas détruire le cours d'un fleuve, que de l'environner de digues puissantes.
Est-on de bonne foi, quand on accuse le moraliste de n être qu'un imprudent déclamateur en s élevant contre les passions? Quoi: Messieurs, faut -il que nous fassions l'apo* logie de ces penchans vicieux et déréglés, source de tous les maux qui désoient les familles et la société? faut-il donc que les chaires de l'austère vérité ne soient plus que des tribunes vouées à la défense de toutes les inclinations qui ne connaissent ni frein ni mesure? Quoi donc! au gré des novateurs, n'y a-t-il pas sur la terre assez d'orgueil et d'indolence, assez de cupidité el de bassesse, assez d'envie et de noirceurs, assez de vengeance et de férocité, assez de volupté et de scandales? Pour augmenter le jeu de ces passions dont ils se font les apôtres complaisans, il faudra, loin de les combattre, dire au poète de ne cbanter mie la mollesse et l'impiété: au peintre, de ne tracer que !i
mage de la volupté; au jeune homme, de porter l'amour du jeu jusqu'à la frénésie; à la mère de familial d'engloutir dans la folie de ses dépenses les espérances de ses enfans; à l'homme de négoce, d'exposer sa fortune et ci U" de tant d'autres par des spéculations folles où il n'entre que de l'avidité et point de prévoyance; aux parens, de faire des arts les plus frivoles l'occupation la plus sacrée de leurs enfans. Messieurs, ce sont là, je croîs, des excèaj et si nous voulons y mettre un frein, on nous accusera de vouloir anéantir l'homme et ses facultés ! Fut-il jamais accusation plus étrange?
Que signifie l'éloge qu'on a fait des passions fortes, en les présentant comme la source de ce qu'il y a de beau et de grand parmi les hommes? Quand on lient un pareil langage, neut-on se flatter de Lien s'entendre soi-même? En effet, un goût très-ardent et comme exclusif pour certains objets, un cœur susceptible d'impressions \ives et durables, un esprit capable de réflexions profondes ou de soudaines illuminations, une ame ferme , inébranlable dans ses pensées et ses desseins, voilà bien, je crois-, ce que l'on
trouve dans ceux qu'on suppose animés de fortes passions. Mais qui ne voit pas que ces dispositions naturelles, si elles ne sont Lien dirigées, si elles ne tournent à des choses louables et utiles, peuvent entraîner les désordres les plus monstrueux, qu'elles peuvent faire des hommes ou grands par leurs crimes ou grands par leurs \ ertus? Avec ces qualités extraordinaires de l'esprit et da cœur, vous pourrez avoir des Aristide, des Trajan, des Louis IX, des Henri, des Turennc, des Bossuet, des Fénélon; mais, si l'amour de la fausse gloire, si de funestes exemples, si la flatterie, si des circonstances malheureuses donnent à ces penchans une direction funeste, vous aurez des Catilina, des JNéron, des Mahomet, des Cromivel, des novateurs audacieux, des poètes infâmes, des sophistes dangereux. Voyez ce fleuve qui roule tranquillement ses eaux; il répand sur ses bords la vie et la fraîcheur, et l'on peut par mille canaux divers étendre de toutes parts ses influences salutaires; mais, s'il \ient à se déborder, il porte au loin le ravage et la désolation.
Que signifie encore ce conseil que nous
55 t LCfl N \: i iu:i.r,j:.
donne un dos chefs do l'école modei i quand il nous dit: Que vos passions soient toutes à l'unisson, établissez entre elles une juste harmonie } et n'en appréhendez point les désordres. Mettez, dites-vous, vos pas-* irions à l'unisson ; mais voudriez- vous lu en nous apprendre l'infaillible secret d'exécuter un si admirable dessein? ne diroit-on pas que l'on peut accorder les passions de l'aine comme les cordes d'un instrument, et qu'elles sont aussi dociles au commandement de Famé, que la harpe sous les doigts du musicien? Si les passions qui se balancent sont d'une égale force, il en résulterait un étal d'équilibre et d'inaction. Supposez l'homme également combattu par l'amour et par la haine, par l'ostentation et par l'avarice, par l'audace et par la pusillanimité, par le désir de la gloire et par l'intérêt personnel : vous auriez le plus irrésolu et le plus nul de tous les êtres. Voulez-vous que Tune de ces passions soit plus forte, qu'elle soit dominante, et qu'elle mette en jeu toutes les autres? que devient l'harmonie prétendue? Si les passions sont fortes , n'est-il pas à craindre qu'elles ne soient déréglées ? Dès - lors
i.Ol NATL RIXl.l;. DÔÔ
elles se disputeront toutes à l'envi la possession de l'homme. Le cœur ne sera pins qu'une arène de gladiateurs, ou, pour parler avec les livres saints, le cœur ne sera plus qu'une nier bouillonnante dont les Ilots se heurtent, se brisent avec fureur. Qu'il est Lien plus sage d'avertir l'homme de veiller sur ses penchans pour en prévenir les excès et de les combattre avec courage, quand ils sont excessifs! Les passions sont les maladies de l'aine, et celui qui, pour en arrêter les pernicieux effets, nous propose sérieusement de les mettre en harmonie , ressemble à l'empirique qui, pour la conser\atioi? de la santé , nous conseilleroit de mettre à l'unisson toutes les maladies du corps.
Revenons donc, Messieurs, à la saine doctrine que dicte la raison, que la religion enseigne à tous 5 c'est que nous avons dans Dieu un maître dont la volonté doit être la règle de la notre : le bien , c'est d'y obéir; le mal, c'est d'y résister. Loin de nous tous ees docteurs de mensonge, qui voient dans lés- passions le bien suprême , et qui nous invitent à nous y livrer, plutôt qu'à lutter contre elles pour les soumettre à la raison.
JPaurois pu vous intéresser à la cause que je nls, par la crainte même de voir les passions devenir le fléau de la société cl la ruine <!u corp! ; vous dire que l'intempérance avec ses <\c<s, L'ambition avec ses inquiétudes, la colère avec ses fureurs, la jalousie avec son ver rongeur, allèrent, détruisent les tempéramens les plus robustes, conduisent à des langueurs funestes, liaient les infirmités et la mort, et sans doute que les faits viendroicnt à l'appui de ces assertions. Mais j'ai mieux aimé envisager les choses sous un point de vue plus élevé et plus digne d'une créature raisonnable. Oui, la grandeur, l'héroïsme, c'est bien moins de suivre ses penchans que de les sacrifier au devoir. Je consens à ne pas me prévaloir ici des maximes du christianisme, qui me donneroient tant d'avantage: j'en appelle à ces sentimens d'ordre et de vertu répandus chez tous les hommes. Tous ont senti que le plus beau triomphe est celui que l'on remporte sur soi-même, sur l'amour du plaisir, sur ses ressentimens, sur la cupidité. Le féroce Marius, ne pouvant se résoudre à quitter le pouvoir suprême , est-il plus grand que le
modeste.
L,OI NATUIiEJLJ/n. 0J7
modeste dictateur qui fait taire l'ambition pour retourner à la charrue? Coriolan marchant à Rome , à la tête des ennemis de sa patrie, est -il aussi grand que cet Aristide, qui, partant pour son exil, fait des ^œux pour la ville ingrate qui le condamne? Le guerrier qui n'écoute qu'une intempérance fougueuse vaut-il le héros qui respecte la vertu de sa captive? Oui , nous sentons tous qu'il est plus beau de faire passer avant tout le devoir, lors même que nous aurions la foiblesse de l'immoler à la passion. C'est la maxime que Bossuet prête au grand Condé : « 11 avoit pour maxime, dit Bossuet, écou- )) tez, c'est celle qui fait les grands hommes, » que dans les grandes actions il faut songer )) uniquement à bien faire , et laisser venir » la gloire après la vertu. »
I elle est la destinée de la vérité sur la terre: si elle a des amis sincères, qui la défendent avec courage, elle a aussi des ennemis ardens, qui la combntlcut avec acharnement: sa lumière, en même temps qu'elle charme les esprits dociles, irrite les esprits superbes. Le propre de la vérité, c'est de combattre tous les vices et toutes les erreurs, et dès-lors faut-il s'étonner qu'on voie s'ar^ mer contre elle toutes les passions et tous les préjugés? C'est un talent Lieu déplorable que celui que nous avons tous plus ou moins de répandre des ténèbres sur les choses les plus claires, de nous embarrasser nous-mêmes dans nos propres subtilités, et de réussir plus d'une fois à donner un faux jour de vraisemblance aux paradoxes les plus révoltans.
II y a long -temps que Cicéron l'a dit, qu'il n'est point d'absurdité qui n'ait eu ses dé-
LïBïlE ÀTtBÏTRE. OJo
fenscurs, même parmi des esprits non vulgaires. Ces reflexions , Messieurs, se sont présentées naturellement à nous, au sujet de la discussion que nous allons entamer sur le libre arbitre. Oui, s'il est une doctrine simple, lumineuse, dont le sentiment soit universellement, profondément répandu dans le genre Immain, c'est qu'il v a dans nous un principe actif, capable de délibérer, de choisir, de se déterminer; c'est que nous ne sommes ni des machines soumises à des impulsions purement mécaniques, ni des plantes qui végètent d après des lois purement phvsiques, ni des animaux conduits par un instinct aveugle, qui les maîtrise et les entraîne. Toutefois, je ne sais si l'étude de la philosophie présente une question plus obscurcie des nuages du sophisme cjue celle de la liberté de Faine humaine. Tout ce que la dialectique peut avoir de plus embarrassant et de plus subtil a été mis .en œuvre pour la combattre. Ici la corruption du cœur est venue se joindre aux égarcmens de l'esprit, et le fatalisme, tout odieux, tout funeste qu'il est, n a pas laissé que d'avoir des sectateurs dans tous les siècles. U est si commode de penser
.)iO LIBRE ARB1 lUV..
que les passions nous entraînent avec une force irrésistible , (juc nos actions dépendent uniquement de nos organes, qu'un inflexible destin fait nos mccs connue nos vertus. Avec cette doctrine, on pourra bien étaler dans ses discours la morale la plus rigide, parce que en même temps , par elle, la conscience s'endort dans le vice, la volupté n'est plus troublée dans ses plaisirs, et que le crime même peut vivre dans le calme de l'innocence.
En venant aujourd bui , Messieurs , venger la liberté de nos âmes des attaques des soplùstcs anciens et modernes , n'allons pas nous méprendre sur le véritable objet de la discussion; il s'agit de bien s'entendre pour ne pas s'engager dans des disputes interminables. Sans doute on ne prétend pas que dans toutes ses pensées, dans tous ses désirs, dans tous ses mouvemens, l'homme soit à l'abri de toute nécessité. Que de mouvemens dans ses organes, dont il n'est pas le maître ! que d'impressions faites sur les sens , que de sensations qui en sont la suite, que de pensées irréfléchies que souvent nous éprouvons malgré nous-mêmes! On sait bien aussi
LIBRE ARBITRE. ô4l
qu'il est des choses, qui d'ailleurs nous sont agréables, auxquelles nous acquiesçons sans contrainte , sans violence, et qui néanmoins ne sont pas libres. Ainsi l'amour de nousmêmes, le désir de notre bonheur, est bien ce qui est le plus conforme à notre volonté, et c'est pourtant ce qu'il y a de moins libre. C'est Bossuet qui, au commencement de son traité sur le libre Arbitre , fixe l'état de la question par les paroles suivantes : <x La )) question est de savoir s'il y a des choses » qui sont tellement en notre pouvoir et à )) la liberté de notre choix , que nous puis- » sions ou les choisir ou ne les choisir pas. )) Ainsi , la liberté , c'est la faculté de se déterminer par son propre choix.
Ici nous avons des preuves de tous les genres, preuves directes tirées du sentiment, de la raison , de la foi du genre humain; preuves indirectes tirées des absurdités mêmes du sentiment contraire. Notre dessein, c'est de vous les exposer. INous aurons soin , en les développant, de combattre les difficultés à mesure qu'elles se présenteront. S il en étoit parmi -sous qui fussent arrhes dans celte assemblée avec des preS entions contre
0 12 LIBRE 1HDITB.E.
la liberté de leur ame > j'espère qu'ils en feront un aoble usage, en se rendant par une conviction réfléchie aux preuves qui rétablissent.
Oui, tout me dit que noire esprit a la faculté de délibérer et d'agir par choix, qu'il est l'arbitre de ses déterminations, qu'il est libre en un mot; et d'abord j'en appelle au sentiment, à ce témoignage intérieur qui nous avertit de ce qui se passe dans nous. Si nous voulons un moment nous replier sur nous-mêmes, nous découvrirons que notre ame se connoît, qu'elle se voit, se sent elle-même ; elle a la conscience de ses pensées, de ses facultés, de ses opérations; elle est avertie de son état, de ce qu'elle éprouve, de ce qu'elle est, par un sentiment vif et profond dont elle ne peut se défendre. Or, que chacun de nous s'écoute et se consulte lui-même, et il sentira qu'il est libre , comme il sent qu'il pense et qu'il existe. Oui , chacun de nous sent très-vivement et très-nettement, du moins dans une foule de circonstances, qu'il a le pouvoir de parler ou de se taire , de marcher ou de
TJBRE ARBITRE. 5 i3
rester immobile , de garder un secret ou de le révéler, d'assister un indigent ou de le délaisser, d'agir ou de ne pas agir ; et qui ne sent pas cela , comme il sent sa pensée et son existence? et si celte liberté est une chimère , comment puis-je la sentir de cette manière? Ce qui n'est pas , ce qui n'est qu'un néant, peut-il se sentir avissi positivement que ce qui est très-réel?
Voulons-nous sentir vivement notre liberté? faisons-en l'épreuve dans une de ces choses parfaitement indifférentes, où aucune raison ne nous penche plutôt d'un côté que d'un autre. Je me résous, je suppose, à lever mon bras et à le remuer; que je le porte à gauche, que je le porte à droite, voilà ce qui m'est très-indifférent 5 je puis exécuter l'un et l'autre mouvement avec une égale facilité. En le remuant ainsi à mon gré, je puis bien sentir le plaisir d'exercer ma liberté 5 mais (pie je le porte d'un coté ou d'un autre, en vérité le plaisir est égal ; et plus je considère sérieusement et profondément pourquoi je commence à le porter à droite , plus je sens clairement que c'est ma volonté seule qui m'y détermine par^son activité propre et
54 i libre ARBITRE,
par ce pouvoir de choisir qui la constitue. Oui, je suis tellement ici maître de mes rnouvemens que je puis annoncer d'avance
ce cpie je ferai à ce sujet: je puis ni'engaaer à faire trouver vraie ou fausse toute conjecture qu'on pourroit se permettre à cet égard. Ainsi, si Ton conjecture que dans un moment je lèverai mon bras, je ne craindrai pas de m'engager à le tenir immobile; même il sufiiroit qu'on me crut obligé à un mouvement déterminé, pour que j'exécutasse le mouvement contraire : tant le pouvoir que j'ai de choisir est véritable ! Sans doute l'homme est iibre aussi dans des choses bien autrement importantes que le mouvement du bras; mais je n'ai d'abord besoin que de ce seid exemple pour faire voir ([ne riiomme n'est pas une machine, et pour t-nverser ainsi le fatalisme.
Viendra -t- on nous dire que ce sentiment intime de notre liberté pourroit bien n'être qu'une illusion, que peut-être nous sommes déterminés nécessairement par des impulsions réelles, mais insensibles, et que nous sommes affectés comme si nous étions libres, encore que noifè ne le soyons pas?
C est-à-dire qu'on veut combattre un fait par une possibilité , une réalité par une supposition tout imaginaire , le sentiment positif de la liberté par une dénégation toute gratuite de ce sentiment. Quoi ! je sens que j'ai le pouvoir de parler ou de me taire; j'ai ici un sentiment aussi profond, aussi lumineux de ma liberté que de ma pensée et de mon existence, et vous voulez traiter d illusion ce que je sens d'une manière aussi claire, aussi réelle! Que n appelez-vous aussi chimérique le sentiment de votre existence? Avec de tels raisonnemens tout est renversé • plus de moyen de distinguer le bon sens de la folie, le mensonge de la vérité. A ous aurez beau me parler de sentiment intérieur, de conscience, de lumière, d'impression de vérité, je VOUS dirai que ce sont là peut-être des illusions. \ ous viendrez me raconter, je suppose, qu'un jour, sur les bords cîe la Seine, aux. environs de celte capitale, vous fi s surpris par un orage épouvantable el eo.. noyé dan;, un déluge d'eau : jt- vous ferai obséder que pe^Lt-être tout cela n< s'est ;>assc que dansvotre cerveau, dans votre- imagina-
5±6 un:;.': aiihithe.
lion, et que ce n'est pas la première fois qu'on prend des fantômes pour des réalités. \ons me répondrez que vous jouissiez pleinement de vos sens et de vos facultés, que vous avez parfaitement vu et senti la pluie qui vous pénétroit de toutes parts : je vous répondrai que vous avez cru sentir et que vous ne sentiez pas, que vous étiez affecté comme si le ciel étoit pluvieux, encore qu'il fut très-serein. Oui, avec cette manie de combattre ce que notre sentiment intérieur a de plus clair et de plus vif, on nous conduiroit à douter même de notre pensée et de notre existence : car enfin nous ne savons que nous pensons et que nous existons que parce que nous nous sentons penser et exister.
Je le sais, il est des choses dans lesquelles nous sommes entraînés par une secrète nécessité; mais alors nous le sentons trèsbien : nous savons distinguer les choses dans lesquelles nous sommes nécessités de celles où nous sommes libres. Ainsi l'homme s aime lui-même d'un amour qui lui est très-agréable sans doute , mais nécessaire ; il n'est pas en notre pouvoir de ne pas nous aimer.
LIBRE ARBITRE. O'iJ
Nous pouvons bien éprouver quelquefois Le
désir de voyager pour nous instruire, comme nous éprouvons le désir d'être heureux ; mais voyez la différence : nous ne songeons pas seulement que nous puissions nous empêcher de vouloir être heureux, et nous sentons clairement que nous pouvons nous empêcher d'entreprendre un voyage: mêmenous délibérons, nous consultons en nousmêmes si nous devons l'entreprendre. Mais nous ne mettons jamais en délibération si nous voudrons être heureux; ce qui montre, dit Bossuet à ce sujet, que, si nous sentons que nous sommes nécessairement déterminés par notre nature même à désirer d'être heureux, nous sentons aussi que nous sommes libres de choisir les moyens de l'être.
A tous ces raisonneurs subtils qui veulent combattre le sentiment de notre liberté par leurs sophismes , nous pouvons faire quelques réflexions bien simples et pourtant bien embarrassantes pour eux. INous leur dirons : Vous traitez d'illusion le sentiment de ma liberté, et vous \oulez le combattre par les argumens de je ne suis quelle mêla-
5 i8 LIBRE ARBITRE,
physique 5 mais prenez garde, tous vos raisonnemens seront inutiles pour moi, si je n'en connois pas la vérité. Je ne puis la connoître que par an sentiment de lumière intérieure qui m'avertisse de sa présence, car la vérité n'existe pour moi que par le sentiment que j'en ai; mais, si je ne dois pas creire au sentiment de ma conscience, qui me dit que je suis libre, pourquoi voulezvous que je croie au sentiment de ma conscience, quand elle me dira que vous avez raison? Si je ne dois [ias ajouter foi au sentiment de ma liberté , pourquoi devrois-je ajouter foi au sentiment de la vérité de vos raisonnemens ? Croyez -vous donc que je sentirai plus clairement la force de vos raisons cpie je ne sens ma liberté? A'ous voilà enlacés dans vos propres filets. Ce n'est pas tout : vous m'accusez de céder trop facilement à des apparences, d'être crédule; vous voulez me désabuser; en conséquence, vous étalez voire système de fatalisme, vous l'exposez dans toutes ses parties, vous voulez me convaincre de la solidité de vos idées et de la foiblesse des miennes; mais vous Ctëoyéz donc que je suis capable d'examiner.
de peser mes pensées et les vôtres, de délibérer, de choisir, de me décider enfin pour ou contre votre doctrine? mais ce pouvoir, qu'est-ce autre chose que l'exercice même de ma liberté? Yoilà donc comme, pour me prouver et me convaincre que je ne suis pas libre , vous êtes obligés de supposer que je le suis. C'est assez sur la preuve tirée du sentiment . : cette dernière considération nous mène à la seconde preuve , que va fournir l'évidence du raisonnement.
Que la liberté soit possible, c'est une chose incontestable : tous les hommes en ont l'idée, et toutes les langues ont des mots et des façons de parler très -claires et très - précises pour l'expliquer; tous distinguent ce qui < >t en notre pouvoir, ce qui est remis à notre choix, de ce qui ne l'est pas; et ceux qui nient la liberté ne disent pas qu'ils n'entendent pas ces mots, mais ils disent que la chose que l'on veut signifier par là n'existe pas (]). Et pourquoi Dieu n'auroit-il pas pu donner à l'homme cette faculté de choisir entre les objets divers, et de se déterminer
(i) Bosmci , traître du libre Arfnlre.
OOO LIBRE ARBITRE.
par une activité propre, personnelle, inhérente à sa nature;? Si Dieu a pu nous communiquer quelque chose de son être, en nous donnant l'existence ; quelque chose de son intelligence infinie, en nous donnant la raison j quelque chose de sa puissance créatrice, en nous donnant le pouvoir de créer en quelque sorte dans la matière tant de formes nouvelles, et d inventer tant de moyens d'embellir, de perfectionner la nature elle-même, pourquoi n'auroit-il pas pu nous rendre participâtes de sa souveraine liberté, dans ce degré de subordination et d'imperfection qui convient à la créature? Et que nous dit ici la raison éclairée par l'expérience? c'est qu'il n'y a aucun motif déterminant, aucun bien particulier, aucun penchant naturel, qui nous entraîne irrésistiblement, qu'ainsi nous pouvons faire un choix par L'activité même de notre libre arbitre.
Sans doute l'homme agit par un motif qui le détermine; c'est par là qu'il est intelligent et raisonnable. Mais ce motif est-il nécessitant, irrésistible? voilà le point décisif de la question. S'il l'étoit, pourquoi
donc, avant que d'y céder, a-t-on réfléchi, délibéré? On ne s'avise pas de mettre en délibération si Ton mourra un jour, ou si l'on verra la lumière en ouvrant les veux; en cela, on se laisse emporter au cours inévitable des choses : mais à l'égard des raisons qui se présentent pour agir ou pour n'agir pas, nous sentons que nous devons les peser, parce que nous voulons agir par choix.
Quel aveuglement de faire de l'homme un être purement passif sous les coups de la nécessité, de vouloir expliquer ses déterminations, ses volontés, ses choix, par des impressions mécaniques! Quel rapport y at-il entre un acte de ma volonté qvii choisit, et le choc d'un mobile frappé par un autre? Est-il au pouvoir de celui qui est frappé de délibérer sur le mouvement reçu, de le modifier, de prendre une direction opposée à celle qui lui est imprimée? L'ame, au contraire, se replie sur elle-même, réfléchit sur les impressions qu'elle éprouve, et déploie comme il lui plait sa force et son actmté. Que les deux bassins d'une balance soient dans un parfait équilibre; le poids qu'on met dans l'un des deux le fait pencher: ce
552 LIBRE AttBITKK.
bassin ne peu! résister an poids qui I entraîne j il n'est pas en son pouvoir de rester lise comme il ëtoit, il est passif; mais notre aine est active, elle obéit ou elle résiste suivant sa volonté. Prenons garde de nous faire de fausses notions des motifs qui agissent sur notre ame. Wallons pas, abusés par l'imagination, nous figurer un. motif, comme un corps qui agit de tout son poids sur un autre corps. Un motif, c'est une idée, un sentiment, une considération, qui s'éveille dans 1 aine: c'est quelque chose de spirituel, lue raison d'agir n'est pas l'action : il y a loin des lumières de 1 entendement aux résolutions de la volonté- et combien de fois, par une contradiction qui décèle la liberté, ne faiton pas en pratique ce qu'on improuve en théorie?
Maintenant, vous sentirez combien est vaine cette objection, que nos idées viennent des sens, nos déterminations de nos idées, et qu'ainsi tout se réduit à l'organisation physique. Je réponds qu'il n'en est pas de Famé, substance active, délibérante, comme d'un instrument dont on pince les cordes; qu'après que le jeu des muscles, des nerfs
"lïbtie AUBrrrcE. 55 j
et des fibres, a éveillé dans l'a me des sensations, et par elles des idées, l'a me a la faculté de les comparer, de les combiner, de les apprécier- qu'ainsi elle est bien passive d'un coté comme un instrument de musicjue, si l'on veut, mais que, de l'autre, elle est active par sa nature même, fie qui nous fait illusion ici, c'est que, dans bien des choses, la nécessité se trouve à côté de la liberté, et que, par irréflexion, on les confond ensemble; je vais m 'expliquer. Les couleurs que je vois, les sons que j'entends, les odeurs qui m'affectent, les impressions extérieures que reçoivent les organes, tout cela éveille dans mon arao des sensations dont je ne puis me défendre : en cela, je suis nécessite. Le sentiment de la faim ou de la soif qui me presse , de la joie ou»de la douleur dont je suis pénétré, des désirs qui m'agitent, des mouvemens indélibérés et rapides que j'éprouve, tout cela encore n'est pas libre, j'y consens. Mais vient le moment où finit la nécessité et où la liberté commence. C'est sur ces impressions mêmes que la volonté exerce son empire; elle est 1< utsouveraine et non leur esclave; les organes
054 LIBRE SlRBITRE.
sont ses ministres et non ses maîtres : ils peuvent ]>icn être rebelles, mais leur révolte ne détruit pas son autorité, ou plutôt elle la suppose. INous savons parfaitement distinguer les impressions nécessaires d'avec les choses où nous sommes libres, certaines volontés irréfléchies d'avec celles qui sont de notre choix. Ainsi, au premier instant de la bataille, le guerrier le plus intrépide peut bien frémir d'une frayeur involontaire; mais il sait ce que lui commandent le devoir et l'honneur; et il marche à l'ennemi avec un courage réfléchi. Au milieu d'un concert qui vous charme, vous avez bien le dessein de l'entendre jusqu'au bout; mais voilà que le souvenir d'un devoir à remplir frappe votre esprit; vous réfléchissez, vous savez par choix sacrifier le plaisir au devoir. Qui ne sait pas démêler ces diverses aflections, et distinguer en quoi il est libre , en quoi il ne l'est pas? Sans doute nous aimons le bien en général, nous le cherchons, nous le désirons, comme le terme unique de nos espérances et comme l'objet de notre bonheur; sans doute encore, si Dieu, le bien suprême, nous apparoissoit , il nous entraîneroit vers lui ir-
résistible ment; nous irions nous perdre dans cet océan de grandeur et de gloire. Le désir de connaître seroit pleinement satisfait par la vue de Dieu, la vérité même; le désir d'aimer seroit rassasié par la possession de Dieu, la beauté suprême. C'est alors que, dans un état fixe de connoissanec pleine et de bonheur parfait, nous ne serions plus libres. Mais sur la terre il n'en est pas ainsi; nous ne voyons qu'à travers des nuages. Encore que la raison me découvre que la vertu est le seul bien véritable, cependant nous ne sentons pas toujours un plaisir actuel en la suivant : elle exige souvent des sacrifices pénibles à la nature ; encore que les plaisirs soient faux et trompeurs, ils ont néanmoins des charmes, des attraits sensibles, <pii captivent; encore enfin que, dans bien lies points, la vérité se montre à nous d'une manière très -lumineuse, toutefois elle est souvent enveloppée de quelques ombres.
Ainsi il reste toujours quelque chose à désirer à noire intelligence, comme à notre volonté; aucun bien particulier ne nous entraîne nécessairement, et voilà pourquoi nous ne cessons de consulter, de délibérer, d
556 LIBRE l! ;r;in:.
choisir; ce qui constitue l'essence de la 11berté.
Sans doute Le tempérament , les penchant naturels, l'habitude, eiereent sur nous un certain empire; mais gardons-nous de le croire absolu, et Sachons réduire son influence à sa juste valeur. Ainsi, crue, par un effet de leur organisation, lés uns soient plus enclins au plaisir, à la paresse, à la colère, je le \eux; que nous naissions avec certaines dispositions, certaines Qualités plus particulières , qui doivent faire comme le fond cl" ia trempe de notre esprit et de notre caractère , je le veux au^si; que de Ioniques habitudes aient laissé dans nos ames des impressions très-difficiles à détruire, ce qui a donné lieu à cette façon de parler que l'habitude ett une seconde nature, j'y consens encore. Qu'on voie des esprits, cl ailleurs pleins de raison, tourmentés, sur quelques points, d imaginations bizarres dont ils ne sont pas les maîtres, comme on le raconte de Mallebranche et de Pascal; qu'on voie des hommes possédés de la manie de se croire clés animaux dans certains intervalles, entraînés machinalement à imiter les cris des
animaux, ou à partager leur, nourriture, je
ne prétends pas trouver la liberté dans les maniaques et les insensés; il s'agit en ce moment de l'homme raison nable et jouissant de toutes ses facultés. Dr alors, loin de nous la pensée que le tempérament, le penchant, l'habitude , sont irrésistibles ; ils peuvent aflbiblir la liberté et non lanéanl ir; bientôt je ferai sentir les conséquences affreuses de la fatalité. Disons ici que l'éducation, le bon exemple, la raison, la religion surtout, peuvent rendre l'homme vainqueur de toute la violence des inclinations et de l'habitude. Ce n'est pas le lieu de dire tous les prodiges que peut opérer en ce genre la religion avec ses promesses et ses menaces, avec tous les secours di\ins dont elle est la dispensatrice; je me contente de rappeler que, chez les anciens et les modernes, mille exemples attestent hautement combien l'ame conserve d'empire au milieu des impressions qui peuvent la solliciter au mal. Qu'un arbre soit penché d'un côté, on ne le verra pas se redresser de luimême; une pierre qui tombe du haut des airs ne remonte pas dans l'atmosphère; le
fleuve ne recule pas vers sa source ; ici tout est soumis à des lois mécaniques. Rien de semblable dans l'homme; s'il n'est pas indépendant des causes physiques, il n'est pas entraîne par elles; il est animé <! un principe d'activité, d'une force de raison et de volonté, qui s'élèvent au-dessus de tous Les attraits et de tous les obstacles. Combien de fois, malgré toutes les impressions des plus longues habitudes, n'a-t-on pas vu des voluptueux sortir enfin de leur mollesse, devenir laborieux et tempérans, et comme le changement prodigieux, opéré dans leur conduite, faisoit éclater merveilleusement leur liberté et l'empire de leur ame sur leurs organes! Augustin éloit né avec un esprit ardent, un cœur naturellement tendre -.longtemps il est livre à de monstrueuses erreurs,, il est plongé dans les plaisirs des sens; en tin des pensées plus sérieuses commencent à le faire rougir de ses désordres; il combat, il triomphe des habitudes de l'orgueil et de la volupté ; il est rendu à la vertu , et par elle à la véritable liberté. \ oulez-vous un exemple mémorable de ce que peuvent la réflexion et la religion sur la nature la plus rebelle?