I.THP.n ARBITRE. JJÇ
rappelez-vous l'immortel élève de Pimmortel
Fénélon. Colère, impétueux, effréné dans tons ses désirs, plein de caprices et de saillies bizarres, le duc de Bourgogne, livré à lui-même ou dirigé par des mains inhabiles, auroit pu être un monstre de vices et de cruauté; et voilà que de douces insinuations , des exemples plus touebans encore que les leçons, et surtout l'empire que la religion prend insensiblement sur son cœur, tempèrent, adoucissent ce caractère presque féroce, et développent dans le jeune prinrrdes qualités qui sembloient devoir préparer pour la France de longs jours de gloire < i de prospérité. Ainsi, Messieurs, la raison me dit qu'il n'est point de motif, point de bien particulier, point d inclination naturelle, qui entraîne irrésistiblement: qu'ainsi l'homme est libre avant que d'agir, puisqu'il peut choisir, et libre dans faction, puisqu elle est de son choix.
Enfui consultons la foi du genre humais S'il étoit question des secrets de la nature, des sciences appelées exactes , de la connoisaneo physique du globe et du monde planétaire, en un mot, de ce qui suppose une vaste ca-
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pacité ou de savantes recherches, sans doute ce n'esl j.;is l'opinion commune des peuples <jii il faudroit prendre pour arbitre <■! pour règle de la nôtre ; mais dans les choses qui se font sentir à tous, qui se lient ;'< ' i conduite ordinaire de la vie, qui sont la règle universelle des actions et des jugemens de tous les hommes, on ne peut qu'être frappé delà conviction universelle, constante , imperturbable,, des nations et des siècles. Comment ne pas y voir un de ces sentimens cpie la nature inspire, et qui tiennent au fond même de l'être raisonnable? Si, dans bien des points, les sa\ans eux-mêmes sont peuple par leurs préjugés, le peuple à son tour, sur bien des objets, est vrai philosophe. Entre les esprits les plus sublimes et nous, il est beaucoup de choses communes- il faut qu'entre leurs pensées et les nôtres il existe un lien de communication : sans cela, comment pourroient-ils se faire entendre? Ce lien, c'est le sens commun , et dans ce qui est du ressort du sentiment, du sens commun, j'a- ■\oue que je suis toujours frappé de l'autorité du genre humain. Or quelle a été sa croyance sur le libre arbitre? il est aisé de
s'en
s'en instruire. Si les hommes sont libres, il est naturel qu'ils délibèrent avant que d'agir, qu'ils portent leurs pensées dans l'avenir, que, dans leur prévoyance , ils se ménagent des ressources , et qu'ils se décident enfin pour le parti qu ils croient le plus sage. Or voilà ce qu'ils ont fait dans tous les temps, si bien que ceux qui ont agi sans réflexion ont été traités d'esprits légers, ou bien ont passé pour des téméraires et des insensés. Si nous sommes libres, il est naturel d'exhorter les hommes a fuir le vice , à pratiquer la vertu , à sacrifier la passion au devoir, à mériter par une conduite sans reproche la considération publique. Dans la doctrine de la liberté , tout cela est en notre pouvoir; aussi voit-on les sages, les hommes vertueux, les législateurs de tous les temps, tous ceux qui ont été amis de 1 humanité , consacrer leurs travaux et leurs veilles à rendre les hommes meilleurs et plus heureux. Enfin, si nous sommes libres, il est naturel que la société nous impose des lois, qu'elle nous fasse l'obligation de les suivre, qu'elle récompense ceux qui s'y montrent fidèles, et qu'elle en punisse les infracteurs. î. 16
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Or voilà ce que l'histoire nous atteste de toutes Les sociétés civiles. Ce n'est pas tout, ou a Lien vu des philosophes systématiques
s'élever contre la liberté, et la combattre dans leurs écrits: eh bien! dans la pratique, ils démentaient leur théorie; dans leurs actions, ils agissoient et se règloient comme s'ils étoient libres. Ainsi, dans tous les temps et dans tous les lieux , les hommes ont présenté tous les phénomènes, tous les traits caractéristiques de la liberté; ils ont senti, parlé, agi, comme doivent le faire des êtres libres. Donc la liberté est un des attributs de la nature humaine.
Et, Messieurs, si les passions, qui voudroient se satisfaire impunément et sans remords, n'étoient pas intéressées à méconnoître la doctrine de la liberté de nos âmes, croyez bien qu'elle n'auroit pas d'ennemis. On peut bien disputer contre cette vérité , comme les pyrrhoniens ont ridiculement disputé sur la vérité de leur propre existence; les sophismes peuvent l'obscurcir, mais non la détruire; et, toujours entraîné par le sentiment d'une conviction profonde, on verra le genre humain parler, raisonner,
agir, comme il doit le faire , s'il jouit de la liberté.
Je passe aux preuves indirectes du libre arbitre, que je tire des absurdités mêmes et des conséquences affreuses du système contraire , du fatalisme.
Souvent, Messieurs, un moyen court et facile de juger un système, c'est de l'examiner dans ses consécpiences immédiates.
Avec de la souplesse dans l'esprit, et les subtiles ruses de la dialectique, le sophiste vient à bout de répandre un jour de vérité sur les plus monstrueuses erreurs • il peut être difficile de le suivre dans ses argumens compliqués, ou d'en faire voir le faux, lors même qu'on le sent très-bien. Alors voyez les suites nécessaires de la doctrine, l'arbre se connoît par les fruits, et quand les conséquences sont absurdes , comment les principes seroient-ils vrais? Appliquons cela au fatalisme* Si je vous disois crûment qu'il n'y a au fond ni vice ni vertu dans ce monde ; si je disois encore que le remords n'est qu'une chimère, et le vain tourment des dupes, vous seriez révoltés de ces assertions- et,
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dans un autre discours, nous a\ons fait voir combien en éflet elles sont abominables. Si j'ajoutois enfin qu'il n'y a pas de Dieu, vous seriez plus révoltés (pie jamais. Eh bien ! voyons si ce ne sont pas les trois consécpienccs immédiates et inévitables du fatalisme, et dès-lors nous serons ramenés par la force des choses à la doctrine opposée, celle du libre arbitre.
Je soutiens d'abord que , dans le système du fatalisme , il n'y a dans la réalité ni bien, ni mal. Je m'adresse à ses défenseurs, et je leur dis : Les meurtres , les parricides , les empoisonnemens, la calomnie avec ses noirceurs, la barbarie dans les pères, l'ingratitude dans les enfans , la perfidie dans les amis , la mauvaise foi dans le commerce de la \ie, tout cela vous paroît-il un désordre? voyez-vous là des crimes? Au contraire, la probité , la reconnoissance, la justice dans le magistrat, le courage dans le guerrier, la bonté dans le riche, tout cela vous paroîtil dans Tordre? voyez -vous là des vertus? Le mal est-il d'un côté, le bien est-il de Vautre? Parlez; si tout est égal à vos yeux, si vous ne voyez d'autre différence entre les
bons et les médians que celle qui se trouve entre Fépervier vorace et la colombe timide ; si le parricide ou le dévoûment filial ne sont pas plus pour vous que la tempête furieuse ou qu'une douce rosée , quels sentimens sont donc les vôtres? et cette doctrine n'est -elle pas si horrible à vos propres yeux, que vous n'oseriez la professer hautement? Que si, d'un côté, vous voyez des crimes, et de l'autre des vertus, vous êtes des inconséquens. Car enfin, suivant vous, fatalistes, tout existe nécessairement, tout ce qui est doit être ; rien de ce qui est ne peut être autrement; tout est enchaîné par les lois de l'irrésistible destin, dès -lors tout est à sa place, tout est dans l'ordre; dès -lors aucune règle n'est violée, il n'est plus de désordre, car le désordre est la violation d'une règle ^ quon devoit suivre et qu'on n'a pas sui\ie. Ainsi, que ÎSéron, à la vue de Home incendiée, chante l'embrasement de Troie, ou que saint Louis rende la justice sous le chêne de Yincennes, l'un et 1 autre ne fait que remplir son inévitable destinée; 1 un est juste par la même raison que l'autre est cruel , c'est-à-dire , par
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le cours die 1 immuable nécessité. Ainsi, que Titus soit les délices du genre humain , et que Calcula en soit l'effroi , ce soûl deux anneaux également nécessaires de la chaîne des êtres ; l'un est de fer et l'autre d'or, m l'on veut, mais voilà tout; la différence de leur conduite nétoit pas plus de leur choix que la différence de ces deux métaux ne vient de leur volonté. Ainsi enfin , qu'un meurtrier soit cité devant les tribunaux , les mains encore teintes du sang de son semblable, il peut se dire innocent. Oui, dans le système du fatalisme , il a le droit de dire au magistrat : « J'ai tué mon semblable aussi y> nécessairement que vous êtes le vengeur de J) sa mort; chez moi, comme chez vous, le » tempérament fait tout par l'impulsion de » l'irrésistible nature; j'ai dû être le tigre qui y> dévore sa proie, et vous avez dû être le chas- )) seur qui le poursuit; vous êtes plus heureux » que moi, mais je ne suis pas plus coupable » que vous. » Messieurs, si le magistrat étoit fataliste, il pourroit bien condamner l'assassin ; mais il lui seroit impossible de répliquer à sa harangue. Le fataliste nous diia-t-il qu'il appelle vertu ce qui est u.lile,
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et vice ce qui est nuisible; encore que le premier comme le second soit nécessaire, et non l'effet d'un choix libre? Mais s'il en est ainsi, lui dirois-je, si c'est là votre balance du juste et de l'injuste, du vice et de la vertu , renversez donc toutes les notions du bon sens, et toutes les règles du langage reçues parmi les hommes ; appelez vertueux le champ fertile qui se couvre de riches moissons, car cela est très -utile; appelez criminel le torrent débordé qui ravage les campagnes, car cela est très-nuisible, \oycz, Messieurs , comme dans l'esprit de tous les hommes l'idée du crime se lie à celle de la liberté : le malade dans le délire de la fièvre, l'insensé dans un accès de sa folie, anroient beau commettre des meurtres , on verroit bien là un malheur, mais non pas un crime; on pourroit bien les mettre hors d'état de nuire à leurs semblables; mais quel code a jamais puni de mort celui dont h; cerveau est aliéné , encore qu'il eût commis (tes actions nuisibles? Pourquoi, Messieurs, devant les tribunaux , les forfaits réfléchis, combinés, préparés de loin, sont-ils plus révoltans, plus odieux que ceux qui sont commis dans
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un excès de colère et d'emportement, sinon parce qu'on voit dans les premier!
plus de réflexion, plus de liberté? Ainsi ôtez à l'homme la liberté, admettez le fatalisme, dès-lors plus de vice, ni de vertu.
Lue seconde conséquence , c'est que le remords est une chimère, et que le seul parti sage , c'est de l'étouffer. Le remords se compose de ce double sentiment, qu'on a dû éviter l'action qu'on a commise, et qu'on pouvoit l'éviter. C'est alors qu'il s'élève dans l'homme un combat pénible entre la conscience qui accuse, et l'esprit obligé de se condamner lui-même. Mais si vous ôtez à l'homme sa liberté , si le coupable ri'avoit pas le véritable pouvoir d'éviter le mal, quoi de plus insensé que de se le reprocher ! Qu il soit responsable d'un vol , d'un meurtre , d'une calomnie volontaires; que, sentant très- Lien qu'il avoit la liberté d'éviter ces crimes, il se les reproche, je le conçois; mais s'il y a été irrésistiblement entraîné, si ces crimes étoient pour lui aussi inévitables que la maladie et que la mort, il est tout aussi ridicule de se les reprocher, qu'il le seroit au moribond de se reprocher son agonie. lie-
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marquez, Messieurs, qu'on sait fort bien distinguer le remords des autres sentimens pénibles qui peuvent nous affecter. On s'afflige d'un événement qui renverse nos projets ou notre fortune , on donne des regrets à la mort d'un parent ou d'un ami; mais l'ame ne connoît le remords que pour des fautes qu'elle a commises librement. Que, dans 1 égarement de la fièvre qui le brûle, le malade insulte ou maltraite ceux qui lui prodiguent les plus tendres soins, ce n'est là qu un effet purement machinal; s'il vient un jour à l'apprendre, il pourra bien s'en affliger, mais non en concevoir du remords ; jamais la conscience n'est troublée que par des fautes qu'il étoit en son pouvoir d'éviter. Donc nous 6ter la liberté , nous prêcher le fatalisme, c'est apprendre aux médians à dormir en paix, au sein de leurs crimes, c?est leur enlever la dernière ressource qui leur reste , celle du remords.
Une troisième conséquence, c'est qu'il n'y a pas de Dieu. En effet la première idée qu'éveille dans l'ame le souvenir d'un Dieu , c est bien sans doute celle d'un être qui est la sainteté même, qui ne sauroit ni approu-
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ver, ni faire le crime; et dépouiller Dieu de sa sainteté ou l'anéantir, c'est la même chose. Or le fataliste est forcé de ne pasre*connoîlrc de Dieu, ou de le faire aroteur de
tout le mal qui souille la terre. Dans son système, le monde moral, comme le monde physique, se rè^leroit par des impulsions et des mouvemeus inévitables 5 toutes les actions humaines, comme les phénomènes de la nature, ne seroient que le développement nécessaire de la direction primordiale imprimée aux esprits comme aux corps. Alors, non -seulement Dieu permettroit le mal, comme provenant des ahus de la liberté , mais Dieu même en seroit la véritable cause. Alors le crime de l'assassin, comme l'éruption du volcan qui couvre de ses laves brûlantes les lieux d'alentour, seroit l'effet de la volonté divine ; ainsi le mal ne viendroit pas de l'homme, mais de Dieu. Ah! je le dirai sans craindre de blasphémer, mais plutôt dans un sentiment profond de respect pour la sainteté du Dieu que j'adore, s'il falloit admettre le fatalisme, croire que l'homme n'est pas libre , dès ce moment il faudroit prêcher l'athéisme comme la première de
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toutes les vérités. Que si toutes ces conséquences nous épouvantent, revenons donc à la doctrine enseignée par la saine raison, comme parla religion; revenons à la doctrine de la liberté de nos âmes.
Mais, dira-t-on, Dieu a tout prévu; une chose qu'il a prévue devoir arriver, il faut bien qu'elle arrive : sa science est infaillible ; il nest pas en mon pouvoir de la faire trouver en défaut en faisant le contraire de ce qu'elle a prévu. Comment donc concilier la liberté de l'homme avec la prescience di- "ùne? Messieurs, cette difficulté, qui est bien ancienne, est devenue banale à force d'être! répétée; elle a je ne sais quelle apparence qui éblouit; mais au fond elle n'a rien de solide: je vaisv répondre brièvement; mais, pour ne pas m'es poser à divaguer dans une matière si délicate, ni à être trahi par la mémoire, je vais lire. La science qu'a Dieu des évènemens futurs ne change pas leur nature ; il connoît comme libre ce qui doit être libre, et comme nécessaire ce qui doit être nécessaire. Dieu savoit d'avance, Messieurs, que vous et moi nous nous réunirions aujourd'hui dans ce temple, mais li-
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brcmcnt; en sorte que , si en cela nous n'avions pas été libres, c'est alors que sa science auroit été trompée. JNotre détermination à nous réunir n'a pas été l'effet de la prescience divine, elle en étoit l'objet; je ne me détermine pas à parler précisément parce que Dieu l'a prévu; mais Dieu l'a prévu parce que je devois me déterminer : je vous vois réunis dans cette enceinte, parce que vous y êtes, mais vous n'y êtes pas par la raison que je vous y vois; car, quand même jaurois les veux fermés , vous y seriez également. On semble croire que la connoissance anticipée d'un événement en devient la cause ; mais c'est une erreur manifeste. Ainsi je prévois bien que, cette conférence finie, vous et moi nous allons quitter cette assemblée , et cependant cette prévision ne nous imposera pas la nécessité de nous séparer. Quand l'astronome prédit une éclipse, est-ce sa prédiction qui la fait arriver? non sans doute. L'éclipsé n'arrive pas parce qu'elle est annoncée dans nos almanaclis; niais elle y est annoncée, parce que, d'après les lois physiques , elle devoit arriver. Il est bien infaillible que faction prévue arrivera;
mais il est infaillible qu'elle arrivera librement. S'il est certain que bientôt nous sortirons de ce lieu , il est certain que nous en sortirons très -librement. En un mot, nous faisons librement sous les yeux de Dieu ce qu'il a prévu que nous ferions librement : donc sa prescience n'ôte rien à notre liberté, ou plutôt elle k suppose. Que si ces explications ne dissipent pas parfaitement tous les nuages dont la matière est enveloppée, que s'il reste des obscurités sur 1 accord de la liberté de l'homme avec la prescience de Dieu et son empire sur sa créature , c'est le cas de dire avec Bossuet : « Quand nous )) nous mettons à raisonner, nous devons )) poser comme indubitable que nous pou- )) vons connoître très -certainement beau- » coup de choses , dont toutefois nous n'en- )) tendons pas toutes les dépendances ni )) toutes les suites. C'est pourquoi la pre- » miére règle de notre logique , c'est qu'il » ne faut jamais abandonner les vérités une » fois connues, quelque difficulté qui sur- » vienne, quand on veut les concilier- mais » qu'il faut au contraire, pour ainsi parler, » tenir fortement comme les deux bouts de
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» Ja chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours )) le milieu par où l'enchaînement se con- )) lin ue. ))
Ainsi, Messieurs, loin de nous le fatalisme, non moins redoutable par ses conséquences que faux dans ses principes. Pour nous tranquilliser sur les suites quil entraîne, qu'on ne vicvie pas bous "vanter les vertus de quelques stoïciens, les mœurs douces et paisibles de Spinosa , les actes de bienfaisance de quelques matérialistes modernes. Je réponds que, par une heureuse inconséquence, ils se sont montrés meilleurs que leurs systèmes, qu'ils n'ont pas dû leurs vertus à leur fatalisme; que, dans leur conduite, ils ont oublié leurs principes, pour agir, comme s ils étoient libres; que le sentiment a prévalu chez eux sur leur métaphysique ; que leur opinion étoit si évidemment mauvaise, que, dans la pratique, ils étoient obligés de se dépouiller de ce qu'ils pensoient en théorie : je réponds quil ne s'agit pas de savoir s'il a existé des fatalistes vertueux, mais s'ils l'ont été par suite de leur fatalisme; qu'un système qui, par un concours heureux de circonstances, a des suites
moins funestes pour quelques-uns de ses défenseurs, peut néanmoins être destructeur de toute morale, et que le prêcher, c'est se rendre coupable envers la société tout entière. Ali! 1 incrédulité moderne recueille avec complaisance tous les excès des chrétiens pour les faire retomber sur la religion; par une logique aussi absurde qu'elle est injuste, elle accuse le christianisme des vices qu'il condamne, des fureurs dont il a été quelquefois le prétexte, et, par cela seul, ses accusations ne sont que des calomnies. Mais ce qui est une horrible vérité , c'est que le fatalisme conduit au sang-froid dans le crime; qu'il apprend aux scélérats à mépriser les remords, en leur enseignant qu'ils ne sont pas plus coupables de leurs forfaits, que la plante vénéneuse n'est coupable des poisons qu'elle recèle. C'est bien le cas de répéter ces paroles d'un écrivain trop célèbre, et que trop souvent il auroit pu s'appliquer à lui-même : « Fuyez ces hommes qui, sous prétexte d'ex- » pliquer ia nature, sèment dans les cœurs » de désolantes doctrines... Renversant, dé- )) truisant, foulant aux pieds tout ce que les y> hommes respectent, ils ôtent aux affligés
» la dernière consolation de leur misère, aux » puissàns et aux riches le seul (Vcin de leurs » passions; ils arrachent du fond des coin.-. )) les remords du crime, l'espoir de la vertu, )) et se vantent encore d'être les bienfaiteurs » du genre humain. Jamais, disent-ils, la » vérité n'est nuisible aux hommes, je le y> crois comme eux, et c'est, à mon avis, une y> preuve que ce qu'ils enseignent n'est pas )) la vérité (]). »
{'■) Rousseau.