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principe plus évident; et c'est précisément parce qu'elles sont la base de tous les raisonnemens, qu'elles ne sont pas susceptibles <i éhc raisonnées.
Anciennes, elles sont nées avec le genre humain 3 pour si haut que vous remontiez, vous les trouvez répandues. Et comment pourrions-nous entrer en société avec l'antiquité, si nous n'avions pas de ces idées premières qui nous sont communes avec elle? L'homme ne les a pas inventées ; elles sont dans lui-meme à son insu : ou bien elles sont actuellement aperçues, ou bien elles n'attendent qu'une occasion pour se révéler ellesmêmes. On peut dire que toute vérité est ancienne; il n'y a que sa manifestation qui soit nouvelle : elle étoit dans nous du moins comme dans son germe. On ne goûte une vérité quelconque que parce qu'on la trouve conforme à des sentimens qu'on avoit déjà: l'esprit n'invente pas plus la vérité que Christophe Colomb na inventé l'Amérique, il la découvre ; il est en harmonie avec elle comme l'œil est en rapport avec la lumière; quand la vérité se présente, il la voit et s'en cmnare comme de son bien. L'intelligence
contient en elle-même le principe de tout ce qu'elle acquiert par l'expérience, et Fontenelle disoit, avec justesse, qaon croyait reconnaître une vérité la première fois qiï elle nous était annoncée.
Universelles, les vérités dont je parle sont de tous les peuples et de tous les lieux ; quelque part que l'homme se transporte, il se trouve en communauté d'idées et de sentiment avec ses semblables sur bien des choses, de manière à pouvoir se communiquer mutuellement ce qui se passe dans leur aine. Que les peuples soient divisés ou même opposés de lois, de mœurs, de coutumes, n'importe; ils s'entendent d'un bout du monde à l'autre sur certaines choses. Pourquoi le savant peut-il s'entretenir avec un ignorant? pourquoi aux extrémités de l'Orient les élé- ' mens de la géométrie sont -ils les mêmes que dans notre Europe? C'est que partout et dans toutes les conditions les hommes sont hommes; ils puisent des sentimens communs dans leur commune nature. Tout raisonne-* ment suppose un principe; et si le principe n'étoit pas commun, les hommes ne pourraient s'entendre sur rien : et voilà , Mes-
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sieurs, le sens commun, ainsi appelé, parce qu'il se compose d'idées universelles,
Enfin elles sont immuables; 1 homme ne peut pas plus les détruire que les créer; elles sont Ja vie de l'intelligence; elles sont à l'épreuve du temps; elles résistent à 1 ignorance, aux préjugés, aux passions. L'espèce humaine ne peut exister sans elles; il n'est pas plus en son pouvoir d'arrêter qu'à l'avenir il y aura des effets sans cause , que d'arrêter qu'à l'avenir les hommes vivront sans prendre ni boisson ni nourriture.
Tels sont les traits caractéristiques de ces sentimens qui sont inhérens à la nature humaine; ils peuvent être endormis, ils ne sont pas éteints, prêts à s'éveiller, à répondre au premier appel, pour nous servir de guide et de flambeau. L'ame les tient comme en réserve pour s'en servir au besoin ; c'est par eux qu'elle voit, juge, raisonne. Tel est donc ce moi humain qui a la conscience de lui-même, de ses sentimens, de ses idées, de ses opérations; qui a des principes fixes de raisonnement avec lesquels il va à la découverte de vérités encore cachées pour lui ; qui se modilie de mille manières dùîérentes ,
DE LA VÉRITÉ. 5g
mais qui, demeurant toujours au milieu du flux et du reflux perpétuel de ces modifications rapides et passagères, se rappelle le passé et le compare avec le présent : miroir immobile, dans lequel viennent se peindre successivement les représentations mobiles des objets , mais miroir animé , qui voit les objets qu'il reproduit, les écarte, les rappelle, les fixe, et se voit en même temps lui-même; merveille toujours ancienne et toujours nouvelle, qu'on ne remarque pas, parce qu'elle est de tous les momens : oui, pour peu qu'on veuille réfléchir sur les opérations de son esprit, ses facultés, sa mémoire, on s'écrie, comme au sujet des plus Iiauts mystères du christianisme : O inexplicables, ô mystérieuses profondeurs! o altitude, !
il est donc des vérités premières qui régissent le monde intellectuel et moral, comme il est des règles générales du mouvement qui régissent le monde matériel; elles forment, pour les esprits, des lois qu'ils ne peuvent franchir; de même que, dans la nature corporelle, les élémens confondus semblent menacer quelquefois l'univers
6 • DE i. \ a, l'.iil il..
d'un chaos éternel, il arrive que les désordres, les vices et les cireurs semblenl devoir quelquefois bouleverser el détruire Le monde des intelligences. Mais les principes fondamentaux subsistent toujours; ils prédominent et rétablissent Tordre; ce sont les points cardinaux sur lesquels roule le monde moral. Disons avec un écrivain étranger, déjà cité (i), « que le dernier effort de la rai- » son est de voir qu'il faut s'attacher forte- )) ment à certaines vérités premières, qui y) sont pour elle autant de points d'arrêt )) qu'on ne prouve pas par le raisonnement, » mais qu'on saisit par une espèce de vue y) intérieure, et qui constitue, en quelque y> sorte, l'intelligence. »
ïl n'a pas été question ici d'expliquer ces notions primitives : il falloit constater le fait même de leur existence, en assigner les caractères, et nous croyons l'avoir fait. INous ferons seulement, sur leur origine, une réflexion.
Dieu est, il se voit, et voit tout ce qui est possible. Or, en nous créant, il nous a
(i) Àncîllon; Mélanges de Philosophie cl dç LÏ'té*ralure.
DE LA YÉRTTl';. Gl
communiqué quelque chose des trésors de sa science infinie; notre raison est comme un rayon de la raison divine , la lumière de notre esprit est comme un reflet de cette lumière incréée. Les notions de vérité et d'ordre qui sont dans nous se trouvent aussi, de toute éternité, dans celui qui est la vérité même, mais d'une manière infiniment plus parfaite: c'est ainsi qu'où peut entendre les idées éterneUes dont parle Platon , et Fénélon après lui dans un de ses Dialogues* "Voilà, Messieurs, ce que nous ont révélé nos livres saints, en nous disant : Dieu a fait l'homme à son image; parole qui explique l'homme mieux que n'ont pu le faire tous les sages anciens et modernes. Admirons, en passant, cette religion dont renseignement répond si bien à ce que la métaphysique peut avoir de plus élevé , comme sa morale répond à ce que le sentiment a de plus pur; ce qui a pu faire dire a un penseur allemand quV/ n'y a voit d'autre philosophie que la religion chrétienne.
Mais, outre ces vérités premières ou d'évidence, n'est-il pas des vérités de discussion ,
Je déduction, de conséquence, comme on voudra les appeler? et quels sont, pour nous, les moyens de les connoître? C'est ce qui nous reste à discuter.
Je viens d'établir, Messieurs, qu'on étoit forcé d'admettre des vérités premières, aussitôt senties et aperçues qu'énoncées, et qu'on ne peut prouver, parce qu'elles sont la preuve de tout : premières par leur existence, elles précèdent l'usage réfléchi de la raison , comme le germe précède le développement de la plante qui doit en sortir ; premières par leur importance, elles servent de fondement à tous les travaux de l'esprit, à toutes les recherches, à toutes les découvertes; premières par leur ascendant et leur empire, elles sont aussi anciennes, aussi étendues, aussi durables que le genre humain. S'y attacher, c'est sagesse; s'en écarter, c'est folie. Ces premiers principes sont l'ancre de salut pour l'intelligence : sans eux, elle seroit toujours flottante sur un océan d'incertitudes.
Mais, il faut en convenir, si tout se réduisoit pour nous à ces notions primitives,
nos connoissànces seroicnt renfermées dans des limites bien étroites; tons les hommes seroient également instruits , puisqu'elles sont communes à tons , et le genre humain seroit resté clans une enfance éternelle. Les premières vérités sont comme les racines de l'arbre de la science, que la culture fait croître , et d'où sortent un grand nombre de rameaux qui se chargent de fleurs et de fruits. Dans le vaste domaine de l'esprit humain , dans les sciences naturelles , dans la géométrie, dans la politique, même dans les matières religieuses et morales , que de vérités qui ne se présentent pas d'elles-mêmes à l'esprit, dont le simple énoncé n'est pas évident, auxquelles on n'arrive que par la réflexion ! Mais , avant d'aller plus loin et d'indiquer les moyens de les découvrir, il est une remarque importante à l'égard de tous les genres de connoissances, sans exception; c'est que toute vérité quelconque, considérée dans notre ame, en tant qu'elle est aperçue , connue de nous , se réduit au sentiment intérieur qui nous avertit de sa présence. La vérité est bien indépendante de la perception de mon esprit,
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comme la lumière du soleil est indépendante de l'organe de la vue; mais, de même rjue la lumière n'existe pour moi que par suite de l'impression qu'elle fait sur mes yeux, la vérité n'existe pour moi que par le sentiment d'elle-même, éveillé dans mon amc : oui, que le philosophe m'entretienne de Dieu et de ses attributs, de lame et de ses facultés, de la morale et de ses préceptes , de la religion et de ses fondemens ; que le savant m'expose les lois de la nature , les phénomènes qu'elle présente et les découvertes qui sont le fruit de ses observations; que le géomètre me développe ses théorèmes avec leurs corollaires; que l'homme de lettres me trace les règles de Lien dire , et de persuader aux autres les choses dont on est persuadé soi-même; que le critique mette sous mes yeux les monumens des faits qu'il me raconte, et cherche à m'en faire voir toute la force : je leur prête une oreille attentive; je tache de suivre la chaîne de leurs raisonnemens : à ce sujet , des pensées , des réflexions s'élèvent dans mon esprit ; j'éprouve un sentiment de résistance ou d'adhésion , et , si je finis par
donner à leurs théories un plein assentiment, c'est parce que j v suis déterminé par un sentiment intérieur qui me force à dire : Cela est vrai.
On cherche une règle infaillible de nos jugemens, un principe immuable de certitude, ce qu'on appelle le critérium de la vérité : on le placera - 1 - on ? Est - ce dans la conformité parfaite de la conséquence avec la vérité première qui la renferme, ou bien en d'autres termes dans l'identité? est-ce dans l'expérience? est-ce dans l'autorité? qu'on choisisse. Le principe qu'on me présentera comme tel, il faut qu'il soit connu de mon esprit et apprécié par lui; il faut que par un sentiment intérieur je sois averti, et de l'exactitude de cette règle de vérité, et de lu justesse de ses applications. Cherchcrezvous à subjuguer mon esprit par une révélation divine, ou par la foi universelle du genre humain? mais il faut que cette révélation et cette croyance me soient connues, et que j'en sente le poids et l'irréfragable autorité; il faut que quelque chose me dise intérieurement : cette révélation vient de Dieu: telle est la foi du genre humain, et
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c'est une folie de ne pas penser comme lui.
Me ferez-\ons remonter jusqu'à Dieu, source rie toute vérité ? il faut doue que je connoisse Dieu et que j'éprouve dans moi la persuasion intime de son existence : d'ailleurs comment être certain de l'existence de Dieu, si je u'étois certain de mon existence personnelle? Or je ne suis certain de mon existence individuelle que parce que je me sens exister; et nous voilà toujours ramenés au sentiment intérieur. 11 faut être pour sentir et pour connoitre; le néant ne sent rien , ne connoît rien : sans doute, si Dieu n'étoit pas, je ne serois pas, et je ne puis expliquer mon existence que par celle de l'Etre des êtres qui me Fa donnée. 11 ne s'agit pas ici de priorité d'existence, mais de priorité deconnoissance. A^ant de sa\oir que Dieu est, il faut que je sache que je suis : le doute même sur mon existence en seroit la preuve : car le doute ne peut exister que dans un (lie existant; le néant ne saurcit douter.
Oui, Messieurs, quand on veut se dégager des illusions des systèmes élevés quelquefois bien inutilement à grands frais, on trouve que tout porte sur le sentiment in-
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lime du moi et de ce qui se passe en moi; après avoir épuisé toutes les réflexions et tous les raisonnemens, la raison ultérieure de croire à une proposition quelconque est le sentiment intérieur de sa vérité. Je n'ai pas besoin de savoir comment les sentimens et les pensées sont éveillés dans mon ame; je permets pour le moment d'embrasser le système que Ton voudra: ainsi, que dans nous tout commence par la sensation ou par la parole, ou de toute autre manière, n'importe; il est impossible qu'une idée, qu'une vérité, qu'une chose quelconque, existe pour moi autrement que par le sentiment que j'en ai; en ce sens, il est manifeste que le principe de ma croyance est dans moi et non hors de moi; tout ce qui me vient du dehors doit être senti et apprécié par moi, et lorsque l'impression de vérité que j'éprouve est très-lumineuse, profonde, irrésistible ; lorsque je sens qu'il faut que j'y cède, si je ne veux renier ma nature, alors je suis arrivé à la conviction, à la certitude, qui n'est autre chose que l'adhésion imperturbable de l'esprit à la chose qui lui est présentée.
Mais ce sentiment intime de lumière que
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font éprouver les premières vérités, avonsnous des moyens de le faire naître dans les choses moins lumineuses par elles-mêmes?
Oui, Messieurs; s'agit — il de choses intellectuelles, fondées sur des rapports invariables comme la géométrie? l'esprit peut en voir les premiers principes et tirer dos consécpiences par voie de raisonnement. S'agit-il de choses matérielles et sensibles, telles que les phénomènes de la nature corporelle? elles nous sont connues par le rapport des sens. S'agit- il de choses (te fait, telles que l'existence et la mort de César? nous les connoissons par le témoignage.Voyons donc si le raisonnement, les sens, le témoignage, dans des circonstances données, sont pour nous des guides sûrs et fidèles qui nous conduisent jusqu à la vérité.
Je sais très-hien qu'on abuse du raisonnement contre la raison même; qu'il est de faux raison 11 emens, comme il est de faux poids et de fausses mesures; que l'esprit humain s'égare, se précipite plus d'une fois, et qu'il est sujet à prendre de vaines lueurs pour la pure lumière; et, dans un discours particulier, nous chercherons à découvrir les
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causes les plus ordinaires de nos erreurs. Mais enfin la fausse monnoie ne détruit pas la véritable, et n'empêche pas que celle-ci ne soit marquée à des traits qui finissent par la faire reconnoître et distinguer de ce qui n'est pas elle ; il en est de même de bien des choses que la raison cherche à pénétrer. Dans bien des circonstances, on peut remonter à des principes fixes et non contestés auxquels tout le reste se lie , arriver à ces notions primitives et lumineuses par ellesmêmes dont nous avons déjà parlé. Or, soit que je contemple ces premiers principes dans leur lumière, soit que je considère les conséquences qui en reçoivent une lumière réfléchie, je suis également frappé d'un éclat qui me subjugue et qui entraîne mon esprit ; la conséquence n'est autre chose que le principe développé. Oui, je vois que l'essence du cercle c'est d'être rond, que le diamètre le partage en deux parties égales, que le rayon est la moitié du diamètre, que tous les points de la circonférence sont à une égale distance du centre; et si, de ces notions évidentes par elles-mêmes, les géomètres déduisent des propriétés qui en soient I. 5*
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le résultat inévitable, je croirai que les unes et les autr< s son! également certaines. Qu'on multiplie les sophisnies, qu'on cherche à ébranler ma croyance; je croirai toujours qu'un cercle est rond; je sentirai à ce sujet une impression de \érité dont il me sera impossible de me défendre; même je me trouverai malgré moi pénétré de la conviction la plus intime et la plus profonde , nonseulement sur les qualités essentielles du cercle que je vois sans réfléchir, mais sur celles qui s'y trouvent renfermées et qui me sont manifestées. Ainsi, que la chaîne de nos raisonnemens soit suspendue à l'un de ces principes premiers et immuables, qu'ils soient liés ensemble comme des anneaux dont le dernier tient à celui qui le précède, jusqu'à ce qu'on arrive au point lixe qui les soutient tous; et c'est alors que même la dernière conséquence se trouvera inséparablement unie à son principe.
Sans doute il y a loin des premières notions de l'algèbre aux plus hauts problèmes de l'analvse; de ces propositions, j 'existe, je sens, je pense, aux spéculations les plus sublimes. Que de propositions, que de raisonnemens
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intermédiaires! C'est comme mie route inconnue, et qu'il iaudroit faire pendant la nuit; mais si, depuis le point du départ, je trouvois des flambeaux allumés de distance en distance, le premier rne conduiroit au second, le second au troisième, et j'arriverois enfin à celui-là même qui me montreroit le terme de mon voyage. 11 en est de même dune suite de raisonnemens Lien liés; chaque proposition imprime dans l'esprit sa trace de lumière , et dès lors j e passe par une suite non -interrompue de sentimens intérieurs de vérité qui me conduisent enfin à la vérité que je cherche.
Je viens au rapport des sens; j'avoue que les sens, l'œil, l'oreille, peuvent devenir, pour l'esprit téméraire, irréfléchi, une occasion de préjugés. Combien de fois de nouvelles découvertes n'ont-elles pas fait voir les choses sous un nouveau jour? Des expériences, sur lesquelles on s'étoit reposé avec, trop de confiance, ont été trouvées fautives. Mais de là que faut-il conclure? une seule chose : c'est qu'il faut être en garde conlre les jugemens précipités et ne prononcer qu'après l'examen le plus réfléchi. Mais, quand
le rapport des sens est constant et uniforme; quand les expériences mille fois répétées offrent les mêmes résultats; lorsque, envisagé sous toutes les formes, le même phénomène ne cesse de se reproduire, et que les objets sont si palpables, si sensibles, qu'il suffit d avoir des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre; alors peut -on se refuser de croire au témoignage des sens? Ainsi, comment ne pas croire d'après 1 expérience que l'eau est plus pesante que l'air, que l'air est plus élastique que l'eau , que les fluides cherchent à se mettre de niveau, que l'astronome connoît le secret de calculer avec précision le retour des éclipses , que les arts ont des procédés très-bien adaptés au but qu'ils se proposent? Comment ne pas croire que le jour n'est pas la nuit, qu il est du mouvement dans la nature? Ici, le doute m'est impossible; j'aurois honte de moi-même, si je me surprenois à hésiter; et dussent tous les Zenon anciens et modernes m'embarrasser par des subtilités contre le mouvement, auxquelles je ne serois pas en état de répondre , je me croirois le plus insensé des hommes de nier le mouve- ,
ment;
DE LA VÉRITÉ. r/D
ment; je mareherois et je diiois : donc le mouvement est possible.
A enons au témoignage. Nous savons trèsbien que plus d'une fois des témoignages suspects ont passé pour irrécusables; qu'en matière de faits historiques 1 imposture d'un côté, la crédulité de l'autre, ont pu accréditer des récits mensongers; mais nous savons aussi qu'il est des règles d'une saine critique pour la discussion des témoignages, et souvent telle est leur autorité qu'il est impossible de la récuser. Sans développer ici cette matière , ce qui demande un discours à part, j'en appelle en ce moment à votre conscience; je vous le demande, Messieurs, s'il venoit à l'esprit d'un sophiste de vous débiter qu'Alexandre-le-Grand est un héros fabuleux ; que Charlemagne n'a jamais vécu que dans 1 imagination de nos romanciers, ou que la ville de Rome n'existe que sur les cartes géographiques ; ce ridicule personnage trouveroit-il un seul partisan en Europe? ébranleroit-il la croyance universelle sur ces faits ? ou plutôt ne passeroit-il pas pour un insensé de nier l'existence de Charlomagne, d'Alexandre? Et pourtant ces faits, i. 4
- . DÉ 1. \ \ LM'i'l..
nous ne les con unissons que par Je témoignage des hommes. Oui, je crois à l'existejice de Rome, que je n'ai jamais vue, d'une i (tanière aussi ferme que je crois à L'égalité îles quatre cotés qui composent un carré. Qu'on énonce devant vous cette proposition : xisle en Italie une ville qu'on appelle Rome y ou bien cette autre : dans un carré les quatre côtés sont égaux; n'éprouverez- \ous pas la même impression irrésistible de vérité? S'élèvera-t-il dans votre esprit aucun nuage à ce sujet? Si vous hésitiez , ne croiriezvous pas résister à l'évidence, au cri le plus impérieux de votre conscience, encore que vous n'ayez pas vu Rome de vos yeux? C'est Là pourtant une chose de fait qui n'est pas soumise au calcul, aux procédés géométriques; ce que je dis de Rome, je le dirai de Constantin ople, de Philadelphie, de Pékin; je le dirai de l'existence de François Ier. , de Clovis , de Théodose , de Marc-Aurèle , de César; je le dirai de faits plus particuliers encore; de la bataille de Fontenoy, d'I\ v\ , de Pavie , de Pharsale , d'Actium. Qui ne croiroit renoncer au sens commun en refusant d'ajouter foi à tous ces faits? Ecoutez
ce que dit à ce sujet un des plus beaux génies qui aient honoré la magistrature française : ce Je sens , a dit dAguesseau , dans y> ses Méditations métaphysiques (1), qu'il y » a des faits qui ne me sont connus que par » le témoignage des hommes, dont il m'est :» aussi peu possible de douter que des vé- )) rites les plus évidentes , comme celles de )) la géométrie. Puis-je douter, par exemple, » de l'existence de Rome où je n'ai jamais » été?.... Puis-je seulement soupçonner que » l'historien me trompe ou qu'il est lui— » même trompé, quand il m'assure qu'An- )) guste a été le premier des empereurs ro- » mains; que Christophe Colomb a fût la » découverte de ce qu'on appelle le Nou- )) veau-Monde? Si les vérités de la géométrie » sont plus lumineuses , parce que j'en dé- )) couvre le principe , celles-ci ont l'avan- » tage d'être à la portée du commun des )) hommes et de faire dans leur ame une im- » pression plus profonde et plus durable. » On dispute tous les jours sur les méthode1 » géométriques , on dispute sur l'é< :J1Cnco
(1) IV». Médit, tom. 11 > y,-., ,//,
jG DE LA VÉRJlr.
» même ; mais on ne s'est jamais a\isc de )> disputer sur l'existence de Rome, et, s'il )) s'est trouvé quelquefois des hommes qui y ont révoque en doute les faits de cette )» nature, on les a regardés comme des fous )) ou du moins comme des sophistes mépri- )) sables qvii abusoient de la subtilité de leur y esprit. »
"\ oilà donc, Messieurs, comme le raisonnement, les sens, le témoignage, ou séparés ou réunis, peuvent être pour nous le fondement de divers cenres de connoissances. il ne s'agit pas de rendre 1 homme infaillible, pas plus que de le rendre impeccable ; la jossefsion de la vérité en tout n'est pas plus faite pour ce monde que la perfection dans la vertu. Si l'homme est intelligent, il est libre aussi ; et dans la recherche de la vérité, comme dans la conduite, il peut faire un bon ou un mauvais usage de son libre arbitre. Vainement il auroit en main des uistrumens sûrs de vérité, s il refusoit de As'cn servir, si la passion, si l'orgueil, en diçigeciejit l'emploi; ce seroit une grande et funeste illusion de croire que tout est fait pour le triomphe de la vérité, parce qu'on
auroit éclairé l'esprit : il faut Lien comprendre que les plus grands ennemis de la vérité, ce sont nos passions : il y aura donc des erreurs, comme il y aura des vices, tant qu'il y aura des hommes. Mais enfin , les liommes ne savent-ils rien , parce qu'ils no savent pas tout? N'y a-t-il point de vérité , parce qu'il y a beaucoup d'erreurs? c'est comme si l'on disoit qu'il n'y a point de vertu, parce que la terre est souillée de beaucoup de vices , ou que la lumière n'est rien , parce que nous sommes souvent dans les ténèbres. Voulons - nous rester dans ce juste tempérament où se trouve la sagesse ? disons avec un de nos anciens apologistes , qui fut un des plus beaux esprits de son siècle, disons avec Lactance (1) : « Parmi )) les philosophes, les uns ont prétendu qu'on )) pouvoit savoir tout , ce sont des insensés : » les autres , que l'on ne pouvoit rien sa- )) voir ; ceux-là n'étoient pas plus sages : les )) premiers ont trop donné à l'homme- les » seconds lui ont donné trop peu : les uns » et les autres se sont jetés dans l'excès. Où
(i) De F.tlsa Sapientia , lib. III, cap. vi.
» est donc la sagesse? Elle consiste à ne pas :» croire que vous sachiez tout, ce qui n'ap- )) partient qu'à Dieu, et à ne pas prétendre )) que vous ne savez rien, ce qui est le propre )) de la Lrulc; entre ces deux extrémités, il » y a un milieu qui convient à l'homme , )) c'est une science mêlée de ténèbres et » comme tempérée par l'ignorance. »
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