‹ Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religion (volume 3)Chapitre 6 sur 35 · DE KOS ERREURS · texte numérisé non relu

DE KOS ERREURS

JLiE premier besoin comme lfepr* mier Lien de l'homme, c'est la vérité : oui, vérité dans la religion qui, en nous donnant des id hautes et pures de la Divinité , nous apprend à lui rendre des hommages dignes d'elle : vérité dans la morale, qui trace leurs devoirs à toutes les conditions sans rigorisme comme sans mollesse; vérité dans la politique qui . t n rendant l'autorité plus juste et les sujets plus soumis , sauve les gouvernemens des passions de la multitude, et la multitude de la tyrannie des gouvernemens; vérité dans les tribunaux, qui fait pâlir le vice, rassun 1 innocence, et amène le triomphe de la justice; vérité dans 1 éducation qui, niellant en accord les doctrines et la conduite, fait que les instituteurs ne sont pas moins les modèles que les maîtres de l'enfance et de la jeunessevérité dans les lettres et les arts, qui les préserve de la contagion du mauvais goût, de?

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faux ornemcns comme des fausses pensées; vérité dans le commerce de la vie qui, en bannissant la fraude et l'imposture , fait la sûreté commune : vérité en tout, vérité avant tout; voilà au fond ce que cherche, par les désirs secrets de son cœur, le genre humain tout entier jjjpus les peuples ont compris que la vérité est utile et que le mensonge est nuisible.

Et en effet, lorsque les véritables doctrines sont universellement enseignées, qu'elles ont pénétré dans les cœurs, qu'elles animent toutes les classes delà société, si elles n'arrêtent pas tous les désordres, elles auront du moins l'avantage d'en arrêter un grand nombre; elles seront fécondes en sentimens généreux, en actions vertueuses, et l'on sentira que la vérité est pour le corps social un principe de vie. Que si au contraire l'erreur sur des choses capitales vient à dominer dans les esprits, surtout dans ceux qui sont appelés à servir de guides et de modèles, elle les égarera, les jettera dans de fausses routes, et en corrompant les pensées, les sentimens et les actions , elle deviendra un principe de dissolution et de mort.

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Depuis un siècle surtout, quel choc d'opinions opposées parmi nous! Que de systèmes renversés par d'autres systèmes! que de paradoxes révoltans! Et l'histoire religieuse , politique et littéraire de la France , qu'est-elle autre chose, depuis cent ans, que l'histoire du combat de toutes les erreurs contre toutes les vérités? combat soutenu d'abord par la plume et plus tard par le glaive, et dont f issue fut pour un temps la destruction apparente de la religion et de la monarchie. Une chose qu il faut bien remarquer, c'est que tous les combattans, le sectaire comme l'orthodoxe, le sophiste comme le philosophe, l'impie comme le chrétien , le démagogue comme le défenseur du trône, tous faisoient profession de marcher sous les drapeaux de la vérité, et ceux qui étoient armés contre elle se seroient regardés comme vaincus, s'ils eussent reconnus qu'ils étoient enrôlés sous les bannières du mensonge.

Mais comment se fait-il qu'avec cet amour secret de la vérité, qui est dans le cœur de tous, l'erreur soit si répandue, et qu'elle «'gare si souvent le savant même comme

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le peuple? Ne scroit-il pas possible de remonter aux causes de nos erreurs, de bien les reconnoitre pour se dérober à leur influence? En signalant les écueils contre lesquels va se briser la raison humaine, on ne préviendrait pas sans doute tous les naufrages, mais peut-être on lui en épargnerait beaucoup; c'est dans cette pensée et cette espérance que j'ai conçu le dessein de vous entretenir aujourd'hui des causes ordinaires de nos erreurs.

Ces causes sont la foiblesse de la raison , i ignorance, le demi-savoir, la science même, la fausse application des divers principes de vérité , la préoccupation , l'excessive curiosité, les passions.

Je dis d'abord la foiblesse de la raison. Placé, pour ainsi dire, entre l'être et le néant, i homme, par ses facultés, présente bien des traits de ressemblance avec son divin auteur; mais en même temps il se ressent des imperfections et de la misère de tout ce qui est créé : il est intelligent, mais son intelligence est bornée; s'il n'est pas dans l'impuissance absolue de saisir toute vérité, il ne lui est pas donné de tout voir et de tout connoître; en

vain son orgueil murmure contre les limites de sa raison , il ne sauroit les renverser, aussi incapable de se donner une intelligence infinie que de se donner un corps immortel : et, s'il est fini, est-il étrange cru il soit faillible? Aussi il est des erreurs qui sont une suite naturelle de l'infirmité de notre esprit; l'aveu que nous en faisons doit, non pas nous jeter dans un lâche découragement, mais nous inspirer une juste défiance de nous-mêmes.

Oui, Messieurs, vous supposeriez réunis dans la même personne l'esprit le plus pénétrant, le cœur le plus droit, le savoir le plus vaste , vous n'auriez jamais qu'un homme , un être dont les facultés sont limitées ; il a bien le pouvoir de rapprocher les objets, de les comparer, de les apprécier pour éviter l'erreur dans ses jugemens; mais ce pouvoir, qui fait sa noble prérogative, décèle en même temps sa foiblcsse. Si vous en exceptez certaines vérités premières qui brillent à l'esprit de leur lumière propre comme le soleil brille aux yeux de l'éclat de ses rayons, l'homme ne voit pas les objets d'une simple et pleine vue ; dans la plupart de ses

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eormoîssances, ce n'est crue par des rapprochemens multiplies, par dos efforts pénibles, par de longs Mrçuits de raisonnemens, qu'il arrive enlin à la vérité- or dans ce travail il suffit de quelque inattention, d'un moment d'oubli et de sommeil de sa raison, pour que Terreur se glisse comme à son insu dans les résultats. iNon , le génie, la bonne foi, ne suffisent pas pour garantir de toute illusion ; il n'est pas plus donné à l'homme de se mettre à l'abri de toute erreur que de vivre exempt de toute faute. Quel est le savant critique pour si exact, si attentif qu'il ait été, qui ne se soit trompé quelquefois dans les détails de ses récits historiques? Quel est le magistrat, fût -il le plus éclairé, le plus consciencieux, qui, parvenu au terme d'une, honorable carrière, puisse se répondre davoir toujours prononcé suivant la rigoureuse vérité? En tout, l'homme est condamné à payer tribut à la foiblcsse de sa nature : c'est un mal qu'on ne sauroit guérir entièrement; le seul remède qu'on puisse y apporter, c'est de travailler à s'éclairer tous les jours davantage sur les choses qu'on est obligé de savoir, à fortifier sa raison par la ré-

flexion et l'expérience, à se mettre en garde contre tonte illusion. Disons au reste, pour la consolation de la foiLlc humanité, que les erreurs vraiment involontaires ne sont pas criminelles aux yeux de la souveraine justice.

iNon-seulement l'esprit est borné dans 1rs choses qu'il connoît, et sujet à s'en former des idées inexactes, incomplètes, fausses; mais combien n'en est-il pas qu'il ignore entièrement? La science est comme un champ immense que le ciel livre à nos soins et à nos travaux; dans quelques-unes de ses parties, il donne des fruits sans cidturc; dans la plupart, l'homme ne le féconde qu'à la sueur de son front, et jamais un seul homme ne pourra le défricher tout entier. Or comment juger sainement de ce qu'on ne connoît pas? Voyez le peuple; il ignore les ressorts secrets de la nature, les lois physiques qui entretiennent l'harmonie du monde, les causes des phénomènes célestes et des merveilles qui frappent ses regards; il n'a fait aucune étude qui puisse l'éclairer sur ces matières; ici il peut être aisément le jouet des sens et de l'imagination; il pourra bien

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inventer des causes bizarres de ce qu'il voit; de là, des opinions ridicules ou même superstitieuses : or, Messieurs, combien de beaux esprits qui sont peuple dans leur manière de jnger, et qui prononcent sur ce qu'ils ignorent! Les hommes universels ne sont pas communs 5 un grand poète peut ignorer les secrets des hautes sciences, un géomètre être assez étranger à la connoissance du cœur humain, et, si l'on veut s'élancer au-delà de la sphère de ses connoissances, est-il étonnant qu'on s'égare? Que chacun ne juge que de ce qu'il sait bien; qu il ait la sagesse de suspendre son jugement dans les choses incertaines, et le plus grand nombre des fausses opinions disparaîtront : ceci conduit à une troisième cause de nos erreurs, le de mi- s avoir.

Rien de plus commun que de rencontrer des esprits qui se contentent des aperçus les plus superficiels et les plus vagues, effleurent tout , n'approfondissent rien , et sont d'autant plus tranchans et plus affirmatifs dans leurs décisions , qu'ils devroient être plus réservés et plus modestes. Une des plus incurables manies de ceux qui se piquent

de science et de bel esprit , c'est de vouloir être universels et de s'ériger en docteurs, même dans les matières sur lesquelles ils n'ont que des demi-connoissances; c'est de là qu'est venu depuis un siècle ce débordement de systèmes en matière de morale , de politique, d'éducation, capables de bouleverser le monde entier; voilà ceux dont parle Pascal au titre XIXe. de ses Pensées, « qui ont quelque teinture de science, font » les entendus , troublent le inonde et ju- )) gent de tout plus mal que tous les au- )) très. » Ce sont ses expressions. Une ignorance sensée vaut mieux qu'un vain savoir: l'homme qui n'est que sensé connoît sa foiblesse , se l'avoue à lui-même et s'en défie ; le demi-savant, déjà très-vain de ce qu'il sait, s'arroge un savoir qu'il n'a pas, et n'a ni la sage retenue que le bon sens inspire, ni la lumière que donne une science profonde; il suit les vaines lueurs de son esprit et il s'égare. Non, le plus ignorant n'est pas celui qui ne sait pas, c'est celui qui faussement croit savoir; de là naissent les plus ridicules et les plus funestes prétentions. Quoi! Messieurs , je n'aurai qu'une légère teinture

des lettres humaines, et je m'arrogerai le droit de juger les anciens et les modernes, comme pourrait le faire le littérateur le plus profond ! Je serai à peine initié à l'étude des lois , et je me croirai un jurisconsulte aussi habile que Domat et d'ÀguesseauJ Où est ici le bon sens? Je ressemble à celui qui , placé au pied de la montagne , croiroit jouir d'un horizon aussi vaste que celui qui en occuperoit le sommet. Maintenant jugez vousmêmes de ce qu'il faut penser de ces esprits téméraires, qui ne connoissent la religion que par de faux portraits , qui , vains de quelques vieux argumens qu'ils croient une découverte, se permettent de combattre le christianisme, et s'exposent à le calomnier sans le savoir. Comment, aVec une connoissance légère de la religion, de sesfondemens , de sa doctrine, de son histoire, ose-t-on prononcer contre elle en faveur de l'incrédulité? Dans les affaires qui intéressent l'honneur, la vie , la fortune , voudroit-on se conduire avec cette pitoyable légèreté?

Une quatrième cause d'erreurs, c'est quelquefois la science elle-même. Heureux en général ceux dont la mémoire, enrichie par

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de longues études, est devenue comme une mine inépuisable d'où ils peuvent tirer des trésors toujours nouveaux ! Lorsque l'érudition est dirigée par un jugement sur, par un esprit d'une trempe supérieure, il ne peut en sortir qu'une œuvre du plus grand prix ; mais aussi pour des esprits foibles l'érudition pourroit être une charge dont ils seraient comme accablés. C'est peu qu'un amas de connoissances , si l'esprit n'est pas assez fort pour le porter, assez pénétrant pour tout discerner et tout apprécier : alors les matériaux existent, mais l'architecte manque pour les mettre en œuvre. La science sans jugement ne servira qu'à égarer celui qui la possède; offusqué, ébloui par mille lueurs opposées , il ne saura pas discerner la véritable. Aussi , de même qu'on a vu de savans grammairiens n'être que des écrivains médiocres, on a vu de très-grands érudits n'être que de foibles critiques et donner dans de puériles erreurs ; leur jugement n'étoit pas à la mesure de leur mémoire; engagés dans les détours d'un dédale sans fin, ils n'a voient pas le fil conducteur pour les diriger. C'est par là «m'on explique comment le fameux

Père Hardouin , un des hommes les plus savans qui aient jamais existé, a donné dans des écarts qui n'ont excité que la risée et la pitié; en cela imité, surpassé même par quelques érudits de nos jours qui, au sujet du divin fondateur du christianisme , sont tombés dans des égaremens plus ridicules encore et malheureusement Lien plus funestes. Je viens à une cinquième cause de nos erreurs, la fausse application des principes de vérité. L'esprit humain s'exerce sur divers genres de connoissances ; le monde intellectuel et physique est de son domaine ; partout il cherche la vérité , et il ne croit la posséder que lorsqu'il se sent éclairé d'une lumière si pénétrante , si vive , qu'il lui est impossible de s'en défendre : c'est dans cette conviction intime et profonde de l'esprit que je trouve pour lui la certitude. Biais il faut bien le remarquer , chaque genre de connoissances a son genre particulier de preuves ; je m'explique : qu'un enfant doive aimer sa mère , qu'il existe en Italie une ville appelée Pvome, que dans le cercle la circonférence soit le triple du diamètre , ce sont là trois choses également certaines pour

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nous. Dire qu'il est certain que la circonférence égale trois fois le diamètre, mais qu'il est seulement vraisemblable que Rome existe , et probable qu'un fils doit aimer sa mère , ce seroit dire une chose révoltante , et que repousseroit le sens commun. Sur ces trois choses notre conviction est la même; la certitude est une ; mais les moyens de la faire naître dans l'ame sont différens. On ne prouve pas le devoir de la piété filiale par le calcul , ni l'existence de la ville de Rome par le sentiment, ni les rapports du diamètre à la circonférence par le témoignage humain. Prenons garde de transporter dans un genre de connoissances le genre de preuves qui lui est étranger ; ne cherchons pas les procédés géométriques dans les choses qui n'en sont pas susceptibles. Tout le monde croit à l'existence d'Henri IY , de Charlemagne ou de César, aussi fermement que l'on peut croire à une proposition d'Euclide ; et pourtant ce n'est pas par des démonstrations géométriques qu'on acquiert la conviction de ces faits historiques. Pascal a remarqué que la géométrie se fonde sur des principes d'une évidence palpable, et qu'il

est des choses plus déliées, plus délicates, qui se sentent plutôt qu'elles ne se voient, et qu'il scroit ridicule de traiter géométriquement. Toutes les fois qu'un algébriste voudra appliquer sa science aux choses de sentiment, de goût, d'autorité, à la morale, a l'histoire , l'homme de lettres , le vrai critique , se moquera de ses vaincs théories , comme il auroit droit de se moquer de celui qui voudrait résoudre ses problêmes d'après les règles de la morale • même , pour le remarquer en passant, toutes les sciences humaines portent sur une première science, celle des principes ou la métaphysique. C'est par des vérités antérieures, dont le sentiment est dans tous les esprits, qu'on arrive aux vérités géométriques- la certitude de cellesci suppose la certitude de celles-là, et voilà pourquoi ceux qui ont pu due qu'il n'y avoit de certain que les mathématiques n'ont su ce qu'ils disoient.

Nous voici à la sixième cause de nos erreurs , la préoccupation. Il est des personnes tellement dominées par certaines idées qui leur sont propres, et qui, à leurs yeux, sont une découverte, qu'elles deviennent comme

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inaccessibles à tout autre genre de pensées; leurs facultés en sont absorbées; on diroit qu'il ne leur reste pour tout autre chose , ni intelligence , ni sentiment ; c'est une espèce de fascination d'esprit. Leur arrive-t-il de s'occuper de matières autres que celles qui sont l'objet exclusif de leurs affections? elles sont distraites, inappliquées, incapables de saisir certains rapports plus cachés, certaines nuances plus délicates , qu'il importe toutefois d'apercevoir : de là résultent des notions imparfaites, source de faux jugcmens. A cette préocupation d'esprit se lie l'esprit de système; et jusqu'où ne peutil pas égarer la raison ? Dans la recherche des causes secondes qui régissent le monde physique et moral, le savant aime à se faire des théories générales; il lui arrive de s'en créer une avant d'avoir réuni un assez grand nombre d'observations bien constatées; il s'y attache ; il y place sa gloire ; il en devient infatué : dans cette disposition d'esprit, il ne voit que ce qui le favorise ; il compte pour rien tout ce qui le contrarie ; il accommode les faits à son système , et non son système aux faits. L'expérience , les monu-

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mens, le raisonnement, il faut que tout plie devant ses idées chéries : de là sont venus tant de rêves politiques, qui dévoient faire le bonheur du monde, et qui en ont été l'épouvante et le fléau , et tous ces romans de la nature qu'on donnoit pour son liistoire.

11 faut bien le remarquer, Messieurs, les objets qui fixent nos regards se présentent sous différentes faces, et une des plus grandes fautes que l'on puisse commettre, c'est de ne pas les envisager toutes avec une sérieuse attention ; c'est de leur ensemble que dépend le jugement que l'on doit porter.

Dans les choses humaines, dans ce qui regarde les formes de gouvernement, les institutions, les lois, les affaires de la vie civile , il n'est rien qui n'ait ses avantages , il n'est rien qui n'ait ses inconvéniens; celui qui n'envisage que les avantages s'expose à prendre le parti le plus funeste ; celui qui ne voit que les inconvéniens abandonnera peut-être le parti le plus utile. Que doit faire 1 homme sage pour bien choisir? peser dans la balance de l'équité et les inconvéniens et les avantages , sans se laisser ni intimider

{:ar les premiers , ni éblouir par les seconds; et c'est alors qu'il pourra se décider avec quelque sécurité.

Donnons quelques exemples de ces diverses préoccupations desprit. Un publiciste aura remarqué l'influence des climats sur le tempérament, les organes, les habitudes physiques, et parla même, sur le caractère, les mœurs et les lois ; frappé de cette idée , il cherche à l'approfondir, il finit par l'ériger en système : dans ses préoccupations , il ne voit pas, ou ne veut pas voir jusqu'à quel point la religion , l'éducation , la politique , le commerce, la conquête, peuvent modifier, altérer, effacer ces dispositions premières, et il voudra tout expliquer, les vertus comme les vices des peuples, par les climats; le voilà tombé dans un excès, et une chose qui, renfermée dans de justes bornes, étoit une vérité , poussée trop loin , n'est plus qu'un paradoxe.

Ce moraliste n'envisage que la lettre et la rigueur de la loi; il voit les choses dans la spéculation, jamais dans la pratique; il 11a aucun égard à la fragilité humaine; il ne tient aucun compte des circonstances

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d'âge, de tempérament, de surprise, qui, dans l'application , peuvent tempérer la règle : le voilà dans un rigorisme qui, en décourageant le coupable, sera plus funeste peut-être que le relâchement.

D'où viennent tant d'étranges opinions sur le règne de Louis XIV, le plus beau de la monarchie, et qui égale, s'il ne surpasse pas, les plus beaux âges de l'esprit humain? c'est toujours de la même cause.

Après les troubles d'une orageuse minorité, Louis enfin est roi, et il ne cessera plus de l'être jusqu'au tombeau ; quelle suite de merveilles présente son règne! Pour le bien de ses peuples, il protège la religion , perfectionne les lois, règle les principales branches de l'administration publique par des ordonnances qu'on admire encore, fait fleurir les sciences, les lettres et les arts, étend le commerce, maintient en tous lieux la justice , Tordre et la paix ; c'est sous ce règne que brillent ce que la France compte d'orateurs, de poètes, de savans, de philosophes, de magistrats, de capitaines, de pontifes plus illustres. Louis ajoute six provinces à son royaume, couvre ses frontières de places

ces fortes, établit son petit-fils sur le trône d'Espagne , soutient dans sa vieillesse, avec une magnanimité rare, les efforts de l'Europe conjurée. Par ce prince, la gloire du nom français est portée jusqu'aux extrémités du monde, et la France exerce sur l'Europe une espèce de suprématie desprit et de talent cpvi, après un siècle et tant de désastres, se fait sentir encore. Quel règne! quels titres à l'admiration publique! Ils n'ont pas été méconnus ces titres par des hommes dont l'hommage n'est pas suspect, mais qui avoient eux-mêmes trop de talent pour insulter au siècle du génie 5 je veux parler de Montesquieu , de A oltaire et de Frédéric. Mais aujourd'hui que fait un esprit préoccupé de nos idées modernes? il fait un crime à Louis X1A de n'avoir pas régné d'après des formes et des vues qui n'étoient pas celles de son temps. Quelques écarts de politique, quelques erreurs d'ambition, des fautes personnelles qu'il a eu le courage de se reprocher lui-même; voilà ce que l'on considère uniquement , et ce qui donne lieu aux plus violentes déclamations. Eh! Messieurs, il n'est pas de simple parti- 1. 5

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culicr qui, dans la conduite de ses afîaires domestiques, ne lasse quelque Taule, cl l'on voudroit qu'il n'y eût pas mie seule tache dans un règne de soixante ans de gloire et de prospérité! Où est. iei l'équité? et que peuvent au reste contre lui les clameurs de la médiocrité? Les vains détracteurs passent, et la gloire reste. Louis a donné son nom à son siècle pour jamais, et la postérité ne cessera de dire : le siècle de Louis XITr, comme après deux mille ans elle dit encore : le siècle d'Auguste. Je me sens heureux d'avoir eu cette occasion solennelle de venger la mémoire de Louis XIY, et je vois, à la manière dont mes paroles viennent d'être accueillies, que vos coeurs sont fiançais comme le mien.

En septième lieu, Messieurs, je dois vous prémunir contre l'esprit de curiosité. Un très-grand défaut dans le raisonnement, c'est de le pousser trop loin. La marque d'un bon esprit est de savoir s'arrêter et de mettre un frein à cette curiosité superbe, qui voudroit s'élancer au-delà des bornes : avide de savoir, l'esprit s'irrite contre les obstacles opposés à sa foiblesse; il veut les franchir,

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et, si quelquefois son audace est heureuse , souvent aussi il se précipite dans les régions du mensonge. Sur la terre il n'est pas donné à l'homme de jouir d'une lumière parfaite : nos connoissances sont mêlées de quelque obscurité; quand l'esprit est frappé de preuves convaincantes et lumineuses, il doit s'en contenter, encore qu d ne puisse pas tout voir avec la même clarté, et il ne doit pas méconnoître la vérité, parce quelle est enveloppée de quelques nuages; une règle fondamentale du raisonnement, c est de ne pas abandonner une proposition bien établie pour quelques difficultés dont on ne verroit pas clairement la solution. La raison a son intempérance comme le cœur: et h sage se tient également en garde contre cette double sensualité. Des exemples vont rendre sensible ma pensée. Qu'il existe de la matière, un monde corporel hors de nous, c'est le cri du bon sens et la foi de tout le genre humain; nous sommes entraînés à le croire par un penchant irrésistible; et dire que cet univers pourroit bien n'être qu'une fantasmagorie perpétuelle est une opinion folle, contre laquelle réclamera ton jouis un i. 5*

sentiment plus fort que tous les sophismes, Cependant qu'est-il arrivé? Malhbi anche est verni, qui a dit que Dieu éloit assez puissant pour affecter nos ames, comme s'il y avoit réellement des corps, quand même il n'y en auroit pas, et pour nous faire éprouver sans eux les sensations que nous éprouvons par eux, et il a conclu que l'existence de la matière n'étoit pas démontrée par la i seule raison. Barclev, allant plus loin encore, a observé que les qualités les plus essentielles de la matière n'avoient rien de iixe; que 1 étendue du même corps paroît tantôt plus grande et tanlût plus petite; qu'ainsi c'est une qualité qui existe uniquement dans notre esprit, comme les visions d'un songe, et il a décidé que la malière étoit impossible. Pourquoi ces doctes i'oiics? parce que ces deux métaphysiciens ont trop écouté la subtilité d'un esprit fécond en argumens, qu'ils se sont écartés de ce sens commun , qui n'est pas si commun , et, quittant ainsi le pays de la vérité ? ils ont erré dans la région des chimères.

Autre exemple : la raison, le sen tinrent, la loi du genre humain, l'univers entier,

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