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tout nous parle d'une intelligence suprême. Mais quelle est sa manière d'être? quelle est sa nature? Comment accorder ensemble les perfections divines? Ici on veut pénétrer l'impénétrable, comprendre l'incompréhensible, et l'on finit, à force de subtiliser, par étouffer le bon sens et par affecter de ne pas croire en Dieu. Je jouissois tranquillement des clartés du soleil; j en bénissois les douces influences, lorsque tout à coup je rn'dbstiùè à regarder fixement son disque etinèelànl : mes yeux sont trop foibles pour en soutenir l'éclat, il m'offusque, il m'aveugle de ses rayons : alors, dans ma fureur impuissante, j'insulte à sa lumière; image de l'athée qui blasphème la haute majesté dont le p< immense accable sa foiblcsse.
Mais voici, Messieurs, ce qu'il importe surtout de bien comprendre. En vain on m'avertit de me tenir en garde contre les illusions des sens et de l'imagination, contre l'abus des mots et les équivoques du langage; en vain j'aurai étudié tous les procédés de l'analyse et de la synthèse, appris à mettre de 1 ordre et de l'enchaînement dans mes idées, à lier les conséquences aux princi-
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pes, c! à démêler les vices qui se glissent dans le raisonnement : en vain j'aurai médité Aristote, Descartes, Locke et Condillac ; tout cela ne me servira de rien, si, égaré par les passions , je les mets à la place de la rai- H>n : elles ont une logique insidieuse, qui rend inutiles toutes les règles de la logique ordinaire. Le dernier siècle a été lépoquc de l'analyse , et n'en a pas moins été l'époque des plus monstrueuses erreurs; c'est que la Miité, pour être sentie, ne demande pas moins de droiture dans le cœur que de lumières dans l'esprit : et à quoi servent les lumières sans la bonne foi? On a dit que 1 orateur est un homme de bien qui possède le talent de la parole , et l'on peut dire que le logicien est un homme de bien qui possède le talent de raisonner avec justesse. Oui, les passions sont comme un nuage qui obscurcit l'intelligence, et qui se place entre la raison et la vérité ; elles troublent, agitent l'amc, lui font perdre cette attention soutenue, cette impartialité sévère, cette rectitude inflexible , qui écartent l'illusion et l'erreur. La cupidité, l'orgueil, la volupté, voilà la triple source de la plupart des tra-
vers et des faux jugemens des hommes dans les choses les plus importantes de la vie.
Je dis la cupidité. De toutes les passions, c'est la plus aveugle, la plus féconde en opinions erronées comme en actions injustes; j'en appelle ici à lexpérience : je suppose que nous soyons interrogés, consultés sur une atïaire à laquelle nous sommes étrangers, et qui ne touche aucunement à nos intérêts; nous verrons les choses comme elles sont, sans préjugé, sans passion, et l'avis que nous émettrons, s'il n'est pas infaillible, sera du moins inspiré par l'amour sincère de la vérité. Mais s'agit-il d'une chose qui nous intéresse? nous sommes portés naturellement à faire pencher la balance en notre faveur, nous devenons ingénieux à trouver des prétextes que notre imagination nous présente comme des raisons : de là cette maxime devenue populaire, que nul ne doit être juge dans sa propre cause. En cette matière nous voyons aisément des réalités dans de simples apparences, et nous finissons par nous endormir dans des illusions qui seroient de bonne foi, si elles avoient une source plus pure que 1 intérêt personnel.
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Et pourquoi toutes ces querelles dont retentissent les tribunaux? pourquoi tant àé procès in ton lés par la mauvaise foi, ou soutenus par elle? Je sais bien qu'il est des questions délicates sur lesquelles les plus doctes et les plus intègres peuvent être partagés; mais, si la cupidité ne mettoit pas un bandeau sur les yeux des parties intéressées, avouons que l'on verroit disparaître la plupart des différends qui déchirent ou ruinent les familles. En vain dans une diseussion exacte, solide, lumineuse, vous établissez le bon droit ; tout le monde sera convaincu , excepté celui que vous combattrez : pour lui l'évidence a perdu ses clartés; 1 intérêt est comme un miroir trompeur qui grossit nos droits à nos yeux, et rapetisse ceux de nos semblables. L'homme s'identifie en quelque sorte avec ce qu'il possède, il croit exister dans les objets dont il jouit ; ce n'est que par une sorte de déchirement qu'il peut s'en séparer; il se fait mille prétextes pour les retenir : et voilà comme l'intérêt fausse en quelque sorte cette règle d'équité et de vérité que nous tenons de la nature. I n autre ennemi bien dangereux de la
CAUSES DE NOS ERREURS. iu5
vérité, c'est l'orgueil ; l'homme s'aime naturellement lui-même, sentiment légitime ou plutôt nécessaire, mais qui dégénère aisément en excès : de là cette tendresse aveugle pour les opinions et les productions de son esprit; ces illusions qui nous font voir des beautés là où tout le monde voit des défauts, et des traits de haine et d'envie dans les réflexions de la censure la plus douce et la plus raisonnable; par orgueil, on veut dominer les esprits, et leur commander ses pensées; on méprise les lumières d'autrui. l'autorité des sages et de l'expérience , et l'on aime mieux s'égarer en marchant seul que de suivre les routes tracées par la sagesse ; par orgueil, on veut, avant tout, se faire un nom et se distinguer de la foule; on est moins louché de l'amour de la vérité que de celui de la renommée, et de brillans mensonges deviennent chers du moment qu'ils peuvent conduire à la célébrité. C'est l'orgueil qui invente les paradoxes , qui les propage et les défend avec une indomptable opiniâtreté; c'est de là qu'est venu l'esprit de secte et de parti qui a si souvent rempli le monde de dissensions et de querelles sanglantes; dans
J origine ce n'est quelquefois qu'une opinion hasardée, un écart téméraire; si la vérité n'est pas vengée, le novateur en triomphe, et son audace s'accroît par le succès. Trouvet-ellc des défenseurs? 1 audace s'irrite parles obstacles; on craint d'avouer ses torls; on s'obstine dans le mal, et l'on prend pour force d'esprit ce qui n'est que foiblcsse; une erreur amène une autre erreur; un abîme entraîne un autre abîme, comme parlent les livres saints; ce qui n'étoit d abord qu'un point obscur dans le ciel est devenu un nuage sombre qui recèle des foudres et des tempêtes. N'espérez pas ramener ces esprits audacieux par les maximes d'une raison saine et modérée, les faire plier sous le poids de l'autorité, les contenir par la crainte de tout bouleverser dans le monde religieux et politique ; vous ne gagnerez rien sur leur orgueil mtraitable:pour unFénélon docile, on trouve cent rebelles. Oui, il est des esprits possédés d'un orgueil satanique, qui mettroient le monde en feu pour faire prévaloir leurs opinions. Leibnitz nous dit quelque part qu'il en a connu de ce caractère , et ce qu'il a voit pressenti, nous l'avons éprouvé.
Enfin, Messieurs, je dois vous découvrir une dernière source des égaremens du cœur et par là même de l'esprit. 11 est une passion douce en apparence et cruelle en réalité, qui s'insinue dans l'ame par tous les sens et la flatte pour la tyranniser, qui enivre ses adorateurs sans les satisfaire, et fait paver par de longues amertumes les courts plaisirs qu'elle donne ; une passion que l'on célèbre sur les théâtres comme dans les romans, qui entre dans les poèmes les plus sérieux comme les plus légers, que le marbre et la toile reproduisent sans cesse; qui, pour séduire, prend toutes les formes, se montrant quelquefois sous les dehors les plus effrontés , et quelquefois aussi se parant du voile même de la modestie; je veux parler de ce penchant si vif pour tout ce qui flatte le corps , de l'amour des plaisirs sensuels, delà volupté. Tel est son empire, que le plus beau triomphe de l'Evangile, c'est d'abattre ses autels; que par elle surtout l'idolâtrie règne encore dans les mœurs, et que les hommes consentiroient, ce semble, à voir briser le reste de leurs idoles, si on leur permettait de brûler de 1 encens en son honneur. Trop souvent elle
est l'écueil de notre ministèrej-sî nous nous élevons contre elle, la jeunesse semble ne pas nous entendre; ici nos paroles lui semblent d'une rudesse barbare. Mais faut-il pour cela cesser de la combattre, d'en montrer les dangers et de la signaler comme une cause de nos erreurs?
Les païens eux-mêmes en avoient déploré les suites funestes; témoin Cicéron, qui, répondant au reproche qu'on pouvoit faire à la \i<illesse d'être inhabile aux plaisirs, s'écrie: (( O heureux privilège de notre «âge, de nous » affranchir de ce qu'il y a de plus vicieux }) dans la jeunesse! Ecoutez donc, ô bons j> jeunes gens , un ancien discours d'Archi- :» tas de Tarente, l'un des premiers et des y> plus grands personnages de son temps. 11 y> n'y a pas dans la nature (1), disoit-il, de )) poison plus funeste à l'homme que la vo- )) lupté du corps; il n'est aucun plaisir où y> il se porte avec plus d'impétuosité et de » frénésie; de là les trahisons de la patrie, y) le renversement des Etats, les intelligeny> ces criminelles avec l'ennemi; point de
(i) Chap. xu.
)) forfait auquel ne pousse cette funeste pas* » sion : ennemie de la raison, elle corrompt )) le jugement, offusque les yeux de l'esprit, )) et ne peut s'allier avec la vertu. ))
Et comment une passion qui met ainsi le désordre dans toutes les facultés de l'âme ne seroit-elle pas un grand obstacle à la connoissance de la vérité, n'empècheroitelle pas de la goûter, d'en avouer hautement les sévères maximes? Dans l'ivresse, dans le tumulte des plaisirs, la voix de la sagesse ne se fait guère entendre; l'imagination du voluptueux colore, embellit ce qu'il y a de plus criminel ; et bientôt tout se dénature, tout change de nom : le libertinage s'appelle un penchant, le discours licencieux un badinage, la persévérance dans une passion folle une héroïque fidélité; ce qui plaît au cœur est justifié par l'esprit; tout ce qu'il aime devient à ses yeux légitime et sacré, a dit saint Augustin : Quodcumque placet sanctum est.
Je viens, Messieurs, de toucher bien des choses dans le cours de cette discussion ; chacun aura pu s'appliquer ce qui lui convient; peut-être en est -il plus d'un parmi
vous qui en sortira disposé à revenir sur certaines opinions d'indépendance commode, dont il n'avoit pas Lien démêlé jusqu'ici les causes secrètes, à être dans la suite plus attentif dans ses recherches et moins précipité dans ses jugemens; c'est peut-être à ce discours que la Providence , qui cache ses voies mystérieures sous le voile des moyens humains, attendoit ce jeune homme dont lame se débat entre la vérité qui 1 éclaire, et le plaisir qui l'attire. Augustin n'avoit que dix-neuf ans, lorsqu'il lut pour la première fois un ouvrage de Cicéron que nous n'avons plus et qui avoit pour titre Hortensius; c'étoit une exhortation à la sagesse. 11 nous apprend (1) que cette lecture changea ses affections, lui inspira d'autres pensées et lui donna un désir ardent de connoître cette sagesse immortelle; ce fut là comme un germe déposé dans un cœur plein de droiture, et qui, développé par un secours divin, devoit produire un jour des fruits si précieux et si ahondans. Pourquoi la vérité n'auroit-elle pas sur vous le même empire? Elle est an-
(1) Conf. lib. III, c iv.
cienne sans avoir vieilli, elle est éternelle comme Dieu même qui en est la source. Si elle brille devant vous, ne détournez pas vos regards ; si elle vous cherche, ne la fuyez pas; c'est pour votre bonheur qu'elle veut triompher de vous; la honte est de lui résister, la gloire, c'est d'être vaincu par elle. Des maîtres habiles vous dirigeront dans la carrière des lettres et des sciences, et je crois qu'en cette matière votre ardeur pour connoître la vérité ne se ralentira pas; mais, dans les choses morales et religieuses , celles qui sont le vrai fondement de toutes les vertus, aurez-vous la même ardeur pour la vérité? ÎSotrc devoir, c'est de la dire; le vôtre, c'est de l'entendre. 11 est écrit que les lèvres du prêtre seront les dépositaires de la science } et qu'on cherchera dans ses discours la règle et la loi : malheur à moi , si je lui prêtois des rigueurs qu'elle n'a pas; mais aussi loin de moi toute molle condescendance, qui me f roit dissimuler ses droits et sa sévérité ! Il est aisé , Messieurs, d'aimer la vérité qui nous flatte ou qui nous instruit sans nous imposer des devoirs; mais sachons l'aimer alors même qu'elle nous condamne, et que nos pen-
112 causes de >.o>s rrrjeuhs.
chans ne sont pas d accord avec elle. Venez donc, Messieurs, nous entendre avec un amour sincère de la vérité, le désir de vous rendre; à ses impressions et le courage de la .suivre et de porter son jou^, lors même qu'il paroît moins doux à la nature ; venez ici avec ces heureuses dispositions de l'esprit et du cœur, et vous serez éclairés, et vous en de- NJcndrez meilleurs, et nous aurons la consolation de sentir que cette chaire n'est pas appelée en vain la chaire de la vérité.