‹ Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religion (volume 4)Chapitre 12 sur 39 · INCRÉDULES · texte numérisé non relu

INCRÉDULES

Le siècle de Louis XIV avec tous les grands hommes qu'il a produits, et qui faisoient gloire de professer le christianisme, le défen dorent par leurs écrits ou l'honoroient par leurs vertus, ce grand siècle ne laissoit pas que d'être à lui seul une autorité assez importune pour la moderne incrédulité; aussi a-t-elle cherché à présenter comme suspecte ou comme peu éclairée la foi de cet âge si fécond en beaux génies, ne craignant pas de les accuser ou d'avoir affecte une croyance qu'ils n'avoient pas, ou de n'avoir cru que par ignorance et pur préjugé. Mais dans notre dernier discours nous avons suffisamment vengé le plus beau des siècles modernes de cette inculpation également odieuse et ridicule, et, d'après une discussion assez étendue , vous êtes restés convaincus, je pense, qu'elle a'soit été aussi sincère que réfléchie, la croyance de tous ces siiidi-

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mes esprits qui ont brille au dix -septième siècle dans les divers genres des connoissances humaines, et qui seront à jamais la gloire de leur patrie comme de la religion. JNous avons eu le droit de joindre leurs suffrages à celui de ces personnages éminens en piété comme en doctrine qui ont illustré les six premiers âges de l'liglisc chrétienne, et nous avons pu dire que l'autorité réunie des uns et des autres étoit en faveur de la religion d'un poids imposant, capable, au jugement de d'Alembei t lui-même, de réduire au silence tous ces détracteurs vulgaires d'une religion que très~sou\ent ils ignorent. Mais l'incrédulité ne peut -elle pas se prévaloir à son tour de l'autorité des beaux esprits qui ont été ses zélés défenseurs, opposer avec avantage aux grands hommes du christismisme ceux qu'elle se glorifie de compter sous ses drapeaux? c'est là une question qui n'est pas sans intérêt, que nous croyons devoir discuter avec quelque étendue, et que peut-être nous réussirons à traiter de manière à dissiper | lus d'un préjugé

funeste à la rtliifion. Il ctt trois choses dont

l'incrédulité s'est glorifiée et su glorifie en-

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core; elle se prévaut et du grand nombre de ses partisans , et de leurs lumières , et surtout de leur philosophie; eh bien! Messieurs, le nombre des incrédules, il faut l'évaluer; leurs lumières, il faut les apprécier; leur philosophie, il faut la juger.

En repoussant l'accusation d'ignorance et de crédulité que la haine toujours emportée ou la prévention toujours aveugle ose intenter à l'Eglise chrétienne, quelle a été notre manière de procéder? vous le savez, dans notre dernier discours, nous avons consenti à ne pas nous prévaloir, en faveur de la religion, d'un grand nombre d'écrivains d'ailleurs très-éclairés , estimables par leurs vertus, qui ont professé le christianisme; nous avons invoqué seulement le témoignage de tous ces grands génies, dont le nom est consacré par les hommages de la postérité. C'est qu'en effet il s'agit bien moins de compter les surnages que de les peser; or que l'incrédulité suive la même marche. Oui, si elle veut se prévaloir du nombre de ses partisans, opposer aux grands hommes du christianisme ceux qu'elle croit

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.noir ])Our clic, qu'elle écarte tout ce qui

est médiocre, tout ce qui est oublié, ou rangé dans une classe inférieure, pour ne nier que des hommes dignes, par une trèshaute réputation, de faire autorité; mais, sj l'incrédulité ne doit appeler en témoignage que ce qui peut faire autorité pour elle , quelle foule d'incrédules j'ai le droit de récuser ici ! Je vais parler sans déguisement , quoique sans amertume; je viens, Messieurs, instruire une cause dont vous allez être les juges, et je tralnrois mon ministère, je mériterais le reproche de chercher à surprendre votre bonne foi, si je n'exposois pas fidèlement tout ce qui peut vous éclairer. Ainsi, je le dis sans détour :

Je compte pour rien, en faveur de l'incrédulité, ces femmes beaux esprits, nourries de la lecture de livres frivoles ou même licencieux, qui, effrayées peut-être de leurs propres songes, rient des menaces de la vie future , et adoptent , comme étant plus commodes pour elles, les maximes de l'incrédulité.

Je compte pour rien cette foule de jeunes gens légers d'instruction et de doctrine,

DES BEAUX ESPRITS INCRÉDULES. l65 < £\ii, étrangers aux règles du raisonnement et de la critique, sont incapables d'avoir une opinion raisonnée, ou bien qui, sans manquer d'ailleurs d'esprit et de talent, sont néanmoins incrédules sur la foi d autrui, font les impies par ton, ne connoissent le christianisme que par les faux portraits qu'en font ses ennemis, et n'en cherchent pas le portrait véritable dans ses apologistes.

Je compte pour rien ces hommes foibles et sans caractère, faciles à recevoir les impressions de tout ce qui les entoure, qui semblent avoir tous les vices, parce qu'ils n'en ont aucun de décidé, sont impies avec les impies, et quelquefois aussi religieux avec ceux qui le sont.

Je compte pour rien ces incrédules grossièrement débauchés qui prennent leurs argumens dans la corruption de leur cœur; n'est-il pas évident que leur conduite est un préjugé contre leur doctrine? leur incrédulités s'explique par leurs mœurs; s'ils sont voués à de honteuses passions, je puis sagement suspecter qu'elles font toute la cause de leur irréligion.

Je ne compte pas ces esprits incertains

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qui semblent flotter entre la religion et l'incrédulité, ne sont ni pour ni contre le christianisme, ou bien qui, après avoir brave la religion, finissent par lui rendre hommage dans leurs écrits ou par leur conduite; l'incertitude des uns décèle des incrédules qui ne sont pas convaincus de leurs systèmes, et le changement des autres dépose contre leur incrédulité passée.

Je ne compte pas cette multitude d'écrivains éphémères qui paroissent un instant sur la scène du monde littéraire, et disparoissent pour toujours; je crois à leur esprit plus qu'à leur bon sens; ce ne sont pas là des autorités.

Enfin je ne compte pas, en faveur de l'incrédulité, des hommes d'ailleurs distingués par le savoir et le talent, mais qui n'auroient pas suffisamment étudié la religion ; ainsi qu'ils aient été, même avec une très-grande réputation d'esprit et de connoissances, poètes, grammairiens, physiciens, géomètres, qu'importe, s'ils n'étoient pas versés dans l'étude de la religion? Quand on ne la connoît pas, on n'a pas même le droit apparent de la condamner.

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Ainsi, Messieurs, voulez -vous me citer des inerédules qui fassent autorité? je demande que vous me ciliez, i°. des incrédules qui soient doués d'un talent supérieur; 2°. des incrédules Lien convaincus de leurs systèmes; 5°. des incrédules qui aient fait une étude sérieuse de la religion; 4*. des incrédules qui aient eu une conduite. honorable. Si quelqu'un de cesxaractères leur manque, je les récuse; et en effet, s'ils ne sont pas des hommes de génie, ds ne font pas autorité: dans le parallèle des croyans et des rné-* créans, nous sommes convenus de ne pas citer des hommes d'une classe au-dessous de la première; s'ds n'ont pas une conviction intime de leur incrédulité, leur suffrage n'est pas fait pour rassurer leurs disciples; si vos inerédules n'ont qu'une connoissance superficielle de la religion , ce sont des juges peu éclairés qui prononcent sur une chose à laquelle ils sont étrangers; enfin s'ds tiennent une conduite entièrement réprouvée par l'Evangile, je ne suis pas très -surpris que l'Evangile soit réprouvé par eux. Oui, Messieurs, un écrivain incrédule seroit noble et digne comme Bulfon, original et piquant

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comme Montesquieu; il auroit boute la \i giieur et Lovit le feu de Jean-Jacques, toute la fécondité et tout l'esprit de Voltaire, que, si jétois fondé à le croire livré à tous les égaremens de l'orgueil et de la volupté, son in— crédulité ne feroit sur moi aucune impression ; je ne lui contesterois ni le savoir ni le talent, mais sa conduite m'avertiroit d'être en garde contre ses systèmes 5 il auroit un intérêt manifeste à trouver fausse une religion qui lui seroit si opposée. Remarquez la différence qui se trouve ici entre le chrétien et l'incrédule. Lorsqu'un chrétien souille sa religion par de mauvaises mœurs, je vois dans lui un homme inconséquent, un cœur f'oihle qui n'a pas le courage de pratiquer ce qu'il croit; mais ses désordres mêmes ne font que me rendre sa foi plus frappante: il faut qu'il soit bien convaincu pour qu'il ne rejette pas une religion qui le condamne. J'admire sa lionne foi qui a sauvé son esprit de la séduction de son cœur; mais dans l'incrédule , toujours dominé par ses passions, sa conduite expliquera son incrédulité.

Pour me résumer, génie, conviction, connoissance de la religion, conduite estimable,

DUS BEAI V ESPRITS INCRÉDULES. l(>7 voilà quatre choses que je demande dans un incrédule , pour que son nom fasse autorité : or en connoissez-vous beaucoup qui réunissent tous ces caractères à la fois? et, s'il en est quelques-uns, que sont -ils devant cette foule de beaux génies qui, depuis dixhuit siècles, ont professé le christianisme en Europe? Vous le voyez, lorsqu'on veut se donner la peine d'évaluer le nombre des incrédules, les réduire à ceux qui font autorité, le résultat est en vérité bien peu de chose. On s'étonne de rencontrer des incrédules de toutes parts, et c'est là un spectacle déplorable sans doute; mais, dans la réalité, comment n'y en auroit-il pas? la religion , par ses mystères, a contre elle tous les préjugés de l'esprit, et, par sa morale, toutes les passions du cœur. Pour être incrédule, la chose est aisée; il ne faut pour cela ni esprit, ni science, ni force de caractère; on n'a qu'à écouter des penchans qui nous sont chers, et que le christianisme réprime ; pour cire chrétien, il faut les combattre; et quand je pense avec quelle sainte sévérité l'Evangile condamne tous les vices, toutes les passions désordonnées, l'orgueil,

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la volupté, la cupidité, savez- vous ce qui m'étonne, Messieurs? ce n'est pas qu'il y ait des incrédules, c'est bien plutôt qu'il y ait des chrétiens ; oui, la religion a tout contre elle, excepté la vérité.

C'est assez pour réduire à sa juste valeur le nombre de ceux dont l'incrédulité peut se prévaloir; maintenant il s'agit d'apprécier les lumières de ces derniers temps, qui ont été comme le règne de l'incrédulité. On a fait grand bruit des découvertes du dix-huitième siècle, des progrès des sciences, de l'essor qu'a voit pris l'esprit humain ; il semble qu'avant cette époque l'Europe étoit dans une profonde ignorance, et que le soleil de la vérité s'est enfin levé sur elle pour en dissiper les ténèbres. Messieurs, je ne viens pas contester au dernier siècle la portion de gloire qui lui appartient j ce seroit de ma part une entreprise aussi injuste qu'inutile . ne donnons ici dans aucun excès; ne nous laissons égarer ni par la manie de trop exalter le. passé, ni par celle de trop déprimer le présent; soyons justes, et ne disons que ce qui doit être avoué par tout homme impartial.

Je

E03S BEAUX ESPRITS INCftÛDULLb. 169 Je vais , plus que jamais , me permettre des détails entièrement profanes et littéraires^ jusqu'ici étrangers à la chaire chrétienne; mais L'intérêt de la cause que j'ai à défendre autorise, nécessite même cette innovation. Comment ramener à la religion la jeunesse abusée, si elle est imbue de ce préjugé, que le siècle de l'incrédulité a été précisément celui des lumières et de la raison, qu'auparavant on croyoit par ignorance et par simplicité? et ce préjugé, tout absurde qu'il est, comment le détruire, sans faire des rapproehemens, sans entrer dans des discussions purement philosophiques? Pourquoi faut-il qu'on soit obligé de transporter dans la chaire evangélique un langage qu'elle n'avoit pas encore connu? On doit gémir sur cette nécessité, mais on doit s'y soumettre pour le bien même de la religion. Je réclame la liberté de ne pas me servir de périphrases et de circonlocutions, qui, pour donner plus de dignité au discours, y mettroient plus d'embarras et d'obscurité. Veuillez considérer, Messieurs, que cet auditoire est un auditoire à part, et que le genre de nos instructions comporte un style plus simple, plus familier.

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