‹ Défense du christianisme, ou, Conférences sur la religion (volume 4)Chapitre 5 sur 39 · B LA TOI · texte numérisé non relu

B LA TOI

gardienne fidèle du dépôt .sacré, elle npousse les erreurs qui le combattent comme les %iccs qui le déshonorent, et que, tou~ jours vigilante, elle signale à ses enfans 1rs funestes nouveautés qui pourraient les surprendre. La vérité, dont elle se croit seule en possession, ne peut pas pins s'allier avec le mensonge que la lumière avec les ténèbres, le vice avec la vertu, la loi avec l'anarchie, 1'aulorité avec la révolte. La vérité est une, et, si elle se trouve dans la religion chrétienne, il faut bien que le mensonge infecte plus ou moins toutes les autres. Que si la société fondée par Jésus-Christ ne gardoit pas avec une courageuse fidélité les vérités saintes qui lui sont confiées, qu'arriveroit-il? attaquée, entamée de toutes parts, elle seroit mise en lambeaux, et bientôt elle ne seroit que l'assemblage impur de toutes les erreurs. Loin de lui reprocher son zèle, reconnoissons plutôt que c'est là ce qui fait sa force et sa gloire. Toute religion qui seroit indifférente aux opinions qui la combattent porterait sur le front le cachet du mensonge et -même un signe manifeste de ruine et de destruction , comme les gouver-

riemens qui seroicnt indifférens aux complots des factieux, aux révoltes populaires, laisseroient voir des symptômes effrayans de décadence et de dissolution.

Toutefois le zèle de la doctrine ne doit jamais altérer la charité; intolérante contre les erreurs, mais tolérante envers les personnes, telle est la religion que nous avons le bonheur de professer; tout ce qui a pu dans le cours des siècles s'écarter de ce double caractère de force d'un côté et de douceur de l'autre n'est pas venu de la religion , mais des passions humaines. Elle nou> apprend à supporter dans des sentimens depaix et d indulgence ceux mêmes cpie nous croyons dans l'erreur, à les plaindre plus encore qu'à les condamner; le vrai chrétien sait distinguer 1 erreur toujours odieuse de celui qui s'égare, le paradoxe qui révolte, de celui qui le soutient. Sans doute le mensonge ne mérite pas plus de ménagement que le vice, et l'athée n'est pas plus respectable que le débauché : mais le zèle le plus légitime a ses bornes, il doit toujours être tempéré par une sage condescendance; et, lors même que les doctrines peuvent divi-

68 SOn LA TOLÉRANOB.

ser les esprits, la charité doit confondre h i cœurs.

On s'étonne de l'intolérance de l'Eglise chrétienne dans sa doctrine; mais n'en Irouve-t-on pas une toute semblable dans toutes les choses humaines? Je vous le demande, Messieurs, quel est le gouvernement sur la terre qui ne soit jaloux de l'intégrité de sa puissance, qui ne réprime les factieux, qui ne maintienne les sujets dans la soumission, et par là même n'est -il pas intolérant envers les ennemis de son autorité? quel est le magistrat qui ne doive se faire une obligation sacrée de veiller à la sûreté des personnes et des propriétés , au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique, à la poursuite et à la punition des délits et des crimes? Or, sous ce rapport, le magistrat n'est-il pas intolérant envers les infracteurs des lois? "Voyez le savant bien convaincu de la vérité de son système sur la structure du globe ou sur notre monde planétaire; quel zèle pour le défendre, pour combattre les hypothèses contraires ! et voilà comme son opinion est intolérante envers celles qui s'y trouvent opposées; voyez

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l'homme de lettres Lien persuadé que les sources les plus pures de la saine littérature se trouvent dans le siècle d'Auguste et de Louis XIV; comme il venge les écrivains de ces deux mémorables époques; comme il repousse les téméraires novateurs qui ne partagent pas son admiration! lui ferezvous un crime de cette sorte d'intolérance? et moi, ministre de la religion, chargé de l'annoncer aux hommes, moi, profondément convaincu de sa divinité, si je cherche à pénétrer les esprits de la vérité de sa doctrine et de la sainteté de ses préceptes; si je signale les erreurs qui la défigurent; si je la défends contre les attaques de ses ennemis, je serai coupable d'une odieuse intolérance! Où est la justice de ce reproche? quoi! le zèle du magistrat pour les lois, du savant pour ses systèmes, de l'homme de lettres pour les vrais principes du goût, on le trouvera louable; et le zèle pour le premier de tous les biens, la religion, on affectera de le flétrir d'une injurieuse qualification ! Apôtres de la tolérance, avez-vous donc deux poids et deux mesures pour peser les sentimens et les actions des hommes?

/O st II LA TOLÉAANCE.

Mais, dira-t-on , n'est-il pas à craindre que le zèle contre les opinions n'aigrisse les esprits et ne conduise à la haine des personnes? Je conviens que le zèle peut avoir ses excès, mais la charité peut avoir aussi les siens ; si le zèle peut devenir persécuteur, la charité peut dégénérer en mollesse. Me défendrez -vous d'aimer la personne des incrédules sous prétexte que l'amour des personnes peut conduire à l'amour de l'incrédulité? non sans doute. Pourquoi donc condamneriez-vousla haine des erreurs, sous prétexte qu'elle peut conduire à la haine des personnes? Toute charité qui éteindroit le zèle, tout zèle qui violerait la charité, serait un excès également répréhensible. Et d'où vient qu'on attaque le zèle de la religion avec une logique qu on rougirait d'employer en tout autre matière? Ainsi du milieu des préjugés nationaux, des prétentions réciproques des gouvernemens, des intérêts opposés du commerce, peuvent naître et sont nées en effet trop souvent des lividités, des dissensions et des guerres sanglantes; faudra-t-il pour cela qu'il n'y ait ni peuple, ni gouvernement, ni industrie?

t>Lil LA TOIiEllANGB; 71

Ainsi la seule diversité des caractères, des talens, comme le choc des intérêts, peuvent porter dans les familles le trouble et la discorde; faudra-t-il qu'il n'y ait plus de société domestique, et que chaque membre de l'espèce humaine vive séparé de ses semblables? Non, Messieurs, quand une chose est salutaire, il faut savoir la respecter malgré les abus que peuvent en faire les méchans ; faudroit-il que l'univers fût pri\é de l'élément du feu qui l'anime , sous prétexte qu'il peut en résulter des incendies? En deux mots, la tolérance chrétienne n'est autre chose qu'une charité bien éclairée, également éloignée et de la foiblesse qui excuse tout , et d'une rigueur qui ne pardonne rien , charité qui, sans épargner ni l'erreur ni le vice? nous apprend à aimer les errans et les vicieux. Il y a long -temps que les ennemis de la religion affectent de nous inviter à nous montrer doux, indulgens, tolérans, comme Fénélon. Certes le modèle est beau, et quel ministre des autels ne feroit gloire de marcher sur les traces de l'immortel archevêque de Cambrai, un des plus beaux génies qu'ait produits la nature, comme un des

plus grands pontifes <[iii aient illustre notre Eglise. Mais l'incrédule me veut pas \oir, ou bien il a oublié qu'autant Fénélon fut doux, compatissant, tendre dans sa conduite, autant il fut pur, délicat, intolérant en matière de doctrine et de croyance religieuses; ses écrits, sa \ie, ses écarts mêmes déposent en laveur de l'inflexibilité de ses principes: athées, matérialistes, déistes, indifférens, sceptiques et hétérodoxes, tous les ennemis de la vérité ont été combattus par lui; il est facile de s'en assurer en parcourant ses ouvrages. S'il a le malheur de se tromper, son erreur devient une preuve sensible de la délicatesse de sa foi comme un des plus beaux titres de sa gloire, en faisant éclater sa profonde soumission à l'autorité j lui-même il monte dans la chaire évangéiique pour lire et publier devant le peuple attendri le jugement qui le condamne; le pasteur se montre aussi docile que la dernière brebis du troupeau: jamais l'austère, l'intolérante vérité n'avoit remporté de plus beau triomphe, et, si tout cela s'appelle de la tolérance , volontiers nous sommes tolérons. C'est assez sur la tolérance chrétienne.

Je

Je viens à la tolérance appelée pldlosophiqac, parce qu'elle est principalement de l'invention de ces écrivains du dernier siècle, qui se sont donné eux-mêmes le nom de philosophes ?/ elle consiste à regarder toutes les religions comme indifférentes, à permettre à chacun de suivre sans examen celle du pays qu'il habite : ce n'est autre chose que l'indifférence en matière de religion; on la désigne aussi sous le simple nom cTindiffeveribisme, de tolërantlsme ; ces mots seront synonymes dans notre langage. Or c^ue faut-il penser de cette sorte de tolérance? c'est ce qui nous reste à discuter.

Impossible à la nature humaine, réprouve par la saine raison, funeste dans ses effets, tel est le moderne tolérantisme.

Oui, Messieurs, l'indifférence est si peu dans la nature de 1 homme que toutes ses facultés la repoussent à la fois. Intelligent j lhomme est avide de connoître; il cherche, il découvre, et se repose avec joie dans la \ érité connue; sensible, il délire, il craint, il espère, il aime; actif, il se plait à produire au dehors ses sentimens et ses pensées. J<; le sais, l'homme peut être séduit par los IV. 4

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fausses couleurs du mensonge comme par les faux attraits du plaisir, il peut se tromper sur les objets de son intelligence comme |ur les objets de son affection; mais enfin, par le fond même de sa nature, il a besoin d'aimer : or se pourroit-il que l'être qui ne vit que d'intelligence et d'amour fût plein d'ardeur pour tout, excepté pour ce qui doit l'intéresser davantage, et que la religion seule fût étrangère à sa raison et à ses affections? Quoi! ce qui tend à perfectionner mon être, à élever mes pensées, à me soutenir dans la vertu, à me consoler dans le malheur, ce qui a excité l'attention de tous les sages, occupé tous les législateurs, fait naître tant de vertus, me trouveroit indiffèrent, n 'obtiendront de moi aucun hommage, pas même celui de l'examen! Ah!

vous arracheriez plutôt du cœur de l'homme le désir de son propre bonheur que le sentiment de je ne sais quoi de divin qui le remplit malgré lui, l'élève au-dessus de ce monde, le met en commerce avec une intelligence suprême, et le transporte dans l'immortalité. Tous ne réussiriez pas plus à tenir son ame enfoncé© dans l'abîme de Fa-

SLR IiÀ tol.i':liance. 75

théisme, qu'à tenir son corps continuellement courbé vers la terre. Où trouverez- vous dans l'univers un seul peuple qui n'ait pas eu ses crovances religieuses? Je veux que quelques spéculatifs puissent s'endormir ici dans l'insouciance, sans rien admettre, sans rien rejeter; ce néant de toute affection pieuse n'est pas fait pour l'espèce humaine. Chez elle, le sentiment sera toujours plus fort que les systèmes : le peuple pourra bien s'écarter insensiblement de ses croyances primitives, en adopter de nouvelles, quitter les routes de la vérité pour celles de la superstition ; mais enfin le besoin , le malheur, les impressions de l'habitude, le cri de la nature et d'une conscience contre laquelle il n'est pas armé, le ramèneront toujours à la Divinité. 11 adorera la pierre ou le bois , plutôt que de ne rien adorer; il croira aux contes puériles dont on berce l'enfance, plutôt que de ne rien croire, et il n'oubliera le Dieu véritable que pour se forger des dieux imaginaires; même combien d'incrédules, indilîérens en théorie, et que leur prétendue force d'esprit n'a pu sauver de terreurs superstitieuses, qu'on a vus frémir à

7^ SI 15 i,\ TOLÉB \->t r.

la vue d'une certaine combinaison de nombres, d'un accident imprévu ou d'un phénomène nouveau! Jean -? Jacques a dit, et cette fois avec raison : « Le doute sur Jes » choses qu'il nous importe le plus de con- » npître est un état trop violent pour l'es- » prit humain; il n'y résiste pas long-temps, )) il se décide malgré lui de manière ou y> d'autre (i).»

Vous nous prêchez l'indifférence, a-t-on pu dire à ceux qui s'en sont faits les apôtres-, mais vous-mêmes la pratiquez-vous?

Si a "sos yeux toutes les religions sont égales, pourquoi ne pas laisser à chacun la liberté de suivre la sienne? pourquoi sous l'empire de votre indinerentisme le christianisme persécuté, ses temples fermés ou démolis, ses ministres et ses sectateurs égorgés? L'indifférence étoit dans les discours, et la haine dans les actions : loin d'être indifférens, vous vomissiez mille imprécations contre Dieu et contre son Christ, vous brisiez ses autels pour adorer la raison; ceux que vos paroles n'avoient pu séduire, vous le*

Ci) Emile, tome III, page 27.

traîniez par violence aux pieds de la nou- \elle idole. Encore aujourd'hui pourquoi toutes ces injures prodiguées à la religion de nos pères? pourquoi cette haine sombre que Ton porte au ministère sacré , et ces efforts pour le décrier, pour 1 avilir, pour le ruiner dans l'esprit des peuples? A ces traits reconnoît-on l'indifférence, ou plutôt ne faut-il pas reconnoitre le fanatisme? tant il est vrai que l'indifférence est impossible à ceux-là même qui en font plus hautement profession !

Mais sur quoi fonderoit-on ce svstème?

on dit que les crovances religieuses ne sont rien, qu'il suffit d'être honnête homme, et que le reste est arbitraire, que d'ailleurs, s'il faut à l'homme une religion, chacun doit suivre celle de son pavs; voilà à quoi se réduit 1 indifférentisme quand on le dépouille des phrases du bel esprit.

On dit d'abord que les croyances ne sont rien; mais quoi! n'est-ce donc rien que de croire en Dieu, à la providence, à la vie future? peut-on être raisonnable et s'endormir ici dans l'insouciance et l'apathie? comment rester en suspens entre l'athéisme et

78 SUR LA TOLÉRANCBÏ

la croyance d'un Dieu, entre Le fatalisme

qui livre tout à un aveugle destin, et la doctrine d'une Providence attentive à nos besoins, entre le matérialisme qui ne promet à la vertu malheureuse que. le néant , et la religion qui ouvre devant elle les portes île l'immortalité? Qui ne sent pas que de la manière de croire sur cette matière dépend celle de régler ses affections et sa conduite? S'il n'y a ni Dieu, ni providence, ni vie future, toute religion n'est qu'une imposture, et toutes mes pensées doivent se concentrer dans la vie présente; mais, si j'ai dans le ciel un père, un maître, un juge, s'il est quelque chose à craindre ou à espérer au-delà du tombeau, je sens que je dois porter plus haut mes pensées, et m'occuper de mes futures destinées. En vain un agréable épicurien , pour qui réfléchir est un travail pénible, chantera l'indifférence dans des vers enfans du plaisir et de la débauche, et nous invitera à couvrir de fleurs le passage de la vie sans nous inquiéter où il doit aboutir; toutes les saillies d'une imagination voluptueuse n'ôteront pas à ce système ce qu'il a de monstrueux aux yeux de la raison. Oui,

suu la toiaa\ \:%ci;. 79

se précipiter dans les abîmes éternels, sans s'embarrasser du sort qui nous y attend, n'est pas foxqe d'esprit, mais frénésie. Que la terre soit le centre du monde planétaire, comme le vouloient les anciens, ou que, par son mouvement annuel, elle nous emporte avec elle autour du soleil, comme le veulent les modernes, cela peut bien ne pas ni 'intéresser; la presque totalité du genre humain ignore ces choses et s'en passe. Mais y a-t-il un Dieu, une providence, une vie à venir? ce sont là des questions dont il est extravagant de se faire un jeu; ce qui a fait dire à Pascal : (i Je trouve bon qu'on n'ap- » profondisse pas le système de Copernic, )) mais il importe à toute la vie de savoir si )) l'âme est mortelle ou immortelle (i). »

On nous dit qu'il suffit d'être honnête homme; mais le premier devoir de l'homme n'est-ce pas d'obéir à celui qui a fait l'homme? la créature a -t- elle le droit de rejeter le joug de son créateur? peut- elle se dispenser de payer un tribut d'adoration et d'amour à celui de qui elle a tout reçu? et

(i) Pensées chrétiennes, xxii,

Su M ri LA TQLlSRAKCE.

si par un cflèt de sa bonté incompréhensible, puisqu'elle est infinie, il aVoit daigné nous manifester ses volontés saintes, nous donner une religion positive, nous révéler ce. qu'il faut croire et pratiquer, pourrionsnous impunément mépriser ce bienfail , lui dicter la loi, au lieu de la recevoir? Dieu n'est-il pas le roi des esprits comme de la matière? n a-t-il pas le droil de commander a noire intelligence d'adhérer aux vérités qu il nous révèle, comme de commander à notre volonté la soumission aux préceptes qu'il lui donne? Non, nous ne sommes pas plus les maîtres de nous soustraire à son empire qu'à ses regards. Sans doute , si cette révélation m'étoit inconnue, si elle n'avoit pas fait briller sa lumière à mes veux, je ne serois pas coupable de l'ignorer : l'ignorance de la vérité, quand elle est entièrement involontaire, n'est pas criminelle. Le souverain Juge ne demandera compte que des lumières qu'il aura communiquées , et celui qui aura été dans l'impossibilité de connoître l'Evangile ne sera pas jugé par l'Evangile; mais la vérité n'en conserve pas moins le droit de soumettre les esprits, et d'exi-

gér Leurs hommages, du moment qu'elle vient les éclairer. L'homme doit toujours être dans la disposition sincère d'embrasser la religion véritable, quand elle \ient se manifester à lui. Ce n'est pas une chose arbitraire, c'est un devoir; j'aurois bien pu l'ignorer sans être coupable, mais jamais je ne pourrois, sans l'être, ni la rejeter quand elle se présente avec des titres sufiisans pour subjuguer mon esprit , ni l'abandonner après l'avoir connue.

On dit encore qu'il est libre à chacun de suivre tranquillement, et sans examen, la religion de son pays : mais d'abord il faut bien que les partisans les plus fougueux du tolérantisme y mettent quelques bornes; car enfin on a vu des cultes qui outrageoient l'humanité et la vertu, qui convertissaient les temples en lieux de prostitution ou en théâtres de carnage; les divinités qu'on is adoroit demandoient des meurtres et des infamies : apôtres complaisans de l'indifférence, vous ne voudrez pas, je pense, l'étendre jusqu'à ces abominables excès. A ous voilà forcés de restreindre votre système, si vous ne voulez absoudre tout ce que la su-

|m rstition a inventé de plus cruel on de plus impur. Il vous plaît d'avancer que, dans l'ordre delà Religion, on peut suivre les divers cultes, comme dans Tordre civil on peut se conformer aux diverses lois de police : vous voulez que l'on puisse changer de religion comme de climat; que l'on soit catholique à 11 orne, anglican à Londres, calviniste à Genève, musulman à Constantinople, idolâtre à Pékin ; c'est-à-dire que, dans votre pensée, il faudra que tour à tour, suivant les lieux et les usages, j'adore ce que mon cœur déteste , ou que je blasphème ce que mon cœur adore. Ainsi je crois que Jésus-Christ est véritablement le Sauveur du monde par sa mort, comme il en a été la lumière par sa doctrine, n'importe; si j'étois au Japon, je pourrois, suivant vous, blasphémer contre lui en foulant aux pieds ses images sacrées. Ainsi je crois qu'il n'est qu'un seul Dieu, créateur de la terre et des cieux, n'importe; si je me trouvois au milieu des peuples idolâtres, je pourrois, suivant vous, invoquer avec eux les divinités les plus fabuleuses. Ainsi , au sein de cette capitale , je puis traiter hautement Mahomet d'impos-

leur, et, si j'étois à la Mecque, je pourrois, suivant vous , m'écrier avec le musulman : Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète. Quel système que celui qui ne se compose que de contradictions, qui met sans cesse la conduite en opposition avec la conscience , qui m'apprend soit à trahir par mes discours et mes actions les vérités que je crois , soit à me régler d'après des dogmes impies que j'abhorre! quel système que celui qui fait de la religion un jeu et lin caprice, m'autorise à faire semblant de croire ce que je ne crois pas , met la piété dans la dissimulation, et qu'on ne réduit en pratique que par un vice détestable , l'hypocrisie ' Jean- Jacques a dit très-sérieusement que la femme devoit avoir la religion de son mari. Ainsi, Messieurs, si le mari se montroit successivement anglican, catholiqu é, déiste, ce qu'on a vu quelquefois , la femme seroit condamnée à toutes ces variations ; et, si le mari devenoit athée, fauclroit-il aussi que, par complaisance, la femme professât l'athéisme? En vérité les apôtres de la liberté illimitée mettent ici la femme dans une étrange dépendance 3 ils exigent qu'elle

croie cii aveugle, et qu'elle suive < o tscla »c; pour elle , I.» raison , la coin iclion , la ^s érité, sont comptées absolument pour rien, et voilà pourtant ce qui s'est appelé de La liante philosophie. Jean-Jacques n'est pas plus raisonnable, quand il dit que le Jils civil suivre la religion de son père; ceci demande une courte explication. Sans cloute, dans ses tendres années, incapable de tout examen, ne pouvant soupçonner qu'il est induit en cireur parles auteurs de ses jours, il est tout naturel que l'enfant marche sur leurs traces, et que leur autorité le retienne alors même dans une fausse religion ; mais enfin si cette religion est indigne de Dieu, si elle dégrade l'homme et tend à lui inspirer le \ice plutôt que la vertu; si en même temps, parvenu à l'âge où la raison est développée, l'enfant, acquiert la conviction intime de son erreur, faudra- t-il qu'il sacrifie la vérité au respect filial ? L'autorité paternelle a bien ses droits inviolables, et quelle religion les a mieux conserves que le christianispe? mais elle a aussi ses bornes; il ne lui est pas plus permis de commander une impiété que de commander le meurtre et

SUR LA TOLÉRANCE. àO

le pilla je; elle n'enchaîne pas la raison des enfans, et n'a pas le privilège insensé de les tenir courbés sous le joug de l'erreur, malgré le cri de leur conscience : quand la volonté de l'homme ose se mettre en opposition avec celle de Dieu , c'est le cas de dire : « il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux )) hommes.»

Voyez, Messieurs, comme ces prétendus vengeurs des droits de la raison 1 immolent à leurs vains systèmes. D'un côté, pour décrier la soumission si raisonnable des chrétiens à la loi de leurs pères, qu'ont-ils fait? ils n'ont cessé de la flétrir du nom de crédulité et de superstition , d'affirmer que l'autorité est une source de préjuges et d'erreurs, que la raison seule doit régner sur les esprits; et, d'un autre côté, ils n'ont vu dans la religion <\u une affaire d'usage et de climat; i's ont voulu que la femme eût la religion de son mari, que le iiis eût la religion de son père; de telle sorte qu'après avoir tout donné .; la raison, ils ont fini par tout donn» r à l'autorité : contradiction choquant.*., mais inévitable dans leur système.

Mais autant ce système est impossible,

déraisonnable, autant il est funeste dans ses cflèts. Je n'insisterai pas long-temps sur cette nouvelle considération, parce qu'elle se trouve plus amplement développée dans quelques-uns de nos discours. Oui, Messieurs, si vous suivez dans ses conséquences le système de l'indifférence raisonnée en matière de religion , vous verrez tout ce qu il peut enfanter de maux pour le genre humain. Je suppose qu'il se répande au sein d'une nation, qu'il s'empare de toutes les classes de la société : qu'arriveroit-il? toutes les croyances religieuses seroient ébranlées ; incertains et flottans, les esprits ne sauroient que croire ni que rejeter. Si la religion s'affoiblit, les règles de conduite qui en dérivent s'affoibliront avec elle; chacun se fera à part sa manière de penser, de juger, et par conséquent d'agir- plus de cette conviction profonde qui fait la force de l'ame, plus de ces principes fermes d'une crovance commune qui, mieux que les lois, rapprochent, lient les esprits et les cœurs : les particuliers et les familles, au lieu de ces chaînes invisibles et puissantes par lesquelles la religion les unissoit, n'auront de commun

que les passions qui tendent à diviser; il n'y aura plus, ou du moins il y aura peu de scntimens nationaux; l'amour de la patrie en sera altéré; les pensées généreuses iront s'éteindre dans le froid égoïsme, et l'on n'aura plus cette communauté, cette unité de vues et d'affections dont se compose le vrai patriotisme, qui donnent tant de stabilité à l'édifice social. Et ne pensez pas que ce système soit borné dans ses ravages; l'esprit d'indifférence s'étendra d'un point de doctrine à un autre point; toutes les vérités seront contestées, même celle de l'existence de Dieu. La curiosité de l'esprit humain est insatiable; une erreur mène à une autre erreur, un abîme attire un autre abîme, disent les livres saints; d'égarement en égarement les esprits se précipiteront dans l'athéisme : alors, épouvantés, ils s'éveilleront peut-être de leur ivresse, et sentiront le besoin de sortir du fond de l'abîme , mais peut-être aussi qu'affoihhs, brisés de cette chute effroyable, ils n'auront pas la force de remonter vers la vérité. Ainsi lindiiïérentisme ne produira que des athées et eles égoïstes. Or, avec de tels hommes, que l'on

forme, si l'on peut, des sociétés d'hommes libres el civilisés; c'est un phénomène politique qu'on n'a pas encore vu sous le soleil. Voilà donc comme le philosophisme avec ses théories, aujourd'hui appelées libérales, se trouve on opposition avec: le bonheur des hommes comme avec la raison , avec le bien . société comme a\ec la vérité.

« Prophète, disoit autrefois le Seigneur à )> Isaï» , prophète., crie a\ec force et ne te » lasse pas: Clama , ne cesses. Que ta voix, » loin d être foible et timide, éclate, reten- » tisse an loin comme la trompette : Quasi y> tuba exalta voeem tua m; annonce et » reproche à mon peuple ses erreurs et ses » égaremens: ^.nmtntia populo nieo i?iiqui- )> ta tes eorum. » Ces paroles divines s'adressent aujourd'hui, plus que jamais, aux ministres de la religion,} et dans quel temps fut-il plus nécessaire d'élever la voix a^ec liberté que dans un temps où l'impiété menace de dessécher dans les âmes jusqu'au dernier germe des vertus? 11 s'agit de sauver la génération présente des maux qui ont accaLîe la génération passée; d'empêcher le retour des mêmes calamité.-, en s'opposant au

.sUR LA TOLÉRA S CE. 8g

triomphe des mêmes erreurs; de nous placer, comme des sentinelles vigilantes, entre l'abîme d'où nous sommes sortis miraculeusement, après en avoir mesuré toul<- la profondeur, et la jeunesse qui court aveuglément s'y précipiter. Jamais tant de périls n'ont environné son inexpérience: jamais tant de pièges ne furent tendus à sa candeur : pour elle , que d'exemples funestes d'irréligion de la part de ceux qui, par leur âge, devraient naturellement être ses modèles! que de doctrines de mensonge de la part de ceux qui devroient cire sa lumière et ses guides! Sciences et lettres, livres et discours, la plupart des sources où elle puise sont plus ou moins empoisonnées; des attaques violentes ou des insinuations perfides tendent tour à tour à lui rendre le christianisme odieux ou ridicule; on veut lui persuader que la religion des siècles, passés ne doit plus être celle du nôtre, comme si Dieu n'étoit pas toujours Dieu, c'est-à-dire, maître souverain ; comme si l'homme n'étoit pas toujours homme, c'est-à-dire, créature dépendante. Non, la vérité ne vieillit pas plus que le soleil, l'éternité ne passe pas

<y> SUB LA TOÏJÊHANCE.

avec le temps; il nous sied bien d'ailleurs d'insulter aux siècles passés, après toutes les abominations dont le notre s'est souillé. •Nous allons rechercher les erreurs et Les vices de l'ancienne barbarie, mais la civihsalion n'a-t-elle pas aussi ses excès non moins funestes et peut-être plus incurables encore? La religion a su faire plus d'une fois d'un peuple barbare Un peuple civilisé 3 fasse le ciel qu'elle puisse faire quelque chose d'un peuple usé par la civilisation! La subtilité des sophistes vaut encore moins que la simplicité de l'ignorant. Comparez un peuple barbare qui embrasse l'Evangile avec un peuple civilisé qui apostasie : à mesure que le premier se pénétrera cl es maximes évangéliques , il deviendra plus humain, plus juste, plus dévoué à ses devoirs; dans les seuls commandemens de Dieu y sans cesse rappelés à sa pensée, se trouvent les principes constitutifs de la famille et de la société; s'il est encore étranger aux lettres humaines et aux sciences naturelles, on ne l'appellera pas savant, mais il portera dans son sein tous les germes de la vie sociale , qui , en se développant , le

feront croître jusqu'à l'âge mûr; dans son ignorante simplicité, il possédera la science véritable, celle qui assure sa conservation et sa durée. Voyez, au contraire, ce peuple qui brille par les sciences et les arts; s'il est irréligieux, il perdra le sentiment de ses devoirs, il aimera tout, excepté la vertu; il portera dans son sein des principes de mort; il donnera bien quelques signes de vie, mais ce ne sera qu'un vieillard décrépit qui cache ses infirmités sous l'or et la soie; dans sa science superbe, il ne sera qu'un ignorant, puisqu'il méconnoîtra l'art de se conserver lui-même. Si quelque chose pouvoit lui redonner une vie durable, ce seroit la religion. Se refuse-t-il à ce remède indispensable? il faut qu'il languisse, qu'il tombe en ruine et qu'il périsse; nos arts et nos sciences ne le sauveront pas. Ce n'est pas la multitude des savans, c'est, disent nos livres saints, le grand nombre d'hommes sages et vertueux qui fait la force et la santé des nations : Mullitudo sapientium est sanitas terras .

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