DE LA MORALE ET DE LA SOCIÉTÉ
Oi jamais il fut un dessein fécond en désastres , et capable de Louleveiser le monde entier, c'étoit bien celui de briser toiis les liens qui unissent lliomme à la Divinité, de clierclier ailleurs que dans les princijies re- ' li<^ieux la source de la vertu et de Fordrv) sur la terre 5 et de vovdoir fonder une morale et une société sans religion. Auroit-on pu naturellement soupçonner que 1 honnnc dans ses égaremens en ^iendroit jusqu'à cette étrange extrémité? Falloit - il donc de si grands cllorts d'esprit et de raison , pour comprendre qu'il faut un frein à ces penclians vicieux qui tendent toujours à franchir les bornes du devoir, qvie les lois étoient sans force là oàles moeurs étoicrit énervées,
et que les riueiirs a\ oirut peu d'empire là oii la DlviDité avoit perdu le sien ; qu'elFacer les seiitimens relij^ieux du cœur des peviplos, c'éloit déchaîner toutes les [)assions et tous les vices, et mettre dans le cor])s social le principe le plus actif de ruine et de dissolution?
Comment se fait- il que ces vérités élémentaires aient été méconnues, combattues même a\ee tous les argimiens et toute la suite d'un système rétlécbi? Oui, de faux sages , aussi minces philosophes que froids écrivains, nous ont laissé pour héritage des catéchismes de morale vmiverselle, où le nom de Dieu ne se trouve pas. Dans leur délire, ils n'ont pas craint de présenter la destruction entière de tovite idée religieuse comme le plus beau triomphe de la raison et la source de la félicité publique. O égarement incompréhensible de l'esprit humain ! Son intelligence peut donc tellement se corrompre, quelle ne goûte plus que le mensonge, qu'elle trouve le souverain bien précisément dans ce qui est le souverain mal, même pour la vie présente, dans l'athéisme.
Heureusement les svstèii' :s de mensonge passent, et la vérité demeure. 11 est une
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puissance invisible et secrète r|iii maîtrise la malice des hommes, et tient les peuples atlacliés en rpielque sorte comme malgré eux à un pclit nonibre de maximes nécessaires au bonheur, à la conservation du genre lumiain, et c'est j)Oi!r ranimer dans les âmes raniomde ces principes sacrés, rpie nous nous proposons de les présenter aujourd'hui comme le vrai fondement de la morale et de la société.
Trop souvent, je le sais, il est arri^é fpie les passions et l'ignoiance ont dénaturé la rrhgion par des pratiques ou bizarres, ou cruelles, ou inlanics, et c'est là ce (pi'on appelle superstition. Plus d'une fois aussi le faux zèle a fait servir la religion de prétexte à ses fureurs, armé les hommes contre les honimes, et commandé des crimes au nom du Ciel; et c'est là ce qu'on appelle fanatisme. Sans doute ce n'est rien de tout cela qu'il s'agit de présenter conjme avantageux à l'humanité. L'éternelle misère de l'homme est de mêler ses erreurs et ses vices à ce qu'il y a d'ailleurs de jdus salutaire et de plus auguste, et 1 éternelle manie des sophistes est de combattre ce qu'il y a d'ail-
leurs (le plus universellement utile, par les abus particuliers que les hommes peuvent en faire; déclamateurs ridicules qui devroient bien s'élever aussi contre l'usage de la parole, et souliaiter que l'espèce humaine fut muette, parce que bien souvent on abuse du langage pour répandre les poisons de la médisance ou de la calomnie. Je vous prie de le remarquer. Messieurs; mon dessein en ce moment n'est pas de faire valoir les avantages de la religion chrétienne en particulier; un jour, je pourrai en faire la matière d'un discours à part. Aujourd hui j'envisage la cliose sous le point de vue le plus général. Professer publiquement certains dogmes fondamentaux, tels que ceux de l'existence de Dieu, d'une providence, de la vie future, de la liberté de l'ame, de la distinction du bien et du mal, et rendre à la Divinité des liommages graves et purs qui portent dans l'ame des sentimens louables et bons; voilà ce qu'on appelle en général religion. Lorsque tout est vrai dans la croyance, pur dans les préceptes, saint dans le culte, alors c'est la religion véritable, c'est celle que nous avons le bonheur de
FONDEMENT DE EA .MOIIAEE, ctc. 5^ professer. Que si dans quelqu'une de ses j^arties elle a quelque cliose de répréheusible, alors ce n'est qu'une religion imparfaite et fausse ; mais toutes celles qu'on a professées sur la terre ont eu des points de croyance commune , plus ou moins sentis de tous les hommes, sur Dieu, la providence, la vie future, le vice et la vertu. Or ce sont ces principes religieux universellement professés avec plus ou moins de pureté, que je prétends être la véritable base de la morale et de la société; et c'est là ce qui va faire le sujet de cette conférence.
Ces règles du bien et du mal qui doivent diriger nos afl'ections, nos discours et notre conduite i cet ensemble de préceptes et de devoirs que nous avons à remplir pour être véritablement des hommes de bien, c'est ce que j'appelle la morale. Les raisons qui la rendent obligatoire pour nous, les motifs qui nous portent à la pratiquer, et à faire les sacrifices qu'elle exige, voilà ce qui en est le fondement. Or je soutiens que cette raison de nos devoirs, ces motifs de les remplir, il faut les chercher dans les principes
relii^icux. En eiTct, Messieurs, c'est peit pour 1 homme que de belles sentences, des règles sévères, des sentimens sublimes élalés dans Il's livres et les discoiu^s. L'autorité de la morale ne vient pas seulement de la beauté de ces préceptes; elle vient surtout de la persuasion intime quelle est obligatoire, et de la fore v^ des motifs qui engagent à la prati'pier. ivien de plus coriuiiun que les belles niaximes: on en débite sur les tliéàtres, on en sème dans les romans, on en fait parade jusque dans les cercles les plus frivoles et les plus dissolus. Mais je vous prie de le remarquer avec moi: c'est^toécisément la beauté, la piu^eté de la morale qui nous alarme et nous effraie. La morale n'est salutaire que par le joug qu'elle impose à nos pencLans, et ce joug, nos penchans le trouvent incommode. La morale n'est utile que parce qu'elle est une règle , et toute règle est une gène , et toute gène nous importune. \ ous me prêchez une probité incorniptible, une fidélité constante aux devoirs de mon état; ce désintéressement qui fait préférer l indigence aux richesses acquises par l'injustice, ce coiuage qui fait sacrifier
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la \ie plutôt que la conscience; vous me conimaudez toutes les vertus, vous ne me permettez aucun vice. Tout cela me paroît beau et conibi me à ridée qvie je me suis faite de l'iiommc de bien ; mais tout cela aussi me poroît sévère, tout cela me demande des eflbrts et des sacrifices pénibles, et, je l'avoue, je ne me trouve pas assez de piiilosophie j)Our pratiquer tant de vertus sans motifs. Ces motifs, je veuxcju'ils soient puissans, parce que j'ai k vaincre des passions vives et fortes; ces moûfs, je veux qu'ils soient universels, parce que la vertu Cbt faite pour tous les hommes; ces motifs, je veux qu'ils soient pcrmanens, parce que la vertu est pour tous les temps comme pour tous les lieux. Or des motifs qui réunissent tous ces caractères, il faut les chercher ailleurs que dans quelques considérations purement humaines.
Youlez-vous que tout ici soit dans l'ordre? voidez-vous enllammer mon couraij;e, m'élever au-dessus des craintes et des folblesses de la nature? montrez-n^.ol un Dieu léiiislateur suprême qui commande et qui veut être oJiéi; placez-moi sous les yeux toujours ou-
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verts d'une Providence rjni voit mes pensées comme mes actions, et qui, un jour, en sera le jui^e incorruptible, comme elle en est maintenant le témoin inévitable. Aoilà un moyen de réprimer les ^ices qui est de tous les â^^es, de tous les pays, de tous les instans, qui poursuit l'homme dans les ténèbrçs de la nuit comme dans les clartés du jour, qui n'est y)as moins redoutable pour le puissant que pour le foible , pour le riche que pour le pauvre, pour l'homme public que pour l'homme privé. Cette doctrine d'un Dieu, d'une providence, d'une we avenir avec des récompenses et des chàtimens, est intelligible à tous, et le genre humain l'a toujours plus ou moins comprise. Ainsi, avec la religion qiù m'élève jusquà Dieu, je trovive dans la volonté divine la règle suprême, la raison première de tous les devoirs. Ainsi je regarde la conscience comme la voix même de Dieu qui se fait entendre au fond du cœvu'- je vois dans ses remords comme le prélude de la céleste justice, dans son bon témoignage, comme le gage de la récompense future; et, si je meurs pour mon devoir, je sais où je trouverai le prix de mon
rONDEMENT DE LA MORALE, etc. 45 >acriricc : clès-lors je seus que je dois obéir aux inspirations de la conscience. Mais, si vous détachez l'homme de son Dieu, si la conscience n'est pas l'interprète des volontés di\ines, par cela seul vous affbiLlissez étrangement son empire, et je pourrai Lien finir par n'y voir qu'un préjui^é, que le résultat de 1 éducation, qu'un accusateur importun auquel il faut imposer silence. Ain^i, avec les principes relii^ieux, je vis sous Fempire d'une loi qui ne règle pas seulement les dehors, mais qui descend jusque dans le cœur pour y attaquer le mal dans sa source, et qui, par Tordre qu'elle met dans les pensées et les désirs, prépare celui d(^s discours et des actions. Ainsi enfin, dans la religion bien conçue, la morale qu il faut pratiquer a son appui dans les dogmes qu il faut croire. Le ^ice des théories de beaucoup d'écri\ains modernes qui se sont érigés en réformateurs du genre humain, c'est d'avoir disserté sur la morale sans remonter au principe qui la rend obligatoire, sans lui donner une sanction suffisante. Vouloir une morale sans religion, c'est vouloir un édifice sans fondement, une législation sans législateur.
Je sais, Messieurs, ce que peuvent donner (\e force et de poids aux préceptes moraux l'amour de la gloire, riiorineur, l'intérêt, et ce qu'on appelle les limiières et la civilisation. Je suis loin de dédaigner ces appuis divers de la morale; mais, sans faire observer ici qu'ils ne règlent en rien l'intérieur de l'iiomme, qu'ils lui laissent toute la liberté de ses pensées et de ses désirs, qu'avec eux on n'a pas de vertus pures et sans mélange, je me borne à montrer combien ils sont fragiles, insuffisans, et combien il importe qu'ils soient eux-mêmes soutenus par des considérations d'un ordre supérieur.
Et d'abord voudroit - on contenir les hommes dans le devoir par l'amour de la gloii^e, par le sentiment de l'honneur? Mais, si la vertu est faite pour tous , la gloire n'est que le partage de quelques-uns. Mais combien de fois une célébrité flatteuse sans être légitime n'a-t-elle pas accompagné des actions que la vertu désavoue? Mais l'amour de la gloire arma ces conquérans farouches qvii ne ravagèrent la terre qvie pour la remplir du bruit de leur nom; témoin cet Alexandre qui tourmenta l'univers poui* être loué des
FONDEMENT DE LA MOKALE, ctc. '45 frivoles Athéniens. Mais ces devoirs obscurs de tous les jours, de tous les momens, que la plupart des hommes sont oLlii^és de reniplir en secret et loin des regards du puhlic, que peut Tamour de la gloire pour en inspirer la généreuse pratique? Toutes les trompettes de la renommée sonneroient à la fois , que pas une ne sonneroit pour les vertus ignorées.
Yous me parlez de l'honneur 3 mais ce sentiment n a toute son énergie que dans quelques âmes plus élevées, ou dans quelques circonstances plus éclatantes. Tous les hommes ne sont pas des Bayard ou des Grillon; tous ne sont pas placés sur un grand théâtre, ne se trouvent pas à la tête des aflaires publiques ou sur vm cliamp de bataille; et puis, il faut le dire à la honte de Tespèce humaine, trop souvent le succès justifie tout à ses yeux; en sorte que le déshonneur n'est que dans la maladresse et dans l'infortune. Youdricz-vous faire craindre aux méchans le jugement de la postérité? quelle chimère! C'est bien ici surtout que paroît le néant de la fausse sagesse. La presque totalité du genre lumiain est con-
damnée à un éternel ouljli* et que lui importe ce triJjunal si redoutable de la postérité devant lequel elle ne doit jamais comparoître? Je l'avouerai sans peine; si >ous supposez un homme animé de sentimens religieux, pénétré de cette sublime pensée, que son ame est immortelle, alors je ne sais quel espoir confus de jouir des suffrages de la postérité pourra bien l'affecter et l'émouvoir; mais, si vous le supposez imbu de la pensée que tout meurt avec le corps, croyez-vous qu'il sera bien touché des jugemens d'un avenir qui, après tout, ne doit être povir lui que le néant? que lui font les censures des siècles futurs? il sait l)ien que ce vain bruit ne viendra pas troubler sa cendre au fond de son tombeau.
Je conviens que dans la vie présente la vertu clevroit naturellement conduire à la considération , à l'estime , et procurer ainsi des avantages temporels qui fussent pour elle vu puissant aiguillon; mais les hommes sont si changeans; il entre tant d'injustice ou de caprice dans leurs suffrages; il arrive si souvent au vice d'usurper les honneurs dus à la vertu, et à la vertu d'essuyer les ignomi-
FONDEMENT DE LA MORALE, clc. 47 nies qui devroient être le partage du vice. Oh ! que la vertu scroit à plaindre , si elle n'avoit pour appui que ce sable mouvant des opinions humaines! Je suppose d'ailleurs qu'un grand intérêt me pousse à une prévaricalion qui doit demeurer secrète, j'échappe au Llàme et je continue de jouir de l'estime de mes semljlaLles. Je le dirai , Messieurs , et je manifesterai ma ])ensée tout entière pour l'instruction de ceux qui, jeunes encore, n'ont qu'une connoissance légère des hommes et des choses. Dans ce qui regarde les devoirs ordinaires de la vie ci\ile, la fidélité à ses engagemens, les moyens de s'enrichir ou d'éviter des pertes funestes, souvent la vertu dont les hommes se glorifient le plus, la probité, est mise à des épreuves délicates et pénil)les : mallieur à ceux en qui elle n'est pas défendue par des barrières j)lus fortes que celles de la crainte des jugemens publics ou de quelque considération semblable ! Croyez -moi, l'expérience pourra vous rapprendre, il est plus difficile qu'on ne pense d'être constamment honnête homme, quand la pro])ité n'est pas appuyée sur la rehgion; et ^lontesquieu a dit une
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parole souvent citée, mais très - vëiitaLle , surtout quand on l'applique à la masse de l'espèce luimainc ; c est (( rpi'une religion, )) même fausse, est encore le plus sûr ga- » rant de la vertu des hommes. »
Maintenant voyons ce que peut poiu* nous rendre bons et lieureux la culture de l'esprit, et ce qu'on appelle les lumières et la ci> ilisation .
De nos jours, on a fait grand bruit de tous ces avantages, et sans doute il ne s'agit ni de contester les progrès des sciences naturelles, ni de donner des regrets aux usages, à l'ignorance des temps barbares ; mais craignons un raffinement plus funeste encore que la barbarie, et n'allons pas nous livrer k un enthousiasme aussi funeste que déraisonnable. Ne craignons pas de le dire jusque devant cette assemblée si remarc[uable par les lumières de ceux qui la composent : Malheur à une nation qui meltroit la science avant la vertu, les connoissances avant les mœvu's , les arts avant les devoirs , qui , dans le soin d'élever la jeunesse, compteroit linstruction pour tout et 1 éducation pour rien; qui n'y feroit entrer la religion et la morale,
- que
FONDEHEÎ^T DE LA MORALE, ctc. ^[)
quo comme Fou y fait (mtrcr une Icron dans Taii de tracer un pavsage, et qui croiroit être arrivée au faite de la sagesse, parce qu'elle verroit se midtiplier de toutes paris dans son sein des i^rammairicns, des rhéteurs et des artistes! Les païens eux-mêmes avoicnt de bien plus jiautes idées de la véritable sagesse; témoin Cicéron qui la définit, d'après les anciens philosophes, la science des choses divines comme des choses humaines; témoin Marc-Aurèle, remerciantleCiel de lui avoir donné pour maîtres des hommes qui Iid a% oient appiis à régler ses mœurs et à pratiquer la vertu. Certes ii ne séparoit pas la sagesse de la ridigion, ce siècle auc[uel un de nos plus grands rois a donné son nom, ](; plus beau des siècles modernes , et 1j plus beau peutêtre dont puisse s'honorer l'esprit Lun^ain. ÏN'oublions pas que les lumières ne sont pas la vertu , et ne pensons pas que les mœius soient toujours vuiies à la civilisation. Et qu'est-ce donc que les mœius pour nne nation? elles ne coubittent ni dans inie politesse de manières qui s'alhe très-bien avec l'égoïsmc et la bassesse , ni dans une