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5o LES PRINCIPES RELIGIEUX,
grande variété de connoissances , qui n'exclut pas la mollesse et la frivolité. Les mœurs peuvent se tromer dans le hameau où tout est ignorance et rusticité, et manquer dans la cité où tout présente une face riante et polie. Lorsque autiefois l'ancienne Home alloit cliercher ses dictateurs à la clixirrue, eîlo étoit grossière, mais elle avoit des mœurs; plus tard elle fut polie, et les mœurs avoient disparu. Messieurs , dans les pères la vigilî^.nce , dans les enfans la piété fdiale, dans les maîtres la justice, dans les serviteurs la fidélité, dans les riches l'humanité, dans les magistrats l'intégrité, dans tous la honne foi, le désintéressement, la tempérance, l'obéissance aux lois, le zèle du Bien pidjlic, Famour du travail, l'amour de la patrie, des sentimens nobles et généreux , voilà ce que j'appelle les mœurs pour une nation; voilà des vertus domestiques et civiles qui font prospérer les Etats comme les familles, et qui seront d'autant plus communes chez un peuple, que ce peuple lui-même sera plus profondément religieux. En vain par l'héroïsme de ses guerriers , par l'étendue, la richesse et la population de
FO^^DEMENT DE LA MORALE, etC. 5i
son territoire, par le nombre et la ma*^nifi- C(>nce de ses cites, de ses ports et de ses canaux, par tout l'éclat des sciences et des arts, en vain par tons ces avantages réunis la France seroit appelée à être la première des nations civilisées, si par nos pernicieuses doctrines, par notre insouciance eacrilége, par nos mauvaises mœurs rpii en seroient la suite inévitable, nous tra\ aillions nousmêmes à ruiner bs ibndemens de Fédificc. iSous pouvons le dire bautement sans craindre de nous tromper, si l'industrie peut donner la ricbesse, si la valeur et le génie peuvent donner la gloire, la religion seule peut nous régénérer en nous donnant des vertus. C'est assez pour faire \oir que la religion est le vrai fondement de la morale. J'ajoute, et cette proposition est comme la suite de la première, qu'elle est aussi le fondement "de la société.
Combien n'étoient-ils pas aveugles tous ces réformateurs du dernier siècle ([ui \oulurent fonder une société sans religion! Ils ne ^oyoient pas qu'ils avoient contre eux tout ce qui est capable de faire imp/rostion
52 LES PRINCirES RELIGIEUX,
sur les esprits, l'aiilorilé, rexjîérience , la raison.
Je dis d'aljord l'autorité. Quand une doctrine se trouve enseignée par tout ce qu'il y a jamais eu de plus beaux génies de toutes les religions, de tous les climats, de tous les siècles, il me semJjle qu'on devroit trembler de la contredire, se défier de ses idées particulières, et craindre en les suivant de prendre des illusions pour des réalités. Que dans les sciences naturelles des faits nouveaux, des phénomènes qu'on n'avoit pas encore remarqués, apportent de nouvelles lumières, et viennent détruue des opinions accréditées par de grands noms, je le conçois, et cela doit être ainsi; mais dans ce qui regarde l'ordre social , fait pour tous les hommes, objet habituel de leurs pensées, nécessaire à leur bonheur, à leur perfection, s élever contre ce que la terre a eu de plus grands hommes, de plus versés dans la politique, de plus habiles à policer et gouverner les peuples; quelle témérité! Or où trouverez-vous des législateurs qui aient eu la pensée de fonder une société sans religion? Cette pensée fvit-elle ceUç de Solon à Athènes,
FOi.^DEMENT DE LA MORALE, elc. 55 de Lyciirgue à Lacodénionc, de /aleucus chez les Locriens, de IXunia dans Fanciennc ïlonie? On sait bien en partieuJier que iNuma commença par faire de Rome la \iile sacrée, pour en faire la \illc éternelle. On trouverez-\ous des pi liloso plies profondément versés dans la connoissauce des Lommcs, soit pai' la force de leur génie, soit par J iiabitude de manier les affaires publirpies, qui aicîit écrit qu'on pou\oil dédaigner la religion, comme luiiMJjle ou comme inutile? A-t-on lu quelque cîiose de semblable dans les livres de Platon , de Cicéron , de Marc-Aurele? Dans le dernier siècle, il est quelques écrivains qui ont jeté parmi nous un éclat extraordinaire par leius ta- Icns : quelle a été sur la question (jui nous occupe leur manière de penser? Dans F^'.spjit des Lois, Montesquieu a rendu les homnjagcs les plus éclatans à l'heureuse infhience du christianisme, et, dans l'ouvrage le plus fortement pensé qui soit sorti de sa plume, il remarcpie que Fépiciuéisme qui s'étoit introduit dans la répidjllque romaine en a^oit préjîaré la décadence. Dans celui de ses écrits où ils\ij)iime en aj)otrc fougueux do
la liberté la plus illimitée, que vouloit Jean- Jacques? qu'on dressât une formule de foi civile, par laquelle tout citoyen feroit serment de professer le dogme de l'existence de Dieu, de la providence, de la vie future ; il prctendoit que celui qui refuseroit d'y souscrire devoit être J>anni comme insocia- Lle, et même que celui qui, après l'avoir prêté, s'y montreroit infidèle fat puni de mort. Certes, si ces paroles étoient sorties d'une plume ecclésiastique, on eût crié au fanatisme, à l'intolérance; mais c'étoit le citoyen de Genève, et l'on n'y vit qu'une saillie de sa sublime misantropie.
A l'autorité vient se joindre l'expérience. L'homme est né avec des inclinations, des besoins et des facultés qui l'appellent à la vie sociale : aussi pour si haut qu'on remonte dans l'antiquité, on trouve des sociétés, ou commencées, ou déjà avancées, ou même entièrement développées. Se pourroit-il que tous les peuples aient ignoré les premi(,rs élémens de la sociabilité, et que tous se soient accordés à croire nécessaire ce qui n'étoit pas même utile? C'est bien en cette matière que l'expérience des na-
l'Ois DEMENT DE LA MOKAEE ; clc. 55
lions et des siècles esl d'un très-g-raud poids. Or où a-t-oii vu sur la terre un peuple ])0îicë qui fiit complètement alliée, qui subsistât sans aucune croyance religieuse? cl ne sait -on pas cjue ceux en qvii on en a découvert le moins de vestiges étoient en même temps les plus barbares, les ])lus voisins de l'état des animaux? ^ièmc il est un fait singulièrement remarquable, c'est f[uc pas une sevde nation ne s'est bornée à je ne sais quelles idées purement spiriluelles et spécidatives de religion. Guidées par un instinct naturel plus sûr que le raisonnement, toutes ont senti que le déisme pur ne seroit qu'un athéisme déguisé ; toutes ont professé une religion positive avec ses * croyances, ses préceptes, son culte qui éloit l'expression vivante de sentimens communs à tous. Oïd, plus puissante que la lyre fabuleuse qui, dit-on, amoUissoit les tigres, la religion a présidé à la formation des sociétés humaines, adouci les humeurs faroiiclies, épuré les mœurs, resserré les liens de la bienvedlance et de la fraternité, cimenté dans toutes ses parties le corps politique. Que de merveilles surtout n'aurois - je pas
ici à racojiler du christianisme? Trop souvent on s'est cionnë le triste plaisir d'étaler les abus qu'on a pu faire de ses maximes , et l'on a gardé le silence sur les biens immenses dont il a été la sovuxe.
Lniin il est reconnu qvie les peuples les plus renommés de la terre, tels que les Romains, ont fait du serment le lien le plus fort des engagemens réciproques, et en particulier de la discipline militaire; et qui ne voit pas que la force du serment ^i( nt des principes religieux, de telle sorte que dans le langage ordinaire on dit la religion du serment? Chose étrange! Messieurs, on a vu des penseurs modernes qui ne révoient que le perfectionnement de l'ordre social, qui dirigeoient vers ce but toutes leurs reclierclies et tous leurs efforts : ils auroient dû, ce semble, avoir sur cet objet des lumières plus pures que le reste des hommes, connoître beaucoup mieux les vrais fondemens de l'édifice qu'ils prétendoient reconstruire ; et pourtant ils se sont montrés tellement étrangers à la connoissance du cœur humain, qu'ils n'ont pas senti que la religion lui étoit jiécessaire, et que sans elle les lois et les in-
FONDEMENT DE LA MORAEi: , clc. 67 blitutioiis politiques iiianqucroiciit de hta- ]>ilitë. C'cloit Lien là l'ëi^aremeiit du 11 orgueil qui s'aveugle lui-même, et qui, pour dédaigner les lumières de rexpérieucc, se ])récip>iCe dans les plus honteuses ténèbres. Mais tel est l'empire de la vérité, qu'on la vue éekiter jusque dans les cireonstanees les jdus eapables de Fétoufier et de Fanéanlir. Faut-il rappeler un instant ces jours à jamais lamentables, et maintenant si loin de nous, où la juiissance des ténèbres sembloit avoir ju'évaiu? Alors la religion étoit muette, tous les temples Fermés, toutes les aFiies glaeées par la terreur, toutes les vertus érigées en crimes, et tous les crimes en vtrtus, (t la France endèru n'etoit qu'une arène immense couverte de victimes et de bourreaux. Eh bien ! du milieu de ces incroyab'les excès, la vérité se fit entendre avec lorce, et les passions L.'S [lus eiFrénées rendirent \\n hommage éelatanl aux doctrines sacrées qui les coiidamnoient. 11 Fut dit hautomcnt, il lut écrit sur nos édifices publics, que le peu]>ie français reconnoissoit FFtre suprême et 1 innuortalité cîe Famé. Je le sais, Met-bi.urs, on a ; 11 iio voir dans
58 LES miNCIPES RELIGIEUX,
cette étrange déclaration qu'une dérision blasphématoire; mais pourquoi ne pas y voir un trait de cette Providence qui se joue de ses ennemis , arrache de leur bouche leur propre jugement , les fait servir d'instrumciit à ses desseins, et les l)rise ensuite, quand il Ini plaît, dans sa justice? Oui, j'aime à voir ici la main de l'impie sous la conduite d'une main supérieure, forcée en quelque sorte de tracer elle-même sur le frontisj)ice de nos temples en ruines la parole de consolation pour les bons et de terreur pour les médians, et de graver jusque sur les débris entassés par l'anarchie les dogmes conservateurs de la morale et des sociétés lu naines.
Après l'e^spéricnce et l'autorité, consultons la raison.
Que nous dit -elle? c'est que la religion est la sauvegarde de la morale, et que la morale à son tour est la sauvegarde des lois ; vérité sentie par les bons esprits de tous les temps, même par ceux qui, oiJjliant la dignité de leur talent, n'ont que trop chanté les plaisirs et la volupté; témoin le poète romainj qui demande à quoi servent les lois
FONDEMENT DE LA MOPxALE . etc. 69
sans les mœurs. Que nous dit encore la raison? c'est qu'il importe à la prospérité publique que les dépositaires de la puissance aient aux yeux des peuples un caractère auguste et sacré. Alors le respect qu'on leur porte, en assurant Tobéissance, assure le repos des familles, prévient les révoltes et les mesures violentes qu'elles amènent toujours. Ce n'est pas assez pour l'autorité qu'elle fasse des lois, il faut que celles-ci soient respectées et chéries de ceux qui doive iit les suivre 5 or d'où peut venir au pou\oir, à la loi, leur empire sur les cœurs? c'est p'rincipalemcnt de la religion qui présentera les puissances comme établies de Dieu pour l'harmonie sociale, et les lois comme des règles qui entrent dans les vues de la Providence pour diriger les actions des hommes. Que me dit enfm la raison? c'est que les lois humaines défendent plutôt les crimes qui trovd^lent l'ordre |;id>lic , qu'elles ne prescrivent des vertus; c'est que , réglant seulement les dehors de 1 homme, elles ne pénètrent pas clans le cœur pour y couper le mal dans sa racine; qu'elles ne sont ni assez fortes, ni assez détaillées pour faire observer tous les devoirs
Go LUS TRiNCIPES RELiaiEUX,
(l'3 ramiûêj de la niconiioissaiice, de l'iios- . pltalité, de Fliumaiiitéj de la piété fdiale; devoirs qui iiéaninoiiis se lient si étroitement à la prospérité des fanuUes particulières, et dèj-lors ail lAeii de la grande famille qui est la société. Que de ^ices et de délits pourtant très-funestes qui ne sont pas du ressort des lois! Ces vols et ces injustices cpi se commettent dans l'ombre et sans témoins, ces fraudes si cachées et si communes dans le néL'OCC , cette oisiveté qui engendre tous les \iccS5 cet égoïsme qui est sans pitié poiu* le malheur, cette in tempérance qui énerve à la fois l'ame et le corps, celte dé])auclie qui porte dans la vie domestique 1 opprobre avec la discorde , ces scaiidalcs qui conompent les bonnes moeurs, ces rapports qui sèment la division, ces calomnies obscures qui noircissent l'hom nie de bien, ces désordres et tant d'autres semblables que les lois ignorent, ou que les lois ne punissent pas, voilà quelle est la plaie des iamilies; voilà le poison qid ronsc lentement le cœur de la société, et qui en prépare la riiine. Or ici le remède le plus puisï^ant, le plus universel, c'est la rel igionj et vous verrez toujours ces désor-
rON CEMENT DE LA MORALE, elc. 6l
drcs s'accroître à mesure que s'affoiLlira le frein rdij^ierix. Oui, la société la plus llorissaiite en apparence, si elle n étoit animée, soutenue par l'influence secrète de la religion, seroit semblable à ces édifices qui, malgré leui's dehors réguliers et pompeux, touchent à une ruine p/rochaine , parce que le temps a usé le ciment et les liens qui en unissoient les parties diverses.
11 semble, Meiisieurs, qu instruits par Texpéîirnce, désabusés des vains systèmes et des tiiéorics impraticables, les Français re~ %iennei]t aujourd'hui à des doctrines ])îus saines, qu'ils portent jdus de respect à la méuioire de leurs p^ères, et qu ils n'ont plus rextra\aganl orgued de fouler aux pieds tout ce qui est consacré par les hommages des liations et des siècles. jNous a>ons compris <pi il étoit dangereux de rendre la multiluele mcre Iule, et [xmt-ètre que ces écri- ^ aius ([ui ont faille facile et bien triste métier de !L V orrompre roiigii oient de leurs déplorubl's sucjcs, s'ils \i\ oient encore. Toutefuiô, si 1 on sont géréralement da\antag.î le b( ^om de la religion, ilesl au^ei une uiaxime liCû- conunodc pour ceux qui la piofeSi^cnt,
et malheureusement trop répandue parmi les beaux esprits et les riclies >oluptueux: c'est qu'il faut bien une relii^ion au peuple, mais rpi'elle n'est Ijonnc que pour lui. Je ne dirai point tout ce que cette maxime a d impie, cela n'entre pas dans le plan de ce discours, mais je dirai que c'est là une de ces erreurs funestes contre lesquelles ne sauroient s'élever avec trop de force tout ce qu'il y a d'amis éclairés des mœurs et de la patrie. Certes cette maxime n'étoit pas celle du publiciste célèbre qui a dit : (( Quand il )) scroit inutile que les sujets eussent une )) leli^ion , il ne le seroit pas que les prin- )) ces en eussent, et cpa'ils blanchissent d'é- )) cume le seul frein que ceux qui ne crai- )) gnent pas les lois puissent avoir, y) Or ce qui est dit ici des princes n'est -il pas applicable, quoique dans un degré moins rigoureux, à tous les dépositaires du pouvoir, et en général aux premières classes de la société? jNous dirons à l'homme puljlic : Ce n'est pas pour vous que vous êtes éle\é audessus du peuple, c'est pour lui; toutes les charges dans l'ordre pohti(|ue comme dans l'ordre religieux ne &ont que d'iioiiorabb.s
FONDEMENT DE LA MORALE, CIC. 63 servitudes^ î^i vous croyez la religion uécessaire au bonheiu^ du peuple, votre premier devoir est de la respecter pour qu'il la respecte lui-même davantage* et d ailleurs, si le magistrat aime à trouver dans la religion des peuples le garant de leur soumission , les peuples à leur tour aiment à trouver dans la reîiuion du ma:jistrat le garant de sa justice et de son dévoûment à la chose publique. TSous dirons à tous, aux riches, aux puissans du siècle, à Fliomme de lettres, au savant: IN'est-ce pas au sein des conditions les plus élevées que la volupté est plusraïïinée , l'am- Lition plus ardente, la vengeance plus implacable, toutes les passions plus impérieuses par les moyens mêmes qu'elles ont de ^e satisfaire? et vous voulez briser pour ces classes de la société le frein salutaire de la religion ! C'est-à-dire que vous voulez rompre la digue du coté où les eaux se portent avec plus de violence , écarter le remède des lieux où la contagion fait le plus de ravages 5 c'est-à-dire cpic vous voudriez enlever les sentimens religieux précisément à ceux à qui ils sont le plus nécessaires. A^ant tout, commencez p^ar arracher Forgueil du cœur de
l homme iiistnilt, l'é^oïsmc du cœur Ju riche, la jnibiiiaiiimitc du cœur du ma<^lstiat, l'ambition du cœur des grands 3 en un mot, arracliez les passions du cœur de tout ce qui n est pas peuple, et aloi's peut-être il vous sera pernils de laisser la religion au j)euple. La relii^ion n'est Lonne que pour le peupie! £h Lien! vous qui tenez ce langage, répondez* d'où sont partis tous ces écrits funestes qui, cnx'ulanl dans r]liuo[)e entière, ont altéré partout les vrais principes des clioses, relâché les liens de la société, contribué piûssamment à la dissolution universelle, et mis en honneur des systèaicr, dont peut-éire vous ou vos familL^s avez été les victimes? Je vous demande si toutes ces productions sont sorties de la main du pcuplo? non sans doute.. Fabriquées dans Tatclier du bel esprit, eil.s ont été ensuite accueillies dans la maison du riche et de liiomme puissant; et cependant, si leurs auterirs comme leurs ])rotecteurs a\ oient été suieèrement religieux, auioienl-iis ainsi -n'osUtuë leur talent ou leur cie lit au \ice ( t au mensonge? La religion n'est bonne cnie po.ir le peuple! Eh bien! répoiidez de nouNeau; encore de
l'ONDEMEKT DE LV MORALE, elC. G5 r.os jours d'où sortent ces romans, ces dranies, ces poèmes, ces chansons, où Toljscénitc le dispute au blasphème, qui corrompent à la lois l'esprit et le cœur, éveillent des passions prématurées, et font voir toute la corruption et toute la i^eience du vice jusque dans IVîge de 1 innocence? D\m partent ces doctrines de matérialisme qui dégradent la nature lu'.maine, et qui, répandues jusqu'au mlh'ju des peuples des campagnes, y enfantent tout ce qu'il peut v avoir de plus hideux, Fimpiété la ph:s brutale jointe à ligiiorance et à la misère? Tout cela >ient précisément de cette claî^se d'hommes auxquels "soiis crovez la religion inutile: et pourtant^ si la religion eut dirigé leurs pensées et leur phime, que de maux elle eût épargnés aux fandlles et à la société! La religion n'est bonne que pour le peuple! Juste citl! que (Ion icndroit la France, que deviendroit l'Europe, si cette funeste maxime venoit à jîré-- >alolr?()ui, si le peuple seul a de la religion, bientôt il n'en aura plus, et 1 on saura ce que c'est epi'un peuple sans religion. Le peuple aussi a son orgiicil et sa (ijgnité à sa n.a- ]jièrc; s'il s'aptieoit qu'on hii icnvoie la rc-
66 LES PRIKCIFES RELIGIEUX,
ligion comme iiiie choso méprisable , il la méprisera. La religion n'est rien pour celui qui n'y croit pas, elle n'a d'empire sur le cœur que parla croyance de l'esprit: qu'importent en effet ses promesses ou ses menaces à ceux qui n'y voient que les chimères d'une imagination abusée? et comment voulez-vous que le peuple ne cesse pas d y croire, s'il remarque qu'elle est un objet de dérision pour ceux que leur naissance, Iciirs lumières, leurs emplois élèvent au-dessus d?. lui? Le peuple est naturellement imilateur. L'impiété descendra du riche au pauvre, du savant à l'igno* rant,du magistrat au villageois; elle deviend: a popidaire, et un peuide sans religion sera un peu[)le toujoiu^s tenté de briser le joug des lois, de renverser toutes les institutions sociales, de s'égaler à ceux cfviï seront placés srir sa tète; et toujours, au premier signal des factieux, on le verra se porter à tous les excès, abuser de sa force pour tout détruire, dévorer les puissances avec leurs titres, les riches avec leurs domaines , jusqu'à ce que enfin il se dévore lui-même dans ses propres fureurs; car voiià tut ou tard riné\itable effet du mépris des premières classes de la so-
rONûEMENT 33E LA MORALE, etc. 6^
ciélc pour la religion ; et j)uis, qu'elles viennent nous (lire qu'il faut laisser la religion au peuple. Aveugles que nous sommes! à peine par une suite rie prodiges inouis nous sommes sortis de 1 abîme, que par notre insouciance sacrilège lious allons tiavaiiler à creuser pour nos descendans ilu abîme plus |)rorond encore.
IMais non, il n'en sera pas ainsi- ce n'est pas en Mx'ni que l'expérience brdlant d'un éclat terriljle nous aura nioncré le néant des doctrines mensongères. Les mallieurs des pères ne seront pas perdus pour leurs enfans. Formés à une école riule , mais sahitalre, nous comprendrons plus (\nc jamais que l'édifice social repose sur la base éternelle de la religion et de la morale. Oli ! si ma voix comme une trompette éclatante pouvoit retentir dans toutes les parties de la France à la fois, j'aimerois à m écrier : Franrais dignes de ce nom! Français de toutes les conditions et de tous les âges, pères vertueux, enfans dociles, magistrats intègres, administrateurs vigilans, guerriers valeureux, vous tous qui désirez de voir nos dissensions se terminer, les cœurs se rapprocher, la pai;î:
68 LES PRINCIPES RELIGIEUX, elc.
s'afTermir, les Ijoriiies mœurs refleurir au seul de la patrie, abjurez donc pour toujours les •doctrines perverses qui ont fait nos malheurs, et ralliez -vous à ces doctrines sacrées qui seides peuvent nous réi^ënérer. Si c'est par les mauvaises doctrines que tout fut renversé, c'est par les bonnes doctrines qu'il faut tout rétablir. Messieurs, je ne prétends pas donner ici des leçons de poJilivque, ni convertir cette cliairc en une tribune aux harangvi'.'s; mais je suis Français, et mon cœur me dit quii aune son prmce et sa patrie ; je suis ministre de la religion , et une partie de ma mission, c'est d'en faire sentir la nécessité. A ce double titre, il m'appartient d incvdquer une vérité, qu'il faut répéter sans il cesse, parce que sans cesse on l'oublie, c'est qu'il n'est point de société sans lois, ni de lois sans morale, ni de morale sans relij^ion ; et j'ajoute en finissant que, de toutes ks religions de la terre, la plus capable de réj)rimer tous les vices et cVinspirer toutes les vertus, c'est la religion même que nous avons I3 bonheur de professer, c'est la religion de Jésus-Christ.
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ArRKS avoir tAcJjc (l'alTcrmir dans vos amcs par le laisouncnicnt ces vérités sacrées qui, nées avec le genre humain , se sont proj)agées avec lui, et conservées plus ou moins })ures dans tous les siècles et toutes les conti'écs de la terre, je viens, ^lessieurs, considérer avec vous la révélation particulière que le Créateur en a faite , d'abord au ]ieuple liébreu par Moïse, et ensuite à tous les peujdes par Jésus -Christ. Ici une nouvelle carrière s'ouvre devant nous. La doidjle ré- ^élation dont je parle se présente entourée de prodiges éclatans qu'elle donne comme les titres autlientiques, rrrécusables, de sa céleste origine : ces prodiges, nous n en avojis j)as été les témoms, nous ne L.s connoissons que par le témoignage des générations intermédiaires qui se sont écoulées depuis l'époque mcmc de révènement jusqu'à dojî.
jours; mais que faut-il penser de ce témoignage et de ces miracles? Telles sont les deux questions qu il faut discuter avant tout. INous nous Jjoinons aujourd'hui à la première. Pour traiter la matière avec quelque , étendue et faire sentir les conséquences uti- \ les qui en dérivent naturellement, nous établirons les deux propositions suivantes : la première, que la plupart de nos connoissances et de nos devoirs portent sur des faits que nous n'avons pas vus, et que pourtant nous croyons sur le témoignage d'autrui : la seconde, que je témoignage humain, dans les choses de son ressort, est une règle aussi sûre de vérité que peuvent l'être les sens et le raisonnement dans les choses auxquelles ils s'appliquent, et que, parmi les faits que nous n'avons pas eus sous les yeux, il en est d'aussi certains pour nous que les théorèmes de géométrie.
Cette matière est toute philosophique :
elle pourroit être discutée à la tril^une d'une académie comme dans cette chaire; mais elle tient aux preuves fondamentales du christianisme; elle a été traitée par les plus habiles apologistes; elle est d'une grande uti-
jjic pour cclaircr et foitider notre foi, et (lès-lors elle ne saiiroit être étrangère au genre de ministère que je renjplis auprès de \ous.
Je ne sais, ^Messieurs, si vous avez jamais approfondi cette idée, cpie presque toiîjoars, dans le monde nioral comme dans Je moiuîe ])!i\sique, tout roule sur des faits que nous n'avons pas vus, et que nous croyons toutefois sur le témoii>nai>e de nos semblables. Oui , dans ce qui rei^arde les A«^es passés, les sri;iices, les lettres et les arts, la société domestique et civile, dans toutes les afiaircs bumaines qui nous occupent sur la terre, nos opinions, nos connoissances, nos devoirs mêmes, se lient à des faits ]>lacés à une époque ou à une distance plus ou moins éloignée de nous, et qui nous sont transmis par une suite, un accord de témoignages intermédiaires donnés de vive voix ou par écrit. Nous ne sonunes qu'une portion du genre bumain, nous ne vivons que dans un point du temps et de l'espace; mais notre existence présente a des^^apports , des liaisons étroites avec le passé. Or ce passé, oii
se tjou\c-t-il? dans les tcmoiguagcs successifs qui l'ont fait connue reviM^e de gêné- ^ ration en génération jusqu'à nons.
Ainsi, que Fanciennc Kome-par un enchaînement prodigieux de conquêtes, fruit de la ])olitique comme de la force, soit devenue la maîtresse ou monde; que dans la suite l'empire romain, affoibli par son immense étendue, corronq^u par tous les ^iccs, ébranlé par les divisions sanglantes de ceux qui étoient appelés à le gouverner, ait ressenti ces décliiremens et ces secousses qui présageoient sa cluite prochaine; qu'en eftet au quatrième et cinquième siècle ce colosse de puissance soit tombé sous les coups des peuples barbares , et que de ses débris se soient formés ces Etats européens qui, après avoir subi les variations que le temps amène toujours, subsistent encore; qu'au septième siècle ?dahomet ait embrasé de vastes contrées des feux de son fanatisme, et de conducteur de chameaux soit devenu le fondateur d'un nouveau culte et d'un nouvel empire; cjue dans le neuvième âge Charlemagne, un des plus gi'ands hommes des temps modernes, ait ^ i^ouverné
SUR LE TOIOIGNAGE. 7J
gouverné avec t^loire une des plus vastes monarchies qu'il y ait eu depuis celle des Uoniains; que dans le douzième siècle l'Occident, a^ité par un pieux enthousiasme, se soit comme renversé sur 1 Orient pour écraser en quelque sorte de son poids limplaca- Lle ennemi de la ci\ilisation et du clu'istiaujsmc : voilà des évènemens dont la critique peut contester quelques détails, mais qui, dans lenr ensemble, passent poiu' indubitables dans le monde entier; auxquels se lient plus ou moins nos lois, nos usages, nos institutions , le régime politique sous lequel nous vivons. Or tous ces faits, comment les connoissons-nous? par la tradition, par des monumens, par Ihistoii'c, en un mot, par le témoiiina^e des hommes.
^ enons à ce qui regarde les sciences, les lettres et les arts. Je siq^pose qu'on nous dise : Hérodote est le père de l'histoire, Hippocrate de la médecine, Euclide de la géométrie* chez les Grecs Homère composa \lliacley et chez les Latins ^ irgile composa Y Enéide ^ au sixième siècle, Justinien lit rédiger un Code qui porte son nom* les siècles les plus brllians de l'esprit hiunain sont ceux II. 4
7 i SUR LE TEMOIGNAGE.
d'Alexandre, d'Aiii;iiste, de Léon X, do Louis A IV ; rimpriineiie, la boussole, le télescope, sont, du moins pour nous Européens, une invention de nos temps moder^ nés; c'est un Génois qui a découvert l'Amérique, c'est un Florentin qui lui a donné son nom; Gahlée soupçonna la pesanteur de l'air; Torieelli et Pascal la démontrèrent; Copernic a fixé les savans sur le vrai svs-tème du monde planétaire; Kepler a trouvé les lois des révolutions des planètes; Descartes a le premier appliqué l'al^^èbre à la géomélrie: voilà encore des faits qui se lient à toutes les connoissances humaines, et que tout le monde croit par la force du témoignage. Quel est le physicien, le chimiste, le natvualiste, le jurisconsulte qui, dans l'enseignement public ou dans ses ouvi^ages, ne s'appuie sur des expériences, des obseiTations, des faits qu'il n'a pas eus sous les yeux, et que néanmoins il regarde comme certains? En tout, l'homme le plus instruit et le ])lus capable seroit cehd qui connoîtroit un plus grand nombre de faits et qui sauroit en tirer les conséquences les plus utiles pour le bien de ses semblables. Eh! Messieurs, si
Sun LE TKMOlGJSAGi:. 7a
tout à coup nous venioijs à oublier cruit;rcmeiît les faits que nous croyons sur la foi (l'autrui, si nous étions bornés aux seuls faits que nous avons vus, si par là même la connoissance de ce qui a précédé notre naissance s'efTaçoit totalement de notre esprit, tout le système de nos idées et de notre instruction seroit anéanti, nos pensées scroient sans aucune suite et sans aucun appui, nous serions dans \uie sorte de délire* au lieu d'iuie chaîne dont tous les anneaux sont liés, nous n'aurions plus cjue des anneaux épars d'une chaîne brisée.
Chose plus digne encore d'attention! dans la société ci\ile et domestique, tout porte sur des faits qui se sont passés loin de nos yeux. Ainsi, que nous soyons nés au sein de cette France que nous habitons, que nous ayons a^ec un certain nombre de familles des rapports d'alliance et de ])arenté, qu'une loi ait été portée, qu'une loi ait été révoquée, que les puissances soient unies par des traités qui forment comme le droit public de l'Europe , ce sont là des faits que nous avons appris de nos semblaljles; et c est ainsi que ce qui tient aux j)lus douce*
"^G SUR Lr. TÉMOIGNAGE.
aireclioiis, ce qui rapproche les nations et les hommes, ce rjui intéresse de plus près la tranf[iiinité publique, suppose des faits connus uniquement par le témoignage des hommes.
Enfin, Messieurs, non-seulement nous croyons des faits que nous n'avons pas vus, et nous en faisons la rèiile de nos délihérations dans la conduite des affaires de la vie humaine; mais ils sont encore pour nous la base de la plupart des devoirs qui lient notre conscience. Je m'explique.
Obéir à la loi est un devoir; mais je n'étois pas présent quand elle a été portée, et comment pids-je m'assurer qu'elle est émanée du législateur? par le témoignage.
Respecter le magistrat est un devoir, mais je n ai assisté ni à sa nomination, ni à son installation légale : comment puis-je m'asusrcr de la légitimité du pouvoir qu'il exerce ? parle témoignage.
Acquitter une obligation contractée par ceux dont nous avons recueilli l'héritage est un devoir; mais nous n'avons pas vu instrumenter l'olïicier public qui en a dressé l'acte authentique: ici encore comment rè-
SUR LK TEMOIGJS.IOE. 77
j^lcrons-nous noire conduite? par le Icmoii^nai;c d'antnii.
L'autcnr de la nature a mis en nous une inclination secrète à écouter ceux qui nous transmettent des faits, à croire à leur rapport; uicliuaùon qu'il ne faut pas suivre av(Mit;léuient, mais (jiii n'en est [>as moujs le véhicule nécessaire de l'inslruction parmi les hommes. L'enfant croit à sa mère, le disciple à son maître 5 c'est par cette >oio que les ])remières notions des hommes et des choses entrent dans son esprit, qu'd a])prend à connoître les noms des objets qui l'entourent. Son ignorance devient le principe de sa docilité* il sent qu'il a Lcsoiii d'être conduit, il reçoit sans résistance les impressions qu'on lui donne, il croit avant de réHéeliir; en ce sens la foi précède la raison. Otez le témoii^nage, et nous ne saurez plus ni quels sont a os parens, ni quel est le heu de votre naissance, ni quel est l'héritage que ^ous tenez de vos ancêtres, ni quel roi qouvernoit la France au commencement du dix-septième siècle, ni qnt']^ sont les magistrats auxquels il fuit obéir: nous seriez dans toutes les anxiétés (Ui doute mm;
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ee qui doit vous intéresser le plus, vous tomberiez dans la nuit d'une ignorance profonde.
De là, Messieurs, nous tirerons les trois conséquences suivantes: la première, qu'ils sont Lien imprudens, Lien irréflécliis , ceux qui clierclient à éLranler la certitude du témoignage humain , alFectant un pyrrbonisme qu'à tout m oui en t d'ailleurs ils démentent dans leur conduite; car, en même tem]>s qu'ils font gloire de ne croiie que ce qu'ils voient, ils parlent, ils se décident, ils agissent forcément, et sans cesse d'après une multitude de faits qu'ils croient sans les avoir vus.
' Une seconde conséquence , c'est que , puisque nos connoissances portent en trèsgrande parîie sur des faits dont nous n'avons pas été nous-mêmes les témoins, il importe de nous faire des règles d'une sage critique qui nous sauvent de la crédulité et de la témérité, et nous fassent discerner le degré de ^ confiance que mérite le témoignage. Il est une critiqise excessive qui ronge, ce semble, et dévore tout; avec elle on ne croit rien : il est aussi une critique facile, complaisante.
SLR LE TÉMOIGNAGE. 79
qui confond les vagues nmieurs avec une CODA iction éclairée , les conjectiu^es a^ ec les preuves; avec elle on croit tout : or tout, croire sur le rapport J'autrui seroit simplicité, mais aussi tout rejeter seroit une folie. Entre ces deux extrêmes est la sai^esse.
Lne troisième et dernière conséqu.encc, cVst que, presque tout parmi les hommes ne réglant par des faits, et presque tous les devoirs de conscience se liant à des faits, la voie la plus humaine que le ciel pouvoit clioish^ pour appuver une religion et la perpétuer étoit de la faire reposer sur des faits incontestables, et voilà aussi quel est le caractère éminent de la loi mosaïque et du cliristianisme , comme nous le verrons adkurs.
Je \iens à la seconde jiroposition , que le témoignage luunain , dans les choses de sou ressort, est une règle aussi sûre de vérité que peuvent l'élre les sens et le raisonnement sur les choses auxquelles ils s'appliquent, et que, j)armi les faits que nous n'avons pas vus, il en est d'aussi cei'tains pour nous que Its théorèmes de géométrie.
2o SUR LE Tlb.rOIGNACi;.
Dans les recherches auxquelles peut se livrer l'esprit humain , pour découvrir la vérité, il est des ilhisious à éviter et des précautions à prendre. On peut être éi^aré par les liommes, on peut l'être aussi par les sens, par le raisonnement; ce n'est pas la rèi^le qui est fautive , c'est l'application faite par l'homme qui est fausse. S'il est des bruits populaires destitué-s de tout fondement, il est aussi des raisonnemens combattus par la saine raison, comme il est de prétendues expériences démenties par des expériences véritables. Que s'il. n'est pas permis d'abandonner en tout le raisonnement, de se délier en tout du rapport des sens, parce que nous avons été séduits plus d'une fois par l'un et par l'autre , il n'est pas non plus permis de ne rien croire sur le témoignage d'autrui par celte frivole couîridération, que plus d'nne fois ce témoii^nage a été trompeur.
Sans doute le témoignage doit être re- \étu de certains caractères pour méiiter, p,our obtenir une créance pleine et parfiitc; il faut qu'il soit tel par l'ensemble des circonstances, qu'on ne puisse l'attribuer
SUR LE tLmO IGNACE. 8l
qu'à la Ycritc nieiiic du fait qu'il aLlcstc. Piemoutons aux princi])es.
Le monde moral ne marche pas {)liis au hasard que le monde physique; il est des règles fixes, uni\('rselles, pour les esprits comme pour les corps; il est des lois qui régissent l'espèce humaine, qui se manifestent, comme celles de la nature, par des phénomènes constans, et dont on peut prévoir et annoncer d'avance les résultats. Ainsi nous sommes faits de manière qu'un certain nombre d'Jiommes inconnus les uns aux autres, placés dans des situations diverses, opposés d'âge, de caiactère, d'intérêts, de passions, de préjugés, et qu'on ne peut soupçonner d'une fraude concertée, ne se rencontreront pas par hasard à se donner pour les témoins oculaires des mêmes faits, qu'ils ne seront pas médians et fourbes sans motif, qu'ils ne sacrilieront pas leur conscience, l'amour naturel de la >éiité, leurs intérêts présens et à venir, leurs passions les plus chères, au {)îai:^ir d'aflirmer un mensonge. Plus on me fera observer que les hommes sont bizarres, capricieux, intéressés, paï^sionnés, j>lus on me convaincra que Ivmv
82 SUR LE TÉMOIGJSAGE.
accord fortuit sur le mcmc fait devient impossible.
Maiiitenaut venons à l'application. Ou il s'agit de choses sur Icscpi elles on peut interroger des lénioins ocvdaires, ou I)ien il s'agit de cliosos qui remontent au-delà des générations présentes.
Dans le premier cas, on peut fonder sa foi particulière sur la foi publi([ne, sur une croyance tellement universelle , ferme , éclairée, qu'elle subjugue l'esprit, et qu'on est forcé comme malgré soi à y donner son assentiment. Je vous le demande, Messieurs, dans ce qui concerne les diverses contrées du globe que nous n'avons pas visitées, les usages, les lois, le culte, le gouvernement des peuples qui y ha])itent, les prodnctions de leur sol, la température de leur climat, les fleuves qui les arrosent, les montagnes qui s'élèvent à leur surface, ne pouv ons-nous pas avoir des connoissances plus ou moins étendues 011 nous avons le droit de nous reposer avec une entière sécurité? et, si sur ces divers objets quelques détails peuvent être fauiils, n'est-il jias vrai aussi que nous en avons des notions invariables, placées au-
Sun LE TÉMOIGNAGE. 85
dessus de toute incertitude? 11 se peut que parmi mes auditeurs il n'en soit pas un seul qui ait vu la ville de Constantinoplc, et cependant en est-il un seul qui hésite à croire à l'existence de cette capitale de l'empire otloman? non sans doute, et pourquoi?
parce que nous sommes tous in^inciblenient entraînés par l'autorité des ^ ovageurs qui en ont fait la description, parla déposition orale de témoins nationaux ou étrangers qui Font ^ue de leurs veux, par les relations sans cesse renaissantes de politique ou de commerce. Si j'osois vous dire du haut de cette chaire : On raconte qu'il existe en Europe une ville appelée Constanlinople ; cela pourroit bien être, même cela est probable; mais enfin je n ai pas vé?ip.é le fait , et je reste dans le doute; à ce langage , ne seroisje pas regardé comme im insensé? et quand on ne- peut mer luie chose sans passer pour un extravagant aux veux de ses semblables, n'est on pas forcé de convenir que l'on est arrivé au plus haut degré de certitude? Ce que je dis de l'existence de cette célèbre cité, on peut le dire aussi de ce cpion rapporte (le sa position, une des j)lus magniiiipies de
Si SUR LE TiMOIGNAGII.
l'univers, de ses mosquées, de la peste qui désole quelquefois ses haljitans, des incendies qui consviment leurs demeures. Ici je n'ai pas ])f'Soia de discuter les qualités personnelles de cliaque ténjoin, sa probité, sa véracité, ses opinions, ses intérêts pour graduer la confiance qu'il mérite; je sors des considérations privées pour m'éiever à une considération générale, puisée dans le fond même de la nature humaine. Telle est la diversité, tel est le clioc des sentimens, des passions, des intérêts, des rivalités des témoins qui ont vu Constantinople, et telle étoit aussi de leur part l'impossibilité de se tromper sur le fait, qu'on ne peut supposer ni erreur ni imposture; en sorte que je suis réellement aussi certain de l'existence de Constantinople que de l'égalité des rayons dans un cercle.
Je sais bien qu'il seroit possdjle que cette ville n'eût jamais été bâtie, comme il seroit possible que l'homme n'eût jamais tracé la figure du cercle; mais de même cp.ie dans l'ordre actuel des choses matérielles il existe des cercles , et que dans ces cercles les rayons sont égaux; de même dans l'ordre actuel
Sun LE TLMCIGNAGLi. 85
des choses luimaincs Coiistaiitiijoplc existe, et d'après les prcvives testimoniales de son existence, il est impossible cpi elle n'existe pas. Ecoutons un moment un des premiers géomètres qui aient jamais j)aru, et qui a été le premier de tous dans le dix-huilièmc siècle, le savant Euler (j).
(( Toutes les vérités qui sont à la portée )) de notre connoissance se rapportent à )) trois classes essentiellement distinguées. )) La première classe renferme les vérités )) des sens; la seconde , les vérités de 1 enten- )) dément; la troisième, les vérités delà foi. )) Cliacune de ces classes demande des preu- )) ves particulières pour nous prouver les )) vérités qui y appartiennent, et c est de ces y) trois classes que toutes nos connoissances )) tirent leur origine.
)) Les preuves de la première classe se )) réduisent à nos sens, quand je puis dire: )) Cette chose estv?xne, puisque je Vai vue, r> et que j'en suis eonvaincAi par mes se?is. )) C'est ainsi que je connois que Faimant )) attire le fer, puisque je le vois, et que
(i) Letfrc u une princesse d'iUlemagne.
» l'expérience me le prouve indiihltable- )) ment. T(?lles vérités sont Doniniées sen- )) suelles (ou sensiljles), et fondées sur nos )> sens ou sur l'expérience.
» Les preuves de la seconde classe sont » renfermées dans le raisonnement, quand » je ])uis dire : Cette chose est vraie , puis- )) que je la puis démontrer par un raisony> nement juste ou par des syllogismes )) légitimes. C'est ainsi que nous conuois- )) sons T|ue les trois angles d'un triangle )) rectiligne font autant que deux angles )) droits. De telles vérités sont nommées )) intellectuelles y et c'est ici qu'il faut ran- )) ger toutes It-s vérités de la géométrie et des )) autres sciences, en tant qu'on est en état )) de les prouver par des démonstrations.
)) Je passe à la troisième classe des véri- )) tés, qui sont celics de la foi, et que lious )) croyons parce que des personnes dignes )) de foi nous les rapportent , ou bien quand )) nous pouvons dire : Cette chose est vraie ^ )) puisqu'une ou plusieurs personnes dignes )) d.e foi nous l'ont assurée. Cette classe ren- )) ferme donc toutes les vérités historiques. T) Y. A. croit sans doute qu'il v a eu autre-
SUR LE TllMOIGNAGE. 8^
)) fols lin roi de Macédoine , iioi^mé Alexan- )) dre le Grand, qui s'est rendvi maître du j) royaume de Perse, quoiqu'elle ne l'ait )) point %u , et qu'elle ne puisse pas démonj) trer géométriquement qu'un tel liomme )) ait existé sur la terre. jNous le croyons sur ;) le rapport des auteurs qui ont écrit son )) jiistoire, et nous ne doutons pas de leur » fidélité. Mais ne seroit-il pas possiJdc que » tons ces auteiu's eussent fait un complot )) de nous tromper? iXous avons raison de )) mé])riser cette objection, et nous som- )) mes aussi bien convaincus de la vérité de )) ces faiis, au moins d'une grande partie, )) que noi'.s le sommes des vérités de la pre- » mière et seconde clause.
)) l'our les \érités de cliacune de ces trois )) classes, il faut se contenter des preuves )) qui couNiennent à la nature de chacune, )) et d seroit ridicule de \ouloir exiger vuie » demonstrailon géométrique des vérités )) d expérience ou Iiistoriques. C'est ordi- )) nairement le défaut des esprits forb» et de )) ceux qui abusent de leur [)énétratioii dans )) les >érités mtellectuelks , quand ils pré- )) tondent des démonslralions géométriques
» [lovir pi'ouvcr toutes les vérités de la reli- )) i^ion qui appartiennent en i^rande partie )) à la troisième classe. ))
Je viens aux faits dont il n'existe plus de témoins que l'on puisse consulter; je j)iiis les connoître par la tradition , par les monumcns, par lliistoire.
J'appelle tradition un récit fait de vive voix par les témoins oculaires, transmis par eux aux i^énérations contemporaines qui n'ont pas vu les faits, et par celles-ci aux suivantes d ài^e en âge jusqu au temps présent. Ainsi, par une suite de témoignages successifs, on peut savoir qu'après le règne d*e Louis XIY vint la régence du duc d Orléans.
J'appelle monumens certains ouvrages 5 certaines institutions q\û perpétuent le souvenir des évènemens auxquels ils doivent leur naissance; telles sont les médailles, les inscriptions, les obélisques, les tombeaux, les statues, les usages politiques et religieux, les fêtes, et choses semblables. Ainsi le palais de A ersailJes est lui monviment qui parie aux yeux de la gloire de Louis le Grand; ainsi l'efTigie de Louis XV sur une
StR LE TÉMOIGNAGE. 89
pièce de moniloie suffit pour alteslcr rpie, (iaus le dix-iuutujRie siècle, ce prince a rci^nié sur les Français.
J'appelle histoire un récit fixé par Téci'itiire; tels les Connu en taires de César, les Décades de Tite-Live et les jMénioires de Conmiines. Je me Lorjie à discuter l'autorité de l'histoire, ce dépôt précieux des âges passés. Sachons en cette matière éviter le scepticisme comme la crédulité.
11 est des liistoriens de tous les genres et de tous les caractères; il en est d'assez oJjscurs, d'une mince autorité, cpd n'ont laissé après eux aucune réputation de savoir et de talent; il en est qid ont raconté des faits peu connus, d\in foihle intérêt, difficiles à vérifier, et rpii, s'ils étoient faux, étoient peu dans le cas de trouver des contradicteius- il en est qui ont écrit plusiems siècles après l'événement, moins d'après des historiens précédens que d'après des bruits \agues et confus; il en est qui, loin d'être cités avec éloge, passent j^our suspects et sont décriés parmi les sa\ans; je conçois que tous ces écri\ ains doivent laisser des doutes dans l'esprit du lecteur. Il e^t aussi des his-
loricns é^^arcs par l'esprit de parti, par la haine on j)ar lamour de la gloire nalionalej alors, quand même ils mëriteroicnt une , créance entière j>our le fond des choses, on sent combien ii faut se défier du tour qu'ils aiment à donner aux ëvènemens, et de la manière dont ils présentent Its personnages. Aint^i, que les historiens grecs et latins aient endjelli les faits glorieux à leur patrie j et o])scurci ceux qui jiouvoient Fétre à leius ennemis; qu'ils aient i'ait quelquefois leurs personnages plus grands que la réalité; cela peut être. Supposez un écrivain qui, en des temps orageux, ayant appartenu à une faction, laisse des mémoires sur des é%ènemens qu'il a dirigés et dans lesquels il a joué un rôle important; il pourra bien , par des exagérations, par des réticences affectées, déguiser les faits, et il ne devra être écouté qu'avec une certaine défiance. Enfin il se trouve des historiens qui sèment leur récit de réflexions, étalent leurs vues politiques, prêtent à leurs personnages des plans de conduite, et veulent deviner la cause secrète de tous les évènemens; il est aisé de comprendre que tout cela est conjectural, et qu'au
SUR LE TÉMOIGNAGE gi
lieu (l'une Iiistoire, Fauteur pourra Lien n'a- ^oil• donné qu'un roman.
Mais supposons des historiens célèbres..
lOTijours cités avec éloge, honorés de leurs contemporains et dans les âges suivans, trèsaccrédilés parmi hs critiques les ])hîs difficiles; des historiens dont les ouvrages portent une empreinte de v( rtu et de probité que lart ne peut contrefaire, qui racontent des éN ènemens de la plus haute importance d{>nt ils pouvoient aNoir aisément en main les ])reu\es les plus authentiques: c'est alors qu'il est imj)Ossible de ne pas croire à leur témoignage; et, si leur récit se trouve lié à des évènemciis postérieurs qui en supjiosent la ^érité; s'il est soutenu par les traditions les plus suiNieSjles plus fermes, les plus uni\ erselles ; s'il est gravé sur des monimiens qid ont échappé aux ravages du temps, ou est parvenu au plus liaut degré de la certitude historique.
Donnons à cette matière le développement convenable. Que peut-on exiger diui historien pour quil soit digne de foi? qu'il soit bien éclairé sur les faits qu'il raconte, et véiidiquc dans ses récits : or très-souvent
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il peut se présenter à nous avec tout ce rju'il y a de plus propre h i^arautir ses lumières et sa véracité.
. Est-il contemporain des évènemens? il peut les connoître par la foi publique, ain^i que nous l'avons expliqué. Si quelqu'un vouloit aujourd'hui écrire Fliisloire de France depuis trente ans, manqueroit-il de movens de bien connoître, sinon les détails, au moins le fond même des évènemens les phis mémorables de cette époque?
A-t-il à raconter des faits plus anciens? il peut être entouré d'une foule de monumens qui les rappellent. Si parmi nous un écrivain vouloit retracer les règnes de Henri lY, de François P^., de Charlemagne, ne pourroitil pas interroger les histoires , les mémoires , les documens de tout genre qui seroient relatifs à son entreprise? Les historiens contemporains ont été cités par ceux des âges suivans; ceux-ci l'ont été àleiu^ tovu^et voilà comment s'est formée une chame de témoignages parfaitement liés l'un à l'autre , qvii se prolonge sans interruption jusqu'à nos jours.
Quant à la véracité, comprenons bien dV)ù Thi^toire tire son autorité. Ce n'es^t
pas seulement des qualités pcrsonnelL's de celui qui l'écrit; c'est bien plutôt du suffrage de ses contemporains. En lisant \ui liistorien, c'est sa nation, c est son siècle tout entier que je crois entendre. Et qui ne voit pas que, s'il étoit assez impudent ]K>ur vouloir tromper ses contemporains sur des faits d'un éclat, d'une puljlicité , d'une iuiportance qui doivent éveiller l'attention publique, il s'élèveroit contre lui un cri d'indignation qui retentiroit dans la postérité, et le dénonceroit à tous les siècles comme le ])lus insigne des faussaires. Ln exemple va cclaircir toute cette discussion.
iXous croyons que Cbarlemagne fut tout à la fois guerrier, législateur, homme de lettres, et savant comme on l'étoit alors, ])rotecteur zélé de la religion ; et, pour sentir combien en cela notre foi est raisonnable , supposons pour un moment que les grands personnages qui partagèrent la gloire de ce prince, les grands de sa cour, les guerriers, les magistrats, les pontifes, les hommes éclairés, nationaux ou étrangers, qui illustrèrent son règne, tout à coup sortis du tombeau, forment autour de nous un sénat auguste
de témoins oculaires des actions de Cliarlemagne; ils nous redisent sa vie pidjlique et privée, ses exploits depuis l'Ebre jusqu'au Danube , son i^oût pour les lettres, son acti\ité prodigieuse, l'ordre qu'il niettoit dans son palais , la tenue des assemblées d'où sont émanés ces fameux Capitulaires ; je demande s il nous viendroit en pensée de suspecter la probité, la bonne foi de ces vénérables témoins? jNe serions-nous pas saisis, en leur présence, d'un respect religieux , et ne recueillerions-nous pas avec une pleine confiance ce qu'ils racontcroient à la gloire du héros qui seroit le sujet de leurs discours? Eh bien ! s'il ne nous est pas donné d'entendre ces graves et fidèles témoins, il nous est donné d'entendre celui qui est leiu organe: c'est Eginhard, qu'on a nommé le secrétaire de Charlemagne, dont le témoignage parvenu jusqu'à nous sans contradiction nous représente celui de son siècle. Comment supposer qu'il eût formé le projet de tromper ses -contemporains et la postérité par un mensonge fabriqué de sangfroid? rS'auroit-il pas vu qu'il alioit se couvxir d'ignominie, que son imposture seroit
SUR LE TEMOIGNAGE. fjO
cîëcouvortc, qu'il ne lui resteroit que la lion te de ra\oir tramée sans succès? Eût -il pu croire que, sur des faits plus ëclalans que le soL il , liés aux destinées de FEvu 0[)e entière, il éloit assez ])uissant pour faire taire toutes les lanj^ues et toutes les plumes? même ce sdence, s'il eut pu 1 obtenir, n'auroit eu qu'un tenq^s , la ^érlté auroit fini par éclater, et le mensoni^^e seroit demeuré à jamais confondu.
Maintenant nous sommes en état de comprendre commc^ntun j^rand nond)re de faits se conservent dans la mémoire des hommes , et se transmettent d'ài^e en ajj;e par les voies les plus sûres, de manière à être aussi certains pour la postérité, qu'ils l'ont été pour les contemporains. Lorsqu'il se passe de «grands évènemens au milieu d'une nation , une foule de personnes en i^ont les témoins oculaires ; de ce premier témoignage se forme la foi publique : il arrive <]ue des médaillc^s, des inscriptions, des obélis<|ues, des hymnes, en perpétuent le souvenir; surtout des écrivains en font le récit : s il est faux, il excite des réclamations; s'il est fidèle, il se propage sans contradicteurs, et
g6 SUR LE TÉMOIGNAGE.
se conserve de génération en génération. Veut-on sentir combien il seroit difficile f|iie l'imposture prévalût sur un fait d'ime haute importance? supposons qu'un historien anglais se fùta\isé d'écrire très-sérieusement que les Français avoient été complètement battus dans les champs de Fontenoi, qu'après cette mémorable journée des partis avoient , pénétré dans l'intérieur de nos provinces, et étoient venus insulter jusqu'aux murs de cette capitale; pensez-vous que les Français auroient souffert patiemment cette imposture? Les nations étrangères, qui n avoient aucun intérêt à la querelle, le peuple anglais lui-même, n'auroient-ils pas fourni des écri- • vains assez véridiques pour s'élever contre ce récit fabuleux? et dès-lors, ou bien le mensonge eut été étouffé pour jamais, ou bien il ne seroit passé aux âges suivans qu'avec les réclamations qu'il auroit provoquées. Or ce que je dis de la bataille de Fontenoi, je le dirai de celle de Pharsale;il fut, il v a dix-huit siècles , tout aussi difficile de se tromper et de tromper sur le vainqueur de Pharsale, qu'il l'a été d'être trompeur ou trompé sur le vainqueur de Fontenoi. Sachons, dans les
narrations
^:K le TEMOIGNAGE. 97
narrations lùstoriques, disliDgiuT la substance des faits, de leurs circonstances j)articnlières. On n'ignore pas que des anecdotes privées sont pins faciles à imaginer, h altérer, que des CNèneniens p\d)iics; encore même, quand on n'a pas un motif légitime do se défier de l'historien dans les détails, il n'est pas juste de lui refuser sa foi. Que les Français et les Anglais ne soient pas d'accord sur les particularités de la journée de Fontenoi, comme sur le nombre des morts, les incertitudes de la victoire, la forniation et la résistance de la fameuse colonne, les causes du gain de la J)ataille; que l'un en donne la gloire au maréchal de Saxe, l'autre à la présence du roi et du dauphin : je conçois toutes ces variations dans le récit; mais elles lie font que rendre plus frappant l'accord de tous sur l'issvie et le résultat de cette imm 01 telle journée.
In historien poiu'ra bien composer une histoire fausse; mais où la placera-t-il? Quels seront les personnages, le li(3u de la scène, la durée et les circonstances des é\ènemens? comment accorder ce roman avec la suite des autres faits bien connus? Tout II. 5
g 8 SUR LE TjImOIGNAGE.
se lie el s'enchaîne clans le corps social, et si dans la succession des faits, vous voulez eu insérer un (|vii soil faux, Vy faire entrer comme de vive force, dès-lors plus d'ijarmonie ; ce seront des contradictions , des incohérences, qui feront ressortir lini posture. Qu'un écrivain, par exemple, voulût faire du duc de Bourgogne le successeur de Louis XIY, et nous donner une histoire de ce règne prétendu : comment s'y prendroitil? Quelle violence ne feroit-il pas à toutes les dates , à tous les monumens , à toutes les traditions, à tous les historiens? 11 faudroit tout défigurer, tout mutiler, tout mettre en pièces; ce seroit un vrai chaos. Or les hommes sont toujours les mêmes; il ne fut pas plus possihle autrefois d'inventer une fable sur le successevu' immédiat d'Auguste , qu'il le seroit de nos jours d'en fabriquer une sur le successeur de Louis XIY.
Je le sais, quand on voit les faits à travers les nuages du temps et des siècles, il semble qu'ils ont comme disparu et cpiïls sont comme s'ils n'avoient jamais été; toutefois, quelle que soit la distance qui les séî^arc de nous, ils n'en ont pas moins existé;
SLR LE Ti'.IMOIGj;iGE. fK)
riiilcnallc du temps ne détruit pas plus iccllcmcnt les oLjels rjuc riiuterNallo des Jieux; la vérité uc Meillit pas, rmiprcssion des faits anciei^s peut être moindre et la conviction rester la même.
Ijn mathcmalicien écossais a fait un étrange calcul* il a imaginé de dire que le témoignage ne produit jamais qu'une pwhahïlitè, que celle-ci >a toujoui^ en décroissant à travers les générations successives; que le plus haut degré de probabilité est produit par le rapport de ceux qui ont vu les faits; le second, parla dépoi-ition de ceux qui les ont ouï raconter ^^.wn précé- (lens; ainsi de sidte jusqu'à ce que la proj^abiiité primitive soit comme ellkcée.
11 seroit donc seulement probable, pour )noi qui n'ai jamais vu Rome, que cette ville existe; langage réprouvé par le sens commun et contraire à la croyance bien ferme et bien intime de ce qui n'en est j)as dépourvu. Quant à la diminution successive de la force du témoignage, nous répondrons avec un écrivain français :
(( Les faits de César et d'Alexandre suflfi- » sent pour démonU'cr la vanité des calcids
lOO SUR LE TEMOIGNAGE.
)) (lu f^éoiiiètre anglais, car nous sommes )) aussi convaincus actuellement de Fexls- )) tcncc de ces deux grands capitaines^, qu'on )) Fétoit il y a quatre cents ans; et la raison )) en est bien simple, c'est que nous avons )) la même preuve de ces faits qu'on a\oit )) en ce temps-là. La succession qui se fait )) dans les différentes générations de tous )) les siècles ressendjle à celle du corps hu- )) main , qui possède toujours la même es- )) sence, la même forme, quoique la matière )) qui le compose à chaque instant se dis- )) sipe en partie, et à chaque instant soit )) renouvelée par celle qui prend sa place. )) Un homme est toujours un tel homme, )) quelque changement imperceptijjle qui )) se soit fait dans la sul^stance de son corps, )> parce qu'il n'éprouve point tout à la fois » de changement total; de même les diffé- )) rentes générations qui se succèdent doi- )) vent être regardées comme étant les mê- » mes, parce que le passage des unes aux )) autres est imperceptiijle. C'est toujours )) la même société d'hommes qui conserve )) la mémoire de certains faits, comme un p) homme est aussi certain dans sa vieillesse
SUFx. LE TÉMOIGNAGE. 101
y> de ce qu'il a vu d'éclalant dans sa jeu- )> nesso, qvi'i] rétoit deux ou trois ans après » cette action. Ainsi il n'y a pas plus de )) différence entre les hommes qui forment » la société de tel et tel temps, qu'il y en a )) entre une personne âgéo do\inglans, et » cette même personne â^ée de soixante; )) par conséquent le témoignage de diiVé- )) rentes générations est aussi digne de foi, )) et ne perd pas plus de sa force que c-^lui )) d'un homme qui, à vingt ans, raconterolt )) un fait qu'il \ient de voir, et à soixante, )) le mémo fait rju'il auroit vu quarante ans )) auparavant. Si l'auteur anglais avoit ^oulu )) dire seidement que l'impression que fait )) un événement sur les esprits est d'autant )) plus vive et plus profonde que le fait est )) plus récent, il n auroit rion dit que de )) très-vrai. Qui ne sait qu'on est Lien moins )) touclié de ce qui se passe en récit, que )) de ce qui est exposé par la scène aux yeux )) d(^s spectateurs? L'homme que son ima- » gination servira le niieux à aider les ac- » teurs, à le tromper sur la réalité de Fac- )) tion qu'on lui représente, sera le plus y) touché et le j)lus vivement ému. La .«an-
102 SUR J.L Tl.MOIGNAGE.
^> plante joiirnëo de la saint Barlliëlenii , » ainsi que l'assassinat d'un de nos meilj) Icui^ rois, ne fait pas à beaucoup j)rcs la )> même im])ression snr nous que ces deux » évènemens en firent autrefois sur nos an- )) cêtrcs. Tout ce rpii n'est que de sentiment j) passe avec FoLjet qui l'excite, et s'il lui )} survit, c'est toujours en s'afibiljlissant, }:> jusqu'à ce qu'il vienne à s'épuiser tout )) en lier* mais pour la conMclion qui naît y> de la force des preuves, elle siJjsiste uni- ;) verseUcnient. I >n fait bien prouvé passe à )) travers l'espace immense des siècles, sans )> que la conviction perde l'empire qu'elle a y) sur notre esprit, quelque décroissement :) cpi'il éprouve dans limpression qu'il fait jj tur le cœur. i>ous sommes en eiïet aussi :» certains du meurtre de Henri le Grand, y> que l'étoient ceux qui vivoient dans ce 'j) temps -là; mais nous n'en sommes pas si >) touchés. ))
Convaincus de l'autorité du témoij^na^e lîumain sur les faits, nous ferons l 'a [>] Citation des principes cjvve nous venons d'exposer à l'histoire de IMoïse, et phis particvdièrement à celle de Jésus-Christ et des apôtres;
SLR Li: ti;moig,nao::. lo)
nous V puiserons des preuves imijîcll)les de leur mission divine, et nous sentirons toute la vérité de ces paroles de d'Aij^uesseaii à son fils (i) : (( Q\ûconque a l)ien médilé toutes )) ces preuves trouve qu d (îrt non -seule- 3) nient plus siir, mais plus facile de croire y) que de ne pas croire, et niid grâces à y; Dieu d'avoir Lien voulu que la plus im- >) portajite de toutes les vérités fùl aussi la » plus certaine, et qu'il ne fut pas ]>lus pos- )) siljle de douter de la vérité de la religion , )) qu'il Test de douter s il y a eu un César ï) ou lui Alexandre. ))
(i) l'iuJcs de la Religion.
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