IJO LES MIRACLES EN GÉNÉRAL
Paris adopte des bruits va^^iics et confus, qu'une fausse nouvelle s'y répande et s'y accrédite universellement, qu'ainsi tout Paris se trompe. ^lais il faut supposer des témoins dans un cas où, après l'examen le plus réfléchi, il est évident qu'ils n'ont pas été trompés et qu'ils ne sont pas trompeurs. Je suppose, par exemple, que trois cents personnes de cette capitale se rendent dans un village voisin; on les mène sur les bords d'un tombeau où git un cadavre déjà tombé en pourriture; il est bien constant que c'est là un véritable mort : je suppose qu'à la Yoix d'un homme qvii se dit envoyé de Dieu il sorte du tombeau; que ce nouveau Lazare soit rendu à sa famille ; que les trois cents témoins puissent le voir et le toucher; qu'il persévère dans cet état d'Jiomme vivant, et faisant toutes ses fonctions ordinaires : je suppose qu'ensuite tous ces témoins qui sont très -opposés d'âge, d'intérêts, de passions, d'éducation, de naissance, attestent constamment, uniformément, la réalité du prodige; ce seroit une folie de ne pas y croire. Car, si vous dites qu'ils se trompent, il faut dire qu'ils sont tous ma-
LES MIRACLES EN GÉNÉRAL. l3i Iliaques, tous possédés à la fois du même délire; que tous, par la même illusion, eut cru voir ce quils ne Aoyoient j)as, toucher ce qu'ils ne touclioient pas. Dèslors toutes les lois de la nature ont été renversées, il y auroit autant de miracles que d individus ; et voilà comment, pour vouloir rejeter le miracle unique de la résurrection, on est forcé d'admettre trois cents nuracles, tout autant que de témoins; c'est-à-dire que, pour ne pas être crovant, on tomba dans le dernier excès de crédidité. Que le miracle soit nouveau, qu'il soit ancien , il importe peu dans la question présente. Le témoignage dont il est a|'7)uvé at-il tout ce qu'il faut pour ne laisser aucun soupçon raisonnable d illusion ni d'imposture ? c'est tout ce qu'il importe de savoir. On avoue l'autorité du témoignage sur un fait naturel; mais ce n'est qu'un fait naturel que tout Paris nous propose à croire , savoir, que cet homme est plein dévie. 11 est vrai qu'une fois ([u on est assuré de sa mort, sa vie [)résente suppose une résurrection. jMais si Ton ne peut douter de la vie de cet homme sur le témoignage de tout Paris ^
l5i2 DES MIRACI.FS EN GÉiSÉllAL.
puisque c'est un fait uaturel, il ne sauroit donc douter de sa résurrection; l'un est lié ïiécessairenient avec l'autre. Le miracle se trouve enfermé entre deux faits naturels, savoir, la mort de cet homme et sa vie présente. Les témoins ne sont assurés du miracle de la résurrection, que parce qu'ils sont assvux's du fait natm^el. Ainsi je puis dire que le miracle n'est qu'une conclusion des deux faits naturels. On peut s'assurer des faits naturels, le sceptique l'avoue; le miracle est \uie simple consé.quence de deux faits dont on est sûr; ainsi le miracle que le sceptique me conteste se trouve, pour ainsi dire, composé de trois choses qu il ne prétend point me disputer, savoir, de la certitude de deux faits naturels, la mort de cet homme et sa vie présente, et d'une conclusion métaphysique que le sceptique ne me conteste point : elle consiste à dire : Cet homme qui vit maintenant étoit mort, il y a trois jours; il a donc été rendu de la mort à la >ic.
C'est assez, Messieurs, sur la possiijilité, la nature, l'autorité des miracles et les moyens de nous assurer de leur existence; mainteliant il ne s'agit ])lus de rejeter avec un su-
DES MIRACLES E^' Ol.NLUAI.. IJJ perljc (Icdain les miracles que rapportent les livres de raiicien et du nouveau Testament, et de les renvoyer au peuple i^noranl; ils sont ])Ossibles, et si nous faisons voir, comme on le verra plus tard, rpi'ils sont appuyés sur des témoignages irrécusables, cpiils sont aussi Lien prouves qu'i.ucun de ces faits anciens dont personne ne doute, la raison commandera impérieusement d'en reconnoître la vérité. En vain on fait observer que 1 liisloire de tous les peiq)les abonde en j)i"odii5es; les faux ne détruisent pas les vérita])les: c'est comme si Ton disoit qu'il n'est ])as d'histoires fidèles, parce qu d en est de fabuleuses, qu'il n'est {)as dv. véritable monnoie, ])arce qu'il s'en trous c de fausse dans la circidation. 11 seroit bien plus pliilosopliique d'observer avec Pascal que le mensoni^e ^ient après la vérité, que bimposturc est \me fausse imitation de ce qui a été, et que, si leTout-Puissaiat n'avoit jamais opéré de miracles, les bommes n'auroient pas eu la pensée de les imiter. Je le sais;- de nos joiu\s, on est retenu par une fausse honte; on roui;u'oit, ce semble, d'avouer que Von cioit aux miracles évangéllqucs 5 et, par un
IJi DES MIRACLES EX GENERAL.
contraste bizarre et bien humiliant pour la raison, on ne rougit pas de croire les absurdités du matérialisme. On craint de penser ici comme le peuple : mais f[uoi? parce qu(i le peuple croit en Dieu, faut -il donc que le savant soit athée? Pour ne pas adopter certains préjui^és de son ignorance, fautil que le raffinement d'un faux savoir no'.is conduise à des erreurs non moins ridicules et plus funestes encore? La force d esprit, ce n'est pas d'affecter firréligion dans un siècle irréligieux, c'est bien plutôt de lutter contre le torrent des mauvaises doctrines. Le crime de bien des écrivains du dernier siècle fut d'avoir cherché la célébrité plutôt que la vérité. Mallieur à nous, si, énervés nousmêmes par la mollesse des opinions actuelles, nous avions pour elles de coupables ménage mens. Il est écrit que les lèvres du prêtre seront dépositaires de la science, et, s'il restoit muet au milieu des clameurs de Fin) piété, qui donc rappelleroit la jeunesse abusée aux saines doctrines? P^'on , même dans ces jours mau\ais, tous les cœurs ne sont pas fermés à la vérité; elle y pénètre pour éveiller des sentimcns plutôt assoupis
DES MIRACLES EN GENERAL. l55
qu'cteliits. Puissc-t-ellc , par uolrc or^^^anc, en élrc entendue, les émovivoir, les eonvaincre et les ramener h cette religion sainte, si tendre dans ses invitations, si indulgente envers le repentir, si magnifique dans ses promesses, et qui ne clierelie à triompîier dans le temps que pour couronner dans Féternité î
1V\\\\\\V\\VV\V\'.\\\\\\\\\\\\\\\\W\\\\\WV\V\\\\ 1
moïse
co>sidi;re comme acteur
DU PE^TATEUOUE,
J Ji: tons les noms célèbres qui se sont conservés dans la mémoire des hommes, et qui sont devenus comme populaires cîiez toutes les nations, il n'en est pas de plus universellement connu que celui de Moïse. Si vous remontez dans la plus hante antiquité , vous y trouvez une nation entière qui le révère comme son législateur, qui le fait connoître soit aux pevqiles voisins, soit à ceux parmi lesquels elle est plus d'une fois captive et dispersée; et depuis qu'une dernière catastrophe a mis le comble à leiu^ ruine et à leur désolation , vov ez ces Juifs porter avec eux dans tous les lieux de la terre le nom de Moïse, leur antique fondateur. Les chrétiens sont venus à leur tour, qui ont reconnu dans lui un écrivain inspiré, un envoyé de Dieu j Faut eiu^ d'une loi figurative qui étoit
BU PI.NTATELQl E. IDJ
la ])i('[)aratioii et reml)lèiiic de la lot phis parfaite dont ils sont les sectateurs; et voilà que par eux le nom de Moïse pénètre dans toutes les contrées dvi monde où le clnistianisnic s'est étaljli. Mais eniin que faut-il penser de ce IMoïse, si fameux dans les annales du genre humain? Faut-il seulement le mettre au rang des Confucius, des Zoroastre, des jNuma et des Maliomet? faut-il ne voir en lui qu'un de ces personnages (extraordinaires qui, par 1 étendue de leurs lumières et la force de leur génie, se sont immortalisés sur la terre, un de ces novateiu^s habiles qui ont evi l'art de tromper les peuples, de captiver leur admiration, et de leur dicter des lois? ÏSous, chrétiens, formés à l'école de l'Evangile, nous ne saurions hésiter. iNous savons que Jésus-Christ a rendu hommage à Moïse, à sa mission divine, à ses verlus, à la sainteté de son culte, à la sagesse de ses lois; cela nous sufRt. Après Jésus -Cfnist, la vérité même, le clnétien ne sait pas balancersans dédaigner les sciences lunnaines, il regarde cehii cjui s'élève contre la science de Dieu comme un svq^erljc qui. crovant tout
l33 MOÏSE CONSIDÉRÉ COMME AUTEUR savoir, ignore ce qu'il importe le plus de connoitre : Siipei^bus est nlJiil sciens. Oui, sans nous égarer en de savantes discussions, appuyés sur l'autorité de Jésus-Christ et de ses apôtres, nous pouvons prononcer que Moïse fut un théologien suhlinie, qui révéla la plus haute et la phis pure doctrine sur Dieu, la création, la destinée primitive de Thomme, sa dégradation, et les promesses d'un réparateur; un historien fidèle qui nous fait assister à la véritable origine des choses, nous développe la suite des générations, la nai:: sauce et les progrès des peuples; un législateur inspiré qui, par ses lois, sa doctrine, son culte , conserve au sein d'une nation des vérités sacrées, méconnues ou. altérées chez toutes les autres, et prépare les voies à une loi plus parfaite encore, plus étendue dans ses effets, comme plus magnifique dans ses promesses. Mais plus ici notre conviction est profonde, plus nous devons gémir sur les égaremens de l'incrédule, et nous montrer jaloux de l'en retii^er. Telle est la liaison de l'ancienne et de la nouvelle loi que, dissiper les erreurs et les préjugés siu^ la première, c'est pré-
DU PENTATEUQLE. l5ç)
parer, assurer même le trioiiiplie de la seconde. Pour éclaircir les questions principales relatives à Moïse, et les traiter avec ordre, nous nous proposons de considérer Moïse comme auteur du Pentateiujue , c'està-dire, di'S cinq premiers livres de la Bible, comme historien en particulier des temps primitifs, enfin comme législatenr. Je dis comme auteur du Pentateunue, pour faire voir (pi'il a véritaLlement composé les livres déï lignés sons ce nom, et qu'il est très-véridique dans le récit des miracles qu'il nons raconte- j'ai dit comme liistoricn en particulier des temps primitifs, pour montrer que son récit de la création et du déluge n'est contredit ni par la saine raison, ni par les traditions certaines des peuples les pins anciens, ni par les phénomènes Lien constatés de la nature; j'ai dit enfm comme législateur, soit dans l'oixlrc religieux et moral, soit dans l'ordre politique et ci^il, pour venger la beauté de sa doctrine et la sagesse de ses lois. Ces trois manières de considérer Moïse nons fourniront la matière de trois discours consécutifs, qui nous feront scmlir, je l'espère, combien Bossuet,dans son Discours sur l'histoire
l4o MOÏSE CONSIDÉRÉ COMME AUrj:UR
universelle, ctoit fondé à appeler Moïse le plus ancien des historiens , le plus sublime des philosophes et le plus sage des législateurs. INous nous bornons aujourd'iiui à le considérer comme auteur des livres qu'on lui attribue, savoir, de la Genèse, de l'Exode, des Nombres, du Lévilique, du Deutéronomc, connus, à cause de leur nombre de cinq, sous le nom de Pentatcuque.
C'est ici une discussion de pure critique, un peu aride par elle-même, moins susceptible de ces ornemens qui flattent l'imagination, ou de ces mouveniens qui touchent le cœur- mais j'ai l'avantage da parler à un auditoire fait pour suivre des discussions sérieuses, et capable de sentir que, dans la matière présente, notre grand but, c'est de convaincre par les raisonnemens d'une logique saine et lumineuse.
Que Moïse ne soit pas un personnage fabuleux, éclos de l'imagination des poètes, mais un personnage réel qui a vécu, il v a plus de trois mille ans; que ce même Moïse ne soit pas un homme ordinaire, mais le fondateur de la nation juive et son premier
DU PENTATEUQUE. 1 4l
lo^islateur; ce sont là des faits appuyés s\ir la croyance la plus antkpic comme la ])lus universelle , mieux proin es <pie ceux de s faits anciens dont personne ne doute, et qu'on ne ])eut nier sans ébranler tous les fonde mens de Flristolre. Car enfin on sait qu'il y a sur la terre un peuple juif, que ce peuple occupoit la Palestine, au temps d'Auj^uste et de Pompée, que ce peuple a eu son culte et ses lois, que ce culte et ces lois ont eu leur auteiu* : or, par une suite de monumens qui nous retracent son histoire, on remonte jusqu'à sa délivrance par Cvrus, jusqu'à la prise de Jérusalem par INabucliodonosor, jusqu'au règne glorieux de Salomon , jusqu'à Josué ; ( t, dans cette longue suite de siècles, religion, fêtes, jurisprudence, coutumes, tout porte sur l'autorité de IMoise. 11 faut bien à cette nation un fondateur. Seroit-ce le nom de Moïse qu'on voudroit lui disputer? quelle plus grande puérilité! Laissons à la nation juive à nous apprendre le nom de son législateur, et n'allons pas sans preuve et par caprice la Contredire sur ce fait qu'elle doit savoir. Si un fa^ix critique alloit conteslcv
l42 MOÏSE CONSIDJ'^RÉ COMME AUTEUR
aux Cliiiiois rexistcnce de Confucius, aux Perses celle de Zoroastre, aux Musulmans celle de Malioniet, ue passeroil-il pas pour un insensé? Mais ce n'est pas tout, Messieiu's, le nom de Moïse étoit si célèbre dans Fantifpdté, qu'une foule d'auteurs païens, égyptiens, phéniciens , assyriens , grecs, romains, en ont fait une mention expresse. 11 est vrai , de beaucoup de ces écrivains antiques il ne reste guère que les noms ou quelques fragmens, mais on les trouve cités par le célèbre Joseplie, dans ses livres contre^ Appion, par Justin, pliilosoplie chrétien, dans ses discours contre les Grecs, par le savant Clément d'Alexandrie dans son ouvrage qui a pour titre les Strommates , par Origène dans ses écrits contre Celse, par Eusèbe dans sa Préparation Evangéliqiie, et jamais leur témoignage n'a été récusé par les païens (i). Pour ne parler que de ceux dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous, vous trouverez, chez les Grecs, Strabon, Diodore de Sicile, Longin , et chez les Latins, Justin, Juvenal, Tacite, Pline
(i) Jacquel., tome II, chap. iv. — Duvoiàn, Autorifé ée$ livres de Moïse, I^e. partie, chap. u.
DU PENTATELQUE. 14 J
le ^saturaliiite, qui ont rendu hommage à Moïse, à ses lois, à ses institutions. 3iais, chose remarquable et seule décisive en cette matière, lorsque autrefois, à la naissance du christianisme, nos plus doctes apolo<^istes avancoient que Moïse a\oit paru avant la guerre de Troie, qu'il étoit le plus ancien des législateurs, lorscpills appuyoient leurs assertions du témoignage même de Fantiqidté profane, qu'opposoient à cela les ennemis les plus acharnés et les plus ha])iles de la religion, les Celse, les Porp^hyre, lis Jidien? lis se raiiloient bien de nos ]i\res M'/ints, de îMoïse comme de Jésus- On ist, de leur doctrine et de leur culte; mais jamais ils n'ont eu la pensée de contester l'antiquité de Moïse, et sa qualité de législateur des HéJ^reux. Toih\ donc que ce qu'il y avoit siu' la terre de plus savant il y a deux mille ans, amis et ennemis de la religion, tous étoient d'accord siu* ranti(pie existence do Moïse, législateiu^ des Juifs* et Ion sait assez que cette crovance a été aussi celle de ce que l'Eglise chrétienne a eu de plus émiricnt, en science comme en génie, depuis dix-huit siècles. Quelle pitié de voii' quel-
144 3I0ÏSE CONSIDÉUJJ COxMME AUTEUR
ques ërudits, souvent plus foils de mémoire que de jugement, qui ne croient à rien, pas même en Dieu, s'élever seuls contre la foi la plus ferme , la mieux suivie , la plus universelle , des savans de toutes les nations et de tous les âges !
Mais où se trouvent la religion , la mo- .rale, les lois de Moïse? dans les livres qu'on lui attrDiue , et connus sous le nom de Pentateuque. Oui , le Pentateuque que nous lisons encore à la tête de nos livres saints est l'ouvrage même de Moïse; il est aussi ancien que la nation juive. Je m'adresse à un incrédule , et je lui dis : A ous croyez bien qu'Homère est un poète grec, qui a composé l'Iliade, il y a plus de vingt siècles; et pourquoi le croyez-vous? parce que vous avez povu^ vous la foi publique de tous les Ages, appuyée sur une suite de monumens f{ui remontent jusqu'au temps où l'on dit qu'Homère a vécu, et qui le font auteur de l'Iliade; parce qu'il est impossible d'assigner une époque postérieure où un faussaire auroit pu avec succès supposer ce poème sous le nom d Homère; parce que enfin dans le corps de l'ouvrage, dans la
description
1^ DU PENTATEUQUE. l45
description des moeurs, des visages, des lieux, du caractère des personnages, tout y sent l'antiquité qu'on lui attribue. Eh l)ien ! cet ensemble de preuves Jiistoriques se réunit a\ec plus de force encore en faveur de l'authenticité du Pentateuque : foi constante et universelle de la nation juive, impossibilité d'une supposition par un imposteiu-, caractères d'antiquité qu'il présente à chaque page, tout garantit son authenticité.
Je dis d'abord la foi constante des Juifs. Une chose avouée par les incrédules, c'est que le Pentateucpie, tel que nous lavons, existoit, il y a plus de deux mille ans, deux siècles et demi avant Jésus-Christ, et qu'il é toit alors révéré comme l'ouvrage de Moïse. C'est à cette époque q\i'il fut traduit en grec sous le règne de Ptolémée Philadelphe. Or, à partir de cette époque reconnue par tous les critiques, et remontant de siècle en siècle, que trouvercz-vous chez la nation juive? une suite de livres, soit prophétiques, soit historiques, soit moraux, qui nous conduisent jusqu'à Moïse, et qui nous le présentent comme auteur d'une loi et d'écrits qui ne sont autre chose que le Pentateuque
l4G MOÏSE CONSIDÉRÉ COMME AUTEUR
niciîie. Parcourons un moment la cliaîne des écrivains sacrés. Depuis la fameuse captivité (le Babylone, nous voyons Malacliie, JNéhémie, Esdras; duiant la captivité, Jérémie , Barucli , Ezécliiel , Daniel ; dans les temps antérieurs, les axiteurs des livres des Piois et des Paralipomènes, Salomon avec ses oeuvres diverses , David avec ses cantiques, Fauteur du livre des Juges, celui du livre de Josué, qui touche à la mort de Moïse. Or tous ces écrivains nous parlent sans cesse de Moïse, de ses écrits, du volume de sa loi ; sans cesse ils rappellent son nom , son histoire, les faits qu'il raconte, les lois diverses qu'il a portées; sans cesse ils nous montrent le gouvernement, le culte, les familles , l'ordre religieux et civil , réglés par les ordonnances de Moïse ; et tout ce qu'ils citent est exactement conforme à ce que nous lisons dans FExode, les INombres, le L^vitique, le Deutéronome, dont se compose toute la loi. Autant il est certain que Moïse a laissé des écrits et des lois, autant il est impossible de lui en attriLuer d'autres que ceux dont ce Pentateuque est le recueil. Messieurs, ii me seroit facile, la Bible
DU rENTATKLQLE. 1^7
à la maiii , d'appuyer ce que j'avance des cilalions les plus positives, mais je crois devoir vous é[)ari^ner tout cet appareil de j)assages fatiguant poiu' un auditoire, et plutôt fait pour un li\rc cpi'on lit à loisir, que pour un discours rapide et fugitif, lis sont au reste dans tous les apologistes qui ont écrit sur cette matière (i). Comment récuser le témoignage universel, invariable, de la nation juive, depuis son origine? S'il est des traditions fabuleuses, il en est de véritables , de bien liées , de bien suivies, et par lesquelles nous est connue l'instoire. du passé. Et qu'on ne prétende pas comparer cette tradition des Juifs avec celles de plusieurs peuples qui sont incertaines et vagues. Chez les Hébreux, ce ne sont pas des annales tronquées, vides de faits et d'évènemens sans liaison et sans s'.dte, qui sont comme des déserts où l'on n'aperçoit que des roclies arides de distance en distance, ou que l'on peut assimiler encore aux anneaux épars dune chaîne Ijrisée : ici tout se suit et se soutient. C'est un corps d'histoire
(i) Duvoi?i;i, I"'^. par Lie, cliap. i*"'., p.^g. ?,G.
l48 MOÏSE CONSïDÉRi CO^NIME AUTEUR
dont les parties sont liées entre elles et dont une seule ne sauroit être détachée : cliacun des livres de l'ancien Testament est la continuation de celui qui précède. Josué reprend le récit immédiatement après Moïse; après Josué, les Juges nous conduisent jusqu'à Samuel , et les livres des rois , depuis
' Samuel jusqu'à la destruction de Jérusalem^ sous ÎNabucbodonosor (i). Jamais la succession des juges, des grands-pré très, des rois^ n'est interrom[)ue ; chaque siècle est marqué par des évènemens qui retentissent dans les siècles suivans. Les faits éclatans d'une époque supposent ceux d'une époque précédente. Ainsi tout s'enchaîne, le hi de Fhistoire se développe sans peine, et nous
. conduit sans interruption depuis le tempes de Cyrus jusqu'à Moïse. Ainsi, dans cette suite de monumens écrits de la nation juive, Moïse est toujours en vue, toujours présenté comme auteur d'une loi que nous lisons encore dans le Pentateuque.
Voltaire et ses copistes ont cru faire une remarque bien embarrassante en faisant observer que les mots qui ré^îondent à ceux de
(i)Dnvoi?in, Intrcdiîc^ion, png. î2.
13U rtNTATKUQCE. 140
GcTièse, (VExorle, de IXombres, de Lévitiqiie, de Deuteronomej ne se trouvent jamais dans les écmains de Fancien Testament; qiill faut en dire autant des mots liébreux qui désij^nent les livres du Pentateuque : d'où ils ont cru pouvoir conclure que le Pentateuque n'a }5as réellement été cité par les écri- \ains juiis. il est vrai, Messieurs, les auteurs de l'ancien Testament n'ont pas cité nommément les livres dont se compose le Pentateuque; la raison en est très-simple et Lien péremj^toire , c'est que cette division de l'ouvra^^e en livres avant chacun une dénomination distincte, n existoit pas encore; elle est plus récente. Long-t(^nps le Pentateuque fut connu sous le nom de loi, de li\re de la loi, de volume de Moïse , et c'est ainsi qu'il est désij^né plus d'une fois même dans nos Evangiles (i). Lorsrpi'il fut divisé en livres , on désigna ces livres par leur mot initial. Pour les noms grecs qu'ils portent aujourdliui, on croit qu'ils viennent de la version des Septante (2). C'est ce qu'il n'est ])as permis d'ignorer , quand on ose com-
(i) Saint Luc, cliaj-». xxiv, >''. 4î- (■2) Dmoiiin, pi^c 3<j. — Uullct.
l5o MOÏSE COîs^SIDÉRÉ COMME AUTEUR
Lattre nos livres saints; mais le JdcI esprit, égaré par la haine, est capable de laisser écljaj)per les traits de la plus honteuse ignorance. - - •
A la loi constante des Juifs se joint FimpossiJjilité bien démontrée de la supposiûon du Pentateuque par un imposteur. Pour aller sans détour au fond des choses, voici tout ce qu'on a pu imaginer de moins révoltant en cette matière. On a dit que dans des temps de calamité les livres saints laissés^ par Moïse ont pu se perdre et s"eflacer de la mémoire des Juifs j qu'un homme habile, comme Esdras, qui fut un des principaux restaurateru'S de la répviblique juive après la captivité, aura pu recueillir quelques traditions éparses, quelques faits et quelques lois accréditées dans l'opinion, en composer le Pentateuque que nous avons, et ensuite, pour lui donner plus d'autoiité, le piJjlier et le répandre sous le nom de Moïse. ?>lessieurs, de toutes les imaginations de l'incrédulité contre l'antiquité de notre Pentateuque, c'est la mieux fondée en apparence; mais voyez combien tout cela est chimérique. Remarquons d'abord que ce ne fut
DU PENTATEUQUE. IJl
pas Eôdras qvii emmena le premier à Jérusalem les tribus ca[)tives; ce fut Zorobabel qui eommenea par se rendre dans la Judée , accompagné des cbefs et d'une partie de la nation. Or, que nous apprend Ibistoire?
que son premier soin fut de travailler à rétablir le cidte , les fêtes , l'ordre lévitique , selon qu'il étoit écrit dans le livre de Moïse : ce livre existoit donc déjà; je vous prie de le remarquer avec quelque attention. Les Juifs n'é{ oient pas un peuple sorti des forets sans religion et sans lois , étraniier aux générations qui auparavant avoient habité la Judée ; ce n'étoit pas un peuple nouveau à qui l'on donnât pour la première fois un gouvernement et une religion jusqu'alors inconnue. Ces Juifs qui vcnoient de sortir des liens de la servitude étoient les fils et les petits-fds de ceux que le farouche vainqueur avoit transportés dans la Chaldée; même beaucoup parmi eux avoient vu l'ancien temple, le cidte qu'on y célébroit , Tancienne forme dé gouvernement. L'histoire de leurs ancêtres, leur origine, leurs lois, leurs cérémonies sacrées, ne leur étoient j)as inconnues. Comment donc Esdras auroit-
l52 MOÏSE CONSIDÈRE COMME AUTEUR il pu écrire sur tout cela un roman, et leur dire: Yoilà Fliistoire de votre législateur et de vos pères, voilà le code sacré de la rcliî^âon et du gouvernement (i), voilà le livre que Moïse a laissé à son peuple, que vos prophètes et vos historiens ont cité d'âge en âge, que vos prêtres, vos pères, vousmêmes vous n'avez cessé de lire jusqu à présent? Je vous le demande : Esdras auroit-il pu leur persuader toutes ces cIîoscs, qui auroient été povu" eux des absurdités manifestes, en supposant que le livre de jMoïse n'eût pas réellement existé ?
Mais ce n'est pas tout ; si Ton veut qu'Esdras ait fabriqué te Pentateuque, il faudra dire aussi qu'il a composé tous les livres de l'ancien Testament; assertion extravagante, s'il en fut jamais. C'est ici que Bossuet écrase nos adversaires de tout le poids de sa logique et de son génie (2). a Si cette sainte loi y> demeure si profondément oubliée, qu'il )) soit permis à Esdras de la rétablir à sa )) fantaisie, ce n'étoit pas le seul livre qu'il )) lui falloit fabriquer; il lui falloit composer
(i) DuToisin, Autorité des livres de Moïse. (<ij Histoire Universelle, page 438.