LIVRE PREMIER
On peut diviser en trois catégories les préjugés dont nous sommes l'objet. Les uns sont relatifs à nos croyances ; les autres à la morale qu'on nous enseigne; les troisièmes à nos habitudes et mœurs.
(1) L'essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, par l'abbé Grégoire, a certainement du prix ; mais outre qu'on ne le trouve plus en librairie, il offre encore des lacunes et certains inconvénients. Les préjugés contre les croyances juives n'y sont pas attaqués ; l'auteur partage lui-même quelques-unes des erreurs qu'il s'est donné pour mission de combattre (voir au chap. x.), tant il est vrai que l'homme même le mieux intentionné et le plus généreux ne peut rompre compté, tement avec les idées qu'on lui a inoulquées dans sa jeunesse.
Examinons d'abord les reproches qu'on adresse à nos doctrines :
« Le Dieu que vous adorez, nous dit-on, est un Dieu national, qui ne s'occupe que des Israélites, qui n'aime qu'eux et qui est l'ennemi de tous les autres peuples. » Mais ce Dieu n'est-il pas présenté dans la Genèse comme le créateur de tous les hommes? N'est-il pas appelé par Abraham « le juge de toute la terre (1). » Moïse ne dit-il pas qu'il est le « Dieu des esprits de tous les mortels (2), qu'il aime toutes les nations (3), qu'il aime l'étranger et qu'il lui donne de la nourriture et des vêtements (4). b
On l'appelle aussi, il est vrai, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu d'Israël; mais ces mots ne signifient autre chose que ceci : le créateur de toutes choses est le Dieu qu'adoraient Abraham, Isaac et Jacob, le Dieu qu'Israël a reconnu et auquel il a apporté ses hommages. L'expression am segoula (peuple choisi), dont la Thora se sert quelquefois en parlant d'Israël, ne détruit en rien l'explication que nous venons de donner, et il n'est nullement permis d'en conclure qu'Israël seul devait, selon le Pentateuque, posséder l'amour de Dieu. On doit entendre par ces mots : am segoula, que nos pères furent choisis pour répandre dans le monde la connaissance du vrai Dieu. Chaque peuple a reçu sa mission particulière; celle d'Israël était de donner une religion au monde, de porter le flambeau à la lumière duquel marcheront un jour toutes les nations de la terre.
« Votre Dieu, nous dit-on encore, est un Dieu méchant et cruel, un Dieu colère qui a sans cesse la menace à la boucha et qui est toujours prêt à infliger des châtiments quelquefois même non mérités. »
Nous le reconnaissons, l'Écriture sainte emploie, en parlant de Dieu, certaines expressions qui, au premier abord, sembleraient donner raison aux détracteurs du judaïsme.
(1) Genèse, ch. xvm, v. 25.
(2) Nombres, ch. xvi, v. 22 et ch. xxvii, v. 16.
(3) Deutéron., ch. xxxm, v. 3.
(4) Jhid.t ch. x, v. 18.
Mais qui ne sait que ces expressions ne doivent pas être prises à la lettre, qu'elles sont uniquement destinées à frapper plus vivement l'imagination populaire. La Thora s'adressait à des hommes peu instruits, elle a donc dû s'abaisser jusqu'à eux et leur emprunter leur propre langage pour se faire comprendre. C'est ce qu'ont dit depuis longtemps nos docteurs : la Thora s'exprime comme les hommes, c'est-àdire, dans un langage familier et accessible à tous les entendements.
Ne fallait-il pas, en effet, enseigner au peuple d'Israël qu'il existe un Dieu rémunérateur qui réprouve l'iniquité, et ne lui imprimait-on pas plus fortement cette croyance au cœur, en lui disant que toute injustice irrite Dieu, qu'elle le blesse, qu'elle attire sa vengeance, qu'en lui disant tout simplement; Dieu punit ceux qui agissent injustement? Ne dit-on pas encore aujourd'hui que Dieu est le vengeur du faible et de l'opprimé? De quel droit donc se montrera-t-on plus sévère pour la Thora qui s'adressait à des hommes abrutis par un long esclavage, que pour des livres qui s'impriment aujourd'hui, et qui sont lus par des gens éclairés auxquels on pourrait parler de Dieu d'une façon plus conforme à sa nature? Et d'ailleurs le Pentateuque ne nous présente-t-il Dieu que comme un juge sévère, ne nous le montre-t-il pas aussi doué d'attributs autres que la justice? « Tu as vu, dans le désert, dit Moïse au peuple israélite, que l'Éternel ton Dieu t'a porté comme un père porte son fils. » Et dans l'Exode nous lisons ces paroles bien significatives : « L'Eternel est un Dieu miséricordieux et clément, longanime et abondant en grâce et en vérité; gardant sa grâce à mille générations; pardonnant le crime, la rébellion et la faute; cependant il n'innocente pas et 11 punit l'iniquité des pères sur les enfants et les enfants des enfants jusqu'à la troisième et la quatrième généra-» tion (1). »
Ces derniers mots ont été souvent invoqués pour justifier les qualifications d'injuste et de méchant qu'on a données à
(1) Exode, ch. xxxiv, v. 6 et 7.
Dieu tel que le fait connaître la Thora ; mais ils prouvent précisément le contraire de ce qu'on veut démontrer. Évidemment Moïse veut nous faire sentir par ces mots, dit M. Munk (1 ;t que la grâce et la bonté de Dieu l'emportent sur sa justice; que par cette grâce le bien que l'homme fait laisse des traces impérissables jusqu'à la millième génération, tandis que les conséquences du mal cessent promptement à la troisième et à la quatrième génération. Il est évident que ces derniers mots ne sont qu'une locution qui signifie: un court espace de temps, car Moïse dit ailleurs (Deut., 24- 16) « que les pères ne sauraient être punis pour les enfants, ni les enfants pour les pères. »
Supposons même que ces mots, la troisième et la quatrième génération, dussent être pris à la lettre, ils ne seraient que la constatation d'un fait que nous pouvons vérifier tous les jours, à savoir : que les enfants supportent ordinairement les conséquences des fautes commises par les parents. Le deshonneur d'un père rejaillit sur ceux auxquels il a donné le jour ; ses prodigalités les réduisent à la misère ; il y a plus encore : ses mauvais exemples influent sur eux et les séduisent. Le mal ne s'arrête pas toujours à une seule génération, mais la deuxième et la troisième génération en souffrent encore.
Ce qui est vrai des individus l'est aussi des peuples : les fautes d'un gouvernement créent des embarras au gouvernement qui lui succédera. Moïse a donc eu raison d'avertir ses contemporains qu'en enfreignant les commandements de Dieu, ils ne détruiraient pas seulement leur propre bonheur, mais celui de leur postérité (2).
(1) Palestine, p. 146, col. a.
(2) « Considérons la réalité et c'est là certainement l'épreuve la plus sûre de la vérité d'une doctrine, et nous verrons, en d'innombrables cas, les descendants souffrir des conséquences matérielles des crimes de leurs pères. Les parents qui vivent dans le dérèglement procréent une génération qui apporte dans le monde le germe de la faiblesse et de la mort. L'action infâme et déshonorante d'un père pèse partout sur la destinée des fils. Le dissipateur ne laisse rien à ses héritiers. Loui» XVL^qui fat
Pour prouver que le Dieu du judaïsme n'est ni un Dieu national, ni méchant et injuste, comme on veut bien le prétendre, nous n'avons eu recours jusqu'ici qu'à des textes tirés du Pentateuque. Mais nous pouvons invoquer aussi le témoignage des autres Mvres de la Bible et des docteurs de la synagogue.
Les prophètes Isaïe et Malachie, les Psaumes, le Talmud et le Midrasch, représentent l'Être éternel, non comme le Dieu particulier d'un petit peuple, mais comme le créateur de tout ce qui existe, le juge de tous les peuples, le père de tous les hommes. Citons quelques textes à l'appui de notre assertion : « Ainsi, a dit l'Eternel, le Dieu fort, qui a créé les
cieux qui a aplani la terre qui donne la respiration
au peuple qui est sur elle et l'esprit à ceux qui y nuwchcnt. » (Isaïe, ch. xlii, v. 5.)
« Cest moi qui ai fait la terre et qui ai créé l'homme sur elle. » (Ibid. ch. xlv, v. 12.)
« N'avons-nous pas tous un même père, un seul Dieu ne nous a-t-il pas créés? » (Malachie, ch. n, v. 10.)
« A Dieu appartient la terre avec tout ce qui y est, la terre habitable et ceux qui l'habitent. (Ps. 24, 1 et 2.) Dieu est le roi de toute la terre (47, v. 8), il est juge de toute la terre » (91.)
Ce Dieu, selon Isaïe, veut être adoré, non par un certain peuple choisi, mais par toutes les nations. « Car ma maison sera appelée une maison de prière pour tous les peuples. » (Isaïe, 56, v. 7.)
« Il répandra son esprit, dit Joèl, sur toute chair. » (Joèl, ch. m, v. 1 et 2.)
« Auprès de lui sont admis un jour non les Israélites, mais ceux qui pratiquent la justice, disent la vérité et marchent avec intégrité. » (Ps. 15.)
un honnête homme, dut porter sa tête sur l'échafaud pour les péchos de ses prédécesseurs. Donc, les faits prouvent énergiquement la vérité de la doctrine du niosaïsme* » (Philipsohn. Développement de l'idée religieuse dans le judaïsme, dans le christianisme et le mahométisme , Trad. Lévy-Bing, p. 57 et 58. )
Ajoutons encore, pour en finir avec les citations tirées de l'Écriture, que le temple de Salomon devait être un lieu de prières, non-seulement pour les Israélites, mais aussi pour les étrangers, ce qui prouve bien que dans la pensée des Israélites eux-mêmes, Dieu était le père des autres peuples tout comme le leur. « Exauce aussi, dit Salomon, dans la magnifique prière qu'il prononça lors de la dédicace, exauce aussi l'étranger qui ne sera pas de ton peuple d'Israël, mais qui sera venu d'un pays éloigné pour l'amour de ton nom; quand il viendra te prier dans cette maison, exauce-le des cieux et fais tout ce que cet étranger t'aura prié de faire. » (Rois, 1, ch. vm, v. 41, 42, 43.)
Le Talmud et le Midrash nous donnent sur ce sujet les mêmes enseignements que l'Ecriture.
Quand les Égyptiens furent couverts par les flots de la mer Rouge, dit le Talmud, les anges voulurent entonner des cantiques en l'honneur de l'Éternel, mais lui, il les arrêta et leur dit : « Mes créatures périssent submergées par l'Océan et vous voulez chanter. » (Talmud, Sanhédrin ,596, et Méguilla, 10 b.)
Au moment où des païens doivent être vaincus par Israël, Dieu gémit et dit : « Israélites et païens sont l'œuvre de mes mains, pourrai-je anéantir les uns pour faire triompher les autres. » (Talmud, Sanhédrin, 98 b.)
« Chez nous, dit le Midrasch Rabbah, le pauvre est souvent repoussé, tandis que le riche est écouté. Mais devant Dieu tous les hommes sont égaux; il écoute les riches et les pauvres, les femmes et les esclaves. » (Rabb., p. 139.)
Dieu donna à Moïse l'assurance suivante : « Israélites et païens, hommes et femmes, maîtres et esclaves , tous sont égaux devant moi. » (Yalkut.)
Les passages bibliques et rabbiniques que nous venons de citer suffiront, nous aimons à le croire, à convaincre tout lecteur impartial et intelligent, que les Israélites n'adorent pas un Dieu national; les citations suivantes montreront que le Dieu auquel ils rendent hommage, n'est pas
un Dieu inexorable et cruel, mais un Dieu bon, indulgent, miséricordieux.
« L'Éternel est bon et juste, c'est pourquoi il enseigne aux pécheurs le chemin qu'ils doivent prendre. » (Ps. 25-8.)
« La terre est remplie de la bonté de l'Éternel. » (Ps. 53-5.)
« Car toi, Éternel, tu es bon, tu pardonnes, tu es abondant en grâce envers tous ceux qui t'invoquent. » (Ibid. 86-5.)
« Et toi, Eternel, tu es un Dieu miséricordieux et clément, longanime, abondant en grâce et en vérité. » [Ibid. 86-15.)
« Et lui (l'Éternel), il est miséricordieux, il pardonne l'iniquité et il ne détruit pas; il apaise souvent sa colère et n'ément pas tout son courroux. » [Ibid. 78-38.)
« Car autant que les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sa bonté (celle de Dieu) est grande envers ceux qui le craignent. » [Ibid. 103, 11.)
« Comme un père est ému de compassion envers ses enfanls, l'Éternel est touché de compassion envers ceux qui le craignent. » [Ibid. 103-13.)
Nous pourrions citer encore bien des passages analogues des psaumes, si nous ne devions apporter aussi d'autres témoignages, et si nous n'avions pas à craindre de fatiguer nos lecteurs par des citations trop mullipliées. Voyons donc ce qu'Isaïe nous dit de la clémence divine :
« C'est moi, s'écrie l'Éternel par l'organe de ce prophète, c'est moi qui efface tes iniquités; je ne me souviendrai plus de tes péchés. » (Isaïe, 43-25.)
« Je t'ai abandonné un instant, dit-il encore, mais je te rassemblerai par ma grande miséricorde; dans la colère j'ai détourné un moment ma face de toi, mais je t'accorderai une compassion éternelle. » (Ibid. 54-7 et 8.)
« Car quand les monlagnes se déplaceraient et que les collines s'ébranleraient, ma bonté ne se retirerait pas de toi et l'alliance de ma paix ne serait pas ébranlée, dit l'Éternel qui a compassion de toi. » (Ibid. ibid. 10.)
« Dieu, nous apprend Isaïe, habite avec ceux qui ont le cœur brisé afin de restaurer leur âme, il ne dispute pas toujours et il n'est pas indigné à jamais. » (57-15-16.)
A ce Dieu le prophète ne donne pas le nom redoutable de maître, mais il lui donne le doux nom de père. « Tu es notre père, lui dit-il, toi Éternel, tu es notre père. » (63, 17.)
Il le compare aussi quelquefois à une mère. « Je vous consolerai, fait-il dire à l'Eternel, comme une mère console son fils. » (66-15.) La tendresse de Dieu surpasse même celle d'une mère, si nous en croyons le prophète. La femme oublie-t-elle son nourrisson, n'a-t-elle pas pitié du fils de ses entrailles. * Oh ! si les mères pouvaient oublier, moi, du moins, je ne t'oublierais pas, ô Israël. » [Ibid. 49-15.)
Jérémie aussi parle de la miséricorde de Dieu. «Je ne ferai pas tomber ma colère sur vous, dit l'Éternel par la bouche de cet orateur sacré, car je suis miséricordieux, je ne garde pas rancune. (Jérémie 3-12.) Car je suis l'Éternel qui exerce la miséricorde. » (9-24.)
Toi, tu fais miséricorde à mille générations, dit le prophète en s'adressant à Dieu (52-18), et un peu plus loin il ajoute : « on entendra la voix de ceux qui diront : célébrez l'Éternel Zébaoïh, car il est bon, et sa miséricorde demeure à toujours. » (55-10, 11.)
Malgré la chute de Jérusalem dont il fut témoin, malgré les malheurs d'Israël sur lesquels il gémissait, Jérémie ne perdit pas sa foi dans la bonté de Dieu. « L'Éternel est bon pour ceux qui s'attendent à lui. dit-il dans les éloquentes et plaintives élégies qui nous sont parvenues sous le nom de Lamentations, l'Éternel est bon pour l'âme qui le recherche. » (Lament. 5-25.)
Les mêmes idées se trouvent dans Ezéchiel : « car je ne prends pas de plaisir à la mort du coupable, dit le Seigneur l'Éternel, revenez et vivez » (18-52) ; dans Joèl : « Retournez à l'Éternel, car il est miséricordieux et clément, lent à la colère, abondant en grâce » (2-15); dans Michée : « Qui est comme toi, ô Éternel, supportant l'iniquité et passant par dessus le péché, li ne tient pas rancune, car il se plaît à faire miséricorde » (Michée, ch. vu, v. 18) ; dans Daniel : « à l'Éternel sont la miséricorde et le pardon » (9-9) ; dans Nehéuiie i « car tu es le Dieu clément et miséricordieux » (9-51) ;
enfin dans les Chroniques : « tu gardes ton alliance et ta miséricorde envers tes serviteurs qui marchent devant toi de tout leur cœur. » (Chron. livre II, ch. vi, v. 14.)
LeTalmud et le Midrash glorifient aussi la bonté de Dieu. « La force humaine détruit souvent, mais Dieu est toujours miséricordieux envers toutes ses œuvres. » (Mid. Yalkut).
« Marche dans les voies de Dieu, » dit Moïse. Mais quelles sont les voies de Dieu? La pitié, la charité, la justice et la vérité. « Celui qui s'appelle du nom de Dieu sera sauvé, » ditle prophète Isaïe. Mais comment l'homme peut-il s'appeler du nom de Dieu?« Quand il acquiertles qualités quepossèdeDieu, quand il devient juste, bon et miséricordieux comme l'Éternel.» (Ibid. et Talmud Sota, 14.)
« Les bras de Dieu sont toujours étendus pour accueillir les pécheurs repentants. » (Talm. Pesachim, 119.)
« Quand Dieu juge les Israélites il choisit le moment où ils sont occupés d'études religieuses « afin de pouvoir exercer » sa miséricorde. » Quand il juge les autres nations, il choisit l'instant où elles ne font aucun mal. » (Talmud de Jerus. Traité de Rosch-haschana.)
« Dieu juge le monde, et quand il le trouve coupable il descend de son trône de justice et monte sur le trône de miséricorde. » (Talm. Aboda sara f. 53.)
Nos lecteurs nous pardonneront nos nombreuses citations. Elles étaient nécessaires et nous aurons besoin d'y recourir souvent dans la suite de ce travail. Il ne s'agit en effet ici que d'une chose : telle idée se trouve-t-elle ou ne se trouvé-telle pas dans nos livres? C'est essentiellement une question de fait et on ne peut la résoudre qu'en s'adressant aux livres mêmes et en leur demandant ce qu'ils contiennent. 11 y a sans doute place pour le raisonnement; on trouve des textes qui sont susceptibles d'interprétations diverses entre lesquelles il faut choisir; il y en a qui ont besoin d'être expliqués, mais toujours est-il que l'étude des textes forme la partie essentielle de cet ouvrage, ou du moins de ses deux premiers livres.
Ces quelques mots suffiront amplement, nous l'espérons,
à justifier les citations que nous avons faites et celles que nous serons amenés à faire dans les pages qui vont suivre et qui sont destinées à combattre ceux qui prétendent que le judaïsme n'enseigne pas l'immortalité de l'âme. Ce qui a pu faire naître cette opinion, c'est que les récompenses que la Thora promet à la vertu et les châtiments dont elle menace le vice ne sont que de ce monde. Mais si l'on ne se contente pas de juger superficiellement et qu'on soit animé du désir sincère d'arriver à la vérité, on s'expliquera aisément le silence que la Torah a gardé sur les récompenses et les châtiments futurs.
Israël était peu éclairé au moment où la loi fut promulguée sur le Sinaï; il se serait facilement laissé égarer par son imagination, et la raison n'aurait eu que peu d'empire sur lui ; il aurait donc cru que pour arriver plus sûrement à cette vie nouvelle qu'on lui promettait, il serait nécessaire de renoncer au monde. Les occupations terrestres, les joies pures et saintes qui nous sont offertes ici-bas, lui auraient paru des obstacles à sa félicité future. Une éternelle contemplation de Dieu, une vie entièrement consacrée à la prière, le jeûne, la macération du corps, et ces supplices raffinés que des gens exaltés inventent quelquefois pour dompter la chair, voilà les moyens que les Israélites auraient cru devoir employer pour mériter le ciel.
Que seraient devenues cependant les idées élevées de la Thora sur la nature humaine? Dans ce peuple d'ascètes, qui aurait reconnu les hommes que le judaïsme veut faire de nous? Qui aurait reconnu des êtres doués de raison et de liberté, comme la Thora dit que nous le sommes, et placés ici-bas, comme elle le prétend, pour travailler, lutter et se perfectionner moralement.
Ce n'est pas tout. Si la Torah était un système philosophique ou un ensemble de prédications morales, il y serait sans aucun doute parlé de l'immortalité de l'âme, et il s'y trouverait aussi quelques phrases destinées à prémunir les Israélites contre le danger de se méprendre sur les moyens à employer pour mériter la vie éternelle. Mais il ne faut pas
le perdre de vue, la Thora est un code à la fois religieux, moral, civil et politique ; on y trouve même des prescriptions hygiéniques. Toutes ces lois si diverses devaient amener un résultat unique; elles devaient concourir à former un peuple qui, vivant séparé des nations idolâtres, conserverait pure et intacte la connaissance du vrai Dieu pour la répandre dans le monde. Or, pour les lois civiles et politiques, il n'y a que des récompenses terrestres : quand on engage un peuple à respecter la législation qui le régit, à s'y conformer dans ses actes, on ne lui promet pas des biens spirituels, on lui dit : qu'en remplissant ses obligations il assure sa prospérité, qu'il vivra tranquille , que l'agriculture et l'industrie fleuriront, que l'aisance se répandra dans toutes les classes de la population. Voilà comment on agit sur les nations, et voilà ce qui justifie le procédé de la Thora, qui, elle aussi, s'adressait non-seulement aux individus, mais au peuple, à l'assemblée (1).
Mais, dira-t-on, la Thora ne pouvait-elle enseigner l'immortalité de l'âme dans des termes analogues à ceux qu'elle emploie pour faire connaître l'existence et l'unité de Dieu ; n'était-il pas possible de dire : Ecoute, Israël, l'âme ne meurt pas avec le corps, comme elle dit : Ecoute, Israël, l'Eternel, notre Dieu, est un ?
Poser la question en ces termes, c'est la résoudre. L'existence et l'unité de Dieu sont des vérités plus faciles à comprendre que la doctrine d'une vie future et qui nous frappent davantage par leur évidence. De la création on conclut tout naturellement à l'existence d'un créateur, et l'harmonie et l'ordre qui régnent dans l'univers montrent clairement qu'il est l'œuvre d'un seul ouvrier. Si quelque chose paraît difficile à concevoir, ce n'est pas que l'univers ait été produit par un être intelligent et tout puissant, mais qu'il se fût fait seul ;
(1) Aussi, selon la judicieuse remarque de Stein, Thora umizva, page 65, note 4, ta doctrine de l'immortalité apparaît principalement dans les livres qui s'adressent non plus au peuple, mais à l'individu, comme les Psaumes, l'Ecclésiaste.
ee n'est pas qu'il y ait un seul Dieu, mais qu'il y en eût plusieurs ou qu'il y en eût un dont l'unité ne serait que fictive.
Le dogme de l'immortalité est moins simple et quoiqu'il soit parfaitement démontré par la raison, toujours est-il qu'il ne s'impose pas à l'esprit d'une manière aussi spontanée et du premier coup, si nous pouvons nous exprimer ainsi; pour le faire comprendre, surtout à des hommes dont l'intelligence est peu développée, il faut entrer dans de longues explications; mais, nous l'avons déjà dit, la Thora n'est pas un système philosophique dans lequel soient traitées à fond toutes les questions; la Thora est une législation et les doctrines sur lesquelles elle repose ne sont qu'indiquées. Or, une simple indication n'aurait pu fournir aux Israélites que des notions vagues sur la vie future, et elle devenait inutile par cela même, car ces notions, les Israélites les avaient, comme nous espérons le faire voir tout à l'heure.
Ce n'est pas tout : il y avait du danger à parler de la vie future d'une manière incomplète. En effet , à ce dogme se mêlaient, chez tous les peuples de l'antiquité, de grossières superstitions; la métempsycose et d'autres fables absurdes le défiguraient au point de le rendre méconnaissable. Ces erreurs ne pouvaient pas manquer de s'accréditer aussi chez les Israélites qui n'étaient pas plus éclairés que leurs contemporains; et la Thora, en parlant de la vie future sans entrer dans des explications détaillées qui étaient nécessaires pour dégager cette doctrine des superstitions qui s'y étaient attachées, aurait sanctionné les fausses opinions qui régnaient alors et leur aurait donné une certaine autorité. Il a donc mieux valu laisser subsister chez les Israélites la croyance de la permanence de l'âme, telle qu'elle était; il était permis , en effet, d'espérer que le temps épurerait les idées du peuple et l'amènerait à la connaissance exacte de la vérité relativement aux destinées de l'homme après la mort.
Nous avons dit que les Israélites avaient des notions d'une autre existence. Un coup d'œil jeté sur la Thora justifiera notre dire. Elle défend de consulter les morts (1). Si, comme
(1) Deutéron., 48-ld.
le fait supposer ce précepte, les Israélites se laissaient tromper par des hommes qui prétendaient posséder le pouvoir d'évoquer ceux qui avaient cessé de vivre, c'est qu'ils croyaient qu'il était possible aux morts de revenir; ils devaient donc admettre que quelque chose dans l'homme ne meurt pas quand il quitte cette terre. Cette croyance à la conlinuation de la vie au-delà de la tombe, les Israélites la tenaient de leurs pères. Jacob la possédait; nous le voyons bien par les paroles qu'il fit entendre quand ses enfants essayèrent de le consoler de la perte de Joseph : « Je descendrai désolé auprès de mon fils dans le Schéol » (dans le séjour des morts). Il est impossible de traduire ici le mot Schéol par tombe, comme on a voulu le faire, car, dit M. Munk, Jacob croyait son fils déchiré et dévoré par une bête féroce, et il ne pouvait espérer que ses ossements reposeraient auprès de Joseph (1).
Nous avons montré jusqu'à présent que la Thora ne pouvait parler de peines et récompenses futures; qu'elle ne pouvait pas davantage enseigner l'immortalité de l'àme en quelques mots, que cette simple indication d'ailleurs était inutile puisque les Israélites avaient certaines notions d'une vie nouvelle à laquelle ils seraient appelés après leur mort. Montrons maintenant que la doctrine de l'immortalité est présente dans le Pentateuque quoique non clairement enseignée. Elle ressort de différents passages du livre saint. Elle apparaît déjà dans le récit de la création de l'homme. Dieu ne se contente pas de dire pour l'homme comme pour les autres êtres animés : que la terre produise (2); mais l'ayant façonné de la terre, il souffla dans ses narines un esprit de vie (3). Or, cet esprit de vie qui n'émane pas de la terre n'est pas destiné non plus à retourner à la terre; il n'est pas matière, il ne saurait être soumis aux lois de dissolution qui régissent la matière.
(1) Palestine, p. 149.
(2) Genèse, 1-24.
(3) Ibid., 2-7.
II faut remarquer encore dans ee récit les mots suivants : « faisons l'homme à noire image, à notre ressemblance (1). » Qui est-ce qui est fait à l'image de Dieu dans l'homme? Estce son corps? Mais c'est une vérité élémentaire que Dieu n'a en lui rien de corporel, ce doit donc être son âme. Mais comment l'âme ressemble-t-elle à Dieu? Est-ce qu'elle possède au même degré que lui les attributs que nous lui reconnaissons? Non, c'est donc qu'elle est un esprit comme Dieu et, comme lui, immortelle.
Poursuivons encore nos recherches dans la Genèse. Le vingt-cinquième chapitre nous raconte la mort d'Abraham dans les termes suivants : « Abraham s'éteignit et mourut dans une vieillesse heureuse, âgé et rassasié de jours, et il fut réuni à ses ancêtres. » Que signifie cette dernière expression? Pas autre chose que ceci : Y âme d'Abraham alla rejoindre au séjour céleste celles de ses ancêtres. On a voulu contester la valeur de cette explication et on a prétendu traduire tout simplement ces mois *pw\ par ceux-
ci : il fut enterré auprès de ses ancêtres. Pour justifier cette traduction on a été obligé d'imaginer des caveaux où reposaient des familles entières, mais la suite du récit dément cette assertion. Sara seule, d'après le texte, était déposée dans le caveau de Machpéîa; les restes des ancêtres d'Abraham ne s'y trouvaient pas. D'ailleurs cette expression : il fui réuni à ses ancêtres, se rencontre plus d'une fois dans le Pentateuque et elle n'est pas employée pour désigner la sépulture. Voici comment à la fin de la Genèse est racontée la mort de Jacob : « Quand Jacob eut achevé de donner des ordres à ses fils, il retira ses pieds dans le lit et s'éteignit et fut réuni à ses ancêtres (2). » Ainsi la réunion de Jacob à ses ancêtres eut lieu dès qu'il eut expiré; ce ne fut cependant qu'au bout de soixante-dix jours qu'on transporta son corps hors de l'Égypte et qu'on l'ensevelit à Hébron dans le terrain acheté par son grand «père Abraham.
(1) IUd , 1-26.
(2) Genèse, 49, 33.
Dans le livre des Nombres (20, 24), Dieu dit à Moïse : « qu'Aron soit réuni à son peuple. » Or, Aron mourut et fut enterré sur le mont Hor où aucun Hébreu n'avait encore reçu la sépulture. A Moïse aussi Dieu dit : « Meurs et sois réuni à ton peuple. » Personne cependant ne connaissait l'endroit auquel fut confiée la dépouille mortelle du législateur israélite (1).
De tout ce que nous venons de dire, il semble résulter que ces termes im ^ =]DNn font allusion à l'immortalité de l'âme.
Nous trouvons encore dans d'autres livres de la Bible des traces de la croyance à l'immortalité de l'âme. Abigaïl, la femme de Nabul, adressa à David les paroles suivantes rapportées par le premier livre de Samuel (25, 29) : « l'âme de mon maître sera enveloppée dans le faisceau de la vie auprès de l'Éternel son Dieu; mais l'âme de ses ennemis il la jettera au loin. »
A la fin du même livre est racontée l'entrevue de Saùl avec la pythonisse d'En-dor. — Celle-ci fit voir an roi l'ombre de Samuel, et Saûl entendit ce qui suit : « pourquoi m'astu troublé en me faisant monter?.... Demain toi et tes fils vous serez avec moi. » Il est évident, dit M. Munk (2), que l'auteur de ce récit, ainsi que ceux pour qui il écrivait, croyait à l'existence du prophète au-delà de la tombe, et à un séjour où les ombres se réunissaient après la mort. De ce séjour des âmes il est question dans les Proverbes (9, 18). On y parle aussi de ceux qui l'habitent et qu'on nomme Rephaïm. Il en est question dans Isaïe; le roi Ezéchias dont un écrit est rapporté au chapitre 38, 10, parle des portes du Schéol. Le prophète lui-même, après avoir dépeint la chute du roi de Babylone, dit : « le Schéol tremble à ton arrivée ; il réveille pour toi les Rephaïm. »
Nous avons voulu en finir avec tout ce qui est relatif au Schéol; retournons maintenant au deuxième livre de Samuel. Au chap. 12, il nous raconte la mort d'un des enfants
(1) Deutér., 32, 50.
(2) Palestine, p. 449.
de David, et il rapporte des paroles de ce roi qui dénotent une foi bien vive et bien profonde à l'immortalité. « Aussi longtemps que mon enfant vivait, je jeûnais et je priais, car je me suis dit : qui sait? Peut-être Dieu me favorisera-t-il et laissera-t-il vivre mon enfant. Mais maintenant qu'il est mort, pourquoi jeûnerais-je encore? Puis-je donc le faire revenir? Moi j'irai vers lui, mais lui ne reviendra pas vers moi. »
Ne faut-il voir dans les mots que nous venons de citer que cette banale réflexion : A quoi bon me désoler, je ne puis pas changer ce qui est. Mais la douleur de la séparation en subsistait-elle moins pour David, parce qu'il reconnaissait qu'il n'était pas en son pouvoir de la faire cesser? Il y a évidemment là une idée plus élevée et plus religieuse. L'enfant que j'ai perdu, dit-il, ne reviendra pas sur la terre, mais moi j'irai vers lui, moi je le rejoindrai au céleste séjour.
C'est David encore qui dit dans ses Psaumes : « tu n'abandonneras pas mon âme au sépulcre, tu ne permettras pas que ton saint voie la destruction (16, 10), » et il ajoute un peu plus loin : « mais moi, par ta justice, je verrai ta face et je me rassasierai en contemplant ton image quand je me réveillerai (17-15). »
Après les Psaumes, consultons l'Ecclésiaste et nous verrons combien il est téméraire de prétendre que le dogme de l'immortalité ne se trouve pas dans l'Écriture sainte.
« J'ai vu encore, dit Kohelet, sous le soleil, que dans le lieu établi pour juger règne l'impiété, et que là où devrait régner la justice on trouve l'iniquité, et j'ai dit en mon cœur: Dieu jugera le juste et le méchant, car il y a un temps pour tous les desseins et toutes les actions des hommes là (1). » Cette expression la, placée à la fin de la phrase et ne se rapportant à aucun lieu dont il soit parlé précédemment, désigne évidemment la vie future dans laquelle chacun sera appelé à rendre compte de ses actes.
Ce n'est pas là le seul texte que nous fournisse l'Ecclésiaste; le dernier chapitre du livre contient un passage des-
(1) Ecclésiasle, ch. m, 16 et 17.
tiné à dissiper tous les doutes : « Et la poussière retourne à la terre comme elle était, et l'esprit retourne vers Dieu qui l'a donné (1). »
Nous en avons dit assez pour montrer que la doctrine de l'immortalité de l'âme n'est pas étrangère au judaïsme, mais nous voulons rendre notre démonstration plus complète et nous allons interroger les livres apocryphes de la Bible, l'historien Josèphe Flavius ainsi que le Talmud et le Midrasch.
Tobie, nous dit le livre qui porte son nom, pria ainsi : « et maintenant, Seigneur, traite-moi selon ta volonté et commande que mon âme soit reçue en paix, parce qu'il m'est plus avantageux de mourir que de vivre plus longtemps (2). »
« Ainsi, tu ne craindras pas le cruel bourreau, dit la mère des Maccabées à un de ses fils, mais te rendant digne d'avoir part aux souffrances de vos frères, tu recevras de bon cœur îa mort, afin que je te reçoive de nouveau avec tes frères dans celte miséricorde que nous attendons (3). »
Èt dans le livre de la sagesse nous lisons ce qui suit : « Ils ont ignoré les secrets de Dieu ; ils n'ont point cru qu'il y eût des récompenses à espérer pour les justes et ils n'ont fait nul état de la gloire qui est réservée aux âmes saintes! car Dieu a créé l'homme immortel, il l'a fait pour être une image qui lui ressemblât. Ils ont paru mourir aux yeux des insensés et leur sortie du monde a passé pour un comble d'affliction, et leur séparation d'avec nous pour une entière ruine; mais cependant ils sont en paix, et s'ils ont souffert des tourments devant les hommes, leur espérance est pleine dé l'immortalité (4). »
(1) Ecclésraste, ch. xn, v, 9.
Nos lecteurs ont déjà vu par les citations que nous en avons faites, et nous tenons à le déclarer encore ici, que nous avons, pour ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'immortalité de l'âme, mis à profit le savant ouvrage dé M. Munie sur la Palestine.
(2) Tobie, eh. ni, v. 6.
(3) Maccabées, liv. II, ch. vu, v. 29.
(4; Sagesse, ch. n, v. 22 et 23, et ch. ut, v . 2-5.
L'historien Josèphe Flavius, qui connaissait les hommes et les doctrines de son temps, nous assure que les Pharisiens et les Esséniens croyaient à l'immortalité de l'âme (1). Les Sadducéens seuls rejetaient la croyance d'une vie future. Or, cette dernière secte ne comptait dans son sein que les riches ; elle était moins nombreuse que la secte pharisienne à laquelle était attaché le peuple; aussi peut-on affirmer hardiment que le peuple israélite croyait à l'immortalité de l'âme.
Flavius lui-même était pénétré de cette croyance, et elle apparaît dans une harangue qu'il adressa à quelques Israélites réfugiés avec lui dans une caverne et qui voulaient se suicider plutôt que de se rendre aux Romains. « Il est vrai que nos corps sont mortels parce qu'ils sont formés d'une matière fragile et corruptible, mais nos âmes sont immortelles et participent en quelque sorte de la nature de Dieu. »
Quand Éléazar, le chef de la petite et héroïque troupe qui défendait Massada, veut engager ses soldats à se tuer les uns les autres pour ne pas tomber vivants aux mains des légions romaines, il leur parle longuement de l'espérance d'une autre vie. « Les saintes Écritures, dit-il, qui sont les oracles de Dieu même, les instructions que nous avons dès notre enfance reçues de nos pères et leur exemple, ne nous apprennent-ils pas que ce n'est pas en la vie, mais en la mort que consiste notre bonheur, parce qu'elle met nos âmes en liberté et leur donne le moyen de retourner à cette céleste patrie d'où elles ont tiré leur origine! C'est là seulement qu'elles n'ont plus rien à appréhender; mais tandis qu'elles sont enfermées dans la prison de ce corps, on peut dire que les maux qu'il leur communique les rendent plutôt mortes que vivantes, parce qu'il n'y a point de proportion entre deux choses dont l'une est toute divine et l'autre mortelle. Il
(1) « Ils croient que lésâmes sont immortelles; quelles sont jugées dans un autre monde et récompensées ou punies selon qu'elles ont été en celui-ci vertueuses ou vicieuses. » Voilà ce que Flavius dit des Pharisiens (Antiq. Livre XVIII, ch. Ier). Un peu plus loin il dit: « les Esséniens croient les âmes immortelles. » Tacite aussi nous apprend que les Israélites croyaient à l'immortalité. Hist., liv. V, chap, v.
est vrai que tandis que i'âme est dans le corps, elle le fait mouvoir invisiblement et opérer des actions qui sont audessus de sa nature qui le fait toujours pencher vers la terre; mais elle n'est pas plutôt déchargée de ce poids, qu'elle retourne à son origine où elle jouit d'une heureuse liberté et d'une force toujours subsistante. En quelque état qu'elle soit, elle est invisible comme Dieu; on ne peut l'apercevoir ni quand elle entre dans le corps, ni quand elle y demeure, ni quand elle en sort; et quoiqu'elle soit incorruptible en elle-même, elle produit en lui de grands changements. Ainsi, elle le remplit de vigueur lorsqu'elle l'anime, et il languit et meurt aussitôt qu'elle l'abandonne sans qu'elle cesse néanmoins d'être immortelle (1). »
La Mischna va nous prouver à son tour qu'on calomnie nos livres quand on dit qu'ils n'enseignent pas la croyance à une vie future.
Sache que la récompense est donnée aux justes dans le monde à venir (2). Sache aussi que tu auras à rendre compte de tes actions au roi des rois (3). ïl est dit dans les Psaumes : « Si tu te nourris du travail de tes mains, tu prospéreras et tu seras heureux ; tu prospéreras en ce monde, disent nos docteurs en expliquant ce passage des Psaumes, et tu seras heureux dans l'autre (4). » Mieux vaut une heure de félicité dans l'autre monde que toute la vie présente, dit R. Jacob; et ce même rabbin nous a laissé ces belles paroles : « ce monde est comme un vestibule placé à l'entrée du monde futur; prépare-toi toi-même dans le vestibule afin d'être admis dans le palais (5). Ne te persuade pas que la tombe sera un refuge pour toi, car, que tu le veuilles ou non, tu seras forcé de rendre compte au roi des rois, le saint béni soit-il (6). Les disciples d'Abraham, c'est-à-dire ceux
(1) Flavius, Guerres des Juifs, Livre VII, ch. xxxiv.
(2) Pizké Aboth, ch. n, 16.
(3j Ibid., ch. ni, 1.
(4) Tbid., ch. iv, 1.
(5) Ibid., ch. iv, 16 et 17.
(6) Ibid., ibid., 22.
qui sont contents de leur sort, qui ont l'esprit modeste et l'âme humble, jouissent du fruit de leurs vertus en ce monde et hériteront de la vie future (1). » Il est écrit dans les Proverbes : « quand tu marcheras, elles te conduiront (il est question des recommandations paternelles); quand tu dormiras, elles veilleront sur toi; quand tu te réveilleras, elles t'entretiendront. » Nos docîeurs expliquent ainsi ce passage : « elles te conduiront quand tu marcheras dans la vie présente ; elles veilleront sur toi quand tu dormiras dans la tombe; elles t'entretiendront quand tu te réveilleras dans l'autre monde. »
La doctrine de la Misehna se retrouve dans le Talmud. Rab avait l'habitude de dire : « le monde futur ne ressemble pas à celui-ci ; dans le monde futur il n'y a ni boire ni manger, ni procréation, ni commerce, ni haine, ni envie, mais les justes sont assis entourés d'une auréole de gloire et jouissent de la splendeur de Dieu (2). »
« Les justes, dit le traité de Moed-Katon, ne connaissent pas de repos même dans l'autre monde, car leurs âmes continuent toujours à se perfectionner (5). »
« Ce monde, ajoute le même traité, est une auberge, l'autre monde est notre véritable demeure (4). »
Quand l'homme a quitté ce monde, toutes ses actions défilent devant son âme et lui disent : « c'est ainsi que tu as agi en tel endroit et à tel jour, » et l'âme est forcée de convenir que c'est vrai et d'accepter le jugement qui sera prononcé sur elle (5).
Voici en quels termes le traité de Kiddischin nous parle des récompenses dans une autre vie : Tous les commandements de la Thora à côté desquels se trouve mentionnée une récompense terrestre, procurent aussi la vie éternelle. Voici un exemple : le Décalogue ordonne d'honorer père et mère et il promet en récompense une vie longue et heureuse. La
(1) Ibid., ch. v, 19.
(2) Berachot, f. 17 a .
(3) Moed-Katon, f. 29 a.
(4) Ibid., 9 a.
(5) Taanit, f. 11 a.
même promesse est faite par la Thora à ceux qui, trouvant un nid, renvoient la mère et conservent les jeunes oiseaux. Supposez cependant, ce qui arrive quelquefois, qu'un fils, pour plaire à son père, monte sur une tour afin d'y prendre des- colombes, qu'il ait soin de renvoyer la mère, et qu'en descendant il tombe et périsse dans sa chute ; que devient la récompense promise à cet homme qui a accompli deux devoirs dont un seul déjà aurait dû suffire à lui assurer une vie longue et heureuse? Il faut donc dire que ces mots: tu seras heureux, se rapportent au monde qui est toute félicité, et que ces autres paroles : tu prolongeras tes jours, font allusion à la vie qui ne cesse pas, qui dure éternellement (1).
Le Talmud, et après lui le Midrasch le fait aussi, se sert quelquefois de l'apologue pour affirmer sa croyance à l'immortalité de l'âme. « Un roi, dit le traité de Schabbat, invita un jour tous ses serviteurs à un grand repas, seulement il ne leur indiqua pas l'époque où ce repas aurait lieu. Les officiers qui avaient de l'intelligence se tinrent prêts; les autres dirent : nous avons bien le temps de faire nos préparatifs. Aussi, quand arriva le jour du festin, ces derniers se présentèrent au roi dans une tenue négligée et ils furent chassés honteusement, tandis que leurs compagnons qui avaient été plus sages et plus prévoyants furent comblés de présents. » Ces serviteurs c'est nous tous, et le roi c'est Dieu qui nous invite à paraître devant lui, mais qui ne nous fait pas connaître d'avance le jour où il nous appellera à lui rendre compte de nos actes (2).
Un autre apologue encore se trouve dans le Midrasch et dans Pirké, du rabbi Eliezer, et qui, comme celui que
(1) Kiddaschin, f. 39 b.
(2) Schabbat, f .153 a. Il y a une variante du même apologue. D'après cette seconde version le roi distribue des vêtements avec ordre de les mettre au banquet auquel il conviera ses serviteurs. Les uns souillent ces habits; les autres en ont soin. lien est ainsi de l'âme que Dieu nous donne pure : les uns la souillent, d'autres la maintiennent dans un état de pureté. Les premiers seront punis de leur mépris pour les ordres de Dieu, les autres seront comblés des faveurs célestes.
nous venons de citer, témoigne que les docteurs Israélites cherchaient à propager la croyance à une autre vie dans laquelle les hommes sont jugés, et absous seulement s'ils ont pratiqué la vertu.
Un homme avait trois amis; il aimait tendrement le premier; son affection pour le second était moindre, le troisième lui était à peu près indifférent. Un jour il fut mandé devant le roi : tremblant, il courut chez son premier ami et le pria de l'accompagner; celui-ci prétexta des affaires importantes et refusa tout net. Le second consentit à aller avec lui, mais arrivé à la porte de ia royale demeure, il s'enfuit. Notre homme songea alors à son troisième ami; celuici s'empressa de le suivre ; il comparut avec lui devant le roi, plaida chaleureusement sa cause et le sauva.
Nous ressemblons tous, ajoute le Midrasch . à cet homme dont il vient d'être parlé. Chacun de nous a trois amis : son argent, sa famille, sa vertu. L'argent ne fait rien pour nous au moment où nous sommes appelés devant notre roi, devant Dieu; c'est l'ami qui nous abandonne de suite dans le premier instant de notre détresse; la famille nous accompagne jusqu'à la tombe, mais elle nous laisse là et s'en va; mais notre vertu nous accompagne jusque devant le trône de notre divin juge, et là elle plaide en notre faveur (1).
Le Midrasch explique encore à l'aide d'un apologue le verset suivant de l'Ecclésiaste : « et son àme n'est jamais satisfaite. » La fille d'un roi, dit-il, fut mariée par son père à un riche bourgeois: celui-ci fit à sa femme de magnifiques cadeaux, lui donna de brillantes fêtes, mais elle reçut les cadeaux avec indifférence et assisla aux fêtes rêveuse et distraite, rien ne pouvait lui faire plaisir, car elle était la fille du roi et elle avait eu autrefois des présents plus considérables, elle avait vu des fêtes plus belles. Il en est de même de l'âme; la terre lui offre en vain toutes ses jouis-
(1) Cet apologue a été traduit tic l'hébreu eu allemand par Herder et a été reproduit depuis en différentes langues. 11 est très-connu, mais ce qui l'est peu, c'est qu'il est d'origine Israélite.
sauces, elle n'est jamais satisfaite ici-bas, elle aspire plus haut, car elle est fille du ciel (1).
Citons encore un dernier passage du Midrasch : Où vas-tu, demandèrent un jour à Hillel ses disciples, dont il venait de prendre congé. Je vais m'occuper de mon hôte, répondit Hillel. T'est-il donc arrivé quelque étranger, s'écrièrent les jeunes gens? Et le maître leur dit : l'âme n'est-elle pas notre hôte? Aujourd'hui elle habite notre corps, demain elle sera auprès de Dieu (2).
On pourrait trouver encore dans le Talmud, dans le Midrasch, dans le Sohar, d'autres passages où il est parlé de l'âme et de ses destinées; on pourrait invoquer aussi les témoignages des représentants de notre philosophie religieuse, de Saudya, de Juda Halévy, du grand Maïmonide, d'Albo; mais il n'est pas nécessaire d'avoir trop raison. Ajoutons seulement que Maïmonide et Albo dans leurs résumés des croyances juives, comptent l'immortalité de l'âme comme principe fondamental du judaïsme. Ajoutons aussi que nos prières et nos usages prouvent que nous attendons une vie meilleure destinée à réparer les injustices d'ici-bas et à nous consoler des déceptions et des douleurs que nous éprouvons sur cette terre (3).
Tous les jours nous disons: éternel, l'âme que tu m'as donnée est pure, tu l'as créée, tu l'as jointe à mon corps, tu la reprendras un jour, et un jour aussi tu la joindras de nouveau à mon corps (4).
Sans doute celte prière fait allusion à la résurrection corporelle, mais elle n'en atteste pas moins la croyance à la permanence de l'âme. C'est ce que prouve bien cette expression an') Tirjb XX DTînnb. « Tu la joindras de nouveau à
(1) Midrasch Kohelet Rabb.
(2) Midrasch Rabbiah.
(3) Nous devons à la vérité de déclarer que nous avons mis à profit pour nolie travail celui de M. le docteur Philipson, intitulée : Die Unsterblichkeitslehre im Judenthum. Il se trouve à la fin du deuxième volume de son ouvrage: Die israelitische Religionslehre.
(4) Voy. Rituel des prières journalières.
mon corps.» Pour que la même âme puisse être rendue au corps qu'elle habitait autrefois, il faut qu'elle ne cesse pas de vivre.
Il y a aussi une prière que nous récitons le dernier jour de chaque fête et du Kipour, et qui commence par ces mots : « que Dieu se souvienne de l'âme de mon père (ou selon les circonstances), de l'âme de ma mère (1). »
Enfin, il y a tels de nos usages qui ne s'expliquent que parce qu'ils sont une manifestation de nos doctrines sur la vie future. Pendant l'année de deuil on a l'habitude, chez les Israélites, de faire brûler au Temple en l'honneur des parents décédés une lumière appelée Ner Tamid, lumière perpétuelle... Elle est le symbole de l'âme qui, elle aussi, luit toujours sans jamais s'éteindre.
Sur les pierres tumulaires, à la suite des inscriptions indiquant le nom et la date des décès, se lisent les lettres suivantes 'n'a'ï'yn. Elles sont les initiales de ces mots : « que son âme soit enveloppée dans le faisceau de la vie éternelle (2). »
Le nom même que les Israélites donnent aux cimetières prouve leur espérance d'être appelés à une vie meilleure. Nous nommons la demeure des morts ubys nu maison de l'Éternité, et moins encore D^n nu maison des vivants. Maison des vivants! N'est-ce pas là une expression hardie! Quoi ! Ce champ où reposent des générations entières, cette enceinte où l'on ne voit de vivants que ceux qui viennent pleurer sur une tombe, où à chaque pas nous pouvons constater le néant et la fragilité de notre existence terrestre, c'est là la demeure des vivants! Ah! qu'on nous dise si ces deux mots ne sont pas la plus énergique protestation contre ceux qui nous accusent de nier l'immortalité de l'âme; qu'on nous dise si ailleurs on a rendu au dogme de la vie future un té~ moignage plus sincère et plus éclatant!
(1) . Voy. Rituel des fêtes.
(2) Ce sont les paroles qu'Abigaïl, femme de Nabal, adressa à David et que nous avons déjà citées plus haut comme exprimant la croyance à l'immortalité.
C'est sans doute parce que le judaïsme ne demande pas à la nature humaine plus qu'elle ne peut donner, parce qu'il ne nous prêche pas le renoncement complet aux biens que Dieu nous a accordés dans sa bonté el sa sagesse, parce qu'il ne veut pas que nous nous abimions dans une oisive et inutile contemplation des choses divines, mais que nous vivions de la vie réelle qui, avec ses dangers, ses luttes, ses douleurs, est bien autrement grande, bien autrement méritoire, que celle existence retirée et entièrement consacrée à la prière qu'ailleurs on prône tant; parce que la religion israéli te, d'accord avec la raison, ne traite pas la chair en ennemie, parce qu'elle ne nous apprend pas à mépriser la terre; c'est pour cela sans doute qu'on dit : les Juifs sont charnels ; ils n'ont ni le désir ni l'espérance d'entrer dans une nouvelle existence terrestre.
D'autres avant nous et mieux que nous ont montré ce qu'il faut penser de pareilles assertions (1); avant nous aussi et mieux que nous on a réduit à leur juste valeur Ses autres assertions qu'on a lancées contre les doctrines juives et dont nous avons parlé au commencement de ce travail (2). Mais les préjugés sont tenaces, ils ne lâchent pas facilement pied; il est donc nécessaire de recommencer souvent le combat contre eux. Les attaques se renouvellent, il faut que la défense se répète aussi. Nous ne ressemblons en rien aux vaillants lutteurs qui nous ont devancé dans l'arène, sinon par notre dévouement aux croyances israélites et par notre désir sincère de contribuer à les faire mieux connaître et à les venger des imputations calomnieuses dont elles ont été si longtemps l'objet, et auxquelles elles sont souvent encore exposées aujourd'hui.
(1) Munk, Palestine; Brecher, V Immortalité de T âme chez les Juif % , traduction Isidore Catien.
(2) Voir également Munk, Palestine et Réflexions sur le culte chez les Hébreux. Voir aussi Salvador et Frank, Etudes Orientales et ses cours atu> Collège de France reproduits, si nous ne nous trompons pas, pau; la. Revue Contemporaine.