PRÉJUGÉS CONTRE LA MORALE ISRAELITE
Ce ne sont pas seulement nos dogmes qui ont élé maltràitéè; mais rtotrë morale aussi, à laquelle les religions qui régnent aujourd'hui dans le monde ont pourtant emprunté les plus beaux préceptes de la leur, a été attaquée avec violence et flétrie avec Une indignation qui, si elle n'est que feinte, est un manque de loyauté, et qui est souverainement injuste si elle est sincère.
tfn des plus graves reproches qu'on adresse au judaïsme se formule en ces termes : « la loi israélite fait de la femme un être inférieur; elle lui dénie tous ses droits; elle la prive de sa liberté; elle la livre sans défense à ses maîtres; enfin elle ne lui laisse pas même cette suprême consolation qui peut remplacer pour nous tout ce que nous avons perdu : la participation à la vie religieuse. »
La Cible et le Talmud nous aideront à mettre ces assertions à néant (1).
Nous pourrions peut-êlre nous retourner contre nos adversaires ; nous pourrions leur demander si ceiix qui se vantent d'avoir émancipé la femme lui ont toujours rendu justice : s'il ne s'ert trouve pas parmi leurs docteurs qui ont étrangement méconnu la dignité de celles que leur religion (ils le prétendent du moins) a placées si haut. Mais nous ne voulons pas attaquer; nous nous bornons à là défense. Ouvrons donc l'Écriture sainte èt les livres des rabbins, et voyons s'il est vi*ai que le judaïsme n'assurë pas à là fënlttië une position sociale plus belle que les autres religions qui dominent en Orient: s'il est vrai qu'il l'exclut de la Vie religieuse.
(1) Ici nous reproduisons en grande partie ce quë nous avons écrit sur ce sujet dans un Recueil qui n'existe plus, la Vérité iiràiêiité.
Le livre qui se présente tout d'abord à nous est le livre de la Thora, et, dès les premières pages, nous y découvrons que la femme n'est pas inférieure à l'homme, qu'elle est son égale, une portion de lui-même, créée pour être non son esclave, mais son aide» sa compagne. Cette égalité, le texte la fait ressortir par le nom même qu'il donne à la femme ; il l'appelle Ischa, parce qu'elle vient du Isch et qu'elle est semblable à lui (1). Adam dit : « elle est la chair de ma chair, les os de mes os ; qu'elle soit appelée Ischa (femme), car elle a été prise du Isch (homme). » Et la Genèse continue par ces paroles si belles dans leur simplicité et qui expriment avec une admirable concision les devoirs de l'époux envers l'épouse : « que l'homme abandonne son père et sa mère, qu'il s'attache à sa femme et qu'à eux deux ils ne forment plus qu'un seul être (2).»
La lecture du deuxième livre de la Thora nous convaincra que chez les Israélites les femmes n'étaient pas privées de leur liberté comme chez les autres peuples de l'Orient. Nous y lisons que lorsque, après la sortie d'Égypte, Moïse chanta en l'honneur de l'Éternel le sublime cantique qu'aujourd'hui encore les Israélites récitent tous les jours, les femmes prirent, elles aussi, part à l'allégresse générale. Miriam, la sœur de Moïse, se mit à leur tête, et elles célébrèrent publiquement au son des lyres et au bruit des danses la délivrance d'Israël (3).
Les lois relatives à la pureté (Lév. 15, 18) et celles relatives aux vœux (Nombres, ch. xxx) montrent que le législateur s'occupe des femmes et ne les considère pas comme si elles étaient d'une nature inférieure et indignes d'éveiller sa sollicitude.
Mais, demandera-t-on, comment concilier avec ce respect pour la femme que, selon vous, manifeste la Thora, la polyga-
(1) Ici encore et jusqu'à la partie de ce travail traitant de la condition de la femme israélite d'après le Talmud, nous avons mis à profit le savant ouvrage que nous avons déjà cité et qu'il faudra citer toujours quand on écrira sur le judaïsme : la Palestine, de M. Munk.
(2) Genèse, 2, 20-24.
(3) Exode, 15, 20.
mie que cette môme Thora tolère et le divorce qu'elle autorise * La réponse n'est pas difficile.
Toute doctrine qui veut se faire admettre de la foule a besoin de ménagements. Si elle heurte trop brusquement les erreurs et les préjugés, elle échouera indubitablement. Il faut qu'elle fasse quelques concessions. A la faveur de ces concessions elle pénétrera dans les masses; son influence d'abord faible grandira peu à peu ; ses principes s'infiltreront lentement, mais sûrement dans les intelligences, et alors tomberont ces erreurs qu'elle n'aurait peut-être pas vaincues en les attaquant de front.
Il faut appliquer ces réflexions à la Thora. Si elle eût voulu abolir immédiatement toutes celles des coutumes existant chez les Israélites qu'elle n'approuvait pas, elle aurait risqué d'être rejetée dans son ensemble. Elle a donc mieux fait; elle en a laissé subsister quelques-unes tout en agissant de façon à ce qu'elles ne pussent plus s'exercer que difficilement, afin d'arriver avec le temps à les faire tomber complètement. C'est ce qui eut lieu pour l'esclavage, comme nous le montrerons plus loin; c'est ce qui arriva aussi pour la polygamie et le divorce. La Thora, il est vrai, ne défend pas positivement la polygamie,, mais elle ne la favorise pas. Nous invoquerons ici le texte que nous avons cité plus haut : « que l'homme abandonne son père et sa mère, qu'il s'attache à sa femme (i) et qu'ils ne forment plus qu'un seul être. » Le vingt-cinquième chapitre du Deutéronome nous rapporte deux prescriptions qui supposent la monogamie : « si deux frères demeurent ensemble et si l'un d'eux meurt sans enfants, la femme du défunt ne se mariera pas à un étranger; son beau-frère viendra vers elle et l'épousera (2). Quand des hommes auront une querelle ensemble, et que la femme de l'un s'approche pour délivrer son mari des mains de l'adversaire, etc.... (3). »
(1) Genèse, 2, 24.
(2) Deutéron., 25, 5.
(3) JWd., ibid., 14.
1! est aussi à remarquer que Moïse, qui a dû appliquer dans sa conduite les règles de la Thora, n'a épousé qu'une seule femme.
D'ailleurs, comme le fait observer M. Munk (1), la polygamie ne paraît jamais avoir été chez les Israélites qu'une exception. Il n'en pouvait être autrement, car aucune des femmes qu'avait épousées un Hébreu, dit l'auteur que nous avons nommé tout à l'heure, fût-ce même une esclave, ne pouvait être considérée comme simple servante ou comme un simple objet de luxe: elles avaient toutes des droits égaux, et elles devenaient une grande charge dans un pays où tout le monde était cultivateur et où personne ne pouvait amasser de grandes richesses (2).
Nous voyons la marche qu'a suivie la Thora pour la polygamie; elle a cherché, par ses dispositions, à ruiner dans la suite des temps, ce qu'elle était forcée de laisser subsister dans le présent. La même chose eut lieu pour le divorce.
Le divorce existait chez les Hébreux comme chez les autres peuples de l'Orient avant la promulgation de la loi. Proscrire ce droit n'eût pas été chose aisée. La Thora n'a donc maintenu, mais avec des restrictions telles qu'elle en a rendu l'exercice sinon impossible, du moins excessivement difficile. Ainsi, elle exigeait une lettre de divorce et des témoins qui fussent capables de signer; or, dans un pays et à une époque où l'att d'écrire n'était pas commun, ces témoins n'étaient pas faciles à trouver, et pour la lettre même, le concours d'un Lévite ou d'un autre Israélite instruit était nécessaire à celui qui voulait répudier sa femme. Les représentations de ceux qui devaient prêter leur ministère à l'acte du divorce, le temps qui s'écoulait entre la résolution de divorcer et le moment où cette résolution pouvait s'accomplir, permettaient à l'époux irrité de réfléchir à la gravité de sa détermination et le faisaient souvent revenir sur ce qu'il avait l'intention de faire.
(1) Palestine, 202.
(2) Ibid., p. 203, c. a.
— Ot =~
Ajoutons encore que le divorce est, toléré dans divers pays où cependant la plus grande partie de la population appartient à la religion chrétienne qui prétend avoir émancipé la femme.
Les explications qui précèdent prouvent donc que la permission de divorcer accordée aux Israélites par la Thora et l'absence de toute prescription défendant la polygamie, n'enlèvent rien au respect que le judaïsme professe pour la femme, et que cJest sans raison qu'on lui reproche de n'avoir pas fait à la femme une situation qui soit digne d'elle. Mais continuons nos recherches destinées à détruire ces assertions mensongères et interrogeons d'autres livres de la Bible.
Si nous ouvrons le livre des Juges, nous y voyons que les jeunes filles de Siloh se rendent seules dans les vignes un jour de fête et s'y livrent aux réjouissances que permettait la solennité (i). La femme de Manoah, la mère de Samson, ' se trouve également seule aux champs (2). Nous pouvons nous convaincre par là que les femmes n'étaient pas soumises en Israël à la surveillance jalouse et tracassière qui existe encore aujourd'hui en Orient et qui est une injure â leur caractère.
Le livre des Juges mentionne un autre fait qui montrera mieux encore le respect que les IsraéJites avaient voué aux femmes. C'est une femme, c'est la p rophétesse Débora qui est élevée à la plus haute dignité d e l'État ; c'est elle qui gouverne le peuple d'Israël, qui dis; pose de ses destinées; c'est elle qui l'engage dans une guc ;rre dont le résultat fut l'indépendance du pays.
Un fait analogue se rencontre aussi i dans le livre des Rois. Josias, roi de Juda, envoya des mess agers à une prophétesse nommée Hulda, pour la consulter, < ît celle-ci fit entendre à son souverain de salutaires mais dur es vérités.
D'autres passages de l'Écriture n îontrent que la femme israélite, même en se mariant, n'alii énait pas complètement
(1) Juges, 21, 34,
(2) Uid., 13, 9.
son indépendance, et qu'elle n'était pas, comme on le prétend, une esclave pliant docilement sous le joug du maître. Citons dans le livre de Samuel, Abigaîl, femme de Nabal, qui part de sa propre autorité pour aller fléchir la colère de David que son mari avait offensé en lui refusant des provisions pour ses hommes (1). Citons aussi la femme de Sunem qui part sans faire connaître à son mari le motif de son départ et va trouver le prophète Élisée pour lui faire connaître la mort de son enfant (2). Rappelons enfin que Michoî, femme de David, ne craignit pas d'adresser à son mari de graves reproches, parce que dans une solennité publique, il lui paraissait avoir compromis sa dignité en dansant devant l'arche du Seigneur comme le reste du peuple (5).
Ce ne sont pas seulement les livres dans lesquels nous avons puisé des citations jusqu'à présent qui nous fournissent des arguments pour appuyer notre thèse ; d'autres écrits nous viennent aussi en aide.
Dans les Hagiographes se trouvent deux livres entièrement consacrés à nous raconter le dévouement de deuxfemmes, et ces livres p-ortent même le nom de celles dont ils nous retracent les géi léreuses actions : ce sont les livres d'Esther et de Ruth. Là nous trouvons aussi la poétique peinture de la femme forte qui est un bel hommage rendu aux vertus de ce sexe- qu'on prétend avoir été si maltraité par la religion Israélite* (4).
Le Talmud reste fid« le aux inspirations de l'Écriture. De belles maximes sur le I espect que nous devons aux femmes se trouvent disséminées dans les nombreux volumes de cette
(1) Samuel, 1, eh. xxv, m -36.
(2) Rois, livre 2, ch. iv> t. 22 à 26.
(3) Samuel II, eh. vi, v. 2* 3.
(4) Fin du livre des Pvon ;rbes. Remarquons que le livre des Proverbes comprend mieux le réi itable rôle de la femme que les mystiques disciples de la religion quii rêvante d'avoir émancipé le sexe faible. Il ne lui demande pas de rem mcer au monde et à sa famille et de s'enfermer dans la vie divine et c :ontemplative du cloître ; mais la femme vertueuse, selon Fauteur des^f roverbes, est celle qui remplit ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtres se de maison.
collection. Citons-en quelques-unes : elles réduiront peutêtre au silence les détracteurs de nos principes.
« La récompense que Dieu promet aux femmes est plus grande que celle qu'il promet aux hommes (1). »
« Celui qui aime sa femme autant qu'il s'aime lui-même, et qui l'honore plus qu'il ne s'honore lui-même, mérite d'être heureux (2). »
« L'homme doit honorer sa femme, car la bénédiction de Dieu n'entre dans nos demeures qu'à cause des femmes (3). »
Honorez vos femmes, disait Raba aux habitants de Mechusa, et il ajoutait : « il ne faut jamais affliger nos compagnes, car comme elles ont les larmes faciles, la punition ne tarde pas à venir (4) . »
« Le monde perd toute sa valeur pour celui dont la femme meurt (5). »
« La perte de la première femme est aussi douloureuse que serait la destruction du sanctuaire de Dieu (6). »
« Toutes les pertes peuvent se réparer, mais la perte de la femme que nous avons épousée dans notre jeunesse est irréparable (7). »
« Tous ceux qui ne se marient pas ne connaissent pas h bonheur ; la bénédiction divine n'entrera pas dans leurs demeures, et ils n'éprouveront jamais des joies pures (8). »
« La femme est plus intelligente que l'homme (9). »
« La femme est plus hospitalière que l'homme (10). »
Dans le traité de Choulin, nous trouvons au nom de rabbi Avira, une sentence dont on pourrait peut-être contester la
(1) Berachot, f . 17 a.
(2) Jebamot, f . 62 b.
(3) BabaMezia,59 a.
{4) Ibid, ibid.
(5) Synhédrin, f. 22 a
(6) Ibid., ibid,
(7) Ibid.
(8) Jebamot, f. 62 b.
(9) Nida, 45 b.
(40) Berachot, f. 40 b.
sagesse, mais qui dénote certainement un grand respect pour la femme :
« L'homme, dit rabbi Avira, doit toujours manger et boire moins bien que ne le lui permet sa fortune ; pour ses vêtements, il doit proportionner ses dépenses à ses revenus ; mais il doit calculer moins quand il s'agit de sa femme. Alors il peut aller au-delà de ses ressources (1). »
Citons aussi deux légendes qui font honneur aux femmes. « Alexandre-îe-Grand, raconte le traité de Tamid, vint dans une ville habitée uniquement par des femmes, avec l'intention de s'en emparer, mais il la quitta sans l'avoir attaquée, grâce à la présence d'esprit de ses habitantes, et en partant il écrivit sur les murs ces mots : « Moi, Alexandre le Macé- » donien, j'étais un fou avant de venir en ce lieu où les femmes » m'ont rendu sage par leurs conseils (2). »
Le traité de Taanith contient ce qui suit : « Aba Hilkiahou était renommé pour sa piété; aussi le chargeait-on souvent d'implorer Dieu quand on avait besoin d'une faveur quelconque. Un jour les anciens de la contrée vinrent le trouver afin qu'il voulût bien demander à Dieu de la pluie, car il régnait depuis quelque temps une grande sécheresse. Aba Hilkiahou et sa femme se mirent en prières et bientôt, il tomba une averse; mais les anciens crurent s'être aperçus que la pluie avait commencé à tomber du côté où se tenait la femme et ils en firent la remarque à Aba Hilkiahou. Celui-ci leur répondit : « que cela ne vous étonne pas. La » femme fait plus de bien que nous aux pauvres; nous leur » donnons une pièce d'argent, mais elles, elles leur tendent » de suite de quoi apaiser leur faim (5). »
Tout dépend de la femme, dit le midrasch Yalkut, et il cite à l'appui de ces paroles l'exemple d'un homme de mœurs corrompues qui épousa une femme vertueuse et fut, par l'heureuse influence qu'elle exerça sur lui, ramené à Dieu et à la vertu (4).
(1) Choulin, p. 84 b.
(2) Tamid, f. 33 a et b.
(3) Taanith, f. 23 b.
(4) Yalkout, S.
« C'est pour le mérite des femmes justes qui étaient eu ce temps-là, dit le midrasch Rabba, que les Israélites ont été sauvés de l'Egypte (1). »
Il est à remarquer aussi que le Talmud rendit de plus en plus difficile l'exercice du droit de divorce qu'il désapprouve d'ailleurs par ces belles paroles : « l'autel même pleure sur celui qui se sépare de la femme qui a reçu ses premiers serments (2) » et que la polygamie fut défendue par un synode rabbinique, tenu dans le xie siècle et présidé par rabbi Guerschon, surnommé la Lumière de l'exil.
Ajoutons enfin que les rabbins recommandent de ne pas marier les filles sans les avoir consultées et sans avoir égard a leurs goûts (5).
C'est là une recommandation dont pourraient avoir besoin quelquefois des pères qui ne sont pa<> Israélites.
Et ce respect pour la' femme ne s'étalait pas seulement dans les livres; il n'était pas seulement sur les lèvres des docteurs israélites, il se montrait dans leurs actes. Rabbi Chiya, dit le traité de Jebamot, avait une méchante femme; cependant il lui faisait présent de tout ce qu'il pensait pouvoir lui être agréable. Un jour quelqu'un lui dit : Ta conduite m'étonne; comment as- tu tant d'égards pour une femme qui te rend la vie si dure? Mais le pieux rabbi répondit : « Ne devons-nous pas récompenser les femmes de leur sollicitude pour l'éducation des enfants (4). » Rabbi José se ventait de n'avoir jamais appelé sa femme autrement que sa maison. Rabbi Nachman ne touchait pas à la coupe de vin pour laquelle un convive avait prononcé la bénédiction san l'oflrir à sa compagne (5). « Et ce n'était pas seulement dans l'intérieur de sa maison et de la part de son mari qu'une femme était ainsi l'objet de bienveillantes atténuons, mais
(1) Schemoth Rabbah, eh. î.
(2) Guiltin, f. 90 b, et Synhédrin, 22 a.
(3) Ëben Haezer, ch. xxxvn, S 8.
(à) Jebamot, 62.
(o) Vie de la femme juive, par le docteur Gudenian, traduit de l'allemand par le rabbin Schwabe, dans la Famille de Jacob.
partout et de la part de tous. La femme d'un homme considéré est comme lui-même, disait-on proverbialement. Et les hommes bien élevés ne manquaient pas de se lever de leurs sièges lorsqu'une femme honorable s'approchait d'eux. De même encore la législation civile tout entière reconnaît au sexe féminin, comme étant le plus faible, un droit à l'assistance publique primant celui des hommes. Dans le rachat des captifs par l'État, les prisonnières de guerre avaient la priorité sur les prisonniers, et dans la distribution des aumônes de la caisse des pauvres, les femmes emportaient leur part avant les hommes. C'est de cette même tendance que procède la disposition de la loi sur l'héritage, suivant laquelle, en cas d'une succession de peu d'importance, la fortune paternelle est abandonnée tout entière aux seules héritières (1). »
Ajoutons encore que les docteurs de la loi les plus graves et les plus vénérés ne dédaignaient pas de se lever devant une fiancée et lui adressaient de gracieux compliments (2). Enfin, n'oublions pas que les femmes juives se montraient en public, à la promenade, dans les maisons de prières, dans les écoles, où elles venaient chercher leur fils, ou bien écouter la parole des maîtres, et dans les tribunaux, où elles exposaient leurs griefs (3).
Nous venons de voir ce que la femme juive était dans le passé. Qu'est-elle actuellement? Est-elle moins bien traitée? La part de légitime influence qui lui appartient lui est-elle accordée moins qu'autrefois ? En jouit-elle moins chez nous que dans les familles appartenant à d'autres cultes? Personne, assurément, ne le prétendra. Au contraire, on s'accorde généralement à admirer l'union et l'harmonie qui régnent dans les massons Israélites^ et c'est dans un auteur qui n'appartient pas à notre culte qu'on lit ces remarquables paroles : « le sentiment de la famille est plus développé chez le Juif que chez le Chrétien (4). »
(1) Ibid.
(2) Ketubok, 17.
(3) Vie de la femme juive, trad. Sehwabe.
(4) legoyt, De la vitalité de la race juive en Europê.
Nous aurions peut-être pu nous borner à cette preuve; nous aurions pu montrer nos demeures à ceux qui prétendent que la femme israélite ne jouit pas de tous ses droits, et leur dire : « voyez et jugez. » Mais on nous aurait répondu que nos mœurs se sont modifiées au contact des peuples au milieu desquels nous vivons, et que la position occupée aujourd'hui parmi nous par la femme est entièrement due à des influences étrangères.
C'est là aussi ce qu'on nous dirait si, à l'autre accusation qu'on nous jette à la lace, à cette accusation qui prétend que la femme israélite est exclue de toute participation à la vie religieuse, nous répliquions, en montrant nos écoles et nos cours d'instruction religieuse, où les jeunes filles, comme les jeunes garçons viennent s'initier à la connaissance de nos dogmes et étudier leurs devoirs. « Vos cours de religion, vos cérémonies d'initiation pour les jeunes filles, nous dirait-on, sont de date récente; mais autrefois les femmes, chez vous, restaient dans l'ignorance de leurs devoirs ; aujourd'hui encore beaucoup d'elles ne fréquentent pas vos temples et ne prennent, pour ainsi dire, pas de part à votre culte. » Voilà ce qu'on nous opposerait; voilà ce que nous pouvons entendre répéter autour de nous.
Certes, nous n'essaierons pas de le nier; il y a beaucoup de femmes en Israël qui pourraient montrer plus de zèle pour la religion, qui sont tièdes et indifférentes pour les intérêts de leur âme. Mais c'est à elles qu'il faut s'en prendre et non à ia religion qui ne saurait être responsable de la négligence qu'on témoigne à son égard. D'ailleurs, ce n'est pas seulement parmi les Israélites qu'on trouve des femmes qui pensent plus à la terre qu'au ciel.
Nous l'avouerons encore, et cet aveu ne nous coûte nullement : il y a un peu plus d'un demi-siècle, l'enseignement religieux n'était pas organisé comme de nos jours; il était abandonné aux chefs de famille, et les enfants n'étaient pas toujours familiarisés avec les principes de notre croyance; mais cet état n'était pas particulier aux femmes; les jeunes gens en souffraient aussi. D'ailleurs, les uns et les autres ap-
prenaient par l'exemple de leurs parents à remplir leurs devoirs; la jeune fille voyait comment se conduisait sa mère et elle devenait, comme elle, une femme pieuse et vertueuse. Mais de ce que l'enseignement théorique de la religion faisait défaut (1), est-on bien en droit d'en conclure que la femme était exclue chez nous de la vie religieuse? Où donc a-t-on vu cela? Où sont les preuves sur lesquelles on se fonde? Qu'on les produise et nous nous inclinerons devant la vérité. Pour nous, nous cherchons en vain, nous ne trouvons rien qui justifie cette assertion. Bien plus, nous trouvons des preuves contraires; nos lecteurs jugeront si elles sont solides.
Il s'est produit un jour, en Israël, un des événements les plus importants pour l'humanité. Le Décalogue est promulgué sur le Sinaï. L'existence d'un Dieu-Un, seul créateur de tout ce qui existe, d'un Dieu qu'on ne peut ni voir ni toucher, qui ne peut se représenter sous aucune forme corporelle, et que l'esprit seul est capable de concevoir, est proclamé pour la première fois devant tout un peuple. Ailleurs, on avait peut-être eu des idées vagues de cette Divinité-Une, mais ces notions, on les cachait, on ne les révélait qu'à un petit nombre d'initiés. Ici, c'est à tout un peuple que la vérité est enseignée. Eh bien ! les femmes n'ont-elles pas assisté, elles aussi, à la promulgation de cette vérité que leur intelligence est capable de saisir comme la nôtre et dont leur âme a soif tout aussi bien que la nôtre? L'Écriture nous répondra : « c'est ainsi que tu parleras à la maison de Jacob, dit Dieu à Moïse, et voici ce que tu annonceras aux enfants d'Israël (2). » Ainsi, toute la maison de Jacob, tous les enfants d'Israël, hommes et femmes, devaient connaître le dogme de l'unité de Dieu. Tous devaient se familiariser avec les devoirs renfermés dans le Décalogue, et tout le peuple, en effet, se réunit au pied du Sinaï.
(1) Il est à remarquer que le peu de tranquillité dont jouissaient les Israélites était cause de cet état de choses. Avant les persécutions, il n'en était pas ainsi. Nous verrons plus loin qu'au temps du Talumd les femmes étaient instruites dans la religion.
(2) Exode, 3.
Ce n'est pas tout que de connaître les devoirs moraux, il faut un culte pour les femmes aussi bien que pour les hommes. Les femmes d'Israël contribuèrent par leurs dons et par le travail de leurs mains à l'édification et à l'ornementation du tabernacle. « L'Éternel parla à Moïse, savoir : dis aux enfants d'Israël qu'ils prennent pour moi une offrande de tout individu que son cœur portera à en donner une (î). » Moïse parla donc à toute la réunion d'Israël (2). Les femmes sentirent que cet appel s'adressait à elles aussi et elles rivalisèrent de zèle et de générosité avec les hommes (5).
Elles ne se contentèrent pas d'orner le tabernacle, elles y allèrent aussi pour prier. Le chapitre xxxvm de l'Exode nous apprend qu'il y avait là un bassin d'airain dans la fabrication duquel étaient entrés des miroirs qu'avaient apportés quelques femmes qui venaient faire leurs dévotions à rentrée de la tente d'assignation.
iNous avons enfin un autre texte du Pentateuque ordonnant aux femmes, par une prescription positive, de participer à la vie religieuse. Tous les sept ans devait se faire une lecture publique de la loi afin que le peuple pût s'instruire de ce qu'il avait à croire et à faire, afin qu'il fût porté à craindre Dieu et à observer sa loi (4). Or, qui devait assister à celte lecture solennelle de la Thora? Sans doute les hommes seuls? On le supposerait du moins, en entendant nos adversaires. Il n'en est rien pourtant. « Assemble le peuple, les hommes, les femmes et les enfants (5). » Tels sont les termes dans lesquels est donné l'ordre relatif à cette réunion septennale, destinée à graver dans le cœur et l'esprit de la nation israélite, les principes et les préceptes de la loi.
Quand, après le retour de Babylone, Israël put se réunir de nouveau à Jérusalem, relevée de ses Gendres, et célébrer
(1) Exod<\25, 2.
(2) Ibid., 35, 4.
(3) Ibid., 35, 20-30.
(4) Deutéron., 31, 10-12.
(5) Ibid., 12,
encore une fois des fêtes solennelles dans le sanctuaire du Dieu unique; quand on put ouvrir de nouveau le livre de la Thora, si longtemps fermé, et dont les paroles n'avaient pa frappé, depuis des années, les oreilles du peuple, les femmes aussi assistaient à cette lecture publique de l'Écriture sainte, lecture suivie d'interprétations diverses, et dans laquelle on peut voir l'origine de la prédication (1).
Le Talmud aussi nous montrera que la femme devait connaître la religion et participer aux cérémonies qu'elle prescrit.
« Tout homme est tenu d'enseigner la loi religieuse à sa fille (2). » « Les femmes sont tenues de prier (3). » « Les femmes ont du mérite parce qu'elles poussent leurs enfants à la fréquentation des écoles religieuses, et parce qu'elles permettent aussi à leurs maris de fréquenter les sages et de suivre la loi (4). »
Ainsi, s'instruire elle-même de ses devoirs, chercher dans la prière la force de les accomplir, les inculquer aux enfants, les pousser à aller dans les écoles pour y chercher le complément de l'instruction qu'elle leur a donnée, mettre son mari à même d'étudier la religion : voilà ce que le Talmud demande â la femme; et on vient nous dire qu'il l'exclut de la vie religieuse! Quels sont donc les éléments essentiels de la vie religieuse, sinon l'instruction et la prière?
Je sais bien qu'on pourrait trouver dans le Talmud des opinions contraires. Le Talmud enregistre le pour et le contre, comme les journaux qui rendent compte des délibérations d'une assemblée; c'est un procès-verbal consciencieux et impartial de tout ce qui s'est dit. Mais quand plusieurs opinions sont en présence, c'est l'histoire qu'il faut consulter pour savoir quelle est celle qui a prévalu.
A l'époque où vivaient les auteurs du Talmud, donnait* on
(1) Nehémie, 8, 2-9.
(2) Sotah, ch. m, Mischna, 4, au nom de Ben A?a»\
(3) Berachoi, 20, 6.
(4) Mdt 47 a.
aux femmes une instruction religieuse ? Fréquentaient'elles les temples? Voilà ce qu'il faut nous demander, et leTalmud nous répondra encore en nous citant plusieurs femmes qui se sont rendues célèbres, dans leur temps, par leur science ou leur piété.
Daas cette galerie des femmes illustres apparaît d'abord Beruria, un modèle de piété et de résignation (1), et dont le Talmud nous a conservé cette belle maxime bien digne du cœur d'une femme : « demandons que le péché disparaisse de la terre et non que les pécheurs soient anéantis. » Mais Beruria brillait par sa science autant que par sa piété. On dit qu'en un seul jour elle apprit par cœur trois cents décisions légales de trois cents docteurs (2) et deux de ses propres décisions légales furent sanctionnées l'une par Jehuda Ben Baba, l'autre par R. Jotna (3).
Nous y rencontrons aussi la fille de K. Chisda qui était tellement versée dans la science du droit qu'elle put siéger au tribunal comme assesseur de son mari Raba. A côté d'elle vient se placer Yaltha, qui a également brillé par ses connaissances religieuses et qui en a laissé dans le Talmud d'éclatants témoignages. Nous y voyons figurer aussi Jabé Salomé, sœur de R. Gamliel et épouse de R. Éliezer ben Hyrcan (4), et enfin cette femme qui, interrogée par un rabbin sur la cause à laquelle elle attribuait l'heureuse vieillesse dont elle jouissait, répondit : « rien ne m'a jamais empêchée, depuis mon enfance, de fréquenter le temple et d'assister à l'office divin (5). »
(1) Tout le monde connaît le touchant récit de la mort de ses deux jeunes fils, qui eut lieu le samedi et qu'elle eut la force de cacher à son mari jusqu'à l'issue du sabbat, et les belles paroles par lesquelles elle lui apprit cet événement.
(2) Vie de la femme juive, par Gudmann.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Voyez Archives Israélites, juillet 4860, p. 391, un article uou signé, mais qui est dû à la plume de notre savant ami M. Nordman, secrétaire de V Alliance israèlite
Ici encore nous avons à demander pardon à nos lecteurs des nombreuses citations que nous avons eu à faire; mais elles étaient nécessaires pour démontrer le néant d'une de ces accusations fausses et mensongères qu'on se plaît quelquefois à porter contre nous et qu'il faut empêcher de se propager, car les erreurs qui ne sont pas combattues passent bientôt pour des vérités.
Une autre erreur qui a cours dans le monde, c'est que le christianisme a émancipé les esclaves et que le judaïsme n'a rien fait pour ces malheureux. La vérité est que le christianisme n'a pas plus fait que la religion israélite pour l'abolition de l'esclavage. Que dit l'Évangile? « Serviteurs, obéissez avec crainte et tremblement et dans la simplicité de votre
cœur, à ceux qui sont vos maitres selon la chair Et
vous, maîtres, usez-en de même envers eux et modérez les menaces, sachant que vous avez, aussi bien qu'eux, le même maître dans le ciel, et que devant lui, il n'y a pas d'acception de personnes (1). » Rien dans ces mots n'attaque les droits des maîtres ; le principe de l'esclavage est admis; on recommande seulement à ceux qui possèdent des esclaves de les traiter avec douceur. Or, ces recommandations, nous les trouvons dans la Thora, ou pour parler plus exactement : il y a dans la Thora mieux que de vagues recommandations ; il y a des prescriptions positives qui protègent l'esclave contre la dureté du maître.
Nous n'examinerons pas ici pourquoi la Thora n'a pas aboli l'esclavage? On pourrait adresser la même question aux adhérents de l'Évangile. Cette question a été faite, d'ailleurs, il y a été répondu et cette réponse justifie le code religieux israélite aussi bien que l'épître de Paul. Qu'a-t-il été dit en effet? Que l'Évangile ne pouvait pas heurter de front les préjugés populaires ; qu'il devait se borner à donner des enseignements qui auraient un jour pour conséquence la suppression de l'esclavage. Nous en dirons tout autant de la Tbora et nous maintenons que la doctrine nouvelle, qui prit
i (1) Ëpitrc de Paul aux Éphésiens, ch. vi, v. ô et 9.
naissance dans le judaïsme, n'a pas «îépassé celui-ci dans sa sollicitude pour les esclaves (1). La Thora cherche tout d'abord à protéger les esclaves dans leur vie et leur santé, montrant par là qu'ils doivent être regardés, non comme des êtres inférieurs aux maîtres, mais comme des hommes, leurs égaux devant Dieu : « si un homme frappe du bâton son esclave mâle ou femelle et que ce dernier meure sous sa main, il doit être vengé (2). »
Les paroles que nous venons de citer proclament l'inviolabilité de toute vie humaine. C'était là un principe fécond, d'où devait nécessairement sortir dans la suite la ruine de l'esclavage. Du moment, en effet, que l'esclave est un homme comme nous, nous n'avons plus aucun droit sur lui, et si nous le retenons dans la servitude, nous violons son droit, nous commettons une iniquité.
C'est ce que comprenaient bien ceux qui, dans l'antiquité, voulaient justifier cette odieuse institution. Ils ne trouvaient à faire valoir en sa faveur que la prétendue infériorité de l'esclave (3).
Mais la Thora ne se contenta pas de garantir la vie du serviteur, elle voulut qu'il ne fût pas maltraité : « Si un homme blesse l'œil de son esclave ou de sa servante et lui en ôte l'usage, il le renverra libre à cause de son œil, et s'il fait tomber une dent à son esclave ou à sa servante, il lui rendra la liberté à cause de sa dent (4).
Celte prescription devait empêcher le maître d'exercer la moindre brutalité, car tout acte de ce genre entraînait pour lui la perte de son esclave,
(1) Nous renvoyons, pour cette question, à M. Munk. Palestine, p. 208, et à un petit travail que nous avons publié dans les Archives israélites, année 1865, numéro du 1er août.
(2) Exode, 21, 20.
(3) Il est évident que les uns sont naturellement libres et les autres naturellement esclaves, et que, pour ces derniers, l'esclavage est aussi utile que juste. (Aristote.) Les planteurs du Sud des États-Unis ont aussi voulu faire croire que les nègres sont destinés par leur nature à être esclaves.
(4) Exode, 24, 26 et 27.
La Thora renferme encore une autre loi qui devait exercer la plus heureuse influence sur la condition des esclaves, non -seulement chez les Israélites, mais chez les peuples voisins : « Tu ne livreras point à ton maître le serviteur qui se sera sauvé chez toi fuyant son maître ; mais il demeurera avec toi dans l'endroit qu'il aura choisi, dans Tune de tes villes où il lui plaira ; tu ne l'opprimeras pas (1). » 11 n'était plus possible d'user d'une sévérité excessive, quand, dans un pays voisin, on accueillail et protégeait l'esclave fugitif.
Les esclaves devaient aussi avoir un jour de repos comme les maîtres; le septième jour, dit le Décalogue, est le repos de l'Éternel , ton Dieu : « Tu ne feras aucun ouvrage en ce jour, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur , ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucune de tes bêtes, ni l'étranger qui est dans tes villes, afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi (2). Enfin, ils étaient admis aux réjouissances de la famille pendant les fêtes (3), ainsi qu'aux repas des dîmes (4).
Voilà les prescriptions de la Thora relatives aux esclaves ; ne valent-elles pas les quelques paroles qu'on lit dans l'épître de Paul aux Ephésiens?
Cette égalité de nature que la Thora cherche à établir entre l'esclave et le maître est proclamée aussi dans ie livre de Job. C'est ainsi que s'exprime le héros de ce poème : « Si j'avais dédaigné le droit de mon serviteur ou de ma servante quand ils avaient des contestations avec moi, que ferais-je donc quand Dieu se lèverait? El s'il me demandait compte, que lui répondrais-je? Celui qui m'a créé dans le sein de ma mère ne l'a-t-il pas créé, lui aussi? N'est-ce pas un seul et même être qui nous a formés (5) ? »
A côté de ces paroles, il convient de placer celles du Midrasch que nous avons citées déjà plus haut : « Devant
(1) Dentéron., 23, 45, 46.
(2) Dentéron,, 5, 14.
(3) Ibid. , 16, 11 et 14.
(4) Ibid,, 12,18.
(5) Job, ch. xxxi, 43,14 et!5,
Dieu, tous les hommes sont égaux, riches et pauvres, femmes et esclaves. *
Dieu donna à Moïse l'assurance suivante : « Israélites et païens, hommes et, femmes, maîtres et esclaves, tous sont égaux devant moi. »
Voyons aussi comment le Schulchan Arouch, résumant les prescriptions talmudiques, ordonne de traiter les esclaves : « C'est faire acte de sagesse et de piété d'être miséricordieux envers les esclaves. Qu'on ne fasse donc pas peser sur les serviteurs un joug lourd ; qu'on ne les opprime pas. Mais, au contraire, on doit leur donner à manger et à boire de tout ce dont on boit et mange; on ne doit leur témoigner aucun mépris, soit par voies de fait, soit par paroles; on ne doit pas les réprimander trop sévèrement ni s'irriter facilement contre eux ; il faut leur parler avec douceur et écouter leurs explications (1). »
Le Schulchan Arouch répète ici, mais en l'abrégeant, ce qu'a dit sur ce sujet notre grand Maïmonide. Cependant les paroles de ce dernier sont trop belles pour que nous ne les citions pas tout au long.
« La sagesse et la miséricorde exigent que l'homme n'apesantisse pas sa main sur ses esclaves; qu'il ne leur rende pas la vie amère et qu'il leur donne la même nourriture qu'aux membres de sa famille. C'est ainsi qu'agissaient nos anciens docteurs: ils donnaient à leurs esclaves de tous les mets dont ils goûtaient eux-mêmes , ils avaient même soin que leurs esclaves et leurs bêtes domestiques fussent servis avant qu'ils ne se missent à table. Il est dil dans l'Écriture : « nous espérons en Dieu comme les esclaves espèrent en » leurs maîtres, comme la servante en sa maîtresse. » Nous ne devons donc pas montrer de mépris pour nos esclaves, ni par nos paroles, ni par nos actes. L'Écriture a permis qu'ils fussent nos serviteurs, mais elle ne nous a pas autorisés à les mépriser. On ne doit pas non plus se laisser aller envers eux à la colère, ni les accabler de reproches, mais il
(i) Sehulchan Aronch JoréDéah., ch. cclxtiî, S 47.
faut les traiter avec douceur et écouter leur défense. C'est ainsi qu'agit Job, car il se vante de ne pas avoir lésé le droit de ses serviteurs. La dureté et la cruauté peuvent bien exister chez les idolâtres , mais les descendants d'Abraham, les Israélites, qui ont été favorisés en recevant la loi, auxquels Dieu a donné des droits et des devoirs, doivent être justes et miséricordieux envers tous les hommes; ils doivent imiter Dieu, dont il est dit : « sa miséricorde s'étend sur toutes ses » œuvres (1). »
Nous devons ajouter aussi que certains faits mentionnés par l'Écriture et le Talmud prouvent que les esclaves étaient traités avec bonté par les Israélites. Éliézer, l'esclave d'Abraham, possédait toute la confiauce de son maître et était destiné à devenir son héritier (2). Le premier livre des Chroniques nous parle d'un esclave égyptien qui épousa la fille de son maître (3). Rabbi Gamliel célébra un deuil à la mort de son esclave (4).
Si maintenant on veut bien remarquer que les prescriptions que nous venons de rapporter sont relatives aux esclaves païens et non aux Israélites qui, à vrai dire, n'étaient pas des esclaves, mais de simples serviteurs à gages, engagés pour une période de six ans, on se convaincra facilement qu'on calomnie le judaïsme quand on dit qu'il recommande à ses adhérents d'aimer, non tous les membres de la grande famille humaine, mais seulement leurs coreligionnaires, et que c'est à ces derniers seulement qu'il accorde des droits.
La mansuétude dont témoignent les commandements de la loi que nous avons cités prouvent déjà que l'étranger, même esclave, devait être pour l'Israélite, non un ennemi qu'on peut opprimer, mais un homme envers lequel il y a des devoirs à remplir. D'autres passages de la Thora vont nous montrer que les étrangers qui venaient librement s'établir
(1) Maïmonide yad Hachasaka. Hilchot Abadiim, ch. ix.
(2) Genèse, 15, 3.
(3) Chroniques, 4, ch. h, 35.
(4) Berachot, ch. n ; Mischna, 7.
sur le sol israélite acquéraient des droits que l'indigène était tenu de respecter et étaient recommandés à la bienveillance et à la charité de leurs nouveaux concitoyens. « Ne maltraitez et n'opprimez point l'étranger, dit l'Exode, car vous avez été étrangers dans le pays d'Egypte. » (1) « N'opprimez point l'étranger : vous connaissez le cœur de l'étranger, vous qui avez été étrangers en Egypte (2). » Et dans le Lévitique, nous lisons : « s'il séjourne avec vous un étranger dans votre pays, ne l'opprimez pas; comme un indigène d'entre vous, sera pour vous l'étranger qui séjourne avec vous (5). » Le Deutéronome déclare que l'étranger a devant la justice les mêmes droits que l'habitant du pays. « Ne fais pas incliner le droit de l'étranger ni de l'orphelin (4). » Je donnai en ce temps à vos juges Tordre suivant : « Écoutez les différends qui se sont élevés entre vos frères et jugez équitablement entre l'homme et son frère et entre l'étranger (5). »
« Maudit soit celui, dit encore ce livre, qui fait pencher le droit de l'étranger (6). «
Voilà pour les droits de l'étranger. Les devoirs d'humanité et de charité ne sont pas moins clairement prescrits à son égard. « L'étranger qui séjourne avec vous sera pour vous comme un de vos compatriotes, et tu Yaimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers dans le pays d'Egypte ; je suis l'Éternel, votre Dieu (7). » Dans le Deutéronome, Moïse, après avoir rappelé que Dieu fait justice à l'orphelin et à la veuve et qu'il aime l'étranger auquel il donne du pain et des vêtements, ajoute : « Aimez l'étranger, car vous avez été étrangers en Égypte. » Un peu plus loin, il recommande la bienfaisance envers l'étranger pauvre comme envers le pauvre israélite. « Au bout de trois ans tu sortiras
(1) Exode, 22, 21.
(2) iôid.xxm, 9.
(3) Lévitique, 9, 33.
(4) Deutéron., 24,17.
(5) Ibid., ch. i,16.
(6) Ibid., 27, 19.
(7) Lévitique, 19, 34.
// — 50 — toute la dîme de ion rapport de celle année et tu la déposeras dans tes villes, et le lévite viendra, car il n'a point de part ni d'héritage comme toi, ainsi que l'étranger, l'orphelin et la veuve qui sont dans tes villes ; ils mangeront et se rassasieront, afin que l'Eternel, ton Dieu, te bénisse dans tout ouvrage de ta main que tu feras (1). » Il ajoute encore un peu plus loin : « Quand tu auras achevé de lever toutes les dîmes de ton revenu en la troisième année, celle de la dîme, tu les donneras au lévite, à l'étranger, à l'orphelin et a la veuve, ils les mangeront dans les villes et se rassasieront, et tu diras devant l'Éternel, ton Dieu : « j'ai fait disparaître » la dîme sainte de ma maison ; je llai donnée au lévite et » à Y étranger, à l'orphelin et à la veuve (2). »
Voilà déjà des textes assez significatifs; citons-en encore un autre où l'étranger est appelé le frère de l'Israélite. Il se trouve dans le Lévilique : « Si ton frère vient à déchoir, si tu vois chanceler sa fortune, soutiens le, fûl-iL étranger et nouveau-venu, et qu'il vive avec toi. Tu ne prendras de lui ni intérêt ni profit, mais tu craindras ton Dieu, et que ton frère vive avec toi ; tu ne lui donneras pas ton argent à intérêt, ni tes vivres pour en tirer profit (5). »
Si nous ajoutons maintenant que l'étranger avait droit à ce qui restait de la récolte et de la vendange comme l'indigent israélite (4), qu'il prenait part aux réjouissances des fêtes (5J, qu'il était admis à porter des offrandes au temple (6), qu'il pouvait posséder des terres et même des esclaves israélites (7), nous aurons montré qu'il n'est pas vrai, comme on le prétend, que la Thora ne reconnaît de droits qu'aux Israélites et que ce sont eux seuls qu'elle prescrit d'aimer.
Ce même esprit de justice et de charité envers \'ê-
(1) Deutéron., ch. xiv, v. 28 et 29.
(2) Ibid., xxvi, 12 et 13.
(3) Lévitique, 25, 35-38.
(4) Lévitique, 9 et 10.
(5) Deutéron., 16, 11.
(6) Nombres, 4 5, 14 et 15.
(7) Lévitique, 25, 47.
tranger, nous le trouvons dans d'autres livres de la Bible : quand l'auteur du Psaume 94 décrit la dépravation qui régnait en son temps, il cite comme un des traits distinctifs de l'époque, l'oubli des devoirs envers l'étranger : « Ils égorgent, dit-il, la veuve et l'étranger (1), l'étranger que Dieu cependant, aime et protège (2). »
Nous avons déjà parlé de la belle prière que fit Salomon lors de la dédicace du Temple et dans laquelle il demande à Dieu d'exaucer aussi les supplications que feraient monter vers lui, en ce lieu consacré au culte israélite, les étrangers qui auraient besoin de son secours (3).
Jérémie dit aux Israélites que la protection divine ne leur sera assurée que quand ils cesseront d'opprimer l'étranger (4), et dans un autre de ses discours il fait la recommandation suivante : « Pratiquez la justice et la droiture, délivrez celui qui est opprimé de la main de l'oppresseur et ne voulez pas Yétranger, l'orphelin et la veuve (5).
Il est bon de remarquer que dans ces paroles, comme dans les divers préceptes de la Thora que nous avons rapportés plus haut, les obligations envers l'étranger sont placées au premier rang, avant celles qui sont imposées à l'Israélite en laveur des malheureux de sa propre nation, en faveur des veuves et des orphelins. Nous trouvons dans Ezéchiel aussi d'énergiques réclamations en faveur des étrangers dont les droits étaient méconnus. Dans le chapitre xxn le prophète met dans la bouche de l'Éternel une longue énumération des iniquités d'Israël, et, parmi elles, il compte la violence dont on usait à l'égard de l'étranger (6), et à la fin du chapitre il dit encore : « Le peuple du pays a usé de fraudes, et il a exerce la rapine et il a opprimé l'affligé et le misérable, et il a trompé l'étranger contre tovt droit. »
(1) Psaume 94, 6.
2) Ibid, 146, 9.
(3) Rois, i, ch. vin, v. 41, 42, 43.
(4) Jérémie, 7, 6.
(5) Ibid., 22, 3.
(6) Ézécliiel, xxu, 7.
Dans le chapitre xlvh, le prophète parle du retour d'Israël dans le pays de ses pères et il dit : « Après cela vous partagerez ce pays-là selon les tribus d'Israël. Toutefois, vous le partagerez en portions pour vous et les étrangers qui demeurent au milieu de vous et ont eu des enfants étant parmi vous. Ils seront pour vous comme des indigènes et ils auront part à l'héritage au milieu des tribus d'Israël. Vous assignerez à {'étranger sa portion dans la tribu avec laquelle i! demeure, dit le Seigneur l'Éternel (1). »
« N'opprimez pas Y étranger et le pauvre, dit Zacharie (2). »
Le dernier des prophètes, Malachi, adresse cette sévère réprimande à ceux qui violent le droit de l'étranger : « Je m'approcherai de vous pour vous juger et je serai un témoin zélé contre les enchanteurs et les adultères, contre ceux qui jurent faussement et contre ceux qui retiennent le salaire du mercenaire, de l'orphelin et de la veuve , et contre ceux qui font tort à V étranger et qui ne me craignent pas, dit l'Éternel Zebaoth (3). »
N'oublions pas non plus ces belles paroles du même prophète : « N'avons-nous pas tous un seul père ? Un même Dieu ne nous a-t-il pas créés? (4) » L'origine commune de tous les hommes est établie aussi par la Genèse, et la conséquence de ce principe, c'est ce magnifique précepte que la religion israélite a eu la gloire de proclamer la première : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même (5). »
Avant de citer ces quelques mots qui devraient suffire à eux seuls pour justifier la religion israélite du reproche d'intolérance et d'exclusivisme qu'on lui adresse, nous avons voulu montrer qu'ils s'appliquent non aux Israélites seuls, mais à tous les hommes; nous avons tenu à faire voir que la Thora nous prescrit d'aimer les étrangers comme nousmêmes et qu'elle emploie, a dessein, dans ce nouveau com-
(1) Ibid, 47, 21, 22 et 23.
(2) Zacharie, 7, 10.
(3) Malachi, 3, 5.
(4) Ibid, 2, 10.
(5) Lévitique, 19, 18.
mandement, les termes dont elle s'est déjà servie pour nous enseigner nos devoirs envers nos prochains, afin de prévenir par là toute interprétation erronée de son premier texte; nous avons voulu enfin faire sentir à ceux qui nous condamnent qu'ils prononcent bien légèrement leurs arrêts sur nous et qu'au lieu de juger eux-mêmes notre religion sur les enseignements qu'elle donne, ils préfèrent s'en rapporter à ce que d'autres ont dit ou écrit. C'est surtout le sermon sur la Montagne qui a contribué à accréditer l'erreur que par prochain la religion israélite n'entend que ses sectateurs. Vous avez entendu, dit le Fils de Marie, qu'il a été dit : « tu aimeras ton prochain et lu haïras ton ennemi (1). »
C'est de là qu'on est parti pour nous accuser d'être hostiles à tous ceux qui ne partagent pas nos croyances ; Ja lecture du Pentateuque et des prophètes ébranle déjà fortement l'accusation (2); un coup d'œil jeté sur les écrits rabbiniques la réduira complètement à néant. Voici ce que nous lisons dans le traité de Berachot : « Abaïé avait l'habitude de dire ce qui suit : usez de tous vos moyens intellectuels quand il s'agit de montrer à Dieu les sentiments de vénération que vous éprouvez pour lui; répondez avec douceur; maîtrisez votre colère ; efforcez-vous de vivre en paix avez vos frères, avec vos voisins, avec tout homme, fût-il païen! C'est ainsi que vous serez aimés dans le ciel et sur la terre et qu'on vous accueillera avec plaisir (3). » Et un peu plus loin, à la même page, on lit que R. Yochanan Ben Saccaï n'a jamais manqué de donner le salut de paix à tout homme, même
(4) Évangile de Mathieu, ch. v, 43.
(2) Un éminent pasteur, notre digne et excellent ami, M. Leblois, a reconnu publiquement que ces mots : « tu haïras ton ennemi » ne se trouvent pas dans l'Ancien Testament. « Tu haïras ton ennemi. » Qui a donné ce précepte? Quel est le législateur qui l'a formulé? On croit aisément parmi nous que c'est un précepte de l'Ancien Testament. Vous ouvrez l'Ancien Testament, vous le parcourez d'un bout à l'autre, et vous ne l'y trouvez point. » Leblois, l'intolérance, sermon, prononcé à Strasbourg, le 5 août 1860, p. 4.
(3) Berachot, 17 a.
aux païens, avant qu'on ne commençât à le lui donner à luimême (1).
Dans le traité de Guittin, il est recommandé aux Israélites de ne pas empêcher les étrangers idolâtres de prendre leur part de ce qui reste de la récolte et des vendanges (2). Et \p, Talmud ajoute ensuite : « Pour maintenir l'union et l'harmonie qui doivent régner entre tous les membres de la famille humaine, il est ordonné de nourrir les pauvres idolâtres comme les pauvres israélites, de visiter les malades idolâtres comme les malades israélites, de rendre les derniers devoirs aux idolâtres morts comme aux Israélites (3).
Quand un Israélite rencontre un païen instruit, dit le traité de Berachot. il doit réciter la bénédiction suivante : « Béni soit Dieu qui a communiqué une partie de sa sagesse aux hommes (4). »
Un païen, qui étudie la loi religieuse Israélite, est autant aux yeux de R. Meir qu'un grand-prêtre (5).
Voyons maintenant ce que dit le Midrasch. On lit dans la Thora : « Aime ton prochain comme toi-même, c'est la grande loi, dk R. Alkiba (6). » Un autre grand principe est celui qui établit l'origine commune de tous les hommes au commencement de la Genèse (7).
On lit dans le même Midrasch ce passage remarquable : « La justice n'est pas le bien d'une caste particulière; il faut appartenir à une certaine tribu pour être lévite ou prêtre, mais tous ceux qui veulent pratiquer la justice le peuvent : les païens comme les Israélites (8). »
Ce passage serait digne d'être médité par d'autres que des Israélites.
(1) Ibid., ibid.
(2) Guittin, 61 a .
(3) Ibid.
(4) Berachot, 58 a.
(5) Synhédrin, 59 a, et Aboda Sara. 3 a.
(6) Midrasch Rabba.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
— ssii est assez de mode, ailleurs que chez nous, d'attribuer à sa religion le privilège de toutes les vertus. On parle dans le monde de chanté chrétienne, de douceur chrétienne, de mansuétude chrétienne, comme si le christianisme seul recommandait ces vertus. Le judaïsme n'a pas donné dans ce travers, et le passage que nous venons de citer prouve que nos docteurs reconnaissent à d'autres religions qu'à la leur, le pouvoir d'inspirer le désir du bien.
De même qu'on accorde nu christianisme le monopole de toutes les vertus, de même on à l'habitude de prétendre que lui seul procure le salut éternel. Hors de l'Église point de salut est une maxime adoptée aujourd'hui encore par une grande partie des catholiques et par les protestants orthodoxes. Les protestants libéraux et les hommes éclairés parmi les catholiques se sont seuls insurgés contre ce triste dogme; mais le judaïsme n'a jamais prétendu exclure du bonheur éternel ceux qui ne sont pas nés dans son sein. « Les justes de toutes les nations, dit le Talmud, ont part aux félicités futures (\). »
C'est en vertu de ce principe que le judaïsme s'abstient du prosélytisme. On ne trouve pas chez nous cette ardente ambition d'étendre sans cesse l'empire de notre religion, ambition qui se montre ailleurs, qui a pour effet, aujourd'hui, de désunir les familles, d'arracher les enfants aux parents, de séparer au nom de Dieu ceux que Dieu luimême a unis, et qui a été cause dans le passé des persécutions, des tortures, des massacres dans lesquels périrent ceux qu'on appelait les infidèles, les hérétiques.
C'est certainement cette prétention de posséder toute la vérité, d'en être l'unique dépositaire, de pouvoir seul faire participer ses adhérents aux félicités éternelles qui rend une religion intolérante. Si on avait toujours enseigné dans les livres et prêché dans les temples ces deux vérités reconnues par le judaïsme, que la valeur morale de l'homme est indépendante de sa fui, et qu'il faut pour être bien accueilli de Dieu, non être ne clans telle ou telle croyance, mais avoir
(1) Synhcdrin, 105.
pratiqué la vertu recommandée par toutes les croyances, l'histoire n'aurait pas à retracer ces sanglantes exterminations, ces affreuses boucheries, ces horribles auto-dafé par lesquels se sont souillés les siècles précédents. On commence à l'avouer; on condamne l'intolérance, mais il est étrange que le judaïsme qui, en admettant que la vertu est le patrimoine de tous les hommes et que tous ont droit d'aspirer aux joies de l'autre monde, a détruit le principe même de l'intolérance, et qui a le plus souffert de ce que ces enseignements ne fussent pas généralement reçus, il est étrange, disons-nous, que le judaïsme soit précisément la religion à laquelle on attribue volontiers un esprit exclusif et intolérant.
Mais, dira-t-on, cette accusation n'est pas sans fondement. Vous avez cité des passages du Talmud qui font certainement honneur à ceux qui les ont écrits. Mais ce livre n'en contient-il pas d'autres qui témoignent de sentiments moins larges et moins élevés?
Certes, nous le reconnaissons, il est inutile d'ailleurs de le nier, ces passages auxquels on fait allusion existent. Nous n'essaierons pas même de répéter la justification qu'on a faite autrefois en prétendant qu'ils s'appliquent non aux chrétiens, mais aux idolâtres, dont la dépravation ne pouvait qu'inspirer de la répulsion et de l'horreur aux adorateurs du vrai Dieu. Le fait est certainement vrai. Le Talmud parle des idolâtres, cela ressort du terme dont il se sert et qui est composé des initiales des mots suivants : « Adorateurs des étoiles et des astres. » Mais cette justification ne nous satisfait pas pleinement. Quelque infâmes que fussent leurs mœurs, les idolâtres méritaient de la pitié. Mais voici ce que nous dirons : « Les passages du Talmud qu'on incrimine rapportent des opinions individuelles dont nous ne sommes pas tenus d'accepter la responsabilité ; ils se trouvent dans cette partie du Talmud qu'on nomme Agada et qui ne fait pas loi pour nous. Supposons même que la Halacha, c'est-à-dire cette partie du Talmud qui renferme des prescriptions auxquelles nous devons obéir, contint quelque
précepte qui ne fût pas en harmonie avec les idées larges et « libérales qui régnent aujourd'hui, tout homme impartial l'excuserait en se reportant à l'époque où il fut émis. Il se rappellerait que ceux qui ont donné ce précepte gémissaient sous l'oppression, qu'ils étaient sans patrie, sans droits, qu'on les pourchassait de pays en pays, qu'on les dépouillait de leurs biens, qu'on massacrait sous leurs yeux leurs frères, leurs enfants. Ah ! il y a eu dans d'autres cultes que le nôtre, des docteurs qui ont soufflé la haine contre ceux qui ne partageaient pas leurs croyances, qui recommandaient aux rois d'être impitoyables, non envers des païens, mais envers des chrétiens, leurs frères, coupables seulement de penser autrement qu'eux, qui ont écrit, non sous l'inspiration delà souffrance, mais sous celle du fanatisme; qui combinaient froidement, dans le silence du cabinet, les phrases par lesquelles ils invoquaient l'appui du glaive contre ceux qui s'étaient séparés de leur Église. Pourquoi donc n'a-t-on que de l'admiration pour eux et pourquoi réserve-t-on son indignation à des malheureux persécutés qui étaient excusables, en définitive, de n'avoir pas aimé leurs persécuteurs ?» > |
C'est là ce que nous répondrons aussi à ceux qui nous jettent à la face les pioutims ou poésies des Hébreux, où se trouvent quelques strophes vigoureuses contre les ennemis des Israélites. Ces poésies furent composées pendant la sombre époque du moyen âge, alors qu'Israël errait, par tout l'univers, marquant partout son passage du sang de ses martyrs; elles furent écrites à la lueur des flammes de l'inquisition, au bruit sinistre des émeutes suscitées par des fanatiques, sous le prétexte que les Juifs avaient empoisonné les fontaines ou qu'ils avaient tué un enfant chrétien pour célébrer leurs pâques, ou qu'ils avaient profané les hosties; elles furent écrites quand, obéissant aux paroles ardentes de Pierre l'Ermite, les masses se précipitèrent sur l'Asie, mettant les quartier:; juifs à feu et à sang dans tous les pays qu'elles traversaient, brûlant les synagogues, iacèrant les rouleaux de la loi, égorgeant toute la population israéiite>
s'arrêtant même pour faire le siège des lieux fortifiés où quelques princes généreux avaient donné asile à nos coreligionnaires, comme si le bat de leur croisade était non la délivrance du tombeau de Jésus, mais l'extermination des sectateurs de Moïse (1). Est-il étonnant que les poètes juifs aient exhalé dans leurs écrits l'amertume dont était remplie leur âme? Est-il étonnant qu'ils aient jeté l'anathèmeà leurs persécuteurs, qu'ils aient lancé des imprécations contre ceux qui leur déchiraient si cruellement le cœur? Ah ! ce n'est pas aux malheureux qui ont gémi et crié sous l'oppression qu'il faut en vouloir, mais aux hommes cruels et sanguinaires qui ont fait peser sur eux le joug inique sous lequel ils se débattaient; ce ne sont pas les victimes, ce sont les bourreaux qu'il faut accuser et flétrir.
Mais, vous avouerez, au moins, nous dira-l-on encore, que s'il vous a été interdit de haïr les non-israélites, il vous a été permis de les tromper. C'est là un aVou auquel nous ne nous résignerons pas, et par une bonne raison, c'est que nous commettrions un mensonge. Non, il n'est pas vrai que le judaïsme permette de tromper qui que ce soit. Le Décalogue dit : « Tu ne voleras pas (2), » et cette défense est absolue, sans restriction aucune, comme celle contenue dans le verset suivant : « Vous ne volerez pas, vous ne nierez pas, vous ne commettrez pas de fraude au préjudice de votre prochain, vous ne jurerez pas faussement en mon nom pour affirmer un mensonge, vous profaneriez le nom de votre Dieu, je suis l'Éternel (3). »
Le vol, la dénégation, la fraude et le parjure se trouvent donc interdits aux Israélites, sans qu'il soit dit un mot d'où l'on puisse inférer que cette interdiction protège seulement la propriété des Juifs.
Dans le Lévitique nous lisons encore : « Vous ne commettrez pas d'infraction à la justice relativement aux règles, poids et
(1) Ces excès furent blâmés par Pierre lui-même et par un historien des croisades, Guillaume de Tyr. Voye? Lavallée, hiit. des Français.
(2) txode, 20, 13, et Deutéron., 5, 19.
(3) Lévitique, 19, 11 et 12.
mesures. Vous aurez des balances justes, des pierres à peser justes, un épha juste et un hin juste (1). » Et cette prescription se trouve répétée au vingt-cinquième chapitre du Deutéronome dans les termes suivants : « Ta n'auras point dans ton sac deux pierres à peser, une grande et une petite. Tu n'auras point dans la maison deux éphas, un grand et un petit, mais tu auras des pierres à peser entières et justes; tu auras aussi un épha entier et juste, afin que tes jours se prolongent sur la terre que l'Éternel ton Dieu te donne; car quiconque fait cela, quiconque commet cette iniquité, est en abomination à l'Éternel ton Dieu (%. » Ces paroles défendent toute infraction à la loyauté dans les transactions commerciales et elles n'établissent pas la plus petite différence entre l'Israélite et l'étranger. Cette différence ne se trouve pas plus dans les autres livres de la Bible que dans la Thor*. « Qui montera sur la montagne sainte, dit David, c'est celui qui agit avec loyauté, qui ayant juré, même à son détriment, ne se dédit pas» qui ne fait pas de serment pour tromper^). »
« Celui qui partage avec te larron, lisons-nous dans le livre des Proverbes, hait son âme (4). »
Parmi ceux auxquels le prophète Isaïe promet le bonheur, sont comptés les hommes probes « qui rejettent le gain acquis par extorsion (5). »
Écoutons maintenant le prophète Zacharie : « Je me retournai, dit-i!, et levant les yeux, je vis un rouleau qui volait. Et il (Dieu) me dit: que vois tu? Je répondis, je vois un rouleau qui vole Et il me dit : c'est la malédiction qui se
répand sur la surface de toute la terre.* Car celui qui vole sera puni comme il est écrit d'un côté, et celui qui jurera (faussement), sera puni comme il est écrit de l'autre côté. Je la répandrai, dit l'Eternel Zehaoth, et elle entrera dans la
(1) Lévitique, 19, v. 35 et 36.
(2) Deutéron., 25, 43-17.
(3) Psaume 15, 2-4 et 24, 4,
(4) Prov. , 29, 24.
(5) Isaïe, 33, 15.
maison du voleur et dans celle du parjure; elle y séjournera et les consumera avec le bois et la pierre dont elles sont construites (1). »
Voilà, certes, une protestation énergique contre toute atteinte portée à la propriété d'autrui, soit par le vol, soit par le faux serment; mais cette protestation parle du vol et du parjure en général et non pas de ceux qui seraient commis à l'égard des Israélites. Et quand un peu plus loin, le prophète recommande l'amour de la vérité, de l'intégrité, la haine du parjure parce que Dieu le hait (2), c'est encore d'une façon absolue qu'il parle, et il ne permet pas à l'égard du non Israélite ce qu'il défend à l'égard des enfants de Jacob.
Nous répéterons aussi les paroles de Malachi que nous avons déjà citées plus haut, car, elles aussi, viendront à notre appui dans la thèse que nous soutenons. « Je m'approcherai de vous pour vous juger, et je serai un témoin zélé contre les enchanteurs, les adultères et ceux qui se parjurent; contre ceux qui retiennent le salaire des mercenaires, de la veuve et de l'orphelin et contre ceux qui font tort à l'étranger et qui ne me craignent point, a dit l'Éternel Zebaoth (3). »
La sollicitude que le prophète témoigne ici pour l'étranger, montre bien qu'il ne blâme pas seulement le faux serment qui est prêté au préjudice de l'Israélite, mais aussi celui par lequel se trouveraient lésés les intérêts de l'idolâtre.
Le Talmud et le Midrasch vont nous aider aussi à réfuter une accusation qui est due à la malveillance ou à une profonde ignorance des enseignements contenus dans nos livres.
11 est défendu de tromper qui que ce soit, dit le traité de Choulin, même le païen. Et il cite à l'appui de ce qu'il a dit l'exemple suivant : « Rabbi Samuel ayant traversé une ri-
(1) Zaeharie, 5, 1-5.
(2) Jbid.t 8, 16, 17.
(3) Malachi, 3, 5.
vière, ordonna à son domestique de payer au batelier le prix convenu. Cependant le batelier fit des réclamations, car il avait été dit qu'on lui donnerait une certaine quantité de vin, et le domestique ne lui avait fait boire qu'un mélange de vin et d'eau. R. Samuel, en entendant les doléances du plaignant, réprimanda sévèrement son serviteur (1). »
Voici ce que nous lisons dans le Midrasch Yalkut : Il est dit dans l'Écriture : « Tu aimeras ton prochain comme toimême. » Ces paroles nous commandent au nom de Dieu de nous faire aimer par ceux que Dieu a créés, de nous éloigner de tout péché et de toute tromperie, soit à l'égard de nos coreligionnaires, soit à l'égard des gentils et de tous les hommes, Celui qui vole les païens volera aussi ses frères en religion; celui qui fera un faux serment au préjudice de l'un le fera aussi au préjudice de l'autre; ceîui qui commettra une dénégation, quand il sera en contestation avec un non- Israélite, la commettra aussi à l'égard de l'homme qui partage sa foi; celui enfin qui est capable d'un meurtre tuera aussi bien un Israélite qu'un idolâtre. La Thora a été révélée pour sanctifier le nom de l'Eternel (2). »
« Celui qui fait le commerce avec probité et loyauté est estimé et aimé de tout le monde et son mérite est aussi grand que s'il avait accompli toute la loi (3). »
Le Midrasch Rabbah cite comme exemple de loyauté le fait suivant : Rabbi Siméon acheta un jour un âne d'un Ismaélite : au cou de la bêle, les disciples trouvèrent une pierre précieuse d'une grande valeur. « Tu es béni de Dieu! s'écrièrent-ils joyeusement en courant vers leur maître, qui leur avait abandonné la bête et était entré dans la maison. » Mais celui-ci leur répondit avec calme : « J'ai acheté l'âne, non la pierre, et il la renvoya à l'Ismaélite (4). »
Enfin, Maïmonide nous apprend aussi que la religion israélite défend de tromper le païen, même quand il ne s'agirait
(1) Chulin, 94 a.
(2) Yalkut.
(3) Ibid.
(4) Midrasch Rabbah
que de choses peu importantes (1). et le Schnlclian Arouch nous donne la même instruction (k2).
; De tout ce que nous Tenons de dire, il résulte qu'on a accusé faussement le judaïsme quand on a dit qu'il autorise ses sectateurs à enfreindre la justice à l'égard de tous {es incirconcis.
On n'est pas plus juste quand on prétend qu'à chaque tète de Kipour, les Israélites récitent une prière qui doit les délier par avance de tous les engagements qu'ils prendront et de tous les serments qu'ils feront dans l'année.
On a lu la formule de prière» mais évidemment on ne s'est pas donné la peine de chercher à quoi elle se rapporte. On n'en ferait pas le texte d'une accusation si on savait qu'elle a trait « non aux engagements qu'on prendra envers le prochain ou aux serments qu'on prêtera devant les juges, mais aux promesses qu'on se fait à soi-même, aux vœux (o) ». Le judaïsme ne professe pas une grande estime pour les vœux d'abstinence ou les promesses d'aumônes qu'on fait souvent sous l'empire d'une certaine exaltation et auxquels on ne se conforme pas toujours, une fois cette exaltation tombée.
« Quand tu cesseras de faire des vœux, dit la Thora, lu ne commettras pas de péché (4). » « Il vaut mieux, dit PEcclésiaste, que tu ne fasses pas de vœux que de ne pas les acquitter quand tu les as faits (5). » Rabbi Meir, en rapportant ce passage, y ajoute ces mots significatifs : « 11 vaut encore mieux de ne pas faire de vœux du tout (6). * « Ne t'habitue pas à faire des vœux, dit le traité de Nédarim, car tu pourrais être amené à violer tes serments (7). » Et, un peu i>lug
(1) Maïmonide Hilchot Déoth., ch. il, § 6.
(2) Schulchan Arouch, Hoschen Mischpat, ch. ccxxvm, § 6 et suiv. Ajoutons aussi que le même livre défend le vol et l'extorsion à l'égard des non-Israélites. Voy. ch. cccxuriu, § 2, et ccclix, § 4. Nous donnerons la traduction du texte dans l'appendice.
(3) Tur OrachChaïm. ch. dcxix.
(4) Dèutéron., 23, 22.
(5) Ecclésiaste, 5, 5.
(6) Chulin, 1 a.
(7) Nédarim, 20 a.
loin, nous lisons : « Celui qui fait des vœux, dit R. Nathan, ressemble à un homme qui élèverait un autel sur les hauts lieux (ce qui est défendu par la Thora), et celui même qui accomplit les vœux qu'il a faits est toujours coupable comme celui qui aurait sacrifié sur les hauts lieux (1). Et R. Schemouel dit, celui qui fait des vœux, est un impie, quoiqu'il remplisse ses promesses. C'est ce qu'enseigne aussi R. Saphra. Celui qui fait des vœux est un pécheur (2). C'est pourquoi il faut s'abslenir des vœux, dit R. Jacob Ben Àscher, l'auteur des Turims, et avoir soin de ne rien promettre jusqu'au moment même où l'on puisse accomplir ce que l'on a promis. Même quand il s'agit de charité, il ne convient pas de s'engager par un vœu. Quand on possède de quoi donner, qu'on donne, sinon qu'on attende (3). »
Le Schulchan Arouch, notre code religieux, reproduit et approuve les opinions que nous venons d'énoncer (4).
Nos docteurs blâmaient donc les vœux, mais ils n'étaient pas sans savoir que malgré leur blâme, des Israélites peu éclairés continueraient à donner dans îe travers contre lequel s'élèvent les Talmudistes. C'est pour ceux-ci qu'a éié composée la formule du Kol Nidré. Elle doit les délier par avance des engagements inconsidérés qu'ils prennent souvent sans se soucier de savoir s'ils pourront les tenir et que bien des fois ils ne tiennent pas. De cetle façon, quand ils manquent à leurs promesses, parce qu'elles étaient trop difficiles à accomplir, ils n'auront pas commis de péché (5). Nous n'avons pas à examiner ici la valeur de cette cérémonie. Ce qu'il nous importe de constater pour le moment, c'est qu'elle n'atteint en rien les engagements devant être pris à l'égard d'autres hommes et les serments que nous leur ferons.
(1) Ibid. , 22 a.
(2) lbid.y 77 b.
(3) Tur Yoré Dèah., ch. ccni.
(4) Schulchan Aruch Yoré Déah., ch. ccm, §§1,3 et 4.
(5) Ce que nous disons semble ressortir de quelques paroles de Ruaban, rapportées dans la Beth Yosef, commentaire sur le Tur, au
ch. dcxix que nous avons cité pins haut.
Mais vous n'êtes pas au bout, riposteront encore nos adversaires, vous ne nierez pas que l'usure vous est permise à l'égard des non Israélites. Nous avons, pour vous en convaincre, un texte formel.
Sans aucun doute, il y a un texte, mais vous le traduisez mal. Que dit, en effet, le Pentateuque ? « Tu ne prêteras pas à intérêt à ton frère, ni de l'argent, ni des vivres, ni quelque autre chose que ce soit. Tu pourras prêter à intérêt à l'étranger, mais tu ne donneras pas à intérêt à ton frère. »
Telle est l'interprétation véritable du verset dont vous avez défiguré le sens par votre traduction. En effet, le mot hébreu neschah ne peut signifier, comme l'a très-bien fait remarquer l'assemblée des députés Juifs (i) dans sa réponse aux questions posées par l'empereur Napoléon Ier, qu'un intérêt ordinaire et non pas un intérêt usuraire. Pour qu'il puisse y avoir usure, il faut qu'il y ait un taux fixé par la loi. Là où la loi garde le silence, il n'y a pas d'intérêt illégitime. Or, il n'est pas question dans la Thora d'un taux légal.
C'est donc d'intérêt et non d'usure qu'il s'agit dans le passage sur lequel vous fondez votre accusation. L'Israélite doit pouvoir trouver chez son frère de l'argent et des vivres sans intérêt aucun ; l'étranger n'a pas droit à la même obligeance. Mais quelle est la raison de cette différence? La voici : Les Israélites étaient agriculteurs; quand donc quelqu'un d'eux empruntait, c'était pour réparer des pertes éprouvées ou pour faire face à des exigences pressantes. 11 réclamait un service de ses frères et Moïse voulait que ce service fût tout gratuit. L'étranger, au contraire, venait dans le pays pour trafiquer : quand il faisait un emprunt, c'était pour donner plus d'extension à ses affaires; l'argent qu'on lui prêtait lui profitait donc, et dès lors il devait être permis aussi au prêteur de tirer profit de son argent. Ce que nous venons de
(1) Voyez les réponses de l'assemblée des députés Juifs et les déclarations du grand Sanhédrin. Nous donnerons dans l'appendice le texte de la réponse relative à l'usure ainsi que la déclaration du grand Sanhédrin sur ce sujet.
dire est fondé sur le terme dont Moïse se sert ici pour désigner l'étranger. Habituellement il emploie le mot guer, qui signifie étranger, habitant la terre d'Israël ; ici il emploie le mot nochri, précisément pour montrer qu'il permet seulement de prêter à intérêt à celui qui vient dans le pays pour y faire des affaires. Nous avons, d'ailleurs, un autre texte où Moïse défend expressément de prendre un intérêt quelconque du guer. « Si ton frère décline et que sa main fléchisse près de toi, soutiens-le, fût-il étranger et nouvellement établi; ne prends de lui ni intérêt ni profit... Ton argent, ne le lui donne pas à intérêt et à surcroît, ne lui donne pas tes aliments (1). »
Le Talmud, en un certain endroit, va plus loin et défend de prendre un intérêt même du nochri, de l'étranger commerçant dans le pays d'Israël (2).
Le Midrasch rapporte une discussion sur ce sujet et cite un docteur qui défend l'opinion que nous venons de rapporter (3) .
Dans le traité de Raba Mezia, le Talmud prétend que les mots de Moïse, dont nous nous occupons en ce moment, ne signifient pas : tu peux prendre un intérêt de l'étranger*, mais bien : tu peux lui donner un intérêt (4).
Si nous nous arrêtions ici, nos adversaires ne s'avoueraient pas encore vaincus. Que signifient, nous demanderaient-ils, ces recommandations et ces mesures destinées à isoler Israël de tous les autres peuples ? Ne sont-elles pas l'expression de la haine et du mépris que le judaïsme professe pour tous ceux qui ne sont pas nés dans son sein ?
Le reproche est plus spécieux que solide. Un écrivain chrétien y a répondu : « Maint reproche injuste qu'on a fait aux prophètes des Hébreux, en supposant qu'un esprit borné leur faisait proscrire sévèrement tout ce qui était étranger
(1) Lévitique, xxv, 35-38. — Ceci est extrait d'un sermon sur la tolérance, prononcé et publié par l'auteur de ces lignes. (Verdun, 1859).
(2) Macoth, 24 a.
(3) Yalkut.
(4) Baba Mezia, 70 b.
pont* isoler entièrement leur doctrine et leur peuple, se serait évanoui de lui-même si on avait su se représenter l'état des peuples orientaux dans ce temps. Que l'on y réfléchisse bien : partout, chez les peuples les plus civilisés et les plus instruits, il restait encore quelques traces de la lumière divine, mais tout était défiguré et avait dégénéré, et justement les doctrines les plus nobles, même chez les Perses et les Indiens, étaient très-mal appliquées par de fausses explications, et l'on concevra combien cette séparation et cette sévérité étaient nécessaires, combien il était naturel que ces hommes, laissant de côté toute autre considération, employassent tout leur zèle à conserver pur et intact ce précieux trésor de la vérité divine (1). »
Il est bien établi, par ces paroles, que pour qu'Israël pût remplir sa mission, pour qu'il pût propager l'unité de Dieu, il fallait qu'il en fût profondément pénétré lui-même; il fallait qu'il rompît tout à fait avec le polythéisme des peuples qui l'entouraient; que dès lors la plus simple prudence exigeait que l'on proscrivît sévèrement tout commerce avec les peuples idolâtres qui auraient pu entraîner les Israélites à leur suite et leur faire abandonner le Dieu-Un et tout spirituel que Moïse et les prophètes présentaient à leur raison et non à leurs sens.
Si la Thora et les prophètes sont justifiés parce que nous venons de dire, les auteurs du Talmud le sont du même coup. H était aussi nécessaire à l'époque où ils vivaient qu'au temps de Moïse et des orateurs sacrés, de préserver les doctrines et les mœurs pures du peuple Israélite de tout contact qui aurait pu les altérer. La nécessité devenait plus impérieuse encore par la dispersion d'Israël. Répandus parmi les peuples qui adoraient de nombreux dieux et de nombreuses déesses, les Israélites avaient besoin d'un obstacle puissant qui les empêchât de se fusionner avec les adeptes du paganisme, car leur fusion avec eux eût été la ruine de
(1) Schlegel, cité par M. Munk, dans ses Réflexions sur le culte juif.
l'idée représentée par le judaïsme, je veux dire, l'idée de l'unité de Dieu. L'austérité des mœurs, qui était un des caractères distinctifs du Juif, eût disparu aussi au contact de la corruption païenne, au milieu de ce monde romain qui ne croyait plus à la vertu, où le bien n'était recommandé et pratiqué que par quelques rares stoïciens. Il fallait préserver la religion mosaïque d'une destruction certaine et c'est à ce but que tendaient beaucoup de prescriptions talmudiques. En face du christianisme triomphant, le judaïsme devait se maintenir encore comme religion distincte, car de nouveaux dogmes, étrangers au mosaïsme et empruntés soit au paganisme même, soit au Zend-Avesta (1), avaient été adoptés par les adhérents de la foi nouvelle. Cependant la fusiGn civile eût été possible avec les chrétiens s'ils l'avaient voulue. Il n'y avait plus à craindre d'exemples pernicieux pouvant influer sur la conduite morale des Israélites, puisque les chrétiens menaient une vie pure. Mais ce n'est pas la faute des Juifs si cette fusion ne s'est pas opérée : ce n'est pas leur faute si on a vu en eux des ennemis, à l'anéantissement desquels il fallait travailler. Ce ne sont pas eux qui se sont tenus à l'écart, mais on les a. isolés, on les a relégués dans les ghetti, on les a fuis comme des parias. Ce ne sont pas eux qui ont ameuté les foules autour de leurs quartiers, ce ne sont pas eux qui ont tiré les glaives par lesquels ils ont péri, ce ne sont pas eux qui ont allumé les bûchers sur lesquels ils expiraient en récitant leur confession de foi renfermée dans ces mots : « Écoute Israël, l'Éternel notre Dieu est Un. » On est donc mal venu à reprocher à nos pères ce qu'on appelle leur séparatisme. Autant vaudrait leur faire un crime des souffrances qu'ils ont endurées, des tortures qu'ils ont subies, des supplices qu'on leur a infligés. Ils seraient allés à ceux qui les auraient appelés comme le prouve l'exemple de quelques-uns d'entre eux (2) qui ont occupé de hautes
(1) Voir Revue des Deux-Mondes, le» décembre Un essai d'histoire 'eligieuse, par Ëniile Burnouf .
(2) Abarbanel. Ibn-Nagrela, Don Salomon Yachia, voir plus loin.
charges; ce n'est pas sans avoir le cœur navré qu'ils se résignaient à vivre en dehors de la société à laquelle ils auraient voulu apporter le concours de leurs aptitudes diverses. Dès qu'ils furent conviés au banquet de la vie sociale, ils accoururent, convives empressés et impatients d'avoir leur part; et, comme nous le montrerons dans la troisième partie de ce travail, il n'est plus possible aujourd'hui, dans les pays où l'Israélite est émancipé, de le distinguer de ses concitoyens autrement que par ses convictions religieuses.
A tout ce que nous avons dit relativement aux devoirs imposés par le judaïsme à l'égard des non-Israélites, il convient d'ajouter les déclarations du grand Sanhédrin de France et quelques extraits des livres destinés à l'instruction (religieuse) de la jeunesse, afin de montrer que la synagogue moderne comprend et enseigne comme on a compris et enseigné autrefois, qu'il faut pratiquer la justice et la charité envers tous les hommes, sans distinction de culte.
« Le grand Sanhédrin déclare : qu'en vertu de la loi donnée par Moïse aux enfants d'Israël, ceux-ci sont obligés de regarder comme leurs frères, les individus des nations qui reconnaissent Dieu créateur du ciel et de la terre, et parmi lesquelles ils jouissent des avantages de la société civile ou seulement d'une bienveillante hospitalité D'après ces diverses considérations, le grand Sanhédrin ordonne à tout Israélite de l'Empire français, du royaume d'Italie et de tous autres lieux, de vivre avec les sujets de chacun des États dans lesquels ils habitent, comme avec leurs concitoyens et leurs frères, puisqu'ils reconnaissent Dieu créateur du ciel et de la terre, parce qu'ainsi le veulent la lettre et l'esprit de notre sainte loi.
» Le grand Sanhédrin prescrit à tous les Israélites, comme devoir essentiellement religieux et inhérent à leur croyance, la pratique habituelle et constante, envers tous les hommes reconnaissant Dieu créateur du ciel et de la terre , quelque religion qu'ils professent, des actes de justice et de charité dont les livres saints leur prescrivent l'accomplissement.
» Le grand Sanhédrin, voulant dissiper l'erreur qui attribue aux Israélites la faculté de faire l'usure avec ceux qui ne
sont pas de leur religion, comme leur étant laissée par cette religion même et confirmée par leurs docteurs talmudistes :
» Déclare que le texte qui autorise le prêt à intérêt avec l'étranger, ne peut et ne doit s'entendre que des nations étrangères avec lesquelles on faisait le commerce et qui prêtaient elles-mêmes aux Israélites, cette faculté étant basée sur un principe naturel de réciprocité; que le mot nochri ne s'applique qu'aux individus des nations étrangères et non à des concitoyens que nous regardons comme nos frères; que même à l'égard des nations étrangères, l'Écriture sainte, en permettant de prendre d'elles un intérêt, n'entend point parler d'un profit excessif et ruineux pour celui qui le paye, puisqu'elle nous déclare ailleurs que toute iniquité est abominable aux yeux du Seigneur : ordonne à tous, comme principe religieux, de ne faire aucune distinction, en matière de prêt, entre concitoyens et coreligionnaires. »
Ouvrons maintenant les cours d'instruction religieuse de la jeunesse et nous y trouverons les questions et réponses suivantes :
D. Y a-t-il du salut pour les hommes qui n'appartiennent pas à notre religion?
R. Oui, tous les hommes qui reconnaissent Dieu et qui pratiquent la vertu sont au nombre des bienheureux. Ainsi l'enseignent nos sages : « Les justes de toutes les religions ont part au salut éternel. »
D. Qu'est-ce que l'amour du prochain?
R. C'est un sentiment qui doit nous porter à aimer tous les hommes.
D. Pourquoi appelez-vous tous les hommes vos prochains ?
R. Parce qu'ils sont tous nos semblables. Ils sont comme nous les créatures de Dieu et issus comme nous de nos premiers parents Adam et Eve.
D. Qu'est-ce que nous devons faire à nos semblables ?
R. Nous devons leur faire tout le bien que nous voudrions qu'ils nous fissent. Dieu a dit: « Aime ton prochain comme toi-même. »
Nous avons extrait ce qui précède d'un seul livre (1), mais /es mêmes doctrines sont enseignées dans le Recueil d'instructions religieuses et morales de S. Ulmann, dans le Nouveau précis élémentaire d'instruction religieuse, par Michel Beer, dans les Saintes Semences ou petit cours d'instruction religieuse et morale, par Élie Lambert.
Et ce n'est pas seulement en France, mais dans tous les pays, même là où les Israélites ne jouissent pas encore de la plénitude de leurs droits, que les livres destinés à la jeunesse renferment ces enseignements.
Nous ajouterons encore ceci : qu'on ouvre les livres que nous publions, qu'on lise nos journaux, qu'on écoute les sermons de nos rabbins et l'on se convaincra quel'amourde tous les hommes est sans cesse recommandé et prêché en Israël. C'est ce que reconnaissent d'ailleurs les chrétiens éclairés. Nous n'en voulons pour preuve que le passage suivant d'une lettre adressée à l'auteur de ces lignes par un écrivain qui n'appartient pas à la religion israélile. « Les publications des Israélites éclairés de notre temps se recommandent par la hauteur des vues et combattent souvent avec puissance les abus que de nombreuses superstitions ont trop multipliés. La littérature israélite marche souvent avec hardiesse vers l'unité future du genre humain. Nous voyons avec joie cette tendance, car nos sympathies sont pour ceux qui travaillent sincèrement à la propagation des principes de justice, de tolérance, de fraternité universelle (2). »
C'est par ce témoignage tout désintéressé, émanant d'un chrétien, que nous aimons à finir un chapitre destiné à combattre des préjugés et des erreurs ayant cours contre nous dans la société chrétienne.
(1) Précis élémentaire d'instruction religieuse et morale, adopté par le Consistoire central des Israélites de France, p. 22.
(2) Lettre de M. H. Garle, Directeur de l'Alliance religieuse universelle.