‹ Défense du judaismeChapitre 4 sur 11 · PRÉJUGÉS RELATIFS AUX MŒURS ET HABITUDES DES ISRAELITES · texte numérisé non relu

PRÉJUGÉS RELATIFS AUX MŒURS ET HABITUDES DES ISRAELITES

On n'attendra sans doute pas de nous que nous nous arrêtions à réfuter des calomnies qu'aucun homme impartial et sensé n'accepte plus. Nous ne relèverons donc pas ce qu'il y a de faux dans l'allégation de Tacite qui prétend que les Israélites étaient une nation d'une licence de mœurs effrénée (1) ; nous ne combattrons pas, après Josèphe, la ridicule opinion d'Appion, qui prétendait que les Israélites engraissaient dans leur temple des étrangers, qu'ils y introduisaient par ruse et qu'ils égorgeaient ensuite (2), pour les offrir en sacrifice à Dieu. Nous ne nous attarderons pas non plus à montrer le néant de toutes les accusations mensongères dont le moyen âge avait chargé nos pères, telles qu'empoisonnements des fontaines, profanation des hosties, conspirations contre la chrétienté ourdies avec les Sarrazins. Le temps a fait justice de ces absurdités, et, si au siècle précédent, le père Daniel, Vertot et Rulhière leur accordaient encore créance et les répétaient dans leurs ouvrages, aujourd'hui, du moins, aucun historien sérieux ne leur donne place dans ses écrits.

Mais il est quelques-unes de ces accusations dont le moyen âge fut si prodigue qui ont persisté à travers les siècles et qui se reproduisent encore quelquefois de nos jours. Quoiqu'elles aient été évidemment dictées par le fanatisme, et souvent par le désir d'enlever aux Juifs les biens qu'ils possédaient, il est bon pourtant de les examiner rapi-

(1) Tacite, Histoires, livre V, chap. v.

(2) Josèphe contre Appiou.

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dément et de montrer qu'elles n'ont aucun fondement. Quand, au moyen âge, il se commettait un meurtre, dont l'auteur était inconnu, on profitait de cette occasion pour tomber sur les Juifs, pour les piller, pour en massacrer un grand nombre. Et ces atrocités, on cherchait à les justifier, en prétendant que les Juifs avaient commis l'assassinat dont la justice informait, qu'ils avaient eu besoin de sang pour eurs cérémonies pascales. Quand un enfant s'était égaré, c'étaient encore les Juifs qui s'en étaient emparés. Souvent on jetait dans leurs jardins, ou dans des puits qui avoisinaient leurs demeures, des cadavres d'hommes ou d'enfants, pour avoir un prétexte d'assouvir sur eux la haine qu'on leur portait. De nos jours encore, on répète quelquefois cette erreur qu'il nous faut du sang chrétien pour la célébration de notre Pâque.

Nous n'avons pas encore oublié la triste affaire de Saratoff; nous n'avons pas oublié qu'une brochure française, destinée à prouver que les Israélites se servent de sang dans leurs cérémonies pascales, fut répandue en Russie afin de raffermir les convictions chancelantes des juges. Enfin, nous nous rappelons encore que dans une élection qui n'est éloignée de nous que de quelques années, un obscur avocat osa nous jeter à la face, dans un organe de la presse départementale, cette vieille calomnie. Nous n'avons donc pas le droit de la croire anéantie ; peut-être n'est-elle qu'endormie et se réveillera-t-elle un jour? C'est pourquoi il faut la combattre «ncore. Et d'abord, qu'est-ce qui a donné naissance à cette erreur invraisemblable et stupide? Un journal anglais a essayé de nous l'apprendre.

« D'après une légende rabbinique bien connue, Pharaon, » roi d'Égypte, se trouvant atteint de la lèpre, fit saisir un » grand nombre d'enfants hébreux afin de se baigner dans » leur sang et aussi de se guérir; la légende ajoute, qu'en » mémoire du sang innocent ainsi versé, on boit du vin » rouge pendant le service de la soirée pascale. Dans les » familles anciennes, surtout au moyen âge, on sait que les » pères racontaient .cette légende à leurs enfants pendant la

» cérémonie, en leur montrant le vin rouge qu'on sert sur la » table. Ne peut-on pas supposer que quelque chrétien à pré- » jugés, domestique dans une maison juive, aura entendu » de la bouche des enfants cette histoire mal comprise et » probablement défigurée par eux; l'imagination du servi- » teur aura aisément transformé le vin en sang, et ses rap- » ports, répandus dans une foule crédule et soupçonnante, » auront accrédité la fable de l'emploi du sang dans nos » cérémonies. La croyance une fois enracinée, il n'aura pas » été difficile d'en trouver des preuves, et la torture en » ayant obtenu l'aveu de la bouche de plus d'un Juif, rien » n'aura plus manqué au succès du conte sanglant. (1). »

Nous n'affirmons rien relativement à la valeur de cette explication, mais nous croyons qu'il n'est pas besoin d'aller chercher si loin pour trouver l'origine de l'accusation dont nous nous occupons. La haine qu'on portait aux Juifs, le fanatisme, souvent même le désir qu'éprouvaient certains débiteurs de se débarrasser à peu de frais de dettes gênantes, en voilà plus qu'il ne faut pour nous expliquer les sombres drames qui se déroulèrent si souvent durant le moyen âge et dont quelques scènes se sont renouvelées encore de notre temps.

11 n'y a pas d'erreur qui ait été plus désastreuse que celle-ci pour les Israélites, et cependant il n'y en a pas qui soit moins excusable. Est-il possible, en effet, pour peu qu'on réfléchisse, de croire qu'une religion qui défend à ses adeptes l'usage du sang des animaux, leur prescrive de se servir de sang humain dans de certaines cérémonies? C'est cette simple réflexion que nous voulons soumettre aux hommes impartiaux. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que nous défions qui que ce soit de trouver dans aucun de nos livres, non-seulement une ligne, mais un mot qui puisse fournir le moindre fondement à une accusation aussi monstrueuse. Nous pouvons affirmer aussi que tous les Israélites

(1) Isidore Cahen, Archives Israélites, 1" mars 1862, p. 163 et 16/j. M. Cahen rapporte dans les ternies que nous avons cités l'opinion du journal anglais.

qui sont tombés, à cause de cette accusation, sous le glaive de la justice ou sous celui de la populace, sont morts innocents. L'unanimité avec laquelle on s'accorde à reconnaître que la condamnation de Raphaël Lévi, par le parlement de Metz, pour avoir tué un enfant chrétien, est une erreur judiciaire; l'arrêt de Méhémet-Ali, qui a déchargé les Juifs de Damas du meurtre du père Thomas ; le décret inséré, en 1775, dans la Gazette de Varsovie, qui déclare les Juifs innocents de l'assassinat qu'on leur reprochait (1).

La récente condamnation de Saratoff, prononcée malgré les protestations des tribunaux militaires, des officiers de la garde intérieure et de ceux des voies et communications; malgré celles non moins énergiques du ministre de la justice, et cela sur le témoignage d'hommes notoirement tarés, et quoique la torture n'eût pas arraché le moindre aveu à un seul des prétendus coupables ; le fait, souvent renouvelé depuis quelques années, qu'on a retrouvé après les avoir cherchés, les enfants que les ennemis des Juifs prétendaient avoir été tués, tout cela peut nous convaincre que les anciennes accusations ne reposaient pas sur des bases plus solides que celles qui se sont produites à notre époque. Ex uno disce omnes.

Il nous paraît inutile d'insister plus longtemps sur ce point. Nous rappellerons seulement en terminant que des Israélites qui se sont convertis à d'autres croyances (2) ont, en 1840, énergiquement réclamé contre la calomnie dont leurs anciens coreligionnaires étaient victimes et publiquement affirmé qu'il est faux que la religion à laquelle ils avaient appartenu exige du sang à aucune de ses cérémonies.

Une autre injustice que le moyen âge a léguée aux temps modernes, c'est le reproche formulé en ces termes : « Les Juifs sont voleurs. »

On n'a pas encore fait, à ce que nous sachions, en France, du moins, de statistique classant par religions ceux qui ont attenté à la propriété d'autrui. Nous appelons de tous nos

(1) Voyez notre Appendice.

(2) Néander et Yeill, en Allemagne; l'abbé Ratisbonne, en France.

vœux un travail de ce genre, car nous sommes persuadés qu'il n'en résulterait pour nous aucun désavantage. Ce qui nous autorise à parler ainsi, c'est le fait suivant : Tous les criminalistes s'accordent à dire que les délits d'abus de confiance, de tromperie sur la nature et la qualité des marchandises vendues augmentent au lieu de diminuer (1). Or, cet état de choses, on le déclare général et on ne le signale pas comme particulier aux départements où les Israélites sont nombreux. Il y a bien plus; dans le Rapport présenté au roi sur la justice criminelle en France, en 1859, on cite quelques départements qui se sont tristement distingués par un accroissement de crimes contre les propriétés, où le chiffre avait doublé. Et quels sont ces départements? Sont-ce ceux de l'Alsace et de la Lorraine, où la population Israélite est plus forte qu'ailleurs? Non, ce sont les départements de la Charente, de la Dordogne, des Hautes-Alpes, de la Haute- Vienne, de l'Ardèche, où ne résident pas d'Israélites, pour ainsi dire, et celui de Vancluse, où n'en demeurent que fort peu. Or, depuis 1859, le niveau de la moralité n'a pas baissé chez les Israélites, au contraire. Le petit trafic, qui était encore un produit ue la malheureuse époque où les Israélites étaient exclus des corporations d'arts et métiers, et qui pouvait entraîner ceux qui s'y adonnaient à s'écarter des règles d'une stricte loyauté, a été en diminuant; le goût des états manuels s'est répandu, grâce aux écoles professionnelles israélites; l'instruction s'est propagée parmi les classes les plus pauvres. Quand donc on répète aujourd'hui que les Juifs sont voleurs, on commet une injustice criante; car les Juifs, pris en masse, ne sont pas plus voleurs que les protestants ou les catholiques, pris en masse. Il y a sans doute des Israélites qui manquent aux règles de la justice, comme il y a des chrétiens qui enfreignent les lois protectrices de la propriété; mais de même qu'on n'a pas le droit

(1) Voyez les comptes rendus de la justice criminelle en France' Voyez aussi : Revue des Deux-Mfqndes, livraison du 4" juin, la question pénitentiaire ^ France.

d'imputer à tous les adhérents du christianisme les fautes de quelques-uns d'entre eux, on n'est pas fondé non plus à rejeter sur tous les sectateurs de Moïse la responsabilité des délits que commettent certains hommes qui partagent leurs croyances. Chacun n'est responsable que de ses propres actes; c'est là une vérité élémentaire qu'on ne devrait plus méconnaître aujourd'hui, surtout quand on voit des hommes compétents, d'éminenls statisticiens, déclarer que la moralité du Juif, au point de vue de l'observation de la loi pénale, paraît être réelle (1). M. Legoyt aurait pu dire que cette moralité est réelle, car il nous apprend lui-même qu'en Prusse on a fait le tableau statistique, que nous désirerions pour la France, et on a trouvé que les infractions à la loi pénale sont plus rares chez les Israélites que chez les chrétiens. Voici les documents dont résulte ce qui précède.

Années. . 1857 1858 1861 Juifs. . 172 158 150 Chrétiens. 111 117 129

Mais, diront les ennemis des Israélites, ce n'est pas sans motif que le mot juif eut synonyme d'usurier, et vous ne pourrez pas nier que ce délit est commun chez vous. L'impossibilité de nier l'existence actuelle et fréquente de ce délit n'est peut-être pas aussi absolue que nos adversaires le prétendent-. Si nos souvenirs ne nous trompent pas, il a été rédigé, iljy a quelques années, par M. Escbbach, professeur à la Faculté de droit de Strasbourg, un Mémoire qui prouve que les condamnations pour délit d'usure sont moins nombreuses en Alsace et en Lorraine que dans tels départements du centre de la France, où ne résident pas d'Israélites.

Quand on parle aujourd'hui de l'usure des Juifs, on commet un anachronisme, on répète une accusation qui a perdu toute valeur. A-t-elle au moins une valeur historique ? En d'autres termes est-on en droit, quand on parie des Israélites du moyen âge, de leur reprocher aussi durement qu'on

(1) Legoyt, De la vitalité de la race juive en Europe.

Habitants pour un accusé

le fait en général, ce qu'on appelle leurs usures et leurs exactions? Ce droit, on ne l'a plus à une époque où tous les économistes réclament la liberté de l'argent, où ils déclarent que l'usure est un délit plus ou moins imaginaire (1). Mais admettons, pour un instant, que les économistes modernes se trompant, que l'usure constitue un délit réel, nos ancêtres méritent-ils toutes les invectives qu'on a lancées contre eux? 11 ne peut y avoir délit d'usure que quand la loi a fixé un taux légal qui est le même pour tout le monde. Quand, au contraire, la loi permet à certaines personnes de prêter à un taux plus élevé, ces personnes ne sont évidemment pas coupables du délit d'usure lorsqu'elles profitent de la permission qui leur est donnée.

On ne songe pas à appeler usuriers les banquiers qui escomptent à six pour cent, quoique l'intérêt légal pour tout autre citoyen soit fixé à cinq pour cent. Or, les Israélites, au moyen âge, se trouvaient précisément dans la même situation vis-à-vis de la législation que les banquiers d'aujourd'hui. Lesrois leurpermetlaient, — sans doute, pourpouvoir exiger d'eux de plus fortes rançons, ou bien parce qu'il ne leur déplaisait pas de voir les seigneurs, leurs vassaux, se ruiner par les emprunts au moyen desquels ils se livraient à leurs folles prodigalités, — deprendre désintérêts plus élevés que ceux que les autres sujets du royaume pouvaient retirer de leurs capitaux. L'abbé Grégoire nous apprend que les empereurs Charles V et Ferdinand II, ainsi que divers tribunaux, et entre autres, le parlement de Metz, autorisaient les Juifs à percevoir des intérêts plus forts que les chrétiens (2). Les Israélites n'ont donc pas enfreint la loi; ils n'ont fait qu'user de la latitude qui leur avait été accordée.

(1) Molinari, article Usure, dans le Dictionnaire d'économie politique, de Coquelin et Guillaumin, tome II, page 790. Voyez aussi, dans le même ouvrage, tome I, un article de M. Léon Faucher. M. Michel Chevalier est du même avis.

(2) Régénération physique, morale et politique des Juifs. L'économiste J.-B. Say, que nous citons plus loin, montre que Jean le Bon permet aux Israélites de prendre 86 pour 100.

Mais ils en ont abusé, s'écrieront nos adversaires ; ils ont été sans pitié pour leurs débiteurs ; ils les ont réduits à la misère la plus profonde. Les cris de détresse de ces malheureux parvinrent souvent jusqu'aux pieds des trônes et les rois furent forcés de prendre contre les Israélites des mesures qu'on peut trouver rigoureuses, mais qui étaient certainement nécessaires.

Quoique tel soit le sentiment de la plupart des historiens, il est permis de croire que les mesures de rigueur employées contre les Juifs ne se justifiaient pas toujours par la nécessité où l'on se trouvait de mettre fin à leurs rapines, et qu'elles étaient dictées bien souvent par une autre nécessité, celle de remplir le trésor royal qui était vide.

Quand Philippe-Auguste fait arrêter, un jour de sabbat, tous les Juifs de ses États, c'est pour qu'ils se rachètent à prix d'argent Quand il déclare nulles toutes les dettes contractées par les chrétiens envers les Juifs, ce n'est qu'à la condition que le cinquième de ces dettes sera payé au roi; quand enfin il les expulse du royaume; c'est pour s'emparer de leurs maisons et de tout ce qu'ils possèdent; peut-être même compte-t-il déjà sur les sommes moyennant lesquelles il leur permettra de rentrer en France.

C'est encore pour confisquer à son profit leurs biens que Philippe le Bel fait arrêter tous les Juifs du Languedoc, et qu'il les expulse de la province et du royaume (1).

Est-ce que les Juifs d'Espagne, qui furent chassés par Ferdinand et Isabelle, pratiquaient l'usure? On ne Ta jamais prétendu ; on disait que le roi et la reine étaient égarés par le fanatisme. Mais la lettre qu'ils écrivirent à Rodrigue de Mercado, commissaire envoyé par eux dans le district de l'archevêché de Tolède, pour y prendre possession des, biens laissés par les Juifs expulsés du royaume, nous fait connaître le véritable motif de leur détermination. Ils lui disaient avoir été informés qu'on faisait transporter hors du royaume de

(1) Nous avons mis à profit pour nos citations historiques : les Éphé" mèrides Israélites de notre ami, M. A.b. Cahen, grand rabbin de Constantine.

l'or, de l'argent, de la monnaie et d'autres effets ayant appartenu aux Juifs; qu'on en retenait encore pour la même destination; ils lui ordonnaient donc de ne rien négliger pour tout saisir. Un écrivain qui n'appartient pas au judaïsme ne craint pas, d'ailleurs, de faire connaître le mobile qui a fait agir le roi eî la reine de Castille. Il est facile, dit Llorente, de se convaincre que le judaïsme ne fut que le préîexte de l'établissement de l'Inquisition par Ferdinand V, et que le véritable motif de cette mesure fut de mettre en vigueur contre les Juifs un système de confiscation qui devait faire passer toutes les richesses des Juifs entre les mains du gouvernement.

Ces quelques faits montrent qu'en sévissant contre les Israélites les rois consultaient plus souvent leur intérêt que celui de leurs peuples. — Nous savons que les débiteurs des Juifs faisaient entendre des plaintes nombreuses et fréquentes, mais nous croyons qu'ils ne criaient pas toujours sous la souffrance et que souvent leurs doléances provenaient du désir de se libérer de leurs dettes sans|bourse délier. On savait que le Juif n'était pas aimé en haut lieu ; on savait encore que le roi ne demandait pas mieux que de partager avec ses fidèles sujets les dépouilles des Israélites. Quoi donc de plus naturel que de lancer contre les créanciers une accusation d'usure et de s'affranchir ainsi de leurs importunités. Le moyen était trop facile pour ne pas être employé.

Quand les peuples ne le connaissaient pas, des princes et des prêtres charitables se chargeaient de le leur enseigner. En 1728, Léopold, duc de Lorraine, rendit un édit qui déclarait nuls tous les billets et actes sous-seing privé qui seraient faits au profit des Juifs, tant pour argent prêté que pour vente de marchandises et autres engagements. Les lettres de change et autres effets usités dans le commerce sont exceptés de la prohibition. Il est, en outre, ordonné que les Juifs reconnus coupables d'usure ou de vol envers quelques sujets catholiques seraient punis de la perte de leurs créances, tenus d'en payer le double à leurs débiteurs et

obligés en outre à une amende de cinq cents livres envers le prince, sans que ces peines pussent être remises ou modérées par les juges (1).

C'était donner une prime à la dénonciation, c'était offrir un appât à ceux qui voudraient accuser les Israélites, et les accusations fausses n'ont pas dû manquer après la publication de cette ordonnance.

En 1254 et en 1258, les conciles d'Albi et de Montpellier dispensèrent les chrétiens de payer pourvu qu'ils jurassent qu'il y avait usure (2).

Ce qui explique encore les plaintes qu'ils élevèrent contre les Israélites, c'est ce fait mis en lumière par un ouvrage sans nom d'auteur que nous avons sous la main. « Qu'il est presque dans la nature des hommes et des choses que pour devenir odieux il suffit de prêter, même loyalement (3). » « Quoiqu'il soit doux de trouver à emprunter, dit Turgot, il est dur d'être obligé de rendre. Le plaisir de la ressource dans son besoin passe avec la satisfaction de ce besoin ; bientôt il renaît; la dette reste, et le poids s'en fait sentir à tous les instants, jusqu'à ce qu'on ait pu s'acquitter. On croit que celui qui prête ne prête qu'un superflu, tandis qu'on emprunte souvent le nécessaire. Quoique la justice rigoureuse soit entièrement pour le prêteur qui ne réclame que ce qui lui est dû, la commisération, la faveur penchent pour le débiteur. On sent que celui-ci, en rendant, sera réduit à la dernière misère et que le créancier peut vivre malgré la privation de ce qui lui est dû. Ce sentiment a lieu lors même que le prêt a été purement gratuit ; à plus forte raison, lorsque le secours donné à l'emprunteur, ne l'ayant été que sous la condition d'un intérêt, il a reçu le prêt sans reconnaissance; c'est alors qu'il souffre avec indignation les poursuites du créancier. »

(1) Êphémérides Israélites, par Ab. Cahen.

(2) Voyez Grégoire. Régénération physique, morale et politique des Juifs.

(3) Harmonie des cultes catholique, protestant , israélite, avec les eonstitutions de V Empire, p. 169.

Ces paroles du grand ministre expliquent. tas nombreuses accusations d'usure lancées contre les Juifs par leurs débiteurs et la complaisance avec laquelle ces accusations ont été accueillies par les historiens (1). Nous ne voulons pas nier cependant d'une façon absolue que les Israélites aient pris des intérêts élevés; mais pouvait-il en elfe autrement? Plus les capitaux courent de risques, plus les. bénéfices de ceux qui s'en dessaisissent doivent être considérables. Il faut que l'espoir du gain puisse contrebalancer la crainte du danger auquel est exposé le prêteur, de perdre sa fortune; or, les périls du prêteur Israélite ne sauraient être contestés. Expulsion avec confiscation de biens, annulation de dettes ; voilà les menaces sons le coup desquelles vivaient t continuellement les Israélites du moyen âge, jNous avons rappelé tout à l'heure l'expulsion des Juifs d'Espagne, en 1492, celle des Juifs du Languedoc, par Philippe le Bel, celle des Israélites de France, par Philippe Auguste, ainsi que l'ordonnance par laquelle ce dernier roi annulait les créances de ses sujets appartenant à la religion de Moïse. Une nouvelle expulsion des Juifs de la langue d'Oil et de la langue d'Oc eut lieu en 1594, sous Charles VI, En 1684 . quatre-vingt-treize familles de portugais sont chassées des villes de Bordeaux, Bayonne, B nia elle , Dax et Peyrehorade. L'année 1712, voit l'expulsion des Juifs de Thi on ville et d<- Sierck. Ceux de Gènes avaient été chassés en 1598, ceux des Étais-Romains, en 1569, ceux de Portugal, en 1496, ceux de Pessare, en 1558, ceux de la Bretagne, en 1240; nous arrêtons ici la liste des expulsions dont souffrirent nos pères, elle pourrait être beaucoup plus longue si on voulait être complet. Quand on ne chassait pas nos pères on annulait

(1) Le fait suivant prouve que ies plaintes qui se faisaient entendre contre les Juif» n'étaient pas toujours fondées. Par les lettres patentes de Louis XI concernant la ville de ÎNînies, on voit que ce roi, voulant faire droit aux doléances de ses sujets contre les exactions des Juifs, nomma des commissaires chargés de faire une enquête. L'avis de s commissaires fut favorable aux Juifs, mais le roi dut les renvoyer parce qu'on les accusa d'entente avec îe« Juifs, Voir Éphémérides Israélite*.

leurs dettes. C'est ce que fit Philippe Auguste; c'est ce que fit Louis VIII pour les créances remontant au-delà de cinq ans; pour les autres, il permettait de ne pas en payer l'intérêt, car il déclara : que ni les rois ni les barons ne forceront au payement des intérêts de tout ce qui est dû aux Juifs. Il y a d'autres ordonnances analogues, nous en passons et des meilleures.

Dans une pareille situation, quand, à chaque instant, ils pouvaient être expulsés ou se voir arracher leur fortune, les Israélites devaient chercher dans un certain bénéfice une compensalion aux mauvaises chances qu'ils couraient en prêtant leur argent.

Mais pourquoi en prêtaient-ils s'ils étaient menacés de se voir frustrer à la fois et du bénéfice qu'ils espéraient et de leur capital même?

Ils prêtaient de l'argent parce qu'on ne leur permettait pas d'employer autrement les fonds dont ils disposaient et dont ils n'avaient pas besoin pour leur commerce; parce qu'ils ne pouvaient pas acquérir ni cultiver des terres, ni acheter des immeubles situés dans les villes ; parce qu'ils étaient surcharges d'impôts et qu'il leur fallait beaucoup d'argent pour satisfaire l'avidité des rois qui leur vendaient cher le drcit de séjourner dans leurs pays, et celle des courtisans qui intercédaient pour eux auprès des rois et dont la protection était loin d'être gratuite.

D'ailleurs ce n'est pas à une époque où la puissance du crédit est journellement exaltée, qu'on blâmera les Israélites de s'être faits prêteurs d'argent. On reconnaîtra aussi que les nombreuses charges qui pesaient sur eux, leur faisaient une nécessité de rendre productifs les fonds qui ne leur seraient pas indispensables pour le commerce, et que c'est cette nécessité qui les rend excusables s'ils ont parfois prélevé comme intérêt de trop fortes sommes. Les usures des Juifs, dit Grégoire, sont une suite naturelle de leur oppression et c'est le comble de l'inconséquence de leur reprocher des crimes après les avoir forcés à les commettre (I).

(i) Grégoire, Hégénêration physique, morale et politique de* Juifs.

À coté de ces lignes, il convient de placer une curieuse page du célèbre économiste J.-B. Say; il s'y trouve une éclatante confirmation de ce que nous avons dit plus haut : à savoir que l'élévation des intérêts qu'on payait aux Juifs avant l'époque actuelle, était en raison directe des risquas que couraient les capitaux qu'ils engageaient. « Ceux-ci » (les Juifs) étaient exposés à tant d'humiliations, d'ava- » nies, d'extorsions, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un » autre, qu'un intérêt considérable était seul capable de cou- » vrir des dégoûts etdes pertes si multipliés. »

« Des lettres patentes du roi Jean, de l'an 13^0, autorisent les Juifs à prêter sur gages en retirant, pour chacune livre ou vingt sous, quatre deniers d'intérêt par semaine, ce qui fait plus de 86 pour cent par an; mais dès l'année suivante, ce prince, qui pourtant passe pour un des plus fidèles à leur parole que nous ayons eus, fit secrètement diminuer la quantité du métal fin contenu dans les monnaies; de manière que les prêteurs ne reçurent plus en remboursement une, valeur égale à celle qu'ils avaient prêtée.

Cela suffit pour expliquer et pour justifier le gros intérêt qu'ils exigeaient; sans compter qu'à une époque où l'on empruntait, non pas tant pour former des entreprises industrielles, que pour soutenir des guerres et fournir à des dissipations et à des projets hasardeux, à une époque où les lois étaierij sans force et les prêteurs hors d'état d'exercer avec succès une action contre leurs débiteurs, U leur fallait une grosse, assurance pour couvrir l'incertitude du remboursement, hn prime d'assurance formait la majeure partie de ce qui portait le nom d'intérêt ou d'usure; et l'intérêt véritable, le loyer pour l'usage du capital se déduisait à fort peu d$ chose (1J. »

(1) J.-B. Say, Traité d'Économie politique, t. II, p. 307. Du reste tous les économistes sont d'accord sur ce point : que la prime d'assurance forme un des éléments essentiels de l'intérêt et que celui-ci, par conséquent, doit être plus ou moins élevé, selon que les , chances.de remboursement sont plus ou moins favorables. Yoy. Joseph. Garnier, Élfe ments d'Économie politique^ p. 355, et BaudriUart, Manuel d' Économie politique, p. 357.

Avec un témoignage en faveur des Israélites qui a une si haute valeur, nous pouvons clore la discussion sur le reproche d'usure adressé aux Israélites, et nous pouvons examiner ce que vaut cet autre reproche : que les Israélites sont tous commerçants.

Que veut-on dire par là? Prétend-on que nous avons une grande aptitude pour le commerce? Nous ne nous en défendrons pas, car il n'y a là rien qui doive nous faire rougir- Le commerce pouvait être méprisé dans la société féodale, alors qu'on croyait que guerroyer toujours et sans cesse, était le but suprême assigné par Dieu à l'humanité. Mais on ne saurait plus le dédaigner de nos jours où Ton comprend mieux la destination de l'homme, où de saines notions économiques se répandent partout. On reconnaît aujourd'hui que le commerçant contribue au bien de la société comme Pagriculteur, comme l'industriel, comme le savant et l'artiste. « Les commerçants, dit le savant rédacteur en chef du journal des Économistes, servent à rapprocher les différentes parties de la production entre elles et les différents produits du consommateur. De là naît une catégorie spéciale d'industrie qui n'est pas moins utile que toutes les autres. Dans le cours de la vie, on a besoin d'une multitude presque infinie de choses différentes. S'il fallait tirer directement chacune d'elles de son producteur immédiat, on passerait tout son temps en courses et même en voyages lointains, dont les inconvénients surpasseraient parfois de beaucoup l'utilité des choses qui en seraient l'objet; il faudrait donc s'en passer. »

« Le commerçant tire de tous les pays les choses qui manquent, et il y porte celles qui y manquent; il est toujours prêt à acheter quand on veut vendre, et à vendre quand on veut acheter; il garde ses marchandises jusqu'à l'instant du besoin; il les détaille s'il le faut; enfin il en débarrasse le producteur qui en est encombré; il les met à la portée du consommateur qui ies désire, et toutes les relations deviennent ainsi faciles et commodes.

De là l'utilité réelle de ceux qu'on a désignés sous le nom d'intermédiaires et la vanité des déclamations socialistes dont

ils ont été si souvent l'objet. Le petit commerçant qu'on attaque surtout rend d'incontestables services. C'est de lui particulièrement qu'il est permis de dire à îa lettre qu'il met la denrée sous la main du consommateur; il îa divise, en effet, en petites portions, de manière à la proportionner à ses besoins et â ses ressources (1). »

Voyons aussi ce que dit sur ce sujet Fauteur de îa statistique générale de la France, « Le commerce est la coosé quence naturelle de îa production et avec elle le principal agent de la richesse. Sans la possibilité d'effectuer des échanges, chacun travaillerait forcément à satisfaire les premiers besoins de la vie, et encore son temps, partagé entre mille occupations dissemblables, y suffirait-il difficilement. Sans échanges, il y aurai t, d'un côté, encombrement des mêmes produits, et par suite, un énorme gaspillage; de l'autre, il y aurait privation, souffrance, et fort souvent disette sans ressource, pauvreté sans remède ; le développement des forces humaines se trouverait arrêté; une extension infinie de besoins et de moyens de jouissance ne donnerait plus l'éveil au génie inventif et ne mettrait plus en jeu tous les ressorts des muscles, toutes les facultés de l'esprit. Le travail, cet éternel honneur de l'homme, restant paralysé, nous ignorerions toutes sources de bien-être, qui sont en même temps pour nous des occasions d'exercer nos talents et d'enclaver dans de nouveaux liens la sociabilité, condition essentielle du bonheur terrestre »

Nous pourrions citer encore de nombreux passages tires de différents auteurs qui, tous, démontrent îa nécessité du commerce et les avantages qu'il procure; mais les témoignages que nous avons invoqués suffisent. Nous n'éprouvons donc aucun sentiment de honte quand on nous reconnaît, comme vient de le faire récemment la chambre de commerce de Rouen, le génie du trafic (3). Nous sommes heureux, au contraire, que Sa lettre, adressée au ministre de l'agriculture,

(4) BaudriUart, Manuel à' Economie politique , p. 195 et 496.

(2) Schnitzier, Statistique générale de la France, t. IV, p. 4 et 2.

(3) Voyez Archives israélites, numéro ■{"' janvier 4866, p. 40.

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du commerce et des travaux publias, par ceux qui représentent lés intérêts de l'industrie rouennaise, constate que les Israélites algériens peuvent seuls disputer aux Anglais le monopole du commerce en Orient.

Mais si l'on veut dire que les Israélites n'ont d'aptitude que pour le commerce ou que l'amour du lucre les pousse de préférence vers le négoce et les éloigne de toute autre carrière, nous serons forcés de donner à ceux qui parlent ainsi le démenti le plus catégorique, et les faits sont là pour nous soutenir. Citons la France pour exemple. Nous trouvons des Israélites dans toutes les professions libérales , ainsi que dans l'industrie et dans l'armée.

11 y a, en effet, des Israélites, officiers et médecins militaires, membres de l'Institut, de la Société d'économie politique, de celle des gens de lettres, de la Société asiatique et de diverses Sociétés savantes des départements. Il va des Israélites professeurs.au collège de France, aux Facultés de médecine de Paris et de Strasbourg, aux Facultés de lettres de Besançon et de Dijon, au Conservatoire des arts et métiers et à celui de musique; il y en a un grand nombre attachés comme professeurs aux lycées de Paris, à ceux des départements et aux collèges communaux.

On trouve des Israélites dans la magistrature, parmi les ingénieurs des mines et cêux des ponts et chaussées, dans lés télégraphes, parmi les conseillers de préfecture et les sous préfets, dans le barreau de Paris et de la province.

Il y a des Israélites qui sont agréés, avoués, huissiers, greffiers de tribunaux et de justices de paix, notaires, consuls, inspecteurs, sous-inspecteurs et gardes généraux des eaux et forêts.

On en trouve,qui sont employés dans les contributions directes et indirectes* dans l'enregistrement, dans les postes. Les médecins Israélites sont très-nombreux.

Le Judaïsme est représenté aussi dans l'art et la littérature; on compte à Paris, parmi les Israélites, plusieurs hommes de lettres et journalistes, des peintres, des graveurs, des artistes musiciens, des compositeurs de musique, des sculpteurs, des artistes dramatiques.

L'industrie a été aussi abordée par les Israélites; il y a à Mulhouse, Bischviller, Thann, Blamont, Saarebourg, Bel* fort, Haguenau, Bordeaux, Elbeuf, Besançon, Paris, Chau^ mont, Lunévilte, Clermont-Ferrand, Sainte-Marie-aux-Mines, Gérard mer (Vosges), Dûttlenheim (Bas-Rhin), Saarguemines, Saint-Claude (Jura), Verdun (Meuse), Wintzenheim (Haut- Rhin), Tomblaine (Meurthe), des établissements industriels appartenant à des sectateurs du Judaïsme. Nous connaissons des maîtres de forges israélites et des verreries qui ont des Israélites pour propriétaires. Enfin, il y a des directeurs de forges, des directeurs de salines, des directeurs d'usines à gaz, des ingénieurs et des chimistes Israélites employés dans des établissements appartenant à des catholiques. — Les premiers chemins de fer construits en France avaient des Israélites pour entrepreneurs.

En Alsace, il y a des agriculteurs israélites; il y en a encore dans le Midi, ainsi que dans la Meuse et dans la Meurthe.

Ajoutons que la Légion d'honneur compte beaucoup d'Israélites parmi ses membres.

Ajoutons aussi que plusieurs Israélites siègent au Corps législatif et que le ministère des finances était récemment encore occupé par un de nos coreligionnaires. La Chambre des députés, sous Louis-Philippe, l'Assemblée constituante, en 1848, et l'Assemblée législative, en 1849, comptaient des Israélites parmi leurs membres, et deux Israélites occupèrent, à cette époque, l'un, le ministère de la justice; l'autre, le ministère des finances. Des Israélites sont appelés dans les conseils généraux et les conseils municipaux. Ils prouvent, en briguant ces fonctions, qu'ils s'occupent non-seulement de leurs propres intérêts^ mais de l'intérêt du pays ; il y en a plusieurs qui sont maires et adjoints.

Par l'exposé qui précède et qui, nous le répétons, est incomplet, on voit que les Israélites français fournissent un large contingent à d'autres professions qu'au commerce et à la banque, que leurs aptitudes et leurs désirs ne les portent pas seulement au négoce.

Ce que nous avons constate pour !a France, on peut le voir dans tous Ses pays où l'Israélite est émancipé.

Il y a, en Angleterre, des prolesseurs, des savants, des médecins, des légistes, des officiers Israélites. Au Parlement siègent plusieurs de nos coreligionnaires* et l'un d'eux a rempli les fonctions de lord maire de Londres, {onctions qui viennent d'être remplies, encore récemment par un autre de nos frères. A Liverpool aussi le lord maire est Israélite, et dans différents comtés il y a des shériffs appartenant au culte Israélite.

En Belgique, un autre Israélite est sénateur* et de nombreux fonctionnaires, avocats et médecins professent !e culte mosaïque.

Dans les Pays-Bas, des Israélites sont entres dans les corps délibérants; l'un de ceux qui y -siègent aujourd'hui a été naguère ministre de la justice. 11 va, dans les différentes villes de la Hollande, des juges de paix, procureurs, greffiers, avocats, médecins, ingénieurs, professeurs, agents consulaires, artistes et manufacturiers israélites.

En Italie, des Israélites sont membres de la Chambre des députés, officiers, médecins, avocats, professeurs, procureurs, architectes, ingénieurs, journalistes, fabricants; l'un d'eux est secrétaire du ministère des affaires étrangères.

En Suisse, il y a des Israélites manufacturiers et journalistes.

En Autriche et ers Hongrie, des Israélites sont journalistes, députés, avocats, ingénieurs, officiers, chefs dans l'administration des chemins de fer. médecins, professeurs, hommes de lettres, manufacturier;.

!! en est de même en Prusse et dans le reste de l'Allemagne, en Suède, en Danemark et dans Ses colonies anglaises, hollandaises et danoises.

Dans les îles Ioniennes, où on ne leur a accordé que récemment l'égalité des droits, on trouve cependant, parmi eux des médecins.

En Turquie, en Syrie, au Maroc, on trouve parmi eux des médecins, des agents consulaires, des professeurs, des inter-

prêtes, des manufacturiers, des employés des messageries impérial es.

Dans la Tunisie, ils sont, agents consulaires»- employés aux ministères, médecins.

Dans la Roumanie et la Servie, on trouve des médecins, des hommes de lettres israélites.

En Russie et en Pologne, on trouve des Israélites médecins, professeurs, hommes de lettres (î).

Quelque incomplets que soient nos renseignements, ils suffisent pour mettre en lumière ce fait que l'Israélite sait souvent faire autre chose que le commerce. Us suffiront surtout, quand on voudra bien considérer que nous n'avons pas fait entrer en ligne de compte, pas plus pour la France que pour les autres pays, les rabbins, prédicateurs, ministres officiants, instituteurs, rédacteurs des journaux israélites, et les écrivains s'occupanî spécialement de la littérature juive.

Nous croyons avoir démontré que les Israélites d'aujourd'hui ne sont pas seulement négociants. Mais nos ancêtres n'étaient-ils que cela? lis l'eussent été tous qu'on n'aurait, pas le droit de les blâmer, car ceux d'entre eux qui se sont livrés au négoce ont rendu d'immenses services aux divers pays qu'ils habitaient. C'est par eux que les marchés d'Europe s'approvisionnaient des produits de l'Orient, et que les productions européennes pénétrèrent dans les bazars orientaux. Pendant la féodalité, quand la société se divisait en seigneurs qui regardaient ia carrière des armes comme seule digne d'eux, et en serfs qui étaient attaches à la glèbe et cultivaient le sol, ce ne fut que grâce aux Juifs que se pratiquaient les échanges et que les consommateurs purent se procurer les objets dont ils avaient besoin et qu'ils désiraient, Cela est si vrai que les villes où ne résidaient pas de Juifs en demandaient, que les pays dont ils furent chassés les réclamèrent peu après leur expulsion , et qu'on leur accorda toutes sortes de facilités pour le commerce, facilités qu'on

(4) Nous avons emprunté nos renseignements en grande partie an* bulletins de VMliance israéliie universelle; its sont nécessairement incomplets.

supprimait quand on voulait leur extorquer de l'argent et qu'on leur rendait contre des espèces sonnantes. Ainsi , en 1431, les habitants de Verdun sollicitèrent du concile de Baie le droit d'établissement pour les Juifs qui, seuls, pouvaient y ramener l'aisance (1).

Quand Louis le Hutin les rappela en France, il déclara dans le préambule de son ordonnance « que la commune clameur du peuple les redemande ; » Philippe le Bel déclare « qu'en meltaut fin à l'exil des Juifs, il cède aux prières de leurs débiteurs. »

A Lyon (2), on transféra le marché du samedi au dimanche pour permettre aux Juifs d'y venir (3).

C'est encore aux Juifs qu'on doit l'invention de la lettre de change qui facilite tant les relations commerciales, et selon quelques auteurs, les Assurances maritimes et autres (4).

Nous le répétons donc, si tous les Israélites du moyen âge se fussent emparés du monopole qu'on leur abandonnait, on n'aurait encore que des louanges à leur adresser. Mais le négoce n'absorba pas toute l'activité d'Israël; la science, la poésie, la diplomatie, et les fonctions de ministres, là où la bienveillance des rois le permettait, furent abordées par nos coreligionnaires. Prouvons ce que nous venons d avancer.

On sait que depuis la destruction de Jérusalem, les écoles religieuses ne cessèrent de fleurir parmi les Israélites partout où ils s'établirent. Mais les lettrés israélites ne se contentèrent pas, comme le croient généralement ceux qui ne sont pas au courant de la littérature juive, d'étudier le Talmud. La grammaire, la rhétorique, la philosophie, l'exégèse biblique les occupèrent. Les ouvrages d'Ibn-Ganach, d'Ibn- Ezra, des Kimclii, de Nachmanide, de Ralbag, d'Abravanel, d'isaac Aramah, auteur du Àkédath Ischak, de Raschi ; et dans les temps modernes, de Mendelssohn et de ses coopéra-

(1) Voyez Wassebourg.

(2) Sous Louis te Débonnaire.

(3) Voyez G. Weill, Matinées du Samedi, p. 194.

(4) Voyez Ben Chananya, Vochenblalt fur jûdische Théologie , S februar 18G5.

leurs Salomon Oublia, Brûil. Frtedlaender, prouvent que se* Israélites s'occupaient sérieusement d'étudier et de commenter la Bible, et cherchaient à connaître et à faire connaître la langue hébraïque.

La philosophie a eu parmi les Israélites des adeptes nombreux et distingués, il suffira de citer, pour en convaincre nos lecteurs, les noms de Saadya le Gaon, Juda Halévy, Maïmoni le, Joseph àlbo, Ibn-Gabirol ou Avicebron, Léo, ben Gers on ou Ralbag, et. plus tard. Spinoza. MendeUshon, Maimon (l). — A ces noms il faut ajouter encore ceux de lbn- Caspi, Abraham Ibn-David, de Moïse be;i Josué de >~arbonne, d'Elie del Medigo, contemporain de Pic de la Mirandole, de Léon l'Hébreu et Kreskas 2i. Les nombreux ouvrages composés par les kahbalistes viennent, eux aussi, nous montrer que la pensée n'a jamais perdu ses droits chez les descendants de Jacob,

Il n'y eut pas seulement des philosophes parmi les Israélites, il y eut aussi des médecins, des astronomes, des poètes, des polémistes et. des moralistes, des historiens, des voyageurs.

La poêles Juifs du moyen âge ont été admirés par déminent s écrivains chrétiens o). Et ces poètes sont nombreux : Salomon Ibn-Gabirol. Moïse Ibn-Ezra, Juda Halévy, Juda-Samuel Habass. Isaac Ibn-Israël. Schem-Tob Ardoutial, Abram Hazan. Éiiezer Hakallir, Juda al Harizi Ibn-Nagréla, Joseph ben Chasdaï. Ababu-Fadhl ben Chasdaï, Ibn-Tiblon, Ibn- Szakbel. Abraham ben Chasdaï. Juda al Harizi le Minéssîngèr, Sûskind de Trimberg 5 , 31 esc huila m en Bidas Dallera, Abraham Bedaresi. Kalonymos, Emmanuel, l'ami de Dante, Sara-

lj "S oyez L. YVogue. Esquisse d'une Théologie juive , p. 32.

2 Voyez Graelz. Hist, des Juifs, tome 5. et Munk, la philosophie es Juifs dans le Dictionnaire des sciences philosophiques.

.3) B. Hauréau et Ch. Jourdain, voyez Poésies rituel ignés des Juifs portugais, par notre ami Ëlie-Aristide Astruc. grand rabbin de Belgique, p. 7 de la préface, et dans la Revue orientale, une étude sur la poésie juive espagnole, de M. Munk, de l'Institut.

(5) Voyez Gratte GescOckte der V-^h, tome v, ch. \x.

Copia Suilam (i), le troubadour Santab de Carrion (2). Voilàles noms de quelques-uns d'entre eux, mais non pas de tous, car il y en a beaucoup qui pourraient figurer sur cette liste.

Nous ne pourrons pas citer non plus les noms de tous les médecins juifs; nous n'en nommerons que quelques-uns : Maïmonide, médecin du visir de Saladin et du sultan Alafd'hal, auteur de différents écrits sur la médecine. (Maïmonide est regardé par les Arabes comme le premier des médecins; un de leurs écrivains le place au-dessus de Galien). îl a composé dix-huit ouvrages sur la médecine (5). Les Ibnïibbon, traducteurs de divers traités sur la médecine et professeurs; Schem Tob ben Isaac de Tortose, professeur de médecine à Marseille: Jakob Botundo, professeur à Montpellier; Farrag Ibn Salomon, surnommé par ses contemporains chrétiens, Farragut. médecin du roi de Sicile, Charles d'Anjou (4); Isaac ben Mardochaï . surnommé le maestro Gayo, médecin d'un des papes qui régnèrent à Rome de 1279 à 1291 ; Bonet de Lates, médecin du pape Léon X ; Vidal Balson. né à la fin du xve siècle (5) ; Abraham de Balmes, professeur à l'Université de Padoue, au xvie siècle, et médecin du cardinal Gammari; Jacob Mantino, médecin du pape Paul III, au xvîe siècle; Elia Halphen, médecin à Venise à la même époque ; Mose Hamon, médecin de Soliman II ; son père, médecin de Selim I; Salomon-Nathan Aschkenasi, médecin de Mohammed Sokoîli, grand-vizir de Selim IL Sa femme et son fils étaient également versés dans la science médicale. Don Joseph Nasi, qui a vécu sous Selim. Soliman et Murad IV; Théodore de Sacerdoti, médecin du pape Jules III; Obadya Sfarno. qui a donné des leçons d'hébreu à Reuchling; Benjamin de Porta Léone, médecin de Ferdinand I, roi de

(15 Yahrbncli •

(2) Graetz, tome VI.

(3) Voyez Frank , article Maïmonide, dans le Dictionnaire des Sciences philosophiques.

(4) Il a traduit des traités sur la médecine de l'Arabe en ïatin. Voyez Graetz Geschichte der Yuden, tome VII, y> 488.

(5) Auteur d'ouvrages médicaux.

Naples, et, plus tard de Galéas Sforza, duc de Milan, et son fils Eliezer; David, fils d'Éliezer, et Abraham de Porta Leone, fils de David, auteur de nombreux ouvrages sur la médecine et membre du collège des médecins de Mantoue; après ce siècle, Abraham Provençal, son maître, Yehuda Abravanel, surnommé Léon ftledicus, médecin de Ferdinand I et d'Alphonse II, rois de Naples, don Joseph Abravanel, Yehuda Ibn-Yachia, Joseph Hatamari, Benjamin de Madi- ^liana, en Toscane, qui vécurent tous au xvie siècle. Presque tous les médecins que nous venons de citer ont exercé en Italie.

Il faut ajouter aux noms indiqués plus haut, ceux de Sylva, médecin ordinaire de l'Hôtel de vilie de Bordeaux, et, qui fui plus tard médecin consultant du roi de 'France (xv)ie siècle); de Montalte, médecin de Henri IV; de Pereire, qui le premier fit connaître en France les moyens de faire parler les sourds et muets, et celui de David de Rotterdam, qui introduisit la vaccine en Hollande, de David de Pomis, mort en 1500, qui a beaucoup écrit sur la science à laquelle il s'était voué ; d lsaac Ibn- Schalbeb, médecin du roi de Castille Alphonse VI, et de Zedécins, médecin de l ouis le D^bonnai re.

Nous pourrions citer encore d'autres noms, mais ce que nous avons dit suffit. C'est d'ailleurs un fait généralement reconnu que les médecins les plus célèbres du moyen âge étaient Juifs et que c'est à des sectateurs de Moïse que les princes, les rois, les papes, confièrent le soin de leur santé. On sait que François Ier, prisonnier en Espagne, fit demander à Charles Quint un médecin juif. Plusieurs écrivains israé lites et chrétiens out célébré les services que les Israélites ont rendus dans la médecine, notamment Depping, Carmoly, Kayserling, Zunz. A leur témoignage, il faut ajouter celui d'hommes plus compétents encore, car ils ont été eux-mêmes d'éminents médecins, celui de Cabanis (I), de Sprenget, de Choulant (2).

(1) Coup-d'œii sur les révolutions et ia réforme de la médecine. 2) Cités par Kivius Fiirst, Beitrege zur Geschichte der Yudischen

L'astronomie a eu, comme la médecine, des représentants distingués qui appartenaient au Judaïsme. Parmi ceux-ci, il convient de citer Ibn-Ezra (né en 1088 ou 89 et mort en 1 167), Abraham ben Chiya Ualbaigeloni (mort, en 1153), don Juda ben Mose Cohen, qui Iraduisit divers traités d'astronomie de l'arabe en castillan, sur l'ordre d'Alphonse X, et don Zag Ibn-Saïd, l'auteur des célèbres tables aîphonsines, qui, comme le remarque Graelz, devraient plutôt s'appeler tables saïdines (1).

Les polémistes et apologistes israéiites sont : Lippman, de Mulhouse; Isaac ïroki, Menazzé ben Israël et Orobio.

Les moralistes les plus célèbres sont : Bachya (Devoirs du Cœur), Bedaarchi (Beehinat Olatn), Jacob d'Orléans (Sepher Hayaschar), l'auteur du livre des Dévots (2) (Sepher Chasidim), les prédicateurs Moïse de Couçy, Mosché Hadarscban, l'auteur du Midrasch-Rabba, Simon Kara , l'auteur de la collection Yalkut, Nachmanide; Ephraïm Luncleschùlz.

Il y a eu des fabulistes hébreux parmi lesquels il faut distinguer Berachya Crispia ; des historiens, comme Abraham Ibn-Daud, David Gans, Azulaï, Abraham ben David, auteur du Sepher Hakabalak, Abraham Zacuto (Youchasin), Gue~ dalia ibn-Yachia (Sehalschelet Hakabalah) ; des naturalistes, comme Salomon Haiévi, sous le règne d'Alphonse X; des touristes, comme Benjamin de ïudèle et Petachia; des écrivains qui, tout en ne voyageant pas autant que les deux auteurs que nous venons de mentionner, ont cependant laissé d'intéressantes relations de voyages, coujme Obadia de Bertinoro. le commentateur de la Mischua, et Elie de Pesaro (3),

Aerzte in Italien, dans le 2e vol. du Yahrbuch fur die Geschichie der Yvden .

(4) Graelz, Geschichie der Yunden, tome XII, p. 138.

(2) Jehuda Hachasid.

: (3) Voyez Yahrbuch fur der Geschichte der Yuden, tome II, page S et tome 3, pages 4S8 et suivantes. La relation d' Obadia de Ber tinoro a été traduite en français dans les Archives israéiites. par M. Schmti» et réunie en 1 broch. in-8».

et enfin des navigateurs, comme Louis de Terre?, compagnon de Christophe Colomb (1).

C'est aussi parmi ces Israélites qu'on dit avoir été exclusivement livrés au commerce, que les rois, et surtout les sultans, choisirent souvent des conseillers, des ministres, des ambassadeurs. Samuel Ibn-Nagrela [né en 995) fut vizir du roi de Grenade Habus et de son successeur Badis, et eut ainsi la direction de toutes les affaires du royaume. A la même époque. Joseph Ibn-3ïigasch, un exilé du royaume de Grenade, occupait un poste élevé auprès de Mohammed Algafer, roi de Sévilîe. Yekutiel Ibn-Hassan, le Mécène d'Ibn- Gabirol. était un des conseillers du roi Yachya Ibn-Mondir, à Saragosse; Joseph Ibn-Nagrela succéda à son père et fut, comme lui, vizir du roi Badis. Abu Fadhl ben Chasdaï (2) fut ministre du roi de Saragosse Àlmuktadir Billah. Le roi de Caslille, Alphonse VI, avait un conseiller israélite du nom de Cidelins, et son secrétaire particulier était aussi un Israélite : Amram ben Isaac Ibn-Schalbib. De 1106 à 1145, on compte dans les différents petits royaumes entre lesquels était divisée alors l'Espagne, plusieurs Israélites qui portaient les titres de uzirs et de princes. Abu Ayub Salomon lbn-Almua!lem était médecin et vizir du caiil Aii, à Seviiie. Ibn-Kamnial était vizir à la mêa]e cour. Sabu-Ischak Ibn- Mohagar portait aussi le titre de vizir et Salomon Ibn-Faruzal celui de prince. L'astronome Albargeloni (mort en 1156) parait avoir été ministre de la police d'un prince musulman.

En l'année 1154, il y avait à la cour du calife égyptien Ai» Hafid Leddin-Aliah, un ministre israélite qui était entré tellement avant dans l'intimité du souverain, qu'il dut demeurer dans le palais de son maître. Il se nommait SamuelEbn- Mansur. En 1288, un Israélite Saad Addenda, ainsi nommé par son souverain, car Saad Addaula signifie soutien de l'empire, était ministre des finances du Shah de Perse. Ferdi-

(1) Voyez Kayserling, Theilnahme von Yuden an tien Poriuguesiwiieu Entdeckungen, dans le 3e vol. du Yahrbuch,

(2) Né en 1040. Voyez Graetz, tome VI,

» and IV, qui régnait eu bastille de 1295 a 1512. avait pour ministre des finances un Juif*, appelé Samuel ; Marie de Molina la mère du roi, fut nommée régente après la mort de son fils; elle confia à un autre Israélite, don J/ose, le poste qu'avait occupé Samuel. Le régent, don Juan-Emmanuel choisit aussi un Israélite pour le mettre à la tête des finances du royaume. Son ministre se nommait Jehuda ben Isaac Ibn- Wakar. Sous le roi Alphonse XI (1325-1580), deux Israélites, don Joseph de Eciya et Samuel Ibn-Wakar furent très-influents à la cour. Le premier était ministre des finances et membre du conseil privé ; l'autre était médecin, et avait un grand empire sur l'esprit du roi qui le consultait souvent sur des questions politiques; Mose Abudiel devint un des grands dignitaires de la cour sous le même roi. après la mort tragique de don Joseph ei de Ibn-Wakar.

Le ministre des finances du roi don Pedro (1350-1569 était don Samuel B. Meir Allari, ou Abuiafîa comme, on le nommait. Il était aussi un des conseillers intimes du roi (!}'. Abravanel (né en 1457) était conseiller intime du roi de Portugal Alphonse V. Forcé de fuir, il se réfugia en Castille où Ferdinand et Isabelle utilisèrent ses talents et le nommèrent ministre des finances. En 1492 il suivit ses frères dans l'exil, et arriva à Naples. Ferdinand le Bâtard l'accueillit avec faveur et l'admit à sa cour. Il continua ses services auprès d'Alphonse II, fils et successeur de Ferdinand, et le suivit même à Messine quand il quitta .Naples devant l'armée victorieuse de Charles VIII, roi de France. Pendant les dernières années de sa vie, il fut chargé par ie conseil de la république de Venise, de conclure un traité avec le roi de Portugal (2). Don Joseph Nasi fat conseiller des

(1) Nous avons rais à protit, pour ia plus grande partie de ce qui précède, l'excellente Histoire des Juifs de Graetz, tomes VI et VII.

(2) Ceux qui veulent avoir une connaissance exacte et détaillée de la vie et des travaux d'Abravanel, peuvent consulter sa biographie par S, Honel, Lien d'Israël, 5e année, p. 355 et suiv., et une consciencieuse étude de M. Schwab, Ahravanel et son époque (J vol. in-8. an bureau des Archives israêliies) .

sultans Sélim 1 et Soliman 11 (il est mort en 1579) (1).

Par cette énumération rapide et incomplète des Israélites qui se sont distingués dans la littérature, les sciences et la politique, on peut voir qu'on commet une grave erreur quand on se représente les Israélites du moyen âge comme des hommes uniquement occupés à acheter, à vendre, à prêter de l'argent

Viais quand nous aurons fait passer dans l'âme de non lecteurs la conviction que les Israélites d'aujourd'hui entrent avec empressement et se distinguent dans toutes les carrières libérales, et que ceux d'autrefois acceptaient avec joie les charges qu'on voulait bien leur confier, et se livraient avec ardeur à l'étude (2), nous ne pourrons pas encore nous tenir pour satisfaits; il nous reste à montrer que nos coreligionnaires, contrairement à l'opinion généralement reçue, aiment le travail manuel et qu'ils saisissent l'instrument de l'ouvrier aussi volontiers que l'aune du marchand.

Le fait seul qu'on trouve des sociétés israélites d'encouragement au travail ou des écoles israélites d'arts et métiers, à Paris, Metz, Strasbourg, Mulhouse, Lyon, Marseille, Bayonne et Constantine, dans plusieurs villes de l'Allemagne, notamment à Vienne et à Pesth, prouve que le goût des états manuels existe chez les adhérents du Judaïsme.

Ces diverses sociétés et écoles ont formé déjà un grand nombre d'excellents ouvriers. Nous n'en connaissons pas le chiffre exact, mais nous savons que l'école de Strasbourg seule a fourni, en 1857, neuf ouvriers appartenant à divers états; en 1858, neuf; en 1859, quinze; en 1860, sept, en 1861, six; en 1862, dix; en 1865, dix; en 1864, dix-huit. Ainsi, dans une période de huit ans, cette école a formé quatre-vingt-quatre ouvriers israélites dans un seul départe-

(1) Voyez Livius Furst, Beitraege zur Geschichte «1er jùdischea Aerzte, dans le tome II, du Yahrbuch fur Geschichte der Yuden. Charlemagne avait un ambassadeur Israélite nommé Isaac.

(2) Nous n'avons mentionné plus haut que les Israélites qui ont écrit sur d'autres sujets que le Talmud; nous n'avons pas parlé des études talmudiques qui comptaient d'innombrables adeptes et ont donné naissance à une foule d'écrits.

ment. L'école de Mulhouse comptait, en 1864, quarantequatre élèves. Les professions embrassées par les élèves des écoles de Strasbourg et de Mulhouse sont celles de tailleur, coiffeur, tapissier, sellier, tourneur, ferblantier, graveur, passementier, batteur d'or, relieur, fondeur, peintre, serrurier, bijoutier, doreur, jardinier, typographe, pelletier, lithographe, menuisier -ébéniste, chaudronnier, cordonnier, gantier, sculpteur, boulanger, orfèvre, mécanicien, tanneur, imprimeur sur étoffes, menuisier, casquetier, brossier, photographe.

En Alsace même, où se recrutent les éîèvei de l'école de Strasbourg et de Mulhouse, il existe encore de nombreux ouvriers qui se sont formés sans avoir fréquenté ces écoles; il y a des ouvriers israélites dans presque toutes les villes de France (1), et il est rare de trouver aujourd'hui une communauté israélite qui ne compte pas dans son sein quelqu'un de ses membres vivant du travail de ses mains.

Les femmes israélites aussi sont entrées dans la même voie et on en trouve dans toutes les professions que les femmes peuvent embrasser.

Ce qui est vrai en France l'est aussi dans d'autres pays. Et ce n'est pas seulement dans les pays où les Israélites sont émancipés qu'ils s'adonnent aux métiers; mais dans ceux mêmes ou nos coreligionnaires ne jouissent pas encore de leurs droits, on trouve parmi eux de nombreux artisans. En Orient les Israélites se distinguent avantageusement des Arabes par leur amour pour le travail manuel, Ainsi, à Tétuan (Maroc) , les Arabes se bornent à la fabrication des armes, de sucreries et de broderies d'or sur velours; les Juifs sont tailleurs , cordonniers, serruriers, charpentiers, menuisiers, ferblantiers, doreurs, orfèvres, muletiers; les femmes sont couturières, blanchisseuses de linge; elles fabriquent des sucreries et ont enfin une industrie particulière : celle de blanchir les maisons (2).

(1) Nous connaissons des Israélites ouvriers imprimeurs à Verdun, ouvriers gantiers à Lunéville, ouvriers tanneurs à Blûmout

(2) Voy. Hermann Cohn, Mœurs de Tétuan, dans les Archives Uraè- Htes, numéro du 1«« octobre 1865.

Une statistique communiquée à l'Alliance Israélite par M. Giuseppe Toledano (1) montre qu'en 1861, il y avait à Tripoli, parmi les Israélites, sept tourneurs, onze terrassiers, cinq boulangers» quarante fumistes, trente-cinq menuisiers, vingt-cinq maçons, quatre forgerons, quinze teinturiers, dix cordonniers, trente- cinq tailleurs, quarante boucliers, vingt portefaix, cinquante fileuses, deux cents fabricants de ru^ bans, cinquante passementiers, cinq fabricants de boutons, quinze fabricants de soieries.

En Pologne, tous les métiers sont exercés par les Israélites. Un compte rendu officiel présenté en 1830 à la Diète portait à 113,593 le nombre des ariisans et ouvriers israélites résidant dans les provinces polonaises (2).

Et cet état de choses ne date pas d'aujourd'hui, il y a longtemps qu'il existe. A Rome, les Israélites construisirent le théâtre de Vespasien; en France, ils étaient, dès la première race, teinturiers et orfèvres; ils furent longtemps en réputation pour l'art de damasquiner les armes et de broder les étoffes d'or et d'argent ; ils ont apporté et développé à Trévoux l'industrie de l'affinage et de l'étirage d'or, et aux xie, xne et xme siècles, ils exerçaient avec succès plusieurs métiers et arts mécaniques. C'est à eux que le Portugal doit l'introduction et le perfectionnement de l'art typographique, et la Hollande est redevable à ses ouvriers israélites de sa supériorité dans l'art du lapidaire (3). Tournefort a vu en Afrique des Israélites orfèvres, forgerons, taillandiers, tisserands. Basnage dit que les Juifs exerçaient tous les métiers. Il y avait dans tous les pays de l'Europe et même en Asie et en Afrique, de nombreuses imprimeries hébraïques (fui em* ployaient des ouvriers israélites.

Il ne pouvait pas en être autrement d'ailleurs, car les livres religieux des Israélites préconisent le travail manuel. «Quand

(1) Elle est publiée dans le bulletin de X Alliance du moi» de janvier

(2) Lubliner {les Juifs de la Pologne), cité par Ben -lAvi, Mëti'riéê'éd* samedi , p. 206.

(3) Matinées du samedi ^ p. 206.

tu te nourriras du travail de tes mains, dit le psaume 128, tu prospéreras et tu seras heureux. » Aime le travail, dit la Mischna (l),et elle ajoute un peu plus loin : « Les études religieuses qui ne sont pas accompagnées d'un métier finissent par se perdre et conduisent au péché. (2) » « Celui qui vit de son travail, dit le Talmud, est plus grand que celui qui craint Dieu (et passe sa vie dans l'oisiveté) (3). »

« Le travail, lisons-nous dans le traité de Nédarim, honore ceux qui s'y livrent (4). L'homme est né pour le travail : » voilà ce que nous apprend le Midrasch Rabbah (5). Dans le traité de Synhédrin on lit ce qui suit : « il y a un proverbe qui dit que la famine a régné sept ans, mais qu'elle n'a pas frappe à la porte de l'ouvrier (6). De même que le père doit donner à son fils l'instruction religieuse et chercher à le marier, de même il est de son devoir de lui faire apprendre un état (7). » « Ne pas donner de profession à son enfant, dit le même traité, au nom de R. Juda, c'est l'élever pour le brigandage (8). » « Soumets-toi au travail le plus humiliant (dépouille une bête morte dans la rue) et n'aie pas recours à la charité, dit le traité de Pesachim. »

Les écrivains sacrés et les auteurs talmudiques auraient pu appuyer leurs enseignements par des exemples : les premiers auraient pu montrer à ceux qu'ils voulaient encourager au travailles nombreux artisans vivant en Israël. Les Israélites formant un peuple à part devaient avoir dans leur sein des ouvriers fabriquant les divers objets dont ils avaient besoin. Aussi trouvait-on parmi eux des fileuses, des tisserands, des hommes ou des femmes travaillant aux ouvrages de broderie et de tapisserie, des fouleurs et des teinturiers,

il) Abolh, chap. i, m. 4 0.

(2) Abolh, chap. u, m. 2.

(3) Berachot, f. 8, a.

(4) Nédarim, f. 49, a.

(5) Midrasch Rabbah» 16, a.

(6) Synhédrin, 29, a.

(7) Kiduschin, 30, b.

(8; ïbid,, 29, a.

des tanneurs, des cordonniers, des ouvriers fabriquant le> ustensiles de ménage, les armes et les briques, des forgerons, des maçons, des tailleurs de pierre, des charpentiers, des charrons, des orfèvres, des batteurs d'argent, de» hommes habiles dans la manipulation de tous les métaux, dans l'art de monter les pierres précieuses, et surtout dans la composition des parfums (1), et enfin des potiers. Quelques-uns de ces métiers étaient l'occupation spéciale de certaines familles. Le premier livre des Chroniques parle de deux familles spécialement adonnées, l'une au tissage, l'autre à la poterie (2). Parmi les prêtres et les lévites, i! y en avait qui s'occupaient particulièrement de ia cuisson des pains de proposition et d'autres de la composition des parfums devant servir au temple 3 .

Du temps où vivaient les auteurs de la Mischna et du Talmud, le goût des états manuels n'avait pas baissé. Il y avait encore à cette époque de certaines familles qui excellaient dans quelques professions auxquelles elles s'adonnaient de préférence à toute autre. Une certaine famille Garmi ne trouvait pas de rivaux dans la fabrication des pains de proposition. Des ouvriers appelés de l'Egypte, pour rivaliser avec elle, durent s'avouer vaincus. La famille Abtinos était célèbre dans la préparation des huiles odoriférantes qui servaient dans le sanctuaire (4).

A Alexandrie, les artisans étaient si nombreux qu'ils avaient formé des corporations, et chaque corps de métier occupait, dans la magnifique synagogue de cette ville, des places réservées. On voyait, en effet, dans ce temple, des stalles appartenant aux orfèvres, d'autres réservées aux batteurs d'argent, d'autres encore où venaient se placer les tisserands. Les forgerons se tenaient aussi ensemble (5).

(4) Voy. Muni, Palestine^ y. 387 et suiv.

(2) Chroniques, livre I, ch. iv, v. 21-24,

(3) Ibid. 9, 30, 32.

(4) Joma, 38 a,

(5) Succot,51 I>.

Les fondeurs de métaux à Jérusalem paraissent avoir eu une synagogue qui était leur propriété (1).

Mais ce qui devait surtout, donner de la force aux enseignements de nos docteurs, relativement au travail manuel, c'est qu'ils prêchaient d'exemple. Ils pouvaient en engager d'autres à devenir artisans, car ils étaient artisans euxmêmes. On trouve mentionnés dans les livres talmudiques plus de cent docteurs qui exerçaient des professions, et voici l'indication de celles qu'ils avaient choisies • tanneur, boulanger, parfumeur, cordonnier, blanchisseur, chaudronnier, coutelier, meunier, portefaix (*2).

Nous croyons avoir démontré que le travail n'a jamais ete proscrit chez les Israélites; qu'il a, au contraire, toujours été en honneur chez eux; et si, quelques années avant la révolution de 1789, il n'y avait plus en France et dans d'autres pays européens que de rares artisans israélites, c'est que l'exclusion systématique, dont les Juifs étaient l'objet de la part des corporations, a lassé à la fin leur courage, et qu'ils ont dû étouffer en eux une vocation qu'on condamnait à rester stérile.

îi en a été de même pour l'industrie. Par ce que nous avons dit plus haut, on a pu se convaincre que les Israélites, vivant en Palestine et formant une nation, n'étaient pas sans se livrer à certaines industries. Quand ils durent quitter leur patrie, quand ils furent dispersés sur toute la terre, ils ne renoncèrent pas à l'industrie aussi longtemps qu'on leur permettait de s'y livrer. Sous la domination des Maures, ils avaient en Espagne des manufactures de cuirs et de papiers.

(1) Ibid. Voyez à ce sujet un intéressant articie du Ben Chananya, numéro du 8 février 4865; il est intitulé : Bas vereinsvesen in Israël et est dû à la savante plume du rédacteur en chef, le grand rabbin de Szegedin, Léopold Loew. Nous avons déjà eu occasion de citer plus haut cette excellente étude.

(2) Voyez paraboles, légendes et pensées du Talmud et du Mjdrasch, par Giuseppe Lévy. Cet ouvrage, composé en italien, a été traduit en allemand. Nous tenons à déclares que cette traduction nous a beaucoup îservi.

Sous Philippe-Auguste, ils avaient dans la seule ville d> Paris quarante-deux fabriques de draps, En i550, quand Henri Iï leur permit de s'établir à Bordeaux et à Bayonne, il dit dans ses lettres patentes que c'est en considération du bien que faisaient au pays leurs manufactures et industries. En Italie aussi, ils avaient de nombreuses fabriques, et c'est à un rabbin que le pape Sixte-Quint accorda le premier privilège de travailler la soie (T. Vingt ans après l'invention de. Gutenberg, il y avait déjà dans différentes villes de l'Europe de nombreuses imprimeries hébraïques, fondées et dirigées par des Israélites. Ce n'est que quand on leur défendit de l'être que les Israélites cessèrent d'être manufacturiers. Aujourd'hui ils se livrent avec une nouvelle ardeur à l'industrie et il y a des fabricants israélites non-seulement dans les vilies de France que nous avons énumérées plus haut, mais dans tous les pays. Si nous ne nous trompons, la principale fabrique de porcelaines de la Hongrie est la propriété d'un Israélite, et, dans la Bohême, il y a des Israélites qui occupent un rang distingué parmi les manufacturiers qui livrent au commerce les tissus de coton, 11 y a en France et ailleurs beaucoup et d'importantes imprimeries; les éditeurs israélites sont nombreux. A Tripoli, il y a trente-sept manufacturiers, et nous avons déjà dit plus haut qu'il y a aussi quinze fabricants de soierie, deux cents fabricants de rubans, cinquante fabricants de passementerie et cinq fabricants de boutons, vingt fabricants de baillottes.

Nous avons aussi dit un mot plus haut en passant sur l'agriculture chez les Israélites. Le sujet mérite que nous nous y arrêtions encore un instant.

Il est à peine nécessaire de rappeler que le peuple israé= lite était un peuple essentiellement agricole. « Moïse fit de l'agriculture la base de sa Constitution (2), » dit Munk, et les trois grandes fêtes étaient en rapport avec l'agriculture.

(t) Matinées du samedi.

(2) Munk, Palestine, p. 359. Voyez aussi Fleuri, Mesur* des Israélites.

La fête de Pâque, en effet, était la fête de la moisson de l'orge; îe deuxième jour de cette solennité on apportait an temple une gerbe d'orge de la nouvelle moisson. La Pentecôte était la fête de la moisson du froment; la fête des Cabanes était la fête de la récolte, ou plutôt de toutes les récoltes.

Quand la Thora veut engager le peuple à obéir aux lois, elle lui promet pour prix de son obéissance des moissons abondantes (1). Les prescriptions défendant le mélange des semences (2), celles relatives aux arbres fruitiers (3) à l'année sabbatique (4) et au jubilé (5), aux restes qu'il faut laisser aux pauvres (6), à la dîme (7), prouvent surabondamment que les Israélites devaient être avant tout des cultivateurs, et ils le furent exclusivement jusqu'à l'époque des Rois. Alors îe commerce fut introduit en Israël, mais l'agriculture (8) ne cessa pas d'être l'occupation favorite des habitants de la Palestine, jusqu'au moment où les Romains les chassèrent de leur pays. C'est ce que nous prouveront quelques extraits du Talmud.

Il est à remarquer, tout d'abord, que la Mischna consacre plusieurs traités aux diverses questions relatives à la culture: au mélange des semences, aux dîmes, aux prémices, aux restes de la récolte qu'on laisse aux pauvres, à l'année sabbatique, aux premiers produits des arbres nouvellement plantés (9).

Et dans le Talmud nous lisons les sentences suivantes : « Celui qui ne possède pas un champ ne s'appelle pas véri-

(4) Lévitique, 26, 4.

(2) Deutéron., xxn, 9.

(3) Lévitique, 19, 23-25.

(4) Ibid. 25, 1-8.

(5) Ibid. t ibid. 9 et suivantes.

(6) Ibid. 19, 9-11 et 23, 22.

(7) Deutéron., 14, 22.

(8) Nous entendons par agriculture non-seulement la culture des terres, #iais celle des vignes et des oliviers.

(9) Ces traités forment le Seder Zeraim, le livre des senisnces.

tablement un homme, car il est dit daitè l'Écriture, il Dieu a donné la terre à l'homme (1). »

« Sème et n'achète pas, car lors même que les terres n auraient pas grande valeur et que les denrées fussent à un bas prix, ii serait préférable de se livrer à la culture, car elle offre un revenu durable (2). »

Il est dit dans ie livre des Proverbes veh, 12; : « celui qui cultive sa terre sera rassasié; nous apprenons par là qu'on ne vit dans l'abondance que si on se fait le serviteur de la terre (5). »

11 est dit dans l'Ecclésiasle : - sème la semence des le matin et ne laisse pas reposer tes mains le soir, car tu ne sais pas ce qui réussira le mieux (4). » A quoi le Talmud ajoute : «Quand tu as semé dans le premier quartier de l'année, sème encore dans le dernier quartier de peur qu'il ne survienne une sécheresse et que tes premières semences ne produisent pas (5). *

Même après leur dispersion, les Israélites se conformérent aux avis de leurs docteurs et ils aimèrent encore la vie des champs. Au xne siècle, Pelaehia vit des agriculteurs Israélites à Ninive; Benjamin de Tudèle vit sur le Mont-Parnasse, une colonie d'agriculteurs Juifs. Il y en avait en Lithuanie au xvne siècle, ainsi que dans la Pologne. On en vit aussi dans la Perse septentrionale au mont Caucase, â Cuba. Les principaux planteurs de Surinam appartenaient à la religion de Moïse (6). Au xvie siècle, les Israélites offrirent de défricher les landes de Gascogne pour prix de leur rentrée en France (7).

(1) Jebaïuos, p. 65, a.

(2) Ibid., Ibid.

(3) Syiihedrin, 58, b. à la fin de la page.

(4) Ecclésiaste, ch. h, v. 6.

(5) Aboth de R. Nathan.

(6) Voy. Grégoire, Jiégén, physique, morale et politique des Juifs.

(7) Voy. De V agriculture chez les Israélites anciens et modernes, par Alphandéry ; Vérité israélite, tome III, p. 175 ; Ben Lévv. Matinées du samedi.

Aujourd'hui il y a des agriculteurs israélites dans tous les pays. Il y a en France des Israélites propriétaires de vastes domaines qu'ils exploitent avec tant d'intelligence que la croix de la Légion d'honneur est venue récompenser leurs efforts; il y en a qui font partie des jurys chargés de décerner les récompenses dans les concours régionaux et départementaux ; nous connaissons des Israélites membres et présidents de sociétés d'agriculture. Un instituteur israélite a été récompensé, H n'y a pas longtemps encore, par un comice agricole, pour le zélé qu'il met à enseigner à ses élèves des notions d'agriculture, et il est le seul instituteur de l'arrondissement qui ait pris cette initiative; ses collègues catholiques et protestants ont négligé d'inscrire cette matière dans leurs programmes. Il y a en Alsace et en Lorraine beaucoup de propriétaires fonciers, et s'il est vrai qu'ils ne font pas de l'agriculture une profession exclusive, il serait pourtant injuste de prétendre qu'ils y restent étrangers.

Nous avons passé en revue les principaux reproches qu'on adresse aux Israélites. Il nous reste cependant à en examiner encore quelques autres.

Quand on commença à s'occuper en Allemagne des droits des Israélites, Michaélis prétendit que les Juifs ne seraient jamais de bons patriotes. Cette erreur a été, depuis, répétée bien des fois. Il ne faut cependant pas de grands efforts de réflexion pour se convaincre que l'assertion que nous venons de rappeler ne mérite pas la moindre créance. Si Ton disait qu'il y a des catholiques qui, aux intérêts de leur patrie, préfèrent ceux du Saint Siège: qu'il y a des protestants qui ont une sympathie toute particulière pour les puissances protestantes, on se tromperait sans doute, mais celte opinion aurait au moins une apparence de raison. Il n'en sauraitêlre de même quand il s'agit d'Israélites. Il n'y a pas de gouvernement israélite, de peuple Juif, dont les intérêts puissent devenir ceux des Israélites résidant dans d'autres pays, et qui, à un moment donné, seraient en opposition avec les intérêts de ces pays. Les Israélites ne sont pas une nation, ils sont une religion, etlems intérêts se confondent avec ceux des peuple*

au milieu desquels ils vivent. L'Israélite français est Français de cœur et d'âme, comme l'Israélite allemand est Allemand. Ce dernier même est tellement Allemand, il ressemble tellement à ses concitoyens des autres cultes, que comme eux, il n'aime que médiocrement ce qui vient de ia France (1). Qu'on aille dans toutes Jes contrées où l'Israélite est émancipé, qu'on y étudie les habitudes de nos coreligionnaires et on verra qu'ils travaillent avec autant d'ardeur que leurs frères chrétiens à la prospérité de leur patrie. Ils s'identifient avec les intérêts et même avec les passions de leurs compatriotes. On trouve des Israélites dans les différents partis politiques entre lesquels se divisent les populations. Des faits récents l'ontprouvé, Dans la dernière insurrection polonaise, les Juifs combattaient à côté des chrétiens, et dans la redoutable lutte qui s'était élevée entre les Étals du sud et ceux du nord de ia république américaine, on a pu remarquer des Israélites dans Tun et l'autre camp. Un des ministres sécessionnistes appartenait au judaïsme. Nous n'en sommes pas du tout fier, et nous aurions préféré que les Israélites dont les ancêtres étaient esclaves, ne se rangeassent pas sous le drapeau de ceux qui voulaient à tout prix maintenir l'esclavage; nous citons le fait uniquement pour montrer que l'Israélite émancipé n'est Israélite qu'au temple, et que hors de là, il appartient corps et âme à la nation dont il fait partie.

Même avant d'être émancipés, les Israélites montraient qu'ils étaient dignes de l'être par leur dévouement aux républiques ou aux souverains sous les lois desquels ils vivaient. Eu 1698, les Juifs de Metz tirèrent des grains de Francfort et ramenèrent l'abondance dans le psys messin qui souffrait de la disette (2). En l'an 1559, les Israélites de Bordeaux firent distribuer gratuitement aux pauvres qu'une horrible famine

[i; Le peu d'empressement des Israélites de certaines parties de l'Allemagne à entrer dans V Alliance israélile universelle, fondée psr des Français et ayant son siège central en France; ia formation d'une société allemande poursuivant un but analogue, sont une preuve à l'appui de ce que nous disons.

(2) Grégoire, Régénération des Jvifs. . 77.

avait réduits à la désolation, un approvisionnement consuls rable de blés : En 1770, Cerfbeer approvisionna de blé l'Alsace où la disette se faisait sentir.

Le prince Guillaume d'Orange, préparant son expédition contre Jacques Iï, avait besoin d'argent. C'est un banquier juif qui vint lui offrir la somme qui lui était nécessaire. Schwaitzau, c'est ainsi que s'appelait le généreux Israélite, en apportant au prince deux millions, lui dit : si vous êtes heureux vous me les rendrez, sinon je consens à les perdre (1). Eu 1369, les Israélites de Burgos refusèrent de reconnaître Henri de Transtamare, disant qu'ils avaient juîe fidélité à don Pedre et qu'ils ne reconnaîtraient d'autre maître que le fils de leur roi.

Un fait analogue à celui qui s'est passé entre Schwartzau et le prince d'Orange, eut lieu en Autriche dans le cours de ce siècle. Dans la guerre d'indépendance qui fonda la république américaine, un citoyen Israélite, Salomon, paya à plusieurs membres du congrès leurs dépenses, et l'historien Madison dit qu'il ne sait comment le congrès aurait pu se réunir sansl'argent et le crédit de Salomon (2).

En s'attachant aux pays où ils étaient tolérés autrefois, et dont ils sont citoyens aujourd'hui, les Israélites ne font autre chose que suivre les conseils que leur donne leur religion. Les Israélites résidant à Babyloneoù les avait fait transporter Nabuchodonosor, reçurent de Jérémie une lettre dans laquelle on lisait les paroles suivantes : « Ainsi, a dit l'Éternel Zebaoth, le Dieu d'Israël, à tous ceux qui ont été transportés, que j'ai fait transporter de Jérusalem à Babyîone : bâtissez des maisons et demeurez-y, plantez des jardins

et mangez-en les fruits (3) Et cherchez la paix de la ville

dans laquelle je vous ai fait transporter, et priez l'Éternel

(1) Ibid.

(2) Voyez un discours de M. Friede, président de ta communauté Israélite de St-Louis, à l'Assemblée législative du Missouri.

(3) Nouvelle preuve que les Israélites se livraient à la culture des terres, car le prophète les engage à reprendre leurs occupations habituelles.

pour elle, car dans sa paix vous aurez la paix (1). Priez pour le bonheur de l'État, car sans le respect des lois, l'un engloutirait l'autre tout vivant (2). » « La loi civile est obligatoire pour l'Israélite comme la loi religieuse (3). » « C'est ce qu'enseignent les docteurs de la Mischna et du Talmud, et ceux qui siégèrent à Paris comme membres du grand Sanhédrin ont fait des déclarations analogues (4). »

Que reproche-t-on encore aux Israélites? Leur manque de courage? Oui, ce reproche a été fait à nos coreligionnaires, mais on serait peut-être bien embarrassé de dire sur quoi il repose? A qui s'adresse-t-il, en effet? A nos pères ? Mais a-t-on bien le droit d'accuser de lâcheté des hommes qui ont résisté aux plus atroces persécutions sans faiblir dans leur foi, sans sacrifier une seule de leurs convictions? Etaient-ils des lâches, ces martyrs du judaïsme qui ont préféré le supplice à l'apostasie, qui n'avaient qu'un mot à dire pour vivre heureux, et qui, au lieu de prononcer ce mot, ont tendu le cou aux meurtriers, ou sont montés sur les bûchers et ont exhalé leur dernier souffle en proclamant le dogme pour lequel ils mouraient, le dogme de l'unité de Dieu. Ah ! il enregistrerait bien des actes d'héroïsme, celui qui entreprendrait d'écrire le martyrologe d'Israël. Citons du moins quelques-uns de ces nobles traits.

Après la malheureuse tentative de Barkochébas, Rabbi Akiba, un des partisans les plus influents du hardi soldat de l'indépendance juive, fut saisi par les Romains et condamné à mort. La haine, des ennemis in\enta pour lui le supplice le plus raffiné. Le bourreau, par ordre de ses chefs, arracha la peau de la tête du docteur, avec des tenailles de fer. Mais le courageux vieillard ne fit pas entendre une plainte, il récita tranquillement le Schéma. Et quand le bourreau étonné de tant de grandeur d'âme lui dit : tu ne sens donc rien? —

(1) Jéréniie, 29, 4, 5 et 7.

(2) Aboth, ch. m, m. 2.

(3) Dinah de Malchutha diuah.

(4) Voyez dans l'appendice la déclaration du grand Sanhédrin sur ce sujet.

Je ne suis pas insensible à la souffrance, répondit le patient, mais il y a longtemps que je désire montrer à Dieu que je l'aime de tout mon cœur, de toute mon âme, de tout mon pouvoir; je suis heureux aujourd'hui que l'occasion me soit offerte de témoigner à Dieu les sentiments d'amour que j'éprouve pour lui.

Chanina enseigna publiquement la religion Israélite malgré la défense des Romains. Un jour il fut pris portant f ncore le livre de la Thora qu'il venait d'expliquer au peuple. Son procès ne fut pas long, on le condamna à périr par te feu. Ii fut conduit au bûcher et par dérision on lui attacha sur la poitrine le livre dont il était porteur au moment où il fut arrêté. Les flammes le consumaient lentement, cependant ses lèvres ne proférèrent pas une plainte; il consola sa tille et ses disciples, et quand ceux-ci lui conseillèrent de hâter sa mort afin d'échapper aux souffrances, il répondit: * Dieu m'a donné l'âme, c'est à lui à la reprendre, je n'ai pas le droit d'avancer l'heure. »

Ces hommes étaient-ils des lâches? Étaient-ils des lâches, ces deux nobles jeunes gens qui, à Worms, s'accusèrent d'un outrage au culte catholique qu'ils n'avaient pas commis, et pour lequel la communauté entière était menacée de mortau cas où elle ne livrerait pas les coupables?Étaient-ils des lâches, ces hommes qui, à Spire, lors de la première croisade, se dérendirent vaillamment contre les hordes sauvages venues pour les massacrer? Étaient-elles des lâches, ces femmes, ces jeunes filles qui, à Worms, se précipitèrent dans le Rhin pour échapper au baptême que les croisés prétendaient leur imposer, ces mères qui égorgeaient leurs enfants et se suicidaient ensuite pour ne pas être forcées d'abjurer le judaïsme? Étaienî-ils des lâches, ces Israélites qui, placés par l'évêque de Worms, dont ils avaient d'abord su émouvoir la pitié, entre ia terrible alternative d'être livrés aux barbares qui les réclamaient comme leur proie, ou de se faire chrétiens, demandèrent quelques jours de réflexion, et que l'évêque venu pour connaître leur décision trouva

baignés dans leur sang, car iis s'étaient entre- tués tous(l)? Étaient-ils des lâches ces treize cents malheureux qui, entassés dans le palais épiscopal de Mayence, préférèrent tous la mort à l'apostasie et tombèrent en disant : « Ecoute, Israël, l'Éternel est Un (2). »

Des scènes analogues à celles que nous venons de décrire se passèrent à Cologne, à Ratisbonne et dans beaucoup d'autres villes encore, et partout les Israélites restèrent fidèles à leur foi et moururent en héros.

La deuxième croisade amena de nouvelles persécutions contre les Juifs et cette fois ce ne fut pas seulement en Allemagne, mais aussi en France et en Bohême. Les Israélites prouvèrent encore une fois que la mort ne les effrayait pas, lors même qu'elle était précédée des plus violentes tortures. C'est ce qu'ils montrèrent en 1245, à Fulda, en Allemagne, et à la même époque dans l'Anjou et le Poitou, à Bordeaux, Angoulême, Saintes et autres villes de ces provinces (5). — Les Juifs de Yorck, en Angleterre, s'emparèrent de la citadelle et s'y défendirent; ils moururent tous dans la iutte.

Quand on ne massacrait pas les Juifs, on leur faisait subir toutes sortes d'humiliations et de vexations. Il fallait du Courage pour les accepter. Ils devaient avoir du cœur ces Israélites espagnols et portugais qui, en 1492 et un peu plus tard, quittèrent, sans savoir où in, iraient résider, le pays qui les avait vu naître, où ils vivaient heureux et où ils auraient pu vivre heureux encore s'ils avaient voulu renoncer à leurs croyances. Il n'y a pas encore bien longtemps que les Israé lites ne souffrent plus en Europe; leurs souffrances n'étaient sans doute pas si vives dans les deux siècles qui ont précédé la révolution de 1789 que pendant le moyen âge, mais il faut peut-être une constance aussi grande pour supporter toute sa vie durant des petites persécutions, que pour affronter une fois la mort. Tout homme peut avoir un instant d'héroïsme,

(1) Voy. Graet» Gesohichte der Yuden, tome VI, p. 103 et 104.

(2) Ibid.

(3) Ibid., tome VII, p. 110.

mais il faut des âmes fortement trempées pour résister aune humiliation qui ne cesse pas et qu'on pourrait cependant faire cesser, si on reniait ses convictions. Qu'on n'accorde pas à nos pères pour le courage dont ils ont fait preuve, toute l'admiration qu'ils méritent; nous nous consolons de cette indifférence, mais qu'on ne viennne pas accuser de lâcheté des hommes qui, comme l'a dit un éminent professeur du collège de France, ont appris au monde ces deux grandes choses : le martyre et la charité (1).

Prétendra-t-on peut-être que c'est le courage militaire qui a manqué à nos pères? Mais qui donc vainquit les formidables armées d'Antiochus Epiphanes, et chassa les Syriens» de la Palestine? C'était une petite poignée de Juifs, suppléant au nombre par l'audace. Qui tint si longtemps en échec devant Jérusalem la puissance romaine habituée à voir tout plier devant elle? C'étaient les Juifs. C'étaient des Juifs qui excitèrent, par leur obstination à ne pas céder, l'étonnement et la colère des fiers Romains. On s'indignait surtout, dit Tacite, que ce fussent les Juifs qui seuls ne cédaient pas (2). Cette indignation aurait duré plus longtemps si les Israélites assiégés dans Jérusalem n'avaient pas été divisés en plusieurs factions, s'ils s'étaient abstenus des luttes fratricides qui les affaiblissaient et s'ils avaient uni toutes leur» forces contre l'ennemi commun.

La chute de Jérusalem n'entraîna pas la soumission de tous les Juifs; beaucoup d'entre eux occupaient encore les forteresses d'Hérodion, de Machérous et de Massada. Les deux premières ne tardèrent pas à tomber au pouvoir des Romains, mais Massada tint longtemps, et quand Éléazar, le chef, vit qu'une plus longue résistance devenait impossible, il fit prendre à ses compagnons d'armes une résolution terrible. Sur son avis, les assiégés égorgèrent leurs femmes et leurs enfants, et s'entretuèrent ensuite. Quand les Romains

(1) Havet, Revue des Deuœ-Mondes, 1er août 1863.

(2) Tacite, histoires, livre V, §. 10. dugebat ira qmd soli JudmS non omissent. Tacite rend encore témoignage aux Juifs qu'ils s'iaquiétaient peu de mourir, paragraphe 5.

arrivèrent, ils ne trouvèrent que des cadavres, et ces guerriers, connaisseurs en courage, payèrent un juste tribu d'admiration aux défenseurs de Massada.

Les Juifs, malgré leur défaite, nourrissaient toujours l'espérance de redevenir indépendants. En l'an 115, ils se révoltèrent dans la Cyrenaïque, mais la révolte fut bientôt comprimée; une nouvelle et sérieuse insurrection éclata en Palestine, sous Trajan : la lutte fut longue et acharnée, et Bithar, où le chef de la révolte Barkochéba s'était renfermé, ne tomba au pouvoir des Romains qu'après un siège de trois ans et demi. Au vne siècle, les Juifs combattirent sous les drapeaux de Schaharbarz, gendre de Chosroès II, roi de Perse, et contribuèrent à la prise de Jérusalem.

Les faits que nous venons de mentionner prouvent les vertus militaires des anciens Israélites. Il convient d'y ajouter encore quelques autres.

En 537, à la prise de Naples par Bélisaire, les Juifs défendaient encore les côtes après la reddition des fortifications et se firent tuer à leur poste. En 1472, ils défendirent Bude pour les Turcs contre les chrétiens, et ils furent chassés de la ville après qu'ils eurent succombé au nombre. En 1511, Samuel dJAvarès, réfugié espagnol, favori d'Abousaid, roi deFez, délivra, avec quatre cents hommes, Ceuta, assiégée par trente mille combattants. En 1586, les Juifs défendirent Prague, et la corporation des bouchers israélites obtint à cette occasion le droit d'avoir une bannière. En 1794, dans l'armée qui défendait l'indépendance de la Pologne, il y avait un régiment Juif (i). Il existait autrefois, à Surinam, une milice juive qui rendit de grands services à la colonie (2). Il y avait des tribus guerrières israélites au xne siècle dans le pays de Horosau, près de Nichabur, et à Aden, dans l'Arabie du nord. Ces tribus étaient indépendantes et avaient des princes de leur religion. On sait que Mahomet eut à

(1) Schwab, Résumé chronologique de P histoire juive dans VAlmanack perpétuel. Ben Chananya, et Yahrbuch fur Geschichte der Yuden.

(2) Ottensoser, Geschichte der Yehvdim.

combattre des tribus juives. Quelquefois les souverains choisirent parmi les Juifs des généraux d'armées. Dans l'année 1190, don Salomon Yachia était généralissime des armées du roi de Portugal, et plus tard Chambers commandait un vaisseau anglais (1).

Par ce qui précède, il est aisé de voir qu'on est injuste envers les anciens israélites quand on les accuse d'avoir manqué de courage.

Il est à peine besoin d'ajouter que ce reproche ne peut plus s'adresser aux Israélites de nos jours.

11 y a encore des pays où nos frères ne sont pas considérés comme des citoyens, et pourtant ils ne renient pas leur foi, ils aiment mieux souffrir qu'abjurer. Il y a à peine quelques années que, dans certains pays, ils pouvaient encore cueillir la palme du martyre. Au Maroc, un jeune négociant Juif, auquel ses confrères portaient envie, fut accusé d'avoir blasphémé contre Mahomet. Aussitôt on le conduit au cadi et celui-ci lui dit : « Abjure ou meurs. » Le jeune Israélite n'abjura pas; il mourut.

Deux matelots russes, appartenant à la religion juive, furent remarqués par l'empereur Nicolas , qui admira la précision et l'intelligence avec lesquelles ils exécutaient les manœuvres les plus difficiles. Vous serez baptisés, leur ditil, et officiers. Les deux jeunes gens se jetèrent aux pieds de l'Empereur et le prièrent de les laisser vivre dans leur condition obscure et dans leur foi. Mais le czar ne voulut pas entendre raison et les deux jeunes gens se précipitèrent dans la mer pour échapper au baptême.

Quant au courage militaire des Israélites de nos jours, personne ne le niera assurément. Ils servent avec honneur dans les armées de tous les pays et on trouve parmi eux de nombreux officiers et soldats qui portent sur leur poitrine le signe de la bravoure dont ils font preuve.

Nous avons déjà dit plus haut que, dans la dernière insurrection polonaise, les Israélites ont combattu à côté de

(4) Grégoire, Régénération des Juifs.

leurs frères des autres cultes, et il y a eu, dans les armées du Nord et du Sud des États-Unis, de nombreux soldats Israélites et des officiers de tout grade appartenant au Judaïsme.

Nous n'avons plus à combattre qu'un seul préjugé; il est relatif à la conservation d'Israël. Tous ceux qui lisent, tous ceux qui étudient l'histoire du passé s'arrêtent surpris devant ce fait : qu'une petite poignée d'hommes a résisté pendant des siècles à des nations entières conjurées contre elle, qu'elle subsiste malgré toutes les persécutions, toutes les tortures qu'on lui a fait subir, malgré les supplices par lesquels on l'a décimée.

Mais pour beaucoup cet étonnement ne dure pas ; ils trouvent à ce fait une explication toute simple, et cette explication la voici : « Dieu a conservé Israël, disent-ils, comme un témoignage de sa colère. Israël n'a pas voulu reconnaître celui qui se disait le Messie annoncé par les prophètes ; de là sa dispersion, de là ses malheurs. La malédiction de Dieu pèsera sur lui, jusqu'à ce que renonçant à ses croyances, il se range sous la bannière qu'il a combattue. »

Cette explication est excellente, sans doute, pour ceux qui veulent bien l'admettre sans examen ; mais elle perd toute sa valeur quand on la regarde de près.

Et d'abord il n'est pas vrai que la dispersion d'Israël ait suivi la naissance de la nouvelle religion qui fut prèchée à Jérusalem peu avant la destruction du deuxième temple. Bien avant cette époque, les Israélites étaient répandus dans diverses contrées de l'Asie, de l'Afrique et même de l'Europe. On trouvait des sectateurs de Moïse, dans la Babylonie, dans la Mésopotamie, la Perse, dans l'empire des Parthes, en Egypte, dans la Lybie, la Phrygie et l'Asie- Mineure, dans l'Ionie et dans les principales îles de l'Archipel, ainsi qu'à Rome (1). Ce fait, qui est attesté parles actes des

(1) Voyez Frank, De V Etat politique, religieux et moral de la Judée dans les derniers temps de sa nationalité, Vérité Israélite, tome IL p. 7 et suivantes.

apôtres (1), l'est aussi par le Talmud. « Un Romain dit à un docteur israélite : « Avouez que nous sommes plus humains que vous. Votre roi David fit mettre à mort tous les Edomites, tandis que nous, après la prise de Jérusalem, nous vous avons laissé vivre. — Celte douceur, dont tu te vantes, répondit le docteur israélite, ne peut pas vous être imputée à vertu; si vous n'avez pas exterminé tous les Israélites, c'est que vous ne pouviez les atteindre tous, car ils étaient répandus sur toute la terre (2). »

Mais s'il était même vrai que la dispersion d'Israël n'eût commencé qu'après la destruction de Jérusalem par les Romains, s'en suivrait-il nécessairement qu'il y eût un rapport entre ce fait et la mort du fondateur des religions qui régnent aujourd'hui sur une grande partie de l'univers? Ne savonsnous pas que ce qui a surtout contribué à faire tomber Jérusalem au pouvoir des Romains, c'est la discorde qui affaiblissait les Israélites et qui diminuait leurs moyens de défense?

(1) A la page 11, M. Frank apporte à l'appui de ses assertions le témoignage du deuxième chapitre des actes des apôtres. Nous y lisons, dit-il, que « dans les jours de fête, Jérusalem voyait accourir dans son sein des Juifs de toutes les langues et de toutes les nations, Judœi ex omni natione quœ sub cœlo est, des Parthes, des Mèdes, des Ëlamites, des habitants de la Mésopotamie, de la Cappadoce, du Pont, de la Phrygie, de la Pamphilie, de l'Égyple, de la Lydie, de la Cilicie, de la Crête, de Rome. » Le» apôtres eux-mêmes, ajoute M. Frank, appartenaient à ces contrées. Paul était de Tharse, en Cilicie, et parlait grec, quoique disciple de Gamaliel; Barnabé était de l'île de Chypre et Nicolas d'Antioche. Avant de prêcher l'Évangile aux uations, Paul voulut le faire accepter des Juifs, et il allait discuter avec eux, le jour du sabbat, dans les nombreuses synagogues dont il nous révèle l'existence, nonseulement dans les contrées qui ont déjà été citées, mais dans toutes les villes de la Macédoine et de la Grèce proprement dites, à Philippes, à Thessalonique, à Beni, à Athènes, à Corinthe II en rencontra encore un plus grand nombre à Salamine, à Ëphèse, en Lycaonie, en Pisidie et dans toute TAsie-Mineure.»

(2) Voyez paraboles, légendes et pensées extraites du Talmud et du Midrasch, par Gîuseppe Lévy, p, 237 de la traduction allemande.

Allons plus loin même. Supposons pour un instant, ce qu'Israël n'a jamais admis, ce qu'il n'admettra jamais, que celui qui s'annonça comme le Messie envoyé par Dieu a dit vrai et que nos ancêtres furent coupables de ne pas croire à sa mission, devrions-nous souffrir pour la faute de nos pères? La malédiction divine ne pourrait-elle jamais avoir de terme et devrait-elle peser sur nous jusqu'à la consommation des siècles? Dieu, le juge de toute la terre, commettrait- il donc une injustice et punirait-il sur les fils l'iniquité des pères? Ne savons-nous pas par Moïse « que le fils ne porte pas la peine du crime des pères, que le père ne porte pas la peine du crime des fils, que chacun ne meurt que pour sa propre faute (1)? » Et Ézéchiel n'a-t-il pas confirmé les paroles de Moïse par ces autres qui établissent à leur tour la responsabilité personnelle des actes humains : « La personne qui aura péché mourra. Le père ne portera pas la peine du crime du fils, le fils ne portera pas la peine du crime du père. Le juste jouira des fruits de sa justice et l'impie expiera son impiété (2)? »

Par ces arguments que nous ne faisons qu'indiquer, on voit que la conservation d'Israël ne saurait être un effet de la colère divine.

Les faits, d'ailleurs, sont là pour appuyer et fortifier ces arguments.

Si, comme on le prétend, Israël ne subsistait que pour être, aux yeux de l'univers, un témoignage vivant de la malédiction divine, Israël devrait toujours vivre dans l'opprobre et l'ignominie. Sa personne, son culte et ses doctrines devraient être pour tous un objet de répulsion et d'horreur. La haine qu'on lui avait vouée et qui se manifestait autrefois par les proscriptions et la mort devrait être, aujourd'hui encore, aussi vivace, aussi violente qu'elle l'était naguère. Cependant, cela n'est pas. Les persécutions contre les Israélites ne s'exercent plus que dans quelques pays où

(1) Deutéion, 24-16,

(2) Ézéchiel . ch, 18, 20,

les lumières de la civilisation n'ont pas pénétré, et là aussi elles cesseront à mesure que le progrès fera du chemin. Encore quelques années et il ne restera plus de trace de cette malédiction dont on nous dit accablés, et Israël, libre d'un bout du monde à l'autre, remplacera partout, par des chants d'allégresse, les sombres hymnes de la douleur et du désespoir, que les souiîrances inspiraient à nos pères.

Ainsi la raison et l'expérience combattent l'étrange explication qu'on a voulu donner de notre miraculeuse conservation. Pourquoi donc Israël a-t-il été conservé? C'est qu'il représente une idée, et les idées ne meurent pas ; c'est qu'il a une mission à remplir. Les Israélites sont les représentants de l'unité de Dieu. Ils sont destinés à montrer que ce dogme peut être compris et accepté non-seulement des intelligences d'élite, préparées par une éducation philosophique à saisir et à comprendre les abstractions, mais par tout homme; ils doivent aider au triomphe de ce dogme.

Voilà ce qui explique pourquoi la Providence a conservé Israël. Le peuple israélite lui-même a contribué aussi à ce résultat. Il avait conscience de sa mission, il savait qu'une idée était incarnée en lui, et là est le secret d'une partie de la force d'âme qu'il a montrée. Sa foi en Dieu a fait le reste.

C'est cependant ce dévouement à une idée, c'est cette foi en Dieu qu'on condamne chez les Israélites. On leur reproche souvent leur obstination. Et depuis quand donc la constance, la fermeté, la fidélité à ses convictions sont-elles des fautes? Depuis quand a-t-on le droit d'appeler opiniâtreté chez les uns ce qu'on admire chez les autres, comme la marque la plus éclatante d'un grand cœur? Que les adeptes de la morale, de l'intérêt ou du plaisir, considèrent nos pères comme des dupes; qu'ils rient de leur simplicité qui les poussait à sacrifier la fortune et la vie pour la défense de leur foi, nous le comprenons. Mais tous ceux qui croient que l'homme n'est pas ici-bas pour jouir, mais pour pratiquer le devoir ; tous ceux qui croient que la vérité est fille de Dieu et que nous sommes tenus de lui rendre témoignage,

tous ceux-là, s'ils jettent un léger coup d'œil sur l'histoire des Israélites depuis la dispersion , reconnaîtront que ce peuple, qui a combattu et souffert pour ce qu'il croyait la vérité, est un grand peuple, comme l'appelle M. Havet, et ils lui accorderont ce « fidèle et pieux réspect » que l'éminent écrivain nous promet et auquel il dit que nous avons droit (1).

(i) Havet, Revue des Deux-Mondes^ numéro du 1er août 1863

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