‹ Défense du projet de loi sur les prisons contre les attaques de ses adversairesChapitre 16 sur 45 · VI · texte numérisé non relu

VI

Conditions d'application du système de remprl-

sonnement indiiriduel.

Après avoir expose pourquoi et à qui doit être appliqué le système de Temprisonnement individuel, le Gouvernement et la Commission ont dû dire à quelles condïtiom.

Ces conditions se réduisent à deux points principaux, savoir: que le système de Temprisonnement individuel qui, forcément, doit exclure de nos prisons les conversations dangereuses et la promiscuité des détenus, doit, en même temps et avant tout, exclure, à la fois, et la solitude absolue et le silence absolu^de la cellule du prisonnier. *

Le docteur Gosse a écrit que « la solitude absolue aggrave nécessairement les effets de la réclusion sur le corps et sur

l'âme ; qu'elle influe puissamment sur le dcveloppemeht des sentiments tristes et pénibles ; qu'elle prédispose aux maladies du bas-ventre, de la poitrine, de la tête, des vaisseaux lymphatiques, et aux affections mentales. » Et je crois que le docteur Gosse a dit vrai. •

De son côté, le docteur Goindet a écrit : « que le silence absolu allanguit le système digestif, débilite les organes de la respiration, et présente dès lors de véritables dangers pour la santé de ceux auxquels on l'impose. » Et je crois que le doctenr Coindet dit vrai.

De plus, le docteur Gosse a écrit : « que l'absence de toute distraction, de toute occupation, de tout exercice, joints à Yisolement absolu prolongé, exerce également une action désastreuse sur le cerveau, en concentrant toute l'activité de l'individu sur cet organe et en le surexitant. » Et je crois encore, et surtout, que le docteur Gosse dit vrai.

Et ce que pensent les docteurs Gosse et Coindet à cet égard, le Gouvernement et laGommission le pensent aussi ; car, en même temps que leur projet exclut la solitude absolue et le silence absolu, il prescrit ou autorise le travail , la promenade à l'air libre , l'exercice du culte, l'instruction scolaire , les distractions de la lecture, et les communications directes du détenu cellule, soit avec ses parents et amis autorisés à le venir voir, soit avec les employés de la maison , soit avec les visiteurs officiels ou officieux du dehors, etc., etc.

Le projet exclut la solitude absolue^ en ce sens que, s'il prescrit, comme règle essentielle, que le prisonnier soit séparé de ses semblables en mal, il prescrit, comme règle non moins essentielle, que le prisonnier ne soit pas séparé de ses semblables en bien, f^a seule séparation qu'il veuille, c'est celle du vice d'avec le vice, du crime d'avec le crime, du prisonnier d'avec la contagion des mauvais discours , des mauvaises actions, des mauvais exemples. Mais la séparation qu'il ne veut pas, c'est celle du vice d'avec la vertu, du crime d'avec la morale, du prisonnier d'avec la contagion des bons conseils, des bonnes actions,' des

boBS exemples. Loin de là ; le projet admet toutes les eoi^binaisoDS» toutes les facilités, toutes les modifications compatibles avec M discipline et la sapté de la prison qu*il a puoa qu'on pourra prévoir pour établir entre les détenus et les personnes honnêtes du dedans ou du dehors des communications réglées> constantes, journalières ; de manière que pas un détenu ne reste seul toute une journée» et que tous voi^nt^ plusieurs fois parjout\ plusieurs personnes à qui ils puissent parler.

Le projet exclut le silence absolu^ en ce sens que le mutisme, qui est de l'essence du système des classifications par groupes de races et de moralités, n'est nullement nécessaire dans le système des classificationspar individualités. Pourquoi presçrîton le silence dans le système des classifications? Parce que c'est la seule barrière possible (barrière impuissante, nous l'avons vu) contre la contagion morale? Pourquoi ne le prescrit-on pas dans le système de l'emprisonnement individuel ? Parce que ce système porte avec lui sa barrière, sa barrière infranchissable, et qu'il peut, dès lors, sans danger pour sa règle fondamentale, restituer au prisonnier, comme homme, la plus précieuse des facultés dont l'a doué le Créateur, celle de communiquer ses pensées, ses besoins par la parole, et de les communiquer aux seuls êtres, ses semblables en Dieu , qui ne peuvent en abuser ni contre lui ni contre aux-mêmes.

Le projet admet le travail^ parce que, de même qu'il n'est pas bon que l'homme vive seul, de même il n'est pas bon que l'homme reste oisif. L'homme doit gagner son pain à la sueur de son front. C'est le précepte de la loi divine. Le prisonnier doit l'observer plus rigoureusement encore que Thomme libre. Le prisonnier doit donc gagner de quoi payer sa nourriture et son entretien dans sa cellule séparée, comme dans sa boutique séparée. Pour cela, l'Administration n'a qu'à lui fournir les moyens de travailler de l'état qu'il exerçait étant libre, ou de tout autre état si le sien n'est pas praticable dans la prison. — Le travail , c'est l'étoffe dont là vie est faite. Otez le travail au condamné cellule, et il meurt ; donnez-lui du travail, et il vit.

L* homme qui travaille a est jamais seul, même au sein de la solitude. 11 n'y a de solitude que l'oisiveté.

Le projet admet, avec le pain quotidien, les promenades quotidiennes des détenus; car de même que Tesprit de l'homme a besoin de distraction, de même le corps de l'homme a besoin de mouvement et d'activité. C'est pour cela qu'il faut au prisonnier, lors surtout qu'il a une longue détention à faire, nonseulement un métier pour activer ses jambes et ses bras, et les fatiguer, s'il se peut, mais encore un lieu bien aéré ou il puisse prendre un exercice journalier;... toujours, bien entendu, séparé des autres prisonniers, car c'est là la garantie essentielle que lui doit la société^ et que la société se doit à ellemême, en le séquestrant momentanément de son sein. Et en supposant que chaque détenu ne pût se promener qu'une heure par jour, croyez-vous^ dirai-je avec M. Guillot, qu'un homme qui serait obligé de faire une lieue par jour perdit l'usage de ses jambes ?

Enfin le projet de loi admet, comme le couronnement, comme le principium et finis de son œuvre, la participation nécessaire de tous les détenus ensemble, et de chaque détenu en particulier, aux devoirs obligés de sa religion et à la prédication aussi bien qu'à Texercice et aux cérémonies de son culte même, et surtout du culte catholique ^ au moyen de dispositions architecturales qui, naguère encore, n'étaient qu'à letat de problème, et qui sont à l'état de solution aujourd'hui.

Et comme annexe indispensable aux pratiques de la reli<» gion et du culte , le projet de loi admet , dans les prisons cellulaires, la lecture et l'instruction scolaire, — car l'homme ne vit pas seulement de pain; — et les expériences qui sont faites à cet égard, depuis quatre ans, dans le pénitencier des jeunes détenus de La Roquette, ne laissent plus aujourd'hui le moindre doute, je ne dirai pas seulement sur la possibilité ou sur la facilité, mais encore sur la supériorité de l'enseignement cellulaire tel qu'il est pratiqué, dans cette prison»

par l'ingénieuse méthode due à son ancien instituteur M. Poutignac de Viliars.

Maintenant, faites que ces diverses conditions se relient entre elles et ne fassent plus qu'un seul tout en une seule et même règle; — faites, surtout et avant tout, que cette règle soit générale, c'est-à-dire que l'emprisonnement individuel soit le droit commun de toutes les classes de prisons, de toutes les catégories de détenus du royaume, et que l'emprisonnement collectif ne soit plus qu'une rare et spéciale exception; — faites, surtout encore, que cette exception soit réglée de telle sorte qu'elle soit plus à redouter qu'à désirer de la part de ceux qui pourraient y recourir sans droit ni besoin; — faites, enfin, que vos nouveaux pénitenciers cellulaires se peuplent progressivement, et au fur et à mesure de leur construction , de condamnés qui n'ont jamais séjourné préalablement dans les prisons communes ; — puis faites reposer tout le système sur la base solide d'un personnel capable et digne d'en supporter rédifice et d'en accomplir la pensée , et sur une combinaison architecturale qui permette de répondre à cette question de Bentham : Custodes ipsos quis custodiat? — et dites-moi si ce système d'emprisonnement n'est pas le plus rationnel» le plus humain, le plus pénal, le plus légal» le plus praticable; le plus français, enfin, de tous les systèmes pénitentiaires?....

Mais, dit M. Lucas, ce système- là n'est plus celui de Philadelphie, et, comme dans la prison de Pentonville , « vous sacri- « fiez , pour éviter les aliénations et l'étiolement chez les cellu- «lés, la condition fondamentale du système, la vie cellulaire, « à la nécessité de leur créer une vie extérieure. » 11 peut se faire que, dans les idées de M. Lucas, la condition fondamentale du système de l'emprisonnement individuel soit le claquemûrement du condamné dans sa cellule, sans qu'il en puisse jamais sortir, et sans qu'il voie jamais personne. Mais, dans les idées du Gouvernement, la condition fondamentale du système n'est autre que celle-ci : séparer le condamné du condamné ; tout le reste est accessoire ; et le Gouvernement admet, à ce

titre, tout ce qui peut adoucir, sans la violer^ la régie absolue de son principe. Le reproche qu'on fait au Gouvernement, sous ce rapport, est l'éloge auquel il tient le plus. Qu'importe, en effet, que son système ne soit pas celui de Philadelphie ! Il ne s*est jamais proposé de le copier. Il peut se faire, et il ne le nie pas, que son système soit enté sur celui de Philadelphie ; mais, ainsi que je Tai déjà dit ailleurs, le système français de Y emprisonnement individuel n*est pas plus le solitary confinement de Philadelphie que le fruit greffé n'est le sauvor geon qui Ta produit. — Suum cuique.

Ctet ef proffrè» du système de Temprisonnenieiit

indlTlduel à rëtranser*

Dans son rapport au Roi, du l®"" février 1837, M. le comte de Gasparin, ministre de l'intérieur, disait à Sa Majesté : « L'intelligence des besoins de l'avenir s*appuie sur celle des résultats du passé, et il y a, dans ce passé, autre chose que des erreurs à rectifier, que des lacunes à remplir ; — partout s'y rencontrent depuis les travaux de l'Assemblée constituante jusqu'à nos jours , de louables efforts qui honorent la sollicitude de l'autorité pour l'organisation et l'amélioration des prisons ; il y a, de plus, des principes deyenus depuis élémentaires dans la théorie de l'emprisonnement ; il y a enfin, dans la pratique, d'u tiles traditions, de précieux précédents, d'heureux essais qui font que, parmi les nations de l'Europe et des États-Unis , où la réforme pénitentiaire est le plus avancée, le pays qui passe à cet égard pour le plus novateur, n'est pas celui peut-être qui doit le moins aux inspirations et aux perfectionnements de l'imitation (1). »

Le même ministre ajoutait : « On a fait de la réforme des prisons une véritable science, et cette science ne porte le

(1) V. ce que nous avons dit ci-dessus, p. il et 16.

cachet spécial d'aucun peuple; elle se forme par rechange dess lumières et des o^périonçes des nations civilisées de l'Europe et de TAmérique. — L'Administration doit savoir les principes, les applications et les effets de la réforme pénitentiaire à Télranger, et c'est ainsi que le Gouvernement, après avoir partout suivi la science dans ses progrès et l'expérience dans ses résultats, se trouve en mesure d'attendre ou de provoquer la discussion sur les exemples étrangers qu'il serait utile de rejetet* ou d'admettre. »

Ceci répond, à l'avancç, à ce reproche de M, Faucher, que le Gouvernement n'a fait que copier, dans son projet de loi, l'un des deux systèmes rivaux qu'on lui a dit se disputer la faveur publique au-delà de l'Océan (1).

Ce que le Gouvernement français a fait dans cette circonstance, en ce qui touche les expériences pénitentiaires tentées à l'étranger, les gouvernements étrangers l'ont fait, de tous temps, et le font,, surtout en ce moment, en France, en ce qui touche les mêmes expériences, tentées chez nous d'une autre façon (2). Et pourquoi donc re]eterait-on une idée, une invention, une découverte reconnue utile, uniquement parce qu'elle a pris naissance sous un degré de lattitude autre que le nôtre? Que deviendraient, à ce compte, et la vaccine, et la boussole, et l'imprimerie, et la vapeur? Toutefois, que de bonnes choses demeurent étouffées sous leurs noms? Et que d'améliorations sont bannies de notre sol parce qu'elles nous viennent frappées d'une estampille étrangère? Par exemple, croit -on que la querelle pénitentiaire ne serait pas plus près de finir, si les deux partis rivaux n'avaient inscrit sur leurs bannières: Cherry-HiU et Auburnf Ma conviction est que, sans ces deux mots, on ne serait pas longtemps à s'entendre, et que, si l'on

(1) V. PtaProxet (i$ Loi s^r les frisons^ p. \%

(2) Tous les jours Paris abonde d'étrangiers qui viennent en France» soit d'euxmêmes, soit envoyés par leurs Gouvernements pour y. étudier la discipline de nos maisons centrales, celle du Pénitencier de La Roquette , et de nos colonies agrieoles de jeunes détenus.

pouvait les rayer de la discussion, on serait tout surpris de se trouver d'accord.

Quoi qu'il en soit, étudions la chose » abstraction faite du mot, et voyons ce que l'étranger nous offre, en fait de réformei pénitentiaire, d'exemples à suivre ou à éviter.

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