LE SYSTÈME DE PHILADELPHIE REND FOU
L'un des arguments les plus sérieux qu*aient à produire les adversaires du projet de loi est que le système de Philadelphie altère la raison des condamnés qui y sont soumis pendant un certain temps. Préoccupé de cette grave question depuis que j'étudie la science pénitentiaire , j'ai senti, le premier, que la solution en appartenait à une autre science, et le premier j'ai osé la porter devant la seule autorité qui pût en connaître, — devant l'Académie royale de Médecine. J'ai donc rassemblé tous les faits administratifs^ tous les faits officiels en ma possession, et j'en ai composé un mémoire que j'ai adressé , non pas incidemment^ comme le dit M. Lucas (1), mais directement à cette Académie, vers la fin de 1858.
(1) t M. Lucas déclare, quant à Tavis exprimé par rAcadémie de médecine, appelée incidemment k se prononcer sur la question de riofluence du système pennsylvanien sur le moral des détenus, qu*il attendra une publication ôfBcielie du Mémoire à consulter et des Rapports de la Commission pour examiner les termes dans lesquels la question a été posée et résolue. La déférence que M. Lucas pro<fesse pour les lumières de celte docte compagnie,, lui interdit toute observaliou prématurée, d'autant que le jour prochain des explications pourrait amener une autre manière de poser la question, qui permettrait à rAcadémie de médecine une solution différente, sans donner .lieu, de sa part , h aucune inconséquence comme ^aucune rétractation. C'«st celte conviction qui a déterminé M. Lucas h dissuader plusieurs médecins distingués de publier des mémoires. en réponse aux conclusions adoptées par T Académie de médecine, parce qu'il est convaincu qu'il y a évidemment un malentendu dans la position de la question , et que c'est là le premier point, le point essentiel à éclairer. » (Séance de la Société de la morale chrétienne, 22 avril 1839. Compte-rendu, p. 29.)
Le Blémoire et le Rapport ont été publiés. M. Lucas les a lus ; et il s'est tu ; ot il a bien fait. Un seul médecin, inconnu dans I4 science, a rompu une lance pour
L'Académie, sur le rapport d'une Gommissioii composée de MM. Pariset, VîIIermé, Louis, Marc et Esquirol, — après avoir volé à Tauteur du Mémoire des remercfmenls dont il est légitimement fier, et ordonné Tinsertioihde ce travail dans le recueil de ses Mémoires, honneur rarement accordé quand on n'est pas médecin, a décidé, le 5 janvier 1859, « que le « systèaie de Philadelphie , c'est-à-dire la réclusion solitaire « continue de jour et de nuit , mais avec travail et conversation « avec les chefs et les inspecteurs , n'abrège pas la vie des pri- « sonniers et ne compromet pas leur raison (1). »
Quatre ans auparavant, la même Académie, consultée par une lettre de M. le ministre de l'intérieur, en date du 15 mars 1854, sur les causes et la nature des maladies qui régnent le plus ordinairement dans nos maisons centrales et sur les moyens d*en diminuer l'intensité, avait émis incidemment une opinion semblable relativement à l'innocuité du système cellulaire. Voici en quels termes la Commission nommée dans son sein pour résumer son avis s'exprime à ce sujet dans son Rapport du 12 mai' 1855, par Torgane du docteur Ferrus, son savant Rapporteur (2) : « Nous l'avons déjà dit, l'isolement le plus com- « plet, le silence le plus absolu, les devoirs religieux les plus « sévères, n'ont point, en général, porté un trouble fâcheux « dans les facultés intellectuelles des détenus. Le moral de « quelques uns d*entre eux, de presque tous ceux qui n'avaient
M. Lucas dans la Gazette médicale de 1840. M. Luôas a craint les lumières de la docte compagnie, et, au lieu de poser de nouveau la question devant cette autorité compétente, il Ta portée devant une autorité incompétente, qui ne pouvait rien décider, et qui n'a rien décidé, devant l'Académie des sciences morales et politi* ques, où, heureusement pour la vérité ub moment renversée, un homme de science s'est rencontré, nouvellement élu, qui a replacé la vérité sur son socle, et solidement. V. le Mémoire de M. Lclut à TAppendice n<» 3.
(!) L'avis de la Commission et de TAcadémie de médecine se trouve à la fin de mon Mémoire sur la mortalité et la folie dans le régime pénitentiaire , chez madame Boucbard-Uusaid, libraire, rue de l'Éperon, 7, et dans les Annales d'Aygiéne, t. XXII, chez Baillère.
(i) Cette Commission était composée de MM. Cloquei, Cttllincau, rurisct. Mural, et Ferrus, rapporteur.
« point vieilli dans le vice , en a été amélioré d'una manière na^ « table ^ et la corruption tout au moins n'a pas trouvé à se pro^ « pager au milieu de ces précautions scrupuleuses. Ajoutons à « cette considération majeure que la santé des individus soumis « à ce genre de vie est dans Tétat le plus satisfaisant (p. 57). a C'est pourquoi le docteur Bacbe pense que Temprisonnement « solitaire ne peut produire la folie que chez les individus qui « ont une prédisposition à cette maladie , et que MM. Pariset et « Esquirol ayant eu à émettre leur pensée sur cette question ^ « n'ont pas craint d'établir que l'isolement des condamnés pou- « vait être employé avec une certaine rigueur et une grande « persévérance, sans qu'il pût en résulter aucun inconvénient « pour leur état mental (p. 55). »
Ainsi , à deux reprises différentes , . l'Académie royale de médecine de Paris prononce un verdict d'acquittement contre les accusations hasardées de mortalité et de folie dont le système de l'emprisonnement individuel était et est encore l'objet (1).
Ajoutons que M. Esquirol nous a dit souvent que , dans son opinion» le système de l'emprisonnement individuel, tel qu'il est défini ci*dessus^ non-seulement ne pouvait avoir pour résultat d'altérer la santé et la raison des condamnés, mais devait, au contraire , refaire l'une et l'autre en les enlevant du milieu de dépravation et de crime où ils ne pouvaient que les perdre toutes deux.
Et l'opinon du docteur Baillarger, qui continue si habilement les traditions de son célèbre maître, est en tous points conforme à celle du docteur Esquirol
(1) Toulefois, noire imparlialiié nous fail un devoir de dire qu*en l'absence des documeoU concluants qui sonl venus, depuis, résoudre définitivement la question, la Commission de 1834, quelque favorable qu*eUe fût au système de Philadelphie, pensait que le système d'Auhuro était une réforme sufGsante h apporter alors dans le régime vicieux de nos maisons centrales.
(2) Y. la lettre que M. Baillarger a adreftsée sur ce sujet au rédacteur de la Gazette médicale. Paris, 18i0.
£t cette opinion est partagée par une autre spécialité non moins imposante, par M. Lelut, membre de Tlnstitut, médecin, à la fois, d'une prison et d'une maison de fous.
Malgré tout cela , l'ignorance et l'esprit de système s'obsti* nent à répéter ce que la science et les faits ont démenti.
Serait*ce donc que des faits postérieurs sont venus démenti^ à leur tour, les faits antérieurs qui avaient motivé la décision de l'Académie rovale de médecine?
Examinons.