‹ Défense du projet de loi sur les prisons contre les attaques de ses adversairesChapitre 24 sur 45 · FAITS AMÉRICAINS · texte numérisé non relu

FAITS AMÉRICAINS

Pénitencier de Philadelphie. — M. le Ministre de l'intérieur ayant fait traduire tous les Rapports des Inspecteurs, du Gouverneur et des médecins du pénitencier, depuis son ouverture en 1829 jusqu'au 8 mars 1845, date du dernier, et le texte imprimé de tous ces rapports se trouvant au secrétariat du ministère, tout le monde peut aujourd'hui puiser ses renseignements sur le sujet qui nous occupe à une source certaine, à une source authentique. Or, qui osera dire, après avoir lu attentivement ces documeuls officiels, que le système de Philadelphie fait perdre, par lui-même, la raison aux condamnés?

M. Lucas, qui semble le plus ébloui de cettelumièreéclatante et soudaine, a osé dire, en pleine Académie : « nous proclamons « hautement ici que ces rapports n'ontaucune valeur et ne méri- « tent d'inspirer aucune confiance scientifique (1) ? » Veut-on savoir pourquoi ! C'est que « ces rapports sont pleins de suppressions, de contradictions et manquent de renseignements statistiques à l'appui (2). » Ce qui veut dire qu'ils omettent^ et cela se conçoit, tout ce que M. Lucas aurait besoin d'y voir contrairement aux faits ;— qu'ils con^redi^enf tout ce que M. Lucasavance; — qu'enfin ils manquent de cette espèce de science statistique qui fait trouver à M. Lucas, dans les comptes officiels de la jus-

(1) Communicalion à rAcadéniie,. février 1S44 ; Compte-rendu, p. 136.

(i) ma.

tice criinineUe, la preuve t}iic, depuis dix ans, les crimes contre les personnes tendent chaque année à décrotire en France.

Mars alors si les documents dont nous parlons ne sont d'aucune valeur et ne méritent aucune conikince, les débats sont fermés, et vous n'avez plus la parole; car c'est dans ces documents seu/f que vous, et M. Faucher, et la société de Boston, puisez tous vos chiffres. Pas un de vos chiffres en eifet n'est pris ailleurs que là. Vous n'avez en propre que la manière de les grouper et le talent de leur faire dire ce qu'ils ne disent pas.

« M. Lucas se met. en vérité, fort à l'aise, réplique à ce propos BL de Tocqueville. Il adopte les rapports américains quand ils lui sont favorables, et il les repousse dès qu'il les a contre lui. C'est la vérité même quand ils lui fournissent des armes : c'est une œuvre de mauvaise foi dès qu'il ne peut s'en servir. Je prendrai la liberté de faire remarquer que cette manière de raisonner ne saurait être admise. »

Certes, M. de Tocqueville ne pouvait se servir d'une expression moins sévère ! »

M. de Tocqueville ajoute ; « M. Lucas oublie-t-il donc que la Commission à laquelle est dû ce travail, n'est rien moins qu'une institution publique; que les membres dont elle se compose sont des citoyens considérables, nommés tous les ans par le tribunal suprême de la Pennsylvanie; que les prisons relèvent de la Législature elle-même, clque les rapports régulièrement i^its par elle, depuis quatorze ans, sont de véritables enquêtes? Ce que disent ces rapports c'est donc TÉtat qui l'affirme; ce que pensent les Inspecteurs qui les rédigent ce sont les sentiments de toute la République de Pennsylvanie, et l'une des plus puissantes, et assurément l'une des plus sages de toutes celles qui composent l'Union. Comment supposer que cet État tolérerait toutes les cruautés que M. Lucas attribue au régime de son pénitencier, si ces rigueurs existaient? Je tiens ici une lettre que vient de m'adresser le maire de Philadelphie, l'une des premières autorites de l'État; il me dit, en paillant du régime cellu-

iaire: « notre coufiance dans ce système est toujours entière. » Un pareil témoignage émané d*une telle autorité ne suffîrait-il pas pour prouver que le système de Fisoleoient de jour et de nuit n'offre pas les dangers et les inconvénients dont on a parlé (1). »

Mais il est une autre autorité que M. Lucas déclinera moins que celle-là; c'est celle dont M. Faucher, et lui aussi, je crois, s*est déjà fait une arme contre le projet, c'est celle de M. Charles Dickens. M. Lucas ne parle que de mystères, que de dissi* mutations, que de précautions prises pour soustraire la vérité à la connaissance du public, sur les faits et gestes du pénitencier de Gherry-Hill. Or, voici qu'un jour il prend fantaisie au spiri* tuel auteur de Masier Humphregs Clock^ d'aller chercher audelà de r Océan un pic-nic d'observations nouvelles dans un pénitencier cellulaire. Sans doute le malin conteur n'avait aucune mission de son Gouvernement , et les recommandations officielles dont il pouvait être nanti devaient fort peu charger son Pic-nic Paper 8. De plus, sa réputation de romancier, et conséquemment d'indiscret, devait tenir en éveil les cerbères de la prison. Eh bien! malgré tout cela, voici ce qu'il nous raconte lui-même : « Jai pasçé un jour entier à aller de cellule en cellule et à parler aux prisonniers. Toutes facilUés me furent acccordées de la façon la plus polie. Rien ne m'a été caché, et j*ai eu tous les renseignements désirables. » Ëi en effet, comment eût-il pu , autrement, s'impressionner de la physionomie de tous les reclus au point de dire que « si une centaine d*hommes défilaient devant lui, et que parmi eux il s'en trouvât un seul récemment affranchi de l'emprisonnement solitaire, il le reconnaîtrait sur-le-champ?» Il a donc vu tous les détenus, nonseulement ceux qui avaient des lapins pour se distraire (2), mais encore ceux qui n'en avaient pas et qui étaient cellules depuis deux ans, quatre ans, six ans, voir même depuis plus de

(1) ibid,, p. 150.

(2) C'est une pnrlicuiariié que nous igoorions complctement, et qui prouve à quel point on est barbare envers les détenus en cellules.

onze ans. Et de même qu'il dit avoir vu des convicts que la soli* tude avait rendus sourds; croit-on qu'il n'eût pas dit en avoir vu que la solitude avait rendus fous, si réellement il y avait eu des fous ! 11 était si bien renseigné à cet égard qu'il a constaté que, depuis l'ouverture du pénitencier, il y avait eu peu ou point de suicides (1), et que la cellule impressionnait' moins les i^mmes que les hommes (2).

Pour conclure, disons qu'il faut accepter tout entiers ou rejeter tout entiers les documents authentiques qui existent sur le pénitencier de Philadelphie. Pour nous, nous les acceptons tout entiers, et en ajoutant à la partie qui nous e^t contraire et qu'on nous oppose, celle qui nous est favorable et que nous opposons à notre tour, ces deux parties réunies formeront un tout complet qui servira d'élément d'appréoiatiâin àtous les hommes de bonne foi.

Voici les faits réduits à leur plus 5ifii|{)le<r0mme à leur plus Hdèle expression. - •

Nous commençons, dès l'abord, par fa, distinction fondamentale^ que nous suivrons jusqu'au bout; entre les prisonniers noirs et les prisonniers blancs (5).

(1) En effet, de 1829 à 1842, on Décompte, sur une population totale de 1,622 convicts, que 2 suicidés. C'est une preuve matérielle de l'innocuité de la cellule quant aux facultés morales des détenus.

(2) U est un argument favorable au système , qui ne sera peut-être pas sans valeur pour les dames qui s'occupent de la réforme des pj^isons, c'est que, d'après M. Dickens, trois des condamnées qu'il a le plus particulièrement remarquées, et qui l'ont le plus ému ; « non , dit-il , du même genre d'émotion qu'éveille la vue des hommes, » étaient « devenues parfaitement belles dans celte vie de solitude et d'isolement. » « L'expression des femmes , dit-il , n'est pas la même que celle des hommes ; leurs traits deviennent plus humains , plus purs. Soit que douées d'une meilleure nature, leurs bons instincts se développent dans la solitude, soit qu'étant plus douces elles puissent endurer plus longtemps et plus patiemment la souffrance, je ne sais; mais le fait existe.»

(3) La nostalgie est fréquente chez les nègres, et, dans cet état, l'onanisme exerce sur leurs appétits brutaux un empire auquel leur vie animale et leur sensualisme habituel ne leur permet pas de résister. Y. sur les différences de tempérament des nègres et des blancs , la lettre du docteur Coates au docteur Julius dans le cahier de janvier des Annales de la science des prisons.

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