‹ Défense du projet de loi sur les prisons contre les attaques de ses adversairesChapitre 37 sur 45 · DE L INFLUENCE DE L EMPRISONNEMENT CELLULAIRE SUR LA · texte numérisé non relu

DE L INFLUENCE DE L EMPRISONNEMENT CELLULAIRE SUR LA

RAISON DES détenus;

Mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques, dans sa séance

du 23 mars 1844,

Par F. LÉLUT,

Un des membres de cette Académie ,

Médecin en chef de la 8* section des aliènes de Thosplce de la Salpétrlère, médecin de la

prison dn dépôt des condamnés.

Le court travail dont je vais donner lecture à TAcadémie a eu pour occasion une discussioli importante, récemment soulevée dans son sein, et dont la réforme pénitentiaire était le sujet. De toutes les questions subsidiaires qui se rattachent à cette grande question, il en est plus particulièrement une sur laquelle je me serais cru autorisé alors à présenter quelques observations déduites d'études qui me sont familières. C'est celle de l'influence d'une réclusion solitaire sur la raison des détenus. Ces considérations, j'y suis revenu depuis avec une attention plus réfléchie et plus sévère ; je les ai appuyées de faits plus précis ; je leur ai eniin donné, dans leur brièveté, quelques développements dont le sujet m'a paru digne. Dans cet état j'ai cru pouvoir lés soumettre, comme un docu. ment utile , au jugement de l'Académie. J'ai cru pouvoir surtout les adressera ce titre, à ceux de mes honorables confrères qui ont consacré tant d'efforts et de talent à la réforme pénitentiaire, et qui, d'accord sur le but à atteindre, l'amendement et l'intimidation des coupables, iiniront, quand tous les éléments de la vérité se seront fait jour, par ne plus même différer sur les moyens d'y parvenir.

L'emprisonnement solitaire ou individuel, tel que le ministère l'a présenté à la législature dans deux projets de loi successifs, et tel que Texpose et le défend dans son travail Tbonorable rapporteur de la commission de la chambre des députés, est un emprisonnement dans lequel le détenu sera complètement séparé de ses compagnons de captivité , mais aux conditions suivantes: 1** il s'y livrera nécessairement à un travail manuel auquel pourront se mêler quelques distractions , quelques études d'un antre ordre; 2<*il aura nécessairement aussi des communications quotidiennes avec les différents chefs de la prison, quelques-uns de ses employés subalternes, et même des visiteurs étrangers; 3* enQn , il pourra chaque jour prendre l'air et se promener hors de sa cellule. ^ Or, un tel emprisonnement est-il de nature à troubler la raison du dé-

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tenu, plus que ne la troublerait un eniprisoimement moins sérère, et en particulier un emprisonnement où l'isolement n'aurait lieu que la nuit, les heures du jour étant consacrées à un travail et à des promenades en commun et avec silence ?

Évidemment les hommes qui ont plus particulièrement mission de répondre à cette question importante sont ceux qui peuvent appliquer à l'observation des détenus des études pratiques et de tous les jours sur la folie, sur ses causes, ses formes essentielles, et enfin sur le point précis où elle commence. Aussi est-ce leur témoignage qu*ont spécialement invoqué les hommes d^État ou les publicistes qui se sont occupés de l'influence du système de IMncarcération individuelle sur la raison des détenus. ^ Je crois pouvoir montrer qu'en définitive, et malgré quelques apparences contraires, il résulte de ce témoignage que ce système d'emprisonnement, mis en pratique avec les restrictions que je rappelais tout à l'heure, ne trouble point par lui-même la raison des détenus. Je ferai voir ensuite et tout naturellement que ce témoignage est l'expression de la vérité.

Pour en venir à déterminer ainsi quels sont les rapports an tronble de l'esprit avec le mode d'emprisonnement dit pénitentiaire et même avec un mode d'emprisonnement quelconque, il faut en même temps établir quels sont les rapports de ce dérangement de la raison avec le crime qui a amené la condamnation, et avec la condamnation qui a dminé lieu à Temprisonnement. Il faut déterminer en d'autres termes dans quels rapports de nombre se trouvent avec les aliénés de la population libre, nonseulement les aliénés de la population prisonnière, mais ceux de lapopu* lation coupable et condamnée. Il est évident que si Toa n'embrasse pas ainsi la question dans tout son ensemble, on s'exposera à confondre, dans la statistique des aliénés d'une prison , ceux obez lesqnels l'aliénation a précédé ou immédiatement suivi la faute ou la condamnatioB avec ocax dont la folie s'est déclarée postérieurement à l'entrée dans la priacnii et à attribuer ainsi mal à propos an seul régime de cette dernière, des cas de maladies mentales qu'il n'avait peut-être pas même aggravées*

La première chose, en effet, qu'on doit se dire, c'est qu'il y aura toujours nne proportion plus grande d'aliénés dans les prisons que dans la population libre. C'est là une conséquence foroée des rapports, soit explicatifs, soit expiatoires, qui lient le crime à la folie. Ce serait se laisser aller à une exagération funeste que de substituer à ces rapports une identité que repoussent la vérité, la morale et les intérêts de la société; mais on ne peut nier néanmoins qu'il n'y ait dans certaines vies de désordre, de délits et de crimes, dans l'accomplissement de tel ou tel acte condamnable, la révélation d'un état mental qui, sans être de l'aliénation, n'est pourtant pas un état de raison auquel puisse être attribué le degré même le plus ordinaire de libre arbitre et de culpabilité. Aussi arrivera*t-il plus d'une fois qu'un tel état> après avoir conduit au crime, finisse par devenir delà folie. C'est là une première cause de la fréquence plus grande de cette maladie dans les maisons de détention.

De plus, et il faut le dire parce que c'est l'expression de la vérité , il y a chaque année un certain nombre de délits, de crimes, commis par de malheureux insensés qui, pour me servir des expressions du Code, étaient certainement en démence avant et pendant l'accomplissement de

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la mauvaise action qai les amène devant la josttce. Ce fait a été sîgnalf par tous les hommes de science qui se sont occupés de ces matière». Il a été reconnu par tous les publicistes qui se sont trouvés à même de le constater^ et je Tai vu se reproduire un trop grand nombre de fois pour que j'hésite à le classer parmi les causes du nombre plus considérable d^aliénés qu'on rencontre et qu*on doit rencontrer dans les prisons (1).

Si la vie de désordre qui conduit ^u crime révèle dans quelques cas au moins un état moral qui peut devenir le premier degré de la folie , Jl n'est pas moins sûr qu'une telle vie peut à la longue et dans des int telligences mêmes qui n*y auraientfpas été originairement disposées, amener, soit une excitation, soit un affaiblissement, qui finisse par revêtir le même caractère. Dans le premier eas la perversion aura précédé la perversité , dans le second , elle la suivra. Mais le résultat sera le même , je veux dire que le criminel , après sa condamnation , pourra venir aogmenter le chiffre des aliénés des prisons , et cela sans que leur régime soit absolument pour rien dans la production de sa maladie.

Il faut en dire autant de l'effet que peut produire la condamnation suv Pesprit d'un accusé. Quel malheur plus grand que cet arrêt qui, signalant un homnie à ses semblables comme ayant manqué à la probité , le retranche pour quelque temps de leur soéiété et le marque d'une empreinte fatale qui souvent même se transmettra à ses enfants ! On conçoit qu'une telle catastrophe soit pour la raison une cause de trouble qui n'ait nullement besoin d'être aidée par le mode même d' emprisonnement. Aussi lorsqu'on étudie avec quelque soin les cas de folie qui se déolarent chei les détenus après leur incarcération, les voit-on presque tous remonter dans leur cause à la condamnation ou même à la mise en prévention , et dans leur manifestation aux premières semaines qui l'ont suivie.

Je n'insisterai pas davantage sur ces considérations. Elles suftisent pour mettre hors dé doute deux faits généraux d'une gi^ande importance. Le premier , c'est qu'une trèstgrande partie au moins des cas de folie ^ qu'on peut observer dans les prisons doit être rapportée, soit au fait de la condamnation , soit à un état intellectuel , cause ou effet d'une vie désordonnée ou criminelle, et qui est au moins un acheminement au trouble déclaré de la raison. Le second , qui est une conséquence du premier, c'est que ces cas d'aliéi^ation mentale observés dans les prisons seront toujours beaucoup plus nombreux que les cas de cette maladie développés d^i?is la pppula(io|i }i))re. Mfiis d^ns quelle proportion atira iieq çe^te (réqueuce plvis gri(n4e» e'est là ce qu'il serait nécessaire de savoir» et ce qu'une statistique intelligente devrait donner les pioyep^ d'é^l^lir.

Je ne sache pourtaQt pas qu'en ^raiice , an^ moins , il existe de travail 9ydpt. ppiir |)Ut 4e faire çouqaitre, d'une manière même tQut à fait générale ^t san^ 4istjij|ictipn de catégories, le rapport du nombre des aliénés ^^ i^ popi^j^tip^ a^pu^éç fii Ç9^4^^ï^ée ^p nombre des aliénés de la po-

(1) J'ai publié sur ce sujet, dans le tome I^'des Jnnalet Médico-psychologiques, cahier de janvier 1844, un travail ayant pour titre : Note Médico-ié§qle à propos de condamnations prononcées, par les tribunaua, sur des individus fous avant et pendant ta mauvaise action à eux imputée, et éeroués dans Je mém^ Sioi.

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palation libre. Les éléments d'un tel travail seraient d*une part, les comptes rendus de la justice crimineiie , publiés par le ministère de la j ustice, d*autre part, l'observation même des détenus frappés d'aliénation mentale. Or» les comptes rendus de la justice criminelle ne contiennent absolument aucune indication qui. ait trait à des considérations de ce genre , et il serait bien à désirer cp'à Tayenir il pût en être autrement. D'un autre côté, on n'a point essayé de suppléer à cette lacune de la statistique criminelle par des statistiques particulières des aliénés des prisons.

£n l'absence d'une base aussi importante pour la solution de la question qui fait le sujet de ce mémoire , je puis dire , au moins , ce que j*ai été à même d^observer dans une des prisons les plus considérables de Paris, celle du dépôt des condamnés.

;~^Le nombre des détenus dans cette prison est de 430, terme moyen. La plupart d'entre eux ne font qu'y passer^ ou au moins la quittent , après quelques jours, quelques semaines, quelques mois de séjour. Cette circonstance a d'abord pour effet, de soustraire à l'observation ceux des détenus chez lesquels la folie, alors à son période d'incubation, ne doit éclater que plus tard. Ensuite, elle permettrait difficilement de constater l'état intellectuel de chacun d'eux dans le cas où l'on voudrait le faire d'une manière rigoureuse. Mais c'est ce qu'on ne tente même pas , et lorsque l'intelligence d'un détenu n'est pas troublée d'une manière assez profonde et surtout assez violente pour que cet état ne puisse pas échapper, soit à ses compagnons de captivité, soit aux gardiens, ce détenu peut passer plusieurs semaines, plusieurs mois même dans la prison, sans que le trouble de sa raison soit porté à la connaissance du directeur ou du médecin. Or, et la remarque est capitale, malgré un tel état de choses, il y a toujours, et en permanence, à la prison du dépôt des condamnés , sur un nombre moyen de 430 détenus, un nombre moyen d'aliénés que j'évaluerai au plus bas en le portant à trois ou à quatre (1).

(1) Je viens de faire (8 mars 1844), autant que cela m'a été possible, le recentemenlde tous les détenus du dép6tdes condamnés atteints de maladies mentales. J'en compte 7 sur un total de 447 détenus, à savoir :

i jeune homme de 19 ans, qui est à la fois un peu imbécile et un peu maniaque;

1 mélancolique hypocondriaque, dont la maladie est légère et qui n*a pas de délire général ;

1 jeune homme de 20 ans, atteint de manie intermittente fort aiguë, avec hallucinations : son inielligence est peu développée, et son cerveau petit;

1 homme de 30 ans, atteint de manie chronique avec hallucinations et quelques accès convulsifs voisins de l'épilepsie. Il croit avoir découvert le mouvement perpétuel. Il a écrit, à cet égard, au Ministre du Commerce, et en a reçu une réponse que j'ai entre les mains ;

1 épileptique qui a, de temps à autre, des accès de manie furieuse ;

i homme d'une quarantaine d'années, atteint de démence arec paralysie générale encore peu avancée, et qui est très-affligé de sa condamnation ;

i détenu de 50 ans à peu près, affecté de paralysie des extrémités inférieures, et dont l'intelligence est également affaiblie et troublée. Il a de fausses sensa-

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