MEMOIRE D£ M. LÉLUT
Gela donne une proportion de 7 ou 8 aliénés snr 1,000 détenus. En Friance , et d'après les documents , je ne dirai pas les plus certains , mais les moins mauvais, et dans tous les cas les plus récents , la proportion des aliénés dans la population libre est de 1 sur 1,000 individus (l). Cette proportion^ j'en suis convaincu, n'est pas assez élevée ; dans le cas même d'un recensement à la fois scientifique et officiel, qui n'a pas été fait, on n'arriverait pas encore à cet égard à toute la vérité. Mais j'ai dit aussi que dans la prison du dépôt des condamnés un certain nombre! de cas de folie échappait nécessairement ; et, dans ces chiffres trop peu élevés de la folie libre et de la folie prisonnière, ce n'est certainement pas cette dernière qui aurait été le moins oubliée. En les prenant donc comme comparables, il résulterait de leur rapprochement que le chiffre des aliénés, dans une prison déterminée de la France, est sept ou huit fois plus élevé qu'il ne l'est dans sa population hbre (2).
lions, et, en conséquence, parle souvent seul & voit basse. La nuit, il lui arrive de pousser des cris violents.
Quatre de ces détenus atteints d'aliénation mentale sont placés sous mes yeux à Tintirmerie de la maison. Les trois antres peuvent travailler dans les ateliers.
Il y a dix-huit mois, en octobre 1843, je fis un iravail analogue à celui dont je viens de donner les résultats. Sur un total de 432 détenus, je constatai la présence de 5 aliénés, à savoir : 2 maniaques, 2 individus atteints de démence avec paralysie générale , 1 épileptique aliéné. J'ai donné l'histoire de ces détenus dans le petit mémoire indiqué plus haut.
24 mars. Depuis que cette note est écrite, 2 des détenus, dont il y est question, sont sortis de la prison du dépôt des condamnés. 2 autres détenus sont en quelque sorte venus les remplacer dans le chiffre total que j'ai donné. Un d'eux, entre antres extravagances, croit être le cousin de l'empereur Napoléon. Ils travaillaient paisiblement dans les ateliers; les contre-maîtres ne me les avaient point signalés.
(1) En France, la statistique du nombre des aliénés ne repose pas sur un recensement véritable. On n'a guère fait pour l'établir que comparer i la masse de la population, celle des aliénés renfermés dans les établissements publics ou particutiers, consacrés au soulagement de cette maladie. C'est Esquirol qui a exécuté ce travail, duquel il résulterait qu'il y a dans ces établissements, de 25 à 50,000 aliénés.
En Norwége, au contraire, on a exécuté un recensement de la folie, qui a donné pour proportion i sur 551. En Ecosse on en a fait un aussi qui a donné une proportion identique, 1 sur 563. Peut-être serait-ce là le chiffre réel de la folie en France : 1,'au lieu de 2, sur 1,000.
(Esquirol, des Maladies mentales, tome II, page 740; Rapport statistique sur la maison royale de Charentorij dans Annales d Hygiène publique et de médecine légale^ loraè I«% 1829, page 116.
Halliday. Letter to Lord Seymour with a report of the mmber of Lunatics and idiots in England and fFales, London, in*8^, 1829.
Holiz, Statistique des aliénés de la Norwége^ analysée par Esquirol, dans Annales d^hygiène publique et de médecine légale^ 1830, tome IV, page 532.
Brierre de Boismont, de V Influence de la civilisation sur le développement de la folie, dans Annales d'Hygiène publique et de médecine légale, tome XX, 1839, pages 241 et suiv.).
(2) Je balance d'autant moins à établir cette proportion, que j'ai pu encore, dans
14 »iiâlÊ t»fotfEllTlAUllli
rai d6 tau d«ttumdir enb»l>ë s 4'aprè& leé faits tl«w J'avate «oila Uta y «ùs, qîiel pourrait étnH dafaa le chiffire total et» idiéaék «L'ùfife prîéoti / 1% ctiifA fre proportiotinel de chacBne des trois icatégodek attai^H^Uei on peut les rapporter^ ceux qui étaient aliénés arant leur «sondumnâtion et qu« leut folie seule a rendus criminels^ ceux qui> sans être aliénés lorsdfi Tac*complissement du délit Ou du crime, touchaient dé plus en moins près à là folie et pouvaient finir par y arriver^ ceux «non que l«ur ëdâdanihatlott^ jointe à Temprisonnenient qui en est la suite, a conduits à dette trUte tifli D'après les observations paHieulières qu'il in'a été donné de complet ter^ il m*à paru qu'on pouvait admettre qu'entre cei trois éaiégories> te ohiff^e total se divisé en trois fratctions à peu t>rilft égalés^ Gela reviéiidrait à dire que> dans les aliénés des prisons, un tiers setileinent, inais un tië^, doit l'invasion de ««tte maladie an fait seul de Ift iftondanànation et d« l'emprisonnement*
Je n'attache pas, je prie bien qu'on le croie, plus d'importance qu'il ne faut à toutes ces supputations, à ces comparaisons de chiffres nécessaire* ment approximatifs, et fort souvent peu comparables parce qu'ils ne représentent pas des faits identiques. Mais dans la question qui nous occupe, de quelque côté qu'on l^aborde et dans quelque sens qu'on la résolve, on n'en a pas d'autres. Ceux que je viens de faire connaître se rapportent du reste trop bien à ce qu'eut seule indiqué la nature des choses pour qu'on ne soit pas autorisé à les regarder comme assez voisins de la vérité* Ce ne sera donc pas s'en éloigner beaucoup que d^avancer que, dans les prisons , le chiffre des aliénés est 4 , ô , 6 fois plus élevé que dans la société libre et honnête, soit que leur maladie ait précédé ou même amené leur condamnation , soil qu'elle l'ait suivie et se rattache au cliagrin qui en a été le résultat , soit enfin quHl faille la rapporter au fait lui-même de remprisonhement , qu'il n'est véritablement [pas possible de séparer de celui de la condaâinàiiôn.
Cette proportion va , jusqu^à uii certain poibt, mé servir de base pour apprécier la signil^catibu des chiffï'ès qui ont été produits et la valeur des opinions qui bnt été éuiislîs à leur occasion , relativement à l'influence funeste de l'emprisohheihént solitaire sur là raison des détenus.
Jusqu'ici , à lïia Connaissance au moins , trois médecins seulement se sont déclarés poUr l'bpinion 'p]'ùÈ Ou moins formelle, que l'isolement absolu des prisonniers donne lieu en plus grande proportion que tout autre — ■ - ■ -- — -■■ — - .~ — .-...
la inéme prison y déteriiiièer d'une antre maafèrts n)k des chiffrés déat elfe résulté. Le registre de l'infirmerie de cette maison céatieht^ entfe aatr^ rdttseigneittems, la dési^atioa deiamMadièquiya cbhdait v;h#q«e xiétetta^ La moitié à peu ^s de cesdésignaiiom est IVmTtage d'ua des Mé^eeias autlpiets j'ai âùeeédé, el Kpiî, â peu prés étranger à Téiade spéciale de la folie, a iàû néce&Sèfr^Biéht la roéconuanre plus soutint iqpe cefa àe nie serait arrivé A n«&i-h)ènie. Toutefois, et) rctinissant ses désignations aux mïÈànés, fli trouve Itllxe^ 8\]^ ah total de l,4K0 dét»*n«s re^a^ i ritafi¥«^éHe de 1S p^ibe^ da \llp6t dèi <iotiààthrf^, dat^tot aVié période de quelques annéèb<lè^'d, 48^, l8i), 1^42, 184^, 11344)» 11 ) eh à eu i9 atteints dé teàiadiei Vioéhtàleè ièMfè^ ^àHtctéf ^éél p'<>ay avoir eu besoin d'une pltis gratrde sur^illànce et de soins psHicnliers. GeliEi donne l4 aliénés poùV l,t)00 détenus, proportion double de la précédente, et qui, par conséquent. Vient au moins la eoti6Vn!)er.
MÊtôtRis i>te H. thm. 2S
systéâiè dé rëdtnlôA à M prodilcfiott de l*kliétiâtibn iHeiitaie. Ce sont : 1* M. le docteur Goindet, médecin de la maison des aliénés du canton de Genève et auteur d'un travail ayant pour titre : Mémoire sur rhygiène des condamnés détenus dans la prison pénitentiaire de Genève {t); 2^ M. le docteur Gosse , membre de la Société suisse d'utilité publique et auteur d'un Examen médical et philosophique du système péniten^ tiaire (2) ^ 3<* M. le docteur Verdeil, membre du grand conseil du canton de Vaud , de la commission des établissements de détention de ce cantoo, vice-président de son conseil de santé et auteur d'un ouvrage sur la Ré-clusion dans le canton de Vaud^ et sur le pénitencier de Lausanne (3).
M. Goindet veut prouver que dans le pénitencier de Genève la raison des détenus a eu davantage à souffrir depuis Tannée 1833, époque depuis laquelle l'application d'un régime plus sévère les soumet, durant un certain temps, à risolement pensylvanien de jour et de nnit. Ge que M. Goindet eut donc dû faire d'abord, c'eût été de distinguer, dans son travail, les cas de folie survenus depuis 1825, époque de la fondation du pénitencier, jusqu'en 1833 époque de l'application du nouveau régime, de ceux qui se seraient montrés depuis cette dernière année jusqu'en 1837. Or, c'est justement ce qu'il ne fait pas. Il se contente, à cet égard, d'une affirmation qui porte sur le point même en question, en disant que le relevé det registres ne lui permet pas <t indiquer des chiffres précis (4). Ge sont pourtant ces chiffres précis qui eussent été ici absolument nécessaires. Gar, poar que M. Goindet pût tes invoquer à l'appui de son opinion, il eut fallu que, pour un espace de temps aussi court qu'une période de trois années, et pour un aussi petit nombre de détenus que celui des détenus du pénitencier de Genève , ces chiffîres eussent été très*considë* râbles et relatifs à des icas bien fx>nstaté6 de folie exclusivement déve* loppés dans le pénitencier. Gette simple remarque suffirait pour ôter, souâ ce rapport, toute yaleur au travail de M. Goindet, et pour frapper de mort toutes ses concl usions. Voyons pourtant comment il y arrive.
De 1825 à 1837, dit-il, sur 319 détenus qui forment le mouvement total de la population du pénitencier, 15 ont offert des symptômes évidents d'aliénation mentale (5) ; ce qui donne la proportion exorbitante de plus de 40 aliénés pour 1,000 détenus. Est-ce nne semblable proportîon, se demande M. Goindet, qu'on observe dans la population libre du canton de G«né ve ? Non, répond-il, car, d'après une première donnée, dans la populatkA mâle et adulte des habitants de la petite république, déduction faite des étrangers, ie nombre total des aliénés est de 2,24 pour 1 ,00Oy c'eBt4i*dire 84 à 25 fois moins considérable qu'il ne l'est dans son péniten» cier ; et d'après une seconde donnée, que M. Goindet croit plus exacte, ce nombre a été de 9,34*. pour 1,000, c'est-à-dire cinq fois seulement moins considérable que dans ce même établissement.
Si je voulais ne pas pousser plus loin ma critique, je pourrais m'en tenir
XI J.- - l-UIL. U II I I 1
(1) In-S» die 93 pages, Paris, 1838.
(î) In-8° de 303 pages, Paris, 1838.
<5) Ua vol. i»-««, Laazanne, i84«.
(4) Ouvrage cité^ p. 40.
(5) Ouvrage citéy page 6.
26 FOUB. PÉNITENTIAlftE
a cette dernière proportion, et faire remarqner qu'elle est enctement
celle que j'ai donnée comme représentant le rapport le plus ordinaire du nombre des aliénés de prisons à celui des aliénés de la population libre. Mais, de cette proportion ou de la première qui en diffère pourtant si énormément, laquelle est la vraie et peut servir de terme de comparaison ? Ce ne sera pas tro]) se hasarder que de répondre qu'elles ne Talent pas mieux l'une que Tautre et ne doivent pas plus l'une que l'autre être considérées comme pouvant servir à cet usage. Je ne voudrais pour preuve de cette assertion qu'une troisième donnée, communiquée par M. Coindet lui-même à M. Gosse, et de laquelle il résulterait que le nombre des aliénés dans la population libre du canton de Genève est de 25 sur 1,000 individus, c'est-à-dire d'un tiers environ moins considérable que ne l'est celui des aliénés de son pénitencier (1).
C'est qu'en effet, toutes ces données ne sont (juele résultat particulier des recherches ou des conjectures de M. Coindet. Aucune d'elles ne résulte d'un recensement général à la fois administratif et scientllique des aliénés de la population libre du cantondeGenève, de l'année 1825 à l'année 1837. Ce recensement n'a point été fait. Tous les hommes qui se sont occupés de ces matières savent qu'il n'en existe de semblable à peu près nulle part, que ce serait la chose la plus difficile à exécuter, et qu'on n'y arriverait jamais à un chiffre suffisamment élevé. La folie n'est pas une chose qui puisse se recenser, comme les ouvertures imposables, et les familles qui ont à compter avec elle ne la montrent pas, mais la cachent. Mais, ce qui est fort difficile, ce qui est presque impossible dans la population libre, n'allât-elle, comme dans le canton de Genève, qu'à quelque cinquante mille individus , devient très-facile dans une population prisonnière, surtout quand elle se réduit, comme celle du pénitencier de cette ville, au chiffre presque microscopique de 50 à 60 détenus. Là, quand l'attention des employés est éveillée sur ce genre d'observations, l'attention surtout du médecin, aucun cas de folie n'échappe, et le chiffre arrive à toute sa vérité. Mais cette vérité serait le point de départ d'une erreur , si Ton comptait comme ayant été déterminés par le fait même de l'emprisonnement absolu, tous les cas de folie observés dans le pénitencier. C'est là pourtant ce que parait avoir fait M. le docteur Coindet. Il avoue bien que parmi les détenus atteints d'aliénation mentale, plusieurs avaient donné avant leur réclusion des signes évidents d'un commencement de cette maladie, et il sent bien que dans beaucoup de cas il doit en être ainsi (2). Mais rien dans son travail n'indique que chacun des détenus aliénés ait été de sa part le sujet d'un examen particu- ^ lier tendant à démontrer que la folie dont il était atteint s'était déclarée dans le pénitencier même, par suite de la mesure de l'isolement absolu de jour et de nuit, et n'avait point, au contraire, précédé l'emprisonnement, ou même la condamnation. Or, on sent bien que c'est là pourtant ce qu'il eût été indispensable de faire, puisque la question était précisément de savoir si la folie observée chez quinze détenus dans le pénitencier
(1) M. Gosse, Examen médical et pbiloiOfhi ^ue du systihke péniientiaire^ page S59.
(2) Ouvrage cHéy pages 9 et 15.
MÉMOIIUB I>B tf . LÉtUT. 27
de Genèye^ de l'axinée 1825 à l*année 1837, y était née par suite, et seulement par suite, de la réclusion solitaire de jour et de nuit. Il est donc évident que, par le fait encore d'une telle omission, l'opinion de M. Coindetsur l'influence de l'emprisonnement absolu dans la production de la folie ne saurait être prise en considération.
J'en dirai autant de celle de son compatriote, M.le docteur Gosse^dans ce qu'il a cherché à établir des effets du même système sur la raison des détenus dans le pénitencier de Lausanne. M. Gosse prétend d'abord, d'après des chiffres dont je ne dbnne ici que le résultat général, que la proportion des aliénés des deux sexes, de l'âge de 16 ans à celui de 72 ans, dans le canton de Vaud, est de 3, 93 sur 1,000 habitants (1). Ce chiffre, ainsi que celui des aliénés dans la population libre du canton de Genève, pourrait être argué de faux, et cela par les mêmes raisons. Acceptons-le néanmoins comme vrai. Sur un total de 716 détenus qui se sont succédé dans le pénitencier de Lausanne, depuis sa fondation jusqu'en 1837, 12 hommes et 3 femmes, au total 15 individus, se sont montrés atteints d'aliénation mentale, soit bien arrêtée, soit légère ou temporaire. Ce serait, à envisager ce chiffre en masse, une proportion de 20 aliénés sur 1,000 détenus, c'est-à-dire une proportion seulement ô fois plus grande que la pro* portion des aliénés dans la population libre du canton de Vaud. C'est le rapport numérique ordinaire des aliénés d'une population coupable et prisonnière à ceux de la population libre. Mais de ces 1 5 cas de folie observés dans le pénitencier de Lausanne, 2 seulement, de l'aveu de M. Gosse, se sont développés dans cette prison. Dans les 13 autres cas, la maladie, si elle n*avait pas précédé la condamnation, avait au moins pré* cédé l'incarcération. Cela donne donc la proportion de 2, 79 détenus sur 1,000, devenus fous dans la prison, chiffre inférieur de près d'un tiers à celui des aliénés dans la population libre du canton de Vaud. Ici, comme on le voit, les faits, à les envisager d'une- façon tout à fait empirique, pourraient servir à démontrer que le système de l'isolement absolu, loin de faire naître la folie, est de nature à la prévenir. Ce serait assurément une conclusion très-hasard ée. Mais, en présence de tels résultats, on peut au moins se demander comment M. le docteur Gosse a pu ne pas un peu hésiter à se déclarer pour l'opinion contraire» et à y persévérer dans des travaux subséquents (2).
M. le docteur Verdeil est le troisième médecin qui se soit prononcé pour l'affirmative dans la question de l'influence de la réclusion cellulaire sur la production de la folie. Son opinion , qui est la plus récente , est aussi celle qui , par les conditions dans lesquelles elle s'est produite, semble offrir le plus de gravité. M. Verdeil est médecin et vice-président du Conseil de Santé du canton de Vaud. Il a été jadis et, tout à la fois, médecin de l'asile cantonal des aliénés de cette partie de la Suisse et médecin de sa prison pénitentiaire. Il a pu, par conséquent, puiser dans Tétude simultanée du crime et de la folie , la connaissance de leurs caractères spécifiques, de leurs rapports et de leurs différences. Il a autrefois été partisan du système pénal de la réclusion solitaire, et s'il a changé d'opi-
(1) Ouvrage citéf pages 201, 202.
^2) Bibliothèque universelle de Genève, février 1813. — Analyse raisonnée de VùHvrage de M» Verdeil^ pages 19| 21, 23.
moB, «'est qnll lai « pAni q«e be stystème donintf 1!«n fneOtoteMàblèmeht à une ipro^iortion de cas de folie qui dépasse de beaucoup ce que peut produire tout «utre mode d'enpriMm&ement. Si M. Verdeii s'<$tait borné à cet égard à une simple assertion, ou devrait regarder son opinion comme un renseignement graTe» mais qui ne saurait suffire pour opérer hi conYietion. Si méme^ â'en tenant à un pur énoncé de chiffres, il eût dit que de telle année à teile autre^ tel nombre d'aliénés atait été constaté dans le péniteneier de Lausanne, et que ce nombre était très-supérieur à la moyenne la plus ordinaire du nombre des aliénés dans lefe prisons, cela eût été pins gravé, mais cela n*eût pas encore suffi. Il eût fallu qu'il ajoutât que ce chiffre était en totalité on en presque totalité relatif à des cas d'aliénation déireloppés dans le pénitencier même par l'influence de son régime^ M^ Verdeii, qui sentait toute l'importance d'une question pour laquelle en définitive il a écrit son livre, a mieux fait que cela. Il a donné textuellemeut, autant du moins qu^elles résultent de l'enquête établie à ce sujet, les observations particulières relatives aux 33 cas de folie constatés dans le pénitencier de Lausanne, sur un total de 1,129 détenus, depuis l'année lê2() jusqu'à l'année 1841. Il f^ut savoir gré à M. Verdeii d'en avoir «gi de cette façon. Son opinion toute seule eût pu Jeter quelques images sur la vérité. Les observations qu*il rapporte serviront à la mettre en lumière, et leur examen montrera qu'il â eu tort de s'en appuyer.
M. Verdeii semblerait donner les 33 observations de folie recueillies dans la prison péniteutiaire de Lausanne comme dues à ^accroissement de sévérité du régime cellulaire de celte prison depuis Tannée 1834,
Mais de ces 33 observations, il faut d'abord retrancher la dernière, qui est réellement sans signification et sanà valeur. Le nom de folie ne s'y rencontre pas, et les symptômes caractéristiques de cette maladie ne s'y trouvent pas davantage.
Ensuite, des 32 cas restants, il y en a d'abord 8 , ceux qui portent le» n^ 4, 5, 6, 17, 21, 22, dans lesquels de toute évidence et presque de l'aveu de M. Verdeii, la folie préexistait même à la coûdamnation. Il y en a 4 autres, ceux qui correspondent aux n«» 8, ^0, 15, 23, où la maladie, si elle n'avait pas précédé la condamnation, s'était déclarée de la manière hi plus manifeste dans la prison préventive, c'est-à-dire encore avant l'entrée dans le pénitencier. Pour 3 de ces 4 cas, le] fait est signalé par M. Verdeii lui-même. Viennent ensuite 12 autres observations, les observations numérotées 1, 2, 3, 13, 14, 18, 20, 24, ^6, 31, 32, où se remarque, soit avant la condamnation, soît dans la prison préventive, soit à l'instant même de l'eutrée dans le pénitencier, la prédisposition la plus manifeste à la folie, et presque déjà un commencement de cette maladie. Les sujets de ces observations avaient même avant toute arrestation tenu pour la plupart une conduite véritablement extravagante ou d^uùe atrocité allant jusqu'à la déraison. Quelques-uns étaient atteints de mala* dies Nerveuses et en partie mentales, d'hypocondrie, d'hystérie déclarée ; un d'eut avait commis une tentative presque folle de suicide. Ces 12 cas de folie se seraient produits tout probablement en dehors de toute condamnation, mais à coupsûr dans t4Mit«ystèeied'effiprisoBBefliettt. TeUe sera, je crois, la conviction de tous les hommes compétents qui en examineront le récit.
Ces diverses éliminations opérées, restent 6 observations fu'on pour-
tàW kt&^têt (HMMi«d«dtift 0ù la Mï^ iorliic née diin Vè ^^XtèMAéYïhèiSie^ sans prédispositions marquées et sans antécédents qui pussent la faire l»raindre$ bien qu'un d% eeê d tâ6 fût <ielùi d'une femme infàntibide chez laquelle le ti^ouble d« là raison, évidemment occasionné pàf le remords^ se déclara alors même qu'elle était soumise au trarail en commun (l).
Qu'à ces cinq ou six faits on en Ajoute, Si l'on veut) trois ou quatre au** très faisant partie des doilze cas que j'ai regardés comme des cas de fblie ^fesque déjà commeneée atant la réêlusioib) ou avant la condami^ation, on n'obtiendra toujours qu'un total de 8 ou lo faits de (blie déclarés dans l'intérieur «lu |)énitencier ^e Lausanne, et attribuables» à tort ou à raison, tut effet» d'un régime de réelution détenu plus sévère^
Peut-être pensct>a'^t-on qua j'use d'ime liberté d'exameA bien grande et d^un droit d'élimination un peu abusif, en étant à as ou à 24 obserTatioua sur 33, ce caractère que paraissait leur attribuer M. Yerdetl, d'être relatives à des cas de folie nés dans et par le pénitencier. Cette liberté et ce droit, je ne suis pas le premier qui en ait fait usagtt* M* Denis^ directeur de cette même maison pénitentiaire de Lausanne, établit dans un relevé foit de mémoire que^ sur 774 prisonniers des deux sexea, reçus du i*^ mai 16S6 jusqu'à pareil jour de l'an 1837» ii y a eu dans bette maison, 19 aliénés, at il affirme que ces dix-^neuf détenus étaient déjà toUs atteints de folie avant leur incarcération (2). Il y a mieux. A la lia de l'ouvrage même de M» Yerdeil^ se trouve tïne pièce qui n'en est pas la moins importante, et qui a pour titre : Conclusions du Conseil de santé sur renguéie termiitée en ia404 Cette pièce est signée de M. de Laharpe, médecin comme M^Yerdeil» membre comme lui du Conseil de santé du canton de Vaud, et exerçant ekt son absence les fonctions de vice-président de ce Conseil. Toici textuellement quèlqueS'^unes des affirmations qu'elle contient t
« Au premier abord, la coïncidence de l'introduction en 1834 dans la maison pénitentiaire du système plus sévère actuellement suivie et de ia plus grande fréquence des aliénations, parait révéler autre cbote qu'une corrélation purement accidentelle ; mais cette première impression perd sa force dès qu^on examine les faits avec soin»
<c La donne moitié des détenus aliénés Vêtaient déjà tarant leur intro^ dudion dans la maison pénitentiaire.
« Parmi les révélations que l'âiquéte a produites, il importe de ne point
(1) Je ferai remarquer que» dans ce que je viens de dire des obserTaiions citées par M. Verdeil, je les ai prises telles que ce médecin, les a données^ et eo supposant que rien absolument dans les antécédents des détenus qui en font le sujet n'avait été omis de ce qui eût pu éclairer sur leur état de raison antérieurement à leur entrée dans le pénitencier.
Une autre remarque que je ferai encore , c'est que les 5 ou 6 déienos chez lesquels la folie parait s'être déclarée après Tincarcération, n'avaient point été l'objet de Tenquèle, et que leurs observations ont été ajoutées par M. Verdeil, d'après les registres du pénitencier, aux 24 observations sur lesquelles elle avait porté. Ôr, dans presque toutes ces observations, il est fort peu question des antécéxlents des détenus, ce qui n'avait pas eu lieu pour les observations de l'enquête, et ce qui pourrait bien expliquer pourquoi leur folie a paru naître dans la prison,
(2) M. Goindet, ouvrag$ cité, pages 17 et 18.
30 POLIE PilflTENTUDIB.
passer sous silence ie grand nombre de prévenus condanmés par les tribunaux en état d'aliénation*
« Les 13 individus dont parle le tableau n* 2, n'étaient )9eii/-<?/r^ pàitous aliénés au moment de leur jugement; cependant, comme rentrée dans la maison suit immédiatement le jugement, il faut nécessairement admettre que la presque totalité étaient aliénés en paraissant devant les tribunaux. »
On voit que je n'ai rien dit de plus que ce qu'a dit un médecin qui a vu de ses yeux les faits que je n'ai pu que contrôler à distance. M. de Laharpe dit que la bonne moitié (c'est-à-dire plus de la moitié) des détenus reconnus aliénés, l'étaient déjà avant leur introduction dans la maison pénitentiaire. Au lieu de la bonne moitié, j'ai dit les deux tiers; ces deux évaluations ne s'éloignent guère l'une de l'autre, et, du reste, je maintiens la mienne, en renvoyant, pour sa preuve, à la lecture des observations auxquelles elle se rapporte.
Il ne s'agit donc plus de 33 aliénés, dont la maladie se soit déclarée ou ait eu Tair de se déclarer dans le pénitencier même de Lausanne, et par l'effet de son régime. Ce chiffre se réduit à 8 ou 10. En le rapprochant de celui de la totalité des détenus qu'a contenus cette prison pendant 16 ans (de 1834 à 1842), totalité dont le chiffre se monte à 1129, on arrive à une proportion dans le nombre des aliénés de cette population prisonnière, double à peu près de cette même proportion dans la population libre du canton de Vaud, laquelle, d'après M. Gosse, serait, comme nous l'avons vu, d'environ 4 sur 1,000. Cette différence, dans le nombre des^aliénés de ces deux sortes de population, n'est pas même l'expression tout entière de ce qui doit avoir lieu dans tout pays. Car, suivant ce que nous avons établi en commençant, et pour nous servir des expressions de M. de Laharpe, collègue de M. Verdeil dans le Conseil de santé du canton de Vaud, parmi des criminels et parmi des criminels reclus, l'aliénation trouve beaucoup plus de chances d'invasion que dans la société honnête et libre (1).
Mais ou insistera, on fera remarquer que c'est, toutefois, depuis l'année 1834, c'est-à-dire depuis l'époque de l'application d*un mode de réclusion plus sévère ^t véritablement absolu, que se sont montrés dans le pénitencier de Lausanne, des cas si nombreux de folie, et qu'il est bien difficile de ne voir, dans l'apparition simultanée de ces deux faits, qu'une simple et fortuite coïncidence. Cela est d'autant plus difficile, ajoutera-t-on, que c'est surtout chez les détenus astreints à la réclusion absolue que s'est montrée cette triste affection. La réponse à cette dernière partie de l'objection est facile. Aux termes du nouveau règlement, le règlement de 1834, la mesure de la réclusion absolue s'applique exclusivement aux détenus en récidive, et à ceux qui sont le plus insoumis et le plus dangereux (2). Qui ne voit que dans les prisons, où se rencontre toujours un beaucoup plus grand nombre d'aliénés que dans la vie libre, les détenus les moins soumis, et fort souvent les plus dangereux, seront ceux qui sont atteints de folie déclarée, ou chez lesquels cette maladie est sur le point d'éclater? La seule lecture des observations particulières, rapportées par M. Ver-
(1) M. Verdeil, ouvrage cité, pièce n" 1 de V Appendice. {i)Idem, /Md., page 55.
MÉMOIRE DE M. LÉLUT. 3t
deily mettrait ce fait hors de donte, si, par lai-même, il n'était évident. On y voit, en somme, que, la plupart du temps, on a mis en cellule non des détenus insoumis, mais des détenus aliénés.
Je passe à une autre réponse, réponse beaucoup plus générale et dont la Taleur, je Tespère, ne sera pas moins manifeste. A s'en rapporter au chiffre total donné par l'enquête, il ne se serait déclaré dans le pénitencier de Lausanne, de 1827 à 1834^ que deux ou trois cas de folie, tandis que, depuis 1834, époque de l'application du nouveau régime, il s'en serait montré trente. Mais, ce n'est guère que depuis 1833 ou 1834, que Tattention des hommes de science et des publicistes a été sérieusement appelée à contrôler les bons ou les mauvais effets sur la santé et sur la raison, d'un système d'emprisonnement destiné peut-être à couvrir bientôt de ses applications les contrées les plus civilisées des Deux Mondes. Or, il est arrivé dans cette occasion ce qui est arrivé et ce qui arrivera dans toutes les occasions analogues. L'attention scientifique, éveillée sur la réalité ou la possibilité d'un fait , en a recherché toutes les manifestations, et loin d'en laisser désormais échapper aucune, a pu leur r^ittacber des manifestations de faits simplement coïncidents. C'est ainsi que, depuis les travaux de Corvisart sur les maladies du cœur, travaux publiés vers la. fin d'une époque dont les orages semblaient avoir pu être une cause puissante de cette sorte de trouble de la santé, les affections de cet organe sont devenues une des espèces de maladie les plus fk'équentes, et comme une maladie nouvelle. Quelque chose d'analogue est arrivé pour la folie dans les établissements pénitentiaires. Une fois que, sur l'apparition et pour ainsi dire sur la provocation de quelques faits , se fut répandue l'idée que leur régime pouvait donner lieu à la production de cette triste maladie, amis et ennemis du système ne purent plus laisser passer, sans en tenir note, aucun des faits de sa manifestation. Et dans quelle forme de l'emprisonnement pénitentiaire une telle inscription dût-elle être le plus exacte et véritablement sans omission ? Dans celle où la réclusion solitaire absolue fait passer, pour me servir d'une expression empruntée à la langue pénitentiaire du Nouveau-Monde, fait passer au crible de ses cellules, des cas de trouble intellectuel qui auraient Certainement échappé à l'observation inatletitive et imparfaite du système de la réclusion en commun. Je ne voudrais pour preuve de ce que je viens de dire, que l'absence, prétend-on, à peu près complète, d'aliénés dans le pénitencier de Lausanne, depuis l'année 1803 jusqu'à l'année 1825, et même depuis cette dernière année jusqu'à l'année 1834, époque à laquelle s'est établi dans cette prison le régime cependant partiel d'une réclusion absolue. On dit par exemple, que depuis l'année 1803 jusqu'à l'année 1826 et sur un total de plus de 1,800 détenus, il ne s'est montré dans le pénitencier de Lausanne, qu'un seul cas d'aliénation mentale. Or, d'après ce que j'ai fait voir en commençant, c'est là une chose qui n'est pas possible. Cette proportion des aliénés dans une population prisonnière n'équivaudrait pas à la moitié du chiffre des aliénés de la population libre en France, et au sixième de celui de cette population dans le canton de Vaud lui-même.
On a prétendu de même que, dans le pénitencier d'Auburn, de l'année 1817 à l'année 1836, et sur un total de 2,348 détenus, il ne s'est manifesté