‹ Défense du projet de loi sur les prisons contre les attaques de ses adversairesChapitre 39 sur 45 · SX VOIRIE P^T]BI«TIA|9S · texte numérisé non relu

SX VOIRIE P^T]BI«TIA|9S

qa^un seul cas dHtUanatioi) mentale (l). Cest eDcore là une chose impos* •ible, et une telle aliégation prouve tQut simpleoiepl qu'à Aubum eommc à Lausanne, dans un régime d^emprisonnement en commun, on n*a à peu près tenu aucun compte de ca9 4^ folie dont la oonnaissanee n'eût pus échappé dans le régime de Visolement absolu.

Je viens de montrer, ce me s^nble , que les trois médecins qui seuls jusqu'à présent se sont déclaré^ pour Vopinion que le aystème de Pemprîsonn^ment individuel engendre par lui-même la folie, se sont trompés dans leur manière de voir, parce qu'ils se sont trempés dans l'appréciation des faits sur lesquels ils la croyaient appuyée. Je "vais faire voir maintenant qu'un meilleur, jugement sur la nature de ces mêmes faits a conduit d'autres médecins, non moins recommandables, et en plus grand nombre, à se ranger à l'opinion opposée.

J'ai déjà dit qu'à Lausanne même, un confrère et un collègue de M. Ver^ deil, M. le docteur de Laharpe, a fort hien vu et a déclaré que la majorité des cas de folie observés dans le pénitencier de cette ville ne devait point être attribuée à la sévérité du régime cellulaire qui y a été nouvellement introduit, et l'on voit qu'il est loin d'être complètement favorable .à l'epinion qui a pour objet de le faire croire.

A Lausanne encore, un autre confrère de M. Verdcîl , le docteur Pellfs, actnellement et à la fois médeein de l'hospice des aliénés et du pénitenoier de cette ville, est d'avis que la plus grande partie des cas d'aliénation mentale qu'on obsorve dans le dernier de ces deux établis-* sem^Hts et en. général dans tontes les prisons, a commencé à se manifester soil avant l'incarcération, soit même avant la condamnation qui y a donné lieu (3). Il a fait en particulier cette remarque pour plusieurs des aliénés du pénitencier de Lausanne, et il ne croit pas que le mode d'emprisonnement qui y est suiyi poisse par lui-même occasionner la folie. Une remarque fort importante que M. Pellis a faite encore, e^est que, dans le canton de Vaud, les quatre cinquièmes des aliénés soniUbreSy et que, parmi ces aliénés libtes , il y en a assurément un certain nomlnr^ qui sont condamnés pour des délits auxquels avait eu nne grande part on part entière, un état mental morbide trop souyent méconnu par les trir bunaux. Cette remarque, s'il y avait dans la prison pénitentiaire de Lausanne une proportion d'aliénés réellement ^us grande que dans toute antire prison» suf^rait seule pour répliquer.

Le pénitencier de Gherry-Hillt ou dQ l'Est, on de Philadelphie, aux ËUta^

(1) I)emetz et Abçl Bloyjet, RappçrU W 'w pénii^nfi\fr§ ((d^irkfu^, m-foliQ, page 53.

{%) Moreaa^Christopb^» dp la ¥wmliH et ds ^« FçiîUi dans l^ r^im^ pém(f$t tifàn; mémoire pi^ésanté à l'^cadéiQiis royale de mâmnti di^ V&^is , 1833^ page ôO.

^ailUrger, $wt la Màttaim et la fWt> 4am h 949ime j^nitt^tiakai &f9«4uirg iû^S Paris, iftiO, p^ige M.

J*ai eu tout récemment, entre les mains, une lettre du doeteur Pellis, ea data du 22 février 1844. Cette Uu^g ^éipoigae çl)ez )^i de la per»isup(!a de la mèfne opinion. M. Pelli» y exprimp, s^r les oUser^ftiiwH œanliona^ par M. Vfr^lsilj le jugement que j*ai mpi-m^me porté sur ces faits.

Uokd' Amérique a éi»^eo«in»ochiideL«iift«iiAeciiBiir0pke«re€C«iioi)de8 assertîona les plus perfiévértMtes ww TmAiiMiee de r«iii^ifionBem«nt ceK lulalre da^s le troubk de la raken des déleiiiia. Un fvreHiier lait à remarquer (Kiartaot et qui ne saurait être contesté^ e'est que les homnes qui dans cette question pouvaient émettre l'opinion la plus grave et la mieux fondée ont été d'avis que, quelqu'ait pu être le nombre des cas de folie observés dans le pénitencier de Gherry-Hill, on ne doit point- attribuer leur production à l'influence du système d'incarcération qui y est suivi. C'est là ce qu'a admb le docteur Julius par suite de sa visito à cette prison et des études qu'il y a faites (1). C'est là surtout ce que preelamesit les docteurs Bâche et Darracfa, dont le second a succédé à l'autre dans les fonctions de médecin du pénitencier de Philadelphie. Ces médecins, dé* darent dans tous leurs rapports que, dans leur opinion, le mode d'emprisonnement qui y est mis en pratique ne donne pas, et ne saurait donner lieu à la folie, et qu'en fait les cas de cette maladie qu'ils y ont observés s'étaient déclarés, pour la plupart sinon tous, avant l'entrée dans le pénitencier. Les rapports du gouverneur de la prison, ceux de ses inspecteurs, ceux des commissaires du sénat, ceux mêmes de l'instruoteur moral témoignent du môme fait, ou, si l'on aime mieux, de la même opi^ nion(a).

(1) Du Système pénitentiaire amérieaiin en i&36, Paris, 1857.

(2) Pour le$ faits allégués et les opinions émises sar ce sujet par les deux médecioa du pénitenoier de Gheri-y^Hill, par «on gonvernear, ses inspeelf urs» e&c^

Annuah feporte ctf tke Inepeeitùpe ef the etutenn $tate penitefUm^ ef Pe»mlvania.

Fitêt and seo^nti ammel reporês^ pages 9, 10, 15.

Thifd annual npoH^ pages 5> 7.

Fourih annual report, pages 7, 8.

Fifth anu»al report, pages 4, 12.

Sixth an»ual report, page 9.

Seventh atmual report, pages 8, il.

Eigtk imrmedr€pt»t; report of the committee appointed hy tke êenate t^vieUe tkeeaitep»pemtentiafy,pagé 4.

Kinth antmal report, pages 6, 7, 12.

Tenth anmtaè report, pages 15, 16, 17, 18.

Eleventh etmimtrepo/rt, pages 6, 11, 12, 13, 28^ 99, 30^ 31.

Iwelfth muitto^ report, pages 5, 23*

ThiHeemk amtual repevt, page 18.

FowHeenth ammai report, page 16.

W. Crawford, Report on the peMtentiariee of the United States, in-folio, London, 1835, page 13 ; Àppendi^, pages S, 4, 5, 6, 7.

Demetz et Abel Blouet, Rapporte sur les pénitenciers et Amérique ^ un vol. infofio, Paris 1837, pages 122, 126.

Moreaa-Obrislophe, ExtraHs traduits de» rapports anmtels lus au sénat et à la ehamkre de* représentante de VÊtat de Pensplvanie, depuis l'ouverture du^pénitencier, en 1829,>u<^tt'att 8 mort 1843 ; Paris, 1844, pages 5, 7, 11, 15, 14, 19, 24, 31, 38, 44, 56, 59, 64, 70, 71, 72, 78, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 87, 92, 93, 98, 99, 107, 108.

A s'en tenir à la leule déclaration des denx médecins du pénitencier de l*Est, on ne peut nier qu'elle n'ait en elle-même quelque chose de fort grave, et pour s'inscrire en faux contre elle, il faudrait prouTcr que ses auteurs ont bien mal interprété les faits qu'ils avaient sous les yeux.

Le premier de ces deux médecins, le docteur Bâche, a été médecin du pénitencier de Philadelphie pendant sept ans, c'est-à-dire de 1829 à 1836. Il résulterait de ses rapports que, dans cet espace de temps, il n'a pas été observé dans cet établissement ^us de cinq ou six cas de folie , et que, dans presque tous ces cas, la maladie s'était déclarée avant l'entrée du détenu dans la prison (1). Ce qu'on pourrait dire sur ces foits d'aliénation mentale observés dans le pénitencier de Cherry- Hill durant les sept premières années de son existence, c'est qu'il ne sont pas assez nombreux , et qu'à supposer même qu'ils se soient tons déclarés après l'incarcération , c*est tout au plus s'ils atteindraient à la proportion des cas de folie dans une population libre quelconque.

En 1837, le docteur Darrach succéda au docteur Bâche comme médecin du pénitencier de Philadelphie. A partir de la fm de cette année, les rapports de ce médecin accusèrent un bien plus grand nombre de cas de folie que n'en avaient mentionné ceux de son prédécesseur. Ainsi , la population moyenne du pénitencier étant de 350 détenus, quatorze cas de démence furent observés en 1837, mais chez les prisonniers noirs exclusivement. En 1838 , dix-huit cas de désordre intellectuel eurent lieu, dont dix chez les noirs et huit chez les blancs. En 1839 ^ vingt-six cas de la même maladie se déclarèrent , dont treize chez les noirs et autant chez les blancs. En 1840, il s'en montra treize, onze chez les noirs et deux seulement chez les blancs. Il faut dire toutefois que, pour cette année, le chiffre particulier à chaque race ne semble pas bien déterminé. En 1 84 1 , il n'est accusé que onze cas de folie que M. Darrach semble attribuer exclusivement aux détenus de race noire. Enfin, en 1842 , le rapport de ce médecin ne dit rien des cas de maladies mentales qui auraient été soumis à son observation.

Il faut avouer que ce sont là des chiffîres considérables. Sur une population moyenne de 350 à 400 détenus 11, 13, 14, 18, 26 cas annuels de trouble intellectuel : il n'est véritablement pas besoin du secours de la statistique pour savoir que rien de pareil ne se passe dans la société libre, et le plus simple examen de la population de nos prisons montre que la folie ne les envahit point dans une aussi forte proportion. Seraitce donc le système de la réclusion individuelle, tel qu'il est pratiqué dans le pénitentier de Philadelphie, qui donnerait lieu à de semblables résultats? C'est là, en effet, le reproche qui lui a été adressé, soit en Amérique, soit en Europe. Mais c'est un reproche que repousse de toute la force de sa conviction le médecin même qui a donné les chiffres sur lesquels on l'appuie.

Pour procéder, dans les nombres qu'ils représentent , à une première

(1) Je dis cinq ou six, parce que je ne compte pas deux cas dldiotume oa d'itnl)écillité atiribuables aax années 1830 et 1831. Il est clair qii*an tel état intellectuel, qui est essentiellement congénital, n'a rien à démêler dans sa manifestation avec le régiïne d'une prison quelconque.

MiMOlBB W ^• LÊIiUT. 36

élimination » ce médecin a soin de distinguer les cas d'aliénation mentale qui se déclarent dans chacune des deux races qui peuplent le pénitencier de Gherry-Hill y la race blanche et la race noire. La population blanche de cette prison, durant les années 1837 à 1842, a été, en nombres ronds, de 500 détenus, et sa population noire de 250. Dans la première de ces populations, il y a eu pendant ce temps 26 aliénés ; dans la seconde, il y en a eu 56. Dans la première, la proportion de cas de maladies mentales est donc d'un vingtième ; dans la seconde , elle est d'un cinquième. Ce qui revient à dire que, chez les noirs du pénitencier de Philadelphie, la proportion des aliénés a été quatre fois plus forte que chez les blancs de cette prison. On pourrait se borner à constater le fait , et laissant de côté tous ces cas de désordre intellectuel nés chez une race avec laquelle les futurs pénitenciers d'Europe n'auront jamais rien à démêler, ne s'occuper que des aliénés de la population blanche des pénitenciers d'Amérique, et des rapports de leur maladie avec le régime de ces prisons. Mais peut-être qu'au lieu d'éliminer ainsi une inconnue, il convient mieux d'appeler sur elle , par quelques considérations, ou, si l'on veut, quelques conjectures , l'attention des hommes de science à qui eur position sur le lieu du problème fait un devoir de le résoudre.

Il y a sur ce point de philosophie pénitentiaire un premier fait que signale le docteur Darrach, et avec lui le gouverneur et les inspecteurs de la prison de Gherry-Hill. Les nègres qui forment, comme nous l'avons vu, le tiers à peu près des détenus de ce pénitencier, appartiennent au rebut de la population noire, non-seulement de l'état de Pensylvanie , mais encore des trois états à esclaves qui le touchent, c'est-à-dire à une population qui joint à son infériorité de race l'ignorance la plus profonde et la dépravation la plus brutale, nées de la misère de sa condition. Que , dans une telle population, le crime, avec tout son cortège de passions violentes , fasse naître des dispositions à la folie qui ne demandent pour se développer que la réclusion sévère d'un pénitencier, rien assurément de plus concevable, et ce pourrait être une première cause de la fréquence des cas de trouble intellectuel parmi les noirs du pénitencier de Gherry-Hill. On conçoit parfaitement encore que cette fréquence soit d'autant plus grande que la maladie a à se déclarer chez des criminels dont la plupart , avant leur condamnation, jouissaient à un plus haut degré que ceux de la population blanche, de la vie à l'air libre des champs, et pour lesquels en conséquence la réclusion cellulaire est beaucoup plus difficile à supporter. A ces deux causes du grand nombre de cas de folie développés chez les détenus noirs de la prison pénitentiaire de Philadelphie, le docteur Darrach en ajoute une troisième, qu'il semble regarder comme la plus puissante* Le nègre, en proie, dans l'isolement de sa cellule, à certains appétits brutaux qu'il ne trouve plus moyen de satisfaire, se livre avec fureur à une habitude dont le résultat est d'énerver sa constitution ou de la mettre momentanément dans un état d'excitation qui est presque déjà de la folie. De là, dans le premier cas, un acheminement à cette abolition plus ou moins profonde de l'in* telligence qu'on a désignée sous le nom plus particulier de démence. De là , dans le second cas, le premier degré d'un état aigu de manie, dont la révélation a lieu la plupart du temps par des hallucinations, c'est-à-dire par des sensations fausses, mais qui n'ont de faux que cette circonstance, que rien dans le monde extérieur ne les a provoquées. On

36 FOLIE PÉNITENTIAIIIE.

comprend que cette forme sensitive, et pour ainsi dire corporelle, de la folie, se développe facilement et dans une grande proportion^ chez les criminels d^une race elle-même particulièrement sensuelle , dont Tintelligence est surtout de la sensation , et qui porte si loin dans les actes de la vie ordinaire l'actiTité et ia finesse des sens et dans ses plaisirs leur abus. Chez ces détenus de race noire, la pensée, en se troublant, en s'exaltant jusqu'au délire , devient avec une facilité extrême ce qu'elle était restée en grande partie à l'état normal , je veux dire une sensation. Cest ce qui explique la grande quantité d'hallucinations qu'on signale chez eux, surtout dans les premiers instants , les premières se* maines , les premiers mois de leur réclusion, lorsque l'habitude du travail isolé, la distraction née des communications avec les chefs et les employés du pénitencier, n'ont pas encore fait disparaître cette disposition maladive de l'imagination à convertir en fantômes des idées fausses ou des sentiments dépravés.

Je ne pousserai pas plus loin cette explication de ia fréquence et de la nature du délire qui semble atteindre les détenus de l'espèce noire dans le pénitencier de Philadelphie. Pour que je lui accordasse tout le premier un caractère rigoureusement scientifique , il faudrait qu'elle présentât des conditions qui lui manquent et qu'il n'a pas dépendu de moi de lui donner. Il faudrait qu'elle reposât sur une appréciation complète des causes particulières qui amènent en si grand nombre les détenus de la race noire dans la prison de Gherry-Hill ; il faudrait qu'elle se liât à une description détaillée des conditions dans lesquelles ils s'y présentent, et des formes de la folie auxquelles ils y sont sujets ; il faudrait surtout qu'elle se rattachât à une connaissance tout expérimentale de la psychologie comparée , soit normale , soit morbide , des enfants de cette même race à leur état de liberté , connaissance qui manque à la science et dont on ne trouve les éléments dans aucun livre. Mais cette explication, telle que la voilà , peut , je crois , servir à faire admettre que la fréquence des cas de folie chez les détenus, même de race noire, dans le pénitencier de l'Est, est loin de reconnaître pour cause exclusive le régime de cette prison , et qu'on ne saurait , dans tous les cas , quant aux effets de ce régime, conclure des détenus de cette race aux détenus de race blanche. Nous pouvoûs donc nous borner maintenant à apprécier l'influence que peut avoir sur ces derniers l'emprisonnement solitaire du pénitencier de Philadelphie.

Nous avons vu que, dans cette prison, sur un total d'environ 500 détenus de race blanche , et pendant les années 1837, 1838, 1839, 1840, 1841 , 1842 , il s'était montré 26 cas de folie : ce serait en moyenne, et durant ces six années, environ 50 cas de cette maladie pour 1,000 détenus. La proportion ainsi présentée serait véritablement énorme. La statistique n'a point fait connaître quelle est, dans l'état de Pensylvanie et en particulier à Philadelphie, la proportion des aliénés : on pense que deux causes fort différentes peuvent la rendre assez considérable , la vivacité des opinions religieuses et l'abus des liqueurs alcoolisées. Mais cette proportion , fût-elle de 10 pour 1,000 , différerait encore trop de la même proportion dans le pénitencier de Cherry-Hill , pour qu'il n'y eût pas lieu de rechercher si le grand nombre des aliénés observés dans cette prison n'a pas sa cause dans le régime sévère d'isolement qui y est mis en pratique. Il faut donc ici de toute nécessité des explications : la

VEUOIRË DE M. LÉLUX. 37

race blanche d'Europe est en droit de les demander à la race blanche d'Amérique avant de suivre &on exemple dans la réforme des prisons. Or , voici une première explication qui porte sur un fait flagrant, et dont les conséquences sont inévitables. Il n*y a point dans l'état de Pensylvanie y il n'y a point à Philadelphie , sa capitale , d'asile public pour les aliénés de la classe pauvre. C'est là une lacune dans les fondations d'utilité publique , un outrage à la charité, que signalent , dans tous leurs rapports, et le gouverneur du pénitencier de Cherry-Hill, et son médecin, et son instructeur moral, et ses inspecteurs nommés par la cour suprême. Que résulte-t-il d'un tel état de choses ? ce que disent tous ces hauts fonctionnaires , ce que chacun dira avec eux : c'est que le pénitencier de Philadelphie doit contenir et contient en effet tous les aliénés pauvres , vagabonds , criminels , qui ont attiré sur eux la main de la justice ou le regard de la police administrative. Dans beaucoup de cas , comme le disent encore ces fonctionnaires , c'est avec pleine connaissance de leur état mental , et dans leur intérêt comme dans celui de la communauté , qu'on enferme ces aliénés dans le pénitencier de l'Est , lors même qu'ils ne se sont rendus coupables ni d'un crime ni d'un délit. Dans d'autres cas , le trouble intellectuel de ces malheureux n'est reconnu qu'au moment de leur entrée dans la 'prison , mais de manière à ce qu'il n'y ait pas le moindre doute sur sa préexistence à l'emprisonnement ou à la condamnation.

Il ne parait pas que, dans les rapports du médecin ou dans les tableaux qui y sont quelquefois annexés , il ait toujours été tenu compte de la condition de préexistence à l'entrée dans le pénitencier dans tous les cas de folie où elle a dû être observée. Il y a pourtant , en ce qui concerne les blancs, 7 cas de cette maladie signalés dans ces rapports comme ayant offert une telle condition; et, d'après les déclarations unanimes des médecins» des inspecteurs et du gouverneur, ce chiffre est loin ^ d'être assez considérable. Peut-être serait-ce donc beaucoup que d'admettre que le tiers des cas de folie observés chez les détenus de race blanche du pénitencier de Philadelphie a commencé postérieurement à l'incarcération. Il résulterait de là que durant une période de six ans, et sur une population moyenne et incessamment renouvelée de 200 à 300 criminels, 8 ou 10 cas d'aliénation mentale auraient commencé dans l'intérieur même de la prison. D'après ce que j'ai dit plus haut, il n'y aurait rien dans ce fait qui ne rentrât dans les rapports ordinaires du vice, du crime et de la folie , et dans leurs échanges inévitables au sein d'une maison de détention quelconque. Â supposer même que dans le pénitencier de Cherry-Hill, et de l'année 1837 à l'année 1842 , la proportion des aliénés se fût notablement accrue, on ne devrait pas attribuer cet accroissement à la discipline même du pénitencier; car cette discipline avait les mêmes caractères et même un degré plus grand de sévérité de l'année 1829 à Tannée 1837 , et pourtant elle n'avait pas produit alors les mêmes effets sur la raison des détenus. Ce serait donc dans des conditions qui lui seraient étrangères qu'il faudrait aller chercher la cause de ce nombre plus grand d'aliénés dans les années subséquentes.

Ce n'est pas seulement à l'Etranger, en Amérique, en Prusse, en Suisse, que des autorités compétentes et graves ont nié l'influence funeste du système de l'emprisonnement cellulaire sur la raison des détenus. En France» la science médicale a aussi été mise en demeure de se prononcer

38 FOLIB PÉNITENTIAIRE.

sur cette question, et sa réponse, comme celle de MM. Julius, Bâche, Darrach, Pellis, De Laharpe» a été pour la négative. Telle a été, à deux reprises, l'opinion formellement émise par une autorité dont on ne contestera pas la compétence, l'Académie de médecine de Paris. Dans la dernière occasion, T Académie avait à donner son avis sur les conclusions d'un mémoire de M. Moreau-Ghristophe, et elle nomma, pour l'examiner, une commission composée de MM. Pariset, Marc, Villermé, Louis, Esquirol, et dont ce dernier était le rapporteur. Cette commission, conformément à ropinioh habilement soutenue dans le mémoire de M. Moreau, émit la conviction formelle que la réclusion solitaire de jour et de nuit, mais apec travail et conversations avec les chefs et les inspecteurs, n'abrège pas la vie des prisonniers^ et ne compromet pas leur raison (1). Un des médecins des aliénées de l'hospice de la Salpétrière, M. le docteur Baillarger, dans un travail sur. ce sujet (2), se range à la même manière de voir, et, jusqu'à présent, à ma connaissance, aucun médecin français n'est venu faire de déclaration contraire.

Du reste, il se fait maintenant à Paris, dans le pénitencier des jeunes détenus connu sous le nom de Prison de la Roquette^ une expérience qui porterait les hommes de Fart à suspendre au moins leur jugement. Dans ce pénitencier, le système d'isolement absolu de jour et de nuit est, comme on sait, appliqué aux jeunes détenus, et Ton sait aussi que, depuis l'époque de la mise à exécution de ce régime sur un nombre permanent de 400 ou 500 prisonniers, il ne s'est pas déclaré parmi eux un seul cas defolie. On va me faire l'objection, et je la regarde comme très-valable, que les détenus de ce pénitencier sont des enfants ou des adolescents qui, presque tous^ n'ont pas atteint leur seizième année, et l'on n'ignore pas que, jusqu'à cet âge, la folie est extrêmement rare. Toutefois, parmi ces détenus, il y en a un certain nombre qui ont seize ans et même un peu plus, dans le cas, par exemple, où ils ont à achever une condamnation qui les a frappés au-dessous de cet âge. En outre, parmi ces détenus, âgés ' de plus de seize ans^ il en est qui sont grands, forts, réellement adultes, en un mot, dans toutes les conditions psychologiques nécessaires à la production de l'aliénation mentale. Or, chez ceux-là, pas plus que chez tous les autres, il ne s'est pas encore manifesté un seul cas de cette maladie.

Ce n'est pourtant pas que chez ces enfants, chez ces adolescents, soumis à une réclusion absolue, astreints à un travail silencieux, la sévérité de ce régime n'exerce une sorte d'action compressive fort considérable, et que seul m'aurait révélée un fait dont j'ai été plusieurs fois témoin. Chaque jour, chacun de ces enfants se promène, court, joue seul dans une des cours de la maison, ou dans une partie séparée de son chemin de ronde. On n'imaginerait pas quelle est alors l'activité de leurs mouvements, l'a- Londance, la véhémence de leurs paroles. A les entendre, aies voir ainsi gesticuler, courir, sauter, parler, crier seuls, on les croirait fous, et pourtant ils ne le sont pas, et ne le deviennent pas. Aucun d'eux, je le répète, ne l'est encore devenu.

Mais je laisse là tous ces faits de psychologie pénale, pris de l'ancien et

(1) Séance du Z Janvier 1839, tome Itl du Bulletin de F Académie, (3) Travail ciU plaa haut, à propos de ropinion du doeieur Pellis.

MÉMOIRE DB M. U&LUT. 9è

du nouveau monde. J'oublie que, loin d'établir le danger de l'emprisonnement indiyiduel sur la raison des détenus, ils démontrent réellement le contraire. Je me demande si, par le raisonnement seul, on ne serait pas arrivé au même résultat.

Assurément, s'il s'agissait d'un emprisonnement dans lequel le détenu, complètement séparé du monde, privé de tout travail, de toute lecture, de toute promenade hors de sa cellule, en proie au remords, à la crainte, à la colère, ne verrait même ni n'entendrait le gardien chargé de lui apporter sa nourriture, ce serait fermer les yeux à la lumière que de nier qu'un tel isolement ne fû{ de nature à donner lieu par lui-même à un certain nombre de cas de folie. Cet effet, il le produirait bien plus nécessairement encore, s'il était appliqué par la politique à ces membres de la société cultivée et honnête, qui n'ont commis d'autre faute envers elle que la faute, assurément très-condamnable, d'attaquer son gouvernement. Mais, d'une part, ce n'est point à de tels détenus que doit être, à mon avis, appliqué le système de l'emprisonnement solitaire. D'autre part, ce n'est point d'un degré aussi absolu et aussi formidable de cette sorte d'emprisonnement qu'il est question dans le projet actuel de la réforme des prisons. J'ai rappelé, au commencement de ce mémoire, les caractères et les limites de l'isolement qui en fait la base. Ce sont le travail, la lecture, le mouvement hors de la cellule , des communications journalières avec les chefs de la prison, et même avec des personnes du dehors. C'est, en un mot, l'exercice restreint des mouvements, des sensations et de la pensée dans une vie qui' n'est solitaire que contre la contagion du mal, mais qui ne l'est point pour les inspirations du bien. Or, il ne me s^nble pas possible de voir dans un tel mode d'emprisonnement plus de danger pour la raison qu'il n'y en a, soit dans le mode d'emprisonnement actuel des maisons de détention en France, soit dans le mode d'emprisonnement solitaire de nuit avec travail en commun et silenee, connu sous le nom de système d'Auburn*

Pour ce qui est du régime actuel de nos prisons, il est assurément plus agréable que tout autre à cette classe de détenus qui, dans une vie toute abandonnée au mal, se sont habitués désormais à considérer la prison comme un lieu de repos, et le bagne comme une sorte de maison des champs. Mais il faut reconnaître qu'en dehors de cette classe de détenus, qui toutefois supportent assez bien plusieurs semaines, plusieurs mois même de séjour isolé dans un cachot ou dans une cellule, il y en a une autre, qui deviendra de jour en jour plus nombreuse , et pour laquelle la condamnation s'aggrave de la nécessité d'être 'confondue avec la première. Pour les détenus de cette classe, le régime de Temprisonnement individuel préviendrait, je n'en doute pas, plus de cas de folie qu'il n'en feraitnaitre. Pour eux, on sent tout ce qu'a d'attristant, quand il ne devient pas contagieux, un contact forcé et journalier avec ce qu'il y a de plus vicieux et de plus repoussant dans la population des prisons. Qu'il puisse y avoir dans ce contact et dans tous les douloureux sentiments qu'il fait naitre, une cause puissante de trouble intellectuel, c'est ce qui ne saurait être nié, et cette cause disparaît dans le système de l'emprisonnement individuel.

Resterait donc à comparer, sous le rapport de leur influence dans la production de l'aliénation mentale, ce système avec celui de l'isolement cellulaire de nuit avec travail en commun et sUence. Or, aprèsavoir beau-

coup réfléchi à cette comparaison et TaYoir suivie dans tous ses détails, je ne vois pas que, sous ce rapport, il puisse y avoir entre les deux sytèmes de différence qui soit à l'avantage du dernier.

Dans le système de Temprisonnement individuel, tous les besoins de mouvement, de sensation, de pensée, de parole enfin sont satisfaits, bien que restreints dans de certaines limites. Le détenu sait , en outre, à n'en pas douter, que les restrictions qui lui sont imposées à cet égard sont au fond pour lui toutes bienveillantes, et que, dans leur sévérité comminatoire, elles ont encore pour objet capital, en le soustrayant à la connaissance de ses compagnons de captivité, de l'arracher à la contagion du mauvais exemple, et à la possibilité, à la nécessité même, d'associations qui le ramèneraient infailliblement sous la main de la justice. Qu'y aurait-il dans une telle réclusion d'essentiellement dangereux pour la raison des coupables ?

Dans le système de l'isolement cellulaire de nuit avec travail en commun et silence , tous les besoins de mouvement , de sensation, de pensée, sont, il est vrai, satisfaits dans de plus vastes limites que dans le système précédent. Mais l'expression même de ces besoins, leur expression naturelle et nécessaire, y est interdite au détenu, dans ses rapports avec ses compagnons de captivité, et cela d'une manière d'autant plus absolue que le système sera plus parfaitement appliqué. Les détenus ne doivent pas se parler. J'ai rappelé, dans ce que j'ai cru pouvoir dire du pénitencier de la Roquette, la toute-puissance du besoin de la parole et le résultat de sa compression même partielle et momentanée. Peut-être donc serait-ce une conjecture à hasarder que de se demander s'il n'y aurait pas, dans la prescription absolue du silence, de détenu à détenu, une cause de trouble intellectuel qui dût entrer en ligne de compte dans l'appréciation des effets moraux du système d'emprisonnement dont cette prescription est la ba&e esseiitielle.

En terminant ce court travail, je crois devoir résumer les points principaux de la discussion qui le constitue. Sa conclusion en sera plus sûre.

Il résulte des tristes rapports qui lient entre eux le vice, le crime et la folie , que les prisons contiendront toujours un nombre beaucoup plus considérable d'aliénés que n'en contient la population honnête et libre.

Le chiffre des aliénés des prisons pourra être 4, 5, 6 fois plus élevé que celui des aliénés dans cette population. Ce chiffre est encore à dé» terminer.

Il sera à peu près le même dans tout système d'emprisonnement qui ne développera pas une sévérité trop grande, incompatible avec l'exercice normal des facultés intellectuelles.

Il ne deviendra pas plus grand dans le système de l'emprisonnement individuel , tel qu'il est formulé dans le projet actuel de réforme des prisons. Peut-être même y sera-t-il diminué.

Les médecins qui, au nombre de deux ou de trois, ont semblé croire à l'influence de cette sorte d'emprisonnement sur la production de la folie, n'ont basé leur opinion que sur des faits mal observés, et sur des rapports mal établis entre le chiffre des aliénés de la population libre et celui des aliénés de la ' population prisonnière. Ceux, au contraire, qui, en nombre plus considérable, ont nié la réalité de cette influence, se sont appuyés

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