Vices de r emprisonnement commun
L'emprisonnement commun , que tout le monde regarde comme de droit commun, en France, n'est, en lui-même, historiquement et légalement partant, qu'un fait usurpateur dont le préjugé, l'ignorance, et une sorte d'usucapion clandestine, constituent seuls la légitimité.
Il est, endroit pénitentiaire, un point de départ important que les publicistes et les législateurs modernes semblent avoir complètement ignoré dans leurs projets de réforme des prisons, c'est que les prisons communes qui existaient en 1790, et dont, depuis celte époque, nous avons fait des prisons pour peines, n'étaient point des prisons pour peines, par la raison que la peine d'emprisonnement n'était point admise comme peine dans les lois criminelles de l'ancienne monarchie française, et que toutes les prisons d'alors n'étaient, comme du temps des Romains» que des prisons préventives; Carcer nonad puniendos sed ad contïnendos homines haberi débet, La prison, en effets n'était qu'un lieu de dépôt, qu'une sorte de mise en fourrière où Ton gardait provisoirement, sous la main de la justice, soit l'accusé traduit devant le magistrat, soit le condamné envoyé au supplice. La prison, à proprement parler, n'était que le vestibule des galères, de la roue ou de l'échafaud, quand elle n'était pas seulement celui du cabinet du juge d'instruction. Qu'importait dès lors que les malheureux que le supplice attendait fussent déposés là; en attendant, tous ensemble ! Leur réunion ne présentait aucun danger, puisque tous devaient quitter la société ou la vie. •
Mais ce danger, déjà si grand pour les prévenus et les accuses, devint imminent pour eux et pour les condamnés^ du jour 011 l'emprisonnement fut institué comme peine dans nos lois pénales modernes. Aussi la première pensée du Comité de Législation chargé, par l'Assemblée constituante, de formuler cette peine nouvelle, fut-elle de l'appliquer, comme toutes les autres^ à chaque condamne individuellement, c'est-à-dire de la faire
subir à tous, dans des cachots^ gênes et prisonsy où ils seraient séparés les uns des autres, aussi bien le jour que la nuit, pen*^ dant toute la durée de leur détention. Si l'Assemblée constituante n'adopta pas, dans toutes ses parties, le système d'emprisonnement individuel à trois degrés, proposé par son Comité et développé par Lepelletier de Saint-Fargeau, dans son rap^ port (1), le principe de l'emprisonnement individuel n'en fut pas moins reconnu et consacré par elle, et si l'Empire l'effaça dp. son Code, ce ne put être que par suite, soit d'une erreur ou d'un préjugé de tradition , soit du peu de foi qu'il avait dans Tamendement des coupables.
Quoi qu'il en soit, le fait de l'emprisonnement commun, devenu le droit commun de tous les condamnés à la prison, a engendré, à lui seul, dans le cours d'un demi-siècle, plus de démoralisation, plus de maladies sociales, que les meilleures institutions préventives et les meilleurs systèmes pénitentiaires n'en pourront jamais guérir.
C'est vraiment chose effrayante que cette abominable promiscuité d'êtres pervers et dégradés, grouillant, pour ainsi' dire, dans le même bouge, et agglomérés ainsi dans un réceptacle commun, conversant librement ensemble, s'inoculant respectivement leurs mauvaises pensées, et convenant mutuellement entre eux des signes de reconnaissance qui les feront s'entr'aider un jour pour de nouveaux méfaits.
Un honorable magistrat, M. Demetz, a admirablement résumé son opinion, ou plutôt son expérience sur ce point : « Tout le « monde reconnaît que nos prisons, loin d'être une garantie « pour l'ordre social , sont une plaie dévorante , un foyer de « crimes et 46 contagion. Tout le monde reconnaît que l'ac- « croissement progressif des récidives provient, en grande par- « tie, de Vttsage établi de mettre ensemble et pêle-mêle, les « prisonniers de tout âge, de toute condition, de toute moralité; « mélange de la plus haute imprudence, fréquentation dan- « gereuse et féconde enioutes sortes d'abus honteux ; où des
(1) V. <'i Hc»5u», p. il.
« relations dégoûtantes enlèvent au prisonnier jusqu'aux der- « nières traces de l'honnêteté et de la pudeur; où, dans des « conversations impies, les plus âgés instruisent les plus jeunes, « et les plus scélérats servent de modèle aux plus novices. « C'est dans les prisons que se forment les grands criminels et « que se préparent les grands crimes; c'est entre les libérés « qui se retrouvent à leur sortie, que se nouent ces horribles « et mystérieuses associations, dont la ruse et l'habileté « mettent en défaut toute la surveillance de l'autorité. ••• »
Si ce n'était pas assez des démonstrations sanglantes qu'ont données de cette vérité Fossard et Drouillet» Frechard et Jadin^ Soufflard et Lesage, Avril et Lacenaire, et, tout récemment, l'affreux Poulmann, je citerais des exemples, sinon plus terribles, peut-être encore plus frappants^ de ces associations de . malfaiteurs qui exploitent ouvertement nos bourses en menaçant nos vies» et qui tous se sont appris, dans la prison, comment on se venge d'une société assez imprudente pour fournir elle-même aux individus qu'elle condamne, les moyens de comploter à l'aise, et de fabriquer, sous la protection même de ses gardiens et de ses verroux, les armes qu'ils doivent tourner contre elle.
Un journal a dit en parlant de ces associations : « N'allez pas « croire que ce soient des voleurs de hasard et d'occasion ; non, « ce sont des voleurs d'habitude, des voleurs enrégimentés, des « voleurs qui ont passé deux ou trois fois par les mains de la jus- « tice , que la police connaît nominativement et personnelle- « ment, dont elle sait parfaitement les allëês et les venues, et « qu'elle va prendre à jour et à heure fixes quand elle le veut.. « On dirait que les agents de la police entretiennent et gardent « les malfaiteurs dans Paris, comme des chasseurs entretiennent « des lapins dans une garenne» les prenant de temps à autre par c façon d'essai, et les relâchant, pour quinze ou vingt jours, « quand ils ne sont pas, juste à point, préparés pour tel ou tel « article du code (1). »
(1) Journal la Presse, n« du 26 août 4836.
Assaréoienty je suis loin de citer cette spirituelle boutade cooime exprimant ma pensée sur les passe-temps de la cbassc
aux voleurs que se donne la police de Paris; mais je la cite pour prouver^ qu'en dépit du courage et de la vigilance du premier magistrat de la cité qui ait pris le plus au sérieux cette devise de ses armes : Vigilat ut quiescant^ l'enseignement mutuel du vice, de la fraude et du vol qui est organisé, par le seul fait de Temprisonnement commun, dans toutes nos maisons d'arrêt , dans tontes nos maisons de justice, dans toutes nos maisons de force, dans toutes nos maisons de correction, dans tous nos bagnes, fournit, chaque année, de tous les points de la France, à la vaste garenne des libérés de Paris, plus de bétes malfaisantes et dangereuses que les limiers de la police ne peuvent en traquer.
On se souvient qu*il y a quelques années^ l'autorité fit prévenir le public qu'une société de faussaires s'était formée entre Londres jît Paris pour exploiter la connance du commerce. Elle avait : — un chef, nommé Mayer^ qui tramait dans l'ombre; des avertisseurs qui indiquaient la victime ; des déterminés qui ise mettaient à l'œuvre. Les vols exécutés, des commis voyageurs prenaient la poste, et^ à des centaines de lieues du théâtre du crime, remettaient les objets enlevés à des correspondants qui faisaient diriger les marchandises sur tous les points de l'Europe et jusqu'en Amérique. Les ramifications de cette bande s'étendaient principalemeut en Italie, en Allemagne, en Hollande, en Belgique. Eh bien ! je me suis trouvé sur la route des Pyrénées, pendant la nuit de Tété dernier, dans le coupé d'une diligence, entre un Russe et un Anglais, se disant associés de la maison de commerce.... Mayer et compagnie^ Russe et Anglais que j'ai reconnus, au lever de l'aurore , pour deux compatriotes.... libérés. Je sais leurs noms et leur ancienne demeure; mais j'ai promis de ne point trahir leur incognito^ en reconnaissance du respect qu*ils n'ont cessé d'avoir, pendant tout le voyage^ pour mes malles et pour mes poches ; ce que je puis attester, du reste , pour avoir soigneusement vérifié les unes et les autres à l'arrivée.
(Test en mai 1836 que, pour la première fois, le public parisien fut effrayé de voir sur lés baucs de la cour d'assises une de ces bandes de voleurs qui, depuis, ont reçu une si épouvantable extension. Celle-ci n*en comprenait que quarante, mais bien disciplinés, bien organisés. Le réquisitoire de M. l'avocat général a duré deux jours. 11 fut établi que tous ces hommes s'étaient liés entre eux, dans les prisons, dans les bagnes. C'étaient, pour la plupart, des repris de justice ! L'un d'eux, Théophile Gaucher, s'était fait un point d'honneur d'exécuter un vol dans la rue du Dragon, uniquement parce que son père avait commis tout près de là le crime qui l'avait fait condamner à mort. M. l'avocat général a montré Joseph Leblanc, l'accusé principal, organisant le vol comme une spéculation; établissant une succursale en province, desservie par des libérés; venant à Paris diriger les tentatives ; exécuter les coups de mains ; recruter de now^eaux associés sortis de la Force ou de Bicétre, et allant ensuite se reposer de ses fatigues^ sa maison de campagne de Château-Thierry !
Il n'est pas rare, à la Force, de voir des individus venir visiter des prévenus dans le seul but de s'enquérir des affaires qui étaient en train lors de leur arrestation, ou de s'entendre avec eux sur les moyens de les continuer pendant leur absence.
Il est donc vrai, dit à ce sujet un journal judiciaire, que le vol devient une industrie , un commerce ! Les accusés répondent audacieusement au président qui les interroge sur leur profession : Je suis voleur ! L'accusé Roy, qui dévalise sur les grands chemins, s'indigne d'être soupçonné de mendicité. Il proteste et déclare qu'il est voleur !
Qui n'a l'esprit encore troublé des faits audacieux et des vols inouis qui se sont déroulés devant la cour d'assises de la Seine pendant les mois d'octobre et de novembre dernier? et qui peut nier, après cela, non-seulement qu'il existe, à Paris, plusieurs associations de voleurs, qui se font concurrence^ comme l'a dit l'un d'eux, mais encore que ces associations se recrutent dans les prisons et dans les bagnes, et qu'elles ont là leurs conci-
iiabules, leurs chambresdélibérantes» leurs conseils des anciens?
En 4840, c'est la bande des soixante-dix^neuf^ dite Charpeti" tier^ du nom de son chef. Presque tous sont convaincus et condamnés; presque tous sont d'anciens forçats ou réclusionnaires.
En 184!2, c*est la bande des vingt-trois , dite Courvoisiery F/ac/iar etcompagnie. Un volcommis chez M.le baron Ladoucette, membre de la Chambre des députés, met sur la trace de cette bande. C'est spécialement le faubourg Saint-Germain qu'elle exploite. L'effraction, les fausses clés, l'escalade, sont les moyens qu'elle emploie. Elle ne travaille que dans le grand ; le fruit de ses rapines est considérable. Courvoisier et Flachatsont à sa tête. Ce sont d'anciens repris de justice qui se sont connus tous le beau ciel de la Provence^ comme ditVautrin, c'est-à-dire à Toulon. Presque tous leurs associés sont élevés à la même école des prisons communes.
En 1845, c'est la bande Jobert, SàUques^ Clevat, et autres, affiliée à celles dont je viens de parler, et se recrutant comme elles dans la population agglomérée de nos bagnes et de nos maisons centrales de force et de correction.
Enfin, et jusqu'à ce qu'un autre anneau vienne s'ajouter à cette imm^se chaîne, ce qui ne peut tarder avec le système sociétaire de l'emprisonnement commun , c'est la bande des quarante-cinq, dite Chapon^ la dernière jugée. Dans les bandes Souques et Courvoisier, on voit des maris et des femmes enveloppés dans la même accusation, venir s'asseoir sur les mêmes bancs, honteux ménages dans lesquels, comme on l'a dit, le mariage n'est qu'un contrat de plus pour le vol. Ici nous retrouvons d'autres alliances non moins déplorables, le père et le fils se trouvent à côté l'un de l'autre. Ici, ce n'est plus seulement aux trésors du riche et à l'épargne du pauvre que s'en prennent tous ces bandits; ils forcent les morts eux-mêmes à leur payer tribut, et ne reculent pas devant les tombeaux, car ils escaladent les cimetières, fracturent les tombes, et il n'est pas, jmqu'à la maison de Dieu, qui ne soit exposée à leurs tentatives impies. Comme toujours, l'état-major de la bande est
composé de Véliie des bagnes et des prisons communes. Toutefois, Chapon, le chef de la bande, l'élève de Charpentier, n'a subi antérieurement aucune condamnation. Arrêté, en effet, en 1856, sous inculpation de faux, il fut acquitté par le jury de la Seine en maçs 1837; Mais, « pendant sa prévention à la Force, il avait, dit la Gazette des Tribunaux^ lié connaissance avec un grand nombre de prisonniers avec lesquels il %' affilia plus tard lorsqu'il les rencontra dehors. »
Et maintenant, les condamnés dé toutes ces bandes sont, en attendant leur transfèrement au bagne où à la maison centrale, agglomérés tous ensemble, les femmes à Saint-Lazare, les hommes au Dépôt des condamnés, sauf Courvoisier, qu'on a mis à part pour sa sûreté personnelle, à cause des révélations par lui faites contre ses coaccusés. Là, tous ces scélérats, remis des émotions de l'audience , passent tranquillement leurs journées à comploter de nouveau et à réfléchir en commun sur les maladresses qui les ont fait découvrir, et sur les moyens qu'ils prendrontà l'avenir pour travailUr moins malheureusement, et pour ne plus j'en/Iafuer (s'embarrasser) dans les filets de la rousse (police) ou de la cigove (justice), dès qu'ils pourront décarrer et jouer des quilles (s'évader).
Et, pendant ce temps-là, la cour d'assises du Pas-de-Calais condamne à la peine réservée aux parricides Tune des plus précoces célébrités de nos prisons communes, un monstre de vingttrois ans, déjà forçat libéré, portant le doux nom de LaigneJ, convaincu d'avoir étranglé sa mère pour lui voler son argent et le partager avec son complice, un associé de bagne^ condamné par le même arrêt {l^^ novembre) aux travaux forcés à perpétuité, et à la honte, qui ne sera pas une honte pour lui, de l'exposition !
J'ai toujours été frappé de la flagrante contradiction qui existe entre les dispositions de la Loi qui prohibent les ■associations de plus de vingt personnes , dans la crainte que le repos de la société n'en soit troublé, et les mesures de l' Administration qui constituent, contrairement à cette loi, des associations
de bien plus de vingt personnes; des associations de deux cents, de cinq cents, de douze cents, de deux, mille bandits^ dans des maisons centrales qu'elle leur construit ad hoc^ et qu'elle divise, pour leur plus grande commodité, en ateliers, en préaux, en dortoirs, en réfectoires communs. De sorte que des malfaiteurs, qui seraient contrariés par la police dans des réunions périodiques ou à jour fix^ qu'ils seraient obligés d'avoir pour la combinaison ou la perpétration d'un difficile et productif coup de main, n'auraient qu'un moyen bien simple à prendre, s'ils étaient au nombre de plus de vingt, ce serait, au lieu de se cacher ou de se dissoudre, de. se faire condamner tous ensemble a quelques mois de prison pour fait d'association non autorisée ; alors, ils ourdiraient leur trame à loisir, et n'auraient plus ni loyer de salle à payer, ni sergent de ville à craindre.
Et non-seulement ces associations ennemies que la société réchauffe ainsi dans son sein sont permises, mais elles sont chauffées, nourries, entretenues, payées par elle. Et non-seulement leur action est concentrée dans nos vingt maisons centrales de force et de correction, mais encore l'Administration la multiplie et Tétend sur toute la surface de la France ; — de telle sorte que là où il y a une prison, là il y a une association ,* de telle sorte que la main de justice, couvrant, pour ainsi dire, et enveloppant tout le pays d'un immense réseau, dont chaque maille est une prison, il s'ensuit que nos trois bagnes, que nos vingt maisons centrales, que nos quatre-vingt-six maisons de justice, que nos trois cent soixante-deux maisons d'arrêt, que les prisons municipales de nos deux mille huit cents cantons, jointes aux chambres de sûreté de nos deux mille deux cent trente -huit casernes de gendarmerie, sont autant de clubs anti-sociaux, autant de repaires de malfaiteurs, autant de maisons publiques de condamnés, de prévenus, d'accusés, de mendiants, d'assassins, de voleurs, de prostituées, etc., qui s'associent de toutes parts entre eux par les liens de la solidarité du crime...
Maintenant, demanderez-vous combien sont^ils? Un honorable magistrat (M. Béranger de la Drôme) en a fait le dénombrement complet. Us ne sont pas moins de cent huit mille conspirant en permanence, et absorbant^ à notre préjudice, plus de vingt millions de francs par an (1), somme qu'ils prélèvent légalement en prison sur nos impôts, en attendant qu'ils recommencent à exercer, en dehors de la prison, d'autres prélèvements illégaux, et plus élevés encore que ceux-là^ sur nos personnes et sur nos biens.
£t savez-vous combien de ces associés sont mis dehors tous les ans, ainsi dressés à l'école mutuelle du vice?... Plus de cinquante mille. Oui^ plus de cinquante mille individus, sortis ou libérés de nos prisons ou de nos bagnes, sont rejetés, chaque année^ de ces foyers de corruption, dans nos campagnes, dans nos villes^ dans nos centres de population, avec toutes les habitudes de dépravation et de perversité qi^'ils y ont contractées ou entretenues!..
Étonnez-vous donc, après cela, de l'accroissement progressif des crimes contre les personnes et des récidives ! Étonnez-vous donc que le Gouvernement et la Commission cherchent enfin à soustraire la société aux dangers constants d'un pareil état de choses !
« S'il' est vrai^ dit Mirabeau, que le mélange des scélérats « existe dans les prisons; pourquoi, par cette réunion odieuse, « infâme, atroce, se rend-on coupable du plus abominable des « forfaits : celui de conduire des hommes au crime (2)? »
(1) Les dépenses d'entretien de toutes les prisons du royaume, bagnes compris, s'élèYent aujourd'hui à plus de 12 millions de francs par an, et les frais de justice criminelle à plus de 4 millions aussi par an ; enlin les frais de surveillance des libérés et les frais supplémentaires de poursuites et d'emprisonnement des récidivistes, à pareille somme de 4 millions aussi par an.
(±) Des Lettres de cachet, t. l, p. 258. Hambourg, 1782.
3. Insuf/lsance^et dangers^ — de l* emprisonnement mixte ou in^ termédiaire, — des classifications par races ou par moralités, — de la séparation morale du silenc.e^ etc.
' Des trois adversaires que j'ai entrepris de combattre sur le terrain du projet de loi^ un seul, M. le marquis Gaétan de Larocliefoucault-Liancourt, est partisan, pour nos prisons, du système de la réunion des prisonniers, système que Mirabeau qualifie d'odieux, d'infâme, d'atroce.
Les deux autres, MM. Léon Faucher et Charles Lucas, admettent que la séparation estv le seul système à substituer à celui de la réunion des détenus; seulement ils ne veulent de la séparation individuelle qu'exceptionnellement, et proposent cbaoua un système de séparation par groupes ^ comme règle générale de toutes nos prisons pour peines.
Mais, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, le système de M. Faucher consiste à grouper ses condamnés par races ; tandis que celui de M. Lucas consiste à les grouper par moralités.
Me proposant, dans cet écrit, beaucoup moins d'attaquer que de défendre, je ne dirai qu'un mot, en passant, du système de M. Lucas, c'est que , faciles à opérer avec la plume et le papier, les classifications par moralités qu'il propose sont tout à fait impossibles à exécuter avec la pierre et le fer, lorsque, mobiles qu'elles sont par leur nature et l'effet même du système, elles sont, une fois, et pour toujours, parquées dans les quartiers spéciaux et immobiles qu'on a dû leur construire à priori, d'après Tes prévisions d'un chiffre éventuel qu'il a fallu •fixer^ prévisions que les réalités viennent démentir plus tard.
. On ne pourrait donc satisfaire aux exigences élastiques du système des classifications par moralités qu'au moyen de prisons à tiroir ou de quartiers à coulisses, dont M. Lucas ne nous a pas encore donné le programme.
D'ailleurs, s'il est certain qu'en réunissant dans une enceinte
commune tous les détenus d'une prison, c'est mettre en fermentation, dans un creuset impur, toutes les mauyaises pensées, toutes les mauvaises actions que la corruption mutuelle engendre ; est-il également bien certain, qu'en faisant, ainsi que je l'ai écrit ailleurs , de petits paquets de ces mauvaises herbes , on empêcherait leurs graines de se mêler; ou qu'après avoir fait un tri de ces venins divers , après les avoir classés par espèces, étiquetés par nature, on les neutraliserait en les groupant?
Tout cela n'est, à mes yeux, que de Talchimie pénitentiaire. Ce n'est pas parce que vous diviserez par catégories de bons; de mauvais^ de UouteuXj toutes ces moralités, que j'appelle, moi, des immoralités de prison, que vous parviendrez à les rendre à la vie honnête ; au contraire ; les mauvais deviendront pires précisément parce que vous ne les associerez qu'entre eux; les douteux deviendront mauvais précisément parce* que vous les séparerez des bons; les bons deviendront pires que les autres précisément parce que vous en aurez fait une classe à part des autres. Et savez- vous pourquoi? C'est que tous ces bons prisonniers ne sont , pour la plupart , que d'adroits bypo* crites; c'est que le plus hypocrite de tous est le plus habile de tous à dissimuler sa haine, à refouler ses passions, à vernir ses turpitudes, à composer son visage, à singer l'obéissance, à mimer le repentir ; c'est que le meilleur de tous est le plus habile de tous à courber le dos devant le Directeur ou le Gardien-chef, à flairer toutes les occasions de lui plaire, de le flatter, de le prévenir, de le tromper, en un mot, et d'en faire sa dupe; c'est que l'hypocrisie est la seule vertu de prison qui ne compromette pas le détenu aiix yeux de ses pareils ; c'est que l'hypocrisie est encore une manière de voler : on vole unô faveur à l'aide d'un mensonge , commç un objet de prix à l'aide^ d'une fausse clef. Voyez Fréchard! voyez Jadin! c'étaient des graciés. Je les ai beaucoup connus tous deux lorsqu'ils faisaient leur temps à Bicétre ; je crois même avoir contribué à appeler sur eux la clémence du Roi..... Dieu et le Roi me pardonnent! C'étaient les meilleurs détenus de la prison.
Hais, dit-on, il est impossible qu'il ne se trouve pas, dans la classe des bons^ dans celle des douteux^ voire même dans celle des mauvais, quelque brebis égarée qu'on peut eneore ramener au bereail. Je suis loin, assurément, de le nier, bien que je donne peu, comme on sait, dans Véglogue pénitentiaire; mais on niera, j'espère, encore moins/la vérité de ce vieil adage, que H. Faucher, plus que tout autre, aurait la douleur de voir se réaliser dans ses pénitenciers agricoles, à savoir : qu'une brebis galeuse suffit pour donner la gale à tout le troupeau ; ou cette autre vérité du grand physiologiste saint Paul : Nescitis quia modîcum fermentum totam massam corrumpit?
Si j'avais à choisir entre deux systèmes d'association , nul doute que je ne donnasse la préférence au système actuel de nos maisons centrales; car une association dans laquelle les bons et les mauvais sont mélangés m'offre du moins la chance d'une lutte, la lutte du bien et du mal, où le mal peut être neutralisé par le bien, où l'exemple du bien peut Contrebalancer l'exemple du mal, où le mal, en un mot, n'est pas seul livré à luimême sans aucun alliage de bien, et où le bien se retrempe dans le mal même, en puisant dans son énergie, l'énergie qu'il lui faut pour le vaincre. Mais, indépendamment de ce que je n'ai nulle confiance dans ce combat, il me suffit, non-seulement qu'un membre gangrené puisse en gangrener un autre 'pour que je retranche du corps le membre infecté, mais encore qu'une maladie soit contagieuse pour que je sépare tous les malades les uns des autres. C'est chose pour moi de précaution et pour les malades d'obligation et d'humanité.
Or, qui peut nier que tous les détenus d'une prison ne soient plus ou moins infectés de maladies morales contagieuses? Qui peut nier que la contagion, bénigne peut-être à son principe, ne s'étende, ne s'aggrave, ne devienne incurable, ne devienne mortelle par l'agglomération d*âmes putréfiées en contact immédiat entre elles, aussi bien que par l'agglomération de corps putréfiés en contact immédiat entre eux? Qui pourrait le nier, alors même que le médecin les grouperait par catégories
dans SCS salles, et que chaque catégorie ne se composerait que d'âmes infectées au mêuie point?.,.
Voilà pourquoi je ne reconnais d'autre triage possible, d'autre classement efficace, d'autre choix raisonnable et vraK en fait de moralités de prison^ que celui qui consiste à extraire d'un nombre quelconque de détenus: celui-ci, parce qu'il est infecté au premier degré ; celui-là, parce qu'il est infecté un peu moins, mais beaucoup ; un troisième , parce qu'il l'est différemment, mais un peu plus; un quatrième, parce qu'il l'est plus ou moins ; un cinquième, un sixième, et ainsi de suite, en les prenant tous^ un à un, jusqu'à ce que tous y passent^ attendu que tom portent nécessairement en eux un élément de contagion dont la cellule individuelle peut seule arrêter le développement et prévenir les ravages.
Mais, dit-on encore, est-ce que la séparation morale du siUnce n'équivaut pas, dans son mode d'application^ et n'est pas préférable, dans ses résultats^ à la séparation physique et absolue des condamnés entre eux ? A cette question je répondrai par cette autre question : alors inéme qu'on put faire de toutes nos prisons autant d'instituts de sourds-muets, autant de monastères de La Trappe, et que la règle du silence pût être rigoureusement maintenue chez nous, soit à l'aide du bâton ou du fouet, comme dans le pénitencier d'Auburn, aux Etats-Unis, soit à l'aide du terrible instrument de silence que j'ai vu dans la prhonk classifications silencieuses de Manchester (1), est-ce que
(1) L*une des choses qui m*oot le plus frappé dans la prison de Maocbesler, c'est la quantité prodigieuse de menottes, de manilles, de chaînes de toutes sortes qui sont appendues menaçantes dans une chambre du greffre. La pièce la plus Curieuse et la plus significative qui soit dans cet arsenal disciplinaire est un instrument de sHence, consistant en plusieurs bandes de fer circulaires enserrant la tête du coupable depuis la nuque jusqu'au front, et reliées entre elles par une autre bande de fer qui se partage en deux pour donner passage au nez, et qui se termine au-dessous par une langue de fer recourbée entrant dans la bouche jusqu'au palais. Le vieux guichetier qui me fit voir ce bâillon me dit en souriant que ce n'était que pour les femmes. Est-ce que l'on s'en sert encore, demandai-jc? veryfew ( Irèspeu ), répondit le vieux guichetier ; never ( jamais )» se hâta de répondre le greffier... Jaraaîii Ce serait affreux de ne pas le croire.
le silence empêche les détenus de se voir et de se reconnaître à leur sortie de prison? est-ce qu'il est nécessaire de parler pour se faire comprendre? est-ce que le langage des doigts, des signes, du regard, n*est pas aussi expressif que celui de la parole?
J'ai prouvé, dans mon Rapport sur le pénitencier de Genève, que, même dans cette petite prison, qui ne compte pas plus de 60 détenus, et pas moins de 60 gardiens , directeurs , visiteurs, surveillants, etc., la règle du silence qu'on y prescrit n'empêche les détenus ni de causer, ni de savoir leurs noms, ni de connaître les circonstances de leurs affaires , l'époque de leur sortie, etc., etc. Que doit-il donc en être dans les prisons qui renferment cinq ou six cents condamnés et plus?
Si donc il est vrai de dire que la séparation morale du silence empêche les longues conversations, les conversations suivies, non interrompues et tout d'une haleine, il est également vrai do dire qu'il lui est impossible d'empêcher des mots isolés, des phrases entrecoupées , des regards , des signes convenus, etc. Or, de même que lés mots sont composés de lettres, de même les phrases sont composées de mots. Une phrase n'en est pas moins phrase pour se composer de mots interrompus, ou prononcés à de longs intervalles. Une dépêche télégraphique, qui peut remuer tout un monde, n'est pas autre chose...
La séparation morale du silence ayant été reconnue insuffisante dans les pénitenciers mêmes où elle était le plus facile à maintenir, Genève et Lausanne, — Lausanne surtout, — essayèrent de la renforcer par la séparation absolue appliquée aux condamnés les plus coupables. A ce moyen, une partie des condamnés fut mise dans des cellules individuelles de jour et de nuit, et l'autre partie resta soumise à la règle du travail en commun, avec réunion silencieuse le jour, et sommeil cellulaire la nuit. C'est-à-dire qu'à Lausanhe, comme à Genève, ceux qui sont frappés de la mesure exceptionnelle de la séparation continue, font de cette exception un sujetconstant de récriminations, de plaintes, de jalousies, de projets de vengeance; d'autant
qu*à Lausanne les cellules où ces détenus sont enfermés isolé- , ment sont tout près des ateliers où travaillent en commua leurs codétenus^ ce qui ajoute au regret de a'étre pas avec eux, le supplice de les entendre remuer, s'agiter, frapper, et celui de sentir que les autres sont là, pires ou pas meilleurs qu'aux, se regardant, se souriant, se parlant par signes, et jouissant, à leur exclusion, de la consolation de vivre au milieu de leurs semblables. Ce rapprochement, qui est leur idée fixe, les irrite et les tourmente ^ns cesse ; de là, sans aucune espèce de doute, le$ quelques cas d'hallucinations attribuables au régime du pénitencier, et sur lesquels nous reviendrons, qu'on remarque à Lausaqne depuis quelque temps.
En France, la séparation morale du silence a été miroduite dans toutes nos maisons centrales par Tarrêté disciplinaire du 10 mai 1859, et Ton peut dire que, depuis cette époque, ces établissements rivalisent, sous le rapport de la disciplina , de la bonne tenue, du silence (1) et de l'obéissance des condamnés, avec les pénitenciers les plus célèbres de l'Europe et des États-Unis.
La seule différence qui existe entre tios maisons centrales réformées et les pénitenciers soumis à la règle d'Aubuf n, c'est que, dans ces pénitenciers, les détenus couchent seuls dans des cellules séparées , tandis que , dans nos maisons centrales , les détenus couchent séparément dans des dortoirs communs, lesquels sont éclairés et surveillés toute la nuit.
Pour tout le reste, la règle est la même, la discipline est la
(1) Par silence, j'enleods abstention de bruit, de chants, de conversations suivies et à haute yooL, Quant au silence proprement dii, il n*est gardé rigoureusenaent oulle part, pas plus à Télranger qu'en France. Tous les rapports des Inspecteurs le constatent. Ce qui le prouve du reste, ce sont les punitions qui sont infligées, chaque jour, aux nombres prisonniers qui le rompent ostensiblement; mais le nombre des prisonniers, qui le rompent en cachette et sans être aperçus, est beaucoup plus grand. La Supérieure des religieuses. d'une de nos maisons cen^irales de femmes m'a fait voir, il y a deux ans, deux détenues^ placées h côtés l'une de l'autre dans un atelier, qui étaient parvenues à lier conversation ensemble sans faire aucun mouvement des lèvres ; elles parlaient bas^ du gosier.
même, les punitions sont les mêmes, sauf pourtant les coups de fouet et les coups de bâton (1).
Mais la séparation morale du silence, établie dans nos maisons centrales depuis quatre ans, n'a produit aucun des fruits que l'auteur de l'arrêté du 10 mai espérait en obtenir, sans doute. Loin de là, outre que la mortalité, ainsi que nous le verrons, s'est accrue bien au-delà de son chiffre habituel^ précisément dans celle de ces prisons où l'arrêté a reçu son exécution la plus complète, la criminalité, surtout en ce qui concerne les attentats les plus graves, ceux contre les pei*§onnes, et les récidives , ont , ainsi que nous l'avons vu , suivi une marche également progressive, également désolante. De là, pour le Gouvernement , la nécessité de recourir au seul mode d'emprisonnement qui puisse tenir ce que tous les autres n'ont pu que promettre. De là, la nécessité pour lui de chercher les moyens de séparer complètement les uns des autres, aussi bien le jour que la nuit, tous les détenus, prévenus ou condamnés, d'une même prison; de telle sorte que chacun soit constamment préservé du dangereux contact de l'autre, et ne puisse jamais, ni le voir, de peur de le reconnaître ou d'en être reconnu, après la sortie de prison ; ni lui parler, même par signes, de peur qu'il ne s'établisse entre eux des communications de pensées et d'actions qui seraient un jour aussi préjudiciables à la société qu'à eux-mêmes.
Tel est le bût du projet de Loi.
(1) Quant au /oue/ et aux coups de b&tbn, c*est un procédé américain dont 1* usage est répudié, même en Angleterre^ où le fouet est une peine légale , journellemenl prononcée par les tribunaux, et un moyen de discipline autorisé dans l'armée et dans les collèges ( Voyez, sur cet usage national et judiciaire des Anglais, ce que j'en dis dans mon Rapport sur les prisons de ce pays, pp. 68, 41 , 51 ). Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette punition, comme toutes les peines atroces, est insuffisante à empêcher ce qu'elle a précisément pour but de prévenir, ainsi que le prouvent les registres disciplinaires de la prison d'Auburn. Aussi, et encore bien qu'un directeur de prison ait osé, dit-on, en faire l'essai en France, je ne pense pas qu'aucune voix française ose s'élever jamais en faveur d'un moyen dont la nécessité, même démontrée, ne serait qu'une raison de plus de rejeter un système qui ne peut se soutenir sans lui.
Formale i^ënërale da projet. — Système français de remprlsomtemeiit Indlirldael. ^ Applleatlon da système à tontes les eatëi^ories de dëtenas*